Chère place des Vosges…

 Madame de Sévigné au 1 bis.

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Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal, naît place des Vosges en 1626. Ses parents occupent le deuxième étage de l’aile gauche d’un hôtel qu’ils vendront en 1637. Elle s’établira rue Elzévir et la correspondance avec sa fille, Françoise-Marguerite de Sévigné, comtesse de Grignan, s’échangera pendant environ vingt-cinq ans au rythme effréné de deux ou trois lettres par semaine, soit environ 3000 lettres ou, au poids, six à dix kilos.

 

Mais également Isadora Duncan, la grande danseuse au triste destin

Is Duncan.jpgEn 1910, Isadora Duncan s’installe dans l’hôtel Coulanges avec son richissime compagnon Paris Singer et ses deux enfants. Elle ne sait pas que les dix-sept ans qu’il lui reste à vivre seront ponctués de drames. 1913 : ses deux enfants et la nourrice meurent noyés dans la Seine. 1922 : elle épouse le grand poète russe Serge Essenine. Deux ans plus tard, il se suicide. 1927 : alors que son Amilcar roule sur la promenade des Anglais, son long foulard se prend dans les rayons de roue. Á moitié étranglée, elle est brutalement éjectée et meurt sur le coup.

Au 2, le peintre Georges Dufrénoy

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Le peintre Georges Dufrénoy (1870-1943) y vécut de 1871 à 1914, date de son déménagement pour le no 23 de la même place. Postimpressionniste au début de sa carrière (avec de jolis tableaux de rues de Paris), il s’inscrivit ensuite dans la lignée des maîtres italiens, s’imposant comme le maître moderne du pathétique à la manière vénitienne.

 

Victor Hugo reçoit au 6. Chichement, selon certains

Un radis dans l'assiette 2.jpgLa famille Hugo s’installe en octobre 1832 dans un vaste appartement au deuxième étage de l’hôtel de Rohan-Guéménée. 280 m2 : il faut ça pour loger onze personnes à charge et un perroquet. En 1847, en visite, Charles Dickens évoque un endroit « absolument extraordinaire, tenant du magasin d’antiquités ou d’accessoires d’un vieux théâtre vaste et sombre ». Un peu pingre, le Toto de Juliette ? (Sa maitresse qu’il loge à deux pas). Pour Arsène Houssaye, c’est clair, il ne faut pas venir le ventre creux : « Je trouvais que le grand poète était logé comme un prince, mais je fis remarquer à Théophile Gautier qu’on soupait peu chez lui. (…) Il fallait y aller tout esprit en laissant son estomac dans l’antichambre. »

Marion Delorme, c’est également au 6               

marion delorme.jpgNée riche, elle dépensa. Puis, ruinée, elle se fit courtisane. Elle partagea avec Ninon de Lenclos les hommages du Tout-Paris de la galanterie et de l’esprit, tenant un salon fort couru dans son hôtel de la place Royale. Elle fut notamment la maitresse de Louis XIII et du duc de Richelieu et inspira peut-être Alexandre Dumas pour le personnage de Madame de Winter. Est-ce dans son hôtel que Hugo s’installa ? Ce qui est certain, c’est que la jolie brunette serait sans doute oubliée s’il n’avait pas titré un de ses drames joué en 1831 : Marion de Lorme (initialement titré Un duel sous Richelieu).

Au 8, le rond de serviette de Théophile Gauthier

rond de servietteEn 1828, Théophile Gautier emménage au 8, place des Vosges avec ses parents. Il n’a pas vingt ans mais appartient au cénacle romantique qui se réunissait rue Notre-Dame-des-Champs chez Hugo. Il travaille à son premier grand roman, Mademoiselle de Maupin (1835), et commence à écrire pour des journaux. Hugo occupera l’appartement mitoyen quatre ans plus tard et le couvert de Théophile sera dressé d’office à la table familiale chaque dimanche soir.

9, place des Vosges, Rachel

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La tragédienne Rachel habita au premier étage de cet ancien hôtel de Chaulmes, où se situe actuellement le siège de l’Académie d’architecture. Belle revanche pour celle qui commença par chanter et mendier dans les rues de Paris, avant de devenir la plus grande tragédienne de son temps.

Ci-contre : Mademoiselle Rachel, de William Etty.

 

 

13 place des Vosges, Anne Sinclair

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2007 : Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn achètent au 13 un très bel appartement de 250 m2. Après leur divorce, elle rachètera les parts de l’ancien ministre. Est-ce utile de rappeler qu’Anne Sinclair est la petite-fille de l’un des marchands d’art les plus célèbres du XXe siècle, Paul Rosenberg ? Oui, c’est utile. Car il fut, dans sa galerie parisienne du 21 de la rue La Boétie, l’un des premiers à soutenir et à exposer Braque, Léger, Matisse et bien sûr Picasso, avec lequel il avait signé un contrat de « premier regard », lui donnant priorité sur la production de l’artiste. La légende prétend que ce « premier regard » s’effectuait par la fenêtre de la cuisine d’Olga Picasso, qui jouissait d’un appartement dans l’immeuble jouxtant celui de la galerie. Picasso présentait ses tableaux à peine secs, Rosenberg levait ou baissait le pouce.

16, place des Vosges, l’ami Francis

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Il fut le plus jeune bachelier de France (à 14 ans). Il écrivit les dialogues de La Grande bouffe, de Marco Ferreri. Il créa plus de mille épisodes de Signé Furax sur Europe n°1. Il écrivit près de 700 chansons pour Charles Trenet, Édith Piaf, les Frères Jacques, etc. Vous pouvez le dire ? Francis Blanche, bien sûr.

Au 17, Bossuet : on se presse pour le prêche

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Moins rigolo que Francis Blanche, Bossuet y fut locataire de 1678 à 1682 et y écrivit son Discours sur l’histoire universelle. L’Aigle de Meaux, célèbre pour son éloquence et l’ampleur de ses prêches, attirait un nombreux public. Si nombreux que les dames de la bonne société prenaient soin de faire garder leur place des heures à l’avance par leurs domestiques.

Jack Lang, moins austère, prend la suite du 17

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Trois siècles après Bossuet, en 1980, Jack Lang s’installe au 17 place des Vosges. La brasserie Ma Bourgogne, au pied de son domicile, lui sert de conciergerie. Bossuet signait-il des autographes sous les belles arcades ? Non. Mais Lang, oui. Parfois, quand il fait beau, il revêt sa belle chemise rose, se met à la fenêtre et sourit aux passants.

21, place des Vosges, Simenon et le docteur Maigret

maigret.jpgEn 1924, Simenon collabore à différents journaux et contacte Colette, dans l’espoir d’être publié dans Le Matin. Après quelques essais infructueux et en suivant les conseils de l’écrivaine, il y parvient enfin. Ses revenus s’améliorent, il emménage place des Vosges dans l’ancien hôtel du maréchal de Richelieu : une pièce et demie au rez-de-chaussée, où il s’installe avec sa machine à écrire (de location). Il occupera bientôt le deuxième étage qui dispose d’un grand salon donnant sur la place. Et croisera tous les jours, dit-on, un certain… docteur Paul Maigret.

Au 21, mais au fond de la cour, Alphonse Daudet

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Il habitait au 21, au fond d’une grande cour, dans un petit pavillon envahi de vignes vierges, pan oublié de l’hôtel Richelieu. Il y écrivit Les Rois en exil (1876) au milieu de vieilles boiseries Louis XIII, de dorures presque éteintes et de cinq mètres de plafond. Le cadre idéal pour une histoire de rois très mélancolique.

 

Mésalliance entre le 6 et le 21 ?

Léon Daudet (le fils d’Alphonse Daudet) épousera en première noce (et en 1891) une petite-fille de Victor Hugo. Le lapin (ultra droite) et la carpe (républicaine). Evidemment, ça ne durera pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Allons donc voir rue de Vaugirard

Au n° 4, Verlaine à l’Hôtel de Lisbonne

indexEn 1894, Verlaine revient rue de Vaugirard à l’hôtel de Lisbonne après avoir été élu Prince des poètes. (D’accord, non ? C’est quand même autre chose que son prédécesseur, Leconte de l’Ile ?). Prince, mais misérable. Les 150 F de pension mensuelle que lui versent ses amis finissent essentiellement au fond d’un verre à pied. Pauvre Lélian… Il lui reste deux ans à vivre. A propos de Prince des poètes, savez-vous que Cocteau fut sacré en 1960 ? Non sans une sacrée embrouille avec André Breton, l’ennemi juré. Mais sans embrouille, me direz-vous, Breton ne serait plus Breton.

Prévert, c’est juste en face, au 7

escalier Prévert.jpgC’est dans un petit deux pièces au troisième et dernier étage qu’André Prévert installe sa famille en 1907. Le petit Jacques est âgé de sept ans. Escalier Louis XIII « avec tellement de marches qu’on dirait un toboggan ». (…) Toilettes sur le palier : « Là, écrira-t-il, on rencontre tout le temps les voisins, comme ça, on sait qui c’est ».

Au n° 8, le prix Nobel taché de Knut Hamsun

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Il soutint Hitler, apporta son soutien au parti pro-nazi norvégien de Vidkun Quisling et offrit sa médaille du prix Nobel (reçu en 1920) à Joseph Goebbels. Le 7 mai 1945, une semaine après la mort d’Adolf Hitler, il publia un texte rendant hommage au Führer, le qualifiant de « guerrier pour l’humanité ». Triste fin pour l’auteur de La Faim. (Il meurt en 1952 à 92 ans). Comme indique la plaque, il vécut rue de Vaugirard entre 1893 et 1895.

Au n° 9, la glace pensive d’Auguste Comte

Après le 159 rue Saint Jacques et avant 18 rue des Francs Bourgeois (aujourd’hui rue Monsieur le Prince), Auguste Comte réside rue de Vaugirard. (De 1835 à 1837) Est-ce là qu’il fait installer pour la première fois une glace devant sa table de travail, afin…(dit-il),  de se regarder penser ?

Zola c’est là. Au n° 10

En 1Zola rue de Vaugirard.jpg865 ou 1866, Émile Zola occupe un logement au sixième étage du 10 rue de Vaugirard, où il vit avec Alexandrine Meley, future Mme Zola, et correspond avec son pote Cézanne. Est-ce Alexandrine qui lui inspire L’Amour sous les toits, une de ses Esquisses parisiennes dédiées aux femmes ? C’est l’époque où il commence à écrire, publiant notamment deux contes remarqués dans L’Illustration. Ce sera ensuite Thérèse Raquin (1867), première pierre du colossal édifice des Rougon-Macquart.

Au 14, c’est Diogène

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Le peintre  Diogène Ulysse Napoléon Maillart (1840-1926) avait un atelier à cette adresse en 1870. (Il occupera plus tard celui de Delacroix, rue de Fürstenberg). Prix de Rome 1864, catalogué « pompier », il vit une partie de son œuvre disparaitre dans les bombardements de Beauvais et dans l’incendie de la chapelle des Tuileries à Paris, en 1871.

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Il est le grand-père de Jean-Denis Maillart, peintre portraitiste « mondain » (c’est Wikipédia qui l’écrit).  Pas mal, le portrait…

 

 

Le lit de Volpone, au n° 29

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En 1932, Anouilh fait représenter sa première pièce, Humulus le muet, écrite en collaboration avec Jean Aurenche. Aucun succès. Désargenté, il s’installe rue de Vaugirard (avec l’actrice Monelle Valentin) et sollicite Jouvet pour meubler son atelier. Ce dernier lui prête des meubles de théâtre et, pendant quelques temps, les amoureux vont ainsi dormir dans le lit de Volpone. Classieux, comme disait Gainsbourg.

N° 32 : la fameuse page 99

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Ce fut la demeure de l’écrivain anglais Ford Madox Fox dans les années 20. Il publia une centaine d’ouvrages et son roman le plus connu, Le Bon soldat, paraît en 1915. Mais c’est le test de la page 99 qui va le rendre célèbre. Test qui développe une théorie selon laquelle la lecture de la 99e page d’un roman serait suffisante pour évaluer l’envie de lire ou non le livre. Entre 2012 et 2016, L’Express publia une chronique intitulée Les tests de la page 99, analysant la page 99 des ouvrages présentés. Pourquoi pas. Moi, d’adore Echeboz. Je saisis 14, ouvre à la page 99. (L’édition originale, celle de Minuit). Je lis : « …un point de couleur opposé décuple un monochrome, une infirme écharde confirme un lissé impeccable, une dissonance furtive consacre un accord parfait majeur, mais ne nous emballons pas, revenons à notre affaire. » Honnêtement, essai concluant, ça donne envie de lire le livre. Quant à La Première gorgée de bière, de Philippe Delerm, j’ai essayé, mais le livre ne comporte que 92 pages.

Au n° 42, Faulkner le marin

C’est au Grand hôtel des Principautés unies (aujourd’hui hôtel du Luxembourg) que le matelot Faulkner, 29 ans, débarque pour la première fois en France, en 1925. Préférant la compagnie des enfants du jardin du Luxembourg à celle de Gertrude Stein, de Sylvia Beach ou celle d’Hemingway, l’écrivain ne se mêlera pas à la « lost generation ». Sanctuaire paraît en France en 1933, préfacé par André Malraux, et Tandis que j’agonise un an plus tard, préfacé par Valery Larbaud. À propos de Sanctuaire, Faulkner précise : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. »

N° 50 : Madame de La Fayette, la princesse de Clèves et monsieur Sarkozy

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Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, future comtesse de La Fayette, vit à Paris, au 48-50 rue de Vaugirard, à partir de 1659. La marquise de Sévigné, sa chère amie, aime à lui rendre visite : « Le jardin de Madame de La Fayette est la plus jolie chose du monde : tout est fleuri, tout est parfumé ; nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n’ose pas aller en carrosse ». Amie de La Rochefoucauld, admiratrice de Madeleine de Scudéry, Madame de La Fayette écrit. Son ouvrage le plus célèbre, La Princesse de Clèves, est édité par un de ses amis en 1678. Bingo. C’est du lourd et ça inspire :  Mme de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée, lui doit beaucoup. De même que l’intrigue du Bal du comte d’Orgel de monsieur Radiguet. Monsieur Sarkozy, lui, doutait en 2006 que cela puisse intéresser quelqu’un « du peuple » : « Je ne sais pas, disait-il, si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! »

No 58, Zelda et Francis Scott Fitzgerald

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Le couple s’y installe entre avril et octobre 1928. C’est l’époque des rencontres, notamment avec Joyce… et des cuites mémorables. Fitzgerald est connu pour finir au moins une bouteille de vin avant le dîner. La France lui convient : le change est très favorable et « il est plus amusant pour une personne intelligente de vivre dans un pays intelligent. La France a les deux seules choses vers lesquelles nous dérivons en vieillissant : l’intelligence et les bonnes manières. » Merci, Francis…

Au no 62, Le Pont Traversé de Marcel Béalu

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L’écrivain et poète Marcel Béalu installe sa librairie du Pont Traversé rue de Vaugirard en 1973. Le nom fait référence au Pont traversé, récit de son ami Jean Paulhan, publié en 1921. Son premier client fut Jacques Lacan, qui lui acheta les œuvres complètes de Shakespeare et oublia de les payer. Le signifié du signifiant ? Je n’ai pas trouvé.

No 88, (anciennement no 90), Hugo 

Victor Hugo y habita avec sa femme de mars 1824 au printemps 1827, dans un entresol situé au-dessus d’un atelier de menuiserie. Sa fille Léopoldine naquit dans l’appartement en août 1824. Pauvre Léopoldine, qui mourut noyée à 19 ans. Et pauvre Hugo : il n’apprendra sa mort que quatre jours après le décès, dans un journal.

Et à côté, au 94, l’ami (?) Sainte-Beuve

En 1826, Sainte-Beuve et sa mère habitent au 94, la famille Hugo habite au 90. (Actuellement le 88). Les deux hommes vont se lier d’amitié, et Adèle, la femme du poète, ne sera pas insensible à l’attachante laideur du critique littéraire. Et plus car affinités. Alors, ensuite, Hugo et Sainte-Beuve seront un peu moins copains, évidemment.

L’inconnue du 103

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Marthe Orant, talent oublié, fut reconnue par les plus grands : Maurice Denis, Vuillard, Bonnard, Signac… et vécut rue de Vaugirard à partir de 1930.

Le jeune homme du 104

Fort d’une rente annuelle de 10 000 francs versée par ses parents, le jeune François Mauriac quitte Bordeaux en 1907 et s’installe à Paris, dans une pension étudiante au 104, rue de Vaugirard. Deux ans plus tard, il s’installera 45, rue Vaneau où il préparera l’École des chartes (qu’il intègrera puis abandonnera pour se consacrer à l’écriture).

105 rue de Vaugirard, Albert (Camus)

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En 1943, réfugié au Chambon sur Lignon, Camus passe deux semaines à Paris pour rencontrer l’équipe Gallimard et loge à l’hôtel Aviatic, rue de Vaugirard. Croisa-t-il dans la rue Maria Casarès, qui habitait alors au 148 ? Peut-être. Mais la première rencontre (attestée) du couple légendaire aura lieu le 19 mars 1944 chez Michel Leiris.

 

N° 114, La Sainte famille de Zadkine

Zadkine la sainte famille.jpgOssip Zadkine arrive à Paris en octobre 1909. Il s’installe à la Ruche en 1911 puis, l’année suivante, au 114 de la rue de Vaugirard dans une pièce située au rez-de-chaussée, au fond d’une cour. Il découvre une scierie dans cette même rue où il peut s’approvisionner en bois. C’est là qu’il taille La Sainte Famille et Samson et Dalila dans des billots en bois.

Nous parlions la semaine dernière d’Hans Hartung, qui s’engagea dans la Légion étrangère lors de la guerre de 14-18. La Légion ! Zadkine en fit également partie, de même que Cendrars, Kisling et Lipchitz. Quel tableau…

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Au no 114 bis, c’est brut, c’est Dubuffet

dubuffet 3Ah ! Dubuffet ! Le « docteur Knock de la peinture », (René Huyghe), inventeur du courant « cacaïsme » (selon Henri Jeanson dans Le Canard enchaîné.) On aime ou on n’aime pas. Lui, il aimait bien (ce qu’il faisait). « Le vrai art, disait-il, il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art, il déteste d’être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. Sitôt qu’on le décèle, que quelqu’un le montre doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant qui porte sur son dos une grande pancarte où c’est marqué Art, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez. »

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118 rue de Vaugirard, Seghers

Il voulut rendre les poètes et la poésie accessibles au plus grand nombre. Pari réussi par l’adoption d’un format inhabituel, presque carré et une couverture de couleur vive agrémentée d’une photo du poète. Chaque ouvrage comporte deux parties : une étude consacrée au poète suivie d’un choix de textes. C’est ainsi que parait en 1944 le n° 1 de la collection Poètes d’aujourd’hui, dédié à Paul Éluard.

148 rue de Vaugirard, le chagrin de Maria Casarès

Avant la rue Asseline, ce fut l’adresse de Maria Casarès. Elle y reçut bien sûr Albert Camus, son amour des années 45-50. Quand l’écrivain mourut, en janvier 1960, elle s’enferma dans une chambre située au-dessus de l’appartement, chambre où elle avait l’habitude d’aller avec Camus, et y resta trois jours sans manger ni boire, ne voulant voir personne.

Au no 203, Manessier

Le peintre Mannessier.jpgAlfred Manessier y vécut avec sa femme depuis les années 1940 jusqu’aux années 1970. Non sans heurts : « Nous nous sommes mariés en 1938. Immédiatement, au point de vue de la peinture, des drames violents se sont posés à nous. Ma femme, par exemple, aimait Bonnard et j’aimais Picasso. Pour moi, ce n’était pas possible de découvrir une femme qui était absolument mon contraire… »

Michel Foucault, au no 285

foucault 4.jpgIl habita rue de Vaugirard de 1970 à sa mort, en 1984. Alors que les intellectuels se devaient d’habiter le 6e arrondissement, il choisit le 15e, un immeuble moderne plutôt moche et fonctionnel, au bout de la rue de Vaugirard. Il passa sa vie à dézinguer les idées préconçues sur les grands sujets de société, homosexualité, justice, folie, littérature. Philosophe ? Historien ? Archéologue ? Non. Artificier, disait-il.

 

 

Coco perdu rue du Dragon

 

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42, rue du Dragon, l’immense Louis Guilloux

Son œuvre la plus célèbre, Le Sang noir, manqua de peu le Goncourt en 1935. Des prix, Guilloux en recevra beaucoup : prix du roman populiste en 1942 pour Le Pain des rêves, prix Renaudot en 1949 pour Le Jeu de patience, Grand prix national des Lettres (1967) pour l’ensemble de son œuvre, Grand prix de littérature de l’Académie française (1973)…

Louis Guilloux.jpgCet écrivain majeur des années 1930, porte-parole des humbles et des oubliés partagea sa vie entre son minuscule studio de la rue du Dragon et sa maison de Saint-Brieuc. Il mourut dans une quasi-misère en 1980, malgré le soutien de ses amis André Malraux, Jean Guéhenno et Pierre Moinot. Voici un extrait de Coco perdu, sa dernière œuvre, qui interroge la vieillesse. Une véritable merveille. Extrait : « Quelquefois il me vient de drôles d’idées. Oui. Il se passe bien des choses, je me dis, mais au fond, il se passe rien. Et s’il ne s’était jamais rien passé ? S’il ne devait jamais rien se passer ? On n’arrive jamais nulle part. Il s’passe rien, ou bien tout se passe, ou plutôt se déplace au fur et à mesure que le temps s’en va, et, en même temps, rien ne bouge. »

Au 36, Jean Giono aime son hôtel

hôtel rue du dragon giono.jpgDans Les Vraies richesses (1937), Giono évoque son point de chute parisien, qui fut aussi le séjour de Verlaine au début de l’année 1876 : « Quand je vais à Paris, je descends dans un petit hôtel de la rue du Dragon. Voilà sept ans que je suis fidèle à cet hôtel et à ce quartier. Je suis ainsi fait qu’il me faut des racines, non pas seulement où l’homme en a, mais à toute la surface de mon corps (…) J’ai depuis longtemps fait amitié avec le patron de l’hôtel, sa femme et son petit garçon. »

31, rue du Dragon, l’Académie Julian

En 1890, Rodolphe Julian ouvre son atelier rue du Dragon. L’enseignement vise à préparer les élèves à l’École des Beaux-arts, à concourir pour le Prix de Rome ou à présenter leurs œuvres aux Salons. L’Académie Julian accueillera pendant un siècle des figures de premier plan comme Maurice Denis, les futurs nabis Paul Sérusier, Édouard Vuillard et Pierre Bonnard, les futurs fauves Henri Matisse et André Derain ou encore Marcel Duchamp ou Jean Dubuffet.

En 1959, les locaux de la rue du Dragon sont achetés par Guillaume Met de Penninghen et Jacques d’Andon, qui les intègrent à l’Atelier Penninghen pour former l’ESAG Penninghen en 1968.

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Le ramasseur d’algues, Sérusier, vers 1890

Au 30, le « plus grand poète français, hélas »

En 1821, le jeune auteur des Odes (pour lesquelles Louis XVIII lui octroie une pension annuelle de mille francs, fichtre !) loge dans une mansarde de la rue du Dragon. Il y écrit des lettres passionnées à Adèle Foucher qu’il épouse en octobre 1822. Elle lui donnera cinq enfants. Lui nous donnera (notamment) Les Châtiments et son fameux « S’il en demeure dix, je serai le dixième / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! ». Sacré Hugo !

Hugo

Non, ce n’est pas Michel Sardou, c’est Hugo jeune …

24, rue du Dragon, quel cinéma !

feu folletCréé par Claude Makoswsky et l’exploitant parisien Boris Gourevitch, ce cinéma aux ambitions art et essai est inauguré en octobre 1962 avec Le Feu Follet de Louis Malle, ode funèbre à un Saint-Germain-des-Prés désenchanté. Aménagé au rez-de-chaussée et au premier étage d’un immeuble du XVIIe siècle, le cinéma est doté d’une salle de 350 places tout en longueur (24 mètres de long pour seulement six de large).
Le Dragon se veut révolutionnaire : pas de fauteuils rouges comme à l’accoutumée, pas d’actualités, pas de publicités. Le film seul est diffusé, de 14 h à 2 h du matin…). Mal placé, l’établissement périclite et se reconvertit en cinéma porno à la fin des années 70, devenant le Dragon Club Vidéo Gay. Il perd même ensuite son label « Dragon » : le Club Vidéo Gay ferme ses portes en janvier 1986.

Copeau, c’est au 19

Vieux Colomnbier

Jacques Copeau s’y installa pour être au plus près de son cher Vieux-Colombier, qu’il créa en 1913 dans l’ancienne salle de l’Athénée-Saint-Germain. A-t-il croisé Martin du Gard qui habita au 10 ? Question d’autant plus pertinente qu’ils échangeront une correspondance fournie durant les quarante ans de leur amitié alors qu’ils habitaient à quelques mètres l’un de l’autre. Rappelons que Copeau mit en scène Le Testament du père Leleu, farce paysanne de Martin du Gard (1913), qui avant ce devenir romancier, envisageait de devenir auteur dramatique.

Mais z’aussi, au 19, la galerie Nina Dausset

galerie nina dausset.jpgQuand le chat n’est pas là, les souris (surréalistes) dansent… En 1948, Nina Dausset se rend pour un an aux États-Unis avec son mari et confie la gérance de sa galerie à Manou Pouderoux, une artiste proche de Breton. Celle-ci accueille à bras ouverts la petite bande, change le nom de la galerie pour La Dragonne, sous-titrée « La solution surréaliste » dans l’esprit de ce que fut la Centrale de la rue de Grenelle en 1925. Chaque mercredi, les porteurs de manuscrits et de dessins sont reçus de 15 h à 18 h dans le cadre d’une exposition surréaliste permanente, avec des toiles récentes de Arp, de Brauner, de Dali, de Tanguy, de Miró. La galerie publie également une revue : Néon. À leur retour, Jean et Nina Dausset ont le sentiment – ben oui – d’avoir été expropriés et prient la bande à Breton de plier bagage. Allez, hop ! On  retrouvera deux ans plus tard les surréalistes à L’Étoile scellée. Après leur départ, les Dausset exposent notamment Bryen, De Kooning, Mathieu, Pollock, Wols et Hartung en 1951. Ah ! Hans Hartung ! Trop fort, le légionnaire…

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14, rue du Dragon, Les Cahiers d’art de Christian Zervos

2_Portrait-ZervosEn 1929, les Éditions Cahiers d’Art, maison d’édition créée par Zervos, s’installent au 14 rue du Dragon à Paris. En 1932, Christian et Yvonne Zervos inaugurent les locaux avec quelques œuvres de Mondrian et, en 1934, le rez-de-chaussée et l’entresol sont aménagés en galerie : Miro, Kandinsky, Ernst, Arp, Hélion, Giacometti et Gonzalez sont à l’honneur, sans oublier les travaux d’architecture de Chareau, Le Corbusier, Paul Nelson. De 1926 à 1960, ce seront 97 numéros dont des numéros spéciaux qui sortiront de la rue du Dragon, source majeure pour comprendre l’art du 20e siècle.

Christian Zervos sera la cheville ouvrière du catalogue Picasso. En 1932, le peintre lui en confie la constitution, œuvre peinte et dessinée. La parution du premier tome du catalogue, Œuvres de 1895 à 1906, entraîne la ruine de l’éditeur, qui doit vendre une partie de sa collection aux enchères pour éviter la faillite.

Minotauromachie
Pablo Picasso, La Minotauromachie, [1935] Eau-forte, grattoir et burin sur papier, 49,5 x 69 cm
« En 1929, écrit Christian Derouet, s’était instaurée une relation exceptionnelle entre les « hommes d’affaires » du peintre et le rédacteur-propriétaire de la revue. Renonçant gracieusement mais tacitement à ses droits d’auteur et engageant une forte somme d’argent, Picasso incitait l’éditeur à entreprendre la publication d’un catalogue sommaire illustré de son œuvre peint et dessiné. En confiant à Zervos le soin de constituer, conserver et gérer son  iconothèque, rue du Dragon, Picasso préservait sa liberté commerciale, contournant Paul Rosenberg, son marchand, et ses courtiers occasionnels. Cet accord providentiel entraînait pour Zervos, menacé régulièrement de faillite, des effets pervers. […] il n’était plus maître des sommaires de Cahiers d’art, qui devint progressivement l’organe de propagande d’un maître exclusif. » (Zervos et Cahiers d’art.)

Commencé en 1932, cet inventaire en 33 volumes (le « Zervos ») ne sera terminé qu’en 1978, huit ans après la mort de ce dernier.

Zervos et le Festival d’Avignon

index.jpgPour la petite histoire, Christian Zervos est (avec René Char) le « parrain » du Festival d’Avignon. Par l’intermédiaire de Char, il rencontre Vilar alors qu’il prépare une expo de peinture contemporaine dans la grande chapelle du palais des Papes. Il propose à l’acteur de reprendre la pièce de  T.S.Eliot (Meurtre dans la cathédrale) dans la cour d’honneur du Palais, ajoutant ainsi la scène aux toiles. Vilar décline : il n’a plus les droits de la pièce. Mais il propose de présenter trois pièces, en création : Richard II, un Shakespeare presque inconnu à l’époque en France ; Tobie et Sara de Paul Claudel, enfin La Terrasse de midi, deuxième œuvre de Maurice Clavel. Le Festival est né. La première « Semaine d’art en Avignon » aura lieu du 4 au 10 septembre 1947 avec, au programme les trois pièces, deux concerts et l’exposition des oeuvres de vingt-six artistes : Picasso, Kandinsky, Braque, Chagall, Ernst, Matisse, Léger, etc.

Au no 10, Martin du Gard et la sœur de Gréco

À la fin des années 1940, lorsqu’il est à Paris, le Prix Nobel 1937 réside rue du Dragon, au fond de la cour, dans un petit hôtel du XVIIe siècle, immeuble dont il est nu-propriétaire en indivision avec son frère. Est-ce dans cet hôtel, à cette même adresse, que résida Charlotte Aillaud, sœur de Juliette Gréco, ; ancienne déportée pour faits de Résistance et épouse de l’architecte Émile Aillaud ? Entre 1958 et 1979, elle y organisa des diners people – Sagan, Banier, Lagerfeld…  qui sont restés célèbres.

Et au 8, chez Laurent Terzieff

Terzieff jeuneUn petit appartement, au troisième étage. Quelques marches en colimaçon qui mènent au bureau, à l’étage supérieur. Une pièce blanche, mansardée, sobrement meublée ; près de la cheminée, des sculptures de sa sœur Brigitte. Bienvenue chez Terzieff, l’un des plus grands acteurs du théâtre français. Il commença au cinéma, dans Les Tricheurs, bien sûr, film dans lequel il tenait un rôle d’étudiant bohème et cynique très loin de sa véritable personnalité. (Jacques Perrin, dans le film, inaugure également sa belle carrière cinématographique ; il y prononce sa seule réplique (très germanopratine) : « Et puis hein, piquez des bouteilles ! »).

7 rue du Dragon, chez Raymond Bussières

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Cher Bubu, initiateur du Groupe Octobre et ancien des Brigades internationales ! Il tournera dans plus de cent cinquante films, de 1933 à 1982. Le meilleur et le pire (comme Mon Frangin au Sénégal, Guy Lacourt, 1953). On le voit ici haut perché, dans L’Assassin habite au 21. Sa femme, Annette Poivre, présente une filmographie tout aussi impressionnante que la sienne.

 

 

Et pour finir, la concierge est dans la photo (de Doisneau)

 

Vieux Paris - La concierge aux lunettes rue Jacob, 1945 de Robert Doisneau, vieux metiers.jpg

Robert Doisneau réalisa dans cette rue une série de photographies : Concierges de la rue du Dragon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etonnez-moi (rue Saint-) Benoit…

1 rue Saint-Benoit, moutarde et cornichons

le trio.jpgAprès la guerre, en 1947, une dame Marguerite Constant-Lambe ouvre L’Épicerie à l’angle de la rue Jacob, boui-boui décoré par le peintre Douking, établissement à peine plus grand qu’une chambre de bonne. A partir de 17 h, la boutique fait bar. Gros succès. On y rencontre Boris Vian qui vient acheter un pot de moutarde et Marcel Pagliero quelques cornichons. Avec un peu de chance, on y croise Gréco et Cazalis, la brune et la rousse, pas encore traquées par les photographes du très people magazine Samedi Soir.

3 rue Saint-Benoit, teinture et littérature

NRF1908.jpgIl y avait au 3, au début du siècle, un teinturier qui ne se doutait vraiment pas que sa rue Saint-Benoit deviendrait cinquante ans plus tard le centre du monde pendant une bonne décade. Il laissera la place pour un court moment à une petite société en participation créée par André Gide, Jean Schlumberger et Gaston Gallimard : les Éditions de la NRF. (Avant qu’elles ne s’installent au 35-37 de la rue Madame, en 1912.)

 

Prévert imbibé, c’est au 4, au Petit Saint-Benoit

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« Ivrogne d’accord, précisait-il, mais pas alcoolique ! ». Le 12 octobre 1948, Jacques Prévert vient déjeuner au Petit Saint-Benoit. Passablement imbibé, il se rend ensuite au studio de la Radiodiffusion française, sur les Champs-Elysées. Il y fera une chute dramatique de cinq mètres, en se penchant puis tombant du premier étage.

 

Résistance et mai 68 chez Marguerite Duras

 

duras écrire

Duras s’installe en avril 1942, troisième étage gauche du 5, rue Saint-Benoit. Au-dessous de chez elle habite Ramon Fernandez, conseiller culturel du Parti populaire français de Doriot, qui reçoit Gerhard Heller, responsable littéraire de la Propagandastaffel et divers officiers allemands. Malgré cette promiscuité, l’appartement devient un centre de rencontre de la Résistance où l’on croise, notamment, le capitaine Morland, alias François Mitterrand, que Duras accueillera quelques jours dans sa chambre du sixième. Vingt-cinq ans plus tard, Duras accueille… mai 68. Devant ce qu’elle considère comme « une divine surprise », elle s’engage avec fougue dans le mouvement étudiant, le considère comme « sa » révolution, parle de « sauvagerie essentielle » et invente le slogan « sous les pavés, la plage ».mai 68 pavés.jpg

Elle avait le don d’enthousiasmer certains, de se faire haïr par d’autres. On se souvient de la moue et de la réflexion de Marguerite Yourcenar à propos du titre Hiroshima mon amour : « Et pourquoi pas Auschwitz mon chou ? ». On se souvient également de Pierre Desproges, curieusement agressif avec l’auteure de L’Amant : « Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé. »

Au 5, également, Léo Larguier

Leo larguier.jpgFoulard blanc, cheveux longs, feutre à larges bords et canne de prix, voici Léo Larguier et sa lourde face de centurion, l’ami d’Apollinaire. L’auteur de Saint-Germain-des-Prés, mon village habite au dernier étage de l’immeuble et se plaint « de se voir chassé de tous ces endroits » dont il était naguère le roi, de même que Tristan Tzara, le vieux dadaïste reconverti qui milite dans la cellule communiste de Marguerite Duras. Ne reconnaissant plus son village, Léo Larguier meurt en 1950.

 

J’oubliais : Sainte-Beuve a également habité au 5, en 1849-1851. C’est à cette époque qu’il commence à publier dans Le Constitutionnel, Le Moniteur et Le Temps ses Causeries du lundi.

Au 13, le Club Saint-Germain à l’assaut du Tabou

« Dans trois belles salles voûtées (…) on mit un bar, une plonge, des lavabos, des bois sculptés qui proviennent d’un vieux manège de chevaux de bois, lui-même construit avec les débris d’une frégate du seizième siècle, le tout récupéré en Bretagne par Chauvelot, on accrocha une tête de cheval en carton-pâte et une femme à barbe, on installa un piano, des musiciens, des barmen, on apporta des verres et des bouteilles et on constitua le Club Saint-Germain-des-Prés. Directeur : Chauvelot, avec Gréco-Cazalis-Doelnitz ».

En juin 1948, trois cents invitations sont lancées pour l’ouverture du concurrent du Tabou. Mille à mille cinq cents personnes se présentent, bloquant la rue Saint-Benoît et nécessitant l’intervention de la police. À l’intérieur, c’est la folie. « À minuit et demi, dans la cave du Club, réputée pour sa fraicheur, le thermomètre marquait 60. (…) Odette Joyeux se mit à gémir « je ne peux plus respirer. – Respirer quoi ? » demanda Boris Vian, livide. On devait enregistrer dans la nuit plus de vingt évanouissements. Maurice Chevalier et Nita Raya, qui restèrent un quart d’heure, perdirent 800 grammes chacun. »

sartre.jpgLa légende veut que Sartre, incommodé, ait été extrait de cet enfer par la fenêtre des toilettes. Une semaine plus tard, Samedi-Soir rend compte de l’événement dans son style particulier : « À dix pas du Flore, le Club Saint-Germain-des-Prés, nouveau siège social de l’existentialisme mondain, a été inauguré dans un climat de prise de la Bastille ».

jazz.jpgCôté musique, Vian a bien fait les choses : sous la direction de Jean-Claude Fohrenbach, l’un des meilleurs saxo ténor européen, on peut entendre Guy Longnon à la trompette, Benny Vasseur au trombone, Maurice Vander au piano, Robert Barnet aux drums. Le Club devient pour quelques années la plus célèbre adresse du jazz parisien et accueille les plus grands musiciens américains : Charlie Parker, Max Roach, Hot Lips Page, Kenny Clarke, Don Carlos Byas, Coleman Hawkins…

En juillet 1948, Vian reçoit avec les honneurs « l’empereur », Duke Ellington, l’ange protecteur de son Écume des jours. (E le parrain de son fils). Rue Saint-Benoît, un millier de fidèles tindexenteront d’assister à la grand-messe. Le Club accueillera également Django Reinhardt en 1951, qui, après avoir garé sa roulotte devant la porte, jouera dans son impeccable costume-cravate noir, œillet rouge à la boutonnière.

 

20, rue Saint-Benoît, Le Civet des époux Cordonnier

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Ce petit restaurant aux vastes cuisines est tenu par les époux Cordonnier à la fin des années 40. Selon Boris Vian et son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, madame Cordonnier considère Sartre comme « un chic type » et Simone de Beauvoir comme « une personne agréable à servir ». Dans le quartier, elle apprécie particulièrement Juliette Gréco et Claude Luter. Une décennie plus tard, le Civet cèdera la place au bar et restaurant La Malène, rendez-vous incontournable des années 60.

 

Au 24, Felix Leclerc dans la chambre 24

felix LeclercComme le Montana, La Louisiane ou l’hôtel de Nice, l’hôtel Chrystal est un petit hôtel où logent écrivains et artistes du quartier. C’est dans la chambre 24 que Félix Leclerc et son Petit bonheur s’installent en 1950 pour ses débuts triomphaux aux Trois baudets. Voisin de chambre : Django Reinhardt, qui se produit alors au Club Saint-Germain, et qui n’a pas trouvé de place au Montana.

 

Montesquieu au Montana, c’est au 28

 

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Le Montana, mitoyen du Flore, accueille Jacques Prévert en 1936 dans le vaste studio du septième étage qu’il quittera en juillet 1938. Lorsqu’il a trop bu (c’est-à-dire trop souvent), le poète se suspend par les deux mains au balcon du septième, menaçant de tout lâcher malgré les supplications de ses amis. Le bar de l’hôtel, « petit enfer rouge et fumeux », (dixit Simone de Beauvoir), est le rendez-vous de l’équipe des Temps modernes (Maurice Merleau-Ponty, Jacques-Laurent Bost, Robert Scipion), des communistes (Pierre Hervé, Pierre Courtade, Marguerite Duras) et des cinéastes (Louis Daquin, Alexandre Astruc, Marcel Cravenne, Yves Allégret, Marcel Pagliero…)

Tant de célébrités ne pouvaient qu’influencer le patron du Montana qui cite Montesquieu dans sa publicité : « Il existe une maison où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent ». (Lettres persanes).

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Annabel, la future compagne de Bernard Buffet, loge à l’hôtel dans les années 50. La presse compare ses écrits à ceux de Françoise Sagan et, lorsqu’elle chante, c’est avec Gréco qu’on fait le rapprochement. Elle s’en amuse : « Tant qu’on ne dit pas que je chante comme Sagan et que j’écris comme Gréco… »

 

 

Et pour terminer, une chanson de Modiano chantée par son amie Françoise…

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« Etonnez-moi, Benoît
Marchez sur les mains
Avalez des pomm’s de pin Benoît
Des abricots et des poires
Et des lames de rasoir étonnez-moi »

(Paroles de Patrick Modiano, musique Hugues de Courson)

 

 

 

Et ceux et celles de la rue de Courcelles ?

Au 45, la poudre Legras de Marcel Proust

Jeanne-et-AdrienLa famille Proust emménage dans cet immeuble cossu le 1er octobre 1900, dans un appartement du 2e étage sur rue à l’angle de la rue de Monceau, face à la célèbre « Pagode rouge ». L’appartement est pourvu d’un large balcon de pierre et donne sur une cour intérieure. M. et Mme Proust y font chambre à part et chacun des deux garçons dispose d’une chambre et ne s’entendent guère : Marcel ne supporte pas que son cadet lui ait volé une part d’affection maternelle. Il l’évincera totalement de la Recherche, alors que sa mère, son père, sa grand-mère, et sa tante y sont présents. Dans l’appartement, une pièce appelée par Mme Proust le « fumoir » est réservée aux fumigations de Marcel qui y fait brûler ses poudres Legras et d’Escouflaire sensées lutter contre l’asthme, spécialités à base de belladone et de datura. Marcel a 29 ans, il démissionne de son poste non rémunéré à la bibliothèque Mazarine et s’attelle, avec sa mère, à la traduction du poète-écrivain-peintre John Ruskin. Cela se traduira par un ouvrage : La Bible d’Amiens.

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Jacques-Emile Blanche (1861-1942) Portrait de Marcel Proust en 1892. Proust conservera ce tableaujusqu’à sa mort, en 1922.

La rue de Courcelles inaugure la vie d’adulte du jeune homme qui commence à rédiger les carnets qui lui fourniront la genèse de la Recherche. Il y organise de grands diners ou réceptions avec ses amis. Le docteur Adrien Proust meurt dans l’appartement trois ans après leur installation, suivi par Mme Proust en septembre 1905. Marcel Proust le conservera jusqu’en décembre 1906 puis emménagera au 102, boulevard Haussmann.

Et une adresse récurrente chez Modiano

ModianoLe 45 rue de Courcelles constitue une adresse importante chez Modiano. On la découvre dans Livret de Famille : « Une fiche concernait le magnétophone que Bourlagoff transportait dans son sac en plastique. On y lisait l’adresse du client qui avait loué cet appareil : 45 rue de Courcelles, situé un peu plus bas. »

On la retrouve dans Quartier perdu, lorsque l’écrivain Jean Dekker se rend dans un appartement qu’on lui a prêté : « J’ai monté à pied la pente de la rue de Courcelles, du côté de l’ombre, sur le trottoir de gauche, celui du 45. Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. »

C’est également dans cet immeuble que se réfugie Louis Pagnon en 1944, lorsque Henri Lafont le chasse de la rue Lauriston. Louis Pagnon, dit « Eddy », collabo notoire, figure récurrente et obsessionnelle des premiers romans de Modiano, dont il cherche en vain une preuve de collusion avec son père durant la guerre.

Louisa Colpeyn 2Dans Quartier Perdu, durant les années 80, une équipe tourne un film devant le 45, film intitulé Rendez-vous de Juillet, dont le réalisateur ne semble pas au courant de l’existence du film éponyme de 1949. Hasard ? La mère de Modiano, l’actrice Louisa Colpeyn, est créditée d’un petit rôle (Betty) dans le film de Jacques Becker.

Ci-contre, l’actrice Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano

 

La maison de poupée de Dickens : c’est au 48

DickensEntre novembre 1846 et janvier 1847, l’écrivain-marcheur séjourne avec sa famille et ses quatre secrétaires-servantes dans une petite maison située au 48. Ses premiers romans – The Pickwick Papers, Oliver Twist, Nicholas Nickleby, The Old Curiosity Shop, Barnaby Rudge, Martin Chuzzlewit – écrits et publiés à un rythme soutenu depuis 1836 – l’ont rendu célèbre.

Rue de Courcelles, il travaille sur Dombey and Son, histoire d’une faillite familiale, mais ses longues promenades dans la capitale ne sont guère propices à l’écriture. A Paris, il rencontre de nombreux écrivains, notamment Victor Hugo et, dans un courrier à la Comtesse de Blessington, il relate sa visite place Royale (place des Vosges) : « J’ai été très frappé par Hugo lui-même, qui a l’air d’un Génie, qu’il ne doit pas manquer d’être, et qui est franchement intéressant de la tête aux pieds. ».

Ah la Guilbert ! C’est au 52. Décoré par Chéret

FR : Tableaux de Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)Ci-dessus, croquée par Toulouse-Lautrec et ci-dessous, affiche par Chéret

Affiche Chéret GuilbertAu début des années 1900, Jules Chéret se tourne vers la décoration intérieure et travaille avec Rodin, Charpentier et Bracquemond pour la villa La Sapinière du Baron Vitta, puis les salons de l’Hôtel de Ville de Paris ou la Préfecture de Nice. Il décore par ailleurs l’hôtel particulier d’Yvette Guilbert, qui s’est installée au 52, avec son mari, Max Schiller. Se souvient-elle du bristol illustré par Chéret pour un bal du Moulin Rouge qui l’a tant acclamée ? « Les hommes doivent être spirituels ou gais ; les femmes jolies ou aimables », exige l’invitation. Belle époque, assurément.

 

Au 75, la vilaine tache de Kees van Dongen

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(Pas sur ce tableau-là, il est vraiment bien. Fallait continuer comme ça, Kees…).

Il commença au Bateau Lavoir comme Picasso, dont il était ami. Il termina comme un peintre mondain, riche mais plutôt médiocre. (Non, j’exagère un chouïa). Il s’installe rue de Courcelles en 1935, en pleine gloire portraitiste et, dans son atelier qui lui sert à la fois d’appartement et de galerie, il organiste des bals masqués et reçoit ses invités au milieu de ses toiles, déguisé en Neptune. L’argent, les femmes. En 1941, en compagnie de Derain, Vlaminck et Belmondo, il participera à un voyage en Allemagne organisé à l’initiative d’Arno Breker, sculpteur officiel du Troisième Reich. Vilaine tache dans le tableau. Il en sera récompensé lors de son exposition à la galerie Charpentier en novembre 1942, encensé par le torchon collaborationniste La Gerbe et par l’organe du fascisme allemand Das Reich ».

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… et le vilain tableau de Bardot

BB 1954

En 1954, s’étant engagé à exécuter le portrait d’une Brigitte Bardot encore inconnue, van Dongen s’écrie : « C’est tout ce que vous m’avez trouvé comme modèle pour représenter la Parisienne ? C’est tout sauf ça ! Je ne suis pas un peintre animalier, je ne peins pas les pékinois ! » De très mauvaise humeur, il qualifie le tableau de « plus mauvais de toute sa carrière ! » Deux ans plus tard, la jeune starlette devenue star, il qualifie le portrait de chef d’œuvre et le met en vente. Cher, tellement cher que Bardot ne put l’acheter.

 L’héritage de Marthe Chenal, s’adresser au 84

marthe chenal

Marthe Chenal, vous connaissez. Mais si. Cette cantatrice égérie des « poilus » qui chanta La Marseillaise le 11 novembre 1918, depuis le balcon de l’Opéra Garnier, drapée de la bannière tricolore, devant une foule immense et en présence de Georges Clémenceau.

Dotée d’une grande beauté et d’une voix exceptionnelle, elle fut une des plus grandes cantatrices de la première partie du XXe siècle et interpréta dès 1906 des rôles-phare de l’opéra : Don Giovanni, Le Vaisseau fantôme, Faust, Carmen.

Fin 1921, la cantatrice charge Picabia (avec lequel elle entretient une liaison) d’organiser la soirée du réveillon dans son hôtel. À cette occasion, le peintre fait imprimer des cartons d’invitations pour cette soirée qui rassemblera artistes et écrivains dont Picasso, Brancusi, Vollard, Cocteau, Radiguet, Auric, Morand ainsi que des figures mondaines. Ce Réveillon Cacodylate sera l’occasion d’enrichir L’Œil Cacodylate en signatures nouvelles, œuvre qui fera scandale au Salon d’Automne.

Marthe Chenal mourut en 1947 dans son hôtel particulier. On peut lire dans Wikipédia : « Marthe Chenal croyait avoir pour seuls héritiers les enfants de son frère, mais ceux-ci n’ayant pas été légitimés, ce fut à de lointains cousins qu’échut la succession. Ils arrivèrent du fond de leur Savoie, s’adressèrent au concierge et, devant la loge confortable de celui-ci, s’écrièrent : “Elle était joliment bien logée !” ne soupçonnant pas que tout l’hôtel était la propriété de “la cousine”. On eut grand’peine à les empêcher d’arracher les dédicaces des partitions, qu’ils croyaient devoir vendre au poids, comme vieux papiers sans valeur. »

Drouot dispersera tableaux et meubles de la rue de Courcelles. Parmi les curiosités, les publicités de Marthe Chenal pour Vuitton, Savon Cadum, Lucky Strike et le vin Mariani, dont on dit qu’il inspira la création du Coca Cola.

Au 93, Colette et Willy

willy et ColetteColette et son mari Henry Gauthier-Villars, dit Willy, s’installent à cette adresse en 1901, dans un atelier d’artiste au 6e étage, torride en été, glacial en hiver. En 1900, lorsque paraît Claudine à l’Ecole, Willy est sans conteste l’un des personnages les plus connus de Paris par ses articles féroces, ses romans polissons, ses critiques musicales assassines, ses duels, ses dépenses somptuaires. Barbiche, haut de forme, embonpoint, il incarne l’archétype du littérateur bourgeois d’avant-guerre. Willy, gros enfoiré ? C’est ce que laisse entendre Colette lorsqu’elle évoque son « contrebandier de l’Histoire littéraire » : la série des Claudine, parus entre 1900 et 1903, n’a-t-elle pas été publiée sous le seul nom de son époux ? Plus tard, elle ne lui pardonnera pas d’avoir, un jour de dèche, bradé les droits d’auteur de ses Claudine. Colette et Willy quitteront cet appartement dès 1902 pour s’installer au 177 bis.

Au 177 bis, c’est aussi Colette et Willy

Colette et WillySur le mur du salon, un tableau représente la maîtresse de maison auprès de Willy, telle un petit chien aux pieds de son maître. Mais cette époque est révolue et la jeune femme apprend à combattre ce qu’elle pensait être l’irrépressible penchant féminin pour la servitude. Elle va se libérer de l’emprise de son mari, revendiquant désormais de signer ses ouvrages. (Claudine à Paris, Claudine en ménage.) D’autant que dans le Tout-Paris, l’imposture a du plomb dans l’aile et que le bon mot circule : « Willy ? Elle a beaucoup de talent ! »

En 1902, le couple a emménagé au 177 bis, rue de Courcelles dans un petit immeuble de deux étages situé entre la place Pereire et le boulevard Berthier. Willy et sa femme habitent au second, dans l’appartement d’un ancien ministre des Travaux publics et au-dessus du prince Alexandre Bibesco. Le salon est une pièce sans âme tenant de la salle d’attente et du cabaret campagnard : meubles massifs, tables trapues, lourdes draperies et cuivres lustrés. Saugrenue, une balustrade blanche coupe la pièce en deux. Colette, très sportive, s’est aménagé un refuge niché au sommet d’un escalier rétréci ; un atelier d’artiste meublé non d’un chevalet mais d’anneaux de gymnastique, d’un trapèze et d’une corde à nœuds.

Claudine s'en va

La rupture est proche. Après la parution de Claudine s’en va, Colette s’en va. Elle quitte son gros Willy et, en 1906, s’installe 44 rue Villejust (aujourd’hui rue Paul Valéry) puis rue Torricelli.

 

 

Au 181, deux peintres sinon rien

 

Les peintres Gaston Hochard (1863-1913) et Yves Dieÿ eurent leur atelier dans cet immeuble.

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Le Congrès de maires de France, par G. Hochard

 

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Bateaux à quai, par Yves Diey

Au 202, le délicat Raymond Woog

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Cet artiste peintre (1875-1949) fut un proche d’André Maurois et inspira à ce dernier, en 1918, le personnage d’Aurel dans le roman Les Silences du colonel Bramble. Il est connu pour la délicatesse de ses portraits.

Boulevard Malesherbes : de Proust à Sagan

Au 2, le petit Eugène Sue deviendra (très) grand

Les mystères de Paris

En 1810, après le 160, rue Neuve-de-Luxembourg (21, rue Cambon), le petit Eugène passe sa petite enfance boulevard Malesherbes. Parvenu à l’âge adulte, il écrit des romans exotiques et historiques. Sans grand succès. Les Mystères de Paris lui sont commandés par un éditeur qui a découvert Les Mystères de Londres et songe à s’en inspirer. Pour s’imprégner du sujet, le dandy quitte ses habits de bourgeois et s’habille en ouvrier. Il explore les bas-fonds parisiens, prend des notes. Une rixe du coté de la Maube lui fournit le premier chapitre. Le succès du feuilleton (Dans Le Journal des débats, 1842-1843) est phénoménal, tel, affirme Théophile Gautier, « que des malades attendent pour mourir la fin des Mystères de Paris ».

Victorien Sardou, c’est au 4

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En 1885, Victorien Sardou et les dix-huit mille volumes de sa bibliothèque s’installent boulevard Malesherbes. Après avoir connu une misère noire et le rejet de ses pièces dans les années cinquante, il va devenirle plus grand dramaturge français de  la deuxième moitié du XIXe siècle, grâce notamment à sa muse Sarah Bernhardt, pour laquelle il écrira sept pièces. Auteur de vaudevilles, de comédies de moeurs, de satires sociales, de drames historiques ou psychologiques, il fut aussi metteur en scène, décorateur à ses heures, agent littéraire et promoteur de spectacles et… spirite. (Il fit « tourner les tables avec l’impératrice Eugénie.) Sa pièce la plus connue est bien sûr Madame sans-Gêne, créée en 1893. Sa fille épousa Robert de Flers, un des plus chers amis de Marcel Proust et ce dernier puisera dans la vie de Sardou pour agrémenter sa Recherche: les actrices imaginaires qui traversent la fresquedoivent beaucoup aux Dejazet, Rachel, Réjane ou Sarah Bernhardt que Sardou a employées. Odette est une pièce de l’académicien. Quant au nom de Verdurin, comment ne pas penser à Verduron, propriété de Sardou à Marly ?

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La Madeleine de Proust

Proust jeune.jpgMarcel Proust et sa famille vécurent au 9 boulevard Malesherbes du 1er août 1873 à 1900, dans un appartement de sept pièces situé dans  le bâtiment en fond de cour, dont les fenêtres donnaient sur la rue de Surène. Immeuble neuf. Ascenseur et salle de bains. Marcel Proust y résidera vingt- huit ans et le quartier de la Madeleine sera son royaume : le restaurant chez Larue, pour les soupers, le café-restaurant Weber de rue Royale pour les conversations frivoles et les distractions, la pharmacie de la rue de Sèze pour l’approvisionnement en poudre à fumigation, le restaurant Prunier, l’hôtel Marigny (établissement louche tenu par Jupien dans la Recherche) et les Trois-Quartiers, pour son rayon de parapluies.

Boulevard Malesherbes, Proust écrit Jean Santeuil, ouvrage commencé en 1895 et qui ne sera édité qu’en 1952. Il préfigure par certains passages ce que sera la Rechercheet peut se lire comme une autobiographie entre vingt-quatre et vingt neuf ans. Proust écrira: « Puis-je appeler ce livre un roman ? C’est moins peut-être et bien plus, l’essence même de ma vie, recueillie sans y rien mêler, dans ces heures de déchirure où elle découle. Ce livre n’a jamais été fait, il a été récolté ».

 

Au 12, Tendre est Paris pour Scott Fitzgerald

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« L’Américain de Paris, déclare Fitzgerald, c’est ce que l’Amérique a fait de mieux. »En avril 1925, il séjourne avec Zelda à hôtel Florida, 12 boulevard Malesherbes, avant de partir pour la Côte d’Azur. Il vient de terminer Gasby le magnifique et songe à Tendre est la nuit. Il lui faudra neuf ans pour en venir à bout.

Une sacrée nana au 98

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L’hôtel de Valtesse de la Bigne (célèbre courtisane née Émilie Louise Delabigne) servit de modèle à Émile Zola pour celui de Nana. L’écrivain visita l’incroyable palais de la cocotte, tomba en admiration devant le lit : « Un lit comme s’il n’en existait pas, un trône, un autel où Paris viendrait admirer sa nudité souveraine […]. Au chevet, une bande d’amours parmi les fleurs se pencherait avec des rires, guettant les voluptés dans l’ombre des rideaux. »

 

Zola fut plus chanceux qu’Alexandre Dumas fils. Quand celui-ci demanda à entrer dans sa chambre pour admirer le fameux lit, elle répondit sèchement : « Cher Maître, ce n’est pas dans vos moyens !»

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Valtesse fut l’amie au sens large d’Édouard Manet, Henri Gervex, Édouard Detaille, Gustave Courbet, Eugène Boudin, Alphonse de Neuville, tous des voisins, ce qui lui valut le surnom de « l’Union des Peintres ». Quels étaient ses talents ? Son portrait par Manet en 1879 confirme que ce n’était pas vraiment une beauté.

107 boulevard Malesherbes (ancien 79), la fin de Dumas (père)

Dumas par Henri MeyerDans la famille Dumas, prenons le père. En 1866, malade, il vient vivre chez sa fille Marie-Alexandre dans un appartement situé au quatrième étage, loué à M. Pereire. C’est boulevard Malesherbes qu’il écrit son dernier roman, Les Blancs et les Bleus, paru en 1867, quarante-deux ans après sa première pièce, La Chasse et l’amour. Il décèdera trois ans plus tard en Seine-Maritime. La veille de sa mort, Dumas fils trouvera son père très anxieux d l’eau-delà : – À quoi songes-tu, père ? –  Alexandre, crois-tu qu’il restera quelque chose de moi ?

Un grand Rêve au 129

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L’hôtel du 129 fut construit en 1876 par l’architecte Émile Boeswillwald pour Édouard Detaille qui y peignit son célèbre Rêve en 1889. Maître de la peinture militaire française après la guerre de 1870, il fut une des principales figures du monde artistique sous la Troisième République. Il fut surnommé « la petite Roquette », mais je ne sais pas pourquoi.

Au 131, Meissonnier en campagne

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Nous parlions la semaine dernière de la piètre opinion de Degas sur Meissonnier. Ce brave Ernest qui fut pourtant considéré de son vivant comme l’un des plus grands peintres de son époque, avant d’être voué aux gémonies, d’être oublié puis réhabilité.Sa Campagne de Franceest visible au musée d’Orsay. Il fit partie des illustrateurs d’Honoré de Balzac avec cinq dessins illustrant la Comédie humaine : La Maison du chat-qui-peloteLe Bal de SceauxLa BourseLa Femme abandonnéeLa Femme de trente ans.

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Il fit également le portrait de Balzac, en 1840, mais la toile, peut convaincante dit-on, fut ensuite recouverte par Homme choisissant une épée.

 

 

 

147 boulevard Malesherbes : Pierre Louys

Pierre Louÿs se fixe boulevard Malesherbes en 1898. Ami de Gide et de Valéry, il se fit connaître par les scandaleuses Chansons de Bilitis puis rencontrera un énorme succès avec Aphrodite (1896), Les Aventures du roi Pausole (1901).

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Grand amateur de femmes et jouissant d’une belle santé, il revendiqua plus de deux mille cinq cents maîtresses. Lorsqu’en 1925 ses héritiers inventorièrent ses papiers, ils découvrirent, selon Jean-Paul Goujon, plus de 400 kilos de manuscrits érotiques.

Louÿs fut, avec Henri de Régnier, amoureux de Marie, la fille de José Maria de Heredia. Un pacte les liait : aucun des deux ne se déclarerait sans avoir prévenu l’autre. Profitant d’une absence de Pierre Louÿs, Régnier demanda cependant et obtint la main de Marie (1895). Pierre Louÿs fulmina et répandit dans tout Paris un  portrait peu flatteur de son adversaire : « Il a tout l’air d’un cadavre debout, oublié sous la pluie par un assassin distrait. »

160 boulevard Malesherbes : les trois filles de Catulle Mendès

The_Daughters_of_Catulle_Mendès_by_Auguste_Renoir.jpgQui lit aujourd’hui Catulle Mendès ? Ce poète parnassien, romancier, critique littéraire et auteur dramatique fut l’une des plus grandes figures littéraires de la fin du siècle. Il épousa la fille de Théophile Gautier. Est-ce parce que son beau-père ne l’appréciait pas (il le surnommait « Crapule m’embête »), que le couple ne résista pas ? Mendès épousa ensuite la compositrice Augusta Holmès, ils eurent cinq enfants dont trois filles, « croquées » par Renoir. En 1909, on retrouva son corps sans vie dans le tunnel du chemin de fer de Saint-Germain-en-Laye. Endormi, il se serait réveillé au moment où le train franchissait la partie de la voie qui est à ciel ouvert. Se croyant déjà dans la gare, il aurait ouvert précipitamment la portière pour descendre et se serait broyé la tête sur le mur d’entrée tunnel.

Mais aussi Coco (Chanel)

gabrielle-avant-coco-chanel.jpgAu moment où meurt Catulle Mendès, Coco Chanel fait ses débuts à Paris comme modiste en compagnie desa tante Adrienne, du même âge qu’elle,dans une garçonnière de trois pièces située en rez-de-chaussée du 160, prêtée par son ami Étienne Balsan. Son autre ami Arthur Capel – Boy – l’encourage dans son projet d’atelier-modiste. Très vite, les élégantes se donnent le mot : « Coco, ma chère ! ». Par petites touches, elle impose son style. Succès aidant, elle crée sa boutique moins d’un an plus tard – Chanel Modes – dans un entresol du 21 rue Cambon. Suivront Deau­ville en 1913 et Biar­ritz en 1915. Du caractère, Coco Chanel : « Je n’ai rien à faire de ce que vous pensez de moi. Moi je ne pense pas du tout à vous ! »

Le charmant petit monstre du 167

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Françoise Sagan, née en 1935, habite avant-guerre au 4e étage du 167 boulevard Malesherbes. En 1953, enfermée au quatrième étage, elle écrit, en six semaines, son premier roman Bonjour tristesse. Qui commence ainsi : « Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. » Un tel incipit ne peut qu’affoler les éditeurs. Au mois de janvier 1954, quelques jours après avoir lu le manuscrit, René Julliard signe un contrat avec la jeune Françoise Quoirez, qui emprunte à Proust le nom de plume de Sagan. Premier tirage est épuisé en quelques jours. En un an, l’ouvrage se vendra à près d’un million d’exemplaires. Sagan nous a laissé une vingtaine de romans, qui lui apportèrent beaucoup d’argent mais aucunprix littéraire. J’espère qu’elle s’en fichait car je trouve cela injuste.

Au190, le salon de Juliette Adam (Juliette Lambert)

juliette_adam par nadar.jpgCréé en 1887, ce salon prend la suite de celui – plutôt politique et républicain – initié 23, boulevard Poissonnière. Maitresse de Gambetta elle le quitte lorsqu’il accède à la présidence de la Chambre et se tourne vers la littérature.En 1879, elle fonde La Nouvelle Revue, gros bimestriel de l’épaisseur d’un dictionnaire qu’elle animera pendant vingt ans, encourageant les débuts de Pierre Loti e publiant notamment les premiers romans de Paul Bourget et de Léon Daudet.Auteure d’une vingtaine d’ouvrages, elle fera partie en 1904 du premier jury du prix Vie Heureuse (ancêtre du prix Femina) en compagnie de la comtesse de Noailles et de Séverine. Féministe engagée, ardente patriote, elle vivra cent ans à quelques mois près.

 

 

 

Rue Fontaine, m’en allant promener…

Elle s’appelle aujourd’hui rue Pierre Fontaine. Du temps qu’elle n’était que rue Fontaine, elle abrita un nombre pharamineux de peintres, dont Degas, Pissaro ou Toulouse-Lautrec. Mais également notre ami André Breton et Villiers de l’Ile Adam, sans oublier le mage Edmond. Alors, en route, bonne troupe…

 Son prénom, c’est pas Paul

paul gavarniC’est pas Paul. C’est Sulpice-Guillaume. Alors Paul, évidemment, ça craint moins. Son père, par ailleurs, était grimacier et ventriloque. Est-ce pour se venger de ce terrible héritage qu’il dézingua fissa ses contemporains, au même titre que Daumier ou Félicien Rops ? ? Ses lithographies (Les Enfants terribles, Fourberies de femmes) et ses dessins en firent un observateur acéré et parfois amer de la capitale sous Louis-Philippe et le Second Empire. Après avoir résidé rue Ravignan, Paul Gavarni habita au n° 1 de la rue Fontaine de 1837 à 1846. Il fut très copain avec les frères Goncourt, mais beaucoup moins avec Baudelaire qui le traita de « poète des chloroses » dans Les Fleurs du mal. Ce qui ne l’empêcha pas d’avoir sa statue place Saint-Georges. (Baudelaire, lui, c’est au jardin du Luxembourg.)

 Ne bouge plus, Gustave…

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Au n° 2 de la rue Fontaine était située une brasserie astucieusement dénommée Brasserie Fontaine, troquet qui servait de QG, au début des années 1860, à Gustave Courbet et Étienne Carjat.

Courbet aimait se faire tirer le portrait par son ami photographe, en bourgeois-redingote ou artiste-bras de chemise. Plus d’une dizaine de clichés furent réalisés au cours de la décennie 1860.

 

Le Bus Palladium : de Gainsbourg à Modiano

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Dès 1966, tout Paris se bouscule pour se rendre au Bus. Antoine propose à Nounours (dans Bonne nuit les petits) d’aller « danser le jerk au Palladium », Michel Delpech chante « Un Tabarin en moins, un Palladium en bus » et Serge Gainsbourg prévient dans Qui est In, qui est out : « Tu aimes la nitroglycérIN / C’est au Bus Palladium qu’ ça s’écOUT… ». Même Léo Ferré se laisse séduire : « Au Palladium, côté Pigalle, c’est pas London, mais on s’régale. »

Georges Bellune, dans Une Jeunesse de Patrick Modiano, travaille pour une maison de disques et se rend deux fois par semaine rue Fontaine afin de repérer des groupes prometteurs : « Il s’assit sur la banquette de cuir du premier étage, le buste raide, cherchant à rassembler ses forces avant de franchir le seuil du Palladium. »

Un pilote noir dans L’Escadrille

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Au no 15 se trouvait dans les années 1930 un cabaret nommé L’Escadrille dirigé par l’américain Eugène Bullard. Compagnon d’armes de Moïse Kisling et de Blaise Cendrars, il fut grièvement blessé en mars 1916. Inapte pour l’infanterie, décoré de la Croix de Guerre, il obtint d’être nommé élève-pilote et devint ainsi le premier pilote noir au monde. A propos de la guerre de 14-18, savez-vous que « le sang lourd, le regard épuisé » est l’anagramme de « les poilus de la grande guerre [1]» ? Etonnant, non ? comme dirait Pierre Desproges.

Aragon et Baron au Zelli’s

zelli's.jpgAutre cabaret, situé au16 bis. Dans les années 1890, il se nommait Les Décadents, animé par Jules Jouy, chansonnier et humoriste célèbre : « Pour le gros lot de cinq cent mille francs, pourquoi vendre tant de billets, puisqu’il n’y en a qu’un seul qui gagne ? ».

 

Dans les années 20, le cabaret deviendra le Zelli’s. Louis Aragon situe certaines scènes d’Aurélien dans un dancing appelé le Lulli’s, clone du Zelli’s, qu’il appréciait. Il faut dire que malgré les foudres d’André Breton, il ne détestait pas s’encanailler en compagnie d’une partie des surréalistes dont Jacques Baron. jacques-baron-lenfant-perdu-du-surrealisme.jpgCe dernier se souvient : « Donc, au bas de la rue Fontaine, pavée des bonnes et des mauvaises intentions surréalistes, dans le clair-obscur graveleux du quartier des plaisirs, le Zelli’s brillait de tous les prestiges d’un cabaret à la mode. Nous y fûmes des assidus, Michel Leiris et moi, en compagnie d’Aragon, qui avait sur nous l’avantage du droit d’aînesse, pendant un bon bout de temps. Max Morise, Roland Tual aussi venaient, Vitrac, je crois bien, et plusieurs autres. (…) A cette époque, nous passions la plupart du temps ensemble et presque toutes nos nuits dehors. Là où d’autres voyaient « gâcher sa vie dans les plaisirs », nous voyions, à tort ou à raison, « courir les risques nécessaires à l’inspiration ». Il me semble, qu’en raison de notre constance à visiter son cabaret, Joe Zelli nous avait à la bonne. Nous étions ses rêveurs préférés. »

Ce bon docteur Bourges

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Il habitait au 19 et hébergea pendant quelques temps Henri de Toulouse-Lautrec. Qui le remercia en faisant son portrait, en 1891.

 

(Portrait du Dr Henri Bourges, Toulouse-Lautrec, 1891)

 

 

 

Au 19 bis, Edgar Degas flingue à tout-va

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Pas un facile, le gars Degas. Il était craint pour ses jugements assassins comme, par exemple, celui sur Meissonier, peintre de petite taille et, selon lui, de petit talent : « C’est le géant des nains ! »

Le peintre mondain Helleu ne fut pas mieux loti : « C’est du Watteau à vapeur ! »

On l’aura compris, Degas avait le sens des formules. Comme celle-ci, sur l’art de peindre : « La peinture n’est pas bien difficile quand on ne sait pas… Mais, quand on sait… oh ! alors !… C’est autre chose ! »

En cinq décennies, Edgar Degas aura vécu dans un périmètre de moins d’un kilomètre carré, entre les rues de Laval (aujourd’hui Victor-Massé), Blanche, Frochot, Lepic, Pigalle, Fontaine, Ballu, sans compter les différents ateliers loués séparément, quand ses appartements n’en disposaient pas. Seul subsiste celui du 19 bis, rue Fontaine, au fond de la cour.

Au 19 bis résidait également – dans les années 1880 – le peintre Albert Grenier et sa (belle) femme Lily : corps aux belles formes, peau laiteuse, chevelure d’un roux éclatant, elle aurait pu servir de modèle à Rubens. Elle servit de modèle à Degas, qui lui fit faire de nombreuses ablutions dans un tub.

Woman in a Tub c.1883 by Edgar Degas 1834-1917

30 rue Fontaine : Toulouse-Lautrec mène l’enquête

T LautrecUne petite fille retrouvée poignardée le 28 décembre 1895 devant le cimetière Saint-Vincent, une prostituée assassinée presque aussitôt, la jeune soeur de Mireille, un des modèles préférés du peintre, qui disparaît : il n’en faut pas plus pour que l’ombre de Jack l’Eventreur plane sur Montmartre. Familier des lieux et du milieu de la prostitution, Toulouse-Lautrec participa à l’enquête aux côtés du commissaire Lepard. La traque des assassins déboucha sur une large affaire de pédophilie. Le peintre séjournera au 30 rue Fontaine de juin 1895 à mai 1897 avant d’installer son atelier 15 avenue Frochot.

Au 30 également, le célèbre mage Edmond 

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Il entama sa carrière de voyant vers 1850, s’installant rue Fontaine avant de partir, succès oblige, au Champs-Elysées. Celui que les frères Goncourt surnommaient le « grand sorcier des lorettes » fut le voyant d’Alexandre Dumas, de Victor Hugo et de Napoléon III. Au premier il prédit une renommée internationale, au second l’exil, et au troisième, en 1865, la défaite de Sedan. (Pas content, l’empereur.)

Ce voyant exceptionnel a laissé derrière lui un héritage précieux aux générations de voyants qui lui succèderont : deux jeux de cartes divinatoires qu’il a lui-même créées ; le Grand Tarot de Belline et l’Oracle de Belline.

Ah, la vache !

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Constant Troyon (1810-1865) demeura lui aussi au 30 rue Fontaine à partir de 1845. Peintre animalier, il nous laisse un troupeau de tableaux très impressionnant.

Van Gogh veut un rabais chez le marchand de couleurs

 Le magasin (Tasset et Lhote) ouvre au 31 bis rue Fontaine en 1885, quand Degas s’installe au 19 bis. Guillaume Tasset sera son négociant attitré et le peintre lui confiera ses tirages photographiques. Pendant un temps, la maison fournira ses fournitures à Vincent van Gogh comme en témoigne cette lettre à son frère Théo :
« Mon cher Theo, Suis obligé de t’écrire puisque je t’envoie une commande de couleurs laquelle si tu la commandes chez Tasset & l’Hôte Rue Fontaine, tu ferais bien – puisqu’ils me connaissent – de leur dire que je compte sur une remise au moins équivalente aux frais de transport que moi je payerai volontiers – ils n’ont pas à faire l’expédition, c’est nous qui la payerons, mais la remise devrait être dans ce cas de 20%. S’ils veulent te l’accorder – selon ce que je suis porté à croire – ils pourront me fournir jusqu’à nouvel ordre et il s’agit donc pour eux d’une commande importante. Tu demanderas – je t’en prie – au père Tasset ou au père l’Hôte le tout dernier prix de 10 mètres de sa toile au plâtre ou absorbante – et me feras parvenir le résultat de la discussion que tu auras probablement avec ce monsieur pour livraison de la marchandise. »

Pissaro, c’est au 38 bis

1024px-Camille_Pissarro Bd Montmartre, effet de nuit.jpgCamille Pissarro vécut rue Fontaine en 1856. Vers la fin de sa vie, après de nombreux séjours hors de Paris et notamment dans l’Eure, il revint dans la capitale et prit une chambre à l’Hôtel de Russie, à l’angle du boulevard des Italiens et de la rue Drouot. Là, en 1897, il produisit une série de tableaux sur le boulevard Montmartre à différents moments de la journée, dont la scène de nuit ci-dessus. Il ne l’a pas signée et elle ne sera pas exposée de son vivant.

Au 42, le 17 13 d’André Breton

breton à son bureau.jpgLe 1er janvier 1922, Breton s’installe rue Fontaine dans l’ancien appartement du frère de Jacques Rigaut. (En 1948, Breton passera du quatrième au troisième étage, dans un appartement un peu plus grand). On y accède par un escalier étroit qui part de la cour intérieure et qui mène à une porte sur laquelle apparaissent quatre chiffres : 1713 (le 1 et le 7 accolés représentent le A, le 1 et le 3 accolés représentent le B d’André Breton). Tournant le dos au mouvement Dada, Breton va explorer le domaine mental à travers des jeux collectifs comme le rêve éveillé. L’appartement devient le lieu de réunions où se retrouvent notamment Crevel, Desnos, Péret, de même que… Raymond Queneau et Pierre Brasseur, surréalistes de la première heure. André Breton restera rue Fontaine jusqu’à sa mort, en 1966.

À noter : à partir de 1924 et jusqu’à 1931, dans le même immeuble, Paul Éluard occupera un atelier au 3ème étage. (Ci-dessous, Éluard et Breton dans une bataille d’égos. Photo Man Ray, évidemment.

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45 rue Fontaine, Villiers de L’Isle-Adam

Villiers de l''ile adam.jpg« Il avait, écrit Maurice Maeterlinck, des yeux voilés d’énigmes, fanés et fatigués de regarder dans l’âme ou dans l’au-delà et d’y voir ce que d’autres ne voient point et n’y verront jamais (…). Vêtu d’un pardessus et d’une redingote élimés, il portait sa discrète misère avec la dignité d’un roi provisoirement détrôné. »

Admirateur d’Edgar Poe et de Baudelaire, grand ami de Mallarmé, Villiers de l’Île-Adam joua un grand rôle dans l’avènement du symbolisme français. Ses ouvrages les plus célèbres sont les Contes cruels(1883), et L’Ève future(1886), roman fondateur de la science-fiction. Sur son lit de mort, rue Fontaine, il prononça ces mots célèbres : « Eh bien, je m’en souviendrai de cette planète !

[1]  Issu du remarquable petit ouvrage Anagrammes pour lire dans les pensées de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow

 

Et il y a qui, rue du Cherche-midi ?

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centauteTout commence par la statue de César. Son centaure pourvu d’un plumeau dans le cul est toujours aussi laid. Et le nom du carrefour toujours aussi insupportable. Comment la mairie a-t-elle osé rebaptiser le carrefour Croix rouge, dont le nom remonte au XVIIIe siècle, en « place Michel Debré » ? Une honte. Et comment l’ancien premier ministre a-t-il pu être élu à l’Académie française, lui qui n’a jamais écrit une ligne à part quelques passages de la Constitution ? Vite, fuyons, engageons-nous rue du Cherche-midi.

 Le Fiacre : comme le temps passe…

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Au 4, rue du Cherche-Midi, à la fin des années 50, c’était vraiment très gay. Comme le Flore, la Reine Blanche, le Royal Saint-Germain ou la Pergola, le Fiacre devint un haut lieu de l’homosexualité masculine. Dans son (remarquable) livre Bel de nuit, Elisabeth Quin évoque cet incontournable rendez-vous des temps anciens : « Il y avait le Fiacre, l’étoile la plus brillante (…) et son cocher, Louis Baruc, dit « Louise », un ancien maitre d’hôtel originaire du pays basque. (…) Le duc de Windsor, Rubirosa, Karl Lagerfeld, [ci-dessus dans les années 60] ainsi qu’une ménagerie haute en couleur de tapins et de jolis affamés y ont dîné, chassé, dansé. »

Léo Fontan, en face du Fiacre, au 6

Train Fontan.jpgNe cherchez pas, c’est moyen côté peinture. Pauvre Fontan : il fut retenu parmi les dix derniers candidats au grand prix de Rome en 1909, mais n’obtint aucun point. Par contre, coté illustration, c’est pas mal, comme ces couvertures pour les petits livres de la série Arsène Lupin et diverses illustrations. Il habita au no 6 rue du Cherche-Midi, de 1913 à 1922.

Mais si, c’est Musso !

imagesSacré Guillaume. Toujours dans les beaux quartiers, comme dans Un appartement à Paris. Extrait : « La pluie cessa enfin lorsqu’il arriva boulevard du Montparnasse. Alors que de timides­­ rayons de soleil faisaient miroiter­­ le trottoir, il reprit sa route jusqu’à la rue du Cherche-Midi et s’arrêta devant un petit portail recouvert d’une couche de peinture bleu de Prusse. » (A mon avis, c’est au n° 42).

Le Cherche midi, l’éditeur, c’est au 23

Fondée en 1978 par Philippe Héraclès et Jean Orizet, dans une librairie de la rue du Cherche-Midi, la maison est rachetée par le groupe Editis en 2005. Si vous soumettez un manuscrit, il parait qu’on vous répondra. Et vous pouvez le faire par Internet, chose assez rare chez les (grands) éditeurs.

Au 9, Roger Martin du Gard joue les Zola

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Après la Première Guerre mondiale, Roger Martin du Gard conçoit le projet d’un « roman de longue haleine » sur l’histoire de deux frères. Ce sera Les Thibault, près de 3000 pages, 100 personnages, vingt années d’écriture de 1920 à 1940. C’est épatant, sauf peut-être l’agonie d’Oscar Thibault qui dure 200 pages. Pour son ouvrage, Martin (du Gard) obtint le Nobel 1937 de littérature.

A ce propos, fermez les yeux et citez les lauréats français que vous connaissez.

Alors, combien ? Voici la liste : 1901 : Sully Prudhomme (préféré à Tolstoï).  1904 : Frédéric Mistral. 1915 : Romain Rolland. 1921 : Anatole France. 1927 : Henri Bergson. 1937 : Roger Martin du Gard. 1947 : André Gide. 1952 : François Mauriac. 1957 Albert Camus. 1960 : Saint-John Perse. 1964 : Jean-Paul Sartre (qui refuse le prix. André Maurois s’exclama que Sartre l’avait refusé parce qu’il était incapable de porter un smoking). 1985 : Claude Simon. 2000 : Gao Xingjian (oui mais bon, il n’était français que d’adoption et écrivait en chinois…). 2008 : J. M. G. Le Clézio. 2014 : Patrick Modiano. Ensuite ? J’aimerais bien Jean Echenoz pour la prochaine fois…

 

 Au 17, Saint-Simon allume sévère

Saint-Simon.jpgLouis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, quitte la Cour après la mort du Régent. En 1746, s’installe 17 rue du Cherche-midi et rédige les années 1716-1721 de ses Mémoires. D’une plume alerte, le duc allume sévère ses contemporains. Le Cardinal Dubois, par exemple : « Son esprit était fort ordinaire, son savoir des plus communs, sa capacité nulle, son extérieur d’un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, sa fausseté écrite sur son front. » Ou bien, Monsieur, le frère de Louis XIV : « C’était un petit homme ventru monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge ». Saint-Simon ? Un « sniper », le « tueur de Versailles » comme l’écrit Philippe Sollers !

 Au n° 36, Eugène-Louis Charpentier

Charpentier ? Aucun rapport avec le collectionneur Jean Charpentier qui donna son nom à la célèbre galerie et qui exposa une centaine d’artistes de Géricault (1924) à Rouault (1965). Élève de François Gérard et de Léon Cogniet, Eugène-Louis Charpentier est connu essentiellement pour des scènes de batailles conservées au château de Versailles. On lui doit également de nombreux portraits, dont celui de George Sand (1839). Que voici :

George Sand par E L Charpentier

Le petit Jules habite au 76

George Sand ? Parlons-en.  Elle écrivit avec son Jules (Sandeau) un livre intitulé Rose et Blanche en 1831. Qui finit ainsi : « Est-ce que la vie vous a beaucoup amusé, monsieur ? – C’est un méchant livre que je ne voudrais pas relire, répondit le vieillard ; je vous souhaite le bonsoir. »
Sand et sandeau.jpgLe bonsoir, c’est Jules qui le reçoit de la part de sa belle amie. En 1834, désespéré, il confie à Balzac qu’il songe à se suicider. Balzac lui propose alors de s’installer rue Cassini et de l’aider dans ses écritures. Mais les exigences de celui qu’il appelle « le Titan » vont le faire fuir deux ans plus tard, laissant à son protecteur des dettes et un loyer impayé. Pas content, Honoré. D’autant que le « petit Jules » – contrairement à lui – sera admis à l’Académie française.

La Rebelle du 18 rue du Cherche-Midi

On l’appelait la « Sand du Limousin ». Elle s’appelait Marcelle Tinayre et fréquentait le salon littéraire de Madame Arman de Caillavet. En 1904, elle fait partie des cofondatrices du prix Vie heureuse (futur prix Femina) puis, en 1905, elle publie La Rebelle qui aborde la question du féminisme. J’aime beaucoup ce passage de son Château en Limousin : « Adélaïde Lafarge était une des gloires culinaires du canton. Ses pâtés, ses clafoutis, ses confits étaient célèbres. Mais son triomphe, c’étaient les choux ou casse-museaux. »

Au 37, la (grande) Verrue de la (belle) marquise

Jeanne_Baptiste_d'Albert_(Comtesse_de_Verrue.jpgBelle marquise (ou comtesse) ? mourir votre fortune d’amour me fait. Âgée de 13 ans (et 7 mois), vous épousâtes dans l’église Saint-Sulpice Joseph-Ignace de Scaglia (1661-1704), comte de Verrue [Verrua Savoia, province de Turin, Italie]. Riche, belle, intelligente et lettrée, vous vous pâmates pour la peinture de Watteau à qui vous achetâtes une trentaine de toiles. Vous fûtes également une grande bibliophile car vos salons comptaient près de 18000 ouvrages contenus dans des bibliothèques à marqueterie Boulle.

L’hôtel de Verrue fut démoli en 1907 lors du percement du boulevard Raspail. Subsiste, tout à côté (1, rue du Regard) le petit hôtel de Verrue.

 

 

39 rue du Cherche-Midi, lecture chez les Hugo

Hugo CromwellAu 39, l’hôtel des Conseils de guerre était la demeure des beaux-parents de Victor Hugo, chez qui lesquels il habite après son mariage avec Adèle (Foucher). Il y donne en 1826 la lecture de son Cromwell, du Shakespeare petit bras totalement injouable qui, avouons-le, ne vaut pas tripette, à part sa préface qui défend le drame romantique face à la tragédie classique, la modernité face au conservatisme.

 

42-44, rue du Cherche-Midi, Pierre Moinot

Moinot.jpgOutre sa carrière au ministère de la Culture puis à la Cour des comptes, Pierre Moinot a mené une longue carrière littéraire. Après Armes et bagages, en 1952, il publie notamment La Chasse royale (1953), Le Sable vif (Prix des libraires 1963), Le Guetteur d’ombre (Prix Femina 1979), Le Coup d’État (prix Jean Giono 2004). Il entre à l’Académie française en 1982 pour occuper le fauteuil de René Clair.

Haut fonctionnaire chez Malraux, il n’en partageait pas les idées politiques. En 1968, lors de la crise de la cinémathèque qui allait accoucher de mai 68, Malraux l’appelle dans son bureau : « Moinot, vous qui êtes de gauche, réglez-moi cette affaire ». Ce qui fut fait.

Rodolphe Julian aime les femmes. Au 47 de la rue.

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Jusqu’en 1896, les femmes furent interdites d’école des beaux-arts. En 1897, on les admit du bout du pinceau : elles doivent formuler une requête écrite, être âgées de quinze à trente ans, et présenter un acte de naissance ainsi qu’une lettre de recommandation d’un professeur ou d’un artiste confirmé.

Rodolph Julian – peintre de talent – fut le premier à proposer des ateliers pour femmes. Galerie Vivienne puis au 27 galerie Montmartre, au 45 rue du faubourg Saint-Denis, au 31 rue du Dragon, au 5 rue de Berri, au 338 rue Saint-Honoré, au 28 rue Fontaine et au 47 rue du Cherche-Midi, en 1896.

Les ateliers de l’Académie Julian ont tous disparu, à l’exception de celui du Cherche-Midi qui abrite aujourd’hui l’Atelier de Sèvres, une école préparatoire aux grandes écoles d’art.

Moïse Kisling et son duel au sabre

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Entre les nos 85 et 87 de la rue du Cherche-Midi débutait la rue de Bagneux, aujourd’hui Ferrandi, où des ateliers accueillirent Adolphe Lavée, Boleslas Biegas ou encore Moïse Kisling, avant qu’il ne déménage en 1913 pour le 3 de la rue Joseph-Bara. Avant de s’engager dans la Légion étrangère, Kisling se distinguera notamment par son duel avec le peintre Léopold Gottlieb (au Parc des Princes), duel au pistolet puis au sabre qui dura une heure qui prit fin quand un revers de Gottlieb fendit légèrement le nez de Kisling Nul ne connut jamais le motif de la querelle.

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Ci-dessus, on aura reconnu Kisling par Modigliani.

Pour terminer, un petit poème de Raymond Queneau, Une Prison démolie, paru dans Courir les rues, Gallimard, 1967 :

 

« On démolit / Le Cherche-midi / à quatorze heures / tout sera dit »

 

 

 

 

 

 

 

Quelques pas rue Mazarine ?

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Belle rue : ce n’est pas tous les jours que l’on croise Desnos, Manet, Blondin et Champollion dans la même rue. Sans oublier les deux Vernet et le roi de Patagonie.

Édouard Manet, c’est au 60

le buveur d'absintheC’est sans doute lors de sa « bohème élégante » que Manet séjourne rue Mazarine, tout près de l’endroit où il est né, rue Bonaparte. Au début des années 1860, il parcourt Paris pour en saisir « un rien, un profil, un chapeau, en un mot une impression fugitive ».

Le Buveur d’absinthe, sa première soumission au Salon (1859), est refusée en dépit de l’avis favorable de Delacroix. Thomas Couture – son maitre aux Beaux-Arts- condamne l’œuvre en ces termes choisis : « Peint-t-on quelque chose d’aussi laid ? Mon pauvre ami, il n’y a ici qu’un buveur d’absinthe, c’est le peintre qui a produit cette insanité… ». Et toc !

Le petit Mouloudji chez Robert Desnos

Desnos rue MazarineAu 19, Desnos et Youki occupent un vaste appartement et, en 1937, accueillent le petit Mouloudji lorsqu’il n’y a plus de place pour dormir chez Barrault, rue des Grands-Augustins. Le lieu est pour le jeune prolétaire une source d’émerveillement. Dans la salle à manger, un tableau représente une femme nue (Youki) en compagnie d’un lion (tableau signé Foujita, le premier mari d’icelle). La bibliothèque est une sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges (of course).

42-mouloudji-a-14-answeb.gifMouloudji, qui retrouve les voix de la rue de sa petite enfance, s’étonne que l’on puisse « posséder du savoir » et être sensible à ce type de chansons. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôtes et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Moulou croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson … Le 22 février 1944, à dix heures du matin, Robert Desnos sera arrêté à son domicile par les Allemands. Il ne reviendra pas des camps de concentration.

Les litres et ratures d’Antoine Blondin

Blondin au RubensLe rez-de-chaussée du 19 fut longtemps occupé par Le Rubens, café dans lequel, dans l’arrière-salle obscure, travaillait et recevait Antoine Blondin à la fin de sa vie. Jean-Marc Parisis, dépêché par les éditions Quai Voltaire pour lui commander un papier sur le quai du même nom, ne put que constater la triste usure du temps : « Au Rubens, Blondin écluse sa vie, la bégaie. C’est triste, mais rare, les derniers feux d’un phare. Des éclairs de malice et d’émotion sur un océan de torpeur. »

Champollion « tient l’affaire »

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En 1822, il dispose d’un bureau-grenier au numéro 28 et maitrise le syriaque, le chaldéen, le copte, l’hébreu, l’arabe et le persan. Suffisant sans doute pour déchiffrer son premier hiéroglyphe : le mot « Ramsès ». Il se précipite alors à la bibliothèque Mazarine où travaille son frère et s’écrie : « Je tiens l’affaire ! »

S’il avait vécu un peu plus longtemps, Champollion aurait sans doute obtenu que l’obélisque de Louxor soit érigé non pas place de la Concorde mais là où il le souhaitait. Où ? Pile à l’endroit où se trouve aujourd’hui la pyramide du Louvre !

Joseph Vernet : 20 000 lieux sous la mer !

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Il fut comme on le sait un spécialiste des ports de France et de la peinture « maritime ». Est-ce pour cela qu’on le retrouve dans le Nautilus où, écrit Jules Verne, on peut admirer les diverses écoles des maîtres anciens et en particulier « quelques marines de Backuysen et de Vernet » ?

Diderot commenta longuement sept tableaux de Vernet dans un texte connu sous le titre de La Promenade Vernet. Où l’on peut lire : « Quel est celui de vos artistes, me disait mon cicerone, qui eût imaginé de rompre la continuité de cette chaussée rocailleuse par une touffe d’arbres ? — Vernet, peut-être. — À la bonne heure ; mais votre Vernet en aurait-il imaginé l’élégance et le charme ? Aurait-il pu rendre l’effet chaud et piquant de cette lumière qui joue entre leurs troncs et leurs branches ? — Pourquoi non ? — Rendre l’espace immense que votre œil découvre au-delà ? — C’est ce qu’il a fait quelquefois. Vous ne connaissez pas cet homme ; jusqu’où les phénomènes de la nature lui sont familiers… »

Châteaubriant, pour sa part, le glissera dans ses Mémoires : « Deux marines de Vernet, que Louis le Bien−Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. »

sherlock holmes.jpgEnfin, on peut lire, dans l’article de Wikipédia consacré à Joseph Vernet : « Dans la nouvelle intitulée L’interprète grec d’Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes déclare que sa grand-mère « était la sœur de Vernet ». C’est évidemment une erreur : il s’agit d’Horace Vernet, le petit-fils de Joseph, que nous avons eu l’occasion de croiser dans un article sur la Place Clichy. Et qui habita au 28 de la rue. D’ailleurs le voici.

Horace Vernet, c’est au 28, comme Champollion.

la bataille de Friedland, horace vernet.jpgLe petit-fils de Joseph Vernet, peintre des épopées napoléoniennes, « homme d’esprit, caractère aimable, une nature droite, honnête, loyale, vive et sensée », (Sainte-Beuve) fut sévèrement jugé par Charles Baudelaire dans sa critique des salons de 1845 et 1846 : « M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique ».

Vernet, évidemment, n’aima pas Louis XVIII. Qu’il ne se priva pas de croquer dans un style cacateux fort peu napoléonien. (Le porte-coton était un laquais chargé de torcher le royal postérieur).

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Jean Dannet : l’acteur-chansonnier-peintre

Il fut chansonnier (notamment avec Jacques Grello au Théâtre des 2 Ânes), comédien (L’Annonce faite à Marie, La Guerre de Troie n’aura pas lieu) et bien sûr peintre. En 1938, il occupe une modeste chambre au 56 rue Mazarine et peint « tout ce qui tient à la mer et à la vie subaquatique ».

 

Gare de Lyon avec Raymond

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Connaissez-vous le peintre marseillais Raymond Allègre qui vécut au 20 de la rue Mazarine en 1885 ? Que dire ? En 1900, il participe, avec ses panneaux Alger et Cassis, à la décoration du restaurant Le Train bleu de la gare de Lyon.

La Champmeslé se fait larguer

Célèbre interprète de Racine, elle fut également sa maitresse et vécut au 5 rue Mazarine. Mais en 1677, l’auteur de Phèdre s’en sépare pour cause de respectabilité à la cour. La comédienne se console alors dans les bras d’un comte de Clermont-Tonnerre de mauvaise réputation. Aussitôt circule dans la capitale quatre vers fort peu raciniens : « À la plus tendre amour elle était destinée, / Qui prit assez longtemps Racine dans son cœur ; / Mais par un insigne malheur / Un Tonnerre est venu, qui l’a déRacinée. »

Edgar Quinet, ce n’est pas seulement une station de métro

330px-Edgar_Quinet_vers_1860.jpgL’historien-philosophe républicain qui vécut au 4 bis fut sans doute, par son ouvrage L’Enseignement du peuple, un des inspirateurs de Jaurès pour son engagement sur la laïcité et un des plus grands républicains de son temps. Nommé au Collège de France en 1841, il en sera exclu quatre ans plus tard (en même temps que Michelet) après avoir critiqué les Jésuites pour leur rôle néfaste en Europe du Sud. (Pas touche au clergé). Après avoir activement participé à l’avènement de la République en 1848, il est élu député. Mais le coup d’État de 1851 sonne le glas de ses idées et de la chaire qu’il avait retrouvée. (Pas touche au prince-président-futur empereur.) Il reviendra pour défendre Paris en 1870 et ne cessera de défendre l’idée républicaine et le contrat social. Dans L’Esprit nouveau, paru en 1874, il demande que les femmes ne soient plus victimes de la législation du mariage et de l’ignorance, que soit rendue leur dignité aux paysans et aux ouvriers, que cessent les guerres sociales de classes. Cela valait largement un boulevard et une station de métro.

Et le roi, dans tout ça ?

Pièce royaume de PatagonieEn 1981 Jean Raspail sort un livre intitulé Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (éditions Albin Michel), récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Il raconte l’incroyable histoire d’Antoine de Tounens, qui disparaît de Périgueux pendant quatre ans et qui réapparait en 1861 en tant que roi de Patagonie. Le tout nouveau souverain Orélie-Antoine Ier, désigné par les Indiens Mapuches, a promulgué une constitution et battu monnaie à son effigie. Il ne régnera pas longtemps. En janvier 1862, le Chili l’expulse. Il tentera par trois fois de retrouver son trône. En 1867, on le retrouve rue Mazarine, au n° 54, avant qu’il ne retourne en Dordogne. L’actuel prince héritier se nommerait Antoine IV et demeurerait à Tourtoirac.

Le 14e arr. de Patrick Modiano

 

Modiano

 

 

Bon d’accord. Modiano, c’est pas rigolo. Mais c’est tellement beau… Cette semaine, suivons-le dans le quatorzième arrondissement, pour une balade qui se termine vers les boulevard de ceinture. Un quartier où il trouvait refuge à 20 ans dans les petits hôtels de la rue Delambre ou de la rue du Montparnasse. Un quartier « qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement, loin de Paris ».

Cette contrée existe-t-elle encore, se demande l’auteur de L’Herbe des nuits ? « On ne retourne pas souvent dans les quartiers du sud. C’est une zone qui a fini par devenir un paysage imaginaire, au point qu’on s’étonne que des noms comme Tombe-Issoire, Glacière, Montsouris, le château de la Reine Blanche, figurent dans la réalité, en toutes lettres, sur des plans de Paris. »

Le Lutetia, 45, boulevard Raspail

« En juin, mon père et moi, nous nous réconcilions. Je le retrouve souvent dans le hall de l’hôtel Lutetia. » (Un pedigree)

Lutetia.jpgConstruit par le propriétaire du Bon Marché pour y loger sa meilleure clientèle provinciale, le Lutetia fut le premier hôtel Art nouveau à Paris. En juin 1940, il est occupé par l’Abwehr, le service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand. En août 1944, après la Libération, le bâtiment est réquisitionné par le général de Gaulle et accueille les déportés à leur retour des camps de concentration nazis. Si Modiano évoque la piscine Molitor et la piscine Deligny dans son œuvre, il ne mentionne jamais celle du Lutetia, très belle piscine « à vagues artificielles » qu’il aurait pu fréquenter. Piscine privée de l’hôtel avant la guerre, elle devint municipale à la Libération avant de fermer dans les années 1970.

Le Poisson d’or, 24, rue Vavin 

Dans Les Boulevards de ceinture, le père du narrateur suggère doucement : « Peut-être au Poisson d’or, Odéon 90.95… », avant de se faire rabrouer par Murraille.

Le Poisson d’or était durant l’Occupation un restaurant-boîte de nuit proche des standards des Champs-Élysées ou de Pigalle. Il deviendra l’Éléphant blanc puis le Club Saint-Hilaire.

Le Cabaret des Isles et Les Vikings, 31, rue Vavin

« […] le Cabaret des Isles, rue Vavin, où l’on aurait remarqué la présence du couple, occupait le sous-sol des Vikings. » (Fleurs de ruine)

Les Vikings furent créés en 1926 par le Norvégien Carl F. Hem et prêtèrent leur cave au Cabaret des Isles. Les deux établissements mélangeaient donc à la même adresse le froid et le chaud.

L’ancienne gare Montparnasse

« Quand il pleuvait rue d’Odessa ou rue du Départ, je me sentais dans un port breton, sous le crachin. De la gare qui n’était pas encore détruite, s’échappaient des bouffées de Brest ou de Lorient. » (Fleurs de ruine)

accident montparnasse

L’ancienne gare Montparnasse reste célèbre pour l’accident du 22 octobre 1895, quand la locomotive à vapeur du train Granville-Paris pulvérise le heurtoir, traverse les deux murs du bâtiment puis s’écrase en contrebas. Mais c’est sans fracas que, trente ans plus tard, un génie du cinéma tient dans la même gare une petite boutique de jouets et de confiserie : ruiné par la faillite de son studio de cinéma, Georges Méliès n’a pas trouvé d’autre moyen de subsistance.

tour montparnasse.jpg« Je marche dans un quartier maussade que la tour voile de deuil, écrit Modiano dans Fleurs de ruine. » Une tour qui « endeuille le boulevard Edgar-Quinet et les rues avoisinantes ».

La démolition de l’ancienne gare commence en 1965. Fin 1967, Jacques Dutronc chante : « Et sur le boulevard Montparnasse / La gare n’est plus qu’une carcasse / Il est cinq heures / Paris s’éveille. »

Roger la Frite, 57, boulevard du Montparnasse

« Nathalie […] me racontera plus tard que les jours de dèche, mon père ne l’emmenait pas dîner chez Charlot roi des coquillages mais chez Roger la Frite. » (Un pedigree)

frites.jpgVéritable institution, Roger la Frite fit les beaux jours des fauchés en tous genres dans les années 1960 et 1970. « Avec Jean-Luc et ses copains, Truffaut, Rozier, Rivette, on allait souvent chez Roger la Frite, à Montparnasse », se souvient Anna Karina dans Libération. Pour un prix modique, le client était servi ici d’un steak garni d’une montagne de frites et arrosé d’un quart de rouge. Quant à « Charlot roi des coquillages » de la place de Clichy, il a été créé en 1937 par un Marseillais du nom de « Charlot » Lombardo, un ancien de chez Prunier. Dans une ambiance surannée, l’établissement a proposé ses plateaux de fruits de mer jusqu’en 2017 et sa transformation en supermarché. Lequel a néanmoins conservé, selon le souhait de la municipalité, l’auvent rouge en façade.

Le cinéma Montparnasse, 16, rue d’Odessa

 « Un dimanche après-midi, j’étais seul avec Dannie, au bas de la rue d’Odessa. La pluie commençait à tomber et nous nous étions réfugiés dans le hall du cinéma Montparnasse. » (L’Herbe des nuits)

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Sans doute Modiano désigne-t-il le Gaumont Parnasse, 16, rue d’Odessa, qui se trouvait près du café Dupont. En 1964, la place Montparnasse voit surgir de nouvelles salles « d’exclusivités » : le Miramar et le Bretagne. Dans la gare existe encore le Cinéac, une salle aux fauteuils avachis, fréquentée par des voyageurs en instance, des désœuvrés, des lycéens du jeudi. Au programme et en continu : actualités, dessins animés, magazines exotiques. Le Cinéac ferme ses portes le 28 juin 1966, avant que la gare ne soit totalement démolie.

L’Unic Hôtel, 56, rue du Montparnasse

« Dehors, je n’ai pu m’empêcher de les observer derrière la vitre. Et, aujourd’hui, à mesure que j’écris, il me semble que je les observe encore, debout sur le trottoir comme si je n’avais pas changé de place. » (L’Herbe des nuits)

Unic hotelQue reste-t-il de l’affaire Ben Barka, du nom de cet opposant marocain enlevé devant le drugstore du boulevard Saint-Germain en 1965 ? Dans L’Herbe des nuits, Modiano part dans les replis du temps sur les traces d’un « Paris très menaçant, noir et trouble ». L’Unic Hôtel en est l’épicentre. L’établissement (aujourd’hui Unic Renoir) appartenait à Georges Boucheseiche, ancien truand reconverti dans le proxénétisme, qui fut suspecté d’avoir séquestré l’opposant marocain et participé à son meurtre. Dans le roman, il apparaît sous le nom de Georges B., un homme qui « n’est pas un enfant de chœur ». Quant à Ghali Aghamouri, autre figure de la bande de l’Unic Hôtel, ce pourrait être Thami Azemmouri, l’étudiant en histoire qui accompagnait Ben Barka lors de sa disparition.

indexLe choix du personnage de Georges Boucheseiche n’est pas anodin. Et comme souvent chez Modiano, les années 1940 et 1960 se tiennent par la main. Bien avant d’être mêlé au meurtre de Ben Barka, Boucheseiche avait prêté main-forte à la Gestapo française de la rue Lauriston. Et le docteur Lucaszek, un autre personnage de L’Herbe des nuits, fut également en contact avec cette sinistre bande.

La rue Vandamme

Dans Fleur de ruine, le narrateur évoque la rue Vandamme : « Non, je n’avais pas rêvé. La rue Vandamme s’ouvrait sur l’avenue à peu près à cette hauteur, mais ce soir-là, les façades étaient lisses, compactes, sans la moindre échappée. Il fallait bien que je me rende à l’évidence : la rue Vandamme n’existait plus. »

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Pauvre rue Vandamme ! En 1937, la restructuration de la gare Montparnasse l’amputa d’un bon tiers. Puis, dans les années 1960, la rénovation du quartier Plaisance détruisit sa partie centrale, la plus pittoresque. Ne subsiste aujourd’hui qu’une petite rue reliant la rue de la Gaîté à l’avenue du Maine.

L’atelier de Jansen, 9, rue Froidevaux

« – Si cela vous intéresse, a-t-il dit, je vous montrerai les photos quand elles seront développées. […] J’avais inscrit son numéro de téléphone sur un paquet de cigarettes. D’ailleurs, il était dans le Bottin, nous avait-il précisé. Jansen, 9, rue Froidevaux, Danton 75-21. » (Chien de printemps)

CapaLa rue Froidevaux… Des photos que l’on abandonne sur place avant de disparaître… On pense bien sûr à Robert Capa qui, en 1939, résida 37, rue Froidevaux et quitta précipitamment Paris devant les menaces de guerre. D’autant plus que Modiano fait de Jansen un proche du photographe, avec lequel il aurait « couvert le Tour de France ».

Modiano ne pouvait être que sensible à la rocambolesque histoire de la « valise mexicaine » de Robert Capa, qui, avant de quitter la capitale pour les États-Unis, confia des boîtes contenant près de deux cents rouleaux de pellicules sur la guerre civile espagnole à Csiki Weisz, ami et photographe. La « valise » se volatilise cependant pendant quarante ans, avant de réapparaître miraculeusement au Mexique, en 1979. Au total, quatre mille cinq cents négatifs sont retrouvés, qui retracent les combats de la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939. Quant à Jansen, il partira à son tour au Mexique en juin 1964 pour « ne plus donner signe de vie ».

L’hôtel Savoie, 8, rue Cels

Dans Le Café de la jeunesse perdue, Louki réside à l’hôtel Savoie après avoir habité la rue Fermat, dans ce que Modiano appelle « l’arrière-Montparnasse ». Le personnage de Louki s’inspire d’une personne réelle, une certaine Kaki. Comme dans le roman, elle s’appelait en réalité Jacqueline ; sous l’effet de la drogue, elle sCafé de la jeunesse perdueauta par la fenêtre de son hôtel, rue Cels, un samedi de novembre 1953. On put lire, à la une de France Dimanche : « En se jetant par la fenêtre, “Kaki” a mis fin au roman-type d’une désaxée de Saint-Germain-des-Prés. »

Au carrefour de la rue de la Santé et du boulevard Arago

« Boulevard Arago, je ne détachais pas les yeux du mur sombre et interminable de la prison. C’était là où, jadis, on dressait la guillotine. » (Fleurs de ruine)

Guillotine.jpgEntre 1909 et 1939, les exécutions avaient lieu à l’angle du boulevard Arago et de la rue de la Santé. En juin 1939, les exécutions publiques furent interdites et la guillotine installée dans la cour d’honneur de la prison. Contemplant le mur de la Santé, le narrateur songe-t-il au fantôme qu’il poursuit dans la première partie de son œuvre, ce Louis Pagnon, gestapiste et proche de son père, détenu à la Santé en 1941 avant de rejoindre la rue Lauriston ? Pagnon ne fut pas guillotiné mais fusillé avec Lafont et Bonny au fort de Montrouge, en décembre 1944.

Sur les traces de Roger Gilbert-Lecomte, rue Bardinet

gilbert lecomte.jpg« Combien de fois ai-je suivi cette rue, sans même savoir que Gilbert-Lecomte m’y avait précédé ? » écrit Modiano dans Dora Bruder. S’il évoque ce poète mort à 37 ans, qui habita au 16 bis, c’est parce que sa compagne, Ruth Kronenberg, fut déportée dans le convoi du 11 septembre 1942, une semaine avant Dora Bruder. Et qu’à trente ans de distance, en 1965, Gilbert-Lecomte et Modiano résidèrent dans le même hôtel, square Caulaincourt.

La rue de la Voie-Verte

« Je m’étais souvent demandé pourquoi, en l’espace de quelques années, les lieux où je rencontrais mon père s’étaient peu à peu déplacés des Champs-Élysées vers la porte d’Orléans. Je me rappelle même avoir déployé dans ma chambre d’hôtel de la rue de la Voie-Verte, un plan de Paris. » (Accident nocturne)

rue de la voie verte.jpgLa rue de la Voie-Verte perdit son nom en 1945 pour devenir la rue du Père-Corentin. Le franciscain et patriote assassiné par les nazis en 1944 méritait amplement d’être ainsi honoré mais on ne peut qu’approuver la volonté de Modiano d’évoquer l’ancien nom à la sonorité si musicale.

Jean de L’Herbe des nuits et Jean de L’Horizon, 28, rue de l’Aude

« Je ne suis jamais revenu rue de l’Aude. Sauf dans mes rêves… » (L’Herbe des nuits)

Jean, le narrateur de L’Herbe des nuits, y loue une chambre. C’était déjà l’adresse de Jean Bosmans, le personnage central du précédent roman, L’Horizon. Et Jean est le premier prénom de Patrick Modiano.

Le palais arabe du parc Montsouris

« Le livre de Michel Audiard m’a ému, écrit Modiano, parce qu’en le lisant, j’ai constaté, une fois de plus, que la démarche essentielle d’un écrivain, c’est de partir à la recherche du temps perdu. Audiard nous dit à demi-mots que nous n’aurions jamais dû quitter le parc Montsouris avec ses pelouses qui descendent à pic, le petit train qui le traverse, et le palais arabe qui demeure là, dérisoire, comme le dernier vestige de notre enfance. » (Le Monde, 23 juin 1978, à propos du roman d’Audiart La Nuit, le jour et toutes les autres nuits.

parc Monsouris

Jusqu’en 1991, le parc Montsouris abrita le palais du Bardo, reproduction à échelle réduite de la résidence d’été des beys de Tunis, vestige de l’Exposition universelle de 1867 au Champ-de-Mars. À la fin de l’Exposition, la Ville de Paris acheta la bâtisse et la fit remonter par des ouvriers tunisiens en haut du parc Montsouris. Ce « palais arabe » était classé Monument historique et devait être restauré dans les années 1980 pour accueillir un musée tunisien. Il fut détruit dans un incendie en 1991.

La Cité universitaire, 17, boulevard Jourdan

« Je me suis réfugié dans le quartier du boulevard Kellermann, et je fréquente la Cité universitaire voisine, ses grandes pelouses, ses restaurants, sa cafétéria, son cinéma et ses habitants. Amis marocains, algériens, yougoslaves, cubains, égyptiens, turcs… » (Un pedigree)

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Dans les années 1960, la Cité U achève son déploiement et voit le nombre de ses pavillons passer à dix-sept, le dernier étant la Maison de l’Iran. Dans L’Herbe des nuits, le narrateur s’étonne que Dannie occupe une chambre dans le bâtiment des États-Unis, car elle n’est ni américaine ni étudiante. Le lieu est propice aux infiltrations, aux statuts incertains. Patrick Modiano s’y aventure en 1966, ultime borne de ses dérives vers le sud : « Je fréquentais la Cité universitaire, le pavillon du Maroc, sans être étudiant. C’était une principauté bizarre à la lisière de Paris avec de vrais et de faux étudiants, comme un port franc, surveillé par la police. » C’est dans ses souvenirs de la Cité U qu’il puisera certains éléments de L’Herbe des nuits, évocation discrète de l’affaire Ben Barka.

Dans Fleurs de ruine, le narrateur insiste sur le prodigieux refuge que constitue la Cité U :

« Quand nous en franchissions la frontière – avec nos fausses cartes d’identité –, nous étions à l’abri de tout. »

Le café La Rotonde, 7, place du 25-août-1944

« Nous nous sommes levés et, sans nous serrer la main, nous sommes sortis ensemble du café de La Rotonde. J’ai été surpris de le voir s’éloigner dans son pardessus bleu marine vers le périphérique. » (Accident nocturne)

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Photo Roger Violet

Pour le narrateur d’Accident nocturne, le café La Rotonde marque une frontière. Au-delà, on s’aventure à Montrouge, en pays étranger. Si le père s’éloigne vers de « lointaines banlieues », le fils ne franchit pas la frontière à pied. Il prend le car dans Paris intra-muros pour rentrer au collège. La porte d’Orléans marque également la déchéance du père, qui y donne désormais ses rendez-vous. Adieu les halls du Claridge ou du Grand Hôtel. Les affaires se traitent désormais au milieu des sifflements des percolateurs, en compagnie de forains, d’hommes « au teint rubicond de voyageur de commerce, ou à l’allure chafouine de clercs de notaire provinciaux ».

La porte d’Orléans – limite des quartiers Sud – suinte l’absolue tristesse. On peut lire dans Accident nocturne une phrase aux allures d’excipit : « Le quartier […] m’a soudain paru lugubre, peut-être parce qu’il me rappelait un passé récent : la silhouette de mon père s’éloignant vers Montrouge, on aurait cru à la rencontre d’un peloton d’exécution. »

 

Un peu d’autopromo ?

Certains d’entre vous se sont peut-être procurés mon livre sur Le Paris de Modiano, paru il y a une semaine chez Parigramme, dont le texte de cet article est issu.  L’Express le crédite d’un 18/20 (merci, merci) et écrit : « Quelle balade ! Prenez Paris, scrutez-la à la loupe à travers l’oeuvre et la vie de Patrick Modiano, et vous obtenez ce beau livre passionnant, reflétant à merveille « l’immense jeu de piste spatial et temporel », entamé par le Prix Nobel depuis les premiers jours. »