Chère rue Servandoni

 

Plaque

Avec la rue Garancière, cette ancienne rue des Fossoyeurs part de Saint-Sulpice pour rejoindre le jardin du Luxembourg. Elle existe depuis 1424 et fut successivement rue Saint-Sulpice, rue des Cordiers, rue du Fer-à-Cheval, rue du Pied-de-Biche et rue des Fossoyeurs. En 1806, on lui donna le nom de l’architecte et peintre Jérôme Servandoni, qui habita au n° 1. Pas bobo ultrariche ou gigolos de très haut vol s’abstenir : le prix au mètre carré y dépasse parfois les 25 000 euros. (Mais le coronavirus va peut-être y mettre bon ordre). Curieuse rue, Servandoni, qui réunit Roland Barthes et Jean-Marie Banier, Olympe de Gouges et Alexandre Dumas, William Faulkner et Juliette Gréco…

Au no 8, Léon Gischia

Gischia

Léon Gischia que l’on voit ci-contre (à droite) avec Vilar et Gérard Philipe vécut au n° 8, depuis  la guerre jusqu’aux années 60. Ce peintre de l’École de Paris fut à l’origine de l’esthétique scénique du Théâtre National Populaire de Vilar, signant en réalisant les décors et costumes d’une trentaine de pièces, notamment Le Cid et Le Prince de Hombourg en 1951, Lorenzaccio en 1952, Ruy Blas en 1954, Les Caprices de Marianne en 1958. Ses décors minimalistes furent une des marques du TNP.  « Un arbre pour la forêt ; une colonne pour le temple; un fauteuil pour la salle du trône (avec, peut-être, un bout de tissu dessus); un mobile de Calder, noir et argent, pour l’orage… C’est cela, écrivit-il, le véritable décor. »

Je m’en souviens très bien, car mon père fut serviteur de scène chez Vilar, à Avignon et à Chaillot. Acteur minimaliste mais ô combien présent pour opérer les changements de décor. (Et ô combien présent auprès de ces dames, n’est-ce pas, Maria, Monique, Jeanne…)

dadé
Mais oui, c’est lui, totalement à gauche…

A propos de Maria (Casarès), voici un tableau de Gischia (1946). S’agit-il d’elle ?

Maria   casarès

Au no 11, la chambre de Roland Barthes

BarthesLe sociologue aimait donner comme adresse 11 rue Servandoni, escalier B, 6e étage, chambre 9. Chambre 9 ? L’appartement qu’il avait acheté avec sa mère à la fin des années 50 était situé au cinquième étage et bénéficiait d’une chambre de bonne située au-dessus du salon. En 1960, Roland Barthes fit découper la célèbre trappe qui permettait à sa mère de lui faire parvenir la corbeille de provisions lorsqu’il s’enfermait dans son « ventre/caverne » pour travailler.

DS« Je crois, écrivit-il dans ses Mythologies,  que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques ». Comme on le sait, en sortant d’un dîner avec François Mitterrand et Jack Lang, Roland Barthes fut renversé et blessé mortellement par une automobile. Mais pas par une DS. Une camionnette.

 

Sa Chambre claire fait évidemment partie des grands classiques, avec son studium et son punctum. (Le studium, c’est la scène en général. Le punctum, c’est le détail qui attire l’attention, qui traverse la photo et la charge d’un sens involontaire).

doisneau-place-de-rungis-1972
Dans cette photo de Doisneau (qui détestait cette analyse), le punctum me semble être, non pas cette pendule qui donne l’heure dans le désert (trop évident), mais cette silhouette que l’on devine à l’entrée de la rue de gauche.  Est-ce un être vivant ? C’est là le « point » (d’interrogation).

Au 16, c’est d’Artagnan

d'artagnanDans Les Trois Mousquetaires, d’après Dumas, d’Artagnan réside au 11, rue des Fossoyeurs, l’actuelle rue Servandoni. (Notons que Porthos habite rue du Vieux-Colombier, Athos rue Férou et  Aramis dans une maison « située entre la rue Cassette et la rue Servandoni ». Tir groupé, donc.) Wikipédia indique que le 11, rue des Fossoyeurs correspondrait aujourd’hui au 12 de la rue Servandoni.  Mais, selon le site http://emotiveobserver.blogspot.com/2013/02/en-relisant-les-trois-mousquetaires-iii.html, il s’agirait plutôt du 16 : « Regardons tout simplement les vieilles maisons de la rue Servandoni et demandons-nous laquelle aurait pu être habitée par d’Artagnan ?maison de d'Artagnan

Très vite nous trouvons un candidat idéal : au numéro 16 s’est nichée une petite maisonnette à un étage, avec « une espèce de mansarde ». Il possède justement deux entrées séparées, dont l’une  de manière évidente conduit au premier étage. Voilà c’est ici que nous allons « loger » d’Artagnan.

Pour rester dans les personnages de fiction, encore que mais bon, signalons que ce cher Marius Pontmercy, dans Les Misérables de Victor Hugo, habite adolescent chez sa tante et son grand-père maternel, les Gillenormand, rue Servandoni, sans précision de numéro mais près de l’église Saint-Sulpice.

Au n° 20, Olympe de Gouges…

Gouges3Elle fut une féministe généreuse, publiant en 1791 une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », véritable plaidoyer pour un « sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la Révolution, respectable et méprisé ». Elle plaida également pour le droit au chômage des ouvriers, l’abolition de l’esclavage, la sécurité sociale par un impôts sur les jeux et les riches, le droit au divorce, qui sera effectif l’année suivante, et l’éducation des femmes.  « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, écrivit-elle, même fondamentales : la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ». Arrêtée sur l’ordre de Robespierre, jugée sans avocat pour offense à la souveraineté du peuple, elle fut guillotinée le 3 novembre 1793.

Pierre-Gaspard Chaumette, le porte-parole des sans-culottes, mit à profit cette mort pour convaincre les femmes de rester à l’écart de la politique : « Rappelez-vous cette virago, déclare-t-il, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui abandonna les soins de son ménage et voulut politiquer ! ». Six mois plus tard, il sera à son tour conduit à la guillotine.

En octobre 2016, le buste d’Olympe de Gouges a été installé dans la salle des Quatre-Colonnes du palais Bourbon, face à celui de Jean Jaurès. Elle est la première femme à figurer dans l’hémicycle.

… et Juliette Gréco

Vers la mi-octobre 1943, une petite Juliette âgée de seize ans vient frapper à la porte d’une pension  de famille dans le quartier de Saint-Sulpice. Sa mère et sa sœur ont été arrêtées par la Gestapo, elle-même sort de Fresnes avec pour tout bagage une adresse à Paris et un ticket de métro. L’adresse, c’est celle de madame Morin-Pillière, solide Lorraine et propriétaire de la pension Servandoni. Et celle d’Hélène Duc, comédienne à l’Odéon, ancienne professeure de français de Juliette à Bergerac et amie de sa mère.

gérardGréco va devenir le chouchou de la pension où logent également un jeune couple – les Fourcade-  auquel un acteur vient rendre visite : il s’agit de Gérard Philipe, qui tombera amoureux de Nicole Fourcade, la future Anne Philipe.

Gréco loge au cinquième, dans une minuscule chambre, non loin de celle de Bernard, l’un des deux frères Quentin. Devant son dénuement, l’étudiant aux Beaux-arts lui offre un costume masculin beaucoup trop grand pour elle, qu’elle portera dans le quartier telle une mode à l’envers, ce qui fera dire à Léo Malet : « Le nez de Cléopâtre de Saint-Germain-des-Prés, c’est un falzar d’homme porté par une fille. »

juliette-greco-paris-1948-credits-karl-bissinger
A la terrasse du Bonaparte, cinq ans plus tard. La seconde jeune femme est sans doute Anne-Marie Cazalis, mais qui est l’homme qui les accompagne ? Ce type de mystère m’a toujours fasciné : l’identité des inconnus figurant sur la photo auprès de personnages connus. 

Au no 21, Condorcet chez Mme Vernet

Condorcet maisonAprès sa condamnation par la Convention le 8 juillet 1793, Nicolas de Condorcet  trouve refuge au 21, rue des fossoyeurs chez Mme Vernet, où il écrit son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Craignant d’être retrouvé par la police et de constituer un trop grand danger pour sa généreuse hôtesse, il s’enfuit en mars 1794. Il sera arrêté à Clamart deux jours plus tard, et mis en prison à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine). On le retrouvera deux jours plus tard mort, dans sa cellule. Les circonstances de sa mort restent énigmatiques (suicide, meurtre ou maladie).

condorcet

L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain est, selon Gallica, l’esquisse d’un projet beaucoup plus ambitieux qui, à partir de la notion de « perfection indéfinie de l’esprit humain », devait retracer les étapes du progrès général de cet esprit à travers l’histoire, dans les domaines scientifiques, moral, et politique. Découpée en dix « époques », l’œuvre se termine par l’évocation de « nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine », qui « peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations ; les progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin, le perfectionnement réel de l’homme. »

Au no 26, William Faulkner

faulkner-2L’écrivain américain séjourna à l’automne 1925  dans ce qui était le Grand Hôtel des Principautés unies, à l’angle du 42, rue de Vaugirard. Ce fut l’année durant laquelle il entama son premier roman Monnaie de singe, édité dans l’indifférence en février 1926. Amoureux du jardin du Luxembourg ( en septembre, il s’y installe toute la journée), il préfère la compagnie des enfants à celle de ses compatriotes de la Lost generation, ne rencontrant ni Sylvia Beach, ni Gertrude Stein, qui habitent pourtant à quelques centaines de mètres.

Aimer les enfants ne dispense pas du goût du sang : Sanctuaire, quelques années plus tard, va asseoir sa renommée : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. » écrira-t-il. Sanctuaire fut préfacé en France par André Malraux en novembre 1933 : « C’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».

Et Jean-Marie Banier, me direz-vous ?

Banier au 18Cela m’ennuie un peu d’avoir à évoquer ce « ravissant surdoué à la voix de Cocteau, l’allure de Rimbaud et la chevelure de Saint-Saëns » (dixit Marie-Laure de Noailles, mécène de 64 ans que le jeune homme« fréquenta » à l’âge de 20 ans avant de s’intéresser aux non moins richissimes Madeleine Castaing puis Liliane Bettencourt), mais difficile d’ignorer sa présence rue Servandoni ; car, comme l’indique Paris-Match en 2015, « il possède aujourd’hui tout le pâté de maisons, entre Saint-Sulpice et le Luxembourg. Année après année, il a racheté les appartements alentour. Le tout forme aujourd’hui un vaste sanctuaire rempli d’œuvres d’art, où vivent de proches amis. »

 

 

Luco
Sur ce, allons donc faire un tour au Luxembourg.
Du temps de Faulkner, s’asseoir sur une chaise était payant, « Mme Ticket » veillait au grain…

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte III

mou

Le petit invité

invitéOn se souvient de l’intérêt de Simone de Beauvoir pour le jeune homme. Grâce au « Castor », Mouloudji  intègre une « famille » qui le rend perplexe, à mille lieux des usages de la bande à Prévert : « Au fur et à mesure que je côtoyais ce clan, écrira-t-il, leur assurance m’époustouflait. Les Sartre avaient une manière de considérer la vie et les autres, différente de celle des gens que je connaissais. Ils tranchaient. Lorsqu’ils se moquaient ou critiquaient, ils employaient le mot juste, efficace et cruel. Et puis les rapports entre eux m’étaient aussi mystérieux que s’ils eussent été des Chinois. D’abord, ils se vouvoyaient tous, cérémonieux à croire qu’ils n’étaient en relation que depuis la veille. Aucune trace d’intimité. Jamais d’embrassades comme dans le groupe Prévert. »

Le vouvoiement généralisé, en vigueur dans le clan aura sur Mouloudji une grande influence. Il gardera cette habitude, ne supportant pas d’être tutoyé par quelqu’un qu’il ne connaît pas.

Les banquettes du Flore

Après la défaite et l’exode, en juin 40, le Flore s’est vidé : Jacques Prévert et Marcel Duhamel sont en Provence, la plupart des membres du groupe Octobre dispersés, Desnos mobilisé. Côté « famille », la situation n’est pas plus brillante : Sartre est prisonnier en Allemagne, J.L. Bost, blessé, est en convalescence quelque part. Pendant des mois, Mouloudji, désargenté, passe souvent six heures devant un café avant qu’un ami ou relation ne vienne le soulager en réglant la consommation, un café saccharine, que Boubal, le patron, aimerait voir renouveler plus souvent. Les quelques rescapés de la bande à Prévert vivent au ralenti en attendant des jours meilleurs.

Blin
Roger Blin

Mouloudji ne quitte plus un trio protecteur composé de Roger Blin, Fabien Loris, et Tony Gonnet dont la principale activité, écrira-t-il, consiste « à faire la méduse sur l’océan des jours ».

 

 

La doublure de Reggiani

capri

Quand il n’est pas au Flore, Mouloudji court les petits boulots pour gagner quelques sous. Il se produit notamment chez Agnès Capri, rue Sainte-Anne. Proche de Prévert, la chanteuse monte des petits spectacles irrévérencieux, fort drôles, totalement en avance sur l’époque, préfigurant l’esprit de la Rose rouge ou de la Fontaine des quatre saisons d’après-guerre. Mouloudji se souvient d’y avoir été la doublure de Serge Reggiani : « Agnès Capri avait rouvert un cabaret qui existait avant-guerre. Là, j’ai été la doublure de Reggiani dans une pièce de Courteline. Reggiani était tout jeune, il avait le même âge que moi, mais ce type-là avait un métier fou. »

Le coup de pouce de Jean Cocteau

Cocteau9En octobre 1940, quai Voltaire, Mouloudji rencontre Jean Cocteau, qu’il a souvent croisé chez les Desnos. Cocteau s’arrête et salue Mouloudji. Que devenez-vous ? demande-t-il. Mouloudji avoue que sa situation n’est guère brillante. Cocteau, pensif, lui demande s’il sait chanter et s’il connaît quelques textes. Cela pourrait intéresser son ami Louis Moysès, qui rouvre son Bœuf-sur-le-toit. Mouloudji connaît quelques chansons de Prévert interprétées par son ami Fabien Loris. Il connaît également une chanson de Tchimoukow dont il fredonne le refrain à Cocteau : « Papillon de la Norvège / Papillon aux blanches couleurs de neige / Quelle que soit ton ambition / Tu ne seras jamais qu’un papillon / D’exportation. »

Jean Cocteau écoute poliment, déclare que c’est charmant, qu’il voit très bien Mouloudji chantant assis sur le piano à queue, tel un papillon noir. Le poète, prémonitoire, ignore qu’il vient de sceller en quelques mots la tenue de scène du futur chanteur pour les cinquante ans à venir.

Au Bœuf-sur-le-toit

suzanne-valadon-portrait-de-louis-moysés,-fondateur-du-boeuf-sur-le-toit
Louis Moyses, par Suzanne Valadon

Mouloudji se présente donc chez Louis Moysès avec Henri Crolla, qui a accepté de l’accompagner à la guitare. Il arbore un très beau pantalon doté d’une fermeture éclair, volé par Marie-Lise Aurenche à son frère Jean, le célèbre scénariste. Les deux amis se produisent dans une indifférence totale, ne parvenant pas à couvrir la furia des conversations. Ils reviennent le lendemain, pour apprendre que leur tour de chant n’est pas reconduit. (Et qu’ils ne seront pas payés, le premier passage étant considéré comme une audition). Comble de malheur, Mouloudji a laissé la veille le magnifique pantalon gris perle à fermeture Éclair dans sa loge, pantalon qui a été volé au cours de la nuit.

Par-ci, par-là     

L’année 1941 est celle des déménagements. Pendant quelques temps, Mouloudji séjourne chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, qui mettent à sa disposition une chambre située dans l’annexe de leur maison de Neuilly-sur-Seine. Il habitera ensuite à l’hôtel de la Grille, rue Jacob, où s’installeront bien plus tard les Éditions du Seuil.Grille

Dans La Fleur de l’âge, Mouloudji se souvient de l’hôtel où habitent Soutine et sa compagne Marie-Lise, ex-femme du peintre  Max Ernst : « Il y régnait une atmosphère balzacienne et ce lieu correspondait en moins sordide à la pension décrite par Maurice Sachs dans La Chasse à courre. Quelques suites somptueuses, quelques chambres vieillottes et des pièces réparties sur un balcon circulaire en fer forgé dont les portes donnaient sur la cour et où le jour pénétrait par un vasistas vitré. »

soutine4
Merveilleux Soutine…

apollonPour payer les consommations du Flore et assurer sa subsistance, la chasse aux petits boulots continue. Mouloudji devient notamment modèle, campant un Apollon allongé pour l’artiste montmartrois René Collamarini.

 

Les Inconnus dans la maison     

Inconnus6
Le premier rôle d’aldulte de Mouloudji

S’il est un talent indéniable chez Mouloudji, c’est bien la chance. Mais une chance ambiguë, générant à la fois le bon et le moins bon. Le bon, c’est son premier grand rôle d’adulte dans Les Inconnus dans la maison, aux côtés de Raimu. Le moins bon, c’est le rôle voyou qu’il doit endosser et qui va lui coller à la peau durant toute sa carrière cinématographique.

 

Dans Les Inconnus dans la maison, Mouloudji incarne le coupable Ephraïm Luska, personnage au faciès « méditerranéen », doté d’un nom à consonance juive. Pourquoi l’a-t-on choisi ? Pour sa tête « typée » ? Le film, produit par la Continental allemande, sera taxé d’antisémitisme, notamment par Simone de Beauvoir : « Le scénario faisait de déplaisantes concessions au racisme. L’assassin qu’incarnait Mouloudji n’était pas désigné expressément comme juif, mais c’était un métèque. »

Durant le tournage, Mouloudji fait la connaissance de Raimu, terreur des plateaux. L’acteur se prend d’affection pour « le petit » et déclare : « S’il ne fait pas le con, il ira loin. »

Maryse Arley

Mouloudji croise également sur le plateau une jeune et jolie femme, Maryse Arley, qui deviendra célèbre sous le nom de Martine Carol et auprès de laquelle il jouera au théâtre dans La route au tabac, en1947.

 

 

Le tour de passe-passe

STO

En 1943, Mouloudji reçoit un ordre de départ pour le S.T.O. en Allemagne et doit passer une visite médicale avant de partir. Il demande à son frère – atteint de tuberculose -, de s’y rendre à sa place. André se présente donc aux autorités médicales, muni de la carte d’identité de son frère Marcel et l’ordre de départ. Après un bref examen, André obtient ainsi le précieux carton jaune sur lequel est spécifié : inapte pour l’Allemagne. Grâce à son frère André,  Mouloudji évite ainsi de partir en Allemagne. Mais, à compter de ce moment, il entre désormais dans une semi-clandestinité : il suffit d’une rafle, d’un examen un peu fouillé et il se retrouvera au mieux dans un camp de concentration.

Silence, on écrit

A partir de 1943, le quartier Saint-Germain-des-Prés renait timidement. En même temps que Jean-Paul Sartre, de nombreux intellectuels et artistes sont revenus à Paris et ont repris le chemin du Flore, qui devient peu à peu une salle de classe où tout le monde écrit.

Sartre1Au Flore, la vie est réglementée, avec ses règles, ses tics, ses rites : Les habitués connus ont leur table et les garçons veillent à ce que personne ne s’y assoie. La première, presque face à l’entrée, est la table Fillipachi-Duhamel. Celle en entrant, à gauche, dissimulée entre l’escalier et la porte, est la table de Sartre. Celle d’à côté, quand elle est libre, est celle de Beauvoir, tout près de la caisse. Prévert, lui, se met à n’importe quelle table.

adamov
Adamov

Le rituel de l’entrée est tout aussi codifié. Chacun clan possède son style. Un Sartre, par exemple, ne marque pas de temps d’arrêt et fonce, dynamique, vers sa table. Un Prévert est plus théâtral : la porte vitrée poussé, il s’arrête, cherche du regard un visage ami. L’Adamov, lui, entre tête baissée, tel un conspirateur.Si le Flore retrouve ses couleurs d’antan, les relations entre le patron et Mouloudji ne s’améliorent pas. Boubal a ses chouchous et ses bêtes noires. Parmi les « bons élèves » figurent en bonne place Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches remplies de bons gros sous.

CastorParmi les « mauvais élèves », Sartre, de Beauvoir et autres « plumitifs », qu’il contemple d’un air dégoûté. Enfin, parmi les cancres patentés, Mouloudji occupe une place de choix, n’ayant jamais un sou en poche pour payer ses consommations. Pourtant, depuis Le Tableau des Merveilles, le petit protégé du Groupe Octobre a fait son chemin au cinéma. Les Disparus de Saint-Agil, La Guerre des gosses lui ont conféré un renom certain, procuré des cachets qui devraient le mettre à l’abri du besoin. Mais il ne possède rien, même pas un pardessus. Et il passe ses journées à écrire des souvenirs d’enfant dans un cahier. Devant cette semi-vedette habillée de guenilles, Boubal a décidé qu’il n’était qu’un voyou. Et un instable : pourquoi passer des journées à noircir du papier puisqu’il est acteur ? Écrivain ou acteur, il faut choisir !

Boubal2
Ah ! Monsieur Boubal ! Il surveillait les garçons du Flore à la jumelle, depuis son appartement de la rue Gozlin !

Suite et fin au prochain numéro

 

 

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte II

Moulou.1

Nous avions laissé le petit Mouloudji au grenier des Grands-Augustins, délaissant le foyer familial (et misérable) du 19e arrondissement pour la rive gauche de Jean-Louis Barrault et de Jacques Prévert. Le conte de fée a commencé : Prévert et Marcel Duhamel couvent le gamin prolétaire, l’introduisent en 1936 dans le monde merveilleux du cinéma et du théâtre.

Premiers pas à l’écran

Jenny2Le premier film dans lequel tourne Mouloudji est Jenny, premier long métrage de Marcel Carné, au printemps 1936. Mouloudji a treize ans et demi. Prévert, adaptateur et dialoguiste, toujours soucieux de caser ses copains, parvient à le faire engager pour chanter. Le producteur ayant demandé un essai, Marcel ne lésine pas. Comme pour Jean-Louis Barrault, il lui chante L’Internationale et La Jeune garde : engagé sur le champ !

JennyDans le rôle du petit chanteur des rues de Paris, Mouloudji interprète Cosy Corner accompagné par l’accordéon d’Émile Prud’homme. Le film, terminé le 9 mai, sort à Paris le 18 septembre 1936, au Madeleine-Cinéma. Cette première expérience avec un Marcel Carné caractériel et tortionnaire sera également la dernière.

Ménilmontant2Le second film, tourné pratiquement en même temps que Jenny, est Ménilmontant, de René Guissart, film dans lequel Mouloudji joue le rôle de Toto. André, son frère, fait partie des figurants. Il s’agit de la première apparition parlée de Mouloudji sur les écrans. Avec un accent bellevillois prononcé, il houspille une petite fille : « Ne mets pas tes doigts dans ton nez, t’as pas l’air d’une actrice » dit-il à sa petite partenaire. « Mais y’a personne ! » répond-elle. « Y’a personne, y’a personne, bien sûr qu’y a personne, mais on s’figure ! T’as pas d’imagination ? Tu s’ras qu’une blanchisseuse, toi ! »

Ménilmontant

Tous au Flore

flore

Le soir, après les cours de l’École du spectacle, le petit Mouloudji rejoint ses amis de la bande à Prévert à La Rhumerie martiniquaise et surtout au Flore, qui constitue désormais le quartier général de la tribu. Le propriétaire du Flore est M. Boussige, le célèbre Paul Boubal (et son fameux poêle) ne prenant possession des lieux qu’à la veille de la guerre, en septembre 1939.

Boubal
Le roi Paul Boubal à droite, avec le serveur Pascal (que Camus surnommait Socrate). Pendant la guerre, Boubal vouera une haine tenace au jeune Moujoudji pour son dénuement vestimentaire et pécunier.

Le Flore n’est pas encore le pivot culturel de Saint-Germain-des-Prés, mais Prévert l’investit dès l’automne 1935, après s’être installé dans grand studio du septième étage de l’hôtel Montana, situé à quelques mètres.

Outre Prévert, Desnos et Duhamel, la garde rapprochée du petit Mouloudji est constituée par Roger Blin, Fabien Loris, Raymond Bussières, Toni Gonet, Jean Rougeul, Maurice Baquet…

Duhamel

Marcel Duhamel – futur inventeur et patron de la Série noire – est le mécène de la bande, un des rares à disposer de revenus fixes : gérant de l’hôtel Ambassador, boulevard Haussmann, il sait se montrer très généreux. Parfois, après le spectacle, il entasse  jusqu’à treize personnes dans sa Ford décapotable et invite toute la bande chez Lipp ou aux Charpentiers (rue Mabillon). À la fin du repas, toute la bande l’applaudit et l’appelle « papa ».

Chez Colette, au Palais-Royal

colette

En 1937, Mouloudji est engagé pour tourner dans Claudine à l’école, de Serge de Poligny. C’est à cette occasion qu’il rencontre Colette dans son appartement du Palais Royal, une Colette au visage triangulaire, yeux charbonneux et fardés, allure garçonne qui lui rappelle Youki Desnos.

1937
Claudine à l’école

 

Il joue dans le film le rôle d’un personnage qui n’existe pas dans le roman de Colette et Willy, personnage ajouté par l’adaptateur. Blanchette Brunoy, dans Les Mardis du Cinéma, se souvient d’un petit garçon de dix ans (il en a quatorze !), naïf et bien élevé, qui avait le sens des choses et qui jouait de façon extraordinaire.

 

 

Chez Dullin, au Théâtre de l’Atelier

Dullin2Sa carrière d’acteur se précisant, le jeune Mouloudji décide de prendre des leçons de théâtre. Jean-Louis Barrault, fidèle Pygmalion, le dirige vers Dullin, au Théâtre de l’Atelier. Dans cette école très cotée où les élèves s’appellent Alain Cuny, Madeleine Robinson, Jacques Dufilho, Sylvia Bataille ou Agnès Capri, il passe une audition avec une scène de Poil de carotte. Pas terrible, le gamin. Pourquoi Charles Dullin, professeur intraitable, aura-t-il toutes les indulgences pour cet élève versatile et doté d’un fort accent faubourien, alors qu’il terrorise les futures stars des scènes parisiennes ? Pour son sourire, tout simplement. Mouloudji, à quinze ans, commence à savoir user de son charme, un merveilleux sourire illuminant le visage, sur lequel on devine les douceurs de l’enfance.

Vers la fin de l’enfant-acteur

fil

Parmi les enfants-acteurs des années 36-37, outre Robert Lynen qui bascule désormais vers l’adolescence, Mouloudji se trouve souvent en concurrence avec Jean Claudio et Serge Grave, avec lesquels il tourne le célèbre Les Disparus de Saint-Agil. Daniel Gélin, Charles Aznavour et Serge Reggiani constituent également une concurrence annexe, mais pour des rôles de figuration.

chiche
Les Chiche-Capons du film. Moulou est à droite

Cette expérience d’enfant-vedette du cinéma constitue une des clés de la personnalité du futur chanteur. « Le problème, expliquera-t-il sur TF 1 en juillet 1961, c’est qu’à mesure que les années passaient, on se voyait vieillir et on sentait bien que l’on se rapprochait de l’issue fatale. Alors on s’inquiétait tous. Les garçons muaient, les petites filles prenaient des seins, c’était catastrophique. »

Cette échéance inéluctable est pour le jeune Mouloudji une source d’angoisse qui générera plus tard une peur de l’avenir et une peur de manquer. La mort de l’enfance, ce paradis perdu, sera un thème récurrent dans son œuvre poétique.

Avec la « famille Sartre ».

wanda
Sartre faillit l’épouser en 1940 (pour avoir 3 jours de permission).

Au Théâtre de l’Atelier, Mouloudji s’est lié d’amitié avec les sœurs Kosakiévitch – Olga et Wanda, dites aussi « les Cosaques ». Wanda, qui étudie la peinture, entraîne parfois Mouloudji près du Jardin des Plantes chez « Poupette », sœur de Simone de Beauvoir, dans un atelier que les poutres font ressembler à une cale de navire. Wanda lui conseille de lire La Nausée. Mouloudji s’exécute puis, par bravade, lui confie qu’il préfère Les Trois mousquetaires. Sartre, mi-vexé mi-amusé, traite Mouloudji de jeune puceau.

Le clan Sartre, qui va jouer un rôle déterminant dans la trajectoire de Mouloudji, est un monde très fermé. Autour de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir gravitent Olga et Wanda (très proche de Sartre), Jacques-Laurent Bost, Nathalie Sorokine (très proche de Beauvoir), Pierre Bost, frère de Jacques-Laurent, Robert Scipion, René-Jacques Chauffard, ancien élève de Sartre (qui trouvera le titre « Huis-clos » alors que la pièce devait s’intituler « Les Autres »).

Mouloudji sera sans doute le seul habitué du Flore à faire partie simultanément de la « bande à Prévert » et de la « famille Sartre », deux univers totalement étanches l’un à l’autre.

Un « séduisant petit monstre »

Beauvoir
Très belle, Simone, quand elle veut bien…

C’est clair, Beauvoir aimait beaucoup Moulou et peut-être a-t-elle envisagé d’en faire une fois son petit quatre heures. Le texte qu’elle consacre au jeune homme dans La Force de l’âge, est bien connu :

« Le petit Mouloudji, à seize ans, échappait aux disgrâces de l’adolescence. Il avait conservé le sérieux et la fraîcheur de l’enfance. Adopté par Jacques Prévert et sa bande, en particulier par Marcel Duhamel, il avait acquis à leur contact une culture curieusement bigarrée : c’était étonnant le nombre de choses qu’il savait, qu’il ne savait pas. Familier depuis longtemps avec la poésie surréaliste, avec les romans américains, il découvrait Alexandre Dumas et s’en émerveillait. Ses origines, sa réussite, le situaient en marge de la société, qu’il jugeait avec une intransigeance juvénile et une austérité prolétarienne : « Chez les ouvriers ça ne se fait pas », disait-il souvent d’un ton réprobateur. La bourgeoisie et la bohème lui paraissaient également corrompues. Réservé jusqu’à la sauvagerie, et cordial avec exubérance, tranchant du bien et du mal, et cependant perplexe jusqu’à l’égarement, sensible, ouvert, avec de brusques entêtements, d’une extrême gentillesse, mais capable de rancunes et à l’occasion de perfidies, c’était un séduisant petit monstre ».

Suite au prochain numéro…

 

 

 

Quelques pas dans l’enfance de Mouloudji  

-stagil-mouloudji2

Passage Puebla

Au début des années trente, le petit Mouloudji a huit ans, la vie des quartiers populaires est bercée par la chanson, les roucoulades du jeune Tino Rossi et celles du chanteur masqué Jan Kiépura, ténor des opérettes viennoises. Dans la cour de l’immeuble du passage Puebla, où loge la famille Mouloudji dans une seule pièce, la concurrence entre ces deux vedettes déchaîne les passions :

-Jan-Kiepura        Tino

« Dans le passage, se souvient Mouloudji, il y avait les Tinorossistes et les Kiépuratistes. Quand l’un ou l’autre des deux chanteurs passait à la radio, leurs fanatiques poussaient leur poste pour faire partager leur admiration aux voisins. Souvent, les Tinorossistes et les Kiépuratistes finissaient par s’engueuler. (…) Quelquefois, tout l’immeuble était en ébullition, les dames s’en mêlaient, les messieurs, les chiens, les oiseaux, ça criait, ça hurlait, cela se terminait dans une corrida générale. »

Crieur de journaux au métro Combat

Metro combatVers dix ans, Mouloudji entame une lucrative carrière de petit voleur puis revendeur de beaux livres. Mais, malgré sa vigilance, le détective des Magasins réunis de Barbès met fin à l’aventure. Il se tourne alors vers une activité plus légale, crieur de journaux au métro Combat. Son sens du théâtre et du commerce font merveille pour écouler Paris-Soir, surtout lorsque l’actualité est bien assaisonnée : L’assassinat de Paul Doumer, le kidnapping du petit Lindbergh, la condamnation de Violette Nozières.

280px-Le_Petit_Journal_illustré_Doumer

Tout crime est une aubaine, de même que les malversations de Stavisky, le déraillement de Lagny, les exploits du Graf Zeppelin, la mort de la reine Astrid ou l’abdication du duc de Windsor. Les affaires marchent bien. Mouloudji vend également un journal communiste, celui des Pionniers rouge, Mon camarade, et décroche le titre de meilleur vendeur de la région parisienne, ce qui lui permet de se payer ses premières vacances.

La Grange-aux-Belles

rue de la grange aux bellesLa Grange-aux-Belles est une salle dépendant du Syndicat du livre, située face à la morgue de l’hôpital Saint-Louis. Dédié aux meetings politiques, pouvant accueillir un millier de personnes, elle sert également à différents spectacles dans lesquels le petit Mouloudji chante en solo à partir de douze ans. Au printemps 1935, le metteur en scène et acteur Sylvain Itkine assiste au spectacle, il cherche un enfant capable de jouer du mime dans une pièce du tout jeune et inconnu Jean-Louis Barrault.

L-Inoubliable-Inoubliee-Coffret  Gilles et Julien

Venu écouter Fréhel et Gilles et Julien, Itkine découvre un petit garçon paraissant dix ans qui s’égosille sur la scène. Après le spectacle, Itkine l’aborde, lui parle d’un ami qui recherche un gamin, lui remet l’adresse d’un nommé Jean-Louis Barrault sur un bout de papier, rue des Grands Augustins.

Le grenier des Grands Augustins

Paris_VI_rue_des_Grands-Augustins_n°7

C’est donc au 7 rue des Grands Augustins que le petit Mouloudji se présente au printemps 1935. Dans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier du XVIe siècle comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers.

Barrault

Le dernier étage, occupé par Barrault et qui deviendra l’atelier de Picasso, est immense. Mouloudji se souvient de sa première visite, lorsqu’il découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

Barrault3

Chez les Desnos, rue Mazarine

Desnos

Dès les premières répétitions à l’atelier des Grands Augustins, les petits Mouloudji – Marcel et son frère André – ont été présentés aux Desnos – Youki et Robert – qui habitent un vieil immeuble Directoire. Le couple occupe un très grand appartement, où les naufragés de passage sont accueillis en toute simplicité. Marcel Mouloudji s’y invite souvent, le confort du « grenier » étant plutôt spartiate. Puis, petit à petit, il prend ses habitudes et loge chez le poète.

Dans la salle à manger, un tableau représentant une femme nue avec un lion fascine le gamin : il s’agit de Youki, peinte par Foujita, son premier mari.

Foujita

L’appartement est pour Mouloudji une source d’émerveillement : la chambre à coucher, lourde de parfums, de poufs et de voilages ; la bibliothèque du poète, sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôte et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Mouloudji croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Jean et Guy Selz, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson …

Quelques pas dans la réclame

unnamed

Grâce à Robert Desnos, qui travaille dans la publicité radiophonique, le jeune Mouloudji va gagner ses premiers sous officiels. Desnos est un ami du dramaturge André Salacrou, qui a repris en main les spécialités pharmaceutiques de son père. Marcel enregistre quelques messages conçus par Desnos, notamment pour Le Thé des Familles, pour La Marie-Rose (« la mort parfumée des poux ») et pour le vermifuge Lune.

Salacrou commercialise également le Vin de Frileuse, concurrent de la Quintonine, apéritif à base de plantes malgaches. Le breuvage devait avoir un goût très particulier puisque les humoristes Charpini et Brancato, chargés d’en faire la publicité, auraient déclaré à l’antenne, après en avoir reçu une caisse pour leur prestation : « Chouette, on va pouvoir se laver les pieds ».

vin de frileuse

 

 L’Ecole du spectacle, 24 rue du Cardinal Lemoine

aznavour
Hello, Charles…

Marcel Duhamel, le « 3e frère Prévert », abrite également le petit Mouloudji et s’occupe de son éducation. Il l’inscrit à l’’École du spectacle qui  dispense ses cours le matin ou l’après-midi, en fonction des obligations professionnelles des enfants dont l’âge varie entre huit et seize ans. Dans cet établissement, le petit Moulou y croise un enfant qui, comme lui, fera carrière dans le cinéma et la chanson : Charles Aznavour.

 

Le Groupe Octobre

moulou groupe octobreEn rencontrant Itkine, le petit Mouloudji  intègre bientôt le groupe Octobre, groupe théâtral ouvrier animé par Prévert, groupe qui va jouer dans la vie du tout jeune Mouloudji un rôle fondamental. Il va y apprendre la scène, côtoyer des intellectuels, se constituer une famille qui le prendra en charge jusqu’à l’âge adulte.

Parmi les membres du Groupe Octobre, tel que Mouloudji le découvre en 1935, on trouve notamment : Jacques Prévert, Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Jean-Louis Barrault, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise …

groupe octobre
Le groupe Octobre

Une telle concentration de talents donne évidemment le vertige, mais en 1935-1936, aucun d’eux n’est connu. Le petit Mouloudji n’entre donc pas dans un temple culturel, mais dans un cercle de copains au devenir incertain. Au sein du groupe, les deux frères Mouloudji, habitués du théâtre de rue, trouvent leurs marques sans aucun problème. Marcel en particulier, André étant plus réservé et peut-être méfiant devant ce qu’il perçoit comme un monde trop bourgeois. Le petit Marcel veille cependant à ne pas jouer les vedettes, soucieux d’entrer dans ce milieu sur la pointe des pieds. Dans les spectacles, il pousse la chansonnette comme il le faisait à la Grange-aux-Belles.

Moulou
Moulou et son frère André

Fin janvier 1936 a lieu la première du Tableau des Merveilles, dans les locaux de la nouvelle Maison de la Culture de la rue Navarin, dirigée par Aragon. Mouloudji y chante sa première chanson – L’Enfance – signée Prévert et Kosma.

Dans ce type de spectacle où la spontanéité tient une grande place, l’aisance scénique du petit Marcel impressionne Youki Desnos :

« Habitué à produire ses chansonnettes au hasard des fêtes populaires et goguettes du Parti, Mouloudji – le prénom de Marcel se perdit en route et on ne l’appela plus que Moulou – ne fut pas très impressionné par les répétitions du Tableau des merveilles auxquelles Jean-Louis Barrault le fit participer sans délai. Il savait apprendre un texte et le donner à ses partenaires avec un naturel ébouriffant. Il devint sans tarder la mascotte de la bande à Prévert. Celui-ci, à l’âge du gamin, avait tant traîné entre le Luxembourg, Saint-Sulpice, Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés qu’il se retrouvait avec un certain attendrissement dans cet enfant élevé comme lui à l’école de la rue… »

Mouloudji, adopté par la troupe, perçoit très nettement que cette aventure constitue sa seule chance d’échapper à un destin prolétaire, sa seule chance d’échapper à Madame La Mouise :

« Éberlué d’être accepté par eux, sans vergogne, je déployais tout le charme possible pour leur plaire. Je crois que je jouais un peu plus l’enfant que je ne l’étais réellement. Je fignolais mon personnage de gosse des rues, confusément décidé à ne pas rater ma chance. (…) Sorti du ruisseau, doté de faibles armes, je me battais à ma manière afin de n’être pas rejeté de leur univers.  »

images-12

 

Le petit Mouloudi va saisir sa chance et s’accrocher. Il sera acteur, peintre, romancier, chanteur…

Suite au prochain numéro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Dada dans mon Paris

 

En 1919, avec le retour à Paris de Francis Picabia, puis l’arrivée de Tristan Tzara en janvier 1920, le mouvement Dada venu de Zurich (cabaret Voltaire), de Berlin et de New-York va régner quelques années sur la capitale, avant d’imploser vers 1923 sous les coups de boutoir de l’ami Breton qui veut bien que  tout le monde soit président de Dada, mais d’abord lui. Un an plus tard, Breton lançait le surréalisme. Un surréalisme qui va donc prendre la place de Dada mais bon, franchement, ce sera beaucoup moins nouveau et surtout beaucoup moins rigolo.

Arthur Cravan, le précurseur

Arthur-Cravan1

Poète et boxeur, Cravan publie en 1912 la revue Maintenant dans laquelle il conchie les références littéraires de son époque. Et, comme son copain Rimbaud (c’est une image), il ne se contente pas d’écrire : la vie doit être vécue intensément.

Mina Loy

Cravan va inaugurer le mouvement dada, influencer André Breton et les surréalistes et faire de sa mort une oeuvre d’art : parti au Mexique pour vivre une passion amoureuse avec Mina Loy, peintre et écrivain, il disparaît mystérieusement. Plus Dada tu meurs…

 

Ça commence à New-York avec Marcel Duchamp

urinoir
L’esprit Dada : pisser sur les idées reçues.

En 1917 à New York, Marcel Duchamp présente un urinoir au comité d’accrochage du Salon des artistes indépendants dont il fait partie, afin d’en éprouver le principe fondateur : ne refuser aucune œuvre. Fountain, d’inspiration Dada, instaure ainsi un « art de l’idée » et lance le « ready-made ».

 

 

En 1919, rebelote avec Mona, sa moustache, son bouc, et le titre de l »oeuvre : LHOOQ (Elle a chaud au cul).

Mona lisa duchamp.JPG
Très Dada, la Mona…

 Ça commence à Paris avec les Mamelles d’Apollinaire

Tirésias

Le 24 juin 1917, au conservatoire Renée Maubel, 10-12 rue de l’Armée d’Orient, a lieu la première des Mamelles de Tirésias. Allusions à la guerre, scandale, la représentation inaugure les soirées Dada et s’achève dans la confusion. Jacques Vaché, accompagné de Théodore Fraenkel, menace la salle d’un revolver. Dans sa préface de ses Mamelles de Tirésias, Apollinaire utilise pour la première fois l’adjectif « surréaliste », terme  inventé  par son ami le poète Pierre-Albert Birot et qui sera repris, il n’y a pas de petits profits, par André Breton.

L’antivisite par Dada de Saint-Julien-le-Pauvre

EgliseEn 1921, dans le cadre d’une série d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires, Tristan Tzara et André Breton proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. »

église2
lls sont tous là, ils sont Dada…

Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ». Le jeudi 14 avril 1921, 15 h, près du robinier, la pluie ruisselle sur les monocles d’André Breton et de Tristan Tzara. Les entourent notamment Aragon, Benjamin Péret, Roger Vitrac, René Crevel, Éluard, Georges Ribemont-Dessaignes, Jacques Rigaut et Philippe Soupault.

 

Ça barde au procès Barrès

Barrès
La mèche de Barrès est-elle Dada ?

Le vendredi 13 mai 1921, à 20 h 30, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise  rue Danton « le procès de Barrès », accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside, Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense, le principal témoin à charge, incarné par Benjamin Péret, est un soldat inconnu allemand, revêtu d’une capote de poilu. Après un violent réquisitoire de Breton, Barrès est condamné à vingt ans de travaux forcés pour « crime contre la sûreté de l’esprit ». Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux.  La rupture entre Dada et les futurs surréalistes est consommée.

Picabia pas content

PicabiaAussitôt après le procès, Picabia s’indigne : « Maintenant Dada a un tribunal, des avocats, bientôt probablement des gendarmes […]. L’esprit dada n’a réellement existé que durant trois ou quatre ans, il fut exprimé par Marcel Duchamp et moi à la fin de 1912. » Il écrira plus tard : « Dada s’est enfui au galop dans un nuage de poussière. De petits vauriens lui sautent sur le dos, caressent l’animal, lui donnent du sucre, lui fixent des oeillères, tirent la bride vers la droite. Pauvre Dada sauvage […] Dada est mort. »

Ça « chie en couleurs » au Théâtre Michel

Michel

En 1923, le mouvement Dada et le surréalisme naissant s’affrontent. Comme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». La Soirée du cœur à barbe, organisée par Tzara, présente une de ses pièces, Le Cœur à gaz au théâtre Michel, rue des Mathurins. Breton est bien décidé à torpiller la soirée et, avec Éluard, Desnos et Benjamin Péret, il organise le chahut. Bagarre. Breton, d’un coup de sa canne, casse le bras du journaliste Pierre de Massot, Éluard frappe Tzara, Picasso tente de calmer le jeu. La police intervient, la soirée du lendemain est annulée. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique » comme le réclamait son Manifeste.

Tristan Tzara se range

etzara

 

MaisonEn 1926, Dada est mort depuis des années lorsque Tristan Tzara et sa femme (la riche et séduisante peintre suédoise Greta Knutson) font construire par l’architecte Adolf Loos une maison conforme à leur idéal esthétique au 15 avenue Junot. C’est avenue Junot que le fondateur de Dada composera ses grandes suites poétiques (Où boivent les loups, L’Homme approximatif) et ses essais expérimentaux (Grains et issues).

 

Dada-terminus

 

 

 

La Carte du Tendre de Picasso (2)

Picasso9

 

La semaine dernière, nous en étions restés à la mort d’Eva Gouel et à l’installation en 1916 du peintre à Montrouge, dans cette maison carrée où il recevait ses diverses maitresses rencontrées à la Rotonde, dont la belle Irène Lagut. En février 1917, séjournant à Rome pour exécuter le rideau de scène de Parade, Picasso tombe amoureux de la jeune ballerine Olga Khokhlova, fille d’un colonel russe. Diaghilev, l’animateur des Ballets, le prévient amicalement : « Fais gaffe, Pablo, une Russe, on l’épouse. » Pablo ne fait pas gaffe et épouse la belle en juillet 1918. Mauvaise pioche ?

12, rue Daru, à l’église russe

Olga2Le mariage est célébré à la mairie du VII, puis, religieusement, à l’église russe de la rue Daru. Cocteau, l’un des témoins de la mariée, relate l’événement : « Je tenais une couronne d’or sur la tête d’Olga et nous avions tous l’air de jouer Boris Godounov. Cérémonie très belle, un vrai mariage avec des rites et des chants mystérieux ». A ces rites orthodoxes s’ajoute une superstition, connue de Max Jacob : après le rituel consistant à faire trois fois le tour de l’autel, on guette celui des deux qui posera le premier le pied sur le tapis, gage de domination dans le mariage. C’est Olga qui pose la première son mince et joli soulier sur le tapis doré. Aie aie aie.

23, rue de la Boétie

brassaï-atelier-de-picasso,-rue-de-la-boétie

Après le mariage et la lune de miel, Picasso s’installe rue La Boétie, à quelques mètres de son galeriste Rosenberg. Très vite, devant le désordre inhérent au caractère et au travail de son mari, Olga lui demande de louer l’appartement situé au-dessus. Qu’il fasse ce qu’il veut au quatrième, elle se réserve le troisième pour recevoir en hôtesse raffinée. Commence la « période duchesse », comme la qualifie Max Jacob. Le 4 février 1921 naît son premier fils, Paul, mais, au fil des années, la lassitude s’installe.

Olga3

Picasso ne supporte plus sa femme, ne supporte plus la vie qu’elle lui impose. A partir de 1926, la belle Olga va en faire les frais sur les toiles du peintre, dans des portraits monstrueux comme Grand nu au fauteuil rouge. Début 1935, apprenant la liaison de son mari avec Marie-Thérèse Walter, Olga quittera la rue La Boétie pour s’installer à l’hôtel California, 16 rue de Berri, puis au château de Boisgeloup, puis, enfin, dans le sud de la France.

 

 

40, boulevard Haussmann, le génie et l’ingénue

Walter4

Bon. Pour Pablo, retour à la case départ, il se met en chasse. Une jeunesse, de préférence. La première rencontre entre Picasso et Marie-Thérèse Walter a lieu le 8 janvier 1927 à la sortie du métro Chaussée d’Antin. Que fait-il devant les Galeries Lafayette, à pied, alors que Marcel Boudin, son chauffeur en livrée, l’accompagne généralement dans tous ses déplacements en Hispano-Suiza ? Mystère.

 

Walter2

Marie-Thérèse, dix-sept ans, est accompagnée par sa sœur, et Picasso, quarante-six ans, les suit jusqu’à la gare Saint-Lazare, faisant un trou dans son journal pour les observer sans être vu. La sœur aînée s’étant éclipsée, Picasso aborde la jeune fille et  se lance : « Mademoiselle, je vous attendrai ici tous les jours à six heures de l’après-midi. Je dois vous revoir. » Affaire conclue. En juillet, elle devient sa maîtresse, à l’insu d’Olga. Puis, trois ans après leur rencontre, ne pouvant se passer de sa présence, Picasso l’installe discrètement au 44 rue La Boétie, à une dizaine de mètres de chez lui. De leur liaison naît Maya, en 1935.

 Rencontre de Dora aux Deux Magots

dora

Marie-Thérèse a succédé à Olga, Dora va succéder à Marie-Thérèse, trop effacée au goût du peintre. En compagnie d’Eluard, en 1936, Picasso observe sa voisine aux Deux Magots : elle a sorti de son sac un petit canif pointu, s’amuse à piquer la table entre les doigts de sa main gantée de dentelles. Trop vite : elle se blesse, le sang coule. Le peintre demande alors à Eluard de la lui présenter. Il s’adresse à elle en français, elle lui répond est espagnol. Olé, c’est parti.

dora3

Elle est belle, cultivée, intelligente, photographe reconnue, proche des surréalistes, engagée politiquement à l’ultra gauche. Tous les ingrédients pour séduire Picasso, malgré son affection intacte pour Marie-Thérèse Walter.

Lorsqu’ils quittent le café, sur le trottoir, Picasso lui demande de lui offrir ses gants en souvenir de leur rencontre. Quelques semaines plus tard, le peintre la convie chez lui, dans le fameux grenier des Grands-Augustins. Débute une histoire d’amour intense et mouvementée qui durera huit ans. La belle brune sera sa compagne officielle, Marie-Thérèse, la blonde, restera dans l’ombre.

Et celle de Françoise au Catalan

gilotHuit ans, c’est beaucoup pour un Picasso. Dora prendrait-elle trop de place ? Serait-il lassé ? Tout (re)commence au Catalan, le bistrot qui sert de cantine durant la guerre à tous les amis, les Eluard, les Leiris, les Desnos, Cocteau… C’est là qu’en avril 1943, le peintre dîne avec Dora Maar et Marie-Laure de Noailles. A la table voisine, Alain Cuny et deux jolies femmes, dont Françoise Gilot. Picasso se fait présenter et les invite à visiter son atelier. C’est le début de l’ère Françoise dont il admire l’intelligence, la culture et l’amour de l’art. Et le début de la fin avec Dora Maar.

Françoise Gillot a trente ans de moins que lui et, pour se rajeunir, il coupe sa fameuse mèche devenue blanche. En mai 1946, elle s’installe de façon permanente aux Grands-Augustins et il lui rend hommage en réalisant son fameux tableau La Femme-Fleur.

gilot3

Elle sera sa compagne de 1944 à 1953 et déclarera, après leur séparation, qu’elle n’aura été heureuse avec lui que les trois premières années, celles où ils ne vivaient pas ensemble. Quant à Dora Maar, sauvagement meurtrie, elle finira à moitié folle.

Dora2

1, boulevard Henri IV, 4e,

Picasso MayaDébut 1944, Picasso a installé Marie-Thérèse Walter et leur fille Maya dans un grand appartement situé au bout de l’île Saint-Louis Depuis la rue des Grands-Augustins il ne lui faut qu’un quart d’heure pour retrouver sa petite famille. La petite Maya va sur ses neuf ans, le peintre s’y rend le jeudi, jour de congé scolaire, et le dimanche. C’est boulevard Henri IV qu’il vit la Libération de Paris, le 25 août. Un cliché pris ce jour-là par Marie-Thérèse le montre en compagnie de sa fille, sur le balcon. Que reste-t-il de ce passage boulevard Henri IV ? Un Plant de tomates, série de quatre tableaux exécutés le 10 août 1944 et deux portraits de sa fille.

9 rue Gay-Lussac, 5e

Plaque

En 1953, après deux enfants et dix années de vie commune, l’histoire d’amour entre Picasso et Françoise Gilot touche à sa fin. Fin septembre, après avoir inscrit Claude et Paloma à l’Ecole Alsacienne, Françoise quitte Vallauris et son compagnon pour s’installer avec ses enfants dans un des deux appartements que Picasso a achetés deux ans auparavant. Elle ne veut plus vivre « avec un monument historique ». Interrogée par Paris-Match en 2012, elle répond à quelques questions.  Pourquoi avez-vous eu des enfants avec lui ? Réponse : « Ce n’est que plus tard que j’ai compris que c’était une façon de m’attacher des poids de 50 kilos de chaque côté pour m’empêcher de partir. C’était sa hantise. » Pourquoi avez-vous fini par le quitter ? « Parce que ce n’était plus tenable. Ni pour mes enfants ni pour moi. Quand Picasso a passé le cap des 70 ans, ma jeunesse lui devenait insupportable. Il était agressif et désagréable. Moi, j’avais changé aussi. Je n’étais plus la discrète conciliante que j’étais autrefois. »

Gilot2
Françoise Gilot était peintre elle aussi…

En 1964, elle publiera un livre sur sa vie commune avec le peintre, Vivre avec Picasso, ouvrage au contenu pas vraiment hagiographique et dont la parution, comme les Souvenirs de Fernande Olivier, mettra Picasso en rage.

 

La dernière muse du peintre sera Jacqueline Roque, avec laquelle il vivra dans le sud de la France jusqu’à sa mort en 1973. Selon certains, celui qui enchainait les femmes puis les broyait sans pitié finira prisonnier de sa dernière conquête.

roque

 

Sur la Carte du Tendre (parisienne) de Pablo Picasso brillent six muses majeures : Fernande Olivier, Eva Gouel, Olga Khokhlova, Marie-Thérèse Walter, Dora Maar, Françoise Gillot. A chacune correspond un espace géographique spécifique. Fernande finira dans la misère, Eva mourra très jeune, Olga connaitra la solitude, Dora finira folle, Marie-Thérèse et Jacqueline se suicideront. Rappelons ce que le peintre confiait à Malraux : « Les femmes, disait-il, sont des machines à souffrir ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Carte du Tendre de Picasso

« L’œuvre de Picasso, écrit Cocteau, est une immense scène de ménage ». Il est de fait que les tableaux du maitre mettent en scène presque exclusivement ses amours successifs. Et que ces amours s’expriment sur la scène parisienne, chaque lieu correspondant à une femme différente. Les liaisons étant à la (dé) mesure de son appétit pictural, nombreux sont les lieux et nous traiterons donc cette Carte du Tendre en deux parties, l’une aujourd’hui, l’autre la semaine prochaine. Carte du Tendre ? Pas vraiment. Car les femmes, le Pablo, ils les cassaient. Et il confiera à Malraux : « Les femmes sont des machines à souffrir. »

11, rue Chappe, Louise et Germaine

Odette
Elle, c’est « Odette ».

Elles sont trois, jeunes et belles, qui posent comme modèle : deux demi-sœurs nées Gargallo, – Germaine et Antoinette -, et Louise Lenoir (qui se fait appeler Odette). Picasso et son ami Casagemas ont fait leur connaissance lors de leur arrivée à Paris en 1900. Picasso sort avec Odette, Casagemas tombe amoureux de Germaine qui, à cette époque, est encore mariée à Vital Florentin. L’histoire finira mal, Casagemas se suicidera par désespoir d’amour. On peut apercevoir Germaine Gargallo dans Au lapin agile, tableau de 1905, accoudée au comptoir, dans une pose mélancolique, près d’un Arlequin-Picasso au visage fermé.

Au Lapin agile
Germaine au Lapin agile. Derrière elle, Frédé et sa guitare.

 

Germaine
Là et là, c’est Germaine…

Germaine2

 

Quarante ans plus tard, en compagnie de Françoise Gilot, le peintre se rendra à Montmartre pour rendre visite à une vieille femme à laquelle il laissera un peu d’argent. « Quand elle était très jeune et très jolie, explique-t-il à la jeune femme, elle a tant fait souffrir un de mes amis peintres qu’il s’est suicidé… Elle a fait tourner bien des têtes, maintenant elle est vieille, pauvre et malheureuse. » Picasso omet de préciser que Germaine fut également sa maitresse. Germaine Pichot décèdera en 1948.

Elle s’appelait Madeleine, 13, rue Ravignan, au Bateau Lavoir

bateau

 

Madeleine

En 1903 s’ouvre la période souvent dite « rose », la palette s’orientant vers des couleurs rosées et orangées, un rose qu’Apollinaire qualifie de « pulmonaire », un rose couleur chair au service d’une forme de douceur triste. Les thèmes bleus de la misère et du mal-vivre s’estompent, apparaissent des saltimbanques, des Arlequins, une certaine allégresse. La rencontre de « Madeleine » n’y est sans doute pas étrangère. Elle sera la première femme à entrer sérieusement dans la vie de l’Espagnol et il avouera avoir failli faire un enfant avec elle. Cet espoir déçu de maternité mettra fin à leur liaison en automne 1904.

A ma connaissance, personne ne sait qui était et quel était le nom de famille de Madeleine. Est-ce elle, ci-dessous, rêvée par Picasso ?

Pablo_Picasso-Mother_and_Child

Puis ce fut la belle Fernande…

Fernande

 

Durant l’été 1904, Picasso rencontre la très belle Fernande Olivier, son premier grand amour : « Il tenait entre ses bras, écrit-elle, un tout jeune chat qu’il m’offrit en riant, tout en m’empêchant de passer. Je ris comme lui. Il me fit visiter son atelier. »

 

Jusqu’en 1909, au Bateau-Lavoir, Picasso et Fernande vont partager une vie montmartroise colorée et animée, entourés d’amis dont Max Jacob et Apollinaire, dans un atelier sans eau ni électricité. En 1909, la situation financière de Picasso s’étant considérablement embellie, le couple va aspirer à une vie plus « bourgeoise » et descendre vers la place de Clichy.

Toujours avec Fernande, 11, boulevard de Clichy

Fernande et Pablo en 1905

Picasso veut oublier la Butte, troquer le pittoresque contre du confort. Il s’installe avec Fernande (sans oublier la guenon Monina, la chienne Frika, et les deux chats siamois) dans un hôtel particulier appartenant au ministre des affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui habite le premier étage. Il « s’embourgeoise » écrit Fernande Olivier, ravie de disposer du gaz et de l’électricité. Picasso engage une bonne avec coiffe et tablier, achète un immense canapé en acajou recouvert de peluche, des commodes Louis XIV, un piano à queue. Il déserte le haut de Montmartre, fréquente le Café de l’Ermitage sur le boulevard où il retrouve Juan Gris, Apollinaire Max Jacob, Léger et surtout Braque, avec lequel il travaille presque quotidiennement.

 

Immeuble Clichy

Picasso et Fernande se mettent à « sortir ». Le vendredi chez Matisse, le samedi chez Gertrude Stein, se rendent chez le couturier Poiret ou chez Frank Haviland, eux-mêmes recevant en retour le dimanche après-midi.

 

 

 

Bd de Clichy par Picasso
Le boulevard de Clichy, par Picasso.

La rencontre d’Eva au Café de l’Ermitage.

Eva

Après les fréquentes soirées passées au cirque Medrano, la « bande à Picasso » – Braque, Gris, Apollinaire, Max Jacob, Léger, Gargallo, Metzinger… -, aime à se réunir au café de l’Ermitage, 7, boulevard de Clichy. Vers la fin de 1909, alors que son couple bat de l’aile, Picasso y remarque une jeune femme fragile du nom de Marcelle Humbert, compagne du peintre Marcoussis, et qui se fait appeler Eva Gouel. Elle entre dans sa vie, secrètement, et il signera sa présence par Ma jolie, deux mots peints sur ses tableaux, titre d’une chanson à la mode signée Fragson.

 

En mai 1912, la belle Fernande et le peintre se séparent définitivement. Une liaison tumultueuse qui aura duré sept ans, qui aura inspiré une soixantaine de toiles.

Eva à l’atelier du 242, boulevard Raspail

Raspail

En septembre 1912, Picasso s’installe avec Eva dans la cité Nicolas Poussin, un studio-atelier au rez-de-chaussée dépourvu de lumière. Il y poursuit ses expériences menées avec Braque, réalise une Guitare-assemblage en carton, procède à ses premiers papiers collés. Très amoureux, il peint pour « ma jolie » et, la fin de l’automne 1912, réalise Femme nue avec cette « inscription centrale à hauteur des cuisses : J’aime Eva ».

Il aime Eva, mais Eva n’aime pas le boulevard Raspail : pas assez de lumière. Picasso décide de déménager.

Avec Eva au 5 bis, rue Victor Schoelcher

femme en chemiseEn août 1913, Picasso et Eva quittent l’atelier du boulevard Raspail pour la toute proche rue Schœlcher. L’appartement est somptueux, les fenêtres donnent sur un mélancolique cimetière Montparnasse. L’une des toiles les plus emblématique de la rue Schoelcher est la Femme en chemise (1914) composition cubiste éclairée par des tons ocre et pourpres. Après deux années plutôt heureuses, le ciel va s’assombrir. La guerre, les soucis financiers, et la santé d’Eva qui se détériore. Souffrant d’une laryngite tuberculeuse, elle est hospitalisée à la clinique Goldmann, à Auteuil. Elle décédera en décembre 1915.

 

 

Malade de chagrin, Picasso tente de s’étourdir sur le plan amoureux.

Gaby2

Début 1916, il se lie à une certaine Gaby Depeyre, qui habite tout près de chez lui, et à laquelle il écrit : « Je t’aime de toutes les couleurs ».

Paquerette

Il fréquente également un mannequin de chez Poiret – Emilienne Paquerette Geslot- (ci-dessus entre Kisling et Picasso). Après la mort d’Eva, Picasso restera neuf mois rue Schoelcher puis s’exilera à Montrouge, à la mi-octobre 1916.

 

22, rue Victor Hugo, Montrouge

Montrouge
La maison de Picasso à Montrouge

Pourquoi le Malaguène choisit-il de s’installer à Montrouge en octobre 1916 ? Besoin d’espace ? Fuir Montparnasse et l’image d’Eva Gouel enterrée au cimetière, juste sous ses fenêtres ? Avec l’aide de Cocteau et d’Apollinaire, il emménage dans un pavillon carré (avec jardin) de Montrouge. Mais pouvant vivre sans présence féminine, il perpétue ses liaisons qu’il fréquente à la Rotonde, et en particulier la belle Irène Lagut.

Lagut

Apollinaire

Dans le roman à clés d’Apollinaire, La Femme assise, le poète se moque de l’amour tumultueux de son ami Pablo, qu’il met en scène tambourinant devant les volets clos d’Irène Lagut rebaptisée Elvire : « Elbirre, écoute-moi, oubbre-moi, jé te aime, jé te adore et si tu né m’obéit pas, jé té touerrai vec mon rébolber ! […] Ma petite Elbirre, oubbre à ton Pablo qui té adorre. » La belle n’ouvrira pas, la liaison ne durera pas, Picasso part pour l’Italie. Où il va rencontrer la danseuse Olga Khokhlova. Que nous rencontrerons donc dans notre prochain post. Mais là, attention, le père de la belle est colonel, alors, on ne plaisante pas : les Russes, on les épouse !

Sur ce, à suivre, et bonne journée.

 

 

 

 

 

Quelques grammes de ‘Pataphysique

7, rue de de l’Odéon

7 odéon

C’est à la Maison des amis des livres, 7 rue de l’Odéon, dans la librairie de notre chère « servante des livres » Adrienne Monnier, que fut fondé le Collège de ‘Pataphysique. L’événement eut lieu le 22 Palotin 75 (en langage vulgaire le 11 mai 1948) et c’est Maurice Saillet (1914-1990) qui officia avec Irénée-Louis Sandomir, pseudonyme d’Emmanuel Peillet, professeur de lettres et de philosophie, passionné de photographie, de cactus et de plantes grasses, et qui sera, sous le nom de Latis, un des membres fondateurs de l’Oulipo.

Que fera le Collège fut la question centrale débattue à la librairie. Après de longs débats, une réponse fit l’unanimité : « Le Collège de ‘Pataphysique étudie les problèmes les plus importants et les plus sérieux de tous : car ce sont les seuls importants et les seuls sérieux. »

Queneau

Mais encore ? Kécékça ? dirait l’ami Queneau en se grattant la tête. Jarry, dans son Docteur Faustroll, indique qu’il s’agit de la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d’elle-même, s’étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique.

Merci Georges Perec

fromageperec

Cette définition nous emmène-t-elle trop loin ? Fort heureusement, le fromage et Georges Perec nous ramènent sur terre pour éclairer notre lanterne : « Tu as un frère qui aime le fromage, c’est de la physique. Tu n’as pas de frère et il aime le fromage, c’est de la ‘Pataphysique. »

On l’aura compris, la ‘Pataphysique est la science des solutions imaginaires (on ajoute généralement « qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité », mais, bon, ça fait vraiment trop long.)

De l’importance de l’apostrophe

apostropheVous avez remarqué que le mot ‘Pataphysique s’écrit précédé d’un apostrophe. Afin, dit Jarry, d’éviter un facile calembour. Quel calembour ? Nul ne saurait le dire et Jarry doit bien se marrer en lisant ces lignes, heureux d’avoir semé d’innombrables points d’interrogation.

Puisque nous avons le bonjour d’Alfred, sachez que le mot ‘Pataphysique n’apparait pas dans Ubu roi. Que nenni. Il faut attendre Ubu cocu pour le découvrir sur une carte de visite qu’un inconnu présente à Achras : « Monsieur Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en Pataphysique… »

Achras ne comprenant pas le sens du mot (qui dans le texte n’est pas précédé d’un apostrophe, diable !), Ubu s’explique : « La Pataphysique est une science que nous avons inventée, et dont le besoin se faisait généralement sentir. »

Beaucoup plus efficace que la démocratie

SandomirRevenons rue de l’Odéon et à notre Collège. Dans la vie, même pataphysicienne, il faut un chef. Il fut donc décidé qu’un Vice-Curateur dirigerait le Collège de ‘Pataphysique, tant au spirituel qu’au temporel, et veillerait consciencieusement à ce que celui-ci n’ait aucune utilité. Notons que le Vice-curateur est élu à bulletin secret par un Electeur Unique. Le premier fut sa Magnificence le Docteur Sandomir, qui exerça (en dates vulgaires) du 11 mai 1948 à sa mort le 10 mai 1957.

timbre molletAprès deux ans d’interrègne, le deuxième Magistère fut celui du Baron Mollet, du 10 mai 1959 à sa mort, le 9 janvier 1963. (L’électeur unique fut Raymond Queneau).

Quelques mots sur le « baron » Mollet

Venu à Paris à la fin du XIXe siècle, vaguement journaliste et poète, il rencontre Alfred Jarry et devient un grand ami de Guillaume Apollinaire. A la fin de l’année 1904, c’est lui qui aurait présenté Picasso à Apollinaire à l’Austin bar, 26 rue d’Amsterdam.

Ombre portée du poète, il devient vaguement son « secrétaire » et se voit affublé du titre de « baron », car Guillaume trouve ça marrant. Avec la mort d’Apollinaire, les temps deviennent durs. Pauvre, tombé dans l’oubli parisien, il est « redécouvert » par le Collège de ‘Pataphysique qui le nomme Satrape le 11 mai 1953. Doyen du Collège, étant le seul de ses membres à avoir connu Jarry, il est alors élu Vice-Curateur. La réception a lieu sur la Terrasse des Trois Satrapes au Moulin-Rouge, chez Vian et Prévert. Son « règne » qui dura cinq ans est considéré comme la période faste du Collège.

Quel jour on est ?

1.-Absolu

Pour ceux qui souhaitent se familiariser avec la ‘Pataphysique, il convient de bien maitriser le calendrier : l’ère pataphysique commence le 8 septembre 1873, date de la naissance d’Alfred Jarry ; l’année va donc du 8 septembre au 7 septembre suivant. Comptez treize mois de 28 jours, plus un mois en surnuméraire. L’année complète compte 377 jours dont 12 jours imaginaires (11 les années bissextiles. Tous les 13 sont des vendredis et le 1er, le 8, le 15 et le 22 de chaque mois sont toujours dimanche. Les mois sont : absolu, haha, as, sable, décervelage, gueules, pédale, clinamen, palotin, merdre, gidouille, tatane, phalle.

Pas si inutile que ça, le Collège

FaustrollParmi les innombrables bienfaits du Collège de ‘Pataphysique figure la remise sur le devant de la scène du Gestes et opinions du docteur Faustroll, écrit en 1898 et édité en 1911. Dans lequel vous trouverez un calcul très précis de la surface de Dieu : « Jusqu’à plus ample informé et pour notre commodité provisoire, nous supposons Dieu dans un plan et sous la figure symbolique de trois droites égales, de longueur a, issues d’un même point et faisant entre elles des angles de 120 degrés. C’est de l’espace compris entre elles, ou du triangle obtenu en joignant les trois points les plus éloignés de ces droites, que nous nous proposons de calculer la surface ». Suis une série d’équations dont je vous fais grâce.

T’as d’beaux noms, tu sais…

Vian salvador
Le baron Mollet, Boris Vian, Henri Salvador…

Parmi les membres du collège, notons : Raymond Queneau (1950), Jacques Prévert (1951), Eugène Ionesco (1951), Boris Vian (1952), François Caradec (1952), Marcel Duchamp (1953), René Clair (1957), Michel Leiris (1957), Henri Salvador (1959), Jean Dubuffet (1962), Georges Perec (1968), John Lennon, Juan Miro (1957), Henri Jeanson (1961), Paul Mc Cartney (1968), Pierre Mac Orlan (1968), David Hockney (1966), Man Ray, Fernando Arrabal (1990), Umberto Eco (1992), Jean Baudrillard (2001)…

N’oublions pas le chien de Prévert, Ergé, fut également élu membre du Collège de même que la Quatrième république et les Marx Brothers, en 1953.

Nostalgie ?

polidor

Si vous cherchez un restaurant, pourquoi pas le célèbre Polidor, rue Monsieur-le-Prince, qui accueillit dans son-arrière salle les assemblées du Collège de ‘Pataphysique à partir de 1948 jusqu’en 1975.

Sur ce, cornegidouille, le Père Ubu vous salue bien !

 

 

Vous reprendrez bien un peu d’anagrammes ?

L’anagramme, vous connaissez, surtout si vous jouez au Scrabble. Selon le Larousse, il s’agit d’un mot formé en changeant de place les lettres d’un autre mot. Exemple : Si l’on prend césar, sacre est son anagramme. Si l’on prend chien, il y a niche. Si l’on prend soigneur, il y a guérison, si l’on prend tentation, il y a attention, etc. Bref, l’anagramme, c’est féminin, c’est marrant et c’est parfois très étonnant. Pour bien commencer l’année, je ne peux que recommander deux ouvrages où l’anagramme atteint des sommets d’ingéniosité. Petit florilège littéraire et pictural :

 

mona

Le sourire de Mona Lisa

le soir donna la lumière

 

Sade2.jpg

Le marquis de Sade

démasqua le désir

 

index.jpg

Le duc de Saint-Simon

Mondanités lucides

 

Maldoror.jpg

Les chants de Maldoror

L’art choral des démons

 

radeau.jpg

Le Radeau de la Méduse

au-delà de la démesure

 

Levi-strauss.jpg

Claude Lévi-Strauss

a des avis culturels

 

camus.jpg

Albert Camus 

c’est la rumba

 

dans-le-secret-de-montaigne.jpg

Michel de Montaigne 

Homme digne et câlin

 

Verdurin.jpg

Salon de madame Verdurin

Marivauder dans le monde

 

Petit prince.jpg

On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux

Saint-Exupéry veut, noble visée, que l’être conçoive bien les illusions

 

Roseau.jpg

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant

Où est l’homme, traînant sa peur, auquel Pascal, frêle et usé, donna un sens sublime

 

Liberté

La liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix

Le gueux radine, l’étendard palpite, le ciel bouge

 

Bossuet.jpg

Monseigneur Bossuet, l’Aigle de Meaux

Diable, les goûteux sermons ! Une magie !

 

Sand chopin

Aurore Dupin, baronne Dudevant, alias George Sand

Valsera d’abord au son du piano d’un génie étranger

 

Ces anagrammes sont issues de Anagrammes pour lire dans les pensées, de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow, et de Anagrammes renversantes, d’Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow. Qu’ils soient remerciés.

 

Anagrammes 1.jpg       Anagrammes2.jpg

 

 

Et pour finir, ce joli plan du métro parisien  “anagrammisé” par Gilles Esposito-Farèse (qu’il soit remercié également), où Gare du Nord devient Ô dur danger et Porte de la Chapelle Le Pédé phallocratte.

 

plan-metro-anagrammes-paris.fr.png

 

Dans l’enfer des Champs-Élysées

Dans la mythologie grecque et romaine, les Champs-Élysées sont une région des Enfers, (quatrième division selon les Grecs, septième, selon les Romains) réservée aux hommes vertueux et aux héros. Il y règne un printemps éternel dans des bocages embaumés, la vieillesse a disparu, on conserve tout aussi éternellement l’âge où l’on a été le plus heureux. Fichtre. Et les femmes, alors, elles vont où ? Remontons vite le temps et les Champs-Élysées, à la rencontre de sept femmes remarquables…

 En bas des Champs-Elysées, la dame-pipi de Proust

Près du Guignol des Champs-lysées (fondé en 1818), se trouve le « chalet de nécessité » que Proust évoque avec gourmandise dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs.  L’auteur le décrit comme une sorte de « petit théâtre rustique au milieu des jardins » auquel on accède par quelques marches et qui dégage « une fraîche odeur de renfermé ».

9506-p12-fb-goncourtJpg.jpg

La tenancière est une « vieille dame à joues plâtrées et à perruque rousse » à laquelle tient compagnie un garde forestier surveillant massifs et pelouses. D’un snobisme extrême (elle se présente comme marquise), elle lui parle de ses « clients », ceux qu’elle accepte et ceux qu’elle refuse pour leur malpropreté supposée ou leur tête de mauvais payeur. Commentaire en couperet : « Je ne veux pas de ça chez moi ! »

Au 25, le trottoir de la Païva

La Paiva.jpgIl ne fallut pas longtemps à Thérèse Lachmann pour passer de la maison close au palais « élyséen ». Après un pianiste de renom et quelques lords anglais, c’est un noble portugais qui lui donne son titre de marquise de la Païva, puis c’est le comte de Donnersmarck, qu’elle épouse en 1871 et lui offre son célèbre hôtel particulier sur les Champs-Élysées. Si elle fut une des sources d’inspiration de Zola pour camper le personnage de Nana, son hôtel particulier servit à décrire l’hôtel Saccard des Rougon-Macquart.

Hôtel Paiva

dumas fils.jpgInterrogé sur la durée des travaux (dix ans), Dumas fils aurait déclaré : « C’est presque fini, il ne manque que le trottoir ».

Son coût exorbitant défraya la chronique et on surnomma l’hôtel de la Païva « qui paye y va ». Quant aux Frères Goncourt, ils le qualifièrent de « Louvre du cul ».

Au 32, Émilienne d’Alençon et la Cropole

Emilienne.jpgFille d’une concierge de la rue des Martyrs, la future Émilienne d’Alençon reçoit son pseudonyme de Laure de Chiffreville, courtisane qui lui prédit une brillante carrière en admirant le point d’Alençon de sa tunique au cours d’un diner. Contrairement aux hétaïres grecques, les « horizontales » de la Belle Époque n’ont nul besoin d’être cultivées pour atteindre l’Olympe de la cocotterie. La jolie Émilienne ne déroge pas à la règle : chez Maxim’s, une brillante assemblée évoque la beauté de l’Acropole. Émilienne intervient : « On m’a souvent parlé de cette Cropole. Mais qui c’est, celle-là ? » Surnommée « gavroche féminin » en raison de son origine parisienne populaire et de la spontanéité de ses répliques, elle régna sur les Folies Bergère, Maxim’s, Londres, Bruxelles, la Riviera, et la Côte normande, enchaîna les aventures sensuelles, masculines et féminines, et révéla un certain talent dans le travail des rimes, sans jamais se départir de sa drôlerie, phénomène unique chez les courtisanes.

Au 53, Polaire et sa taille de guêpe

Willy.jpg
Willy et ses « twins », Colette et Polaire

Elle fut l’amie (mais non l’amante) de Colette qui lui confia en 1902 le rôle de Claudine dans Claudine à Paris aux Bouffes-Parisiens. « Elle comprenait, relate l’écrivaine, tout ce qui était nuance, finesse, arrière-pensée, et le traduisait à ravir. » Dans Mes Apprentissages, Colette mentionne un certain Pierre L… comme étant le compagnon de Polaire à cette époque. Il est généralement admis que ce Pierre L… était Pierre Louÿs.

Sur le plan chanson, Polaire s’illustra comme une « gommeuse épileptique », élégante aguicheuse secouée par une intense activité corporelle et gestuelle. Petite, dotée d’une taille de guêpe, elle possédait selon Willy des « yeux de fellahine, diamants noirs allongés jusqu’aux tempes ».

Après avoir habité 11, avenue du Bois, Polaire acheta au 53 Champs-Élysées un petit hôtel de style Trianon doté de l’électricité. Elle figure dans le Livre Guinness des records comme la détentrice (avec la britannique Ethel Granger) de la taille (corsetée) la plus fine : trente-trois centimètres.

Au 74-76, la duchesse d’Uzès

Á l’emplacement du Lido s’élevait dans les années 1890 un des plus beaux hôtels particuliers de Paris, construit entre cour et jardin pour la reine Christine d’Espagne. L’hôtel fut racheté par une femme de caractère, Anne de Rochechouart de Mortemart, duchesse d’Uzès, écrivaine, sculptrice et… pilote automobile. La tradition lui attribue le premier certificat de capacité féminine, ancêtre du permis de conduire, le 12 mai 1898. Elle lui accorde également d’avoir fait l’objet de la première verbalisation pour excès de vitesse, au volant de sa Delahaye type 1, à près de 15 km/h au lieu des 12 maximum autorisés.

Uzès duchesse d'1.jpg

En 1902, elle vendit son hôtel à Georges Jules Dufayel, roi des grands magasins, qui s’empressa de démolir la demeure pour construire à sa place une mégalomanie architecturale que les Parisiens baptisèrent derechef et ironiquement le Palais de la beauté.

Hôtel dufayel.jpgQuant au Quant au Lido qui lui succéda, il fut l’œuvre d’un spéculateur ayant fait fortune dans le commerce des perles.

Au 92, Emmanuelle et Antonin Artaud

emmanuelle.jpg

Jusqu’en 2007, le 92 Champs-Élysées abritait l’UGC Triomphe, cinéma qui projeta Emmanuelle 553 semaines de suite. Un film cul(te) : cinquante millions d’entrées dont neuf millions en France. Le roman d’Emmanuelle Arsan présente en exergue la phrase suivante : « Nous ne sommes pas encore au monde / Il n’y a pas encore de monde, / Les choses ne sont pas encore faites, / La raison d’être n’est pas trouvée. » Eh oui, c’est une citation d’Antonin Arthaud qui ouvre Emmanuelle. Cela signifie-t-il que le sexe libèrera la femme, qu’on retrouvera un état primitif vierge de tout asservissement masculin ? Mystère et boule de gomme.

vignette-antonin-artaud-23657
« Là ou ça sent la merde, ça sent l’être ».
Antonin Artaud, La Recherche de la fécalité (1948)

Au 152, à droite toute avec Madame de Loynes

Madame_de_Loynes
Peint en 1862 par Amaury-Duval et conservé au Musée d’Orsay,

Née Marie-Anne Detourbay dans une famille pauvre de la région rémoise, elle s’installe à Paris où, sous le nom de « Mademoiselle Jeanne de Tourbey », elle se fait rapidement un nom parmi les demi-mondaines.

Flaubert.jpg

« Protégée » par le directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin (qu’elle ruine) puis par le prince Napoléon (cousin de Napoléon III), elle s’installe rue de l’Arcade où elle tient salon tous les vendredis, se distinguant par son charme et ses qualités d’hôtesse, recevant Théophile Gautier, Ernest Renan, Sainte-Beuve, Arsène Houssaye et Flaubert, qui tombe amoureux d’elle et lui adresse des lettres enflammées.

Devenue comtesse de Loynes par un mariage sans lendemain, elle déménage au 152 avenue des Champs-Elysées dans un appartement dont Boni de Castellane moque, dans ses Mémoires, les « meubles recouverts de peluche brune à franges bon marché ».

Lemaitre.jpg
ça, c’est Jules Lemaitre

Avec son amant en titre Jules Lemaitre, critique reconnu et médiocre écrivain, de seize ans plus jeune qu’elle, Mme de Loynes fonde la Ligue de la patrie française et son salon, progressivement, devient un haut-lieu de la droite antidreyfusarde, fréquenté par Édouard Drumont, Jules Guérin ou Henri Rochefort. À la fin de sa vie, en 1908, elle aidera Charles Maurras et Léon Daudet à fonder L’Action française en offrant 100 000 francs-or.

 

 

Tableau Jules Lemaitre.jpg
ça, c’est Léon-Jules Lemaitre, ne pas confondre !

Selon l’historien Gérard Desange, Mademoiselle Jeanne de Tourbey, futur comtesse de Loynes, pourrait être le modèle de L’Origine du monde, de Courbet.