Quai des Grands-Augustins, avec Léo Noël, Léo Ferré, Paul et Virginie, George Sand, Marquet, Maigret, Picasso, Proust et cette canaille de Willy…

Au 15, à L’Ecluse, c’est Barbara et Bouquillon

Wikipédia est parfois réjouissant. La fiche consacrée au quai des Grands-Augustins nous apprend que L’Ecluse était située au numéro 15 (bravo), que Barbara y fit des débuts (parfait) et que « s’y produisirent, entre autres artistes, Robert Bouquillon, Jacques Brel, Raymond Devos, Léo Ferré, Marcel Marceau et Philippe Noiret. » Diable ! Bou qui ? Bouquillon ? Vite, Wikipédia ! Je découvre qu’il est peintre, que c’est le frère cadet du sculpteur Albert Bouquillon et qu’il aurait incidemment tenu le piano à L’Ecluse. Saperlipopette ! On en apprend tous les jours…

LéoPour en revenir aux « autres artistes », j’aimerais glisser quelques mots sur Léo Noël, l’un des quatre associés de L’Ecluse. Né Léon Ozeranski, il a commencé à chanter avant la guerre, après avoir abandonné ses études de violon. Il rencontre Francis Lemarque, dont le frère, Maurice, vient d’être appelé sous les drapeaux. Avant ce départ, Francis et Maurice chantaient en duettistes sous le nom des Frères Marc, pseudonyme trouvé par Aragon qui aurait ajouté : « le cadet s’appellera Marc Cadet et le plus vieux « vieux Marc ».

Léo Noël remplace Maurice pendant quelques mois et chante avec Francis Lemarque, souvent dans les rues. Durant la guerre, il perd l’usage de sa main droite, qui restera paralysée. Pour le violon, c’est pratiquement terminé. Pas tout à fait, pourtant : les spécialistes de Ferré savent peut-être que les deux Léo chantèrent quelquefois en duo, interprétant Mister Jim, l’un s’accompagnant au violon, l’autre au piano. C’était au tout début de L’Ecluse, en 1949.

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Tiens ! Mais c’est Bouquillon !

Au 17, Jean Racine attend Jean-Pierre Darras

DarrasRacine y demeura en octobre 1658, à l’âge de dix-huit ans, lors de ses études de philosophie au collège d’Harcourt, rue de la Harpe. Il est hébergé par son oncle à la mode de Bretagne, Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes. Comment pourrait-il savoir que trois siècles plus tard, en 1958, à quelques mètres, Philippe Noiret et Jean-Pierre Darras feraient un triomphe à L’Ecluse en mettant en scène Louis XIV (Noiret, of course) et Jean Racine (Darras).

Pour la petite histoire, Darras et Noiret faisaient partie de la troupe du TNP à Chaillot, de même que mon père. Au foyer, pour se distraire en attendant d’entrer en scène, ils avaient l’habitude d’interpréter de petits sketches qui faisaient rire tout le monde. Mon père, qui (co) dirigeait L’Ecluse, leur proposa de passer de la plus grande scène parisienne à la plus petite, après les représentations du TNP qui se terminaient suffisamment tôt pour se produire à 11 h 30 quai des Grands-Augustins.

Au 21, naturellement, c’est Bernardin de Saint-Pierre

LivreL’auteur de Paul et Virginie, y réside sous le Directoire. Grand copain de Rousseau, il exprima de manière plutôt naïve et caricaturale le finalisme anthropocentrique qui serait, selon lui, à l’œuvre dans la nature …

Plus écolo tu meurs, Bernardin. Dans son roman, la vie loin des grandes villes est un paradis, dans une nature qui n’a pas été pervertie par l’homme. Paul et Virginie fusionnent avec elle et ils comptent leurs années, non par un calendrier, mais par la pousse des arbres plantés au moment de leur naissance. Conclusion : « Je tiens pour principes certains du bonheur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. (Paul et Virginie)

Au 21, également, c’est Sand et Sandeau

SandeauEn 1831 George Sand y réside avec son amant Jules Sandeau, avant de s’installer quai Saint-Michel puis quai Malaquais. Sandeau fut le secrétaire de Balzac pendant près de deux ans et écrivit avec sa compagne Rose et Blanche (1831), roman à quatre mains qu’ils cosignèrent du nom de Jules Sand. Ils se quitteront, Aurore lui empruntera la moitié de son nom et publiera en 1832, son premier roman, Indiana, un véritable triomphe. Et Jules, alors ? Tout va bien, merci. Auteur d’une quinzaine de romans (plutôt mineurs), il fut le premier romancier à être élu à l’Académie française.

Au 23, le petit bar de Maigret

Est-ce Aux Caves du Beaujolais, d’où le petit Albert lance son appel à Maigret dans Maigret et son mort ou ce « petit bar normand, un peu en contrebas, où il fallait descendre deux marches » dans Maigret s’amuse ? Et est-ce vraiment au 23 ? Toujours est-il que depuis son bureau, le commissaire a vue sur le quai des Grands-Augustins et qu’il délaisse souvent la place Dauphine pour venir y boire une bière ou un petit blanc bien frais. Pour les mordus du commissaire et de la topologie parisienne, Paris chez Simenon (de Michel Lemoine) donne l’inventaire minutieux et exhaustif de tous les lieux parisiens cités dans l’œuvre du romancier. Pour mémoire, le commissaire Maigret apparait dans 75 romans et 28 nouvelles, de Pietr-le-letton, en1931, à Maigret et monsieur Charles, en 1972, date à laquelle Simenon déclare à Paris-Match : « « J’ai septante ans, c’est fini, je tue Maigret ».

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Pierre Renoir fut en 1932 le premier à interpréter Maigret, dans La Nuit du carrefour dirigé par son frère Jean. Après lui, ils seront 24 acteurs à incarner le commissaire, dont… Michel Simon en 1952.

Et Jean de la Fontaine ?

LafontaineVers 1650 La Fontaine habitait chez son oncle Jannart, quai des Grands-Augustins. Mais à quel numéro ? Dans La Gazette de Soracha n°2 : Jean de La Fontaine, on peut lire : « Dès qu’il le peut, La Fontaine retrouve ses amis Molière, Racine et Boileau, dans une chambre louée par ce dernier, située rue du Vieux-Colombier, auquel s’ajoute parfois Chapelle – le comique familier de Ninon de Lenclos. » Pourquoi pas ? Mais Wikipédia s’insurge contre cette « bande des quatre » ey prétend que c’est une fable : « C’est à partir de la fiction des « quatre amis » que met en scène ce roman [Les Amours de Psyché et de Cupidon] que s’est développée, dans la critique du XIXe siècle, chez Sainte-Beuve et Émile Faguet notamment, la légende d’une amitié entre La Fontaine, Molière, Boileau et Racine ».

Oui mais : Louis Racine, fils de Jean Racine, n’a-t-il pas écrit dans ses Mémoires : « J’ai parlé dans les Réflexions sur la Poésie d’un autre souper chez Molière pendant lequel La Fontaine fut accablé des railleries de ses meilleurs amis, du nombre desquels était mon père. Ils ne l’appelaient tous que le Bonhomme, c’était le surnom qu’ils lui donnaient à cause de sa simplicité : La Fontaine essuya leurs railleries avec tant de douceur, que Molière, qui en eut enfin pitié, dit tout bas à son voisin : « Ne nous moquons pas du Bonhomme, il vivra peut-être plus que nous. »  Qui croire ? Je propose d’en appeler au commissaire Maigret, il connait bien le coin.

Au 25, Marquet, Matisse, et les gris du quai

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Albert Marquet emménage à cette adresse en 1905 avec ses parents et y installe son atelier où il peint de nombreuses vues du quai, dont le tableau ci-dessous, tout en harmonies de gris ponctuées de touches de vermillon. Matisse a évoqué son ami Marquet dans ses souvenirs de jeunesse : «Marquet n’avait pas de quoi s’acheter des couleurs, surtout des cadmiums qui étaient d’un prix élevé. Aussi peignait-il gris, et peut-être cette condition de la vie matérielle favorisa-t-elle sa manière.

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Albert Marquet par Charles Camoin, 1904

Au 35, la dynastie Didot

1740 : François Didot, imprimeur-libraire, ouvre une librairie intitulée « La Bille d’Or » dans l’hôtel Feydeau de Montholon, au 35 du quai. Il sera l’un des premiers à éditer les écrivains majeurs du XVIIe siècle. François-Ambroise Didot (1730-1804), son fils, invente un nouveau système typographique, le point Didot, qui permet de mesurer les caractères. Son fils, Firmin Didot, imprimeur et éditeur, deviendra un des imprimeurs les plus célèbres de France.

Au 35, également, Pierre-Henri Leroux

Ce journaliste, philosophe et homme politique ((1797 – 1871) serait, selon de nombreux historiens, l’inventeur du mot « socialisme ».

Au 51, on peut dîner du côté de chez Swann

laureIl flotte parfois chez Lapérouse un petit parfume proustien et l’on peut lire dans La Recherche : « Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n’allait plus que pour une de ces raisons à la fois mystiques et saugrenues, qu’on appelle romanesques ; c’est que ce restaurant […] portait le même nom que la rue habitée par Odette : Lapérouse. »

Seul restaurant où le garçon frappe à la porte avant d’entrer, Lapérouse n’est pas seulement un ensemble de petits salons où Sand fricote avec Musset et où la belle Otero fait le plein de bijoux : Victor Hugo ne venait-il pas régulièrement avec ses petits-enfants, Jeanne et Georges, pour déguster confitures et madeleines maison qu’il avait en péché mignon ?

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Au 53 bis, Le Désir tiré par la queue chez Michel Leiris

Ecrivain, poète, ethnologue et critique d’art français, Michel Leiris a laissé une œuvre littéraire importante et, avec L’Âge d’homme et La Règle du Jeu, a révolutionné le genre de l’autobiographie.

Désir

En 1944, dans son grand appartement du quai des Grands-Augustins, il organise des « fiestas » destinées à soutenir le moral de ses amis. Le soir du 19 mars, on y joue Le Désir attrapé par la queue, une « pièce » de son ami Picasso. Écrite en janvier 1941 (en quatre jours, dit-on), il s’agit d’une farce ubuesque dans la lignée des Mamelles de Tirésias d’Apollinaire qui met en scène les amours de Gros Pied et de La Tarte au Sordid’s Hôtel. La distribution est éblouissante : Avec Camus à la mise en scène, Beauvoir joue la Cousine, Leiris joue Gros Pied, Raymond Queneau joue L’Oignon et Jean-Paul Sartre joue le Bout rond. Au pick-up : Georges Hugnet. Et à la claque, Braque, Bataille, Mouloudji, Gallimard, Salacrou, Michaux, Barrault, Lacan, Brassaï (qui prend des photos), Reverdy, Valentine Hugo, Maria Casarès (impressionnée par Camus, ce sera réciproque). Après la représentation, Mouloudji interprète Les Petits Pavés et Jean-Paul Sartre, à la demande générale, pousse la chansonnette avec Les Papillons de nuit et J’ai vendu mon âme au diable.

 Au 55, le gros Willy et sa Colette

willyWilly (Henri Gauthier-Villars) et la jeune Colette se marient en 1893 à Châtillon-sur-Loing, puis le couple s’installe au mois de mai (et pour quelques semaines) quai des Grands-Augustins, dans la garçonnière du marié, au-dessus de la maison d’édition familiale. Sacré Willy : boulevardier, écrivain polisson, critique musical, il signe chaque année des dizaines d’ouvrages (dont les six premiers romans de Colette) et fait travailler de nombreux « nègres » dont Curnonsky, Paul-Jean Toulet, Tristan Bernard ou Francis Carco. Il vendra les droits des Claudine à ses éditeurs, en cachette de celle qui les a écrits. Colette ne le lui pardonnera jamais.

 

 

 

 

Et on trouve qui, rue de Rivoli ? Desnos, Ionesco, Yourcenar, Tolstoï, Kessel et même Chateaubriand…!

Au 9, vous avez le bonjour de Robert Desnos

desnosÉtablie rue de Rivoli depuis 1913, la famille Desnos dispose d’une chambre de bonne au sixième étage. Robert s’y installe en 1922. Il trouve un emploi au Cercle de la librairie, boulevard Saint-Germain, comme commis expéditionnaire. Puis il entre à la librairie Baillière, spécialisée dans la rédaction médicale. Cette même année, il rejoint le groupe Littérature où il expérimente l’écriture automatique avec Nouvelles Hébrides. En septembre débutent les expériences de sommeil hypnotique chères à Breton où Desnos fait merveille. Parfois trop, on a pu suspecter le génial poète de simuler, le « rêveur éveillé » 100 % pur beurre étant plutôt René Crevel. Qu’importe. De ces exercices bretonnesques naitront les 150 aphorismes de Rrose Sélavy, personnage féminin emprunté au « marchand de sel » (Marcel Duchamp, of course). Aphorisme n° 19 : « Rrose Sélavy voudrait bien savoir si l’amour, cette colle à mouches, rend plus dures les molles couches. » Aphorisme n° 26 : « Rrose Sélavy affichera-t-elle longtemps au cadran des astres le cadastre des ans ? » Eh oui, le surréalisme est en marche…

Groupe surréalisiste à l'oeuvre

 

Desnos sous hypnose improvise les aphorismes de Rrose Sélavy. Il me semble que c’est Queneau, totalement à gauche… Breton, au centre, semble perplexe.

Au 14, les affres d’Eugène Ionesco

ionescoIonesco et sa femme y vivent de 1960 à 1964. Même si l’auteur de Rhinocéros est depuis des années un auteur reconnu, ce n’est pas vraiment la joie rue de Rivoli. Le dramaturge est alcoolique et ne songe qu’au suicide. Pire, il demande des conseils à son ami Cioran. Et de se lamenter : « J’aurais dû rester un petit fonctionnaire modeste, ne s’occupant que de sa femme et de sa fille, j’aurais été infiniment plus heureux ». Ne vous inquiétez pas pour lui. Tout va s’arranger et avec les droits que lui verse Gallimard, il pourra changer d’appartement et s’installer à Montparnasse.

 

RhinocérosRhinocéros est une pièce en trois actes et quatre tableaux, inaugurée au théâtre de l’Odéon le 20 janvier 1960. A droite, c’est Barrault.

Au 28, Joseph Kessel va bientôt s’engager dans l’armée

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Après une enfance niçoise, « Jeff » rejoint en 1914 la maison paternelle du docteur Samuel Kessel, rue de Rivoli. Fin 1916, à dix-huit ans, il s’engage dans l’armée. A 21 ans, toujours militaire, il fait le tour du monde puis, grâce au théâtre et au journalisme, il accède à la notoriété avec L’Equipage, roman publié à 25 ans.

Il écrira environ 80 ouvrages environ et restera un sans-domicile-fixe à l’échelle du monde, privilégiant la vie à l’hôtel.

Grand résistant, le grand monsieur. « Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? » Les paroles sont écrites en 1943 par Maurice Druon et Joseph Kessel, la musique est d’Anna Marly. A la BBC, l’air était sifflé afin qu’il soit perceptible à l’écoute en dépit du brouillage allemand… Le « Lion » fut élu à l’Académie française en 1962 et François Mauriac notera dans son bloc-notes : « Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis ».

Au 39, l’amour fou de Breton pour la Tour Saint-Jacques

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Avec ses 62 m de hauteur, – comptez environ 300 marches -, vous aurez une vue imprenable à 360° sur la capitale, comme le constata Blaise Pascal venu répéter ses expériences du Puy de Dôme sur la pesanteur. André Breton adorait cette tour qu’il considérait comme « le plus grand monument du monde à l’irrévélé ». Il l’évoque notamment dans L’Amour fou (1937) :

amour« J’étais de nouveau près de vous, ma belle vagabonde, et vous me montriez en passant la Tour Saint-Jacques sous son voile pâle d’échafaudages (…)  Vous aviez beau savoir que j’aimais cette tour, je revois encore à ce moment toute une existence violente s’organiser autour d’elle pour nous comprendre, pour contenir l’éperdu dans son galop nuageux autour de nous. »

Au 194, Chateaubriand est content de lui

Entre 1812 et 1814, alors qu’il loue un pied-à-terre au 63, rue des Saints-Pères, Chateaubriand occupe également un appartement au 194 rue de Rivoli. Il applaudit le retour des Bourbons et en mars 1814, publie contre l’empereur déchu un virulent pamphlet qui, selon lui, sert plus le roi (Louis XVIII) « que cent mille hommes ». Toujours aussi modeste, le père du romantisme, que Talleyrand n’appréciait pas particulièrement : « Monsieur de Chateaubriand croit qu’il devient sourd car il n’entend plus parler de lui ».

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C’est marrant, pourquoi me fait-il penser à BHL… ?

 Au 202, le port d’attache de Marguerite Yourcenar

Celle qui s’appelait en fait Cleenewerck de Crayencour (Marguerite Yourcenar est un quasi anagramme) fut une habituée de l’hôtel Saint James et Albany lorsqu’elle délaissait son exil américain dans le Maine et ses vagabondages à travers le monde. Elle n’eut jamais eu d’adresse parisienne et obligeait l’un de ses éditeurs, Plon, à lui servir de banquier. Quant à Gallimard, elle fut sans doute la première et la seule à « convoquer » Gaston Gallimard rue de Rivoli, lui qui avait osé lui donner du « Mademoiselle » au lieu de « Madame ». Comme le note sa biographe Josyane Savigneau, « chez Marguerite, le flacon de vitriol n’est jamais loin de la théière. »

YourcL’auteure de L’Œuvre au noir et des Mémoires d’Hadrien fut la première femme élue membre de l’Académie française. « C’est une victoire de la littérature, écrit Jean d’Ormesson dans l’édition du 7 mars 1980 du Figaro. En faisant honneur à Marguerite Yourcenar, l’Académie française s’est fait honneur à elle-même. » Farceur, d’Ormesson fit remarquer qu’il y aurait désormais deux toilettes à l’Académie. L’une marquée « Messieurs », l’autre marquée « Marguerite Yourcenar ».

Au 210, ce bon géant Tourgueniev

1002894-Ivan_TourguenievDe retour à Paris en 1860, Tourgueniev s’installe au 206 rue de Rivoli où il restera jusqu’en 1863, avec sa fille Pauline. Le doux géant, ami de Théophile Gautier, y écrit Pères et fils, roman mettant en scène de nihilistes russes. Il fut également l’ami de Flaubert, malgré quelques différents comme, notamment, la façon de cuisiner le poulet. Les deux hommes faisaient partie du Groupe des Cinq (Flaubert, Tourgueniev, Edmond de Goncourt, Zola, Alphonse Daudet », dénommés également « les auteurs sifflés » car tous avaient subi des revers au théâtre. Tourgueniev avait trois passions : la cantatrice Pauline Viardot, la chasse et le jeu d’échecs. Il logeait non loin du célèbre Café de la Régence où il officiait en qualité « Chevalier du Fou », du fait de son amour pour cette pièce. Considéré comme un très fort joueur, il se mesura au maître international Wladislaw Maczuski et la partie qu’il gagna contre lui fut publiée dans la revue La Nouvelle Régence.

fouParmi les femmes et hommes de lettres, quelques acharnés des échecs : Boccace – Charles d’Orleans – Rabelais – Cervantes – Mme de Sévigné – Rousseau – Grimm – Goethe – Walter Scott – Pouchkine – Edgar Poe – Musset – Dickens – Baudelaire – Tolstoï – Tourgueniev – Gorki – Raymond Roussel – Tzara – Borges – Zweig – Orwell – Queneau – Beckett – Vian – Arrabal…

Au 206, Tolstoï ne fait que passer

tolstoiEn février 1857, Tolstoï rejoint Tourgueniev à Paris. Il s’installe au 206 rue de Rivoli dans une pension de famille et découvre, grâce à son ami et ainé de onze ans, les « jouissances de l’art ». Les deux hommes sont très proches, mais les divergences littéraires sont nombreuses : pour Tolstoï, par exemple, l’œuvre de Shakespeare est un ramassis de lieux communs, et il faut l’intervention de leurs amis pour éviter un duel.

Pas content, Tolstoï : Paris le navre, la ville est moche, les Parisiens dépravés. « Suis allé l’Hôtel des Invalides. Cette déification d’un malfaiteur est horrible » écrit-il.

En avril, il assiste à l’exécution d’un certain François Richeux devant la prison de la Roquette. Dans ses Confessions, il écrira : « Quand je vis la tête se détacher du corps, écrira-t-il, et, séparément, tomber dans le panier, je compris, non par la raison, mais par tout mon être, qu’aucune théorie sur la rationalité de l’ordre existant et du progrès, ne pouvait justifier un tel acte ». Choqué, Tolstoï quitte la France pour la Suisse. Paris n’est pas pour lui.

Au 228, Modiano en mai 68 à l’hôtel Meurice

1969

En mai 1968, Patrick Modiano est sur les barricades. Non en insurgé mais comme journaliste pour Vogue. Dans cette revue pas vraiment gauchisante, il signe un article ironique sur « les événements » intitulé Un printemps unique. Le jeune écrivain qui vient de publier La Place de l’Étoile, premier roman plein de bruit et de fureur sur l’Occupation, a du mal à prendre au sérieux l’embrasement du Quartier latin : « Je doute, écrit-il, que les dates de notre guerre en dentelles figurent un jour dans l’histoire au même titre que la bataille de Poitiers… »

Le 22 de ce joli mois de mai, Modiano se rend rue de Rivoli pour recevoir le prix Roger Nimier. Séjournent notamment au Meurice le milliardaire américain  J. Paul Getty, persuadé que les émeutiers vont venir l’égorger et qui a rédigé son testament sur le papier à lettres de l’hôtel, Salvador Dali, qui se réjouit des « événements » et, dans la suite 250-252-254, résidente à l’année, la non moins milliardaire  Florence Gould, (surnommée « Madame Racine », car elle distribue allègrement des billets de 50 francs à l’effigie de l’écrivain) – mécène du prix Roger- Nimier, bien décidée à remettre son prix à ce grand jeune homme dont on lui a dit beaucoup de bien. Le palace, qui fut le siège de la Kommandantur et logement de fonction du général von Choltitz, accueille donc le 22 mai 1968 le très jeune lauréat pour La Place de l’Étoile, roman à charge féroce contre l’antisémitisme. Ironie de l’histoire, le jury compte d’anciens écrivains collaborationnistes comme Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau ou Paul Morand.

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Bon à savoir : un remarquable et réjouissant livre est paru sur cette journée très particulière : Le Déjeuner des barricades, de Pauline Dreyfus, chez Grasset.

Au 242, Nobel rédige son testament

C’est à cette adresse que le 27 novembre 1895, un an avant sa mort,,Alfred Nobel rédigea le testament à l’origine de la création des prix Nobel. Profitons-en pour un petit rafraichissement de mémoire : la France compte quinze lauréats du prix Nobel de littérature : Sully Prudhomme (préféré à Tolstoï !), Frédéric Mistral, Romain Rolland, Anatole France, Henri Bergson, Roger Martin du Gard, André Gide, François Mauriac, Albert Camus, Saint-John Perse, Jean-Paul Sartre (« non, j’en veux pas ! »),

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Claude Simon, Gao Xingjian, Le Clézio et enfin, Modiano. (Je verrais bien Echenoz pour le prochain Français …)

 

Et pour finir, en 1885, il y a vraiment du monde rue de Rivoli pour les funérailles de monsieur Hugo…

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Aujourd’hui, bienvenue en « Odéonie », avec Barbara, Adrienne Monnier, Sylvia Beach, Jules Verne, Tintin, Paul Léautaud, Flaubert, Cioran et Lucile Desmoulins.

 

Au 1, Barbara au café de l’Odéon

barbaraAu printemps 1954, à peine revenue de Belgique, Barbara rencontre le chanteur québécois Raymond Lévesque. « Nous fraternisons, écrit-il, et passons nos après-midis au Café de l’Odéon, au Quartier Latin, où le patron nous laisse nous éterniser devant un verre de rouge. »

L’auteur de Quand les hommes vivront d’amour aura une brève aventure avec sa compagne de galère. « Il est magnifique, écrira-t-elle. Malheureusement, il plonge déjà dans l’alcool qui va le tuer. (…) Un soir, il m’offre un large bracelet d’argent serti d’améthystes, bijou de reine que je porterai très longtemps ».

Barbara tourne la page en emportant une chanson du charmant Canadien : Les voyages… / Qui murissent nos cœurs, qui nous ouvrent au bonheur / Mais que c’est beau les voyages… / Et lorsque l’on retourne chez soi / Rien n’est comme autrefois. Elle passera pour la première fois à L’Écluse un mois plus tard, lui s’y produira l’année suivante, régulièrement programmé jusqu’en 1958.

 Au 2, le café Molière

27052016_James_Abbott_McNeill_WhistlerIl fut presque aussi couru que le café Voltaire, situé à l’autre bout de la rue. Ce café littéraire et politique, lieu de rendez-vous des étudiants en droit, (dont le jeune Clémenceau), fut notamment très fréquenté par le peintre Whistler.

 Au 5, Jules Verne à la librairie Monte Christo

Tintin

Vous aimez Jules Verne ? La libraire lui est totalement consacrée. Sur son site, un parallèle amusant et instructif entre Jules Verne et Hergé. Le père de Tintin affirmait n’avoir jamais lu Verne, sauf un titre, qui l’avait déçu. Mon œil, disent de distingués tintinologues, qui nous invitent à comparer Tournesol et Palmyrin Rosette (dans Hector Servadac), Dupont-Dupond et les agents Craig et Fry (dans Les tribulations d’un Chinois en Chine) et relatent mains autres exemples dont celui-ci sur le site http://verne.jules.free.fr/bd/Herge.htm :

Le Secret de la Licorne et Les Enfants du capitaine Grant

« Le roman de Verne commence par une pêche au requin (attrapé par la queue avec un noeud coulant). on lui ouvre le ventre et on y trouve une bouteille. Dans la bouteille 3 parchemins partiellement effacés mais qui se complètent l’un l’autre. Le déchiffrement laisse entendre qu’un naufragé appelle au secours… Il se trouve sur 73° de latitude. On ne connait pas la longitude. On décide de partir à sa recherche (au départ on suppose que le naufrage à eu lieu en Amérique de Sud). Le bateau (le Duncan) part… quand le lendemain, on voit sortir des cabines, à l’étonnement de tous, un certain Paganel, scientifique de son état et pour le moins distrait puisqu’il s’est trompé de bateau (il montrera d’ailleurs de nombreux signes de distraction’ pendant toute l’expédition). Paganel voulait partir à l’Est et le voilà parti à l’ouest ! Et Paganel changera plusieurs fois son interprétation du document ce qui fait qu’il iront toujours plus à l’ouest jusqu’à faire le tour du monde… Finalement, il s’avérera que Paganel s’est trompé du début à la fin dans l’interprétation des parchemins. On finit par trouver Grant presque par hasard alors que tout espoir semble perdu, et tout le monde rentre en Ecosse dans le chateau de Malcom…

    • Recherche du père chez Verne, de l’ancêtre chez Hergé (Chevalier de Hadoque)
    • Plusieurs cryptogrammes partiels (à superposer chez Hergé, en plusieurs langues et incomplet chez Verne)
    • Comparez Paganel et Tournesol, les deux scientifiques passagers clandestins partis à la recherche du trésor
      Remarquez que Paganel cherche son ‘trésor toujours plus à l’ouest ! Ne connaissant que la latitude du naufrage de Grant, il est obligé de faire le tour de la terre d’est en ouest…
    • Le trésor n’est finalement pas où on le cherche. »

 Au 7, la célébrissime Maison des amis des livres d’Adrienne Monnier

Monnier1Adrienne Monnier ouvre sa librairie-bibliothèque de prêt en 1915, une boutique grise comme sa robe qui l’apparente à une « servante des livres ». L’un des premiers visiteurs est Guillaume Apollinaire. Adrienne l’examine avec curiosité : « Je regardai attentivement ce gros homme en uniforme, à la tête en forme de poire, assez Père Ubu, couronnée d’une curieuse petite lanière de cuir. » Paul Fort s’inscrit en décembre 1915. Aragon suit en février 1916, Breton en avril. Fin 1920, Adrienne Monnier compte 580 abonnés. Deux ans plus tard, ils sont plus de mille. Les « clients » oublient parfois de rendre les livres qu’ils empruntent – Simone de Beauvoir par exemple, qui le reconnaitra dans La Force de l’âge.

Durant cinquante ans, de nombreux écrivains fréquentent la Maison des amis des livres : Paul Fort, Valéry, Jules Romains, James Joyce, Aragon, Ezra Pound, Charles Vildrac, Georges Duhamel, Hemingway, Fitzgerald, Léon-Paul Fargue, Gide, Walter Benjamin, Nathalie Sarraute, Breton, Prévert, René Char, qui la compare à « un doux nuage gris teinté de rose »… La librairie cessera ses activités en 1951, Adrienne Monnier se suicidera en 1955, suite à une douloureuse maladie auditive.

Au 12, la non moins célébrissime Shakespeare and Company de Sylvia Beach

beachDans la lignée des Natalie Barney, Gertrude Stein ou Edith Warthon, Sylvie Beach perpétue le délicieux cocktail américain incluant homosexualité sans complexe et amour de la littérature. Ce petit lutin (1,57 m) au menton volontaire ouvre Shakespeare et Company au 8 rue Dupuytren en 1919, avant de s’installer rue de l’Odéon en mai 1921. Le tout jeune Hemingway s’y précipite en juin pour rencontrer « miss Beach » qui le trouve charmant et le surnomme « Mr Awfuly nice ». Centre névralgique de la culture anglo-américaine à Paris, la librairie est fréquentée par la « génération perdue » : Hemingway, Ezra Pound, Scott Fitzgerald …, mais aussi par des lecteurs français, Valery Larbaud, André Gide, Paul Valéry… Les clients peuvent y acheter ou emprunter des livres interdits en Angleterre et aux États-Unis, comme L’Amant de lady Chatterley. « Ambassadrice littéraire des États-Unis en France », Sylvia Beach va se lancer dans une longue aventure : publier (en anglais) Ulysses de Joyce.

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En 1940, Sylvia Beach se distingue en se jouant des Allemands, comme le relate Galtier-Boissière : « Ils décidèrent de saisir le stock de livres américains et français. Comme il y en avait des milliers, ils prévinrent qu’ils reviendraient le lendemain matin avec un camion. Dans la nuit, Sylvia et ses copains mirent les livres en sûreté dans une cave voisine, repeignirent le magasin, installèrent une enseigne d’antiquaire et disposèrent quelques meubles à l’intérieur de la boutique. En arrivant au petit matin, les Allemands cherchèrent en vain la libraire dans la rue ».

ShakShakespeare and Company ferme en décembre 1941 sur ordre des Allemands, Sylvia Beach ayant, dit-on, refusé de vendre le dernier exemplaire de Finnegans Wake à un officier. En 1951, une autre librairie anglophone ouvrira à Paris, sous le nom de Le Mistral, tenue rue de la Bûcherie par l’Américain George Whitman.[…] À la mort de Sylvia Beach, en 1962, Whitman reprendra le nom de Shakespeare and Company.

 Au 10, Thomas Paine invente les USA

paineCet intellectuel anglo-franco-américain proche des Girondins habita l’immeuble de 1797 à 1802. Son Rights of Man (1791) a exercé une grande influence sur les acteurs de la Révolution française. Elu député à l’assemblée nationale en 1792, emprisonné sous la Terreur puis relâché, il restera en France jusqu’en 1802 et qualifiera Bonaparte de « charlatan le plus parfait qui eût jamais existé ». Héros de l’indépendance américaine, il fut l’inventeur… du nom des U.S.A.

 Au 15, Paul Léautaud

paul-leautaud_673392Un demi-siècle avant sa fin de vie à Fontenay-aux-Roses (avec ses 300 chats, 150 chiens, une oie et un singe), Paul Léautaud habita rue de l’Odéon de 1903 à 1905. Le Petit Ami, roman autobiographique écrit en 1903, fit sensation. Léautaud y évoquait son amour pour sa mère, à peine connue. On parla même du prix Goncourt… En 1908, il entre au Mercure de France. Il y restera trente-trois ans. Ses chroniques théâtrales, sous le pseudonyme de Maurice Boissard, seront impitoyables. Son célèbre Journal tenu pendant 63 ans sera édité par le Mercure en 1954. Tenez-vous bien, confinement nécessaire : 6000 pages.

 Au 18, Adrienne et Sylvia

Monnier. BeachSylvia Beach et Adrienne Monnier y habitèrent ensemble, au 5e étage. Elles formaient un couple d’amantes et d’intellectuelles partageant les mêmes projets et vécurent 35 ans ensemble de façon discrète mais sans cacher leur liaison.

 Au 35, le jeune Flaubert

flaubert jeunePas de quoi mettre une plaque sur la façade, il n’y demeura qu’un mois, en juillet 1842, s’étant inscrit sur l’insistance de ses parents à la faculté de Droit. Précoce, le jeune Flaubert : il a reçu un prix à l’âge de quinze ans pour… un essai sur les champignons. Son logement, selon son Dictionnaire des idées reçues ? « Appartement de garçon. Toujours en désordre. — Avec des colifichets de femme traînant çà et là. — Odeur de cigarette. — On doit y trouver des choses extraordinaires. » Lesquelles, Flaubert ne le précise pas. Son Dictionnaire – puis-je me permettre ? – m’a toujours semblé un peu bâclé et pas vraiment rigolo.

Au 21, Charles Laffite

1200px-VentoseDans cet immeuble habitait depuis 1795 le peintre Louis Lafitte. En 1795, il s’installe au 17 rue du Théâtre Français (aujourd’hui 21 rue de l’Odéon), peint en compagnie de Constance-Marie Charpentier qui habite à la même adresse. On lui doit notamment douze dessins (charmants) du Calendrier républicain. (1796). En 1810, il décore la maquette grandeur nature de l’Arc-de-Triomphe sous lequel l’Empereur doit passer lors de son entrée à Paris, le 2 avril.

 

maquette

 

Au 21, également, le bout-en-train roumain Cioran

CioranL’écrivain roumain vécut à cette adresse de nombreuses années jusqu’à sa mort en 1995. Chez Cioran l’idée de la mort est omniprésente et le titre de ses ouvrages donne le ton : Sur les Cimes du désespoir, 1934), Syllogismes de l’amertume (1952), La Tentation d’exister (1956), De l’inconvénient d’être né (1973), Ecartèlement (1979)… Une petite pensée pour la route ? « À vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes ; avec l’âge on a une vision plus complète des choses. »

Au 22, Camille et Lucile Desmoulins

Desmoulins

Cioran savait-il que Camille Desmoulins et sa femme, lorsqu’ils furent arrêtés rue de l’Odéon puis exécutés le 5 avril 1794, habitaient près de chez lui ? Sans doute. Triste destin, Lucile avait 24 ans. Mais, précise Cioran, « sur la vie on ne peut écrire qu’avec une plume trempée dans les larmes ». Olé.

 

 

 

Un petit tour rue du Montparnasse ?

rue

Voici ce que côtoyaient Hugo et Flaubert lorsqu’ils se rendaient chez Sainte-Beuve, rue du Montparnasse.

Au 11, Sainte-Beuve, Adèle et ses Causeries

BeuveRêvant de littérature, l’auteur de Port Royal ne parvint pas aux sommets qu’il visait, malgré les conseils d’un Victor Hugo avec lequel il se brouilla, lui ayant « piqué » son Adèle. Charles-Augustin décida alors d’endosser la tenue de critique littéraire, souvent partiale, ce qui lui vaudra par la suite une grosse colère de Marcel Proust. Le 1er octobre 1849 parait un billet dans le Constitutionnel : « M. Sainte-Beuve s’est chargé, à partir du 1er octobre, de faire tous les lundis un compte rendu d’un ouvrage sérieux qui soit à la fois agréable. » L’engagement sera tenu avec ses Causeries du Lundi et ses Nouveaux Lundis. Le 13 octobre 1869, Sainte-Beuve meurt dans sa petite maison de la rue du Montparnasse entouré de ses amis. « Avec qui causer de littérature maintenant ? » s’interroge Flaubert.

Adèle.fr

La nature avait doté Sainte-Beuve d’un sexe hermaphrodite et, dans ces conditions, pas question de rivaliser en virilité avec le fougueux Hugo. Il avait séduit la pieuse Adèle par sa douceur et un raffinement tout féminin. Adèle ne le surnommait-elle pas Charlotte ?

 

 

Au 19, Pierre Larousse n’aime pas Bonaparte

DictLe Nouveau Dictionnaire de la langue française, ancêtre du Petit Larousse, est publié en 1856, aussitôt condamné par l’Eglise, Larousse n’étant pas tendre avec l’institution. Le forçat des lettres refusera d’avoir des enfants pour ne pas perdre de temps et publiera son grand-œuvre, le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle qui paraîtra par fascicules à partir de 1863. Un monstre : plus de 20 000 pages ! « Donner enfin à la magnifique encyclopédie de Diderot un pendant plus complet et plus grandiose encore, voilà une œuvre qui, achevée, sera pour l’éditeur la fortune, et pour l’auteur la gloire » écrit Victor Hugo.

S’il n’aimait pas l’Eglise, Pierre Larousse n’aimait pas plus Bonaparte. Dans son dictionnaire, il fait mourir le général le jour du coup d’État en 1799 (et ne voulut jamais corriger cette assertion). Bonaparte : « Né à Ajaccio (île de la Corse) le 15 août 1769, mort au château de Saint-Cloud le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).

Au 19, Jacques Lacan

AVT_Jacques-Lacan_2837« Là où ça parle, ça souffre » disait-il. Est-ce que « ça parlait » 19, rue du Montparnasse ? Je ne sais pas. (Et je ne suis pas sûr qu’il ait résidé là, c’est sur Wikipédia, mais nulle part ailleurs).

Au 32, c’est Quinet (de 1840 à 1851)

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La maison d’Edgar Quinet

Qui c’est, Quinet ? Une station de métro ? Un boulevard ? Un apéritif ? Ce remarquable historien, poète, philosophe et homme politique français est connu de nombreux écoliers pour la dictée de son texte Aucune machine ne vous exemptera d’être homme où il met en garde contre une croyance trop naïve envers le progrès. Ce qui ne l’empêcha pas d’être visionnaire dans de nombreux domaines comme les dangers de l’hégémonie prussienne et la réforme de l’enseignement, jetant en 1850 les bases d’un enseignement national, obligatoire et laïque.

dictée
Vous avez remarqué la bouteille de vin sur l’étagère ?

A propos, la dictée commençait ainsi : « Vous croyez, vous espérez que ces machines vous dispenseront d’avoir vous-même une valeur propre, qu’elles vous communiqueront celle qu’elles possèdent. Détrompez-vous ! Rien au monde ne peut vous dispenser d’avoir vous-même une âme, une dignité personnelle, le respect de vous-même, un caractère, une conscience, une parole. » Oups ! Bien vu, Edgar, On devrait la diffuser en boucle sur les réseaux sociaux.

 Et encore au 32, l’historien Augustin Thierry

AugustinCiel ! Deux historiens célèbres au 32. En cherchant bien, peut-être découvrirait-on qu’habitèrent également à ce numéro Michelet, Guizot et Thiers…

Augustin Thierry fut, à 20 ans, le jeune secrétaire de Saint-Simon entre 1814 à 1817 (et même, comme il l’affirme, son « fils adoptif »), avant de devenir un historien d’un genre nouveau, intégrant la notion de couleur locale dans ses ouvrages. Coloriste précis du Moyen Age, devenu aveugle dès l’âge de trente ans, il dut compiler ses sources dans l’obscurité et composer de tête, avant de dicter . Il meurt rue du Montparnasse en 1856.

Au 47, Kiki de Montparnasse

Kiki

Quel cas, Kiki, dirait Boby Lapointe. Née Ernestine Prin, elle fit tourner bien des têtes, avec sa copine Thérèse Treize. Femme libre des années 20 et 30, elle posa nue pour Foujita, Modigliani, Soutine, Man Ray (avec lequel elle vécut pendant huit ans…) Elle chantait, peignait, dansait et animait des soirées de folie, notamment au Cabaret des fleurs, au 47, rue du Montparnasse.

Au 49, Max Leenhardt

Max
Il est libre, Max…

Ce peintre portraitiste français (1853-1941) créa au 49 un atelier célèbre et reste connu pour être le cousin de Frédéric Bazille.

Au 54, Constantin Brancusi

Brancusi1En 1907, Rodin l’invite à travailler à Meudon comme assistant (Rodin jouit alors d’une reconnaissance internationale et près de cinquante assistants travaillent pour lui). Mais son travail ne prolongera pas au-delà d’un mois. « Rien ne pousse à l’ombre des grands arbres », déclare-t-il. Il emménage au 9 rue du Montparnasse, loue un atelier au 54, et se met à pratiquer la taille directe, réalisant notamment les premiers exemplaires du Baiser.

Baiser

Une version du Baiser se trouve au cimetière Montparnasse, sur la tombe d’une certaine Tatiania Rachewskaïa, jeune Russe qui s’est mystérieusement suicidée à Paris, en 1910. Et voilà-t-y pas que les ayants-droits de la demoiselle, un siècle plus tard, attaquent l’Etat français pour récupérer la chose qui vaut dans les 40 millions. Abracadabrantesque, dirait Chirac se souvenant de Rimbaud qui s’était souvenu de Théophile Gautier pour son Coeur volé…

 

Quelque part dans la rue, Françoise Mallet-Joris

C’était en 1951. Françoise Mallet (pas encore Joris), avait tout juste 21 ans. Son premier roman, Le Rempart des Béguines, publié par Julliard trois ans avant Sagan, fit scandale en racontant une histoire d’amour lesbienne entre une jeune fille et la maîtresse de son père. Suivit une longue carrière littéraire et quelques chansons pour Marie-Paule Belle dont elle partagea la vie de 1970 à 1981.

MalletMembre du Prix Femina de 1969 à 1971, élue à l’unanimité en novembre 1971 à l’Académie Goncourt, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, ce fut une femme d’influence dans le monde littéraire, s’attirant la haine de Jean-Edern Hallier qui revendiqua un attentat (perpétré par Jack Thieuloy) contre son domicile en 1975.

 

 

 

Avenue Hoche : de Proust à Modiano, de Claudel à Tintin

Au 2, Robert Proust

51lnjIac0YL._SX195_-192x300À la mort de Proust, en 1922, le chirurgien Robert Proust, frère cadet de Marcel, prend en charge la publication des volumes de La Recherche qui ne sont pas encore parus. Puis il publie les cinq premiers volumes de la Correspondance générale de Marcel Proust. Robert meurt en 1935. C’est dans une des cheminées de l’avenue Hoche que Marthe Proust, sa femme, brûlera lettres et documents de son beau-frère qu’elle détestait.

Quels étaient les sentiments de Marcel Proust vis-à-vis de son « petit » frère ? A-t-il trop pâti de la perte de son royaume d’enfant-roi ? Toujours est-il que Robert, témoin et acteur de son enfance, disparait totalement dans  la Recherche,  alors que l’auteur ne se prive pas d’user des correspondances familiales. Meurtre symbolique ? Ou, selon une hypothèse de Diane de Margerie, forme de protection ? « Car s’il avait été un personnage, écrit-elle, Robert Proust aurait-il subsisté au jeu de massacre qu’est la fiction de son frère ? N’était-ce pas pour préserver Robert que Marcel l’écarte de son théâtre et le fait bénéficier d’une sorte d’aura intouchable, seule relation qui est garantie de toute désillusion ? Ce n’est pas seulement un rival qu’il écarte, mais c’est une vie, toujours présente à ses côtés, qu’il protège de son regard assassin. »

Au 4, Paul Claudel

Claudel en 38Claudel y réside en 1938 et au début de l’année 1939, année dont il juge le mois de septembre « merveilleux ». Peu convaincu du danger représenté par l’Allemagne nazie,  il s’inquiète davantage de l’URSS, cette « infâme canaille communiste ».

On peut lire dans son Journal au 6 juillet 1940 : « La France est délivrée après soixante ans de joug du parti radical et anticatholique (professeurs, avocats, juifs, francs-maçons). Espérance d’être délivré du suffrage universel et du parlementarisme. »

Claudel et Proust se sont souvent rencontrés à la NRF au début des années 20.  Claudel vouait une profonde antipathie à l’homme et à son œuvre. En 1929, il écrit à la princesse Bibesco qu’il s’en sent « séparé en quelque sorte zoologiquement, comme un lézard peut l’être d’une poule ».

Il ne supportait pas non plus Stendhal (« cet idiot de Stendhal », écrit-il), je ne sais pas pourquoi. Pour Proust, c’est plus clair : il lui reprochait d’avoir déchainé « une littérature malpropre qui jadis aurait conduit la NRF en correctionnelle. »

800px-Tombe_de_Paul_Claudel_à_BranguesFranchement, vous l’avez compris, Claudel n’est pas ma tasse de thé. Si vous passez à Brangues, où il est enterré, vous pourrez lire l’épitaphe sur sa tombe : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel.[1]

Au 4 également, Gabriel Hanotaux

imagesHomme politique, ministre, diplomate, il publia de très nombreux divers ouvrages historiques dont le plus important est l’Histoire du cardinal de Richelieu. Il fut élu au fauteuil 29 de l’Académie française, fauteuil qu’occuperont André Siegfried (1944), Henry de Montherlant (1960) et Claude Lévi-Strauss (1973). Attention : ne pas confondre avec Guillaume Hanoteau, l’un des acteurs majeurs du Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre, notamment connu pour sa Tour Eiffel qui tue et son mariage avec Alice Sapritch en 1950.

Au 12, le salon de « Madame Verdurin »

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Dans ce petit hôtel ayant appartenu à Arsène Houssaye, Léontine Cavaillet, égérie d’Anatole France (et « Madame Verdurin » dans la Recherche) tient lors de ses « mercredis » un des salons les plus fréquentés de l’époque. Elle y reçoit notamment en 1896 un jeune homme qui n’a encore rien écrit et qui est (à cette époque) fasciné par Anatole France. Le jeune homme saura se souvenir de ce salon pour les personnages de son oeuvre : Mme Verdurin, Bergotte, Saint-Loup, Gilberte, doivent beaucoup au 12 avenue Hoche.

Au 9, BB et Gainsbourg

bardotC’est au studio Barclay, avenue Hoche, qu’est enregistré en octobre 1967 le 45 T pour lequel Bardot, cuissardes et mini robe de cuir noir, chevauche la célèbre moto chromée. Ambiance garage, avec bidons rouge et blanc. Après la séance, Bardot et Gainsbourg vont diner dans un restaurant montmartrois en compagnie de Gérard Klein et sa femme. Besoin de personne en Harley-Davidson, mais besoin de quelqu’un pour remplir sa vie : l’actrice, un peu perdue sur le plan affectif, souffre de son mariage raté avec Gunter Sachs, son « mari de pacotille ». Sous la table, elle saisit la main de Gainsbourg. « J’avais un besoin viscéral d’être aimée, écrit-elle dans son autobiographie, d’être désirée, d’appartenir corps et âme à un homme que j’admire, que j’aime, que je respecte. […]. Ses yeux rejoignirent les miens et ne les quittèrent plus : nous étions seuls au monde ! Seuls au monde ! Seuls au monde ! »

Au 18, Claudius Jacquand

Cet artiste peintre « académique » resterait peu connu s’il n’avait été qualifié par Baudelaire, lors du Salon de 1845, de peintre de « vingtième qualité ».

Au 34, Anna de Noailles

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C’est dans l’ancien hôtel de Brancovan que grandit la poétesse Anna de Noailles. (Ici peinte par Forain). Au début du siècle, son salon attira des personnalités aussi diverses que Paul Claudel, Colette, Jean Cocteau, Robert de Montesquiou, André Gide, Pierre Loti, Marcel Proust ou Max Jacob.

Son premier recueil, Le Cœur innombrable, paru en 1901, connut un succès éclatant. En 1904, avec notamment Julia Daudet et Judith Gautier, elle crée le prix « Vie Heureuse » qui deviendra en 1922 le prix Femina. Pour Jean Rostand, qui préfaça un recueil de ses  poèmes, elle avait « la sagacité psychologique d’un Marcel Proust, l’âpreté d’un Mirbeau, la cruelle netteté d’un Jules Renard. » C’est lui faire beaucoup d’honneur, honneur qu’elle chérissait au pluriel : « Mme Mathieu de Noailles, écrit l’abbé Munier, aime les approbations (…) Elle voudrait la croix, l’Arc de Triomphe, être Napoléon. C’est l’hypertrophie du moi. Elle est le déchaînement. Elle aurait dû vivre à l’époque alexandrine, byzantine. »

Au 53, le père de Modiano…

ModianoLe 53 avenue Hoche abrita durant la guerre l’un des plus importants bureaux d’achat du Paris collaborationniste, le bureau Italo-Continentale. Le père de Patrick Modiano, selon Un Pedigree, aurait été en contact avec cette officine. Faisait-il partie de ses courtiers occasionnels ? Mystère dans la quête obsessionnelle du père. Dans Rue des boutiques obscures, Patrick Modiano précise l’emplacement de « l’avenue Hoche » : « […] avant la place de l’Étoile, les grandes fenêtres du premier étage de l’hôtel particulier qui avait appartenu à sir Basil Zaharoff… ».

… et le modèle d’un personnage de Tintin

basil4Comme l’indique Modiano, le 53 fut, durant l’entre-deux guerres, la demeure de Sir Basil Zaharoff (1849-1936). Hergé, comme Modiano, aimait « fictionner » le réel. Basil Zaharoff, le plus grand vendeur d’armes de tous les temps, apparait avec sa barbiche, sa gabardine, sa canne et son  chapeau sous un nom à peine déguisé dans L’oreille cassée (1937).

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[1] Il s’agit en fait d’un message « chrétien » inspirée de l’épître de Saint Paul aux Corinthiens : « cette semence que l’on met en terre à l’automne, semble mourir pendant l’hiver, mais germe et revit au printemps ». OK. Mais quelle idée d’écrire ça…

 

Capitale et centrale, reine de la Nouvelle-Athènes, c’est la rue Pigalle !

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Soyons honnêtes, elle avait un peu la gale, cette bonne rue Pigalle. Strip-tease, néons racoleurs, truands, proxénétisme et commissaire Maigret, elle avait oublié qu’elle fut rue Royale quelques siècles plus tôt. Alors, ni une ni deux, une petite retouche et le tableau voit sa cote (re)bondir. Ce n’est plus la rue Pigalle, mais, nuance, la rue Jean-Baptiste Pigalle. Bien joué, la Mairie de Paris : en se plaçant (en 1993) sous le signe du remarquable sculpteur, ami de Voltaire et de Diderot, la rue renoue avec sa splendeur passée. Bienvenue dans une rue qui participa – ô combien – aux fastes culturels de la Nouvelle-Athènes, ce territoire où soufflait l’esprit entre 1820 et la fin du siècle.

Au 1, donc, Jean-Baptiste Pigalle

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Diderot par J.B. Pigalle

Il fut l’ami de Diderot, nous laissant une sculpture de l’écrivain au soir de sa vie, traits fatigués, regard désenchanté. « Il semblait s’être fait une loi rigoureuse de n’imiter que la vérité, écrivit Joubert, telle non seulement que les yeux peuvent la voir, mais telle que les mains pourraient la toucher ». Son Voltaire nu (1776, qui fit scandale pour la « décrépitude » du vieillard) est visible au Louvre. L’œuvre a été léguée par Voltaire à son petit-neveu, qui en fit don à son tour à l’Institut de France en 1807. Elle fut déposée au Louvre en 1962, en échange du retour sous la coupole de l’Institut du mausolée de Mazarin.

Au 8, le marchand de couleurs de Renoir

On a perdu son prénom mais le nom est resté : Mullard, marchand de couleurs du 8 rue Pigalle où Renoir venait se fournir en voisin. Regardons cette Grenouillère de 1869 : c’est fou ce que les tubes de peinture de monsieur Mullard ont pu réaliser…

Grenouillère Renoir

Au 12, les 425 pièces de théâtre d’Eugène Scribe

scribe » Pendant soixante-dix ans, Scribe n’a guère fait de plus long voyage que de la rue Saint-Denis, où il a été élevé, à la rue Pigalle, où il est mort »  écrivit l’un de ses contemporains. L’un des auteurs dramatiques les plus joués du XIXe siècle, en France comme dans le reste du monde, serait totalement oublié si une rue ne portait pas son nom près de l’Opéra. A la fin de sa vie, riche à millions, il se fit construire rue Pigalle son hôtel particulier, y plaça (en 1857) six panneaux peints muraux retraçant sa carrière signés Jules Héreau et y mourut le 20 février 1861. « M. Scribe, écrivit Dumas, a fait la même révolution dans le vaudeville que celle que nous avons faite dans le drame ». Élu à l’Académie en 1834, Scribe vota contre l’admission de Victor Hugo. Pas sympa.

Au 12, et après Scribe, le « plus beau théâtre du monde »

ob_35c5d7_pigalle-theatre-pigalleAu milieu des années 20, l’hôtel de Scribe est démoli pour faire place au Théâtre Pigalle, chef d’œuvre de l’Art Déco. Inauguré en 1929, doté d’une machinerie révolutionnaire, il est aussitôt sacré « plus beau théâtre du monde ».  Dirigé à ses débuts par Antoine, puis par Jouvet, il fait faillite, est vendu en 1948 et remplacé par un infâme garage-parking.

Au 14, la « perversion londonienne » d’Aragon

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Dans les années 30 se trouvait au 14 un cabaret dénommé Fred Payne’s Bar. Malgré les menaces d’excommunion, certains surréalistes (Artaud, Crevel et Leiris en tête) bravaient les interdits d’André Breton et partaient faire la fête après les réunions de la rue Fontaine. Aragon n’était pas le dernier : « Avec Michel Leiris, il n’y a pas si longtemps, j’ai eu un grand goût d’un petit endroit dans le bas de la rue Pigalle, Fred Payne’s, un étroit bar avec trois tables, et son comptoir, qui est perversement londonien. »

Au 18, le (très) jeune Claude Monet

Claude Monet s’installe en 1857 à Paris pour y étudier à l’académie Suisse, (de Charles Suisse, quai Orfèvres), où il fait la connaissance de Pissarro. Il a 20 ans habite au 18, rue Pigalle, un quartier abordable, fréquente la brasserie des Martyrs, lieu de rendez-vous des peintres où sur un coin de table, délaissant ses pinceaux, il dessine des portraits et des caricatures :

claude-monet-jeune-homme-à-la-chevelure-romantique« A cette époque, écrit-il, j’allais à la fameuse brasserie de la rue des Martyrs, qui me fit perdre beaucoup de temps et me fit le plus grand mal. » Photographié par Carjat en 1860, le beau jeune homme de 20 ans fait tourner bien des têtes. Est-ce son incapacité à trouver son chemin d’expression ou un chagrin d’amour qui le pousse à partir ? Il ne restera rue Pigalle que quelques mois et passera deux ans aux Bat’ d’Af’ de l’autre côté de la Méditerranée.

 

Au 20, George Sand et Chopin

Chopin.SandAu fond d’un jardin, à l’ancien 16 rue Pigalle, George Sand loue en 1841 deux pavillons d’été dont un qu’elle sous-loue à Chopin avant d’emménager  avec lui. Dans une lettre à Mme Hanska, Balzac décrit les lieux : « Son petit salon est couleur café au lait et le salon où elle reçoit est plein de vases chinois superbes, plein de fleurs. (…) Il y a un dressoir plein de curiosités, des toiles de Delacroix, son portrait par Calamatta. » Les amants se sont connus en 1836. Le soir de leur rencontre, Chopin confie à son ami Ferdinand Hiller : « Quelle femme antipathique que cette Sand ! Mais est-ce vraiment bien une femme ? Je serais tenté d’en douter ».

Au 21, Degas et « l’âme de la vie ».

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Autoportrait

Il s’y installe début 1882, après s’être fâché avec Caillebote qui lui reproche « de pérorer à la Nouvelle-Athènes au lieu de travailler ». Sa gouvernante  – Sabine Neyt- vient de mourir et il engage Zoé Closier, qui restera auprès de lui jusqu’à la fin. « Un original garçon que ce Degas, écrit l’historien de l’art Jean-Jacques Lévêque, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à un point qu’il craint de perdre la vue mais par cela même un être éminemment sensitif… (…) C’est jusqu’à présent l’homme que j’ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, l’âme de cette vie. »

Au 28, Bonnard, Vuillard et Maurice Denis sont dans un (même) bateau

« Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est vert. Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible ». Ainsi nous fut présenté pour la première fois, sous une forme paradoxale, inoubliable, le fertile concept de la « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». (Relaté par Maurice Denis)

talismanDisciples de Gauguin, les Nabis rêvent de couleurs vives et d’anti-académisme. Club des cinq formé en 1888 à l’Académie Julian, il comprend  Paul Sérusier (dont le tableau Le Talisman est le déclencheur du mouvement), Maurice Denis, Pierre Bonnard, Ker-Xavier Roussel et Paul-Élie Ranson, bientôt rejoints par Édouard Vuillard. Ils se baptisent Nabis (« prophètes » en Hébreu), courant postimpressionniste prônant un retour à l’imaginaire. Le 28 rue Pigalle fut l’épicentre du mouvement. Pierre Bonnard y travailla, partageant l’espace avec Vuillard puis avec Maurice Denis.

Mais il n’y a pas que la couleur dans la vie : début 1891, Bonnard exécute une commande pour France Champagne. La mise en page est révolutionnaire. Seuls la tête et le haut du corps y apparaissent. Bonnard est ravi : « J’ai touché cent francs. Je t’assure que j’étais fier d’avoir ça dans ma poche » déclare-t-il à Toulouse-Lautrec. Un an plus tard, ils seront en concurrence pour le projet d’affiche pour le Moulin Rouge. Lautrec l’emportera.

Au 37, les 80 000 francs de Frank-Will

WillPendant la guerre, cet aquarelliste ami de Gen Paul et peintre réputé « facile » résida au 37, rue Pigalle, là où Benjamin Constant avait son atelier dans les années 1890. En 1926, il avait reçu en héritage la (grosse) somme de 80 000 F qu’il alla déposer en liquide chez le célèbre Manière, 65 rue Caulaincourt, à charge pour le bistrot de prélever sur cette somme le coût des liquides que lui et ses amis consommeraient. En quelques mois, ce fut liquidé.

Au 45, adieu Fréhel

L’immense chanteuse y décède le 3 février 1951, dans ce qui était à l’époque un hôtel de passe.

Quoi de Nouveau, au 49 ?

germain nouveauGermain Nouveau y séjourna en mars 1879. Fin 1873, il a rencontré Rimbaud au café Tabourey et, en mars 1874, ils sont partis ensemble s’installer à Londres. Certains prétendent qu’il aurait contribué à l’écriture des Illuminations. Poète, il l’était assurément et, selon Aragon, « non pas un poète mineur mais un grand poète. Non un épigone de Rimbaud : son égal. » Son poème le plus connu, Les Cathédrales, a parfois des accents rimbaldiens, avec son « bourdonnement de guêpes colossales », sa « rumeur des cloches éblouies » ou ses « vaisseaux délicieux qui voguent vers le jour. »

Au 52, le Grand Duc

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En 1923, le célèbre batteur Louis Mitchell se consacre à sa nouvelle vocation de patron de clubs. En novembre, après avoir gagné une grosse somme aux dés, ouvre son premier club qu’il nomme Chez Mitchell mais qui devient vite Le Grand Duc, temple du jazz qui sera notamment animé par la célébrissime Bricktop. (Bricktop fait une courte apparition dans Zelig, de Woody Allen, qui lui rend également hommage dans Midnight in Paris.)

Au 55,  Juliette Drouet et son Toto

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Victor Hugo rentre d’exil le 25 septembre 1871 pour s’installer (après un séjour à l’Hôtel Byron, rue Laffitte), au 66, rue de La Rochefoucauld. Juliette Drouet emménage aussitôt au 55 rue Pigalle, la maison juste en face, pour être au plus près de son «Toto ».

Au 60, le pauvre pantalon de Baudelaire

BaudelaireLe poète y vécut par intermittence dans un garni, d’octobre 1852 à mai 1854. Perpétuellement endetté, recherché par des créanciers, il écrit à sa mère le 26 décembre 1853 : « …je sais si bien ajuster chemises sous un pantalon et un habit déchiré que le vent traverse ; je sais si adroitement adapter des semelles de paille ou même de papier dans des souliers troués, que je ne sens presque que les douleurs morales. Cependant, il faut avouer, j’en suis venu au point que je n’ose plus faire de mouvements brusques ni même trop marcher de peur de me déchirer davantage ».

Au 62,  l’atelier de Carjat

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Moins connu que Nadar et pourtant. De 1866 à 1869, le 62 accueillit l’atelier de d’Étienne Carjat, photographe-peintre-poète-caricaturiste et homme de théâtre. Essentiellement connu pour les portraits de son ami Baudelaire et de son (pas ami du tout) Rimbaud.

Au 73, le jeune Maurice Ravel

RavelLe 4 novembre 1889, le jeune homme âgé de 14 ans est admis dans la classe préparatoire de piano d’Eugène Anthiome, après avoir interprété un concerto de Chopin. En septembre 1891, il rejoint la classe de piano supérieur et d’harmonie de Charles de Bériot. Faute de récompenses, il en est radié en  1895. Commentaire de Bériot : « Beaucoup de tempérament, mais une tendance à la recherche du gros effet ; a besoin d’être tenu en bride ».

 

Quoi de beau rue des Beaux-Arts ?

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Au 2, la galerie de Pierre Loeb et un certain Ginzburg

En 1926, quittant la rue Bonaparte (n°26), le célèbre galeriste s’installe au 2, rue des Beaux-Arts, exposant les œuvres de Braque, Dufy, Chagall, puis, de 1933 à 1939, de Balthus, Brauner, Kandinsky… En 1941, contraint par les lois anti-juives mises en place par Vichy, Pierre Loeb confie sa galerie à son confrère Georges Aubry et s’exile à Cuba pour protéger sa famille. À la Libération, Aubry se montre peu enclin à rendre son bien à l’ancien propriétaire. Loeb s’ouvre de ses déboires à son ami Picasso… qui règle l’affaire d’un simple coup de fil : « Pierre est revenu, dit-il sèchement à Aubry, il reprend la galerie »Aucun galeriste ne peut se permettre contrarier le maître et Pierre Loeb réintègre ses murs. Durant deux décennies, il y accueillera notamment Giacometti, Antonin Artaud, Dora Maar, Vieira da Silva, Georges Mathieu…

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Photo : Denise Cololomb, prise en 1951 à la galerie Pierre Loeb, avec Viera da Silva, Jacques Germain, Georges Mathieu, Pierre Loeb, Jean-Paul Riopelle et Zao Wou-Ki.

Pierre Loeb faillit exposer un certain Ginzburg, futur Serge Gainsbourg. Comment booster la carrière de Lucien se demande (en 1948) Lise Levitsky, persuadée de l’immense talent de son petit ami qui ne va pas tarder à retrouver la vie civile ? La jeune femme fréquente Florence Loeb, fille de Pierre Loeb.

gainsbourg_portrait_2Grâce à cette introduction, Lise apporte quatre tableaux ginzburiens. Loeb s’intéresse, déclare vouloir rencontrer le jeune homme. C’est en uniforme que Lucien se rend rue des Beaux-Arts un mois plus tard. Loeb lui propose de revenir le voir dans un an avec quarante toiles : il est prêt à l’exposer. Lise cherche un atelier, parvient à sous-louer l’ancien atelier de Kandinsky au pied de Montmartre. Que se passe-t-il ? Peur l’échec, de ne pas être à la hauteur ? Lucien ne donnera pas suite et quittera l’atelier pour retourner chez ses parents.

Huile sur toile de Gainsbourg, portrait de Madame Franckhauser, née Paulette Borée, vers 1951

 

Au 2, La Balance lance la SF

Au 2, rue des Beaux-Arts, en 1952, s’ouvrit une librairie dénommée La Balance, qui prit la suite de La Peau de chagrin. La Balance, tenue par Valérie Schmidt, fut la première librairie de science-fiction en France. Avec l’aide de Philippe Curval, Jacques Sternberg, Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Bergier et Michel Butor, la jeune femme décida de réunir tout ce qui s’approchait de la science-fiction, depuis Voltaire (Micromégas) jusqu’à Jules Verne, en passant par un certain Valerius, empereur romain, qui écrivit sur des soucoupes volantes…

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Boris Vian était là…

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Pour lancer sa librairie, Valérie Schmidt organisa une exposition ayant pour titre Présence du futur. Philippe Curval dénicha un robot de 2,3 m de haut (dénommé Gustave), Queneau un tableau représentant des Martiens qui débarquent. Pour la petite histoire, en 1954, Valérie Schmidt céda le nom de l’exposition à Denoël, pour ce qui devint la célèbre collection sous la direction de Robert Kanters.

 

 

 

Au 3, la galerie Iris Clert

260px-Portrait_d'Iris_ClertEn 1955, Iris Clert ouvre sa galerie dans une ancienne boutique d’abat-jour et d’objets de décoration intérieure. Elle y présente notamment Camille Bryen, Laubiès et Asger Jorn. En 1957, elle rencontre Yves Klein qu’elle expose à plusieurs reprises. En 1958, le jeune peintre encore inconnu lui propose une exposition titrée Le Vide : Il vide totalement la galerie à part une petite vitrine dotée d’une couche de blanc brillant. Pub, buzz, c’est un succès.

Deux ans plus tard, la galeriste expose Le Plein d’Arman, contradiction directe du vide de Klein. Arman emplit la petite galerie à ras bord avec des vieilleries et des ordures, visibles depuis la rue. Les invitations sont envoyées dans des petites boîtes de sardines, avec les mots « Arman – Le Plein – Iris Clert » imprimés sur le dessus de décollage. Pub, buzz, c’est un succès.arman-le-plein-01

Tissant des relations privilégiées avec des critiques comme Claude Rivière, Michel Tapié, Charles Estienne ou Michel Ragon, Iris Clert défendra avec talent les différentes formes de l’abstraction. En 1962, elle transfèrera sa galerie rue du Faubourg-Saint-Honoré.

indexEt qu’est-ce qu’elle dit, Iris, en mai 1968, hein ? Rien de bien étonnant, la connaissant : « Bourgeois bornés, vous vous tromperez donc éternellement ? En matière d’art, vous voulez des valeurs sûres. […] On vous secoue, on vous remue, vous rigolez. Les mêmes œuvres devant lesquelles vous avez ricané, on vous les enrobe de belles phrases, on vous les présente dans de beaux cadres, on vous les augmente odieusement et, enfin, vous marchez. »

 

Au 3 bis, Lucien Genin et son vin rouge

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Vers 1930, le peintre Lucien Genin (1894-1953) y prend un appartement (avec le peintre Elysée Maclet). Selon l’écrivain René Fauchois, Lucien Génin eut deux passions : la peinture et le vin rouge… (vin rouge de qualité qu’il trouvait à quelques pas de là, rue de Seine, chez Fraysse, en compagnie de Doisneau et de Robert Giraud.)

Au 4 bis, à défaut de La Louisiane, l’hôtel de Nice et des Beaux-Arts

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Prévert et Henri Crolla, le guitariste virtuose, en 1955, photo Doisneau

L’Hôtel de Nice et des Beaux-Arts, comme La Louisiane ou le Montana, fut de 1935 à 1950 le refuge des écrivains, peintres, des comédiens. Durant la guerre, il abrita essentiellement la bande de Prévert, avec Henri Crolla, Paul Grimaud, Fabien Loris et Mouloudji. Ce dernier y louait une minuscule chambre sans fenêtre ni vasistas.

5 rue des Beaux-Arts, deux poètes fort différents

À dix ans près, ils auraient pu se croiser dans l’escalier et éviter de se saluer, tant sont distants leurs univers. Romantisme d’un côté, Parnasse de l’autre. Gérard de Nerval habita l’immeuble en 1835 (accueilli par son ami Camille Rogier, avant son emménagement au 3 impasse du Doyenné) et Lecomte de l’Isle en 1845.

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Doux poète que Nerval, schizo avant Arthaud. Le 26 janvier 1855, à 7 heures du matin, on trouva son corps pendu à une grille, rue de la Vieille-Lanterne. « Il  portait encore son chapeau sur la tête, preuve que son agonie avait été douce », précisa son ami Dum

 

Au 7-9, la galerie Claude Bernard

Fondée en 1957, la galerie se spécialise dès ses débuts dans l’art figuratif contemporain, peinture et sculpture. Elle exposera notamment César, Ipousteguy, Bacon, Balthus, Hockney, Mason, Giacometti…

En 2010, c’est un Doisneau inédit et en couleur que l’on découvre rue des Beaux-Arts. En novembre 1960, le photographe avait été envoyé en Amérique par le magazine Fortune. A Palm Springs, dans un reportage kitch et halluciné, il photographia un monde de luxe et d’oisiveté aux antipodes de ses plongées nocturnes dans les bas-fonds parisiens.

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He oui, mais non, ce n’est pas signé Guy Bourdin mais Robert Doisneau…

Au 8, Fantin-Latour et les Vilains bonshommes

En 1868, Fantin-Latour y établit son atelier au rez-de-chaussée. C’est ici qu’il peignit le Coin de table, c’est-à-dire le dîner des « Vilains bonshommes ». Dans cet hommage au Parnasse (qui s’essouffle), on remarque surtout la présence de Verlaine et de Rimbaud qui, en quelques années, vont faire vieillir de cent ans les poètes mineurs qui tiennent la vedette sur le tableau.

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Debout, de gauche à droite : Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard. Assis, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan (qui n’est pas poète mais homme politique). Credo ? Il faut que ce soit beau !  En 1868, ces poètes décident de se retrouver tous les mois autour d’un repas afin de maintenir la cohésion du groupe. La critique qualifia dédaigneusement ces réunions de  « dîners des vilains bonshommes ».

3-Bouquet-of-Roses-Henri-Fantin-LatourHenri Fantin-Latour (1836-1904) passe pour un peintre ennuyeux, car il abusa de fleurs en bouquets, lys du Japon, pivoines à foison, roses de tous les horizons, sans compter les pommes, les poires et autres fruits exposés dans maintes coupes. Curieux, Fantin-Latour : il fut le contemporain et parfois l’ami de Manet, Cézanne, Degas et Renoir, mais j’ai souvent l’impression qu’il vécut cinquante ans plus tôt.

Au 10, Mérimée et Corot

Prosper Mérimée et sa mère s’y installe en avril 1838. L’écrivain y restera neuf ans (il déménagera 18 rue Jacob), avec ses nombreux chats et ses milliers de livres. Dans le même immeuble, à l’étage au-dessous, La Revue des Deux Mondes de François Buloz dans laquelle il fera éditer sa nouvelle Carmen (qui commence par une citation en grec de Palladas ainsi traduite : « Toute femme est amère comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort ». Il faut dire qu’avec  Mérimée, les femmes, ça ne rigole pas : dans presque toutes ses nouvelles, rencontrer une femme, c’est rencontrer la mort.

Fernand-corot-the-painters-grand-nephewEt Corot dans tout ça ? Il aimait beaucoup les femmes mais resta toute sa vie célibataire et c’est donc seul qu’il s’installa rue des Beaux-arts de 1850 à 1853, avant d’opter définitivement pour 58, rue du Faubourg-Poissonnière. Il a cinquante-six ans et les portraits  commencent à remplacer les paysages. Il en exposera très peu, préférant les garder à l’abri des regards et refusera toujours de les vendre.

Portrait de Fernand Corot (en 1863), arrière-petit-neveu du peintre

 

Au 13, l’Hôtel d’Alsace d’Oscar Wilde

 « C’était un hôtel minable ! Sale, laid, un hôtel de deuxième classe, relate l’historien Dominique Vibrac. Il s’appelait l’hôtel d’Alsace, avant ceci, l’hôtel d’Allemagne, débaptisé après que l’empire germanique a annexé la région en 1870…»

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C’est dans cet hôtel, construit en 1828, qu’Oscar Wilde décède le 30 novembre 1900. Il vivait dans les chambres n° 6 et 7 (aujourd’hui réunies en une seule chambre la n°16)  qu’il décrit ainsi à son éditeur : « Cette pauvreté vous brise réellement le cœur : c’est si sale, si totalement déprimant et sans espoir. Je vous prie de faire ce que vous pouvez ».

Sent-il que sa fin est proche ? La légende veut qu’il écrive à nouveau : « Mon papier peint et moi nous livrons un duel à mort. L’un ou l’autre de nous va devoir s’en aller ».

C’est lui qui meurt le premier, « au-dessus de ses moyens », laissant une note impayée de 2 068 francs. Sans rancune, le patron de l’hôtel, Jean Dupoirier, offre cependant une couronne mortuaire portant ces mots « À notre locataire ».

Merveilleux Wilde qui déclara : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres », œuvres dans lesquelles on peut lire : « Les femmes sont des tableaux, les hommes sont des problèmes… »

Désolé, revoilà Gainsbourg

En 1962, l’ancien Hôtel d’Alsace est rénové et devient L’Hôtel. Six ans plus tard, on y voit Serge Gainsbourg et Jane Birkin de retour du tournage de Slogan, à Venise, qui attendent que les travaux de la rue de Verneuil soient terminés.

imagesIls occupent la chambre de Wilde et baignent la petite Kate dans la fontaine du restaurant. Dans Munkey diairies, Birkin évoque le mois de février 1969 : « L’Hôtel, dont le sous-sol était aménagé en salle-à-manger, avec plein de petites alcôves où les gens chics dînaient tard le soir. Il y avait un pick-up et un disc-jockey et Serge a glissé Je t’aime, moi non plus sous l’aiguille de la platine. Les dîneurs ont subitement arrêté de manger, fourchettes et couteaux suspendus dans l’air, et Serge m’a chuchoté, excité, « I think we got a hit record ! ». Le couple séjournera près d’un an dans l’hôtel et Gainsbourg y composera Melody Nelson, paru en 1971.

D’Oscar Wilde à Jorge Luis Borges

Borges en 80

 

Jorge Luis Borges fut un habitué de l’hôtel, sans doute  en souvenir d’Oscar Wilde dont il traduisit, de l’anglais à l’espagnol (et à l’âge de dix ans !), la nouvelle Le Prince heureux. En avril 1978, dans une des chambres, il accepta une interview dans laquelle on apprend notamment deux choses : qu’il aurait commencé à écrire à l’âge de trois ou quatre ans et que le mot jazz vient de l’anglais créole de la Nouvelle Orléans, to jazz signifiant faire l’amour de façon rapide, spasmodique.

 

 

 

Suite de la rue Lepic, où l’on rencontre Louis-Ferdinand Céline dans la maison de Dalida, Courteline et ses steaks trop cuits, Gen Paul, Yves Bonnefoy, Paul Fort et Autant-Lara.

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Louis-Ferdinand Céline, par son « ami » Gen Paul

 

 

 

Au 65, Alexandre-Claude-Louis Lavalley (1862-1927)

Cet artiste habita et exerça son art dans le pavillon C, peignant nus féminins  (après le bain), figures mythologiques ou bibliques. Il resterait peu connu s’il n’avait obtenu en 1881 la 3e médaille, prix de la figure dessinée d’après l’antique pour Faune à la flûte.

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Il fit également du gallo-roman, honnêtement, c’est plutôt tarte.

Au 66, la salle du Grenier jaune

C’était du théâtre, c’était confidentiel, c’était moderne, c’était gratuit, et on accédait à la salle par un escalier de meunier. Ouvert en 1921 dans leur propre maison par les parents de Claude Autant-Lara, le Grenier joua le futuriste Marinetti, le symboliste René Ghil, le pré-surréaliste Pierre Albert-Birot, de même que Michel de Ghelderode, Maïakovski, des textes de Mallarmé, Rimbaud, Aragon… La salle fermera en 1939.

Claude Autant-Lara se souviendra la rue Lepic de son enfance en y situant le lieu de livraison du cochon de la rue Poliveau (Au 45, naturlich, hein, Jambier !).

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Au 68, Paul Fort et Margot-mon-Page

Le (prince des) poète s’y installa (en 1900 et au rez-de-chaussée) en compagnie de la poétesse Marguerite Gillot (c’est elle, Margot-mon-Page). C’est elle également que l’on aperçoit sur le tableau de Marie Laurencin à droite de Picasso.

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Paul Fort n’apprécia pas Montmartre et fut l’un des premiers à amorcer la transhumance artistique de la Butte vers Montparnasse.

Au 72, Félix Ziem

ZiemCe fils d’un hussard hongrois  (d’autres disent un tailleur d’habits) est un peintre français de l’École de Barbizon renommé pour ses marines et ses paysages de Venise et de Constantinople. Rattaché au mouvement orientaliste, il est considéré comme un des précurseurs de l’impressionnisme. Arrivé à Montmartre en 1847, il se fit construire ensuite une maison au 72, rue de l’Empereur (ancienne rue Lepic), sorte de bâtisse romane, montée en briques rouges, avec des verrières. Grand voyageur, Ziem passa néanmoins plus de cinquante ans de sa vie sur la Butte et peignit plus de 10 000 œuvres . Notons que dans sa correspondance avec son frère, Van Gogh fait l’éloge des couleurs de Ziem.

 

Au 72 également, le sculpteur Victor Brauner

Il fit partie, comme Brancusi, Ionesco, Eliade, Istrati ou Cioran, de la communauté d’artistes et d’intellectuels roumains de Paris au siècle dernier. Figure importante et déroutante de la peinture surréaliste, son œuvre et sa personne exercèrent autour de lui rayonnement occulte. Perdit un œil dans des conditions énigmatiques.

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Au 72 également, le poète Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy est décédé en 2016 (à 93 ans) dans son appartement de la rue Lepic qu’il occupait depuis les années 1950. Ce traducteur, critique d’art, professeur au collège de France, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, fut un très grand poète.

« Tout est toujours à remailler du monde. / Le paradis est épars, je le sais, / C’est la tâche terrestre d’en reconnaître / Les fleurs disséminées dans l’herbe pauvre ».

Au 77,  le Moulin de la galette

Peu de lieux parisiens ont été autant représentés. Pour l’extérieur du Moulin, citons notamment les tableaux de : Renoir, Van Gogh, Picasso, Toulouse-Lautrec, Ramon Casas, Kees van Dongen, Utrillo, Gen Paul, Eugène Cicéri, Paul Vogler, Roland Dubuc, Isaac Israël, Charles Menneret, Ludovic Piette, Paul Signac, Santiago Rusinyol, Roger bertin, Elysée Maclet, Paul François Quinsac, Lucien Vieillard, Alphonse Quizet, Bruno Emile Laurent, Albert Tissandier, Jean-Louis Forain, Gustave Maincent, Charles Malle, Gazi le Tatar, Fernand Laval…

moulin-de-la-galette-gen-paul-1929Evidemment, avec Gen Paul, ça chahute toujours un peu…

De nombreux tableaux représentent également l’intérieur et en particulier le bal du Moulin de la galette. J’aime bien celui du peintre catalan Pere Ysern Alié.

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Au 81, le Théâtre du Tertre

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Anciennement « cabaret-moulin du Radet », puis « Sur les Toits de Paris, le cabaret du vrai Montmartre », le Théâtre du Tertre ouvre en 1954, dirigé par l’écrivain Georges Charaire et le metteur en scène Pierre Sonnier, avec le soutien d’Eugène Ionesco qui y expérimente ses pièces. Curiosité : on y vit jouer pour la première fois Brigitte Fontaine en 1961.

 

edtihEn 1983, Claude Lelouch achète le lieu et le rebaptise Ciné 13. Il y tournera certaines scènes de « Edith et Marcel », utilisant notamment le célèbre bar décoré dans le style new-yorkais des années 30 pour projeter ses films en avant-première. L’endroit deviendra ensuite un cinéma de quartier jusqu’en 2003, puis Salomé Lelouch l’achètera et décidera d’en refaire un théâtre : le Théâtre Lepic.

 Au 87, Adolphe Willette

Artiste singulier, foisonnant et contradictoire, il s’illustra dans la peinture, le dessin de presse et publicitaire. Son nom est indissociable  de Pierrot, son double artistique, et de la République de Montmartre dont il fut le premier « président ».

Issu de la tradition picturale du XVIIIe siècle, et en particulier de Fragonard et Watteau (Pierrot est bien le descendant du Gilles de Watteau), il fut l’incarnation de la mélancolie fin de siècle, déclarant notamment : « J’étais bien plus heureux quand j’étais malheureux ».

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Au 89, Georges Courteline

CourtelineTout le monde connait : « L’administration est un lieu où les gens qui arrivent en retard croisent dans l’escalier ceux qui partent en avance. »

Après avoir habité place Émile Goudeau, puis rue d’Orchampt, il s’installe en 1890 (jusqu’en 1903) rue Lepic. La vie avec sa femme est mouvementée, comme le relate Dorgelès dans Quand j’étais montmartrois, évoquant des biftecks trop cuits qu’on se jetait à la figure. « L’alcool tue lentement : on s’en fout, on n’est pas pressé » lui doit-on. Il fréquente donc L’Auberge du Clou (avenue Trudaine) où, chaque jour à heure fixe, devant un « précipité » (mélange de Pernod et d’anisette), il écrit, joue aux cartes, engueule ses partenaires et mesure la bêtise de ses contemporains grâce à son fameux « conomètre ».

Au 92, Eugène Delâtre

92 rue Lepic : c’est la première adresse des quatre successives et dans la même rue d’Eugène Delâtre (1864-1938), graveur, peintre, aquarelliste et imprimeur français. Il initia à l’art du burin de nombreux artistes dont Renoir, Toulouse-Lautrec, Mary Cassatt, Steinlen… Il travailla également avec Pablo Picasso (Le Repas frugal, 1904) dont il imprima en 1911 les quatre eaux-fortes illustrant le Saint Matorel de Max Jacob. Il est également connu pour ses productions sur la butte Montmartre en noir et blanc et en couleurs, témoignages précieux du Montmartre de la fin du XIXe siècle.aEugene-DELATRE-Montmartre-disparait-les-deux-moulins-

Au 96, Gen Paul

Il y naquit mais vécut essentiellement dans une petite maison – 2, avenue Junot -, où il demeura jusqu’à sa mort. Gen Paul est un peintre autodidacte influencé de façon très disparate par ses amis de Montmartre, Vlaminck, Utrillo, Toulouse-Lautrec, van Gogh et, avant eux, par Goya, Vélasquez, le Greco…

Gen paul.1Pour cet artiste issu de la première vague expressionniste française, tout est bon à peindre pourvu qu’il y ait mouvement, c’est-à-dire de la vie. Martyrisant la couleur, il n’hésite pas à grossir, à déformer, à trancher dans les formes, préférant le rythme à la lisibilité.

fnepsa-GEN-PAUL1Il parlait un argot somptueux, faisait jaillir les mots à un rythme célinien, une jactance royale et intarissable. Ami de Marcel Aymé, il fut je t’aime moi non plus avec Céline pour lequel il illustra une édition de Voyage et de Mort à crédit en 1942.

Cette figure de Montmartre est présente dans de nombreux écrits : il est un des personnages du Passe-muraille et de Avenue Junot, nouvelles de Marcel Aymé. Il est au centre de Féerie pour une autre fois (1952), roman de Céline qui le dépeint en peintre-sculpteur cul-de-jatte colérique, obsédé, alcoolique, et jaloux de l’auteur. Gen Paul a par ailleurs joué le rôle d’un invité à la sortie de l’église dans L’Atalante (1934) de Jean Vigo.

 Au 98,  Louis-Ferdinand Céline

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Céline y emménage en 1929 avec la danseuse Elizabeth Craig. Médecin des pauvres, médecin des poux, de la gale, des chaudes-pisses et des véroles, médecin à 5 F qu’il n’ose pas réclamer à ses malades, Louis Destouches y écrit ses deux plus importants romans Voyage au bout de la nuit (1932) et Mort à crédit (1937). Il habite au fond de la cour du 98, un petit appartement sous les toits.

Maison dalidaCet appartement fait partie l’hôtel particulier style 1900 que se disputeront Dalida et Belmondo en 1961, Dalida l’emportant in fine, demeure estimée aujourd’ui à 3 millions d’euros et dont l’entrée se trouve rue d’Orchampt. Donc, pas de doute, le même ciel fut par-dessus le toit (pas si bleu, pas si calme) de Céline et de Dalida. Le bon docteur résidera rue Lepic jusqu’en 1941, puis déménagera au 4, rue Girardon.

Au 98, également Abel Gance

VoyageEn 1932, la parution du Voyage est un coup de tonnerre dans le monde littéraire. Rue Lepic, Louis Destouches a pour voisin de palier un cinéaste très célèbre : Abel Gance. Un soir, le réalisateur évoque avec enthousiasme un chef-d’œuvre qui vient de paraitre chez Denoël, signé d’un certain Louis-Ferdinand Céline. Et le docteur Destouches de répondre en souriant : « Je sais, mon vieux, Céline, c’est moi ».

A noter que Gance, en accord avec Céline, envisagea une adaptation cinématographique dès le mois de novembre. Les éditions Denoël et Steele consentirent alors une cession des droits pour l’Europe moyennant la somme de 300 000f (d’après une lettre adressée à Gance le 4 mars 1933, BnF, Arts du spectacle, 4°COL-36/199). Le projet n’aboutira pas. Faut-il rappeler qu’Abel Gance était juif ?

 

 

 

 

En remontant la rue Lepic avec Pacsin, Dimey, Amélie (Poulain), Degas, Van Gogh et Pierre Dac

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 Au 1, Jules Pascin à l’hôtel Beauséjour

Pacsin« L’homme  le plus libre du monde » disait de lui Mac Orlan. Julius Mordecai Pincas dit Jules Pascin, (anagramme de Pincas) s’installe rue Lepic au cours de l’automne 1907 avec Hermine-Lionette Cartan dite Hermine David, femme peintre de talent. Il y séjournera deux ans, avant de partir aux USA puis de s’installer à Montparnasse. Anarchiste déguisé en dandy, il scandalise par ses tableaux de femmes dénudées et sa vie de débauche. Pacsin disparaitra en 1930, à 45 ans, rongé par l’alcool et le doute sur son œuvre. Il se suicide dans son atelier du 36 boulevard de Clichy en laissant une lettre à Lucy, sa maitresse : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »

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 Au 12, le Lux-bar de Dimey et de Mouloudji

 Bernard Dimey, vous connaissez ? Mais si : Syracuse, pour Salvador.  Ou Mon truc en plumes, pour Zizi Jeanmaire. Grande figure de Montmartre, il était un des habitués du Lux Bar. En attendant de voir Syracuse, vous pouvez voir son portrait et lire quelques vers de lui au Lux-Bar, ex-A la Croix blanche :

« Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles, / Tous ceux qui rue Lepic viennent traîner leurs patins, / Les rigolos du coin, les connards, les terribles / Qui sont déjà chargés à dix heures du matin… / Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,  / et même les Abbesses ils ont jamais vu ça ! / avec dix coups d’rouquin, ils se font leur dimanche,  / Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi ! »

DimeyDans les années 70, Mouloudji habite rue Robert Planquette et fréquente assidument le Lux, dont les faïences 1900 reproduisent le Moulin rouge et la place Blanche, et sur lesquelles on peut reconnaître la première femme de Sacha Guitry, Charlotte Lysès. Pour ma bio de Mouloudji, j’avais interviewé le producteur Michel Célie : « On se retrouvait au Lux, le midi, bien souvent, il y avait Jean Wiener, Bernard Dimey, Prévert, Mouloudji, Caussimon, on rigolait parce que les touristes montaient à Montmartre pour voir des artistes et qu’ils passaient à côté de nous sans nous voir. »

Au 15 : le café des 2 Moulins et Amélie Poulain.

2M« T’as vu, c’est le café d’Amélie Poulain ! » C’est ce qu’on pouvait entendre rue Lepic environ cent fois par jour et dans toutes les langues avant le coronavirus.

 

En 2009, huit ans après le tournage, l’établissement ferme pour trois semaines afin d’effectuer des travaux. « Une Japonaise a presque défailli quand elle est arrivée devant le café en travaux. Elle était en larmes ! » s’amuse le patron de l’époque. (Marc). Depuis, l’engouement ne s’est pas tari : « Aujourd’hui, notre clientèle est composée à 60 % de touristes, qui viennent pour le film ou pour le quartier, et 40 % d’habitués » note le patron en  2016. (Anthony).

56Et Collignon-tête-à-gnions-face-de-fion ? L’épicerie va très bien, merci. Au 56 rue des Trois Frères, l’ancien propriétaire, un certain Ali, vit son affaire décoller à la suite au film et il sortit un CD où on pouvait l’entendre chanter et dresser les louanges de son épicerie.

 

CastellainEn 1910, le futur bistrot d’Amélie s’appelait Castelain, du nom de la bière…

2M.1950Il devint 2 Moulins après la guerre de 39-45

Au 25, La Vache enragée de Pierre Dac

dacCe cabaret perdu dans la nuit des temps vit les débuts en 1919 de Raymond Souplex et Gabriello et, en 1922, de Pierre Dac. (« Si Dieu existe, qu’il le prouve ! Et s’il n’existe pas, qu’il ait le courage de l’avouer… ») Pierre Dac habitera Montmartre (46, avenue Junot) et se verra gratifier, à sa mort, d’un joli petit bout de rue près de son domicile.

Au 50, Degas et Jehan Rictus

En 1877, Edgar Degas (Hilaire Germain Edgar de Gas dit Edgar Degas) voit son bail résilié pour la maison qu’il occupe avenue Frochot et se met en quête d’un nouveau logement. « Je bats le quartier. Où poserai-je ma tête et Sabine (sa bonne). Je ne trouve rien de bien » écrit-il à Halévy. Ce sera finalement un appartement et un atelier rue Lepic, dans lesquels il restera cinq ans, vivant en reclus. A part ses lundis à l’Opéra Garnier, ses quelques dîners chez les Rouart ou chez les Halévy, il vit seul au milieu de ses toiles dont il ne se défait qu’avec difficulté.

degas2C’est l’époque où il délaisse peu à peu l’huile pour le pastel. François Fosca, un critique d’art de l’époque, en avance la raison : ce changement serait dû « à la nature inquiète et scrupuleuse de Degas qui voulait pouvoir retoucher son travail indéfiniment, l’abandonner pour le reprendre ensuite, parfois après des années, sans être entravé par la matière de la peinture à l’huile  qui, tantôt n’était pas encore sèche, ou  tantôt l’était trop. Le pastel lui accordait sur ce point toute la liberté qu’il souhaitait et donnait, en outre à ses oeuvres, une matité qu’il semble avoir beaucoup appréciée. »

Le poète-chansonnier Jehan Rictus habita lui aussi au 50, de 1904 à 1913. L’homme des Soliloques, le poète de de la compassion et de la révolte fut souvent « croqué » par Steinlen comme ci-dessous, où un clochard voit croit discerner face à lui, un Christ, aussi lugubre que lui. (Il s’agit en fait de son reflet dans la vitrine d’un magasin.)

ob_301158_rictus-steinlen-034« Ah! Comm’ t’es pâle…ah! comm’ t’es blanc. / Sais-tu qu’t’as l’air d’un Revenant, / Ou d’un clair de lune en tournée? / T’es maigre et t’es dégingandé, /Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée / Au temps où tu t’ proclamais Roi! / A présent t’es comm’ en farine. / Tu dois t’en aller d’ la poitrine / Ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’ toi ! »

Au 53, Jean-Baptiste Clément et ses cerises

L’auteur du Temps des cerises y a vécu en 1880 juste après l’amnistie et le retour des communards exilés. Il avait combattu sur les barricades pendant la Semaine sanglante, avait fui Paris, avait été condamné à mort par contumace. Mais point de cerises sur la Butte. Il écrivit la  chanson lors d’un voyage vers la Belgique, à Conchy-Saint-Nicaise, en 1866. Or donc, rien à voir avec la Commune.

Au 54, Van Gogh, Théo et les fausses tours de Notre-Dame

Les deux frères habitèrent au 54, au troisième étage, de 1886 à 1888. Il s’agit d’un petit appartement doté d’une minuscule entrée, d’une pièce de séjour de 7 m2, d’une chambre de même taille occupée par Théo, chambre par laquelle il faut passer pour se rendre dans la chambre de Vincent.

Van-Gogh-View-of-Paris-from-Vincents-Room-in-the-Rue-Lepic-1887Contrairement à ce qui est dit habituellement, les deux tours que l’on aperçoit au milieu du tableau peint depuis la fenêtre ne sont pas les tours de Notre-Dame mais seraient, selon le remarquable site autourduperetanguy, les tours de style mauresquo-néo-byzantin du Trocadéro construites par Davioux et Bourdais en 1878 pour l’exposition Universelle.

Au rez-de-chaussée du 54 se tenait la galerie d’Alphonse Portier, un des premiers à soutenir les Impressionnistes, ex-marchand de couleurs ayant exposé Corot et Cézanne.

Au 55 également, Armand Guillaumin

Le peintre Armand Guillaumin, « le moins connu des peintres impressionnistes », résida au 54, au premier étage. Il est par contre connu pour avoir gagné deux fois (durant la même année) à la Loterie nationale, une fois 100 000 francs-or et une autre fois 500 000. Vers la fin des années 1880, il se lia d’amitié avec les frères Van Gogh et l’ami Théo vendra certaines de ses toiles.

 Au 59, Charles Léandre et ses portraits en charge

victoriaEn 1890, le peintre Charles Léandre s’installe au 59, rue Lepic où il louera un atelier et un appartement dans lequel il va demeurer pendant un quart de siècle. Il fut également – comme Daumier, Gill, Traviès, Monnier -, caricaturiste de journaux illustrés (Le Chat noir, La Vie moderne, Le Figaro, Le Rire, le Grand Guignol) et croqua avec gourmandise les grands de son époque (la reine Victoria, Clemenceau, Zola, etc.)

 

Au 64, Jean-Louis Forain

Vers 1910, Forain résida au 64. Essentiellement connu comme caricaturiste et comme ami de Rimbaud (avec lequel il partagea une chambre rue Campagne-première pendant les premiers mois de 1872), il fut également un peintre de talent comme en témoigne son tableau Les Courses.

275px-'The_Horse_Race'_by_Jean-Louis_Forain,_Pushkin_Museum

Hommages :

« Aucun homme sinon Molière ne sut s’élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume. »  (Apollinaire).

« M. Forain est l’un des peintres de la vie moderne les plus incisifs que je connaisse. » (Huysmans)

« Je ne suis d’aucune école. Je travaille dans mon coin. J’admire Degas et Forain. » (Toulouse-Lautrec).

 

Sur ce, à la semaine prochaine avec le haut de la rue Lepic.

 

 

Drôle de rue, cette rue Edouard-Detaille…

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Mais qu’a-t-elle de drôle, cette rue Edouard-Detaille ? Est-ce parce qu’elle hébergea « l’immeuble des humoristes », Alphonse Allais et Tristan Bernard ? Voire un Pierre Loti fardé portant des talons hauts ? Mais avant d’être drôle, elle est insolite. Connaissez-vous son point commun avec l’avenue Victor Hugo et la rue de Richelieu ? Non ? Et bien sachez qu’avec Richelieu et Hugo (ci-dessus), Edouard Detaille fut la seule personnalité à se voir attribuer une rue de Paris de son vivant. Fichtre ! Mais comment ce fait-ce, me direz-vous ? Piston ? Prévarication ?  Mystère de l’année 1892…

Peintre pompier et totalement oublié

Il n’était pas cardinal tout puissant, il n’était pas une légende du siècle, mais il fut considéré comme l’un des chefs de file de la peinture française de la dernière partie du XIXe siècle. D’où sa rue. Il a mystérieusement disparu de la mémoire nationale, ce qui ne choqua pas vraiment le célèbre critique-historien Camille Mauclair qui qualifia son œuvre  de « désolante erreur ».

Le rêve
Le Rêve (1888)

Formé dans l’atelier de Meissonnier, Detaille eut un gros faible pour les scènes militaires. Son tableau le plus célèbre est Le Rêve, acquis par le musée d’Orsay en 1986. Peint en 1888, il représente de jeunes soldats de la IIIe république qui rêvent de grandes victoires et de prendre leur revanche sur « les Prussiens » de la guerre-défaite de 70. Le tableau ci-dessous, réalisé par Basile Lemeunier, montre le peintre en uniforme de sous-lieutenant de réserve.

Detaille

Au 7, le postérieur d’Alphonse Allais

Allais« Le comble de la politesse : s’asseoir sur son derrière et lui demander pardon. » En décembre 1895, tout juste marié, l’humoriste pose le sien 7 rue Edouard-Detaille, troisième étage porte gauche, dans un immeuble construit par le père de Tristan Bernard et que l’on surnommera « l’immeuble des humoristes ». Les tableaux militaires de Detaille l’ont-ils inspiré ? « L’Angleterre, c’est un pays extraordinaire, écrit-il. Tandis qu’en France nous donnons à nos rues des noms de victoires : Wagram, Austerlitz…, là-bas on leur colle des noms de défaites : Trafalgar Square, Waterloo Place. »

CapSon célèbre Captain Cap et ses outrances firent bien rire les Parisiens, proposant notamment dans son programme électoral de prolonger l’avenue Trudaine jusqu’à la place de la Concorde. – Par quel bout ? s’informèrent quelques électeurs. – Par les deux bouts, répondit le Captain. Et, sachant qu’une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites, il proposa également « de prendre l’argent là où il se trouve : chez les pauvres. D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »

Café

Au 9, Tristan Bernard

TristanEn 1892, Myrthil Bernard  (père de Tristan) fit construire sur un terrain vague de la Plaine-Monceau une dizaine d’immeubles qui, dès 1893, furent occupés par toute la famille Bernard : parents, enfants, oncles, cousins. Ce qui fit dire à Tristan Bernard : « Eau, gaz et juifs à tous les étages ». Tristan (de son vrai prénom Paul) était né à Besançon, dans la même rue que Victor Hugo : « Nous sommes nés tous les deux à Besançon, aimait-il rappeler, tous les deux dans la Grand-Rue, lui au 138, moi, plus modestement, au 23. »

 

En 1940, après la défaite et l’occupation de la France, il déclara : « En 1914, on disait « on les aura » eh bien maintenant, on les a. » Arrêté en tant que juif, il est interné au camp de Drancy et confie à qui veut l’entendre : « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Humoriste facétieux, il ajouta une strophe aux Stances à Marquise de Pierre Corneille, ce qui fut plus tard tout à fait du goût de Georges Brassens : « Peut-être que je serai vieille, / Répond Marquise, cependant /J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, /Et je t’emmerde en attendant. »

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Mais oui, c’est prouvé, avant d’être le pornographe du phonographe, Brassens a été jeune…

Grand absent de l’Académie française, Tristan Bernard s’en consola : « Je préfère faire partie de ceux dont on se demande pourquoi ils ne sont pas à l’Académie plutôt que de ceux dont on se demande pourquoi ils y sont. »

Ses mots croisés sont restés célèbres. Citons « arrive souvent au dernier acte », en sept lettres. (Réponse en fin d’article)

Au 11, Pierre Loti

Honnêtement, je ne suis pas certain de la présence de Pierre Loti dans cette auguste rue. Mais le très précieux et sérieux site parisrévolutionnaire.com en fait état. Il s’appelait Julien Viaud et devint Loti en 1872, au cours d’un voyage en Polynésie, surnom signifiant « rose » et qui lui fut donné par des Tahitiennes. Pour la petite histoire, il était le neveu de Jean-Louis Adolphe Viaud, connu pour avoir été l’un des marins abandonnés sur le radeau de la Méduse en 1816. (Jeune mousse, il ne fut pas mangé, comme on le lit souvent, mais mourut des fièvres quelques semaines après le naufrage, à Dakar.)

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Pierre Loti est un homme de très petite taille adorant se travestir, portant des talons hauts parfois montés sur des ressorts, ce qui lui donne une démarche de criquet. Ses galons d’officier (lieutenant de vaisseau) ne l’empêchent pas de se farder de blanc, de teindre ses moustaches et de souligner son regard d’un trait de khôl.

ChocoPoseur, Il figure volontiers sur les vignettes du chocolat Guérin-Boutron ou sur celles de la collection Félix Potin. Sa carrière militaire ne l’empêche pas d’écrire et de devenir un des principaux écrivains de son temps. Le 21 mai 1891, à 42 ans, il est élu à l’Académie française au fauteuil 13, par 18 voix sur 35 votants contre Émile Zola !

A part Anatole France, Loti n’a guère d’amis dans le milieu littéraire. L’anecdote est connue : devant écrire à Victorien Sardou, (également de l’Académie et qu’il détestait), Loti adressa la lettre à « Victorien Sardi, Marlou-le-Roi ». Comme il avait fait suivre sa signature de la mention de son grade, il reçut en réponse une carte libellée en ces termes : « à Monsieur Pierre Loto, capitaine de vessie ».

Notons que Victorien Sardou fut gratifié d’une rue parisienne dans le 16e arr., un an après sa mort (1908). Alors que Loti, que nenni.

La réponse est « notaire ». On  lui attribue souvent  la célèbre définition : « vide les baignoires et remplit les lavabos » (entracte) mais cette dernière est de la célèbre verbicruciste Renée David.

Rectification, my boy : il me semble que la rue Favart fut ainsi dénommée du vivant de Charles-Simon Favart, auteur (dramatique !) de même que la rue Guétry, en honneur du celebrissime compositeur franco-liégeois !