Quelques pas rue Mazarine ?

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Belle rue : ce n’est pas tous les jours que l’on croise Desnos, Manet, Blondin et Champollion dans la même rue. Sans oublier les deux Vernet et le roi de Patagonie.

Édouard Manet, c’est au 60

le buveur d'absintheC’est sans doute lors de sa « bohème élégante » que Manet séjourne rue Mazarine, tout près de l’endroit où il est né, rue Bonaparte. Au début des années 1860, il parcourt Paris pour en saisir « un rien, un profil, un chapeau, en un mot une impression fugitive ».

Le Buveur d’absinthe, sa première soumission au Salon (1859), est refusée en dépit de l’avis favorable de Delacroix. Thomas Couture – son maitre aux Beaux-Arts- condamne l’œuvre en ces termes choisis : « Peint-t-on quelque chose d’aussi laid ? Mon pauvre ami, il n’y a ici qu’un buveur d’absinthe, c’est le peintre qui a produit cette insanité… ». Et toc !

Le petit Mouloudji chez Robert Desnos

Desnos rue MazarineAu 19, Desnos et Youki occupent un vaste appartement et, en 1937, accueillent le petit Mouloudji lorsqu’il n’y a plus de place pour dormir chez Barrault, rue des Grands-Augustins. Le lieu est pour le jeune prolétaire une source d’émerveillement. Dans la salle à manger, un tableau représente une femme nue (Youki) en compagnie d’un lion (tableau signé Foujita, le premier mari d’icelle). La bibliothèque est une sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges (of course).

42-mouloudji-a-14-answeb.gifMouloudji, qui retrouve les voix de la rue de sa petite enfance, s’étonne que l’on puisse « posséder du savoir » et être sensible à ce type de chansons. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôtes et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Moulou croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson … Le 22 février 1944, à dix heures du matin, Robert Desnos sera arrêté à son domicile par les Allemands. Il ne reviendra pas des camps de concentration.

Les litres et ratures d’Antoine Blondin

Blondin au RubensLe rez-de-chaussée du 19 fut longtemps occupé par Le Rubens, café dans lequel, dans l’arrière-salle obscure, travaillait et recevait Antoine Blondin à la fin de sa vie. Jean-Marc Parisis, dépêché par les éditions Quai Voltaire pour lui commander un papier sur le quai du même nom, ne put que constater la triste usure du temps : « Au Rubens, Blondin écluse sa vie, la bégaie. C’est triste, mais rare, les derniers feux d’un phare. Des éclairs de malice et d’émotion sur un océan de torpeur. »

Champollion « tient l’affaire »

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En 1822, il dispose d’un bureau-grenier au numéro 28 et maitrise le syriaque, le chaldéen, le copte, l’hébreu, l’arabe et le persan. Suffisant sans doute pour déchiffrer son premier hiéroglyphe : le mot « Ramsès ». Il se précipite alors à la bibliothèque Mazarine où travaille son frère et s’écrie : « Je tiens l’affaire ! »

S’il avait vécu un peu plus longtemps, Champollion aurait sans doute obtenu que l’obélisque de Louxor soit érigé non pas place de la Concorde mais là où il le souhaitait. Où ? Pile à l’endroit où se trouve aujourd’hui la pyramide du Louvre !

Joseph Vernet : 20 000 lieux sous la mer !

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Il fut comme on le sait un spécialiste des ports de France et de la peinture « maritime ». Est-ce pour cela qu’on le retrouve dans le Nautilus où, écrit Jules Verne, on peut admirer les diverses écoles des maîtres anciens et en particulier « quelques marines de Backuysen et de Vernet » ?

Diderot commenta longuement sept tableaux de Vernet dans un texte connu sous le titre de La Promenade Vernet. Où l’on peut lire : « Quel est celui de vos artistes, me disait mon cicerone, qui eût imaginé de rompre la continuité de cette chaussée rocailleuse par une touffe d’arbres ? — Vernet, peut-être. — À la bonne heure ; mais votre Vernet en aurait-il imaginé l’élégance et le charme ? Aurait-il pu rendre l’effet chaud et piquant de cette lumière qui joue entre leurs troncs et leurs branches ? — Pourquoi non ? — Rendre l’espace immense que votre œil découvre au-delà ? — C’est ce qu’il a fait quelquefois. Vous ne connaissez pas cet homme ; jusqu’où les phénomènes de la nature lui sont familiers… »

Châteaubriant, pour sa part, le glissera dans ses Mémoires : « Deux marines de Vernet, que Louis le Bien−Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. »

sherlock holmes.jpgEnfin, on peut lire, dans l’article de Wikipédia consacré à Joseph Vernet : « Dans la nouvelle intitulée L’interprète grec d’Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes déclare que sa grand-mère « était la sœur de Vernet ». C’est évidemment une erreur : il s’agit d’Horace Vernet, le petit-fils de Joseph, que nous avons eu l’occasion de croiser dans un article sur la Place Clichy. Et qui habita au 28 de la rue. D’ailleurs le voici.

Horace Vernet, c’est au 28, comme Champollion.

la bataille de Friedland, horace vernet.jpgLe petit-fils de Joseph Vernet, peintre des épopées napoléoniennes, « homme d’esprit, caractère aimable, une nature droite, honnête, loyale, vive et sensée », (Sainte-Beuve) fut sévèrement jugé par Charles Baudelaire dans sa critique des salons de 1845 et 1846 : « M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique ».

Vernet, évidemment, n’aima pas Louis XVIII. Qu’il ne se priva pas de croquer dans un style cacateux fort peu napoléonien. (Le porte-coton était un laquais chargé de torcher le royal postérieur).

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Jean Dannet : l’acteur-chansonnier-peintre

Il fut chansonnier (notamment avec Jacques Grello au Théâtre des 2 Ânes), comédien (L’Annonce faite à Marie, La Guerre de Troie n’aura pas lieu) et bien sûr peintre. En 1938, il occupe une modeste chambre au 56 rue Mazarine et peint « tout ce qui tient à la mer et à la vie subaquatique ».

 

Gare de Lyon avec Raymond

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Connaissez-vous le peintre marseillais Raymond Allègre qui vécut au 20 de la rue Mazarine en 1885 ? Que dire ? En 1900, il participe, avec ses panneaux Alger et Cassis, à la décoration du restaurant Le Train bleu de la gare de Lyon.

La Champmeslé se fait larguer

Célèbre interprète de Racine, elle fut également sa maitresse et vécut au 5 rue Mazarine. Mais en 1677, l’auteur de Phèdre s’en sépare pour cause de respectabilité à la cour. La comédienne se console alors dans les bras d’un comte de Clermont-Tonnerre de mauvaise réputation. Aussitôt circule dans la capitale quatre vers fort peu raciniens : « À la plus tendre amour elle était destinée, / Qui prit assez longtemps Racine dans son cœur ; / Mais par un insigne malheur / Un Tonnerre est venu, qui l’a déRacinée. »

Edgar Quinet, ce n’est pas seulement une station de métro

330px-Edgar_Quinet_vers_1860.jpgL’historien-philosophe républicain qui vécut au 4 bis fut sans doute, par son ouvrage L’Enseignement du peuple, un des inspirateurs de Jaurès pour son engagement sur la laïcité et un des plus grands républicains de son temps. Nommé au Collège de France en 1841, il en sera exclu quatre ans plus tard (en même temps que Michelet) après avoir critiqué les Jésuites pour leur rôle néfaste en Europe du Sud. (Pas touche au clergé). Après avoir activement participé à l’avènement de la République en 1848, il est élu député. Mais le coup d’État de 1851 sonne le glas de ses idées et de la chaire qu’il avait retrouvée. (Pas touche au prince-président-futur empereur.) Il reviendra pour défendre Paris en 1870 et ne cessera de défendre l’idée républicaine et le contrat social. Dans L’Esprit nouveau, paru en 1874, il demande que les femmes ne soient plus victimes de la législation du mariage et de l’ignorance, que soit rendue leur dignité aux paysans et aux ouvriers, que cessent les guerres sociales de classes. Cela valait largement un boulevard et une station de métro.

Et le roi, dans tout ça ?

Pièce royaume de PatagonieEn 1981 Jean Raspail sort un livre intitulé Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (éditions Albin Michel), récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Il raconte l’incroyable histoire d’Antoine de Tounens, qui disparaît de Périgueux pendant quatre ans et qui réapparait en 1861 en tant que roi de Patagonie. Le tout nouveau souverain Orélie-Antoine Ier, désigné par les Indiens Mapuches, a promulgué une constitution et battu monnaie à son effigie. Il ne régnera pas longtemps. En janvier 1862, le Chili l’expulse. Il tentera par trois fois de retrouver son trône. En 1867, on le retrouve rue Mazarine, au n° 54, avant qu’il ne retourne en Dordogne. L’actuel prince héritier se nommerait Antoine IV et demeurerait à Tourtoirac.

Le 14e arr. de Patrick Modiano

 

Modiano

 

 

Bon d’accord. Modiano, c’est pas rigolo. Mais c’est tellement beau… Cette semaine, suivons-le dans le quatorzième arrondissement, pour une balade qui se termine vers les boulevard de ceinture. Un quartier où il trouvait refuge à 20 ans dans les petits hôtels de la rue Delambre ou de la rue du Montparnasse. Un quartier « qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement, loin de Paris ».

Cette contrée existe-t-elle encore, se demande l’auteur de L’Herbe des nuits ? « On ne retourne pas souvent dans les quartiers du sud. C’est une zone qui a fini par devenir un paysage imaginaire, au point qu’on s’étonne que des noms comme Tombe-Issoire, Glacière, Montsouris, le château de la Reine Blanche, figurent dans la réalité, en toutes lettres, sur des plans de Paris. »

Le Lutetia, 45, boulevard Raspail

« En juin, mon père et moi, nous nous réconcilions. Je le retrouve souvent dans le hall de l’hôtel Lutetia. » (Un pedigree)

Lutetia.jpgConstruit par le propriétaire du Bon Marché pour y loger sa meilleure clientèle provinciale, le Lutetia fut le premier hôtel Art nouveau à Paris. En juin 1940, il est occupé par l’Abwehr, le service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand. En août 1944, après la Libération, le bâtiment est réquisitionné par le général de Gaulle et accueille les déportés à leur retour des camps de concentration nazis. Si Modiano évoque la piscine Molitor et la piscine Deligny dans son œuvre, il ne mentionne jamais celle du Lutetia, très belle piscine « à vagues artificielles » qu’il aurait pu fréquenter. Piscine privée de l’hôtel avant la guerre, elle devint municipale à la Libération avant de fermer dans les années 1970.

Le Poisson d’or, 24, rue Vavin 

Dans Les Boulevards de ceinture, le père du narrateur suggère doucement : « Peut-être au Poisson d’or, Odéon 90.95… », avant de se faire rabrouer par Murraille.

Le Poisson d’or était durant l’Occupation un restaurant-boîte de nuit proche des standards des Champs-Élysées ou de Pigalle. Il deviendra l’Éléphant blanc puis le Club Saint-Hilaire.

Le Cabaret des Isles et Les Vikings, 31, rue Vavin

« […] le Cabaret des Isles, rue Vavin, où l’on aurait remarqué la présence du couple, occupait le sous-sol des Vikings. » (Fleurs de ruine)

Les Vikings furent créés en 1926 par le Norvégien Carl F. Hem et prêtèrent leur cave au Cabaret des Isles. Les deux établissements mélangeaient donc à la même adresse le froid et le chaud.

L’ancienne gare Montparnasse

« Quand il pleuvait rue d’Odessa ou rue du Départ, je me sentais dans un port breton, sous le crachin. De la gare qui n’était pas encore détruite, s’échappaient des bouffées de Brest ou de Lorient. » (Fleurs de ruine)

accident montparnasse

L’ancienne gare Montparnasse reste célèbre pour l’accident du 22 octobre 1895, quand la locomotive à vapeur du train Granville-Paris pulvérise le heurtoir, traverse les deux murs du bâtiment puis s’écrase en contrebas. Mais c’est sans fracas que, trente ans plus tard, un génie du cinéma tient dans la même gare une petite boutique de jouets et de confiserie : ruiné par la faillite de son studio de cinéma, Georges Méliès n’a pas trouvé d’autre moyen de subsistance.

tour montparnasse.jpg« Je marche dans un quartier maussade que la tour voile de deuil, écrit Modiano dans Fleurs de ruine. » Une tour qui « endeuille le boulevard Edgar-Quinet et les rues avoisinantes ».

La démolition de l’ancienne gare commence en 1965. Fin 1967, Jacques Dutronc chante : « Et sur le boulevard Montparnasse / La gare n’est plus qu’une carcasse / Il est cinq heures / Paris s’éveille. »

Roger la Frite, 57, boulevard du Montparnasse

« Nathalie […] me racontera plus tard que les jours de dèche, mon père ne l’emmenait pas dîner chez Charlot roi des coquillages mais chez Roger la Frite. » (Un pedigree)

frites.jpgVéritable institution, Roger la Frite fit les beaux jours des fauchés en tous genres dans les années 1960 et 1970. « Avec Jean-Luc et ses copains, Truffaut, Rozier, Rivette, on allait souvent chez Roger la Frite, à Montparnasse », se souvient Anna Karina dans Libération. Pour un prix modique, le client était servi ici d’un steak garni d’une montagne de frites et arrosé d’un quart de rouge. Quant à « Charlot roi des coquillages » de la place de Clichy, il a été créé en 1937 par un Marseillais du nom de « Charlot » Lombardo, un ancien de chez Prunier. Dans une ambiance surannée, l’établissement a proposé ses plateaux de fruits de mer jusqu’en 2017 et sa transformation en supermarché. Lequel a néanmoins conservé, selon le souhait de la municipalité, l’auvent rouge en façade.

Le cinéma Montparnasse, 16, rue d’Odessa

 « Un dimanche après-midi, j’étais seul avec Dannie, au bas de la rue d’Odessa. La pluie commençait à tomber et nous nous étions réfugiés dans le hall du cinéma Montparnasse. » (L’Herbe des nuits)

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Sans doute Modiano désigne-t-il le Gaumont Parnasse, 16, rue d’Odessa, qui se trouvait près du café Dupont. En 1964, la place Montparnasse voit surgir de nouvelles salles « d’exclusivités » : le Miramar et le Bretagne. Dans la gare existe encore le Cinéac, une salle aux fauteuils avachis, fréquentée par des voyageurs en instance, des désœuvrés, des lycéens du jeudi. Au programme et en continu : actualités, dessins animés, magazines exotiques. Le Cinéac ferme ses portes le 28 juin 1966, avant que la gare ne soit totalement démolie.

L’Unic Hôtel, 56, rue du Montparnasse

« Dehors, je n’ai pu m’empêcher de les observer derrière la vitre. Et, aujourd’hui, à mesure que j’écris, il me semble que je les observe encore, debout sur le trottoir comme si je n’avais pas changé de place. » (L’Herbe des nuits)

Unic hotelQue reste-t-il de l’affaire Ben Barka, du nom de cet opposant marocain enlevé devant le drugstore du boulevard Saint-Germain en 1965 ? Dans L’Herbe des nuits, Modiano part dans les replis du temps sur les traces d’un « Paris très menaçant, noir et trouble ». L’Unic Hôtel en est l’épicentre. L’établissement (aujourd’hui Unic Renoir) appartenait à Georges Boucheseiche, ancien truand reconverti dans le proxénétisme, qui fut suspecté d’avoir séquestré l’opposant marocain et participé à son meurtre. Dans le roman, il apparaît sous le nom de Georges B., un homme qui « n’est pas un enfant de chœur ». Quant à Ghali Aghamouri, autre figure de la bande de l’Unic Hôtel, ce pourrait être Thami Azemmouri, l’étudiant en histoire qui accompagnait Ben Barka lors de sa disparition.

indexLe choix du personnage de Georges Boucheseiche n’est pas anodin. Et comme souvent chez Modiano, les années 1940 et 1960 se tiennent par la main. Bien avant d’être mêlé au meurtre de Ben Barka, Boucheseiche avait prêté main-forte à la Gestapo française de la rue Lauriston. Et le docteur Lucaszek, un autre personnage de L’Herbe des nuits, fut également en contact avec cette sinistre bande.

La rue Vandamme

Dans Fleur de ruine, le narrateur évoque la rue Vandamme : « Non, je n’avais pas rêvé. La rue Vandamme s’ouvrait sur l’avenue à peu près à cette hauteur, mais ce soir-là, les façades étaient lisses, compactes, sans la moindre échappée. Il fallait bien que je me rende à l’évidence : la rue Vandamme n’existait plus. »

ruie vandamme

Pauvre rue Vandamme ! En 1937, la restructuration de la gare Montparnasse l’amputa d’un bon tiers. Puis, dans les années 1960, la rénovation du quartier Plaisance détruisit sa partie centrale, la plus pittoresque. Ne subsiste aujourd’hui qu’une petite rue reliant la rue de la Gaîté à l’avenue du Maine.

L’atelier de Jansen, 9, rue Froidevaux

« – Si cela vous intéresse, a-t-il dit, je vous montrerai les photos quand elles seront développées. […] J’avais inscrit son numéro de téléphone sur un paquet de cigarettes. D’ailleurs, il était dans le Bottin, nous avait-il précisé. Jansen, 9, rue Froidevaux, Danton 75-21. » (Chien de printemps)

CapaLa rue Froidevaux… Des photos que l’on abandonne sur place avant de disparaître… On pense bien sûr à Robert Capa qui, en 1939, résida 37, rue Froidevaux et quitta précipitamment Paris devant les menaces de guerre. D’autant plus que Modiano fait de Jansen un proche du photographe, avec lequel il aurait « couvert le Tour de France ».

Modiano ne pouvait être que sensible à la rocambolesque histoire de la « valise mexicaine » de Robert Capa, qui, avant de quitter la capitale pour les États-Unis, confia des boîtes contenant près de deux cents rouleaux de pellicules sur la guerre civile espagnole à Csiki Weisz, ami et photographe. La « valise » se volatilise cependant pendant quarante ans, avant de réapparaître miraculeusement au Mexique, en 1979. Au total, quatre mille cinq cents négatifs sont retrouvés, qui retracent les combats de la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939. Quant à Jansen, il partira à son tour au Mexique en juin 1964 pour « ne plus donner signe de vie ».

L’hôtel Savoie, 8, rue Cels

Dans Le Café de la jeunesse perdue, Louki réside à l’hôtel Savoie après avoir habité la rue Fermat, dans ce que Modiano appelle « l’arrière-Montparnasse ». Le personnage de Louki s’inspire d’une personne réelle, une certaine Kaki. Comme dans le roman, elle s’appelait en réalité Jacqueline ; sous l’effet de la drogue, elle sCafé de la jeunesse perdueauta par la fenêtre de son hôtel, rue Cels, un samedi de novembre 1953. On put lire, à la une de France Dimanche : « En se jetant par la fenêtre, “Kaki” a mis fin au roman-type d’une désaxée de Saint-Germain-des-Prés. »

Au carrefour de la rue de la Santé et du boulevard Arago

« Boulevard Arago, je ne détachais pas les yeux du mur sombre et interminable de la prison. C’était là où, jadis, on dressait la guillotine. » (Fleurs de ruine)

Guillotine.jpgEntre 1909 et 1939, les exécutions avaient lieu à l’angle du boulevard Arago et de la rue de la Santé. En juin 1939, les exécutions publiques furent interdites et la guillotine installée dans la cour d’honneur de la prison. Contemplant le mur de la Santé, le narrateur songe-t-il au fantôme qu’il poursuit dans la première partie de son œuvre, ce Louis Pagnon, gestapiste et proche de son père, détenu à la Santé en 1941 avant de rejoindre la rue Lauriston ? Pagnon ne fut pas guillotiné mais fusillé avec Lafont et Bonny au fort de Montrouge, en décembre 1944.

Sur les traces de Roger Gilbert-Lecomte, rue Bardinet

gilbert lecomte.jpg« Combien de fois ai-je suivi cette rue, sans même savoir que Gilbert-Lecomte m’y avait précédé ? » écrit Modiano dans Dora Bruder. S’il évoque ce poète mort à 37 ans, qui habita au 16 bis, c’est parce que sa compagne, Ruth Kronenberg, fut déportée dans le convoi du 11 septembre 1942, une semaine avant Dora Bruder. Et qu’à trente ans de distance, en 1965, Gilbert-Lecomte et Modiano résidèrent dans le même hôtel, square Caulaincourt.

La rue de la Voie-Verte

« Je m’étais souvent demandé pourquoi, en l’espace de quelques années, les lieux où je rencontrais mon père s’étaient peu à peu déplacés des Champs-Élysées vers la porte d’Orléans. Je me rappelle même avoir déployé dans ma chambre d’hôtel de la rue de la Voie-Verte, un plan de Paris. » (Accident nocturne)

rue de la voie verte.jpgLa rue de la Voie-Verte perdit son nom en 1945 pour devenir la rue du Père-Corentin. Le franciscain et patriote assassiné par les nazis en 1944 méritait amplement d’être ainsi honoré mais on ne peut qu’approuver la volonté de Modiano d’évoquer l’ancien nom à la sonorité si musicale.

Jean de L’Herbe des nuits et Jean de L’Horizon, 28, rue de l’Aude

« Je ne suis jamais revenu rue de l’Aude. Sauf dans mes rêves… » (L’Herbe des nuits)

Jean, le narrateur de L’Herbe des nuits, y loue une chambre. C’était déjà l’adresse de Jean Bosmans, le personnage central du précédent roman, L’Horizon. Et Jean est le premier prénom de Patrick Modiano.

Le palais arabe du parc Montsouris

« Le livre de Michel Audiard m’a ému, écrit Modiano, parce qu’en le lisant, j’ai constaté, une fois de plus, que la démarche essentielle d’un écrivain, c’est de partir à la recherche du temps perdu. Audiard nous dit à demi-mots que nous n’aurions jamais dû quitter le parc Montsouris avec ses pelouses qui descendent à pic, le petit train qui le traverse, et le palais arabe qui demeure là, dérisoire, comme le dernier vestige de notre enfance. » (Le Monde, 23 juin 1978, à propos du roman d’Audiart La Nuit, le jour et toutes les autres nuits.

parc Monsouris

Jusqu’en 1991, le parc Montsouris abrita le palais du Bardo, reproduction à échelle réduite de la résidence d’été des beys de Tunis, vestige de l’Exposition universelle de 1867 au Champ-de-Mars. À la fin de l’Exposition, la Ville de Paris acheta la bâtisse et la fit remonter par des ouvriers tunisiens en haut du parc Montsouris. Ce « palais arabe » était classé Monument historique et devait être restauré dans les années 1980 pour accueillir un musée tunisien. Il fut détruit dans un incendie en 1991.

La Cité universitaire, 17, boulevard Jourdan

« Je me suis réfugié dans le quartier du boulevard Kellermann, et je fréquente la Cité universitaire voisine, ses grandes pelouses, ses restaurants, sa cafétéria, son cinéma et ses habitants. Amis marocains, algériens, yougoslaves, cubains, égyptiens, turcs… » (Un pedigree)

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Dans les années 1960, la Cité U achève son déploiement et voit le nombre de ses pavillons passer à dix-sept, le dernier étant la Maison de l’Iran. Dans L’Herbe des nuits, le narrateur s’étonne que Dannie occupe une chambre dans le bâtiment des États-Unis, car elle n’est ni américaine ni étudiante. Le lieu est propice aux infiltrations, aux statuts incertains. Patrick Modiano s’y aventure en 1966, ultime borne de ses dérives vers le sud : « Je fréquentais la Cité universitaire, le pavillon du Maroc, sans être étudiant. C’était une principauté bizarre à la lisière de Paris avec de vrais et de faux étudiants, comme un port franc, surveillé par la police. » C’est dans ses souvenirs de la Cité U qu’il puisera certains éléments de L’Herbe des nuits, évocation discrète de l’affaire Ben Barka.

Dans Fleurs de ruine, le narrateur insiste sur le prodigieux refuge que constitue la Cité U :

« Quand nous en franchissions la frontière – avec nos fausses cartes d’identité –, nous étions à l’abri de tout. »

Le café La Rotonde, 7, place du 25-août-1944

« Nous nous sommes levés et, sans nous serrer la main, nous sommes sortis ensemble du café de La Rotonde. J’ai été surpris de le voir s’éloigner dans son pardessus bleu marine vers le périphérique. » (Accident nocturne)

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Photo Roger Violet

Pour le narrateur d’Accident nocturne, le café La Rotonde marque une frontière. Au-delà, on s’aventure à Montrouge, en pays étranger. Si le père s’éloigne vers de « lointaines banlieues », le fils ne franchit pas la frontière à pied. Il prend le car dans Paris intra-muros pour rentrer au collège. La porte d’Orléans marque également la déchéance du père, qui y donne désormais ses rendez-vous. Adieu les halls du Claridge ou du Grand Hôtel. Les affaires se traitent désormais au milieu des sifflements des percolateurs, en compagnie de forains, d’hommes « au teint rubicond de voyageur de commerce, ou à l’allure chafouine de clercs de notaire provinciaux ».

La porte d’Orléans – limite des quartiers Sud – suinte l’absolue tristesse. On peut lire dans Accident nocturne une phrase aux allures d’excipit : « Le quartier […] m’a soudain paru lugubre, peut-être parce qu’il me rappelait un passé récent : la silhouette de mon père s’éloignant vers Montrouge, on aurait cru à la rencontre d’un peloton d’exécution. »

 

Un peu d’autopromo ?

Certains d’entre vous se sont peut-être procurés mon livre sur Le Paris de Modiano, paru il y a une semaine chez Parigramme, dont le texte de cet article est issu.  L’Express le crédite d’un 18/20 (merci, merci) et écrit : « Quelle balade ! Prenez Paris, scrutez-la à la loupe à travers l’oeuvre et la vie de Patrick Modiano, et vous obtenez ce beau livre passionnant, reflétant à merveille « l’immense jeu de piste spatial et temporel », entamé par le Prix Nobel depuis les premiers jours. »

 

La Place Dauphine, nombril du monde ?

 

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René Kuder, Place Dauphine, 1947

D’après de savants calculs de l’IGN, le centre géographique de Paris serait situé sur la place Dauphine, aux coordonnées 48° 51′ 24″ N, 2° 20′ 32″ E. Fichtre ! La France étant (fut un temps) le centre du monde et Paris le centre culturel de la France, quelle aura planétaire pour cette petite place affublée d’un presque unanime qualificatif : « charmante ». Mais ce ne fut pas toujours l’avis de tout le monde. Frantz Jourdain, par exemple, le pote de Zola et architecte de la Samaritaine, la croque en ces termes : « Les maisons en sont d’une banalité lamentable. Je ne parle pas, bien sûr, des deux pavillons d’entrée, face au Pont-Neuf, qui sont charmants. Mais les autres ! Les connaissez-vous ? Les avez-vous visitées ? Je les connais, moi, ces maisons. Pas d’escalier de service, pas de salle de bains, les water-closets sur le palier, des entresols de deux mètres de haut, des couloirs sans lumière, des cuisines sans air. […] Habiteriez-vous dans ces vieilles pierres ? Habiteriez-vous dans ces taudis ? Mais s’il vous plait d’avoir mon sentiment, je flanquerais tout ça par terre. »

Heureusement, il n’en fut rien et la place est toujours là. Avec son joli bouillon de culture.

Tabarin fait son beurre

place-dauphine-gravure-1662.jpgAu 17e siècle, Tabarin et Mondeur y dressèrent leurs tréteaux, proposant de petites pièces satiriques ou des chansons lestes. Henri IV, dit-on, se mêlait aux badauds incognito pour les écouter. Comme ils vendaient ensuite des baumes aphrodisiaques et des potions opiacées, le Parlement décida de stopper ce lucratif commerce et les chassa en 1634. Qu’importe : Les Œuvres et fantaisies de Tabarin eurent un grand succès, connurent sept éditions et, selon l’éminent historien Gustave Lanson, auraient influencé Molière et La Fontaine.

Nerval regrette l’ile de la Gourdaine

Nerval.jpgDans La Main enchantée, Gérard de Nerval semble regretter l’île si bucolique qui donna naissance à la place Dauphine : « Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est, en triangle, à peu près ce que l’autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine et l’on admira alors le peu de temps qu’il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l’île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l’envahissement de ce terrain, pour les clercs, qui venaient s’y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l’infecte cour du Palais. »

 Les dieux ont soif place Dauphine

les dieux ont soif.jpgDans Les Dieux ont soif, roman d’Anatole France se déroulant durant la Terreur, Évariste Gamelin, jeune peintre membre du Tribunal révolutionnaire, est aimé de la belle Elodie. L’amour ou le pouvoir ? C’est ce qu’il médite lors de leurs promenades amoureuses sur la place Dauphine. Pauvre Anatole France ! Le prix Nobel de littérature 1921 cristallisera à la fin de sa vie toutes les rancœurs des soi-disant modernes. Héritant de son fauteuil, Valéry ne prononça pas son nom dans son discours de réception à l’Académie et l’attelage Breton-Aragon-Soupault-Drieu-Delteil proposa de gifler son cadavre dans un tract annonciateur du surréalisme. « C’est un peu de la servilité humaine qui s’en va » écrivirent-ils aimablement.

Maigret, bien sûr…

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En bordure de la place se tenait Les Trois marches, brasserie fort prisée de ces messieurs de la Police judiciaire. Simenon, dans ses romans, la rebaptisa brasserie Dauphine, d’où notre commissaire un tantinet bourru faisait monter demis et sandwichs pour les interrogatoires serrés qui perduraient toute la nuit. Il y déjeunait souvent, petit salé ou cette crémeuse blanquette de veau que l’on hume dans Un échec de Maigret.

Chardin dans les arbres

chardin-tabagie
Pipes et vases à boire, dit aussi La tabagie, vers 1737

Dans les années 1720, la place Dauphine était une sorte de marché ouvert à tous vents et Chardin, à l’occasion de la procession de la Fête-Dieu, y accrocha aux arbres deux de ses toiles : Le Buffet (également appelée Le Dressoir) et La Raie. Denis Diderot, ami et admirateur, s’émerveilla : « C’est une vigueur de couleurs incroyable, une harmonie générale, un effet piquant et vrai. De belles masses, une magie de faire à désespérer, un rare goût dans l’assortiment et l’ordonnance. On s’arrête devant un Chardin comme d’instinct. Comme un voyageur fatigué de sa route va s’asseoir, sans presque s’en apercevoir, dans l’endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l’ombre et du frais ».

 André Breton et le sexe (féminin) de Paris

Dans La Clé des champs, Breton compare de manière explicite la place Dauphine à un pubis féminin. Il détaille sa « configuration triangulaiPlace Dauphine trianglere, d’ailleurs légèrement curviligne, et […] la fente qui la bissexte en deux espaces boisés ». Pour compléter le tableau, les deux bras de la Seine longeant la place dessinent les « jambes » de Paris.

La jolie place exerçait un emprise sur lui : « Cette place Dauphine, écrit-il en 1928, est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. »

 15 place Dauphine, la fenêtre rouge de Nadja

Nadja.jpgOn retrouve Breton et la place Dauphine dans Nadja. Deux jours après leur rencontre, en 1926, André Breton dine avec la jeune femme à la terrasse de chez Paul (le restaurant a été créé en 1894). Nadja pense qu’il existe sous leurs pieds un souterrain, elle insiste sur la présence d’un vent bleu. En regardant la fenêtre d’une des maisons qui bordent la place, elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. » Prophétie accomplie. Médium, Nadja ? Elle lui aurait prédit : « Tu écriras un livre sur moi. Je t’assure. » Le livre paraitra en 1928, alors que Nadja est enfermée dans un asile de fous, à Lille, où elle décèdera en 1941.

Et le City hôtel, au 29

Le temps d’un éphémère amour, Breton convia Nadja dans une chambre d’hôtel situé au 29 : « De plus, écrit-il, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes. Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas Nadja se montre assez frivole. »

Vidocq, c’est au 12

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En 1837, l’ancien bagnard ex-chef de la police séjourne place Dauphine. Sept ans auparavant, il a publié ses Mémoires, dont on attribue l’écriture aux « teinturiers » (les « nègres » d’aujourd’hui) Louis-François Lhéritier de l’Ain et Emile Morice. Comme chacun sait, Vidocq a inspiré Balzac pour son Vautrin et Hugo pour Jean Valjean. Une quinzaine de films s’inspirent de sa vie, le premier étant Vidocq, 1911, film muet avec Harry Baur.

 

15 place Dauphine, Montand et Signoret…

Montand Signoret place Dauphine

 C’est dans une ancienne librairie que le couple s’installe en 1951, un petit duplex qu’ils surnomment La Roulotte. « L’appartement de la place Dauphine, c’est ce qu’on a eu en premier, déclare Signoret en 1979. Elle représente le départ d’une nouvelle vie à deux. C’est là qu’il y a le piano, qu’on reçoit les copains, qu’on se dispute ». En trente ans de mariage, Simone Signoret n’a jamais préparé qu’un seul plat à Yves Montand, des spaghettis au beurre : « La cuisine, c’est pas son truc ! », avait-il raconté. Heureusement, ils habitaient à côté de Chez Paul, dont les cuisines donnaient sur leur palier.

… et Othon Friesz, le plus impressionniste des Fauves

Othon Friesz http:/www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com

En 1903, Friesz emménage dans un atelier situé au 15, dans lequel il restera jusqu’en octobre 1905. D’abord influencé par les impressionnistes, puis par Vincent van Gogh et Paul Gauguin, il va devenir « fauve », peignant des « excentricités colorées », des « bariolages informes », des « mélanges de cire à bouteille et de plumes de perroquet » en compagnie de Matisse, Marquet, Vlaminck, Manguin…. Fauve ? Apercevant un buste de femme du sculpteur Marque au milieu de la salle, le critique Louis Vauxcelles s’écrie : « C’est Donatello dans la cage aux fauves ! »

Charles Camoin habite au 28

Camoin-Les-Quais-de-Paris-H.jpegCharles

Camoin (1879-1965), qui fut l’élève de Gustave Moreau aux côtés de Georges Rouault, Albert Marquet, Henri Manguin et Henri Matisse, se rattache au mouvement fauviste. En 1914, il expose une soixantaine de toiles à la galerie Druet, toiles qu’il décide de détruire quelques mois plus tard en les coupant en morceaux puis en les jetant à la poubelle, rue Lepic. Les débris atterrissent au Marché aux Puces puis rachetés par le Père Soulier, célèbre marchand de la rue des Martyrs, qui les rassemble et les vend à des collectionneurs avertis, Warnod, Félix Fénéon, Francis Carco ou Gustave Coquiot. Camoin refuse d’en accepter la paternité et s’ensuit un procès qui restera célèbre dans le cadre de la propriété intellectuelle. Le tribunal civil de la Seine statua, le 15 novembre 1927 : « La propriété des morceaux lacérés ne peut faire obstacle à l’exercice par l’auteur de son droit de divulgation. L’acquisition de la propriété ne se limite qu’au support, l’auteur reste maître malgré l’abandon de son œuvre de faire respecter ses droits. »

Albert Marquet ? C’est au 29 !

vue du Pont neuf, Marquet

Alors qu’il habite, jusqu’en 1905, quai des Grands Augustins, Marquet déménage en 1906 avec sa mère dans un petit appartement du 29 place Dauphine. Il aura l’occasion d’y peindre le Pont-Neuf, à trois reprises. Il quittera la place Dauphine début de 1908 pour rejoindre Matisse au 19, quai Saint Michel.

Cinéma, chanson et théâtre

La bicyclette bleueRégine Desforges consacre un long chapitre à la place Dauphine dans Le Paris de mes amours. Et quelques scènes de l’adaptation cinématographique de sa Bicyclette bleue, avec Laeticia Casta et Jean-Claude Brialy, y furent tournées.

Yves Simon, habitant de la place, la mentionne dans sa chanson Nous nous sommes tant aimés (album Macadam). « Les joueurs d’hélicon de la fanfare des Beaux-Arts / Jouaient  » Huit et demi  » sur les grands boulevards.  / A Paris, la Seine était grise et pourtant je t’aimais, / Place Dauphine le soir on se retrouvait. »

partition dutronc.jpg

Comment ne pas terminer par Lanzmann/Ségalen, musique de Dutronc qui ne se décide pas à aller se coucher : « Je suis le dauphin de la place Dauphine / Et la place Blanche a mauvais’ mine… / Les camions sont pleins de lait / Les balayeurs sont pleins d’balais… »

 

Sur ce, bonne journée à tous.

 

Remonter le temps et la rue Monsieur-le Prince

Rue_Monsieur_Le_Prince.jpg

Merveilleuse rue Monsieur-le-Prince. Où l’on croise de grands esprits, de Blaise Pascal à Frédéric Beigbeder (mais si !), en passant par Zola, Rimbaud, Auguste Comte, Saint-Saëns, Paul Léautaud et les pataphysiciens. Sans oublier Woody Allen.

Tous au Polidor

le polidor.jpgC’était, écrit le Crapouillot d’avril 1960, un « restaurant à vingt-deux sous à la Belle Epoque où se retrouvaient philosophes faméliques et poètes peu fortunés ». Parmi ces derniers, citons Germain Nouveau et Richepin. En 1874, le premier écrit au second : « Nous avons pu dépenser peu de ronds grâce à notre reconnaissance de lieux où l’on tortore aussi magnifiquement bon marché que chez Polidor… ». Dix ans plus tard, Louis Ménard, père de la phonétique, déclare trouver le Polidor « plaisant pour l’œuf sur le plat que l’on y absorbe à bon compte ». James Joyce.jpgCitons enfin James Joyce, un habitué, qui habitait tout près au 5 rue Corneille, et qui venait se sustenter d’une toute petite omelette. Bref, on l’a compris, c’était bon, pas cher et surtout fort bien fréquenté depuis… 1845. Rien d’étonnant, donc, à ce que le restaurant devienne le QG du Collège de Pataphysique, où les Boris Vian, Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, François Caradec, Noël Arnaud, etc … tentèrent de trouver des solutions imaginaires à tous les problèmes imaginables.

Les amateurs de littérature argentine (comme Jorge Sinclair) savent bien sûr que le Polidor fait l’ouverture de 62, Maquette à monter, livre de l’écrivain Julio Cortázar, que François Mitterrand naturalisa français en 1981, en même temps que Milan Kundera. Savent-il que Cortázar refusa poliment d’entrer à l’Oulipo ?

Cézanne et moi.jpeg

D’autres, plutôt cinéphiles, évoqueront le tournage au Polidor de Cézanne et moi, film de Danièle Thompson, relatant l’amitié entre Cézanne et Zola. Sans oublier, évidemment Minuit à Paris, de Woody Allen : c’est au Polidor que Gil (interprété par Owen Wilson) rencontre Ernest Hemingway (interprété par Corey Stoll).

Minuit à Paris.jpgPour conclure sur une note résolument littéraire, signalons que de nombreux sites mentionnent que Pierre Benoit aurait cité le restaurant Polidor dans son discours de réception à l’Académie française. Ben non. Je l’ai parcouru deux fois, le discours, je n’ai rien vu.

Enfin, difficile d’évoquer le 41 rue Monsieur-le-Prince et le Polidor sans évoquer Rimbaud. C’est en effet à l’Hôtel d’Orient, situé au-dessus du restaurant, que le jeune homme s’installe en 1872, de retour de Charleville, comme nous l’avons mentionné dans un précédent article. (Quel voyou, ce voyant). Il n’y restera pas très longtemps, car, dès novembre, il emménagera à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine.

La première chambre d’Émile Zola

emile zola à 22 ans, en 1862À 18 ans, élève au lycée Saint-Louis, Émile Zola vit dans une petite chambre du 63 et écrit à Cézanne, ami d’adolescence rencontré en 1852 : « Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j’ai habité à Aix, la demeure de Thiers. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail. » (Notons qu’il s’agit du graveur Benjamin Raspail et non de son père, l’homme politique François Raspail.) Le jeune Zola y restera un an avant de s’installer, pour deux ans, au 241 rue Saint-Jacques. Si Zola n’atteint pas les sommets de Dumas ou de Baudelaire en termes de résidences parisiennes, il est cependant crédité d’une vingtaine d’adresses dans la capitale.

Dégouté, Blaise Pascal !

mémorial.jpgPascal s’installe au 54 (de la rue qui s’appelle alors rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel), par « dégoût du monde ». Il y écrira les Provinciales, « le premier livre de génie qu’on vit en prose », selon Voltaire. Moins de deux mois après son installation survient la mystique nuit de feu du 23 novembre 1654 : il écrit quelques lignes qu’il recopiera sur un morceau de parchemin, ce célèbre Mémorial que l’on découvrira dans la doublure de son pourpoint. Il restera à cette adresse jusqu’au 29 juin 1662, où malade, il sera transporté chez sa sœur au 67, rue du Cardinal-Lemoine.

Métro boulot dodo au Zodiaque

pierre Béarn.jpgMétro boulot dodo ? Ce slogan est tiré d’un poème publié par Seghers en 1951 : « Au déboulé garçon, pointe ton numéro / pour gagner ainsi le salaire / d’un morne jour utilitaire / Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro. » L’auteur ? Le légendaire poète et libraire Pierre Béarn.

En 1934, à trente-deux ans, il achète à Pierre Véry (l’auteur des Disparus de Saint-Agil) sa bouquinerie de la rue Monsieur-le-Prince. « Je devins bouquiniste, le plus merveilleux métier du monde. En 1933, à la veille de la guerre, la boutique étant devenue trop petite (on achète cent livres, on en vend quarante) j’eus l’audace d’acheter, quelques mètres plus loin, au 60, une épicerie de luxe que les rigueurs du temps avaient réduite à la faillite. »

le zodiaque 2.jpgL’épicerie dans laquelle s’installe Pierre Béarn n’est pas anodine : C’est là que la marquise de Pompadour venait faire moudre son cacao. Et c’est là, à l’enseigne du Mortier d’argent, que Balzac achetait ses chandelles et son café. Poète, romancier, fabuliste, journaliste, critique gastronomique et littéraire, rédacteur et éditeur du magazine La Passerelle, Pierre Béarn vivra jusqu’à 102 ans. Patrick Modiano, grand amateur de librairies ésotériques, cite le Zodiaque dans Des Inconnues : « Rue Monsieur-le-Prince, j’ai remarqué une librairie qui s’appelait Le Zodiaque et à la devanture de laquelle il était indiqué : Occultisme, Magie, Ésotérisme – Histoire des religions. »                                                  

L’iconique La Hune

librairie de l'escalierLa célèbre librairie s’installe au 12, rue Monsieur-le-Prince le 15 mai 1944. En passionné de Van Gogh, Bernard Gheerbrant – avec ses amis Pierre Roustang, Jacqueline Lemurier et Nora Mitrani – peint les façades en jaune et l’enseigne en bleu. Il baptise sa galerie-librairie La Hune, le magasin pouvant faire penser à une proue de navire et l’escalier intérieur au mât d’un grand voilier. La première exposition a lieu le 2 décembre 1944 : Aux Indes avec Lanza del Vasto, gouaches de Lou-Albert Lazard. Cinq ans plus tard, Bernard Gheerbrant achètera le droit au bail d’un vieux restaurant – Piaux – entre le Flore et les Deux Magots, où La Hune restera vingt-six ans avant de rejoindre la rue de L’Abbaye, en lieu et place de la non moins iconique librairie Le Divan.

Quand au 12, rue Monsieur-le-Prince, il restera librairie :  L’Escalier, notamment acquise en 1953 par François Maspero.

Avec Auguste, je positive

auguste comteAuguste Comte habita au second étage du 10 rue Monsieur-le-Prince, de 1841 à 1857. Il y recevait sa Clotilde de Vaux (en toute chasteté) et les membres de la Société positiviste (idem) et y rédigea son dernier volume du Cours de philosophie consacré essentiellement à la sociologie.

Après la mort d’Auguste Comte, l’appartement du fondateur du positivisme fut gardé intact par ses fidèles, avec meubles et bibelots. C’est aujourd’hui un musée.

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La belle porte du no 14 

14 rue Monsieur le Prince.jpgDans cet immeuble vécut Camille Saint-Saëns entre 1877 et 1889. Son appartement du 168 rue du Faubourg Saint-Honoré était devenu trop petit et son ami Albert Libon, directeur des Postes, lui indiqua un appartement vacant au 4e étage. À peine installé, Saint-Saëns partit en tournée. Et lorsqu’il revint, il apprit la mort de son ami, qui lui léguait 100 000 francs or afin qu’il compose un requiem à sa mémoire. (Ce sera l’opus 54).

Saint-Saëns croisa sans doute dans l’immeuble le tout jeune Paul Léautaud, qui vécut à cette adresse en 1892, totalement désargenté, dans une chambre de bonne. « Pendant huit ans, écrit-il, j’ai déjeuné et dîné d’un fromage de quatre sous, d’un morceau de pain, d’un verre d’eau, d’un peu de café. La pauvreté, je n’y pensais pas, je n’en ai jamais souffert. » Il deviendra un peu plus riche à la fin de sa vie lors de la parution de son Journal et écrira : « L’argent continue à me tomber. Je ne sais qu’en faire. Je n’ai envie de rien. » Paul Léautaud, dont le monumental journal paraitra au Mercure sur 19 volumes, meurt en 1972. En déclarant : « Maintenant, foutez-moi la paix. »

Autre écrivain célèbre ayant habité l’immeuble : Richard Wright. Petit-fils d’esclave, il a publié en 1940 Native Son, roman qui rencontre un succès fulgurant : trois cent mille exemplaires en quelques semaines. Ce romancier noir que l’on compare à Steinbeck se réfugie en France en 1946, pour échapper à l’anticommunisme maccarthyste.

Peinture au 22

Deux peintres habitèrent au n° 22 : Antonio de La Gandara, jusqu’en 1917, et Yves Brayer, de 1936 jusqu’à sa mort en 1990. Brayer était un collectionneur de couvre-chefs et l’on pouvait admirer chez lui des bicornes de généraux, des bonnets chinois de mandarins, des chapeaux de paille d’Extrême-Orient, des coiffes amérindiennes à poils ou à plumes, des toques royales.

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Yves Brayer

Il possédait par ailleurs un joli patrimoine avec des toiles et aquarelles de Cézanne, Degas, Derain, Duffy, Marie Laurencin, Renoir, Utrillo, Valadon, Vlaminck…

L’enfance difficile de Frédéric Beigbeder

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Le fondateur du Caca’s Club (Club des Analphabètes Cons mais Attachants) croisa certainement le peintre Yves Brayer puisqu’il passa une partie de son enfance au 22 rue Monsieur-le-Prince, comme en témoigne de nombreux passages du livre Un roman français (2009). Dans lequel on lit notamment : « Je suis une forme vide, une vie sans fond. Dans ma chambre d’enfant, rue Monsieur-le-Prince, j’avais punaisé, m’a-t-on dit, une affiche de film sur le mur : Mon nom est personne. Sans doute m’identifiais-je au héros. »

Curiosité :

pierre benoitÀ propos de Pierre Benoit, vous savez sans doute que toutes ses héroïnes portent un prénom commençant par la lettre A. 43 héroïnes, depuis Aurore (Koenigsmark, 1919) jusqu’à Aréthuse (Aréthuse, 1963). Par ordre d’entrée en scène : Aurore, Antinéa, Allegria, Annabel, Antiope, Anne, Athelstane, Agar, Alberte, Apsara, Axelle, Alice, Armide, Armande, Andrée, Aïssé, Adlonne, Ariane, Angelica, Arabella, Armène, Albine, Alzyre, Armance, Aude, Agathe, Algide, Aïno, Argine, Adèle, Aquilina, Alverde, Atalide, Aedona, Azraële, Aydée, Alcyone, Alda, Atsouko, Amparida, Alcmène, Aréthuse.

Si on ajoute à cela que ses romans comportent tous le même nombre de pages et qu’une même phrase revient à la même page dans chaque livre, on peut se demander s’il n’a pas frappé discrètement à la porte de l’Oulipo… Mais qu’on se rassure : pas d’académiciens (me semble-t-il) dans ce club très fermé.

 

 

 

 

 

 

 

Sous le béton, la Bièvre

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                                     Vues de la Bièvre, par Utrillo

Si vous habitiez dans l’ile St Louis il y a 12 000 ans, ce n’est pas la Seine que vous aviez à vos pieds mais… la Bièvre ! Qui empruntait le cours actuel du fleuve en amont de l’ile et rejoignait la Seine au Champ de Mars. Beaucoup, beaucoup plus tard cette charmante rivière prenant sa source près de Guyancourt entrera dans Paris toujours au même endroit (à la Poterne des peupliers), mais ira se jeter dans la Seine au niveau de la gare d’Austerlitz.

parcours de la bièvre[2]

 

 

 

 

Elle fut charmante, la Bièvre, avec ses deux bras, son eau claire, ses méandres dans la Buttes-aux-Cailles, sa petite ile aux Singes, elle deviendra infâme dès le seizième siècle, souillée à jamais par le progrès.

 

 

 

 

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Ancienne entrée de la Bièvre à la Poterne des Peupliers

De Le Petit à Süskind en passant par Huysmans

Comme dirait Boby (Lapointe) ce court cours n’a plus cours dans Paris. Lui qui courait dans la capitale en traversant les 14e, 13e et 5e arrondissements fut définitivement recouvert d’une chappe de béton en 1912. Hé oui, ça puait. Dédiée sans vergogne aux sales industries de la ville (teintures, tanneries…) elle devint un cloaque.

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Dans sa Chronique Scandaleuse, en 1668, Claude Le Petit écrit : « Est-ce de la boue ou de l’eau ? / Est-ce de la suie ou de l’encre ? / Quoi ! c’est le seigneur Gobelin ? / Qu’il est sale et qu’il est vilain ! (…) Pour moi, n’en déplaise à sa bière, / Je ne puis estimer ses eaux, / Ni prendre pour une rivière / Un pot de chambre de pourceaux ! »

huysmansDeux siècles plus tard Huysmans n’est pas plus tendre : « Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de pellicules. »

Dans Le Parfum, Patrick Süskind décrit l’enfer où est abandonné le petit Jean-Baptiste Grenouille, à la tannerie Grimal, aux odeurs nauséabondes. Grâce à cette expérience, il découvrira qu’il est doté d’un nez très fin et, bientôt, il reconnaitra toutes les odeurs dans la plus grande réserve du monde : la ville de Paris.

Rabelais, Ronsard, Rousseau, Musset, Rétif de la Bretonne, Hugo, Huysmans, Süskind : nombreux sont les écrivains à avoir évoqué cette rivière. Certains pour célébrer ses paysages bucoliques en amont, d’autres – comme Georges Cain dans ses Nouvelles promenades de Paris, pour fustiger son état de putréfaction :

nouvelles promenades dans paris« La malheureuse rivière, qui depuis son entrée à Paris n’a cessé d’être condamnée aux plus répugnantes besognes, est hideuse à voir. Teinte de tous les tons, jaune, verte, rouge, elle charrie d’immondes détritus traquée, asservie, exploitée sans trêve par tous les corroyeurs, les teinturiers, les mégissiers, les peaussiers qui depuis des siècles peuplent ce quartier, la Bièvre a successivement actionné de lourdes roues, lavé des peaux sanglantes, nettoyé d’écœurants résidus tous les acides, toutes les scories, toutes les écumes de la cuisine chimique qui s’élabore dans ces usines, sont venus s’y déverser et la rivière déshonorée s’engloutit dans cette ruelle des Gobelins sous une entrée de voûte sombre, coupée de barreaux de fer. »

Le Pont aux Tripes

Deux ponts permettaient de traverser la Bièvre. Le plus célèbre est le Pont aux-Tripes, situé entre la rue Censier et la rue du Fer à Moulin. La présence de ce pont est signalée sur les plans de Paris en 1760 et 1771. Son nom provenait de la proximité d’une boucherie vendant des tripes, appelée la boucherie d’Enfer. (Attestée par les minutes et répertoires du notaire Claude LE VASSEUR, 6 juillet 1599 – 23 décembre 1645). Le second est le pont aux Biches, qui était situé dans le prolongement de l’ancienne rue du Pont aux Biches.

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L’Ile aux Singes

A la place du square René Le Gall, à l’époque où la Bièvre n’était pas encore couverte, existait une île entre les deux bras de la rivière, ile sur laquelle vivaient les singes des bateleurs venus divertir les ouvriers de la Manufacture des Gobelins. (Le nom pourrait également provenir du petit nom argotique donné aux patrons des lieux par les ouvriers des tanneries). L’ile abritait des guinguettes et des brasseries tenues par des ouvriers allemands de la manufacture des Gobelins. Le square fut aménagé par l’architecte Jean-Charles Moreux qui créa une allée bordée de peupliers (puis de charmes par la suite), faisant référence au passage de la Bièvre. Agrandi en 1933 puis en 1981, le square reçut ultérieurement un ruisseau artificiel rappelant le lit de l’ancienne rivière.ile aux singes

Mai 68, sous les pavés la Bièvre

Dans le Baptême de l’ombre, Christian Charrière relate la découverte de la mythique Bièvre par les étudiants de la Sorbonne, soucieux de se réfugier dans les caves pour échapper aux forces de l’ordre. Après avoir emprunté diverses galeries, ils découvrirent une porte derrière laquelle soufflait un petit vent frais bienvenindex.jpgu. Quelques instants plus tard, ils arrivèrent sur la berge d’une vaste rivière captive dont ils n’apprirent le nom qu’en remontant à la surface : la Bièvre ! Sauf que. Ce n’était pas la Bièvre qu’ils avaient découverte, mais le collecteur souterrain de la rive gauche.

Les légendes de la Bièvre

Le Dragon et l’évêque

L'éveque Marcel.jpgAu IVe siècle, un terrible dragon importunait les riverains de la Bièvre, de Guyancourt à Paris. Heureusement, l’évêque Marcel terrassa le monstre en le frappant de trois coups de crosse. (D’autres sources bien informées font état d’un seul coup de crosse. Qui croire ?) Dompté, le dragon avait dû choisir entre « rester dans le désert ou de se cacher dans l’eau », comme l’écrit Venance Fortunat, poète liturgique du VIe siècle. Le dragon aurait choisi la Bièvre, ce qui fait qu’en collant votre oreille sur le pavé de la rue de Bièvre (au 22 par exemple, où habita François Mitterrand), vous pourrez parfois l’entendre gémir. Quant à l’évêque sauroctone (« tueurs de lézards », il fut canonisé pour ce geste de bravoure.

 L’eau magique

manufacture des gobelins

La manufacture des Gobelins (créée en avril 1601 sous l’impulsion d’Henri IV) aurait entretenu dans ses caves une armée d’ivrognes chargés de pisser à rythme soutenu dans la rivière, ce qui conférait à son eau des propriétés magiques, comme guérir instantanément de la chaude-pisse ou protéger à jamais de la foudre. (Ce qui fut magique, ce fut la vitesse à laquelle ce charmant cours d’eau devint, grâce à elle, un égout à ciel ouvert).

 La bergère d’Ivry

 On pourrait également croiser le fantôme d’Aimée Millot, la « bergère d’Ivry », assassinée par un pauvre diable à moitié fou nommé Honoré Ulbach. C’est derrière les palissades de la rue Croulebarbe, que se déroula, le 25 mai 1827, ce crime passionnel qui passionna Paris.

bergère d'ivry« Les arbres de la rue Croulebarbe sont abattus, » écrit Georges Cain. (…), la Bièvre coule sous terre, les herbages où paissaient les chèvres de la bergère d’Ivry sont remplacés par des couches de mâchefer qui forment sous le pied une boue fétide et noire ; seul, un souvenir subsiste de ce décor dramatique : une ancienne folie du XVIIIe siècle, construite, en 1762, par un financier, Le Prêtre de Neufbourg. Lamentable, crevassée, ouverte aux pluies du ciel, elle achève de s’effondrer au bout de la rue Croulebarbe, à l’angle du boulevard d’Italie. »

Il s’agissait de l’hôtel des Bergères (également dénommé hôtel Le Prêtre Neufbourg), qu’habita notamment Robespierre, et qui fut rasé dans les années 30.

Bibi-la-purée

Parmi les légendes circulant dans le quartier, comment ne pas évoquer le fantôme des ouvriers qui découpaient la rivière gelée dans le quartier de la Glacière… ou celui de Bibi la Purée, le pote-clochard de Verlaine, familier de Mouffetard, que Raoul Ponchon croque en ces termes : (…) « Qui étais-tu ? D’où venais-tu ?  / Espèce de Bibi têtu, / Entre le vice et la vertu. / Paresseux jusqu’au délire / Et maigre au point qu’on pouvait lire / Toutes les cordes de ta lyre ! / Que le Seigneur et Notre-Dame / Prennent pitié de ta pauvre âme / Ta pauvre loque et chbibi-la-puree-picassoiffe d’âme ! »

Paul Fort le cite dans son poème « L’Enterrement de Verlaine », comme compagnon fidèle et garde du corps du poète ! Poème que Brassens enregistrera un demi-siècle plus tard.

Et Picasso fit son portrait. Chapeau, Monseigneur !

 

 

 

Revivre ?

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Cette étonnante rivière fut bien sûr photographiée par les plus grands : Marville, Eugène Atget, Nadar et Robert Doisneau. Elle fait aujourd’hui l’objet de mille attentions, comme en témoigne le remarquable livre d’Adrien Gombeaud, Un été sur la Bièvre qui se termine sur un vœu : revoir la Bièvre à ciel ouvert dans Paris. A lire également  : Sur les traces de la Bièvre parisienne, chez Parigramme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mal-aimée, la Place Clichy ? Allons donc…

 

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Merci, Tardi

C’est vrai, la place Clichy ne sait pas trop où elle habite. (Ni comment elle s’appelle : Clichy ou de Clichy ?) A la jonction de quatre arrondissements (les 8e, 9e, 17e et 18e), elle hésite. Montmartroise ou Nouvelle Athènes ? Elle n’en sait rien. Mais ce qu’elle sait, c’est qu’elle mérite mieux que le regard indifférent que l’on pose trop souvent sur elle. Peintres, écrivains, cinéastes, chanteurs, ils furent nombreux à lui rendre visite.

La place Clichy résiste aux Russes

bas relief.JPGJetons un coup d’œil sur le bas-relief qui orne le socle de la statue centrale de la place. Ne représenterait-il pas le général Moncey, en s’inspirant du tableau d’Horace Vernet ?

-Horace_Vernet_-_La_Barrière_de_Clichy.jpgMais oui. Souvenons-nous : Napoléon était cuit, pris en tenaille à l’Est et au Sud, incapable d’empêcher la coalition européenne d’occuper Paris. Curieux moment : alors que les armées ennemies s’étaient emparé de Belleville, Pantin, Charenton et les Buttes Chaumont, les Parisiens ne se rendaient compte de rien. La fête battait son plein et les cafés débordaient de clients. Il leur faudra voir, effarés, des flots de paysans fuyant se réfugier dans la capitale pour commencer à s’inquiéter. Alors que les troupes russes se préparaient à fondre sur Paris, le général Moncey décida de lever une petite armée (soldats invalides, élèves des écoles polytechnique et vétérinaire, jeunes pupilles et bourgeois sans expérience) et de résister. (Ce qu’il fit vaillamment, jusqu’à l’armistice). C’était fin mars 1814, à la barrière de Clichy.

 Le cabaret du Père Lathuile

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On distingue ou on devine, sur le tableau de Vernet, le local du Père Lathuile. C’était vers 1750 une ferme que l’on transforma en cabaret. Bonne affaire : la construction de la barrière des Fermiers Généraux fut une aubaine, les Parisiens choisissant de « sortir de Paris » pour payer moins chers vins et alcools qui n’avaient pas d’octroi à passer. On y mangeait, sous les bosquets de lilas, du lapin sauté et de la matelote d’anguilles, arrosés de cidre et de reginglard.

Lors de la bataille illustrée par le tableau d’Horace Vernet, le cabaret servit de QG au général Moncey pour manœuvrer son armée improvisée.  » Mangez, buvez, mes enfants ! Il ne faut rien laisser à l’ennemi !  » déclara le Père Lathuile. Il eut son heure de gloire quand un boulet russe traversa le cabaret et vint se ficher dans le comptoir. On l’y laissa pour l’admirer jusqu’en 1860 !

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Le tableau de Manet au Père Lathuile (1879) représente Louis, le fils du patron, attablé à côté d’Ellen Andrée, une actrice connue qui servit de modèle à de nombreux peintres. On la voit notamment dans La Fin du déjeuner et Le Déjeuner des canotiers, de Renoir ; dans Dans un café, de Degas ; dans Rolla de Gervex. Égérie des peintres impressionnistes, elle fut la compagne puis épousa Henri Dumont, peintre spécialisé dans les lieux de plaisirs de Montmartre et qui se tournera à la fin du siècle vers la peinture de fleurs.

Le cabaret du Père Lathuille perdurera jusqu’en 1906. Il deviendra le Kursaal, café-concert où l’on pourra applaudir Maurice Chevalier et Lucienne Boyer… Mais son destin sera indubitablement celui d’un cinéma : lEden, dans les années 30, puis Les Mirages, puis Pathé Clichy en 1973, enfin Cinéma des Cinéastes en 1996.

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Le café Guerbois

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Le café Guerbois par Manet

Aubry, gendre du père Lathuille, ouvrit en 1830 – attenant à Lathuile – un café au décor luxueux, éclairée au gaz, qui deviendra le célèbre café Guerbois où l’on rencontrera Monet, Manet, Baudelaire, Cézanne, Degas, Renoir, Pissaro, Sisley…

zola.jpgZola, dans L’Oeuvre, le transformera en café Baudequin, mot-valise faisant référence à Baudelaire et à Hennequin, le marchand de peintures tout proche.

 

Le café Guerbois n’existe plus mais un panonceau en signale l’existence au 11 avenue de Clichy. C’était vers 1865 le lieu de rendez-vous de Manet et dans son sous-sol se théorisa le courant impressionniste.

La place Clichy et les peintres

Nombre de peintres habitèrent autour de place Clichy et notamment sur le boulevard éponyme : Degas au n° 6 ; Signac, au 130 ; Seurat au 128 bis ; Signac au 130, Picasso au 130 ter, de 1901 à 1904.

Ont peint notamment la place Clichy :

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Paul Signac, Place Clichy

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Raoul Dufy, Place Clichy

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Pierre Bonnard, Place Clichy

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Edmond Georges, Place Clichy

Mais également Edouard Manet : Vue prise de la Place Clichy ; Auguste Renoir : Place de Clichy ; Vincent Van Gogh : Boulevard de Clichy ; Louis Abel Truchet : Place de Clichy après la pluie ; Edmond-Georges Granjean : Place Clichy ; Eugène Carrière : Place Clichy la nuit.

Attablons-nous au Wepler avec Nadja

Au même titre que des cousins de Montparnasse ou de Saint-Germain-des-Prés, le Wepler fait partie des cafés de légende. C’est sur ses banquettes que Nadja écrit une lettre d’amour à André Breton, sur le papier à lettre de la brasserie.

 

Lettre Nadja.jpgMon André, C’est fort quand je suis seule j’ai peur de moi-même… Quand tu es là… le ciel est à nous deux… et nous ne formons plus qu’un… rêve si bleu… comme une voix azurée, comme ton souffle, André, je t’aime. Pourquoi, dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux ?

Ta Nadja

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C’est également dans l’illustre café que commence le Voyage au bout de la nuit (1936) : « Ça a débuté comme ça, écrit Céline. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » (Scène où l’on apprend que « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »)

 

 

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Un an plus tard, dans un tout autre registre, le Wepler est à l’honneur dans une chanson de Georgius – Monsieur Bébert – qui fait bidonner tous les Parisiens : « C’est Monsieur Bébert / Le roi des gangsters/ Qu’a trois révolvers / Au Café Wepler ! »

 

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Le Wepler fut dans l’entre-deux guerre la cantine d’Henri Miller qui évoque sa brasserie fétiche dans Jours tranquilles à Clichy (1956) : « Du côté de la place Clichy, se trouve le café Wepler qui fut longtemps mon repère favori. Je m’y suis assis à l’intérieur ou sur la terrasse, par tous les temps. Je le connaissais comme un livre. Les visages des serveurs, des directeurs, des caissières, des putains, des habitués même ceux des dames des lavabo sont gravés dans ma mémoire comme les illustrations d’un livre que je lirais tous les jours. »

 

A signaler, enfin, que le roman de Georges Perec, Un Homme qui dort s’achève place Clichy.perec

 

La place Clichy au cinéma

wepler-400-coups-truffaut.jpgFrançois Truffaut sera un fidèle de la place Clichy. On aperçoit le Wepler dans Les Quatre cents coups (1959) ci-dessus et Antoine Doinel, ayant séché la classe, surprend sa mère avec son amant, devant la bouche du métro. Dans Antoine et Colette (1962), le même Doinel occupera une chambre de bonne sur la place.

Et en chansons

 On se promène (ou on se quitte) place Clichy dans :

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Rosy, de Michel Polnareff : « Un jour vous êtes partie / Sans dire pourquoi / Très loin de la place Clichy / Et loin de moi… »,

 

Place Clichy, de Julien Clerc…

« En avant-plan la pluie / Et le ciel anthracite / Derrière la place Clichy / Les Batignolles à droite/ Voici le métro la bouche/ Et là la pharmacie : Voilà la place Clichy… »clerc.jpg

 

 

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Le Film de Polanski d’Yves Simon :

« Dans un ciné Place de Clichy / Y avait un film de Polanski / Pas Chinatown mais Cul-de-sac / Celui avec La Dorléac… »

 

delerm.jpgOn s’y promène également dans Place Clichy, de Vincent Delerm, mais je n’ai pas trouvé les paroles…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que du beau monde rue Visconti !

image004La rue Visconti, vous connaissez, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine, pratiquement à la hauteur de l’école des Beaux-Arts. Elle fut, du temps de Balzac, rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré-aux-Clercs (délimité par les rues Bonaparte, rue de Seine, rue Jacob) où venaient ferrailler les mignons de la Cour. Occupée par les protestants, la rue fut surnommée « la petite Genève » sous Henri II.

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C’était encore, en 1920, une rue humide gluante et sombre, à ce point étroite que les balayeurs la « faisaient » d’un seul coup de balai. Une rue où l’on trouvait surtout des gargotiers, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillant la blanquette de Limoux à dix centimes le verre. Tout cela a bien changé et le prix moyen du m2 dépasse aujourd’hui les 14 000 euros. Un prix à la hauteur du patrimoine culturel de cette petite rue de 176 mètres.

 

Commençons par un régicide

Au numéro 3 existait, au début du 19e siècle un hôtel du Pont-des-Arts qui deviendra hôtel Visconti. Il abrita un certain Louis Alibaud lequel tira, en juin 1836, sur Louis-Philippe, à l’aide d’un fusil dissimulé dans une canne. Le coup effleura le roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris.Louis Philippe.jpg

Traduit devant une cour d’Assises, Alibaud plaida la passion démocratique mais fut condamné et exécuté, la tête recouverte du voile noir des parricides, sur la place Saint-Jacques protégée par 6 000 soldats afin d’éviter toute émeute populaire. Avant de mourir, Alibaud déclara « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour l’extinction de la monarchie. »  Curiosité : Hégésippe Moreau fait l’apologie de Louis Alibaud dans son poème « Mil huit cent trente-six » (Le Myosotis, 1838).

Henri Giraud et le Scorpion

robert giraudHenri Giraud, l’auteur du Vin des rues, le copain de bas-fonds de Robert Doisneau, habita au n° 5. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, se souvient de son copain Giraud « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

Au 5 rue Visconti, Giraud croisait certainement Jean d’Hallouin, l’éditeur de Boris Vian (J’irai cracher sur vos tombes, Les Morts ont tous la même peau, L’Automne à Pékin), qui installa ses bureaux dans l’immeuble en 1966 après la faillite des Éditions du Scorpion, rue Lobineau. Il y créa également une galerie de peinture, 3 + 2, dans les locaux qu’occupait auparavant la galerie Drouin.

Le violon d’Ingres et Man Ray

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Jean Dominique Ingres vécut au 8 ou au 10, rue Visconti, vers 1825, à son retour de Rome. Il influença de nombreux peintres mais également… Man Ray qui repris le thème des dos féminins dans son célèbre Violon d’Ingres. Savait-il que Ingres fut également violoniste et fit partie – comme deuxième violon – de l’Orchestre du Capitole de Toulouse ? (Le violon fut donc son… violon d’Ingres, ah ah !).

 Il peignait comme un pied

Ducornet_r.gifAu n° 14, dans l’hôtel de la Rochefoucauld, vécut et travailla, de 1844 à 1856, le peintre César Ducornet, né sans bras ni fémurs, qui peignait avec son pied droit doté de quatre orteils. Il était nain, possédait une tête énorme et une voix retentissante. « Ducornet dont les tableaux, écrit Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires, n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main. » Il n’avait pas à bouger beaucoup pour ses fournitures : dans le même immeuble se suivirent trois générations d’une famille Haro, illustres marchands de couleurs que fréquentaient notamment et Eugène Delacroix et Ingres.

Le plus petit de Paris

Mais oui, c’est lui : 80 m2, le plus petit square de Paris, en l’honneur de Bernard Palissy qui aurait vécu trois années (1584 à 1587) entre les numéros 16 à 26 de la rue Visconti. Le célèbre faïencier, écrivain et scientifique, fut condamné à la pendaison pour sa foi protestante, peine est commuée en prison à vie. Il meurt à la Bastille en 1590.plats faience Palissy.jpg  palissy.jpg

 

 

 

 

Mourir d’un bouquet de fleurs

adrienne_lecouvreur_ en_cornelie_par_charles_antoine_coypelAdrienne Lecouvreur, actrice, vécut au numéro 16 de 1718 à 1730. Elle triompha dans Corneille et Racine, abandonnant une diction chantante pour une déclamation « simple, noble et naturelle ». Elle collectionnait les amants : Voltaire, le chevalier de Rohan, Lord Peterborough, le maréchal Maurice de Saxe… Ce dernier fut peut-être la cause de sa perte. En 1730, elle s’évanouit pendant une représentation : on lui a offert un bouquet empoisonné. Le coupable ? Il s’agirait de la duchesse de Bouillon, sa rivale dans le cœur de Maurice de Saxe. Voltaire, l’ami, demandera une autopsie, dont les résultats ne seront pas concluants. Les comédiens étant frappés d’excommunication, l’Église refusera un enterrement chrétien. Elle sera donc enterrée à la sauvette dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain et Voltaire, scandalisé, exprimera son indignation dans le poème La Mort de Mlle Lecouvreur :

« Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Pauvre monsieur Honoré (de) Balzac…

Imprimerie de Balzac.JPGMorceau de choix, l’imprimerie de Balzac, au numéro 17. Soutenu par Laure de Berny, Balzac s’y installe en 1826. Il dispose d’un grand local pour son imprimerie et, au-dessus, un petit appartement où il reçoit sa maitresse nourricière. La première feuille sortie des presses est un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine.

L’aventure durera deux ans, Balzac devra fuir, couvert de dettes. Au début de l’année 1842, quatorze ans plus tard, Balzac rédige une ébauche de roman qu’il nomme Valentine et Valentin. Le roman commence par une description de la rue des Marais qui lui laisse certainement de mauvais souvenirs : « La rue des Marais, située au commencement de la rue de Seine à Paris, est une horrible petite rue rebelle à tous les embellissements… »

 De Delacroix à Cassandre

Dans un vaste atelier du numéro 19, de 1838 à 1843, Delacroix œuvra. Il y exécuta notamment Médée, La Justice de Trajan, Les Croisés de Constantinople, Le Naufrage du Don Juan. Et c’est latelier Delacroix au 19.jpgà qu’il
a fait poser le couple de stars de l’époque, George Sand et Chopin.

Après lui, d’autres peintre suivirent : Henry Rodakowski (1854-63), célèbre peintre polonais puis Alfred Dehodencq (1854-63) puis Frédéric Léon (1896-1925). L’affichiste Cassandre s’y installa au début des années 30 puis céda l’atelier en 1937 au peintre et graveur Constant Le Breton. Cassandre avait proposé son atelier à Derain, qui n’en voulut pas car, disait le doux géant, « la rue Visconti est pleine de communistes et je ne tiens pas à avoir des emmerdements ».

 

Vue de l’atelier du 19, rue Visconti. A travers la baie vitrée, on voit le haut des 18 et 16, rue Visconti.

Mort trop tôt, Bazille

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Après avoir partagé un atelier avec Monet rue Fürstenberg, Frédéric Bazille s’installe en 1866 avec Renoir au 20 rue Visconti, dans un « atelier avec logement ». Mort à l’âge de 29 ans, victime de la guerre de 1870, il n’aura pas le destin qui lui était promis, à l’instar de ses frères impressionnistes, Sisley, Renoir, Monet et Cézanne.

Ici, le portrait de Renoir par Bazille.

A noter : Prosper Mérimée habita au 20, en 1836, entre son logement de fonction au 18 rue des Petits Augustins (rue Bonaparte) et le 10 rue des Beaux-Arts.

 

La Clairon habite au 21

Clairon.jpgAprès avoir habité rue de Buci, l’actrice emménage à l’hôtel de Ranes, au 21 rue des Marais, vers 1748. Elle y vivra dix-huit ans. Claire-Josèphe Léris, dite Mademoiselle Clairon, ou encore la Clairon, débute à l’Opéra, en 1743, à l’âge de vingt ans, puis entre à la Comédie-Française dont elle va devenir une vedette. Choyée, adulée, la Clairon reçoit du beau monde dans l’hôtel de Ranes : Voltaire, Diderot, Louis XV lui-même (dit-elle dans ses Mémoires). Á force d’être adorée, elle finit par se croire une divinité, disant de la Pompadour : « Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne au génie. » Aux années dorées succéderont des années noires. L’âge et les mauvais placements aidant, elle meurt dans la misère en 1803.

Racine et ses sept enfants

jean_racine_rPas vraiment dans le besoin, Racine : il avait chevaux et laquais, possédait deux carrosses et une très grande maison pour une famille comportant sept enfants. Jusqu’en 1914, on pensa qu’il avait vécu et qu’il était mort au 21 rue Visconti. On posa en 1887 une plaque de marbre noir indiquant « Hôtel de Ranes », bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs. Jean racine y mourut le 22 avril 1699. Cette plaque induira en erreur des générations d’historiens qui affirmeront que Racine est mort à l’hôtel de Ranes sans en vérifier l’information. Il vécut et mourut au 24 de la rue, sans l’ombre d’un doute.

Christo barre la rue

En juin 1962, vingt-trois ans avant d’emballer le Pont-Neuf, Christo fait ses gammes rue Visconti. En fin de journée, il fait décharger d’un camion de cinq tonnes une cinquantaine de tonneaux bleus, blancs, jaunes, rouges (estampillés Esso, Azur, Shell, BP…)  et dresse une barricade de 4,30 m de haut qui barre totalement la rue Visconti entre le numéro 1 et le numéro 2. La « performance » durera 8 heures, il sera conduit au commissariat, sans pour autant être inquiété.

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Et pour finir, une question :

Mais que faisait le jeune Jacques Perrin rue Visconti en 1961 ?

jacques perrinr

 

Pour en savoir plus sur la rue Visconti, découvrez le formidable site de Baptiste Essevaz-Roulet : http://www.ruevisconti.com.

 

Écoutez la complaine du Cheval d’Or, où débuta Boby Lapointe

deventure cheval d'or avec Boby

Il était une fois un cheval. Un cheval d’or. Il était né d’une chanson de Jean-Pierre Suc, chanson qui raconte les amours impossibles entre une tête de cheval servant d’enseigne à une boucherie et une jument attelée à une voiture de laitier passant chaque jour devant l’étal.

restaurant sichouanSi vous passez devant le 33 rue Descartes, à la Contrescarpe, comment imaginer qu’existait, à la place du petit restaurant, un endroit magique des années 50, un cabaret « rive gauche » qu’affectionnait François Truffaut : le Cheval d’or.

Le Cheval d’Or est créé en mars 1955, à quelques mètres de l’immeuble où est mort Paul Verlaine. Au milieu des années 50, la Contrescarpe commence à pointer son nez et à chatouiller Saint-Germain-des-Prés sur le plan de la chanson et de la poésie. De quoi donner des idées. Au 33 rue Descartes, M. et Mme Tcherniak (Léon et Yvonne) tiennent une mercerie et rêvent d’autre chose. (On se croirait dans Contrescarpe 1950un conte de Marcel Aymé). Léon est un homme petit, trapu, barbe et moustache à la Trotski. Yvonne est une femme plutôt effacée, qui ne parle jamais, une femme de l’ombre qui donne l’impression de n’avoir jamais vu la lumière. George Bilbille – l’animateur de la mythique Mouffe, au 76 rue Mouffetard -, se souvient : « Yvonne tenait une boutique de sous-vêtements, de corsets rouges, un truc assez lamentable sans le moindre client. Un jour, Léon m’a dit : « Bill, si je transformais ma boutique en cabaret, vous pourriez m’aider ? » J’ai dit bien sûr, et je lui ai fourni des tables et des chaises, stockées dans les greniers de la Mouffe ».

Après quelques travaux qui engloutissent la boutique et l’arrière-boutique, « Monsieur Léon » confie la direction artistique du lieu à Jean-Pierre Suc.

Suc a retrouvé un ami d’enfance, Henri Serre, et ils chantent désormais ensemble, sous le nom de Suc et Serre.suc et serre

henri serreHenri Serre, vous connaissez. Mais si : il deviendra acteur, jouera dans Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier, puis, en 1963, dans Jules et Jim de François Truffaut (il est « Jim », Oskar Werner est « Jules ») puis dans Le Feu Follet, de Louis Malle.

Jean-Pierre Suc, vous connaissez moins. Suc001.jpgIl s’est suicidé en 1960, car ses chansons ne perçaient pas. Et pourtant… Georges Brassens disait de lui : « Il y a à Paris un jeune auteur-compositeur qui écrit des chansons que j’aurais eu plaisir à écrire moi-même », et Catherine Sauvage ajoutait : « Il y a deux auteurs à Paris : Léo Ferré et Jean-Pierre Suc ».

Les premiers spectacles de 1955 et 1956 s’appuient sur Suc et Serre, Petit Bobo (Pierre Maguelon) Albert Nicolas, Pauline Julien, Christian Marin. La presse ne s’intéresse guère au quartier de la Contrescarpe, à part Robert Thill, dans Arts, qui salue la naissance du nouveau cabaret et surtout celle du duo Suc et Serre : « Si vous avez une heure à ne pas perdre, (…), si vous avez le goût du jaillissement pratique et de l’ironie décrispée, courez un soir rue Descartes où, à l’enseigne du Cheval d’Or, deux nouveaux venus, Suc et Serre, vous feront entendre un choix de sympathiques chansons fraîches comme leur jeunesse, pleines de sève, communicatives, bien écrites avec parfois un comique franc, parfois le sens du mystère et de la féerie cachée des choses… »

Le « Cheval » fait partie de la vie sociale du quartier encore misérable. rue MouffetardLéon est un ami du Père Georges (Georges Rodier), patron du légendaire café des 5 Billards, rue Mouffetard et bien sûr de Georges Bilbille. Parmi les amis de la première heure, on note Audiberti (voisin de quartier qui n’hésite pas à donner la réplique à Petit Bobo), Brassens, Jean-Claude Carrière, René Fallet, l’écrivain André Schwartz-Bart, (prix Goncourt 59), Claude de Givray, Robert Doisneau, François Truffaut…

 

Pierre MaguelonLe présentateur attitré du Cheval d’Or est Petit Bobo surnommé ainsi pour sa ressemblance avec le boxeur Bobo Olsen ; il raconte des histoires poétiques et drôles à propos de sa grand-mère. Au fil des années, le cercle d’artistes s’agrandit : les marionnettistes Georges Tournaire et Bob Gouge, Ricet-Barrier, professeur de gym dans la journée, Roger Riffard, le cheminot à veste de cuir noir, débitant des histoires cocasses vaguement chantées avec des airs de clochard inspiré. À la fin des années cinquante, le Cheval d’Or va accueillir Christian Marin, grand dégingandé, qui dit des poèmes de Jules Renard et chante « j’suis professeur de gymnastique, tic, tic » ; Jacques Florencie, qui chante Bruant et Couté ; Luce Klein, auteure-compositrice-interprète, qui chante des textes réalistes ; l’immense et menue Anne Sylvestre ; Christine Sèvres à la voix rauque et au regard étincelant, ainsi que son mari, Jean Ferrat.

La petite bande du Cheval comprend également Boby Lapointe, Pierre Louki, Pierre Perret, Annie Colette, compositeur-interprète, « rousse aux yeux pervers », qui chante des textes écrits par sa mère ;

max rongier.jpgpaul villazannie coletteJacques Serizier

 

 

Max Rongier, ancien instituteur, dont le répertoire engagé provoque la fureur des trublions d’extrême droite ; Jacques Yvart, qui chante la mer  ; Jean Dréjac et son « petit vin blanc » ; Paul Villaz, personnage grand-guignolesque, face carrée, la bouche en O, qui chante « J’ai perdu mes lunettes » ; Jean-Claude Massoulier et sa femme, Anne, qui chante Ferré à la perfection ;  Jacques Serizier, auteur-compositeur-interprète, gavroche, la face pâle, qui chante La Fronde à la main, une superbe chanson sur les petits vieux de Nanterre ; Daniel Laloux, silhouette d’échassier, digne de figurer à la galerie des phénomènes, dont la voix grave laisse exhaler un comique abracadabrant.

En juin 1961, Léon Tcherniak décide d’agrandir son cabaret en empiétant sur son domicile. Henri Serre se souvient : « Plus la notoriété du cabaret augmentait, plus l’appartement des Tcherniak diminuait ! »

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Richard et Lanoux, avant qu’ils ne deviennent Pierre Richard et Victor Lanoux.

 

 

Le milieu des années 60 voit l’éclosion nouveaux talents Bernard Haller, Jean-Pierre Rambal, Richard et Lanoux, Maurice Fanon, Pia Colombo, Daniel Prévost, Jean Bériac, Richard de Bordeaux et Daniel Beretta, Jean Obé … Mais la chanson rive gauche agonise. Pour le petit cheval, l’âge d’or est passé. : « Nous approchons de mai 68, écrit Léon Tcherniak, les cabarets sont en survie, la promotion ne peut plus se faire, les jeunes ne pensent qu’au disque, les anciens à eux seuls. (…) Je commence en entrevoir la fermeture ».

 

 

tournage TruffautFrançois Truffaut, familier des lieux et initiateur de la carrière de Boby Lapointe, tente de soutenir le cabaret. Il y tourne quelques scènes de Baisers Volés, où l’on peut voir Jacques Delord exécuter son fameux numéro des cordes.

En avril 1968, le Cheval d’or produit l’un de ses derniers spectacles, Pachelbel and C°, créé et joué par Ricet Barrier, Annie Colette, François Lalande, avec, en première partie, Daniel Beretta et Richard de Bordeaux.

En mai, il sera remplacé par Dedvis des duos, spectacle de Boby Lapointe. Le cabaret de la rue Descartes, isolé par les barricades de mai 68, ne réouvrira qu’en juin. Mais le cœur n’y est plus et Léon Tcherniak décidera en juillet de cesser son activité et le Cheval d’Or fermera ses yeux à l’automne 1968.

Quelques pensionnaires du Cheval d’or

Anne Sylvestre

anne sylvestreÀ 23 ans, en 1957, Anne Sylvestre apparaît sur la rive gauche comme une petite pluie de fraîcheur aux gouttelettes parfois acides. Surnommée rapidement « la duchesse en sabots » pour son côté bucolique ou « Brassens en jupon » pour son côté provocateur, Anne Sylvestre sera un des piliers du Cheval d’Or.

« Enfant de la rive gauche, écrit Lucien Rioux, elle a percé juste avant la déferlante yé-yé, offrant aux jeunes un répertoire anticonformiste et intelligent, courageux et sensible, avec des textes parfaitement écrits sur des musiques originales et élaborées. Un répertoire hors du temps. Anne invente des mélodies étranges et fraîches, parfois archaïques, et de délicieux petits poèmes mélancoliques, parfois tragiques, parfois joyeux, toujours pleins de malice. »

Roger Riffart

RiffardPierre Maguelon n’hésitait pas à comparer Riffard à Boby Lapointe, regrettant que Riffard n’ait pas eu la carrière qu’il méritait : « Roger et Boby sont à rapprocher : une même folie, une même gestuelle… J’aime autant les chansons de Roger que celles de Boby et je trouve qu’il y a une petite injustice quand je vois combien on adule Boby aujourd’hui. »  Anne Sylvestre se souvient d’un Riffard volontairement effacé, totalement tourné vers l’amitié : »Je crois qu’il ne recherchait pas le succès. Au moment où tout le monde a été balayé par la vague yéyé, il a fait autre chose : du cinéma, du théâtre. Il n’était pas en position de lutter et ce n’était peut-être pas dans son tempérament. Ce qu’il aimait, c’était être avec ses copains dans une équipe et travailler comme ça.  »

Pierre Louki

pierre loukiVous souvenez-vous de Pierre Louki, copain de Brassens, sorte de Buster Keaton rive gauche à la voix funambulesque ? Je l’ai rencontré au début des années 2000, il m’a raconté son passage rue Descartes : « À cette époque, je me destinais au théâtre, j’étais élève de Roger Blin et je gagnais ma vie comme horloger. Sur mes factures, je griffonnais de petits textes. Un jour, chez moi, Lucien Raimbourg a découvert mes notes, de petits poèmes et quelques chansons, en particulier La Môme aux boutons. Tout s’en enchaîné, j’ai commencé à chanter dans des petits lieux, puis au Cheval d’Or, Canetti s’en est mêlé et je me suis retrouvé chanteur. Le cabaret ne me plaisait qu’à moitié. J’avais l’impression que ce que je chantais était futile, que cela me fermait à tout jamais la porte du théâtre. J’étais terrorisé à l’idée que Roger Blin puisse m’entendre. Un soir que je passais au Cheval d’Or, je l’ai aperçu dans la salle. À la fin de mon tour de chant, au lieu de sortir, je suis resté caché dans les coulisses pendant tout le spectacle, c’est à dire à la cave, en attendant qu’il s’en aille. Jusqu’au moment où le patron a commencé à râler, à me demander de sortir. Je me suis dit, bon, Blin s’est barré, et je suis sorti. Il ne restait qu’une seule personne : c’était lui ! Il m’a traité de con et m’a dit que sa chanson préférée était « Ah ! les p’tits pois, les p’tits pois, ça s’mange pas avec les doigts ». Cet aveu m’a ouvert des horizons merveilleux et je me suis dit, ça y est, c’est bon, je peux essayer de vivre avec mes chansons. »

Pierre Perret

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« Je me commettais à La Colombe, à L’Échelle de Jacob, au Port du Salut, écrit-il, mais je n’avais pas encore ma chance au Cheval d’Or. Elle vint un jour. François Truffaut, assidu spectateur à l’affût de talents nouveaux venait d’engager Ricet-Barrier et une partie de la bande pour tourner un film. Les effectifs manquants firent de la place à de nouveaux venus. Je fus l’un d’eux ».

 

Boby Lapointe

 

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En 1952, Boby Lapointe tient un magasin de bonneterie baptisé « Poil de Carotte », puis exerce divers métiers pour subsister : électricien, fort des halles, barman, vendeur de machines à écrire, livreur, représentant en café, figurant dans quelques films. En 1954, il installe des antennes de télévisions. Quand on lui demande comment il les installe, il répond sans hésiter : « Sur le toit ! »

Pendant quatre années de « hauts » et de « bas » (avant de poser des antennes, Boby Lapointe a également été scaphandrier ), Bobby, comme Brassens à ses débuts, tente de caser ses chansons auprès d’interprètes dans divers cabarets. C’est un soir de décembre 1959, rue Descartes, que sa carrière va commencer.

Léon Tcherniak se souvient : « Sa tenue vestimentaire détonnait au Cheval. Costume trois pièces et cravate, il avait l’allure d’un représentant de commerce, un peu bedonnant. Représentant, il l’était ; un jour, il me demanda de venir avec lui voir un oncle négociant à la Halle aux Vins. Nous montons dans sa voiture et je m’étonne d’y voir un amoncellement de bouteilles vides, de formes biscornues ; il me dit faire le ramassage pour son oncle, qui vend du vin italien ; il s’arrangeait avec les clochards et ramasseurs de poubelles qui lui échangeaient ces bouteilles vides pour quelques bouteilles de vin. »

« Monsieur Léon » couve Bobby comme un fils, et Bobby saura s’en souvenir : « Il a du bobo Léon / il va peut-être caner Léon » est un hommage amical à Léon Tcherniak. L’année suivante, Boby Lapointe jouera un petit rôle et chantera Avanie et Framboise dans Tirez sur le pianiste, de Truffaut. C’est le début d’une carrière d’une dizaine d’années, au cours desquelles Boby Lapointe se produira essentiellement au Cheval d’Or, au Port du Salut et à La Méthode. Il disparaît le 29 juin 1972, à 50 ans, victime d’un cancer.

Christine Sèvres

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Grâce, magnétisme, intelligence, sensibilité… Tous ceux qui ont connu Christine Sèvres en conservent une image grandiose, celle d’une chanteuse déchirée, violente, passionnelle. Interprète culte des années 60 sur les petites scènes de la rive gauche, elle sera la part d’ombre de Ferrat, plus connue que lui à leurs débuts, puis irrémédiablement lâchée sur le chemin de la notoriété.

En 1956, elle commence à fréquenter les cabarets rive gauche, Chez Moineau, L’Échelle de Jacob, Le Cheval d’or.

En 1960, elle entrera à l’Écluse où Henri Gougaud fait ses premiers pas de chanteur : « À l’époque, je passais en début de programme et Christine à la fin du spectacle. Elle partageait la vedette avec Barbara. À L’Écluse, elles étaient hiérarchiquement sur le même niveau. Elle m’impressionnait beaucoup. (…) Quand elle arrivait sur scène, il émanait d’elle un tel rayonnement que tout le monde se taisait et était prêt à l’écouter.  »

Comme Maurice Fanon ou Bernard Dimey, Christine boit beaucoup. Trop. L’alcool et mai 68 marqueront la fin de sa carrière. Celle que tous considèrent comme l’une des plus grandes interprètes d’après-guerre se retire à Antraigues et se consacre à la peinture. Elle meurt à 50 ans, le 1er novembre 1981, un jour après Georges Brassens et Roger Riffard.

 

Et pour finir, la chanson de Jean-Pierre Suc qui donna son nom au mythique cabaret de la rue Descartes.

LE CHEVAL D’OR

Un cheval d’or sur une devanture, ture ture ture
D’une boucherie
Un cheval d’or montrait sa denture, ture, ture, ture
En baillant d’ennui

Une blanche jument à la fière allure, lure lure lure
Passait le lundi
Toujours si fringante tirant sa voiture, ture ture ture
Devant la boucherie

Notre cheval d’or, cela je vous l’assure, sure sure sure
Car il me l’a dit
Adorait la jument si blanche et si pure, pure pure pure
Avec un brin d’envie

Il aurait bien aimé monter la monture, ture, ture, ture
Et son cœur d’or frémit
S’il entend le sabot de sa maîtresse future, ture ture ture
Qui de loin hennit

Mais par un mauvais jour, un jour de froidure, dure, dure dure
Sale jour de pluie
Il coupa devant lui en morceaux sa future, ture ture ture
Le boucher qui rit

Malheureux cheval collé par l’encolure lure lure lure
Rugit en furie
A mort bourreau boucher, et crac il se démure mure mure mure
Et en tombant l’occit.

Cheval d’or, boucher, jument dans la sciure iure iure iure
Sur le pavé qui luit
Quel drôle d’endroit pour une sépulture ture ture ture
Et quelle boucherie
Et quelle boucherie

 

 

 

 

 

Apollinaire, Daudet, Genet : quand on est écrivain, rien ne vaut la prison de la Santé.

Apolinnaire.jpg daudet-lc3a9onJean Genet

A la santé de qui ? À la santé des pestiférés ! La prison fut en effet construite sur « l’Enclos de la santé », terrain qui avait hébergé il y a fort longtemps une maison de santé à l’usage de ces derniers.

838_portail-entreePlutôt classe, la prison, dont la rénovation devrait s’achever prochainement : c’est la seule à résider dans le Paris intra-muros, dans un quartier qui dépasse les 10-12 000 euros le m2. Et plutôt chic, la taule : sur une carte de visite, cela sonne mieux que Fresnes ou Fleury-Mérogis. Sa situation « rive gauche » proche de Montparnasse ne pouvait qu’attirer les intellectuels, et nous nous intéresserons donc aux écrivains qui y furent incarcérés. Non sans faire au préalable un travail de mémoire sur le « café d’en face ».

Il existait en effet au siècle dernier, juste en face de la sortie de la prison, un café dénommé « À la bonne Santé ». Café santé.jpg

Quel humour ! On peut apercevoir le bistrot dans un nanar d’enfer – L’Ardoise – dans lequel s’ébattent de solides pointures comme Michel Constantin, Jess Hahn, Boby Lapointe, sans oublier, dans le rôle principal… Salvatore Adamo ! Mais revenons à nos moutons (mot à proscrire à la Santé) et remontons un peu plus loin dans le temps. 1911 par exemple, avec Apollinaire.

Guillaume Apollinaire et la Joconde

O1490969667432-presse.jpeguvrons Le Gaulois du 23 août 1911. On y lit : « Il faut se le répéter dix fois pour y croire et, malgré le mur vide, malgré la découverte du cadre d’où le panneau fut dévissé, malgré le néant des recherches d’une nuée de policiers fouillant le Louvre du haut en bas, il reste des sceptiques pour affirmer que ce n’est pas possible et que La Joconde, l’œuvre capitale de Léonard de Vinci, n’a pu être volée au Louvre. Le fait est, il faut le reconnaître, inouï ; il demeure invraisemblable dans sa brutale réalité. Rien ne saurait mieux dépeindre le désarroi, l’affolement et la terreur que cette disparition a provoqués dans le personnel du Louvre, que ce mot que répétait avec accablement hier soir un des conservateurs, épuisé d’angoisse et peut-être de remords. La question du Maroc à côté de cela n’est qu’un banal incident ».

Soupçonné (injustement, évidemment) d’avoir participé au vol de la Joconde, (de même que Picasso), Guillaume Apollinaire va faire un petit tour rue de la Santé. Séjour de quelques jours qui lui inspirera un poème publié dans Alcools : « J’écoute les bruits de la ville / Et prisonnier sans horizon / Je ne vois rien qu’un ciel hostile / Et les murs nus de ma prison / Le jour s’en va voici que brûle / Une lampe dans la prison / Nous sommes seuls dans ma cellule / Belle clarté Chère raison…

Le poète sera libéré au bout de quelques jours. Mais la Joconde, me direz-vous ? Le Louvre va se résoudre à remplacer le portrait de Mona Lisa par celui de Baldassare Castiglione, de Raphaël. B. CastiglionePas mal, mais ça ne fait tout de même pas le compte. Petit à petit, à Paris, on se fait à l’idée : le fameux sourire s’est effacé pour toujours. C’est sous un lit d’ouvrier que Mona Lisa va dormir pendant deux ans et demi avant de rejoindre l’Italie, emportée par Vincenzo Peruggia, immigré italien, qui officia momentanément au Louvre comme vitrier et voleur d’occasion. De retour au pays, en 1913, il tenta de revendre La Joconde à Alfredo Geri, antiquaire florentin qui le dénonça. Ouf.

Jean Genet a besoin de fric

Le 19 juillet 1943, Jean Genet comparait devant le tribunal correctionnel de la Seine pour avoir dérobé chez un libraire parisien de la Chaussée d’Antin une édition de luxe des Fêtes galantes de Verlaine, illustrée par Dignimont. Connaisseur, le poète : le livre vaut 4000 francs. Récidiviste, déjà condamné à sept reprises, Jean Genet est incarcéré à la Santé.

Genet lettre à Barbezat.jpgC’est dans cette prison qu’il va achever, après Notre-Dame des Fleurs, le Miracle de la rose. Et qu’il écrit à Marc Barbezat, aux éditions L’Arbalète, le 8 novembre 1943 : « Monsieur Cocteau et monsieur François Sentein m’ont écrit pour me dire que vous accepteriez de rendre publics quelques-uns de mes textes, mais vous ignorez qu’ils sont impubliables pour toutes sortes de raisons. Je vous écris donc pour vous demander de voir ma production, l’examiner d’une façon sérieuse, afin de vous décider. Mais avant tout je veux vous prévenir qu’une seule chose m’intéresse, c’est d’avoir de l’argent. ON peut fort bien publier mon livre dans cent ans, je m’en fous, mais j’ai besoin de fric. Je mène une vie qui me conduit trop souvent en prison, d’où je vous écris. Dans un mois 12 peut-être j’aurai fini un petit livre de 100 à 150 pages : « Miracle de la Rose » C’est l’aventure, merveilleuse des 45 jours d’un condamné à mort. Merveilleuse, vous comprenez. Après mes souvenirs, romancés à peine – pas du tout même – sur Mettray. Voilà. Mais dites-moi bien franchement ce que vous pensez de N.D. des Fleurs. On verra à ma sortie ou avant. Je sors le 25 décembre. Au revoir, monsieur. Je vous serre très gentiment la main. Jean Genet 1ere Division, Cellule 27 42, rue de la Santé, Paris 14.

À l’aide de phrases plus tranchantes que la guillotine, Genet avait le don de l’écriture, ce qui le sauva sans doute de la prison à perpétuité. Ses codétenus ? : « Je les mure vivants dans un palais de phrases ».

Georges Arnaud, ange ou démon ?

georges-arnaud en 1986.jpg

Dans la nuit du 24 au 25 octobre 1941, le père et la tante de Georges Arnaud (de son vrai nom Henri Girard), ainsi qu’une domestique, sont assassinés dans le château familial du Périgord. Seul rescapé (et héritier), Georges Arnaud, qui donne l’alerte le matin. Face aux circonstances mystérieuses du drame et à certains détails troublants, voire accablants, il est arrêté, inculpé et écroué. Il passera dix-neuf mois en prison en Dordogne, jusqu’à son acquittement (sous les huées de la foule) le jour du procès.

salaire de la peur.jpgL’auteur du Salaire de la peur suscite encore bien des interrogations : « Alors, tu les as tués, ou pas ? » Il aurait avoué que oui à Gérard de Villiers, l’auteur des SAS. Certains de ses amis, comme Yvan Audouard, étaient persuadés de sa culpabilité. L’ancien commissaire de police, Guy Penaud, qui a repris l’enquête dans le Triple Crime du château d’Escoire, est de cet avis. Mais les épouses d’Henri Girard (il a été marié quatre fois) étaient certaines du contraire. Roger Martin aussi, biographe bienveillant dans Georges Arnaud, vie d’un rebelle. Et, enfin, Philippe Jaenada.[1] »

Son passage à la Santé se fera dans un autre contexte. En 1960, en tant que journaliste, il est arrêté pour non-dénonciation des participants et de l’endroit où Francis Jeanson a donné une conférence de presse en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Sanction : deux mois de prison. Il transforme alors son procès en tribune politique contre la guerre en Algérie, reçoit le soutien de nombreuses personnalité  : Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert, François Maspero, André Frossard, Pierre Lazareff… Avec superbe, Georges Arnaud demande son acquittement et… des excuses de la part de l’armée ! Verdict : deux années avec sursis, annulées ultérieurement par la cour de cassation.

Léon Daudet s’évade par le trou de l’écouteur

Daudet.jpgRappel des faits. Léon Daudet (fils d’Alphonse) est un des leaders de l’ultra-droite. Lorsque son fils se suicide, il accuse le gouvernement de l’avoir fait assassiner. Il porte plaine pour homicide volontaire. Procès. Débouté, ayant accusé de faux témoignage un des principaux témoins, il est condamné pour diffamation en 1925 à cinq mois de prison ferme. Pendant deux ans, il accumule les recours, puis acculé, organise le fameux Fort Chabrol, épisode légendaire au terme duquel il doit finalement se rendre à la Justice. Incarcéré à la Santé, il est libéré deux mois plus tard. Comment ? Par téléphone.tel 1925.jpg

Charlotte Montard, ancienne standardiste aux P&T, proche de l’Action française et des Camelots du roi, détourne pour ce faire les communications téléphoniques de la prison. Et Pierre Lecœur, habile imitateur, se fait passer pour le ministre de l’Intérieur auprès du directeur de la prison. Suprême finesse, le « ministre de l’Intérieur » fait libérer en même temps un député communiste, Pierre Sémard. Olé.

daudet-lc3a9on.jpgLéon publia plus de trente romans (avec un égal insuccès), une vingtaine d’essais, de nombreux pamphlets et des Mémoires où il règle ses comptes (au vitriol) avec son siècle et avec un milieu littéraire qu’il jugeait médiocre.

Maupassant : « On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. »

José-Maria de Heredia : « pâle et noir, splendide et velu jusqu’aux yeux. Je n’ai jamais entendu bégayer avec autant de force ».

Zola : « C’était chez les Charpentier qu’il fallait voir Zola, gras, content, dilaté, bon homme, affichant les chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur. Deux traits frappaient ses auditeurs : son front vaste et non encore plissé, qu’il prêtait d’ailleurs généreusement à ses personnages, quand ceux-ci portaient quelque projet de génie, artistique, financier ou social, son front « comme une tour » ; et son nez de chien de chasse, légèrement bifide, qu’il tripotait sans trêve de son petit doigt boudiné. »

 José Giovanni fait son Trou

le trou film beckerDans Le Trou (paru en 1957), José Giovanni (Joseph Damiani) relate sa tentative d’évasion, en 1947, par un tunnel derrière un soupirail pour ressortir par une plaque d’égout rue de la Santé…

Un cador, le José. Condamné à mort en 1948 par la Cour d’assises de Paris pour complicité d’assassinat, il échappe de peu à la guillotine, gracié par le président Vincent Auriol. Sa peine est commuée en vingt ans de travaux forcés et il sort de prison en décembre 1956. Ensuite, c’est la rédemption, grâce à son avocat qui lui conseille d’écrire et qui l’aiguille vers son ami Roger Nimier et vers Albert Camus. Après Le Trou, (et le film éponyme de Jean Becker tourné en 1960) Le Deuxième Souffle et Classe tous risques deviendront de grands classiques d’une littérature policière où les truands respectaient encore un code d’honneur. Puis viendra au début des années 1970 le « néo-polar » situationniste, instrument de critique sociale,  initié par Jean-Pierre Manchette.

Le Passe-muraille de Marcel Aymé

Marcel Aymé« Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d’Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé. Il portait un binocle, une petite barbiche noire, et il était employé de troisième classe au ministère de l’Enregistrement. »

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Dans Le Passe-muraille (1941), Dutilleul, par jeu, se laisse enfermer à la Santé pour tâter de la qualité des murs. Extrait : « Lorsque Dutilleul pénétra dans les locaux de la Santé, il eut l’impression d’être gâté par le sort. L’épaisseur des murs était pour lui un véritable régal. Le lendemain même de son incarcération, les gardiens découvrirent avec stupeur que le prisonnier avait planté un clou dans le mur de sa cellule et qu’il y avait accroché une montre en or appartenant au directeur de la prison. »

l'appel du centre.jpgMarcel Aymé, pour sa nouvelle, se serait-il inspiré d’un autre Dutilleul ? On peut lire (le 13 octobre 1941) dans le quotidien collaborationniste L’Appel du Centre : « Dutilleul est arrêté. On vient de retrouver Émile Dutilleul, député communiste d’Asnières, qui se trouvait sous mandat d’arrêt et qui était en fuite. Il se trouvait chez un certain M. Pomez, administrateur de sociétés. Une perquisition opérée chez Pomez a fait découvrir un coffre-fort contenant une partie de la caisse du parti communiste, s’élevant à plusieurs millions de francs. Pomez et Dutilleul ont été incarcérés. » Les députés communistes – c’est connu – n’ont pas le pouvoir de traverser les murs. Émile Dutilleul dut donc attendre le 17 août 1944 pour être libéré de la prison de la Santé par la Résistance.

Albert Paraz et son Bitru

bitruConnaissez-vous Bitru ? Il s’agit du « héros » de quatre romans d’Albert Paraz, l’histoire d’un type très gilet jaune, citoyen français moyen en butte aux vexations de la société et du monde du travail.

lettres paraz celineLe premier Bitru (Bitru ou les Vertus capitales) fut rédigé en partie à la prison de la Santé, où Paraz, grand copain de Céline, fut incarcéré pour escroquerie entre décembre 1926 et avril 1927.

 

Laurent Tailhade

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Pour un article incendiaire paru dans le journal Le Libertaire, véritable appel au meurtre à l’encontre du tsar Nicolas II (qui faisait en 1901 sa seconde visite en France), Laurent Tailhade fut condamné à un an de prison ferme et séjourna environ six mois à la Santé entre octobre 1901 et février 1902. Journaliste et écrivain, il publia une trentaine d’ouvrages. Mais c’est un petit texte, chanté, qui fera sa gloire : il serait en effet l’auteur des Filles de Camaret (mais oui, celles qui se disaient toutes vierges).

À la santé d’Arsène Lupin

lupin.jpgIl n’y a pas que les écrivains pour aimer la Santé. Les héros de roman ne dédaignent pas s’y rendre. Dans Arsène Lupin en prison, Maurice Leblanc l’envoie  à la Santé, où ce gentleman-cambrioleur continuera d’organiser ses cambriolages. Extrait du roman :

« Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : Arsène Lupin. Stupéfait, il lut : « Monsieur le baron, il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe de Champaigne d’excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des bijoux et des miniatures. Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je crois, d’un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des Batignolles, avant huit jours… faute de quoi, je ferai procéder moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets sus-indiqués. Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter l’expression de mes sentiments de respectueuse considération. Arsène Lupin P.-S. Surtout ne pas m’envoyer le plus grand des Watteau. Quoique vous l’ayez payé trente mille francs à l’Hôtel des Ventes, ce n’est qu’une copie, l’original ayant été brûlé, sous le Directoire, par Barras, un soir d’orgie. Consulter les Mémoires inédits de Garat. Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l’authenticité me semble douteuse. »

pissotière.jpgQuel talent, ce Lupin… Est-ce lui qui a dérobé les 437 pissotières (pardon, vespasiennes) qui permettaient au promeneur parisien doté d’une forte prostate de déambuler sereinement dans la capitale ? Il n’en reste plus qu’une :  boulevard Arago. Pile en face de la Santé.

 

[1] https://next.liberation.fr/livres/2017/08/30/la-serpe-un-mystere-a-trancher_1593046

Arthur Rimbaud à Paris : quel voyou, ce voyant !

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Pour commencer, la case prison

Pas de billet ? En ce temps-là, c’est le dépôt. Puis la prison. Mazas, près de la gare de Lyon. (Démolie en 1900, la prison Mazas était située dans le pentagone défini aujourd’hui par le boulevard Diderot, les rues de Lyon, Traversière, de l’avenue Daumesnil et de la rue Legraverend.) Rimbaud est arrivé à la gare du Nord le 31 août 1870, arrêté, il sera libéré le 4 septembre. C’est l’acte 1 de ses dérives parisiennes où seront mises à mal toutes les conventions sociales de l’époque.

Chez les Verlaine, 14 rue Nicolet

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En septembre 1871, Rimbaud revient à Paris sur invitation de Verlaine auquel il a adressé quelques poèmes, lui précisant par ailleurs qu’il est « sans ressources ». Hébergé par le couple au 14 rue Nicolet, il ne fait pas vraiment la conquête de Mathilde, la femme de Verlaine : « C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. (…) Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité. »

Chez Charles Cros, 13, rue Séguier

Un mois plus tard, « recommandé » par la femme de Verlaine, Rimbaud est hébergé par Charles Cros. Le poète et inventeur du phonographe le loge, le nourrit, organise une collecte auprès des amis pour assurer au « nourrisson des muses » une petite rente.

Seguier_rue_13_Cros_Rimbaud_02_mini.jpgCharles Cros BNF.JPEGEn remerciement, le jeune homme de Charleville déchire des poèmes de son hôte et se torche le cul avec un numéro de L’Artiste dans lequel figure l’un de ses écrits. De cet hébergement, le poète Louis Marsolleau donne une version plus musclée : Charles Cros fut surpris « quand il aperçut, par un jeu de glaces, son invité qui s’apprêtait à lui enfoncer un poinçon dans le dos. Du coup il coupa court à cette hospitalité dangereuse et malgré le père Banville, Richepin et les autres, il mit Rimbaud à la porte. »

 Ça ne s’arrange pas chez Théodore de Banville, rue de Buci

Banville+par+Nadar+BNF.jpgÀ la porte mais où ? Rimbaud n’a pas un sous. Au 10 rue de Buci, Théodore de Banville occupe un premier étage. Il dispose par ailleurs d’une chambre de bonne sous les combles. Après Charles Cros, il y loge Rimbaud qui s’empresse aussitôt de faire scandale : il jette ses vêtements « criblés de poux » par la fenêtre et s’exhibe nu à la fenêtre. L’hébergement tourne court au bout de quelques jours. D’autant que Banville se permet, dit-on, de conseiller au jeune homme de changer le premier vers du Bateau ivre. Vieux con, aurait dit Rimbaud. Ce qui est sûr, c’est qu’entre Rimbaud, précurseur des symbolistes qui amèneront le vers libre et le respectable Banville, parnassien et défenseur acharné de la rime, il existe un abîme.

Le vilain jeune homme au diner des « Vilains Bonshommes », 72 bis rue Bonaparte

C’est chez un marchand de vins, à l’angle de la rue Bonaparte et du Vieux Colombier, que se réunissent en mars 1872 les « Vilains Bonhommes », un groupe composé au départ de Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Charles Cros et ses frères Henry et Antoine, Camille Pelletan, Émile Blémont, Ernest

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d’Hervilly et Jean Aicard. Plus tard se joindront à eux les peintres Fantin-Latour et Michel-Eudes de L’Hay, l’écrivain Paul Bourget, le photographe Étienne Carjat, les dessinateurs André Gill, et Félix Régamey, les poètes parnassiens Léon Dierx, Catulle Mendès, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé et François Coppée.

De ces diners, Fantin-Latour nous laissera un tableau sur lequel figurent Verlaine et Rimbaud : Le Coin de Table.

Le 2 mars 1872, la soirée a été bien arrosée. Chacun récite ses vers personnels. Et soudain c’est l’esclandre. « Merde, merde, merde… » se met à crier Rimbaud, à l’écoute d’un poème qu’il juge manifestement « barbant ». Le photographe Etienne Carjat lui demande de se taire, mais Rimbaud reprend de plus belle : « Merde, merde, merde ! » Carjat s’énerve : « Ferme ta gueule !  Petit morveux ! » Rimbaud, furieux, s’empare d’une canne-épée et blesse légèrement le photographe. Viré, expulsé définitivement des dîners du cercle !

Les dîners des Vilains Bonshommes se déroulaient périodiquement, le plus souvent une fois par mois, à partir de 1869. La guerre de 1870 les interrompit un temps et ils reprirent en août 1871 après la Commune pour se terminer fin 1872. Les convives se réunissaient en divers endroits de la capitale, à l’hôtel Camoens rue Cassette, au café des Milles Colonnes, 36, galerie Montpensier au Palais-Royal et au 72 bis rue Bonaparte.

 Coups de couteau au Rat mort, 7 place Pigalle

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Nous sommes en mai 1872, Rimbaud est attablé avec Verlaine et Charles Cros. Ce dernier se souvient : « Nous étions tous trois au café du Rat mort (…) lorsque Rimbaud nous dit : « Etendez vous mains sur la table, je veux vous montrer une expérience. Croyant à une plaisanterie, nous étendîmes nos mains ; tirant un couteau tout ouvert de sa poche, il coupa assez profondément les poignets de Verlaine. J’eus le temps de retirer mes mains et ne fut pas blessé. Verlaine sortit avec son sinistre compagnon et reçut deux autres coups à la cuisse. (…) Un autre jour, j’étais assis au café à côté de Rimbaud. Je quittais la table un moment et lorsque je revins, je vis que mon bock contenait un liquide bouillonnant. C’était de l’acide sulfurique que Rimbaud venait d’y verser. »

 

Quelques adresses du jeune Arthur

L’Hôtel d’Orient, 41 rue Monsieur-le-Prince

images (4)En septembre 1871, de retour de Charleville, Rimbaud s’installe à l’hôtel d’Orient, rue Monsieur-le-Prince. L’hôtel est situé au-dessus du restaurant Polidor, l’est un des plus anciens bistrots parisiens.  Dans une des ses lettres, Rimbaud évoque son court séjour : « Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. »

 5 voyelles + l’oméga à l’Hôtel des Étrangers

En novembre 1871, Rimbaud emménage à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine, hôtel qui accueille le Cercle Zutique, club de poètes sans statuts ni programme. En échange d’une chambre, il fait office de garçon de salle, ce qui n’arrange pas son caractère maussade et ombrageux. L’un des exercices favoris du groupe consiste à s’en prendre aux Parnassiens en général et à François Coppée en particulier, et Rimbaud ne se fait pas prier. images.jpg

Cabaner, qui décrit Verlaine comme un « Jésus-Christ après trois ans d’absinthe », est barman et pianiste de l’hôtel. Il donne à Rimbaud des leçons de piano avec une méthode d’enseignement chromatique. (Une couleur pour chaque note). Verlaine, de son côté, approvisionne le jeune homme en haschich. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour que naisse un poème : Voyelles.

Une chambre pleine d’odeurs rue Campagne-Première

C’est Verlaine, à nouveau, qui lui trouve (et paye) une chambre rue Campagne-Première, début janvier 1872, dans un logement appartenant à la Compagnie Générale des Voitures de Paris, qui occupe un vaste terrain à l’angle du boulevard d’Enfer (actuel Boulevard Raspail) et de la rue Campagne Première. Dans cet environnement (plus de sept cents chevaux à la forte odeur), Rimbaud y restera jusqu’à fin mars avant de regagner Charleville.

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Le dessinateur et peintre Jean-Louis Forain, surnommé Gavroche, partage la chambre avec Rimbaud. « j’ai logé, relate-t-il, deux mois avec lui rue Campagne-Première, dans un taudis épouvantable ; ça lui convenait, ça lui plaisait, il était si sale. Nous n’avions qu’un lit, lui couchait sur les ressorts et moi par terre sur le matelas. »

(Ci-contre : Le Veuf, par J.L. Forain)

8, rue Victor Cousin, dans la plus haute tour

« Oisive jeunesse / À tout asservie, / Par délicatesse / J’ai perdu ma vie. / Ah ! que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent… »

cluny sorbonneEn mai 1872, Rimbaud loge à l’hôtel de Cluny où il compose – parait-il – La Chanson de la plus haute tour. Il évoque son hôtel dans une Lettre à Ernest Delahaye, en juin 1872 : « … en ce moment, j’ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. La rue Victor-Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot, à l’autre extrémité. » La chambre de Rimbaud est toujours disponible à l’hôtel Cluny-Sorbonne. Il suffit de réserver suffisamment à l’avance.

Et ta statue, Arthur ?

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Certes, c’est un sculpteur de grande classe. (Jean-Robert Ipoustéguy (1920-2006)). Mais qu’a-t-il fait en transformant « l’homme aux semelles de vent » en « homme aux semelles devant » ? Pauvre calembour et pauvre Arthur ! L’œuvre en bronze fut inaugurée en 1988 place du Père-Teilhard-de-Chardin, en face de la Bibliothèque de l’Arsenal. Hauteur 1,5 mètres, largeur 4 mètres, profondeur 2 mètres. Une horreur, à mon humble avis.