Le Grenier des Grands-Augustins

 

images (9).jpgLe réalisateur Carlos Saura l’a qualifié de « lieu le plus emblématique de la capitale ». Et pour cause. Le 7 rue des Grands-Augustins aura abrité dans les années trente les premiers travaux de mime de Jean-Louis Barrault, les répétitions du groupe Octobre de Jacques Prévert, les réunions du groupe Contre-attaque de Breton-Bataille et l’atelier de Picasso qui y peignit Guernica. Sans compter son héritage balzacien : c’est en effet à cette même adresse, dans ce même grenier qu’Honoré de Balzac situe l’action de sa nouvelle : Le Chef d’œuvre inconnu.

L’ancien hôtel d’Hercule

Les hôtels des n° 5 et n° 7 rue des Grands Augustins ont une origine commune : ils appartiennent tous deux à l’ancien hôtel d’Hercule, un des plus vastes hôtels parisiens sous la Renaissance, qui fut plus tard englobé dans l’hôtel de Savoie-Nemours. Lorsque la duchesse de Savoie divisa celui-ci en 1670, les numéros 5 et 7, habités par les Carignan, branche de la maison de Savoie, devint la propriété d’une demoiselle de Bretteville qui les fit refaire. Le n° 5 prendra le nom d’hôtel de Conflans-Carignan, l’hôtel du n° 7 prenant le nom d’hôtel Brière de Breteville.

Le « Grenier Barrault »

images (10).jpgDans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier Brière de Breteville, au 7 rue des Grands-Augustins, comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers. C’est au dernier étage, en 1934, que s’installe Jean-Louis Barrault. Le grenier est immense. Une première pièce de quatorze mètres sur huit sert d’atelier de travail et de lieu de représentation. (Ce sera l’atelier de Picasso). La deuxième, quinze mètres sur quatre, sert de dortoir, de salle à manger, de fourre-tout. Une étiquette sur le lavabo stipule : « Le lavabo doit rester bo ». La troisième pièce de huit mètres sur quatre est réservée à l’usage personnel de Barrault, mais il lui arrive souvent de trouver quelqu’un dans son lit. Cet espace total de deux cents mètres carrés est la république des copains et le lundi, un immense pique-nique réunit périodiquement cinquante à soixante personnes. Chaque jour, le grenier vrombit d’élans créatifs : Barrault improvise du mime sur Ionisation de Varèse, Gilles Margaritis, ancien élève de Jacques Copeau, s’exerce sur son numéro de Chesterfolies, Sylvain Itkine répète Parsiphae de Montherlant et Ubu enchaîné de Jarry…

Youki Desnos, dans ses Confidences, évoque le fameux grenier : « Ce grenier des Grands Augustins, ainsi l’avait baptisé Jean-Louis, fut véritablement une ruche, une école, jaillie spontanément de l’enthousiasme même des camarades de Barrault, lesquels, au début, étaient venus là pour y trouver un toit, mais pas du tout pour y travailler.

Dans ses Souvenirs pour Demain, Barrault évoque son passage rue des Grands-Augustins : « Je fondai une compagnie : le Grenier des Augustins. Jean Dasté, au début, s’y était associé, il reprit vite sa liberté ; il eut raison car j’étais loin d’être mûr. Il me fallait encore beaucoup vivre. […] Au Grenier, la porte n’était jamais fermée, venait y habiter qui voulait. […] Joseph Kosma, compositeur tzigane, nous écrivait de merveilleuses chansons sur des poèmes de Prévert. Nous cherchions un enfant. Itkine m’en indique un qui traîne dans un quartier populaire de Paris, il doit avoir dans les huit ans, ne craint que deux espèces d’animaux : les flics et les chiens. Ce petit s’appelait Mouloudji »

 Le groupe Octobre et le petit Mouloudji

images (11)Au printemps 1935, le Groupe Octobre – groupe théâtral ouvrier mené par Prévert – s’installe dans le « Grenier Barrault » et y répète Le Tableau des merveilles, adapté de Cervantès. Le groupe est composé d’une incroyable pléiade d’inconnus en devenir : Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Arlette Besset, Gisèle Fruhtman, Jean Brémaud, Margot Capelier, Jean-Bernard Brunius, Jean Loubès, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Gazelle, Guy Decomble, Jean-Louis Barrault, Jeannette et Lazare Fuschmann, Suzanne Montel, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean Ferry, Pierre Sabas, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise. Et, bien sûr, le petit Marcel Mouloudji découvert par Sylvain Itkine à La Grange aux belles.

Mouloudji se souvient, dans Le Petit invité : « J’avais séché l’école et mis plusieurs heures à trouver cette rue des Grands Augustins. La maison était vieille et majestueuse. La concierge m’indiqua de monter jusqu’en haut de l’escalier. Au dernier étage, je cognai contre une porte. Rien. Je recommençai, images (12)un peu plus fort. Pas de réponse. J’allais renoncer quand elle s’entrouvrit légèrement. Une étrange tête méfiante se profila, deux yeux soupçonneux m’inspectèrent ». Le gamin découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. « Il avait, relate Mouloudji, un visage d’oiseau de proie, casqué d’une chevelure frisée que je trouvais admirable. Un corps extraordinairement musclé, dont il jouait à la façon d’un instrument. Voilà qu’il commença à galoper en cercle, s’arrêtant parfois pour lancer des ruades, gratter les carreaux, ou brouter je ne sais quelle herbe imaginaire ».

Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

Le groupe Contre-attaque

Groupe Contre-attaque.pngLe Grenier des Grands Augustins – adresse créative et non-conformiste – ne pouvait qu’intéresser André Breton. En 1935, Barrault lui prête ses locaux pour des réunions-conférences du groupe. Fondé en septembre 1935, le Mouvement Contre-Attaque comprend les Surréalistes, leurs sympathisants et les anciens membres du Cercle communiste-démocratique de Souvarine, réunis autour de Georges Bataille. Le Grenier abritera plusieurs réunions-conférences comme, le 5 janvier 1936, La Patrie et la Famille et, surtout, le 21 janvier 1936, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Louis XVI, une réunion-conférence sur le thème Les deux cents familles qui relèvent de la justice du peuple, réunion animée par Georges Bataille, André Breton et Maurice Heine. Le mouvement Contre-attaque sera dissous en mars 1936.

L’atelier de Picasso

Picasso Guernica.png

Est-ce par Dora Maar (qui a fait partie du groupe Contre-attaque) ou par Barrault directement que Picasso s’intéresse au fameux grenier ? Il ne peut ignorer que Balzac a situé l’intrigue du Chef d’œuvre inconnu dans ce même grenier puisqu’il a illustré cette nouvelle par une série de 12 gravures à la demande d’Ambroise Vollard quelques années auparavant. Début  1937, Picasso installe son atelier dans la plus grande pièce – 14 m x 8. Et cent ans après la dernière version de Balzac, il y peint son célèbre chef-d’oeuvre, Guernica. C’est en ouvrant L’Humanité, le 28 avril 1937, que Picasso a découvert, horrifié, les photos de la ville basque de Guernica réduite en cendres par les aviations allemande et italienne qui soutiennent Franco. Il a passé aussitôt commande d’une toile à Antonio Castelucho, rue de la Grande-Chaumière. Format : près de 8 mètres de long par 3,5 de haut. La toile sera peinte entre le 11 mai et le 4 juin.

En 1942, les lieux évoluent et Brassaï écrit (Conversations avec Picasso) : « …depuis ma dernière visite il y a du changement : la grande entrée est condamnée, on monte maintenant au  »grenier » par un étroit escalier en colimaçon dont les marches usées, boiteuses, et l’obscurité rappellent celui de la tour de Notre-Dame. On grimpe ; on grimpe, on passe devant l’entrée de l’Association des Huissiers de la Seine, propriétaire de l’immeuble : on grimpe encore dans la pénombre jusqu’à un ICI gigantesque tracé par Picasso sur un bout de carton désignant le bouton de la sonnette ». Petit à petit, dès 1946, Picasso désertera son atelier des Grands Augustins pour Antibes, Vallauris puis Cannes et Mougins. En 1966, le propriétaire demandera à Picasso de quitter définitivement les lieux et tous les objets, livres, peintures et dessins seront envoyés à Mougins.

L’atelier de Picasso a été classé aux Monuments historiques en 2014.

 

Le Chef d’œuvre inconnu

PicassoBalzac

« Vers la fin de l’année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très mince apparence, se promenait devant la porte d’une maison située rue des Grands-Augustins, à Paris. »

Ainsi commence la nouvelle de Honoré de Balzac, tout d’abord publié en 1831 dans le journal l’Artiste sous le titre de Maître Frenhofer, puis intégrée à La Comédie Humaine en 1846. L’histoire met en scène le vieux Frenhofer, meilleur peintre de sa génération, qui révèle à Pourbus et Poussin, deux admirateurs, qu’il a travaillé sur une mystérieuse peinture pendant des années, peinture qui a épuisé tout son potentiel créatif. En échange d’un jeune modèle, Pourbus et Poussin sont autorisés à voir le tableau. Quand ils voient le « chef-d’oeuvre inconnu », ils ne comprennent pas : ce n’est rien d’autre qu’un fouillis de lignes et de couches de peinture, l’œuvre, nécessairement, d’un dérangé.

 

 

 

 

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