39-41 avenue Junot : de Clouzot à Truffaut en passant par Chez Elle

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En relisant Modiano, Souvenirs dormants, je tombe sur l’évocation de l’hôtel Alsina, avenue Junot : « Un après-midi, je me suis arrêté devant l’hôtel Alsina, que l’on avait divisé en appartements. Le Montmartre de l’été 1965, tel que je croyais le voir dans mon souvenir, m’a semblé tout à coup un Montmartre imaginaire. »

À quelle date cet hôtel a-t-il perdu son nom pour devenir un immeuble « de rapport » ? Sans doute dans les années 90. Je pense qu’il aurait mérité une plaque, apposé par le maire du 18e arrondissement de l’époque, le mitterrandien Roger Vaillant : « Ici, dans l’ancien hôtel Alsina, il s’est passé beaucoup de choses ».

L’assassin habite au… 39

filmon1992-e1c79.jpgOui, que de choses. En 1942, l’hôtel Alsina sert de décor à L’Assassin habite au 21, film d’Henri-Georges Clouzot avec Pierre Fresnay comme commissaire. Pour la circonstance, l’hôtel devient la pension Les Mimosas. Et le 39 devint le 21. Clouzot vient de passer derrière la caméra, bénéficiant de l’exil des grands cinéastes de l’époque. Employé par la Continental, créée par Joseph Goebbels, il réalise successivement L’Assassin habite au 21 et Le Corbeau, qui lui vaudra des accusations d’anti-patriotisme et de collaboration. Interdit de réalisation à la Libération, il voit sa sanction levée grâce à l’intervention de nombreux artistes et d’Henri Jeanson, qui, en parfait dialoguiste, aurait déclaré à un adversaire du réalisateur : « Mon cher, tu sais bien que Clouzot n’a pas plus été collabo que toi tu n’as été résistant. »

Curiosité : dans la distribution de L’assassin habite au 21, on peut apercevoir « le type qui cause à Alfred », un comédien inconnu reconnaissable à son accent : il s’agit d’Yves Montand, qui, connu, séjournera à l’hôtel Alsina avec Édith Piaf quelques années plus tard, en 1945. Laquelle Édith Piaf épousera Jacques Pills en 1952, Jacques Pills qui se produisait dans le cabaret voisin, en 1941.

Chez Elle : interdit aux Juifs

Chez elle avenue Junot.JPGMitoyen de l’hôtel, au numéro 41, ce cabaret montmartrois baptisé « Chez Elle » est animé par Lucienne Boyer, la célèbre « dame en bleu » qui y susurre Parlez-moi d’amour accompagnée par le piano de Van Parys, alors que son mari, Jacques Pills, y crée Elle était swing de Louis Gasté. Sur la façade du cabaret est inscrit, comme dans de nombreux endroits dans la capitale, un infâme « Interdit aux Juifs ». Lucienne Boyer soutiendra que l’écriteau était censé protéger son mari, qui était juif, en ces temps difficiles.

Allo, Marcel ? C’est Édith Piaf !

L’hôtel Alsina est indissociable des amours d’Édith Piaf : en 1937, elle quitte Pigalle et s’y installe avec Raymond Asso, avant d’emménager en 1939 rue Anatole-de-la-Forge chez Paul Meurisse. On la retrouve à l’hôtel montmartrois en 1945, lors de son idylle avec Yves Montand. C’est de l’hôtel Alsina qu’elle appelle sans relâche Marcel Carné pour qu’il confie le rôle de Diego dans Les Portes de la nuit à son jeune amant, e19815915.jpgn remplacement de Gabin. « J’étais un peu hésitant, relate le cinéaste, mais Prévert, qui trouvait Montand très bien, me pressait, et surtout Piaf m’appelait cinq fois par jour pour me dire « écoute, Marcel, prends Yves, il est merveilleux. C’est l’homme de l’avenir ».

Baisers volés, 1968

images (4).jpgVingt-trois ans plus tard, l’hôtel Alsina verra une nouvelle équipe cinématographique investir les lieux. Il s’agit de François Truffaut, qui y tourne le troisième volet de sa saga Doinel, Baisers volés, après Les Quatre cents coups et Antoine et Colette. On y reconnait parfaitement l’hôtel où Jean-Pierre Léaud campe un veilleur de nuit lisant La Sirène du Mississipi, enveloppé dans des couvertures. Où il sort les poubelles, à l’aube. Où Claude Jade le rejoint avec sa queue de cheval et son étui à violon. Truffaut et Paris sont indissociables. Un Paris essentiellement rive droite, malgré son appartement avec vue Tour Eiffel, avenue Pierre de Serbie, dans lequel il tournera une scène de L’Homme qui aimait les femmes.

Le Paris de Truffaut n’est pas éloigné de celui de Modiano, le Paris des porte-cochères le-paris-de-francoi-5ac78224ad92b.jpgsans interphone mais avec « blunt », des cinéacs, du noir et blanc. Le Paris de Modiano est disponible dans tous ses livres. Pour le Paris de Truffaut, ne pas hésiter : Le Paris de François Truffaut, par Philippe Lombard, chez Parigramme .  « L’ouvrage réjouira les cœurs les plus endurcis, ravira les nostalgiques, comblera les cinéphiles. Il s’agit d’un bel hommage, d’une promenade en zigzag dans une vie et dans une œuvre. » (Éric Neuhoff, Le Figaro)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A nos gloires du 6e arrondissement (1951)

 

Binet

Le 20 avril 1946, on a pu lire dans Samedi-Soir : « L’existentialisme avait en France son roi (Sartre), sa reine (Simone de Beauvoir) et son dauphin (Mouloudji). Il a maintenant son peintre : Patrix. Patrix, compagnon de jeunesse de Mouloudji et élève de Sartre, veut lancer la peinture existentialiste. »

Cinq ans plus tard, le 10 mars 1951, Paris-Match titre : « Un existentialiste du dimanche a peint ses dieux ». L’article concerne un tableau de Georges Patrix signé sous l’allonyme d’Émile Binet, son concierge sourd et muet. (Quand les journalistes veulent en savoir davantage sur le fameux tableau, on les lui adresse). Ce tableau (A nos gloires du 6e arrondissement, peint en 1951), fut accroché au Club Saint-Germain, durant des années.

Revue d’effectif :

 Paul Boubalimages (3)

Premier à gauche sur le tableau, avec une serviette sur le bras

Ah ! Le roi Boubal, patron du Flore ! Que dis-je ! L’empereur de Saint-Germain-des-Prés ! Savez-vous que les époux Boubal, en 1939, ont hésité entre acheter le café de Flore et acheter une brasserie de la porte Dorée ? C’est la femme, Henriette, qui a eu le dernier mot. S’ils avaient opté pour l’autre solution, tandis que Sartre était prisonnier en Allemagne, Beauvoir aurait-elle délaissé le Dôme pour le Flore ? Certainement pas. Et, comme le nez de Cléopâtre, la face du Paris rive gauche en aurait été changée. « …Je m’efforçais, écrit-elle dans La Force des choses, d’y arriver dès l’ouverture pour occuper la meilleure place, celle où il faisait le plus chaud, à côté du tuyau de poêle. » Eh oui, le poêle ! La botte secrète de l’ancien garçon du Bœuf sur le toit, avec les deux tonnes de thé qu’il avait en réserve. Savez-vous également que, durant la guerre, Boubal avait ses têtes ? Parmi les « bons élèves » Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches bien remplies. Parmi les « mauvais élèves », Sartre, Beauvoir et autres « plumitifs » qu’il contemplait d’un air dégoûté. Quant à Mouloudji, qui n’avait jamais un sou pour payer ses consommations, c’était le fond de l’abomination. Quand, au printemps 1944, Mouloudji obtient le prix de la Pléiade pour son roman Enrico, doté de cent mille francs, cette incroyable récompense provoque aussitôt la colère de Boubal : « Moi aussi, donnez-moi 100 000 francs et j’écrirai que ma mère était folle. » Mais Boubal n’a nul besoin de ces 100 000 francs. L’après-guerre verra le triomphe du Flore et le 2 juillet 1949, France-Soir consacrera une page entière au « patron de café le plus célèbre du monde ».

Boris Vian

Entre Boubal et Prévert, avec un bout de trompinette qui dépasse.

Manuel Vian.jpgSans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, paru en 1951 aux éditions du Scorpion, l’homme à la trompinette figurerait-il sur le tableau de Patrix ? Pas évident. Vian n’a commencé à fréquenter le « quartier » qu’en 1946, il n’y réside pas, occupant bourgeoisement l’appartement de ses beaux-parents rue du Faubourg Poissonnière. Certes, il y a le Tabou, puis le Club Saint-Germain, le scandale du J’irai cracher sur vos tombes, ouvrage « bassement pornographique », certes, il y a la liaison de sa femme avec Jean-Paul Sartre à la fin des années 40, mais rien n’y fait : Boris Vian n’est pas vraiment un enfant de Saint-Germain-des-Prés, même s’il en a écrit la bible et honni les pisse-copies pourris de vices de Françamedimanchesoir qui avilissent le quartier.

 Jacques Prévert

Bizarre, bizarre, il n’a pas la clope au bec, comme toujours .

images (11)Prévert sur le tableau, gloire du 6ème arrondissement ? Sans aucun doute. Il fut avant et dans l’immédiate après-guerre, l’un des « inventeur » de Saint-Germain-des-Prés, investissant le Flore en 1938 avec le groupe Octobre, « découvrant » le Bar vert en 1946, habitant successivement 39 rue Dauphine, à l’hôtel Acropolis (160 boulevard Saint-Germain), au Montana de la rue Saint-Benoit. La gloire : Paroles, paru en 1946, s’est vendu à plus de trente mille exemplaires, chiffre pharamineux pour un recueil de poèmes. En 1951, il prépare avec son frère l’ouverture de la Fontaine des 4 saisons, concurrent de la Rose rouge. Comme son ami Vian, il ne va pas tarder à quitter le quartier. Tous deux transporteront leurs lauriers à la Cité Véron, l’un en 1953, l’autre deux ans plus tard.

Louis Armand Fèvre

Entre Prévert et Jean Genet, le bonapartiste fait un peu la gueule. C’est son style…

images (16).jpgLouis Armand Fèvre méprisait le Coca-cola, écrit Boris Vian dans son Manuel, car Bonaparte n’est buvait pas. Et il ne prenait jamais le métro, sans toute pour les mêmes raisons. Dans l’article Rue Bonaparte, années 50/60, j’ai évoqué ce Bonapartiste habitant au 10 rue Bonaparte : courtier en librairie et chanteur épique au cabaret le Saint-Yves, habillé en dragon en toutes saisons, qui provoqua en duel (au sabre d’abordage) le journaliste Pierre Mérindol qui l’avait traité de « déshydraté ». Sur les neuf personnages figurant sur le tableau, c’est indéniablement le plus oublié. Il existe une photo de lui prise sur les quais, en redingote, que je n’ai jamais retrouvée.

Jean Genet

À côté de Gréco, coiffé de ce qui doit être un bonnet de bagnard.

Jean Genet.jpgFranchement, comme gloire du 6e arrondissement, ce n’est pas évident. Mais bon. C’est aux Deux Magots que Beauvoir transmet via la caissière Le Miracle de la rose à Violette Leduc. Et à partir de 1942, on le voit chez Marguerite Duras, dans le « groupe de la rue  St Benoît » comportant notamment Robert Antelme, Marguerite Duras Henri Michaux, Georges Bataille, Maurice Merleau-Ponty, Albert Camus, Claude Roy…. Genet fréquente effectivement Sartre, Beauvoir, Giacometti, il joue dans Désordre, de Jacques Baratier (1947), mais est-ce réellement un « germanopratin ? » Évidemment non. Qui, à sa place, aurait pu figurer sur le tableau des « gloires » ? Allez, au hasard: Marc Doelnitz, Gabriel Pomerand, Ozeus Pottar, Michel de Ré, Raymond Queneau, Hot d’Déé, Jacques Audiberti, Yves Corbassière, Henri Leduc, Alexandre Astruc, Anne-Marie Cazalis, Tarzan, Annabel, Adamov, Marguerite Duras, « Bébé » Bérard, Georges Hugnet…

Juliette Gréco

En pastiche de Marie Laurencin, à côté de « Sartre-Apollinaire », façon Douanier Rousseau.

images (15)Le 3 mai 1947, l’hebdomadaire à succès (et à scandales) Samedi-soir, tiré à 424 000 exemplaires, publie en première page la photo d’un couple très « existentialiste » (Juliette Gréco et Roger Vadim), accompagnée d’une accroche plutôt énigmatique : « Je voudrais renaître en catastrophe de chemin de fer, lire page 6 « . L’article est à l’avenant : « Il ne faut plus chercher les existentialistes au café de Flore, ils se sont réfugiés dans les caves. (…). Le Tabou est le véritable sanctuaire de la nouvelle génération. » Eh oui, Gréco – dite La Toutoune – est incontournable parmi les « gloires du 6e arrondissement », même si l’âme damnée de Saint-Germain-des-Prés fut plutôt Anne-Marie Cazalis. À l’époque du tableau, après des années passées à l’hôtel La Louisiane, Gréco loge au Montana de la rue Saint-Benoit, mitoyen du Flore. Adulée, déjà, après son passage à la Rose rouge où elle chante Sartre et Queneau. Remarquée dans le film de Duvivier, Le Royaume des cieux, où, selon Vian, sa réplique « la porte de la sacristie est ouverte » lui vaut l’estime de tout le quartier. En 1951, c’est le coup de foudre pour Miles Davis, c’est également le prix de la Sacem pour Je hais les dimanches. Mais la belle va bientôt partir en tournée pour l’Amérique du sud : circulez, il n’y a plus rien à voir et place aux touristes à Saint-Germain-des-Prés.

 Jean-Paul Sartre

Plume à la main et pipe au bec, déguisé en Apollinaire, façon Douanier Rousseau.

images (13)S’il n’y en avait qu’un, ce serait lui. Lui, le créateur malgré lui de la folie existentialiste qui agita le bocal de Saint-Germain-des-Prés de 1947 à 1953. Mais sa présence sur le tableau d’Émile Binet et sa « gloire » proclamée ne pouvait que lui inspirer un haussement d’épaules. Il y a des choses plus importantes. En 1948, il était la bête noire du Parti communiste français, l’existentialisme apparaissant comme un concurrent dangereux du marxisme. En 1951, date du tableau, le philosophe se laisse convaincre qu’un rapprochement avec les Soviétiques est nécessaire. Pourtant, les communistes ne vont pas cesser de le diaboliser, même s’il en vient à renier son meilleur théâtre (Les Mains sales) pour démontrer qu’ils sont du même bord. Alors, adieu, les amitiés de Saint-Germain-des-Prés avec Camus et avec Merleau-Ponty… Il lui faudra du temps pour admettre que le marxisme n’est pas vraiment un humanisme.

 Raymond Duncan

Au premier rang, tel qu’en lui-même, mais assis, car il a près de 80 ans.

images (14).jpgFrère de l’illustre danseuse Isadora Duncan, profil d’aigle et teint de brique, cheveux longs retenus par un lien, il arpente le quartier revêtu d’une toge de bure, pieds nus dans des sandales antiques, même en hiver. (Attention les ricaneurs : il était très musclé et possédait une bonne droite). Autoproclamé philosophe, poète, artiste et dramaturge, il a créé L’Akadémia au 31 rue de Seine, utopie concrète inspirée de la Grèce antique de Platon, lieu se voulant ouvert à toutes les innovations, théâtre, littérature, musique et arts plastiques. Il y dispense gratuitement des cours de danse, de beaux-arts et d’artisanat. Idéaliste, Raymond : n’a-t-il pas proposé, en 1947, de créer la ville de « New-Paris-York » au milieu de l’océan Atlantique, symbole d’une coopération culturelle internationale ?

Camille Bryen

Au premier plan, à côté de Raymond Duncan. Un béret, l’air narquois, un vrai galopin…

« Défense d’interdire », c’est lui, ce slogan placardé en plusieurs camille-bryen.jpgendroits de Paris à la fin des années 40 et qui sera repris sous la forme « Il est interdit d’interdire » en 1968. Écrivain, peintre, graveur et dessinateur, il perpétua l’esprit dada dans les années existentialistes et fut de tous les mouvements : surréalisme, abstraction, expressionnisme abstrait, lettrisme, art brut, tachisme…
Petit homme échappé d’un dessin animé, vitupérant, sans cesse en mouvement, il fut une grande figures de Saint-Germain-des-Prés, adepte de la Rhumerie martiniquaise et de l’hôtel Taranne, entre Lipp et la Reine Blanche, où il résidait en compagnie d’Audiberti.

 

Si le Saint-Germain-des-Prés de l’époque Tabou vous intéresse, je vous recommande l’excellent livre de Gilles Schlesser, Mortel Tabou, paru chez le non moins excellent éditeur Parigramme, où un jeune journaliste traque un tueur existentialiste (qui veut tuer Jean-Paul Sartre).

Extrait n°1 :

« Paul se glisse entre les groupes, serre une dizaine de mains, salue Jean-Bertrand Pontalis et sa sublime Eurydice, délivre une vingtaine de « ça va ? ça va » mécaniques. Près de l’entrée, devant un parterre féminin attentif, Ozéus Pottar expose le scénario de Bouliran achète une piscine, film de vingt minutes,  subventionné par le Ministère de l’Éducation, doté d’un scénario digne des films comiques de la Gaumont des années 1910 dans des décors et des éclairages inspirés de l’expressionisme allemand.

– En fait, expose Pottar, ce n’est pas très compliqué. Il s’agit de Bouliran, président de la République, qui veut abolir les bains de mer et qui souhaite acheter une grande piscine pour les remplacer. Mais tout le monde n’est pas d’accord. Quatre dangereux terroristes le suivent dans ses recherches, afin de le noyer. Boris Vian est le chef des terroristes, Raymond Queneau, Michelle Vian et le Major sont ses complices. Quant à moi, je suis le policier.

– Remarquable scénario, glisse une voix. »

Mortel Tabou

Extrait n°2 :

« – Il faut entretenir la flamme existentialiste, poursuit Cazalis. C’est notre fond de commerce. Beauvoir rentre aujourd’hui des États-Unis, il faudrait s’arranger pour l’attirer au Tabou, en compagnie de Sartre, une belle photo dans l’escalier qui mène à l’enfer et aux autres, ça emballerait la machine. Boris, tu pourrais nous arranger ça ?

– Je vais voir mais ça m’étonnerait. Le patron fait la gueule. Et ta péniche ?

Parmi les projets de l’espiègle rouquine figure une péniche existentialiste qui serait amarrée quai Conti. Les serveurs auraient un masque en carton-pâte à l’effigie du philosophe et la caissière aurait la tête de sa compagne. Figurent également le lancement en septembre de la première collection de mode existentialiste, confiée à Moana Kermarec, et l’ouverture rue de Seine d’une galerie de peinture existentialiste où seraient exposées les œuvres de Patrix.

– Georges ? s’étonne Boris. Il va peindre des tableaux existentialistes ?

– C’est bien beau, dit Chauvelot, mais s’il y a un nouveau meurtre lié au Tabou, ils fermeront la boite. Qu’en penses-tu, Paul, toi qui a tes entrées au Quai des Orfèvres ?

– Je n’en sais rien. En fait d’entrées, à ce jour, je serais plutôt du côté de la sortie.

– Il m’est venu une idée, dit Cazalis en sortant un papier de sa poche. Un slogan : le Tabou, au coin de la rue Dauphine et du monde. Et j’ai écrit une chanson, La Complainte de l’assassin, Crolla m’a fait la musique, Charlotte pourrait la chanter aux terrasses en s’accompagnant de son piano-accordéon, ça peut faire un carton. Toutoune va nous montrer, tu veux bien, Juliette ?

– J’ai pas de voix…

– Mais si !

– Je ne sais pas chanter…

– Fais comme hier, tu parles en chantant ou tu chantes en parlant, c’était très bien.

Gréco se lève. Elle porte un pantalon mastic d’officier américain et une veste noire déchirée dans le dos.

– Bon, vous l’aurez voulu !

Mains derrière le dos, yeux cachés sous sa frange, elle se met à chantonner :

– « Attention bonne gens / Les nuits de Saint-Germain / Ont du sang sur les mains / Tu marches dans la rue / Et soudain tu n’es plus / Tabou ! Ton Tabou tue ! / Saint-Germain est tabou / S’y hasarder la nuit serait pure folie / Attention il vous piste, vous êtes sur la liste / Du tueur existentialiste ! »

Pas mal, songe Paul. Elle pourrait faire chanteuse, notre jolie Juliette ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est devenue Pierrette d’Orient ?

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Robert Doisneau – Les Bouchers mélomanes, 1953

Doisneau, Izis, Ronis… Les photos de rue ont cela de terrifiant qu’ils immortalisent des inconnus. Ils les figent, – dans nos mémoires et dans nos cœurs – , à jamais proches mais pourtant inaccessibles. « J’ai réussi, déclarait Doisneau, 300 photos dans ma vie, au centième de seconde ; ça fait trois secondes en cinquante ans ». Oui, mais des secondes qui contiennent tout l’humanité

J’ai toujours été fasciné par l’accordéoniste que l’on distingue sur les photos de Doisneau, cette accordéoniste qu’il suivit en 1953 du canal Saint-Martin à la porte de la Villette en passant par les Halles. On l’appelait Pierrette d’Orient et elle chantait avec madame Lulu. J’ai longtemps cherché des informations la concernant. En vain. Qu’est-elle devenue, cette jolie accordéoniste qui interprétait Tu ne peux pas t’figurer comme je t’aime, chanson de Misraki, créée par Suzy Delair en 1950 ? Imaginons qu’elle soit âgée de 25 ans en 1953, elle serait née en 1928, elle aurait donc 89 ans. Est-elle toujours vivante ?

La seule autre trace sur Internet de Pierrette d’Orient est une chanson éponyme inspirée de Baudelaire que l’on doit au groupe Ataraxia. « Laisse-moi respirer longtemps / l’odeur de ta chevelure / y plonger tout mon visage / et l’agiter pour secouer des souvenirs / dans l’air. / Si tu pouvais savoir / tout ce que je vois ! / tout ce que je sens ! / Pierrette d’Orient… / Pierrette d’Orient… »Mais est-ce la même ? Mystère encore.

 

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Robert Doisneau, la balade de Pierrette d’Orient, 1953

Cette photo nous entraine sur les traces de Robert Giraud (1921-1997), le copain de Doisneau, lequel choisit au début des années cinquante de photographier le monde de la nuit et de la cloche parisienne. Les deux hommes (« la paire de Robert » !) se sont rencontrés en 1947, ils trainent dans les quartiers des Halles de la Maub’ ou de Mouffetard que Giraud connaît comme sa poche. À l’époque, SDF n’existait pas. On disait les clochards. Robert Giraud les appelait « le peuple des berges », « le monde guenilleux » ou « l’armée des couche-dehors ». Il « jactait » leur langue, connaissait tout de leurs combines de subsistance. (Pour Détective, en 1956, il brossera en neuf épisodes une enquête sur les 25 000 « manchards » de la capitale).

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Robert Doisneau et Robert Giraud, photo Colagrossi

La rue n’avait aucun secret pour lui et il fit connaitre à son copain photographe toutes les grandes figures de la nuit et de la rue : Richardot le tatoué, Olga et Titine, La Lune, Robespierre, le Chat borgne et le roi de la cloche, l’Amiral, qui parlait huit langues et ressemblait à Victor Hugo.

Jusqu’en 1960, Robert Giraud habita rue Visconti, au 5. Dans son livre le plus connu, Le Vin des rues, il évoque sa masure : « Pont-Neuf, quai du Louvre, Pont-des-Arts, rue de Seine, rue Visconti, terminus, l’escalier sombre et si étroit, si étroit qu’il fallait se mettre de profil pour passer. La porte poussée, il n’y avait plus qu’à se jeter sur le lit de camp, acheté à rabais aux surplus américains de Clignancourt et dormir. Dormir, encore une drôle de combine, à l’heure où les autres se lèvent. »

Jean-Paul Clébert, dans son Paris Insolite, évoque également la rue Visconti  : « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

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Robert Giraud (à gauche) en  discussion avec le clochard Pierrot la lune. © blog d’Olivier Bailly.

Robert Giraud a un second domicile : chez Fraysse, au 21 rue de Seine, le café-tabac tout en longueur fréquenté par Jacques Prévert, Jean-Paul Clébert, Albert Vidalie, Guy Breton, Pierre Mérindol, Maurice Baquet, Robert Doisneau… Dans À l’imparfait de l’objectif, ce dernier raconte : « J’étais assuré d’y retrouver, toujours à sa place, l’ami Giraud. Matou en semelles de crêpe, il attendait là, pour démarrer, l’heure où les honnêtes gens se glissent dans les draps. Appuyé au comptoir, il racontait, pour une poignée de chers auditeurs, les rencontres de ses nuits des Halles, de Maubert ou de Mouffetard. Il racontait si bien qu’Albert Fraysse, en Aveyronnais économe, était écœuré par ce gâchis. Un soir, n’y tenant plus : « Nom de Dieu, Bob, c’est toi qui dois écrire. Viens dans la cuisine, j’ai à te parler ». C’est ainsi que notre Bob, expédié par les soins du bon Albert dans l’île de Bréhat, a fini par pondre Le Vin des rues.

Le titre avait été trouvé par Jacques Prévert qui, le premier, avait eu le manuscrit en main, manuscrit sans ratures : le temps de décantation avait été suffisamment long pour permettre un travail propre. La sortie du livre fut l’occasion d’une fête de l’amitié avec, au centre, un papa Fraysse rayonnant. »

 

Robert Giraud travailla longtemps pour Romi, l’antiquaire-galeriste du 15 de la rue de Seine. Une canaille et un génie. J’aurai l’occasion de lui consacrer prochainement un article.

Robert Giraud a fait l’objet d’un livre d’Olivier Bailly, chez Stock : Pour en savoir plus