Qu’est devenue Pierrette d’Orient ?

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Robert Doisneau – Les Bouchers mélomanes, 1953

Doisneau, Izis, Ronis… Les photos de rue ont cela de terrifiant qu’ils immortalisent des inconnus. Ils les figent, – dans nos mémoires et dans nos cœurs – , à jamais proches mais pourtant inaccessibles. « J’ai réussi, déclarait Doisneau, 300 photos dans ma vie, au centième de seconde ; ça fait trois secondes en cinquante ans ». Oui, mais des secondes qui contiennent tout l’humanité

J’ai toujours été fasciné par l’accordéoniste que l’on distingue sur les photos de Doisneau, cette accordéoniste qu’il suivit en 1953 du canal Saint-Martin à la porte de la Villette en passant par les Halles. On l’appelait Pierrette d’Orient et elle chantait avec madame Lulu. J’ai longtemps cherché des informations la concernant. En vain. Qu’est-elle devenue, cette jolie accordéoniste qui interprétait Tu ne peux pas t’figurer comme je t’aime, chanson de Misraki, créée par Suzy Delair en 1950 ? Imaginons qu’elle soit âgée de 25 ans en 1953, elle serait née en 1928, elle aurait donc 89 ans. Est-elle toujours vivante ?

La seule autre trace sur Internet de Pierrette d’Orient est une chanson éponyme inspirée de Baudelaire que l’on doit au groupe Ataraxia. « Laisse-moi respirer longtemps / l’odeur de ta chevelure / y plonger tout mon visage / et l’agiter pour secouer des souvenirs / dans l’air. / Si tu pouvais savoir / tout ce que je vois ! / tout ce que je sens ! / Pierrette d’Orient… / Pierrette d’Orient… »Mais est-ce la même ? Mystère encore.

 

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Robert Doisneau, la balade de Pierrette d’Orient, 1953

Cette photo nous entraine sur les traces de Robert Giraud (1921-1997), le copain de Doisneau, lequel choisit au début des années cinquante de photographier le monde de la nuit et de la cloche parisienne. Les deux hommes (« la paire de Robert » !) se sont rencontrés en 1947, ils trainent dans les quartiers des Halles de la Maub’ ou de Mouffetard que Giraud connaît comme sa poche. À l’époque, SDF n’existait pas. On disait les clochards. Robert Giraud les appelait « le peuple des berges », « le monde guenilleux » ou « l’armée des couche-dehors ». Il « jactait » leur langue, connaissait tout de leurs combines de subsistance. (Pour Détective, en 1956, il brossera en neuf épisodes une enquête sur les 25 000 « manchards » de la capitale).

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Robert Doisneau et Robert Giraud, photo Colagrossi

La rue n’avait aucun secret pour lui et il fit connaitre à son copain photographe toutes les grandes figures de la nuit et de la rue : Richardot le tatoué, Olga et Titine, La Lune, Robespierre, le Chat borgne et le roi de la cloche, l’Amiral, qui parlait huit langues et ressemblait à Victor Hugo.

Jusqu’en 1960, Robert Giraud habita rue Visconti, au 5. Dans son livre le plus connu, Le Vin des rues, il évoque sa masure : « Pont-Neuf, quai du Louvre, Pont-des-Arts, rue de Seine, rue Visconti, terminus, l’escalier sombre et si étroit, si étroit qu’il fallait se mettre de profil pour passer. La porte poussée, il n’y avait plus qu’à se jeter sur le lit de camp, acheté à rabais aux surplus américains de Clignancourt et dormir. Dormir, encore une drôle de combine, à l’heure où les autres se lèvent. »

Jean-Paul Clébert, dans son Paris Insolite, évoque également la rue Visconti  : « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

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Robert Giraud (à gauche) en  discussion avec le clochard Pierrot la lune. © blog d’Olivier Bailly.

Robert Giraud a un second domicile : chez Fraysse, au 21 rue de Seine, le café-tabac tout en longueur fréquenté par Jacques Prévert, Jean-Paul Clébert, Albert Vidalie, Guy Breton, Pierre Mérindol, Maurice Baquet, Robert Doisneau… Dans À l’imparfait de l’objectif, ce dernier raconte : « J’étais assuré d’y retrouver, toujours à sa place, l’ami Giraud. Matou en semelles de crêpe, il attendait là, pour démarrer, l’heure où les honnêtes gens se glissent dans les draps. Appuyé au comptoir, il racontait, pour une poignée de chers auditeurs, les rencontres de ses nuits des Halles, de Maubert ou de Mouffetard. Il racontait si bien qu’Albert Fraysse, en Aveyronnais économe, était écœuré par ce gâchis. Un soir, n’y tenant plus : « Nom de Dieu, Bob, c’est toi qui dois écrire. Viens dans la cuisine, j’ai à te parler ». C’est ainsi que notre Bob, expédié par les soins du bon Albert dans l’île de Bréhat, a fini par pondre Le Vin des rues.

Le titre avait été trouvé par Jacques Prévert qui, le premier, avait eu le manuscrit en main, manuscrit sans ratures : le temps de décantation avait été suffisamment long pour permettre un travail propre. La sortie du livre fut l’occasion d’une fête de l’amitié avec, au centre, un papa Fraysse rayonnant. »

 

Robert Giraud travailla longtemps pour Romi, l’antiquaire-galeriste du 15 de la rue de Seine. Une canaille et un génie. J’aurai l’occasion de lui consacrer prochainement un article.

Robert Giraud a fait l’objet d’un livre d’Olivier Bailly, chez Stock : Pour en savoir plus

 

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