Dans les pas d’Aragon à travers Paris

Aragon sous la Coupole avant même d’être né

Rotonde du parc Monceau

Le préfet Andrieux, vous connaissez : mais oui, celui qui à 87 ans, soutint deux thèses à la Sorbonne. Dans les années 1880, il est député et préfet de police de Paris. À ce titre, ayant autorité sur certains bâtiments publics, il ne se prive pas d’en faire un usage personnel. Au parc Monceau, par exemple, où l’ancien octroi-rotonde de Claude-Nicolas Ledoux doté d’une coupole aménagée lui sert de garçonnière. On n’en parlerait guère si, en 1896, il n’y avait engrossé l’une de ses maîtresses, une jeune fille qui allait devenir la mère de Louis Aragon. Cela expliquerait, fait remarquer Marc Lambron, qu’Aragon n’ait guère eu envie d’entrer à l’Académie française : il était né sous une coupole.

 Et dans l’appartement de Montherlant

 berceauAdmettons. Car avec Aragon, rien n’est simple : il sera en effet le fils adoptif de sa grand-mère maternelle, le frère de sa mère et le filleul de son père. La jeune fille, donc, est enceinte. Elle accouche (discrètement, près des Invalides[1], pour dissimuler « la faute ») et s’installe avec le bébé-Aragon dans l’appartement de famille, les Toucas-Massillon, au 11bis avenue de Villars. Aragon précise, dans ses entretiens avec Dominique Alban : « On avait loué un autre appartement, affaire de brouiller les cartes à mon sujet. C’était avenue de Villars, au 11 bis, disait-on, pour ne pas dire au 13, cela porte malheur. Ma famille avait repris l’appartement des parents de H. de M. H. Vous avez bien sur reconnu sous ces initiales Henry Marie Joseph Frédéric Expedite Millon de Montherlant, l’illustre écrivain aujourd’hui (presque) oublié qui naquit dans cet appartement le 20 avril 1895. Aragon a donc balbutié ses premiers arreu dans le même appartement que l’auteur des Jeunes filles. Les deux bambins fréquenteront plus tard le même établissement, l’école Saint-Pierre, à Neuilly, où ils croiseront le jeune Jacques Prévert. Montherlant, lui, ne dédaignera pas d’entrer à l’Académie française. Et il sera publié dans la Pléiade dès 1955, ce qui provoquera la fureur de son ancien camarade de cour d’école. « Moi vivant, jamais je ne serai dans la Pléiade ! » jurait Aragon. Et, lorsqu’on lui demandait pourquoi, il fulminait : « Ils m’ont fait un affront que je n’ai jamais pardonné : ils ont publié Montherlant d’abord ![2] »

 Un petit tour dans l’Ile Saint-Louis ?

Ile St Louis« Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » C’est en se reméimagesmorant sa liaison avec Nancy Cunard qu’Aragon écrit ce célèbre passage d’Aurélien. En 1926, sa maitresse réside en effet dans l’Ile Saint-Louis, 1 rue Le Regrattier, où elle reçoit le gratin de la vie littéraire  parisienne : Léon-Paul Fargue, Drieu la Rochelle, la bande à Cocteau, celle de Breton… Dans Blanche ou l’Oubli, Aragon évoque « le quai, la Seine, le cri égorgé des remorqueurs, le soleil qui descend du Panthéon comme un chien jaune ». Elle le quittera en 1928, il ira l’année suivante à la rencontre des yeux d’Elsa. Qui déclarera : « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »

5 rue Campagne-Première, pour les beaux yeux d’Elsa

Aragon 1926 (2)

Elsa TrioletEn avril 29, Aragon prend la suite d’un ami américain dans un atelier et propose à Elsa Triolet, dont il est tombé amoureux six mois plus tôt lors d’une rencontre à la Coupole[3], d’habiter avec lui. Confort précaire : un lavabo installé dans un placard et, dans les étages, des « commodités à la turque » communes à plusieurs locataires. C’est rue Campagne première qu’Aragon se remet au roman (Les Cloches de Bâle parait en 1934), bravant ainsi les foudres d’André Breton. Louis Aragon et Elsa Triolet resteront rue Campagne Première jusqu’à fin 1934. (Et Aragon et Breton resteront fâchés).

Les plombs du 18 rue de la Sourdière

Le couple s’installe rue de la Sourdière en février 1935. Il y résidera jusqu’en 1960. Il s’agit d’un petit appartement dont Aragon aimait allumer toutes les lampes ; ce sur quoi Elsa s’écriait poétiquement : « Louis, tu vas faire sauter les plombs ! »Plombs 1950Petit mais joli. Un deux-trois pièces situé au deuxième étage auquel on accède par un bel escalier en spirale. La légende voudrait qu’il soit très exigu, obligeant le poète à sortir travailler sur un banc des Tuileries. Il n’en fut rien. « L’espace faisait cruellement défaut, écrit Juliette Darle, Elsa savait l’agencer selon les besoins du jour. Tantôt de longues planches posées sur des tréteaux formaient un plan de travail où l’on pouvait disposer toute une documentation. Tantôt les planches debout dans un angle de la pièce, laissaient place à des fauteuils de rotin, à un cercle convivial… Du sol au plafond, un mur entier vivait de la chaleur des livres, respirait à leur rythme. On accédait au plus haut, me semble-t-il, par une simple échelle. Le poète semblait connaître la place de chaque livre. »

NB Le journaliste Daniel Bougnoux a visité l’appartement, cinquante-trois ans après le départ d’Aragon. À lire sur https://media.blogs.la-croix.com/18-rue-de-la-sourdiere/2013/06/26/

T’as pas le look, coco…

56 rue de varenneEn 1960, Aragon et sa femme s’installent au 56 rue de Varenne dans un hôtel particulier « très Guermantes ». Les voisins froncent discrètement les sourcils : poète, d’accord, mais communiste ! Ils le remercieront lorsque Matignon décidera d’annexer l’immeuble. Aragon, bien en cour, obtient de Georges Pompidou l’assurance que l’opération ne se fera pas de son vivant. Aussitôt, le statut de l’écrivain passe de paria à celui de Dieu vivant, pour lequel des prières de bonne santé montent chaque matin dans le ciel de la rue de Varenne. Il avait loué son appartement en 1960, il l’occupera jusqu’en 1982, date de son décès.

Le chat angora d’Oxymor Baulay

41sOzRTIw4L._SX210_.jpgLes inconditionnels de l’œuvre de Gilles Schlesser ont pu remarquer que dans Mortelles Voyelles, notre ami Oxymor, grand amateur de figures de rhétorique, a rebaptisé le chat de sa maitresse Aragon. Court extrait :

« – Viens, ici, Aragon !

Le chat étant un Angora, Oxymor, qui a l’anagramme naturelle comme s’il était né dans la niche du chien, n’a pu résister au plaisir de le surnommer Aragon. Ou Louis. Ou Coco, selon l’humeur. »

Sur ce, bonne journée à tous…

[1] Le lieu de naissance d’Aragon reste mystérieux. Neuilly-sur-Seine, Toulon, Paris 7e ? En plaisantant, l’écrivain le situera « sur l’esplanade des Invalides ».
[2] Relaté par Renaud Camus.
[3] Elle l’avait déjà remarqué en 1925, lors de la fameuse bataille rangée à la Closerie des lilas entre les invités de Rachilde et les surréalistes. « Très beau. Trop beau. Un danseur d’établissement », avait-elle noté).

 

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