Le fabuleux destin de Paul Braffort

« C’est moi que je suis la Joconde ».

Oui, c’était lui, l’auteur de la chanson qu’interprétait Barbara à L’Écluse en 1960. Il s’appelait Paul Braffort, c’était un de mes amis et j’allais parfois lui rendre visite rue Charles V, dans son petit images (4)pigeonnier. Il est mort en mai dernier à 94 ans et j’en suis bien triste. Il avait 25 ans en 1948 et fit partie de la haute époque de Saint-des-Prés. Familier de Boris Vian, de Raymond Queneau puis de Georges Perec, éminent pataphysicien et membre de l’Oulipo, c’était un amoureux des maths et des mots.images (2)

 

 

Boris Vian, chef des terroristes

Braffort était un grand ami de Jean Suyeux, parolier et réalisateur, futur juge (en Afrique[1]), sévissant en rive gauche sous le doux pseudonyme d’Ozéus Pottar.

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Jean Suyeux en Afrique

En 1947, avec Vian, Suyeux et Queneau, Braffort entreprend un film vaguement subventionné par le ministère de l’Éducation nationale. Le titre ? Bouliran cherche une piscine. Le scénario est signé Marco Schützenberger, grand mathématicien-linguiste

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Le Grand Marco

(qui fut également médecin et que Vian met en scène dans On tuera tous les affreux comme « l’affreux Docteur Schütz.) Scénario remarquable, jugez-en : « Bouliran, président de la République, veut abolir la coutume des bains de mer dans son pays et cherche à acheter une piscine pour les remplacer. Mais des opposants au projet cherchent à le tuer. » Boris Vian campe le chef des terroristes, sa femme Michelle et Raymond Queneau sont ses complices. Quant à Paul Braffort, il devait interpréter le rôle de Bouliran, mais n’eut pas le temps de présider : car il va sans dire que le ministère coupa illico tout subvention en visionnant les premières scènes tournées dans un immeuble éventré près de l’Hôtel de ville. Quelques minutes du film sont visibles sur Internet. Je ne les ai pas retrouvées.

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Le remarquable scénario
Vian dans Bouliran achete une piscine
Boris Vian dans Bouliran cherche une piscine

Pour mémoire, il s’agissait de la quatrième apparition de Vian à l’écran après Madame et son flirt, 1946, de Jean de Marguenat, où il joue un musicien ; le documentaire Saint-Germain-des-Prés de Jean Suyeux en 1946 ; et La Chasse aux prêtres, de Jean Suyeux, 1946, dans lequel il joue un chasseur.)

En chansons

33tours_rectoPaul Braffort, savant atomiste au demeurant, fut également compositeur, parolier et chanteur. On peut l’écouter aux 3 Baudets, en septembre 1953, en même temps que Jacques Brel avec lequel il partage une loge. « C’était tout petit, se souvient-il. J’étais petit, mais lui était grand. C’était juste, on avait juste de quoi s’asseoir. Il était maigre, et il s’était fait faire un costume de scène assez curieux. Ça avait la forme d’un bleu d’ouvrier, mais c’était marron. Il avait l’air d’une espèce de moine. Ce costume n’était pas normal. Les cheveux en arrière, une petite moustache pas jolie jolie. (…) Les gens venaient pour rire, il arrivait avec ses chansons catholiques, moralisatrices et tristes. Il n’a eu aucun succès. Moi non plus. » Braffort persistera et on le retrouvera à la Fontaine des quatre saisons de Pierre Prévert, en novembre 1957, en compagnie des Frères Jacques, de Dufilho, Lucette Raillat, Jean Yanne et Pierre Perret. Il nous laisse un triple album CD auto édité sur lequel on peut entendre l’intégralité de ses chansons.

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1956

Curiosité : Un coffret Braffort-Queneau édité chez Frémeaux, anthologie dénommée Chansons d’avant l’Oulipo, propose une quarantaine de chansons écrites par les deux hommes et interprétées notamment par Juliette Gréco, les Frères Jacques, Mouloudji, Denise Benoit, Hélène Martin.

 

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Et l’Oulipo ?

images (3)Braffort fut accepté comme membre de l’OuLiPo le 13 mars 1961, et sa première contribution concerna le potentiel littéraire des « machines à calculer électroniques ». Avec Jacques Roubaud, il créa ultérieurement une association sœur : ALAMO (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs.)images (6).jpg

Il fut également un pataphysicien distingué (régent de rhématologie), au même titre que son ami Vian. « J’avais été admis, relate-t-il, au sein du Collège comme « auditeur emphythéote », et je fus en effet nommé « régent », quelques années plus tard, dans la chaire de rhématologie descriptive. »

Késako ? dirait Zazie. Mystère et boulette de gomme. images (5)Il s’agirait, peut-être, d’une science du commentaire, mais je ne m’aventurerai pas plus loin. La pataphysique étant la science des solutions imaginaires et Braffort étant un pur scientifique, ses débuts dans l’illustre maison furent assez lents, etseulement_bibli_clip_image002

le secrétaire particulier-général de l’époque, TS Latis, ne se priva pas de le lui rappeler et de l’encourager à publier.
Pour les curieux, le TS Latis fut nommé secrétaire général-particulier lors de la Champagne-Acclamation orchestrée sur la Terrasse des Trois Satrapes (Jacques Prévert, son chien Ergé et Boris Vian) à l’occasion de la célébration du Baron Mollet (ancien secrétaire d’Apollinaire et totalement dans la dèche), élu Vice-Curateur du Collège de Pataphysique par l’Unique Électeur désigné, Raymond Queneau.

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Oui, c’est Queneau

 

 

Et à part ça, vous faites quoi dans la vie ?

Né le 5 décembre 1923 à Paris (XIV), Paul Braffort a fait ses études au Lycée Buffon, puis à la Sorbonne et a obtenu une licence ès Sciences (Mathématique) et une licence ès Lettres (Philosophie). Après avoir commencé une thèse sur le fondement des Mathématiques (sous la direction de Gaston Bachelard), il entra au Commissariat à l’Energie Atomique en 1949 comme bibliothécaire puis responsable du Laboratoire de Calcul Analogique. Détaché à EURATOM, de 1959 à 1963, puis à l’ESTEC (European Space Technology Centre), de 1964 à 1971 et à l’Université de Paris XI (Orsay), de 1971 à 1976, il dirigea ensuite une société de services informatiques (G. A.I) puis fut « Visiting Scholar » à l’Université de Chicago, de 1988 à 1991. De 1992 à 1998, il a été directeur de programme au Collège International de Philosophie. Source : oulipo.net/fr/oulipiens/pb

Question : Paul Braffort fait-il toujours partie de l’OuLiPo ?

penduJe veux, mon neveu. Tout oulipien le demeure à jamais, volens nolens. (Qu’on le veuille ou pas, ndlr). Pas d’exclusion, pas démission, même le décès est inopérant. Les statuts, pourtant, prévoient une possibilité de départ : le suicide en présence d’un huissier assermenté. Ce dernier doit constater que ce geste n’a qu’un but, quitter l’OuLiPo. (Tout autre raison, faillite financière, chagrin amoureux, etc. ne sera pas prise en compte). Pour le prochaines réunions, Paul Braffort sera donc « excusé pour cause de décès ».

Un peu d’autopromotion

Mes lecteurs assidus se souviennent bien sûr que j’évoque Paul Braffort dans Mort d’un académicien sans tête. Extrait :

Mort d'un académicien sans tête« En passant devant l’église Saint-Paul-Saint-Louis, Oxymor ressasse l’éternelle question : et son grand-père, qui était son grand-père ? D’après son père, la jolie Camille aurait eu une aventure avec un des surréalistes figurant sur le tableau de Max Ernst, Le Rendez-vous des amis. Et d’après Braffort, qui le tenait de Raymond Queneau, il ne serait pas impossible qu’il s’agisse de Robert Desnos. Oxymor n’en serait pas vraiment étonné : ne possède-t-il pas le même regard de myope, ce regard de mouton triste légèrement voilé et de beaux yeux bleus ? Paul, son père, n’a jamais voulu évoquer le sujet. Et lui-même s’est toujours défendu d’investiguer, de consulter les biographies du poète, par crainte d’être déçu. Mais, périodiquement, l’ami Lazare le pousse à se plonger dans le dossier : – Tu te rends compte ? Si c’était ce faux cul d’Aragon ? Ou cet enfoiré de Breton ? L’horreur ! Non, mon vieux, il faut en avoir le cœur net ! »

Pour finir

9782253149743-T « Toute chose pourtant doit avoir une fin » déclare Raymond Queneau dans le dernier vers des dix sonnets formant la base génératrice des Cent mille milliards de poèmes. Celle de Paul Braffort nous prive d’une voix étonnante et d’un témoignage savoureux sur les années d’après-guerre. Il est mort à des années-lumière de cet âge des cavernes et peu confiant dans notre avenir, écrivit non sans tendresse :

« Sans regret, je m’assieds maintenant sur le talus de la route pour regarder passer ceux qui, l’œil fixé sur les lointains, vont ardents à la conquête. Je n’attends plus, ayant regardé le spectacle du monde, que la grande retraite. La civilisation entre, une fois encore, dans une période troublée, une phase critique. Peut-être va-t-elle subir la plus ample et plus radicale crise de métamorphose qu’elle ait connue. Des convulsions sociales et nationales, de véritables séismes, seront le lot sans doute du prochain avenir. Les descendants immédiats et lointains de notre génération auront, s’il en est ainsi, une destinée assez rude. Selon le vœu téméraire de Nietzsche, ils vivront dangereusement. Ils verront des choses d’un grand intérêt, que nous n’avons pas prévues, nos connaissances sociologiques n’étant pas assez profondes. Mais la place au spectacle sera d’un prix fabuleux. Les hommes de ma génération, accoutumés à des pièces et à des péripéties plus mesurées, n’ont guère de regrets de quitter le théâtre – ou le cirque – avant l’entrée des gladiateurs dans l’arène. Les jeux sanglants – ils en ont vu quelques-uns – même terminés par la mort du vaincu, n’excitent pas leur enthousiasme. Mais les goûts changent vite, d’une génération à l’autre. Peut-être nos successeurs nous plaindront-ils d’avoir vécu une vie si terne à leur jugement, et si peu dans leurs tendances. Elle eut pour nous quelque charme. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Au pays Lobi, il cumulait les fonctions de procureur de la République, de juge d’instruction et de président de Tribunal. Jean Suyeux fut à l’origine du film d’Henri Gruel, La Joconde : histoire d’une obsession,  texte de Boris Vian, musique de Paul Braffort, palme d’or du court métrage à Cannes en 1958.

Une réflexion sur “Le fabuleux destin de Paul Braffort

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