Le minuscule Paris d’Antoine Blondin

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Quai Voltaire, rue Mazarine, rue du Bac, boulevard Saint-Germain. Un petit quadrilatère dont il ne sortit jamais, sauf pour suivre le Tour de France ou se rendre à Tokio. Mais à l’intérieur, que d’aventures…

Mon père, baptisez cet enfant…

gigot-dagneau-raccourci-a-osIl s’appelait Bocquillon et il était commissaire de police. À Saint-Germain-des-Prés, au commissariat du 14 rue de l’Abbaye. Dans les années 60, il eut fort à faire avec les facéties d’Antoine Blondin et d’Albert Vidalie. Lesquels, par exemple, avaient tenté de faire baptiser dans l’église voisine un gigot enveloppé dans des serviettes.

 Les Hussards boivent du rhum

La Rhumerie martiniquaise – 166, boulevard Saint-Germain – ouvre en 1932. Après la guerre, les jazzmen officiant rue Saint-Benoît en apprécient le climat antillais et l’on y croise Antonin Artaud, Marcel Aymé, Man Ray, Aimé Césaire, Wols et son chien, aussi jaune que les moustaches de son maitre. Délaissée par les « existentialistes », la Rhumerie séduit les « Hussards » désireux de se distinguer. C’est ici que Blondin rencontre Nimier pour la première fois en 1950. Dans Les Enfants tristes, l’homme à la « Gaston-Martin » évoque les lieux : « La Rhumerie était un des endroits de Paris que Dominique adorait. Elle y trouvait une « atmosphère », elle s’en étonnait comme une provinciale et ce gentil café de la Rive gauche, où l’on voit Antoine Blondin, était pour elle pavé de rêves, d’aventures, de rencontres ».rhumerie.jpg

À table, jeunes gens de droite !

En 1944, Roland Laudenbach, Jean Turlais et Roger Mouton, trois jeunes gens réunis par le goût de la littérature, lancent l’aventure des éditions de La Table Ronde. L’idée ; créer une revue supplantant une NRF promise aux foudres d’une prochaine épuration. Dans les années 1950, la revue publie Mauriac, Montherlant. Paul Morand y fait paraitre son Journal d’un attaché d’ambassade et Jean Giono Un roi sans divertissement.

imagesMarquée à droite, la Table ronde accueille tout naturellement les Hussards : Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, Roger Nimier, jeunes trublions qui font passer un petit vent d’air frais et frondeur sur un quartier trop sartraïsé à leur goût. En février 1951, par exemple, Jacques Laurent signe un Paul & Jean-Paul, pamphlet satirique dans lequel il compare Jean-Paul Sartre à… Paul Bourget !

Dans son Grognards & Hussard, Bernard Frank tente de décrire le style de ces trublions de la littérature : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase il y a mort d’homme. »

Le prix des Deux magots

2 MagotsPrix des Deux Magots 1949 pour L’Europe buissonnière, Blondin connut très vite la notoriété et, situé politiquement à la droite de la droite, n’hésitait pas à pousser la provoc à fond en encensant Robert Brasillach. Ce qui le faisait marrer, de même que ses copains, Nimier, Laurent, Déon et quelques autres. À droite, les Hussards ? « Ils nous font passer pour des écrivains de droite pour faire croire qu’il existe des écrivains de gauche » ironisera-t-il.

13 rue du Bac, c’est le bar Bac

Bistrot fétiche d’Antoine Blondin : « Il m’est arrivé, écrit-il, de rester six jours de suite au Bar Bac. Et j’y étais bien. Ils étaient très gentils avec moi, ils me donnaient une cuillerée de soupe toutes les deux heures, et puis le reste du temps du pastis, ou du vin blanc. Six jours de suite. »

La patronne, c’est Blanche, que Blondin évoque dans Monsieur Jadis : « Elle s’appelait Blanche dans la nuit noire et sa silhouette noire ne tarda pas à recevoir l’hommage de toute nuit blanche. Certains ivrognes lui vouaient un culte qu’on réserve aux icônes. Mais son extraordinaire taille de guêpe étranglée sous une poitrine de comices, son œil de jais surplombé par une tignasse engluée dans la laque, donnaient plutôt à ce personnage, dont on ne connaissait que le buste et son reflet sur le zinc, l’aspect fabuleux de la Dame de Pique affligée de l’accent des Auvergnats de Paris. »

Dans ce même Monsieur Jadis, (bien écrit, non ?) Blondin fait la fermeture : « « La nuit s’achevait au Bar Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse ».

Durant ces mêmes années, Léo Ferré est également un habitué des lieux, pas vraiment aimable envers les tauliers, comme à son habitude :

« Huit heures du soir au Bar Bac / Et des hiboux plein le parterre / À s’immoler pour quelques ferréverres / Que Blanche vide dans son sac (…) Taulière des soirs en allés / Je te laisse mon capuchon / Que je baissais sur mes chansons / Le soir dans ton ancien café / Maintenant c’est sous l’œil néon / Que tu lis tes comptes de bique / Et rumines sous la musique / L’oseille bleue des vagabonds ».

Franchement, j’aurais bien aimé entendre ce que pouvait donner un dialogue entre Ferré et Blondin.

 

 

Le dernier verre de Roger Nimier

NimierPort d’attache de Malraux dans les années trente, refuge des comités de rédaction des Temps modernes à la fin des années quarante, le bar du Pont-Royal (7, rue Montalembert) abrita ensuite la bande à Nimier, en rupture de ban avec le Decameron voisin. Le bar aux fauteuils de cuir sera le dernier lieu de rencontre entre Nimier et Blondin. Le 28 septembre 1962, Nimier y croise son ami venu évoquer avec Louis Malle une adaptation du Feu Follet de Drieu la Rochelle. Nimier se tue quelques heures plus tard sur l’autoroute de l’Ouest, dans son Aston-Martin.

 Dans son palais aveugle, 33, quai Voltaire

33 quai Voltaire.jpgDans Monsieur Jadis, Blondin évoque l’appartement que sa famille occupe depuis 1934 : « J’habitais à l’époque les ruines d’un palais sur le quai Voltaire, à Paris, où j’avais connu des heures opulentes de ma jeunesse. Des tracas d’huissier avaient condamné les fenêtres ouvertes sur la Seine… (…) J’éprouvais de la délectation à m’abandonner à une inertie qui me rapprochait des morts.  Toutefois, j’entretenais mon deuil frénétique dans les cafés environnants. J’y retardais l’instant de regagner une maison qui, en perdant le fleuve, le Louvre, les jardins, avait perdu la vue. »

Monsieur le ministre, au 40 rue du Bac

 En ce temps-là, on pouvait entrer sans trop de problème dans le Ministère des travaux publics en empruntant la porte cochère du 40 rue du Bac et en se glissant vers l’hôtel Le Play. Ce dont ne se priva pas Antoine Blondin pour aller s’asseoir, en pleine nuit, dans le fauteuil du ministre et d’attendre ainsi les premiers arrivants du matin.

19, quai Voltaire, avec Wagner et Baudelaire

hôtelToujours dans Monsieur Jadis : « …Un hôtel sur le quai Voltaire, où il lui arrivait de s’enfermer à double tour pour mieux poser sur les paysages de son enfance le regard d’un homme libre. Il était admis que sa chambre avait abrité Richard Wagner (…) et que Baudelaire avait quelquefois fouetté sa négresse à l’étage au-dessus ». (Blondin oublie Oscar Wilde, qui séjourne dans la chambre 14 en 1883 et profite d’un séjour de trois mois pour rendre visite à Victor Hugo.)

Champagne sur le Pont des Arts

images (4)Lu dans A l’encre violette : « Bien que cela n’ait absolument aucun rapport, notre impayable Antoine Blondin, au temps où il occupait une chambre du très chic hôtel du quai Voltaire, eut la farceuse idée de parier douze bouteilles de champagne avec un couple de richissimes sud-américains rencontré évidemment au bar de l’établissement, qu’il pouvait traverser la Seine sans se mouiller les pieds. Pari conclu, il emprunta tout simplement, avec son ami Albert Vidalie, le pont des Arts devant les yeux ébahis des deux touristes incrédules qui s’acquittèrent volontiers de leur dette pétillante… bue sur le champ ! »

 Maillot jaune et habit vert

images (9)En 1979, Blondin reçoit le Grand Prix de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre et plusieurs immortels songent à lui pour égayer les séances à la Coupole. Pour certains, Blondin préférait rester arrimé au bar de ses bistrots préférés. Pour le remarquable site À l’encre violette « il aurait adoré justement entrer à l’Académie française mais, disait-il malicieusement, « il y a cinq cafés entre mon appartement et l’Institut, je n’y arriverai jamais. L’habit vert m’irait extrêmement bien mais comme j’habite à cent cinquante mètres, je laisserais mon épée dans le premier bistrot, mon bicorne dans le second et j’arriverais en caleçon là-bas » !

72, rue Mazarine : pour Blondin, c’est la fin

L’homme aux cinq romans, aux quatre mille chroniques sportives, aux « 100 000 kilomètres dans le sillage de postérieurs court-vêtus et relativement inexpressifs », celui qui préférait (mais non, c’est faux, mais c’est un bon mot) le maillot jaune à l’habit vert meurt rue Mazarine, le 7 juin 1991. Il est enterré au Père Lachaise, un lieu qu’il juge «  très poétique, un cimetière où l’on sait vivre. » 

 « Même l’église était bourrée »

images (3)C’est le titre mémorable trouvé par Jean-Claude Lamy pour son compte-rendu dans France-Soir des funérailles germanopratines de Blondin. Jean-Paul Belmondo avait croisé l’Antoine quelques semaines avant sa mort et lui avait demandé – « Alors, ça va ? Tu ne bois plus ? » – « Non, mais il faut qu’on aille arroser ça. »

 19 rue Mazarine, son bureau au Rubens

Au 19 rue Mazarine se trouvait le Rubens, modeste café dont Blondin avait fait son quartier général et son bureau. C’est là qu’il écrivit devant des verres de blanc Un singe en hiver, prix Interallié 1959. C’est également au Rubens qu’il n’écrivit pas son sixième roman, Le PC des Maréchaux, dont il n’avait, selon son éditrice, écrit que le titre.

Blondin au Rubens« Il était si discret, écrit Le Monde en 2011, que lorsqu’il entrait dans un bistro, il titubait exprès pour ne pas se faire remarquer. Mais quand il y était, qu’est-ce qu’il parlait !, même s’il savait combien il est difficile d’être le premier dans un état second. Son verbe, enchanté aussitôt qu’imbibé, faisant regretter plus encore les livres qu’il n’arrêtait pas de ne pas écrire. » (Le Monde, 19 mai 2011)

 

 

Et maintenant, pour la route et à jeun, quelques bons mots du cher Antoine  :

« Je ne suis pas riche mais je te présenterai mes amis » (déclaration à celle qui deviendra sa seconde épouse).

« Ah, Levallois-Perret ! » (Accueillant son ami Jacques Perret en retard pour recevoir le prix Interallié).

 « N’oublie pas qu’on écrit avec un dictionnaire et une corbeille à papier. Tout le reste n’est que litres et ratures ».

 « Juchés sur des tabourets distraits à la pénombre, secoués par le be-bop, attendris par le punch, des penseurs prétendument nocifs se métamorphosaient en noceurs prétendument pensifs … »

« Je ne suis pas un vignoble individu. »

 « Aux approches de la cinquantaine, je ne porte pas de cravate, je suis resté mince, mon œuvre aussi. »

« Méfiez-vous des fillettes, il n’est jamais trottoir pour bien faire. »

 « Maintenant, je vais pisser de la copie. » (Après avoir avalé le contenu de son encrier.)

 

Pour les amoureux de Blondin, ne pas manquer l’article de A l’encre violette :

Vous reprendrez bien un coup d’Antoine Blondin !

 

 

 

 

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