« Au rendez-vous des amis ». Dans ce célèbre tableau, Max Ernst s’est bien amusé. Nous aussi.

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Au rendez-vous des amis, Max Ernst, 1922, Museum Ludwig, Cologne

Debout, de gauche à droite :
Philippe Soupault, Jean Arp, Max Morise, Raphaël, Paul Éluard, Louis Aragon, André Breton, Giorgio de Chirico, Gala Éluard

Assis, de gauche à droite :
René Crevel, Max Ernst, Dostoievsky, Théodore Fraenkel, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Johannes Baargeld, Robert Desnos.

 

On se souvient, dans un précédent article, de la non-visite de Saint-Julien-le-Pauvre en 1921 initiée par Tzara et Breton. C’était le bon temps du Dada triomphant, ils semblaient tous amis, tous unis dans leurs facéties. Mais non. Tzara-Breton, c’était pas compatible, pas d’accord les égo, le ver était dans le fruit. « Tous les Dada sont présidents », soutenait Tzara, ce qui ne convenait pas vraiment à André Breton.images (3).jpg

« Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises, à jamais incomprises » proclamait également Tzara.

Qu’a-t-il compris quand il a découvert le tableau de Max Ernst pour la première fois ? Tout d’abord, qu’il n’y figurait pas, pas plus que Picabia ! Ensuite, que l’auteur du tableau s’était bien amusé avec « ses amis » Voyons cela de plus près et faisons un petit tour dans ce curieux tableau peint en 1922 dans la maison d’Éluard, à Saint-Brice.

René Crevel. De dos, au piquet, joue du piano imaginaire.

crevel.jpg« Né révolté comme d’autres naissent avec les yeux bleus », écrira Philippe Soupault à propos de Crevel. Ce poète torturé, amoureux de la nuit et de Montparnasse, était le champion du « rêve éveillé » (Plus impressionnant que Desnos, parait-il, qui lui en voulut.) Sur le tableau, il apparait de dos. Au piquet, Crevel ? Un peu mon neveu. Son homosexualité gênait le groupe et en particulier Breton. Quant au piano invisible, il s’agit à nouveau de ne pas fâcher André : le patron n’aime pas la musique, considère qu’elle ne peut pas être « surréaliste », estime qu’elle empêche d’entendre sa propre musique intérieure.

Exclu du mouvement en 1925, Crevel renouera avec Breton en 1929 puis, tuberculeux et désespéré de ne pouvoir rapprocher surréalistes et communistes, il se suicidera en 1935.

Philippe Soupault. A gauche, en costume gris, entre Crevel au piano et Arp main tendue. Semble faire la gueule.

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SoupaultPoète et journaliste, il participe à l’aventure Dada avec Breton et Aragon, pour rejoindre ensuite le surréalisme dont il est un des principaux fondateurs. Co-écrit Les Champs magnétiques. Collabore activement à la revue surréaliste Littérature. Mais bon. Ça ne collera pas avec Breton. Ne supporte pas la femme d’Éluard, qu’il appelle La Punaise. Il quittera le mouvement assez rapidement.

Hans Arp. A gauche, en costume beige, main tendue vers la gauche au-dessus de la tête du pianiste.

Photo de Arp.jpgPeintre, poète et sculpteur. En 1916, il est cofondateur du mouvement Dada à Zurich. Il fut ensuite proche du surréalisme. De la main, il désigne un petit théâtre qui figure certainement le Cabaret Voltaire, berceau de Dada, cabaret qui proposait de petits spectacles destinés à mettre le public en Arprage.

 

 

 

 

Max Ernst. Assis sur les genoux de Dostoïevski, lui caressant (ou lui tirant) la barbe.

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D’origine allemande, il fut un des grands peintres du surréalisme. Il rencontre Éluard et sa femme Gala au Tyrol, s’installe à Paris en 1922, vit chez eux (et avec elle, ménage à trois, Éluard est très conciliant). La présence de Dostoïevski s’explique par la passion que voue Gala à cet écrivain. Ernst fait donc ainsi un clin d’œil à sa maitresse.

 

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Max Morise. Ballon rouge entre les mains. A gauche de Raphaël.

Max Morice et Simone Kanh
Max Morise et Simone Kahn

 

Ce médecin de profession et dessinateur par passion est un camarade discret. Selon certaines explications, il tient l’avenir artistique (donc surréaliste) du globe terrestre entre ses mains.

 

 

 

Dostoïevsk. Le barbu à la droite de Max Ernst.

crime et chantiment.jpg

 

Gala en faisait le plus grand cas, ainsi que son Éluard de mari. Mais pas Breton.  Qui s’appuiera sur la description d’une chambre par le grand auteur russe pour tirer à boulets rouges sur le métier de romancier. Et écrira à propos de Crime et Châtiment. « Et les descriptions ! rien n’est comparable au néant de celles-ci. »

 

Raphaël. Entre Max Morise et Paul Eluard.

raphael-portraitQue fait sur le tableau le grand peintre de la Renaissance italienne ? Il fait ce qu’il ne faut pas faire. Max Ernst, sous l’influence du groupe Dada, a adopté en 1919 la devise Pereat ars (Que l’art périsse !) en sous-titre de son premier album Fiat Modes. Au diable Raphaël, donc, et en route pour une seconde Renaissance en peinture ! Surréaliste, évidemment.

Théodore Fraenkel. Presque caché, à droite de Dostoïevski.

Chaptal, Fraenkel en haut à droite.jpg

 

On le voit ici, en haut à droite d’André Breton, au lycée Chaptal. Pas grand-chose à dire. Après la rupture survenue entre dadaïstes et surréalistes, en 1923, il retournera à la médecine générale. Il sera l’exécuteur testamentaire de Desnos.

 

Paul Éluard. Le beau gosse sous le grand cercle, costume marron, poing serré.

Eluard

 

Pourquoi Éluard serre-t-il le poing ? Serait-ce pour l’envoyer sur le nez de Max Ernst, l’amant de sa femme ? Et l’auteur du tableau se moquerait-il de lui, en le représentant ainsi ?

 

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Jean Paulhan. En costume gris blanc, sous Éluard.

jean paulhan par dubuffet

A notre gauche, Jean Paulhan par Dubuffet.

Ecrivain, critique, éditeur, il sera un pilier de la NRF, pas vraiment proche de la revue La Révolution surréaliste. Un ami, d’accord, mais pas pour longtemps.

 

Benjamin Péret. Assis, costume bleu vif, porte un monocle.

Grand copain de Breton, il lui sera toujours fidèle. En 1921, il a participé au procès contre Barrès, apparaissant dans le rôle du soldat inconnu parlant allemand.Peret.jpg Le monocle pourrait être une référence au légendaire ustensile de Tzara, le nouvel ennemi, dont Péret prendrait ainsi symboliquement la place, au centre de la toile.

Louis Aragon. Debout, derrière Breton, tête penchée vers la gauche.

Vous avez vu ? Peut-être pas, mais il porte une bouée de sauvetage. Est-ce pour anticiper le déluge, le tsunami qui va s’abattre sur l’ancien monde quand la révolution surréaliste aura balayé toutes les vieilles valeurs ?

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André Breton. Avec sa cape rouge (qui ressemble à une écharpe).

Il semble s’envoler, pas de doute, c’est un dieu, donnant sa bénédiction au groupe qui a reconnu sa toute-puissance.

Plus tard, certains amis comme Desnos ne seront plus vraiment des amis..

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Baargeld. Il entre en courant devant Desnos.

Ami de Max Ernst, cela devrait suffire pour figurer sur le tableau. Le touriste du groupe.

Giorgio de Chirico. Entre Breton et Gala, sur sa colonne antique

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Ah ! Chirico, mon vieux, il ne fallait abandonner tes tableaux « métaphysiques » pour revenir à une peinture classique. Au pilori, mon ami, avec l’infâme Raphaël et l’ennuyeux Dostoïevski !

Gala Éluard. En haut, à droite, dans sa robe à plis

Le surréalisme, c’est une affaire d’hommes. Femmes s’abstenir. Donc, Gala, éloignez-vous (vers la droite). Remarquons le décolleté dans le dos en forme un cœur : Ernst en pince vraiment pour la dame. Gala, elle, en pince un peu moins. Elle semble quitter le groupe pour rejoindre, avec six ans d’avance, le non moins facétieux Salvador Dali…

Au_rendez-vous_des_Amis  Gala.jpg

 

Robert Desnos, Totalement à droite, qui semble entrer dans le tableau

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Un rêveur, ce Desnos, toujours en retard ! C’est Benjamin Péret lui a fait découvrir le mouvement Dada et lui a présenté André Breton. Il rompra quand Breton quand celui-ci voudra orienter le mouvement vers le communisme.

 

Et les autres

Quels autres ? On ne les voit pas bien, mais ils sont là, dans le tableau, derrière Max Morice et Raphaël. Il s’agit de la cohorte de prétendants qui se pressent pour faire allégeance au mouvement surréaliste : Moi m’sieur, moi m’sieur !

Tous à la maison !

La maison d’Eluard à Saint-Brice est toujours là. Mais elle est menacée par un parking.

images (2)

Pour terminer

portable.jpgTirons notre chapeau à monsieur Aragon. N’a-t-il pas le premier, en 1924 (dans Le Paysan de Paris) décelé les dangers du portable qui envahit nos rues : « Il paraît que le téléphone est utile : n’en croyez rien, voyez plutôt l’homme à ses écouteurs se convulsant, qui crie Allô !  Qu’est-il, qu’un toxicomane du son, ivre-mort de l’espace vaincu… ? »

 

 

 

 

2 réflexions sur “« Au rendez-vous des amis ». Dans ce célèbre tableau, Max Ernst s’est bien amusé. Nous aussi.

    1. Magnifique cet inventaire à partir du tableau de Max Ernst d’amis qui ne le sont pas vraiment ! Comme toujours on redécouvre, avec Gilles Schlesser, des petits moments délicieux d’anecdotes et de détails succulents ! Bravo.

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