Écoutez la complaine du Cheval d’Or, où débuta Boby Lapointe

deventure cheval d'or avec Boby

Il était une fois un cheval. Un cheval d’or. Il était né d’une chanson de Jean-Pierre Suc, chanson qui raconte les amours impossibles entre une tête de cheval servant d’enseigne à une boucherie et une jument attelée à une voiture de laitier passant chaque jour devant l’étal.

restaurant sichouanSi vous passez devant le 33 rue Descartes, à la Contrescarpe, comment imaginer qu’existait, à la place du petit restaurant, un endroit magique des années 50, un cabaret « rive gauche » qu’affectionnait François Truffaut : le Cheval d’or.

Le Cheval d’Or est créé en mars 1955, à quelques mètres de l’immeuble où est mort Paul Verlaine. Au milieu des années 50, la Contrescarpe commence à pointer son nez et à chatouiller Saint-Germain-des-Prés sur le plan de la chanson et de la poésie. De quoi donner des idées. Au 33 rue Descartes, M. et Mme Tcherniak (Léon et Yvonne) tiennent une mercerie et rêvent d’autre chose. (On se croirait dans Contrescarpe 1950un conte de Marcel Aymé). Léon est un homme petit, trapu, barbe et moustache à la Trotski. Yvonne est une femme plutôt effacée, qui ne parle jamais, une femme de l’ombre qui donne l’impression de n’avoir jamais vu la lumière. George Bilbille – l’animateur de la mythique Mouffe, au 76 rue Mouffetard -, se souvient : « Yvonne tenait une boutique de sous-vêtements, de corsets rouges, un truc assez lamentable sans le moindre client. Un jour, Léon m’a dit : « Bill, si je transformais ma boutique en cabaret, vous pourriez m’aider ? » J’ai dit bien sûr, et je lui ai fourni des tables et des chaises, stockées dans les greniers de la Mouffe ».

Après quelques travaux qui engloutissent la boutique et l’arrière-boutique, « Monsieur Léon » confie la direction artistique du lieu à Jean-Pierre Suc.

Suc a retrouvé un ami d’enfance, Henri Serre, et ils chantent désormais ensemble, sous le nom de Suc et Serre.suc et serre

henri serreHenri Serre, vous connaissez. Mais si : il deviendra acteur, jouera dans Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier, puis, en 1963, dans Jules et Jim de François Truffaut (il est « Jim », Oskar Werner est « Jules ») puis dans Le Feu Follet, de Louis Malle.

Jean-Pierre Suc, vous connaissez moins. Suc001.jpgIl s’est suicidé en 1960, car ses chansons ne perçaient pas. Et pourtant… Georges Brassens disait de lui : « Il y a à Paris un jeune auteur-compositeur qui écrit des chansons que j’aurais eu plaisir à écrire moi-même », et Catherine Sauvage ajoutait : « Il y a deux auteurs à Paris : Léo Ferré et Jean-Pierre Suc ».

Les premiers spectacles de 1955 et 1956 s’appuient sur Suc et Serre, Petit Bobo (Pierre Maguelon) Albert Nicolas, Pauline Julien, Christian Marin. La presse ne s’intéresse guère au quartier de la Contrescarpe, à part Robert Thill, dans Arts, qui salue la naissance du nouveau cabaret et surtout celle du duo Suc et Serre : « Si vous avez une heure à ne pas perdre, (…), si vous avez le goût du jaillissement pratique et de l’ironie décrispée, courez un soir rue Descartes où, à l’enseigne du Cheval d’Or, deux nouveaux venus, Suc et Serre, vous feront entendre un choix de sympathiques chansons fraîches comme leur jeunesse, pleines de sève, communicatives, bien écrites avec parfois un comique franc, parfois le sens du mystère et de la féerie cachée des choses… »

Le « Cheval » fait partie de la vie sociale du quartier encore misérable. rue MouffetardLéon est un ami du Père Georges (Georges Rodier), patron du légendaire café des 5 Billards, rue Mouffetard et bien sûr de Georges Bilbille. Parmi les amis de la première heure, on note Audiberti (voisin de quartier qui n’hésite pas à donner la réplique à Petit Bobo), Brassens, Jean-Claude Carrière, René Fallet, l’écrivain André Schwartz-Bart, (prix Goncourt 59), Claude de Givray, Robert Doisneau, François Truffaut…

 

Pierre MaguelonLe présentateur attitré du Cheval d’Or est Petit Bobo surnommé ainsi pour sa ressemblance avec le boxeur Bobo Olsen ; il raconte des histoires poétiques et drôles à propos de sa grand-mère. Au fil des années, le cercle d’artistes s’agrandit : les marionnettistes Georges Tournaire et Bob Gouge, Ricet-Barrier, professeur de gym dans la journée, Roger Riffard, le cheminot à veste de cuir noir, débitant des histoires cocasses vaguement chantées avec des airs de clochard inspiré. À la fin des années cinquante, le Cheval d’Or va accueillir Christian Marin, grand dégingandé, qui dit des poèmes de Jules Renard et chante « j’suis professeur de gymnastique, tic, tic » ; Jacques Florencie, qui chante Bruant et Couté ; Luce Klein, auteure-compositrice-interprète, qui chante des textes réalistes ; l’immense et menue Anne Sylvestre ; Christine Sèvres à la voix rauque et au regard étincelant, ainsi que son mari, Jean Ferrat.

La petite bande du Cheval comprend également Boby Lapointe, Pierre Louki, Pierre Perret, Annie Colette, compositeur-interprète, « rousse aux yeux pervers », qui chante des textes écrits par sa mère ;

max rongier.jpgpaul villazannie coletteJacques Serizier

 

 

Max Rongier, ancien instituteur, dont le répertoire engagé provoque la fureur des trublions d’extrême droite ; Jacques Yvart, qui chante la mer  ; Jean Dréjac et son « petit vin blanc » ; Paul Villaz, personnage grand-guignolesque, face carrée, la bouche en O, qui chante « J’ai perdu mes lunettes » ; Jean-Claude Massoulier et sa femme, Anne, qui chante Ferré à la perfection ;  Jacques Serizier, auteur-compositeur-interprète, gavroche, la face pâle, qui chante La Fronde à la main, une superbe chanson sur les petits vieux de Nanterre ; Daniel Laloux, silhouette d’échassier, digne de figurer à la galerie des phénomènes, dont la voix grave laisse exhaler un comique abracadabrant.

En juin 1961, Léon Tcherniak décide d’agrandir son cabaret en empiétant sur son domicile. Henri Serre se souvient : « Plus la notoriété du cabaret augmentait, plus l’appartement des Tcherniak diminuait ! »

richard et lanoux

Richard et Lanoux, avant qu’ils ne deviennent Pierre Richard et Victor Lanoux.

 

 

Le milieu des années 60 voit l’éclosion nouveaux talents Bernard Haller, Jean-Pierre Rambal, Richard et Lanoux, Maurice Fanon, Pia Colombo, Daniel Prévost, Jean Bériac, Richard de Bordeaux et Daniel Beretta, Jean Obé … Mais la chanson rive gauche agonise. Pour le petit cheval, l’âge d’or est passé. : « Nous approchons de mai 68, écrit Léon Tcherniak, les cabarets sont en survie, la promotion ne peut plus se faire, les jeunes ne pensent qu’au disque, les anciens à eux seuls. (…) Je commence en entrevoir la fermeture ».

 

 

tournage TruffautFrançois Truffaut, familier des lieux et initiateur de la carrière de Boby Lapointe, tente de soutenir le cabaret. Il y tourne quelques scènes de Baisers Volés, où l’on peut voir Jacques Delord exécuter son fameux numéro des cordes.

En avril 1968, le Cheval d’or produit l’un de ses derniers spectacles, Pachelbel and C°, créé et joué par Ricet Barrier, Annie Colette, François Lalande, avec, en première partie, Daniel Beretta et Richard de Bordeaux.

En mai, il sera remplacé par Dedvis des duos, spectacle de Boby Lapointe. Le cabaret de la rue Descartes, isolé par les barricades de mai 68, ne réouvrira qu’en juin. Mais le cœur n’y est plus et Léon Tcherniak décidera en juillet de cesser son activité et le Cheval d’Or fermera ses yeux à l’automne 1968.

Quelques pensionnaires du Cheval d’or

Anne Sylvestre

anne sylvestreÀ 23 ans, en 1957, Anne Sylvestre apparaît sur la rive gauche comme une petite pluie de fraîcheur aux gouttelettes parfois acides. Surnommée rapidement « la duchesse en sabots » pour son côté bucolique ou « Brassens en jupon » pour son côté provocateur, Anne Sylvestre sera un des piliers du Cheval d’Or.

« Enfant de la rive gauche, écrit Lucien Rioux, elle a percé juste avant la déferlante yé-yé, offrant aux jeunes un répertoire anticonformiste et intelligent, courageux et sensible, avec des textes parfaitement écrits sur des musiques originales et élaborées. Un répertoire hors du temps. Anne invente des mélodies étranges et fraîches, parfois archaïques, et de délicieux petits poèmes mélancoliques, parfois tragiques, parfois joyeux, toujours pleins de malice. »

Roger Riffart

RiffardPierre Maguelon n’hésitait pas à comparer Riffard à Boby Lapointe, regrettant que Riffard n’ait pas eu la carrière qu’il méritait : « Roger et Boby sont à rapprocher : une même folie, une même gestuelle… J’aime autant les chansons de Roger que celles de Boby et je trouve qu’il y a une petite injustice quand je vois combien on adule Boby aujourd’hui. »  Anne Sylvestre se souvient d’un Riffard volontairement effacé, totalement tourné vers l’amitié : »Je crois qu’il ne recherchait pas le succès. Au moment où tout le monde a été balayé par la vague yéyé, il a fait autre chose : du cinéma, du théâtre. Il n’était pas en position de lutter et ce n’était peut-être pas dans son tempérament. Ce qu’il aimait, c’était être avec ses copains dans une équipe et travailler comme ça.  »

Pierre Louki

pierre loukiVous souvenez-vous de Pierre Louki, copain de Brassens, sorte de Buster Keaton rive gauche à la voix funambulesque ? Je l’ai rencontré au début des années 2000, il m’a raconté son passage rue Descartes : « À cette époque, je me destinais au théâtre, j’étais élève de Roger Blin et je gagnais ma vie comme horloger. Sur mes factures, je griffonnais de petits textes. Un jour, chez moi, Lucien Raimbourg a découvert mes notes, de petits poèmes et quelques chansons, en particulier La Môme aux boutons. Tout s’en enchaîné, j’ai commencé à chanter dans des petits lieux, puis au Cheval d’Or, Canetti s’en est mêlé et je me suis retrouvé chanteur. Le cabaret ne me plaisait qu’à moitié. J’avais l’impression que ce que je chantais était futile, que cela me fermait à tout jamais la porte du théâtre. J’étais terrorisé à l’idée que Roger Blin puisse m’entendre. Un soir que je passais au Cheval d’Or, je l’ai aperçu dans la salle. À la fin de mon tour de chant, au lieu de sortir, je suis resté caché dans les coulisses pendant tout le spectacle, c’est à dire à la cave, en attendant qu’il s’en aille. Jusqu’au moment où le patron a commencé à râler, à me demander de sortir. Je me suis dit, bon, Blin s’est barré, et je suis sorti. Il ne restait qu’une seule personne : c’était lui ! Il m’a traité de con et m’a dit que sa chanson préférée était « Ah ! les p’tits pois, les p’tits pois, ça s’mange pas avec les doigts ». Cet aveu m’a ouvert des horizons merveilleux et je me suis dit, ça y est, c’est bon, je peux essayer de vivre avec mes chansons. »

Pierre Perret

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« Je me commettais à La Colombe, à L’Échelle de Jacob, au Port du Salut, écrit-il, mais je n’avais pas encore ma chance au Cheval d’Or. Elle vint un jour. François Truffaut, assidu spectateur à l’affût de talents nouveaux venait d’engager Ricet-Barrier et une partie de la bande pour tourner un film. Les effectifs manquants firent de la place à de nouveaux venus. Je fus l’un d’eux ».

 

Boby Lapointe

 

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En 1952, Boby Lapointe tient un magasin de bonneterie baptisé « Poil de Carotte », puis exerce divers métiers pour subsister : électricien, fort des halles, barman, vendeur de machines à écrire, livreur, représentant en café, figurant dans quelques films. En 1954, il installe des antennes de télévisions. Quand on lui demande comment il les installe, il répond sans hésiter : « Sur le toit ! »

Pendant quatre années de « hauts » et de « bas » (avant de poser des antennes, Boby Lapointe a également été scaphandrier ), Bobby, comme Brassens à ses débuts, tente de caser ses chansons auprès d’interprètes dans divers cabarets. C’est un soir de décembre 1959, rue Descartes, que sa carrière va commencer.

Léon Tcherniak se souvient : « Sa tenue vestimentaire détonnait au Cheval. Costume trois pièces et cravate, il avait l’allure d’un représentant de commerce, un peu bedonnant. Représentant, il l’était ; un jour, il me demanda de venir avec lui voir un oncle négociant à la Halle aux Vins. Nous montons dans sa voiture et je m’étonne d’y voir un amoncellement de bouteilles vides, de formes biscornues ; il me dit faire le ramassage pour son oncle, qui vend du vin italien ; il s’arrangeait avec les clochards et ramasseurs de poubelles qui lui échangeaient ces bouteilles vides pour quelques bouteilles de vin. »

« Monsieur Léon » couve Bobby comme un fils, et Bobby saura s’en souvenir : « Il a du bobo Léon / il va peut-être caner Léon » est un hommage amical à Léon Tcherniak. L’année suivante, Boby Lapointe jouera un petit rôle et chantera Avanie et Framboise dans Tirez sur le pianiste, de Truffaut. C’est le début d’une carrière d’une dizaine d’années, au cours desquelles Boby Lapointe se produira essentiellement au Cheval d’Or, au Port du Salut et à La Méthode. Il disparaît le 29 juin 1972, à 50 ans, victime d’un cancer.

Christine Sèvres

christine sèvres

Grâce, magnétisme, intelligence, sensibilité… Tous ceux qui ont connu Christine Sèvres en conservent une image grandiose, celle d’une chanteuse déchirée, violente, passionnelle. Interprète culte des années 60 sur les petites scènes de la rive gauche, elle sera la part d’ombre de Ferrat, plus connue que lui à leurs débuts, puis irrémédiablement lâchée sur le chemin de la notoriété.

En 1956, elle commence à fréquenter les cabarets rive gauche, Chez Moineau, L’Échelle de Jacob, Le Cheval d’or.

En 1960, elle entrera à l’Écluse où Henri Gougaud fait ses premiers pas de chanteur : « À l’époque, je passais en début de programme et Christine à la fin du spectacle. Elle partageait la vedette avec Barbara. À L’Écluse, elles étaient hiérarchiquement sur le même niveau. Elle m’impressionnait beaucoup. (…) Quand elle arrivait sur scène, il émanait d’elle un tel rayonnement que tout le monde se taisait et était prêt à l’écouter.  »

Comme Maurice Fanon ou Bernard Dimey, Christine boit beaucoup. Trop. L’alcool et mai 68 marqueront la fin de sa carrière. Celle que tous considèrent comme l’une des plus grandes interprètes d’après-guerre se retire à Antraigues et se consacre à la peinture. Elle meurt à 50 ans, le 1er novembre 1981, un jour après Georges Brassens et Roger Riffard.

 

Et pour finir, la chanson de Jean-Pierre Suc qui donna son nom au mythique cabaret de la rue Descartes.

LE CHEVAL D’OR

Un cheval d’or sur une devanture, ture ture ture
D’une boucherie
Un cheval d’or montrait sa denture, ture, ture, ture
En baillant d’ennui

Une blanche jument à la fière allure, lure lure lure
Passait le lundi
Toujours si fringante tirant sa voiture, ture ture ture
Devant la boucherie

Notre cheval d’or, cela je vous l’assure, sure sure sure
Car il me l’a dit
Adorait la jument si blanche et si pure, pure pure pure
Avec un brin d’envie

Il aurait bien aimé monter la monture, ture, ture, ture
Et son cœur d’or frémit
S’il entend le sabot de sa maîtresse future, ture ture ture
Qui de loin hennit

Mais par un mauvais jour, un jour de froidure, dure, dure dure
Sale jour de pluie
Il coupa devant lui en morceaux sa future, ture ture ture
Le boucher qui rit

Malheureux cheval collé par l’encolure lure lure lure
Rugit en furie
A mort bourreau boucher, et crac il se démure mure mure mure
Et en tombant l’occit.

Cheval d’or, boucher, jument dans la sciure iure iure iure
Sur le pavé qui luit
Quel drôle d’endroit pour une sépulture ture ture ture
Et quelle boucherie
Et quelle boucherie

 

 

 

 

 

Apollinaire, Daudet, Genet : quand on est écrivain, rien ne vaut la prison de la Santé.

Apolinnaire.jpg daudet-lc3a9onJean Genet

A la santé de qui ? À la santé des pestiférés ! La prison fut en effet construite sur « l’Enclos de la santé », terrain qui avait hébergé il y a fort longtemps une maison de santé à l’usage de ces derniers.

838_portail-entreePlutôt classe, la prison, dont la rénovation devrait s’achever prochainement : c’est la seule à résider dans le Paris intra-muros, dans un quartier qui dépasse les 10-12 000 euros le m2. Et plutôt chic, la taule : sur une carte de visite, cela sonne mieux que Fresnes ou Fleury-Mérogis. Sa situation « rive gauche » proche de Montparnasse ne pouvait qu’attirer les intellectuels, et nous nous intéresserons donc aux écrivains qui y furent incarcérés. Non sans faire au préalable un travail de mémoire sur le « café d’en face ».

Il existait en effet au siècle dernier, juste en face de la sortie de la prison, un café dénommé « À la bonne Santé ». Café santé.jpg

Quel humour ! On peut apercevoir le bistrot dans un nanar d’enfer – L’Ardoise – dans lequel s’ébattent de solides pointures comme Michel Constantin, Jess Hahn, Boby Lapointe, sans oublier, dans le rôle principal… Salvatore Adamo ! Mais revenons à nos moutons (mot à proscrire à la Santé) et remontons un peu plus loin dans le temps. 1911 par exemple, avec Apollinaire.

Guillaume Apollinaire et la Joconde

O1490969667432-presse.jpeguvrons Le Gaulois du 23 août 1911. On y lit : « Il faut se le répéter dix fois pour y croire et, malgré le mur vide, malgré la découverte du cadre d’où le panneau fut dévissé, malgré le néant des recherches d’une nuée de policiers fouillant le Louvre du haut en bas, il reste des sceptiques pour affirmer que ce n’est pas possible et que La Joconde, l’œuvre capitale de Léonard de Vinci, n’a pu être volée au Louvre. Le fait est, il faut le reconnaître, inouï ; il demeure invraisemblable dans sa brutale réalité. Rien ne saurait mieux dépeindre le désarroi, l’affolement et la terreur que cette disparition a provoqués dans le personnel du Louvre, que ce mot que répétait avec accablement hier soir un des conservateurs, épuisé d’angoisse et peut-être de remords. La question du Maroc à côté de cela n’est qu’un banal incident ».

Soupçonné (injustement, évidemment) d’avoir participé au vol de la Joconde, (de même que Picasso), Guillaume Apollinaire va faire un petit tour rue de la Santé. Séjour de quelques jours qui lui inspirera un poème publié dans Alcools : « J’écoute les bruits de la ville / Et prisonnier sans horizon / Je ne vois rien qu’un ciel hostile / Et les murs nus de ma prison / Le jour s’en va voici que brûle / Une lampe dans la prison / Nous sommes seuls dans ma cellule / Belle clarté Chère raison…

Le poète sera libéré au bout de quelques jours. Mais la Joconde, me direz-vous ? Le Louvre va se résoudre à remplacer le portrait de Mona Lisa par celui de Baldassare Castiglione, de Raphaël. B. CastiglionePas mal, mais ça ne fait tout de même pas le compte. Petit à petit, à Paris, on se fait à l’idée : le fameux sourire s’est effacé pour toujours. C’est sous un lit d’ouvrier que Mona Lisa va dormir pendant deux ans et demi avant de rejoindre l’Italie, emportée par Vincenzo Peruggia, immigré italien, qui officia momentanément au Louvre comme vitrier et voleur d’occasion. De retour au pays, en 1913, il tenta de revendre La Joconde à Alfredo Geri, antiquaire florentin qui le dénonça. Ouf.

Jean Genet a besoin de fric

Le 19 juillet 1943, Jean Genet comparait devant le tribunal correctionnel de la Seine pour avoir dérobé chez un libraire parisien de la Chaussée d’Antin une édition de luxe des Fêtes galantes de Verlaine, illustrée par Dignimont. Connaisseur, le poète : le livre vaut 4000 francs. Récidiviste, déjà condamné à sept reprises, Jean Genet est incarcéré à la Santé.

Genet lettre à Barbezat.jpgC’est dans cette prison qu’il va achever, après Notre-Dame des Fleurs, le Miracle de la rose. Et qu’il écrit à Marc Barbezat, aux éditions L’Arbalète, le 8 novembre 1943 : « Monsieur Cocteau et monsieur François Sentein m’ont écrit pour me dire que vous accepteriez de rendre publics quelques-uns de mes textes, mais vous ignorez qu’ils sont impubliables pour toutes sortes de raisons. Je vous écris donc pour vous demander de voir ma production, l’examiner d’une façon sérieuse, afin de vous décider. Mais avant tout je veux vous prévenir qu’une seule chose m’intéresse, c’est d’avoir de l’argent. ON peut fort bien publier mon livre dans cent ans, je m’en fous, mais j’ai besoin de fric. Je mène une vie qui me conduit trop souvent en prison, d’où je vous écris. Dans un mois 12 peut-être j’aurai fini un petit livre de 100 à 150 pages : « Miracle de la Rose » C’est l’aventure, merveilleuse des 45 jours d’un condamné à mort. Merveilleuse, vous comprenez. Après mes souvenirs, romancés à peine – pas du tout même – sur Mettray. Voilà. Mais dites-moi bien franchement ce que vous pensez de N.D. des Fleurs. On verra à ma sortie ou avant. Je sors le 25 décembre. Au revoir, monsieur. Je vous serre très gentiment la main. Jean Genet 1ere Division, Cellule 27 42, rue de la Santé, Paris 14.

À l’aide de phrases plus tranchantes que la guillotine, Genet avait le don de l’écriture, ce qui le sauva sans doute de la prison à perpétuité. Ses codétenus ? : « Je les mure vivants dans un palais de phrases ».

Georges Arnaud, ange ou démon ?

georges-arnaud en 1986.jpg

Dans la nuit du 24 au 25 octobre 1941, le père et la tante de Georges Arnaud (de son vrai nom Henri Girard), ainsi qu’une domestique, sont assassinés dans le château familial du Périgord. Seul rescapé (et héritier), Georges Arnaud, qui donne l’alerte le matin. Face aux circonstances mystérieuses du drame et à certains détails troublants, voire accablants, il est arrêté, inculpé et écroué. Il passera dix-neuf mois en prison en Dordogne, jusqu’à son acquittement (sous les huées de la foule) le jour du procès.

salaire de la peur.jpgL’auteur du Salaire de la peur suscite encore bien des interrogations : « Alors, tu les as tués, ou pas ? » Il aurait avoué que oui à Gérard de Villiers, l’auteur des SAS. Certains de ses amis, comme Yvan Audouard, étaient persuadés de sa culpabilité. L’ancien commissaire de police, Guy Penaud, qui a repris l’enquête dans le Triple Crime du château d’Escoire, est de cet avis. Mais les épouses d’Henri Girard (il a été marié quatre fois) étaient certaines du contraire. Roger Martin aussi, biographe bienveillant dans Georges Arnaud, vie d’un rebelle. Et, enfin, Philippe Jaenada.[1] »

Son passage à la Santé se fera dans un autre contexte. En 1960, en tant que journaliste, il est arrêté pour non-dénonciation des participants et de l’endroit où Francis Jeanson a donné une conférence de presse en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Sanction : deux mois de prison. Il transforme alors son procès en tribune politique contre la guerre en Algérie, reçoit le soutien de nombreuses personnalité  : Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert, François Maspero, André Frossard, Pierre Lazareff… Avec superbe, Georges Arnaud demande son acquittement et… des excuses de la part de l’armée ! Verdict : deux années avec sursis, annulées ultérieurement par la cour de cassation.

Léon Daudet s’évade par le trou de l’écouteur

Daudet.jpgRappel des faits. Léon Daudet (fils d’Alphonse) est un des leaders de l’ultra-droite. Lorsque son fils se suicide, il accuse le gouvernement de l’avoir fait assassiner. Il porte plaine pour homicide volontaire. Procès. Débouté, ayant accusé de faux témoignage un des principaux témoins, il est condamné pour diffamation en 1925 à cinq mois de prison ferme. Pendant deux ans, il accumule les recours, puis acculé, organise le fameux Fort Chabrol, épisode légendaire au terme duquel il doit finalement se rendre à la Justice. Incarcéré à la Santé, il est libéré deux mois plus tard. Comment ? Par téléphone.tel 1925.jpg

Charlotte Montard, ancienne standardiste aux P&T, proche de l’Action française et des Camelots du roi, détourne pour ce faire les communications téléphoniques de la prison. Et Pierre Lecœur, habile imitateur, se fait passer pour le ministre de l’Intérieur auprès du directeur de la prison. Suprême finesse, le « ministre de l’Intérieur » fait libérer en même temps un député communiste, Pierre Sémard. Olé.

daudet-lc3a9on.jpgLéon publia plus de trente romans (avec un égal insuccès), une vingtaine d’essais, de nombreux pamphlets et des Mémoires où il règle ses comptes (au vitriol) avec son siècle et avec un milieu littéraire qu’il jugeait médiocre.

Maupassant : « On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. »

José-Maria de Heredia : « pâle et noir, splendide et velu jusqu’aux yeux. Je n’ai jamais entendu bégayer avec autant de force ».

Zola : « C’était chez les Charpentier qu’il fallait voir Zola, gras, content, dilaté, bon homme, affichant les chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur. Deux traits frappaient ses auditeurs : son front vaste et non encore plissé, qu’il prêtait d’ailleurs généreusement à ses personnages, quand ceux-ci portaient quelque projet de génie, artistique, financier ou social, son front « comme une tour » ; et son nez de chien de chasse, légèrement bifide, qu’il tripotait sans trêve de son petit doigt boudiné. »

 José Giovanni fait son Trou

le trou film beckerDans Le Trou (paru en 1957), José Giovanni (Joseph Damiani) relate sa tentative d’évasion, en 1947, par un tunnel derrière un soupirail pour ressortir par une plaque d’égout rue de la Santé…

Un cador, le José. Condamné à mort en 1948 par la Cour d’assises de Paris pour complicité d’assassinat, il échappe de peu à la guillotine, gracié par le président Vincent Auriol. Sa peine est commuée en vingt ans de travaux forcés et il sort de prison en décembre 1956. Ensuite, c’est la rédemption, grâce à son avocat qui lui conseille d’écrire et qui l’aiguille vers son ami Roger Nimier et vers Albert Camus. Après Le Trou, (et le film éponyme de Jean Becker tourné en 1960) Le Deuxième Souffle et Classe tous risques deviendront de grands classiques d’une littérature policière où les truands respectaient encore un code d’honneur. Puis viendra au début des années 1970 le « néo-polar » situationniste, instrument de critique sociale,  initié par Jean-Pierre Manchette.

Le Passe-muraille de Marcel Aymé

Marcel Aymé« Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d’Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé. Il portait un binocle, une petite barbiche noire, et il était employé de troisième classe au ministère de l’Enregistrement. »

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Dans Le Passe-muraille (1941), Dutilleul, par jeu, se laisse enfermer à la Santé pour tâter de la qualité des murs. Extrait : « Lorsque Dutilleul pénétra dans les locaux de la Santé, il eut l’impression d’être gâté par le sort. L’épaisseur des murs était pour lui un véritable régal. Le lendemain même de son incarcération, les gardiens découvrirent avec stupeur que le prisonnier avait planté un clou dans le mur de sa cellule et qu’il y avait accroché une montre en or appartenant au directeur de la prison. »

l'appel du centre.jpgMarcel Aymé, pour sa nouvelle, se serait-il inspiré d’un autre Dutilleul ? On peut lire (le 13 octobre 1941) dans le quotidien collaborationniste L’Appel du Centre : « Dutilleul est arrêté. On vient de retrouver Émile Dutilleul, député communiste d’Asnières, qui se trouvait sous mandat d’arrêt et qui était en fuite. Il se trouvait chez un certain M. Pomez, administrateur de sociétés. Une perquisition opérée chez Pomez a fait découvrir un coffre-fort contenant une partie de la caisse du parti communiste, s’élevant à plusieurs millions de francs. Pomez et Dutilleul ont été incarcérés. » Les députés communistes – c’est connu – n’ont pas le pouvoir de traverser les murs. Émile Dutilleul dut donc attendre le 17 août 1944 pour être libéré de la prison de la Santé par la Résistance.

Albert Paraz et son Bitru

bitruConnaissez-vous Bitru ? Il s’agit du « héros » de quatre romans d’Albert Paraz, l’histoire d’un type très gilet jaune, citoyen français moyen en butte aux vexations de la société et du monde du travail.

lettres paraz celineLe premier Bitru (Bitru ou les Vertus capitales) fut rédigé en partie à la prison de la Santé, où Paraz, grand copain de Céline, fut incarcéré pour escroquerie entre décembre 1926 et avril 1927.

 

Laurent Tailhade

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Pour un article incendiaire paru dans le journal Le Libertaire, véritable appel au meurtre à l’encontre du tsar Nicolas II (qui faisait en 1901 sa seconde visite en France), Laurent Tailhade fut condamné à un an de prison ferme et séjourna environ six mois à la Santé entre octobre 1901 et février 1902. Journaliste et écrivain, il publia une trentaine d’ouvrages. Mais c’est un petit texte, chanté, qui fera sa gloire : il serait en effet l’auteur des Filles de Camaret (mais oui, celles qui se disaient toutes vierges).

À la santé d’Arsène Lupin

lupin.jpgIl n’y a pas que les écrivains pour aimer la Santé. Les héros de roman ne dédaignent pas s’y rendre. Dans Arsène Lupin en prison, Maurice Leblanc l’envoie  à la Santé, où ce gentleman-cambrioleur continuera d’organiser ses cambriolages. Extrait du roman :

« Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : Arsène Lupin. Stupéfait, il lut : « Monsieur le baron, il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe de Champaigne d’excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des bijoux et des miniatures. Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je crois, d’un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des Batignolles, avant huit jours… faute de quoi, je ferai procéder moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets sus-indiqués. Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter l’expression de mes sentiments de respectueuse considération. Arsène Lupin P.-S. Surtout ne pas m’envoyer le plus grand des Watteau. Quoique vous l’ayez payé trente mille francs à l’Hôtel des Ventes, ce n’est qu’une copie, l’original ayant été brûlé, sous le Directoire, par Barras, un soir d’orgie. Consulter les Mémoires inédits de Garat. Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l’authenticité me semble douteuse. »

pissotière.jpgQuel talent, ce Lupin… Est-ce lui qui a dérobé les 437 pissotières (pardon, vespasiennes) qui permettaient au promeneur parisien doté d’une forte prostate de déambuler sereinement dans la capitale ? Il n’en reste plus qu’une :  boulevard Arago. Pile en face de la Santé.

 

[1] https://next.liberation.fr/livres/2017/08/30/la-serpe-un-mystere-a-trancher_1593046

Arthur Rimbaud à Paris : quel voyou, ce voyant !

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Pour commencer, la case prison

Pas de billet ? En ce temps-là, c’est le dépôt. Puis la prison. Mazas, près de la gare de Lyon. (Démolie en 1900, la prison Mazas était située dans le pentagone défini aujourd’hui par le boulevard Diderot, les rues de Lyon, Traversière, de l’avenue Daumesnil et de la rue Legraverend.) Rimbaud est arrivé à la gare du Nord le 31 août 1870, arrêté, il sera libéré le 4 septembre. C’est l’acte 1 de ses dérives parisiennes où seront mises à mal toutes les conventions sociales de l’époque.

Chez les Verlaine, 14 rue Nicolet

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En septembre 1871, Rimbaud revient à Paris sur invitation de Verlaine auquel il a adressé quelques poèmes, lui précisant par ailleurs qu’il est « sans ressources ». Hébergé par le couple au 14 rue Nicolet, il ne fait pas vraiment la conquête de Mathilde, la femme de Verlaine : « C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. (…) Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité. »

Chez Charles Cros, 13, rue Séguier

Un mois plus tard, « recommandé » par la femme de Verlaine, Rimbaud est hébergé par Charles Cros. Le poète et inventeur du phonographe le loge, le nourrit, organise une collecte auprès des amis pour assurer au « nourrisson des muses » une petite rente.

Seguier_rue_13_Cros_Rimbaud_02_mini.jpgCharles Cros BNF.JPEGEn remerciement, le jeune homme de Charleville déchire des poèmes de son hôte et se torche le cul avec un numéro de L’Artiste dans lequel figure l’un de ses écrits. De cet hébergement, le poète Louis Marsolleau donne une version plus musclée : Charles Cros fut surpris « quand il aperçut, par un jeu de glaces, son invité qui s’apprêtait à lui enfoncer un poinçon dans le dos. Du coup il coupa court à cette hospitalité dangereuse et malgré le père Banville, Richepin et les autres, il mit Rimbaud à la porte. »

 Ça ne s’arrange pas chez Théodore de Banville, rue de Buci

Banville+par+Nadar+BNF.jpgÀ la porte mais où ? Rimbaud n’a pas un sous. Au 10 rue de Buci, Théodore de Banville occupe un premier étage. Il dispose par ailleurs d’une chambre de bonne sous les combles. Après Charles Cros, il y loge Rimbaud qui s’empresse aussitôt de faire scandale : il jette ses vêtements « criblés de poux » par la fenêtre et s’exhibe nu à la fenêtre. L’hébergement tourne court au bout de quelques jours. D’autant que Banville se permet, dit-on, de conseiller au jeune homme de changer le premier vers du Bateau ivre. Vieux con, aurait dit Rimbaud. Ce qui est sûr, c’est qu’entre Rimbaud, précurseur des symbolistes qui amèneront le vers libre et le respectable Banville, parnassien et défenseur acharné de la rime, il existe un abîme.

Le vilain jeune homme au diner des « Vilains Bonshommes », 72 bis rue Bonaparte

C’est chez un marchand de vins, à l’angle de la rue Bonaparte et du Vieux Colombier, que se réunissent en mars 1872 les « Vilains Bonhommes », un groupe composé au départ de Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Charles Cros et ses frères Henry et Antoine, Camille Pelletan, Émile Blémont, Ernest

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d’Hervilly et Jean Aicard. Plus tard se joindront à eux les peintres Fantin-Latour et Michel-Eudes de L’Hay, l’écrivain Paul Bourget, le photographe Étienne Carjat, les dessinateurs André Gill, et Félix Régamey, les poètes parnassiens Léon Dierx, Catulle Mendès, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé et François Coppée.

De ces diners, Fantin-Latour nous laissera un tableau sur lequel figurent Verlaine et Rimbaud : Le Coin de Table.

Le 2 mars 1872, la soirée a été bien arrosée. Chacun récite ses vers personnels. Et soudain c’est l’esclandre. « Merde, merde, merde… » se met à crier Rimbaud, à l’écoute d’un poème qu’il juge manifestement « barbant ». Le photographe Etienne Carjat lui demande de se taire, mais Rimbaud reprend de plus belle : « Merde, merde, merde ! » Carjat s’énerve : « Ferme ta gueule !  Petit morveux ! » Rimbaud, furieux, s’empare d’une canne-épée et blesse légèrement le photographe. Viré, expulsé définitivement des dîners du cercle !

Les dîners des Vilains Bonshommes se déroulaient périodiquement, le plus souvent une fois par mois, à partir de 1869. La guerre de 1870 les interrompit un temps et ils reprirent en août 1871 après la Commune pour se terminer fin 1872. Les convives se réunissaient en divers endroits de la capitale, à l’hôtel Camoens rue Cassette, au café des Milles Colonnes, 36, galerie Montpensier au Palais-Royal et au 72 bis rue Bonaparte.

 Coups de couteau au Rat mort, 7 place Pigalle

a-pigalle-rat-mort-1.jpg Verlaine.jpg

Nous sommes en mai 1872, Rimbaud est attablé avec Verlaine et Charles Cros. Ce dernier se souvient : « Nous étions tous trois au café du Rat mort (…) lorsque Rimbaud nous dit : « Etendez vous mains sur la table, je veux vous montrer une expérience. Croyant à une plaisanterie, nous étendîmes nos mains ; tirant un couteau tout ouvert de sa poche, il coupa assez profondément les poignets de Verlaine. J’eus le temps de retirer mes mains et ne fut pas blessé. Verlaine sortit avec son sinistre compagnon et reçut deux autres coups à la cuisse. (…) Un autre jour, j’étais assis au café à côté de Rimbaud. Je quittais la table un moment et lorsque je revins, je vis que mon bock contenait un liquide bouillonnant. C’était de l’acide sulfurique que Rimbaud venait d’y verser. »

 

Quelques adresses du jeune Arthur

L’Hôtel d’Orient, 41 rue Monsieur-le-Prince

images (4)En septembre 1871, de retour de Charleville, Rimbaud s’installe à l’hôtel d’Orient, rue Monsieur-le-Prince. L’hôtel est situé au-dessus du restaurant Polidor, l’est un des plus anciens bistrots parisiens.  Dans une des ses lettres, Rimbaud évoque son court séjour : « Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. »

 5 voyelles + l’oméga à l’Hôtel des Étrangers

En novembre 1871, Rimbaud emménage à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine, hôtel qui accueille le Cercle Zutique, club de poètes sans statuts ni programme. En échange d’une chambre, il fait office de garçon de salle, ce qui n’arrange pas son caractère maussade et ombrageux. L’un des exercices favoris du groupe consiste à s’en prendre aux Parnassiens en général et à François Coppée en particulier, et Rimbaud ne se fait pas prier. images.jpg

Cabaner, qui décrit Verlaine comme un « Jésus-Christ après trois ans d’absinthe », est barman et pianiste de l’hôtel. Il donne à Rimbaud des leçons de piano avec une méthode d’enseignement chromatique. (Une couleur pour chaque note). Verlaine, de son côté, approvisionne le jeune homme en haschich. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour que naisse un poème : Voyelles.

Une chambre pleine d’odeurs rue Campagne-Première

C’est Verlaine, à nouveau, qui lui trouve (et paye) une chambre rue Campagne-Première, début janvier 1872, dans un logement appartenant à la Compagnie Générale des Voitures de Paris, qui occupe un vaste terrain à l’angle du boulevard d’Enfer (actuel Boulevard Raspail) et de la rue Campagne Première. Dans cet environnement (plus de sept cents chevaux à la forte odeur), Rimbaud y restera jusqu’à fin mars avant de regagner Charleville.

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Le dessinateur et peintre Jean-Louis Forain, surnommé Gavroche, partage la chambre avec Rimbaud. « j’ai logé, relate-t-il, deux mois avec lui rue Campagne-Première, dans un taudis épouvantable ; ça lui convenait, ça lui plaisait, il était si sale. Nous n’avions qu’un lit, lui couchait sur les ressorts et moi par terre sur le matelas. »

(Ci-contre : Le Veuf, par J.L. Forain)

8, rue Victor Cousin, dans la plus haute tour

« Oisive jeunesse / À tout asservie, / Par délicatesse / J’ai perdu ma vie. / Ah ! que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent… »

cluny sorbonneEn mai 1872, Rimbaud loge à l’hôtel de Cluny où il compose – parait-il – La Chanson de la plus haute tour. Il évoque son hôtel dans une Lettre à Ernest Delahaye, en juin 1872 : « … en ce moment, j’ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. La rue Victor-Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot, à l’autre extrémité. » La chambre de Rimbaud est toujours disponible à l’hôtel Cluny-Sorbonne. Il suffit de réserver suffisamment à l’avance.

Et ta statue, Arthur ?

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Certes, c’est un sculpteur de grande classe. (Jean-Robert Ipoustéguy (1920-2006)). Mais qu’a-t-il fait en transformant « l’homme aux semelles de vent » en « homme aux semelles devant » ? Pauvre calembour et pauvre Arthur ! L’œuvre en bronze fut inaugurée en 1988 place du Père-Teilhard-de-Chardin, en face de la Bibliothèque de l’Arsenal. Hauteur 1,5 mètres, largeur 4 mètres, profondeur 2 mètres. Une horreur, à mon humble avis.

 

 

 

 

 

 

 

Dans les pas d’Alfred Jarry. Qui pose la bonne question : pourquoi n’organise-t-on jamais de courses de Présidents de la République ?

Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

jarry phto.jpgSacré Père Ubu : il avait tout compris de la nature humaine : bêtise, ambition, cupidité, cruauté. Pour la première d’Ubu-roi au Théâtre de l’Oeuvre, le 10 décembre 1896, la claque est organisée par les amis ( Marcel Schwob, Mallarmé, etc…) afin que le scandale s’apparente à celui d’Hernani. Pour « décerveler les spectateurs » et pour faire « éclater le théâtre classique ». Quitte à ce que la pièce n’aille pas jusqu’à son terme.

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« Nous devions, relate Georges Rémond dans La Bataille d’Ubu roi, provoquer le tumulte en poussant des cris de fureur, si l’on applaudissait, ce qui, après tout, n’était pas exclu ; des hurlements d’admiration et d’extase si l’on sifflait. Nous devions également, si possible, nous colleter avec nos voisins et faire pleuvoir des projectiles sur les fauteuils d’orchestre. »

Mission accomplie. On peut lire dans Gil Blas du lendemain : « Comme la veille, à la répétition générale d’Ubu Roi, la première représentation du théâtre de l’Œuvre a été troublée par des protestations tumultueuses. Des cris, des vociférations, des quolibets à l’adresse des artistes partaient de tous les coins de la salle. »

Le Figaro du 11 décembre, se dit choqué par la répétition du mot « merdre », parle d’Ubu Roi comme d’une « grossière parodie de Macbeth ».

Seul critique favorable, Henry Bauër dans L’Écho de Paris : « C’est un pamphlet philosophico-politique, à gueule effrontée, qui crache aux visages des chimères de la tradition et des maîtres inventés selon les respects des peuples. » Et d’ajouter : « Mieux vaut encore, dans la nouveauté, une clameur même outrancière que les bafouillements séniles du vieux théâtre et les troubles clapotis de l’éclectisme. » 

6 rue Ballu, le Théâtre des Pantins

Bonnard.RepertoireDesPantins.jpegUbu roi est une version élaborée d’une pièce nommée Les Polonais, pièce écrite en 1888 lors des années de lycée et conçue pour être jouée par des marionnettes. Rien d’étonnant, donc, à ce que Jarry la produise en 1897 au Théâtre des Pantins de Claude Terrasse où les figurines sont signées Pierre Bonnard. 56bc411a78360ad64a20f645d1bbf41a.jpgPour l’ouverture, une annonce assortie de quelques lignes : une très jolie manifestation artistique. Ferdinand Hérold et Franc-Nohain déchaînent le fou rire avec Paphnutius et les Chansons de la Charcutière, en attendant une nouvelle mise à la scène du désopilant Ubu. Désopilant ? Le Père Ubu pourrait bien anticiper ce qui se profile dans l’Europe de demain : « J’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

 Jarry à Corbeil

Corbeil maison Jarry.jpgAu printemps 1898, Alfred Jarry débarque à Corbeil avec un groupe d’amis, notamment Alfred Valette, du Mercure, et sa célèbre (femme) Rachilde. La petite bande loue pour l’année une maison en bord de la Seine, au numéro 19 du quai de l’Apport-Paris, qu’ils renomment le Phalanstère. (La maison existe toujours).

La région est devenue un refuge littéraire. Côté Sénart, Alphonse Daudet à Champrosay, Nadar à l’ermitage de Sénart ; côté Fontainebleau, les Goncourt à Barbizon, Mallarmé à Valvins, Mirbeau à Veneux-Nadon, Pierre Louÿs à Montigny-Marlotte. Jarry navigue sur la Seine, fait du vélo sur les quais, boit de l’absinthe, tire au revolver sur les rossignols. Une voisine se plaint : « Songez Monsieur, que vous pourriez tuer un de mes enfants. » Ce à quoi Jarry répond : « Madame, si ce malheur arrivait, nous vous en ferions d’autres. » revolver Jarry.jpg

Il lui arrive aussi de travailler et il met au point Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, ouvrage qui se clôt sur un calcul de la surface de Dieu. (In fine : Dieu est le plus court chemin du zéro à l’infini, dans un sens ou dans l’autre.)

images (6).jpgIl y invente la pataphysique, la « science des solutions imaginaires ». Comment pourrait-il imaginer que se créerait en 1948 un Collège de Pataphysique (« Société de recherches savantes et inutiles ») réunissant des esprits aussi distingués et foutraques que Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Ionesco ou Arrabal ?

Boris Vian, que la surface de Dieu préoccupait également, définissait l’attitude pataphysicienne en ces termes : « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ».

calendrier.jpgPour ceux qui souhaite passer à l’ère pataphysique, quelques précisions : cette ère commence le 8 septembre 1873, qui devient de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ere Pataphysique). À partir de quoi, l’ordre des treize mois (douze de 28 jours et un de 29) du Calendrier Pataphysique est le suivant : Absolu, Haha, As, Sable, Décervelage, Gueules, Pédale, Clinamen, Palotin, Merdre, Gidouille (29 jours), Tatane et Phalle.

Attention : le mot « pataphysique », (quand il désigne son activité propre, la pataphysique volontaire), doit être précédé de l’apostrophe. ‘Pataphysique, donc. Sinon, non. Et en adjectif, jamais !

 Jarry à la Closerie des lilas

images (5).jpgAu milieu du XIXe siècle, c’était vraiment un coin champêtre. Entourée de lilas, la terrasse ombragée de l’ancienne guinguette s’étendait jusqu’à la statue du maréchal Ney. Placée sur l’axe Paris-Orléans, la Closerie servait également de relais diligence et le propriétaire louait des chambres aux voyageurs de passage. Baudelaire, Verlaine, s’y sentaient bien, le Pernod bien tassé ne coutait que six sous.

Paul Fort.jpgLa Closerie va devenir le centre de la vie parisienne. « Poètes et artistes de tous les pays, unissez-vous ! » L’appel de Paul Fort de 1900 est parfaitement entendu et le tout Paris littéraire et artistique afflue. Dont Jarry, qui force un peu trop sur l’alcool et vitupère les buveurs d’eau.

images (7).jpg« Les antialcooliques, déclare-t-il, sont des malades en proie à ce poison, l’eau, si dissolvant et corrosif qu’on l’a choisi entre autres substances pour les ablutions et lessives, et qu’une goutte versée dans un liquide pur, l’absinthe, par exemple, le trouble. »

À la Closerie (d’autres évoquent Les Deux magots), Jarry n’oublie pas d’apporter son révolver. Et, assis près d’une ravissante personne au regard un peu froid, las d’être ignoré, il dégaine et tire dans le miroir qui lui face : « Mademoiselle, dit-il, maintenant que la glace est rompue, causons ! »

14 avenue du Maine, chez le « douanier » Rousseau

Comme on le sait, Henri Rousseau fut longtemps employé à l’octroi de Paris, d’où le surnom de « Douanier » dont l’affubla son copain Alfred.

Douanier.jpeg« Le Douanier, écrit Apollinaire, avait été découvert par Alfred Jarry, dont il avait beaucoup connu le père. Mais, pour dire le vrai, je crois que la simplicité du bonhomme avait tout d’abord beaucoup plus séduit Jarry que les qualités du peintre. Plus tard cependant, l’auteur d’Ubu roi devint très sensible à l’art de son ami qu’il appelait le mirifique Rousseau. Celui-ci fit son portrait, où étaient représentés aussi un perroquet et ce fameux caméléon qui fut quelque temps le compagnon d’Alfred Jarry. Ce portrait fut brûlé en partie ; il n’en restait en 1906, où je le vis, que la tête, très expressive. »

Jarry, – le sait-on ? – eut un goût très sûr en matière de peinture et, mieux que tout critique d’art, reconnut à l’avance le talent des grands peintres de son époque, Cézanne, Manet, Renoir, Rousseau, Van Gogh…

7 rue Cassette, la grande chasublerie

jarry.jpgAprès avoir été brièvement hébergé par le douanier Rousseau, Jarry s’installe en novembre 1897 dans sa « grande chasublerie », un logis exigu qui servait autrefois de remise à des objets de culte, au « deuxième et demi » d’un immeuble de la rue Cassette (l’hôtel de Rocher de Bazancourt.). Deuxième et demi, car le propriétaire a coupé en quatre (dans le sens de la surface et dans le sens de la hauteur) l’appartement du deuxième étage. Le plafond se situe donc à 1,65 m, ce qui convient à Jarry (qui mesure 1,61 m) mais pas vraiment à ses visiteurs. Ayant raccourci à la scie les pieds de sa chaise et ceux sa table, l’auteur d’Ubu peut déclarer : « Une fois assis, comme tout le monde, j’aurai ma part bourgeoise de plafond ».

Le jarret de Jarry (Oh ! la belle paronomase !)

La bicyclette, au même titre que l’aimages.jpgbsinthe et le révolver, fait partie du mythe jarryesque. Il s’agit d’une « Clément Luxe 96 course sur piste » achetée le 30 novembre 1896, chez Jules Trochon, marchand de cycles à Laval, au prix de 525 francs, qu’il ne paiera jamais. Il fit rajouter des jantes en bois pour un supplément de 25 francs et, au total, ne paiera que deux acomptes de…  5 francs qui seront complétés d’un acompte de 15 francs payé par simages (10).jpga sœur en 1899. Pauvre Trochon…

À Paris, il se déplace toujours à vélo y compris pour ses rendez-vous professionnels et range l’engin chez lui, accroché au plafond. À ceux qui l’interrogeaient sur la nécessité d’avoir sa bicyclette dans son salon, il répondait que c’était pour « faire plus rapidement le tour de la pièce ».

Mourir à 37 ans

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« Les vieillards, disait-il, il faudrait les tuer jeunes. » Le 28 mai 1906, le tout jeune Jarry écrit à Rachilde : « (Le Père Ubu) n’a aucune tare ni au foie, ni au cœur, ni aux reins, pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement et sa chaudière ne va pas éclater mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu. » Malade, harcelé par ses créanciers, Jarry meurt le 1er novembre 1907 à l’hôpital de la Charité, rue Jacob. Dernière volonté : qu’on lui apporte un cure-dent.

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Vraiment pas entretenue, la tombe, au cimetière de Bagneux !