Dans les pas d’Alfred Jarry. Qui pose la bonne question : pourquoi n’organise-t-on jamais de courses de Présidents de la République ?

Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

jarry phto.jpgSacré Père Ubu : il avait tout compris de la nature humaine : bêtise, ambition, cupidité, cruauté. Pour la première d’Ubu-roi au Théâtre de l’Oeuvre, le 10 décembre 1896, la claque est organisée par les amis ( Marcel Schwob, Mallarmé, etc…) afin que le scandale s’apparente à celui d’Hernani. Pour « décerveler les spectateurs » et pour faire « éclater le théâtre classique ». Quitte à ce que la pièce n’aille pas jusqu’à son terme.

330px-Paris_Salle_Berlioz_55_rue_de_Clichy_1907.jpg

« Nous devions, relate Georges Rémond dans La Bataille d’Ubu roi, provoquer le tumulte en poussant des cris de fureur, si l’on applaudissait, ce qui, après tout, n’était pas exclu ; des hurlements d’admiration et d’extase si l’on sifflait. Nous devions également, si possible, nous colleter avec nos voisins et faire pleuvoir des projectiles sur les fauteuils d’orchestre. »

Mission accomplie. On peut lire dans Gil Blas du lendemain : « Comme la veille, à la répétition générale d’Ubu Roi, la première représentation du théâtre de l’Œuvre a été troublée par des protestations tumultueuses. Des cris, des vociférations, des quolibets à l’adresse des artistes partaient de tous les coins de la salle. »

Le Figaro du 11 décembre, se dit choqué par la répétition du mot « merdre », parle d’Ubu Roi comme d’une « grossière parodie de Macbeth ».

Seul critique favorable, Henry Bauër dans L’Écho de Paris : « C’est un pamphlet philosophico-politique, à gueule effrontée, qui crache aux visages des chimères de la tradition et des maîtres inventés selon les respects des peuples. » Et d’ajouter : « Mieux vaut encore, dans la nouveauté, une clameur même outrancière que les bafouillements séniles du vieux théâtre et les troubles clapotis de l’éclectisme. » 

6 rue Ballu, le Théâtre des Pantins

Bonnard.RepertoireDesPantins.jpegUbu roi est une version élaborée d’une pièce nommée Les Polonais, pièce écrite en 1888 lors des années de lycée et conçue pour être jouée par des marionnettes. Rien d’étonnant, donc, à ce que Jarry la produise en 1897 au Théâtre des Pantins de Claude Terrasse où les figurines sont signées Pierre Bonnard. 56bc411a78360ad64a20f645d1bbf41a.jpgPour l’ouverture, une annonce assortie de quelques lignes : une très jolie manifestation artistique. Ferdinand Hérold et Franc-Nohain déchaînent le fou rire avec Paphnutius et les Chansons de la Charcutière, en attendant une nouvelle mise à la scène du désopilant Ubu. Désopilant ? Le Père Ubu pourrait bien anticiper ce qui se profile dans l’Europe de demain : « J’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

 Jarry à Corbeil

Corbeil maison Jarry.jpgAu printemps 1898, Alfred Jarry débarque à Corbeil avec un groupe d’amis, notamment Alfred Valette, du Mercure, et sa célèbre (femme) Rachilde. La petite bande loue pour l’année une maison en bord de la Seine, au numéro 19 du quai de l’Apport-Paris, qu’ils renomment le Phalanstère. (La maison existe toujours).

La région est devenue un refuge littéraire. Côté Sénart, Alphonse Daudet à Champrosay, Nadar à l’ermitage de Sénart ; côté Fontainebleau, les Goncourt à Barbizon, Mallarmé à Valvins, Mirbeau à Veneux-Nadon, Pierre Louÿs à Montigny-Marlotte. Jarry navigue sur la Seine, fait du vélo sur les quais, boit de l’absinthe, tire au revolver sur les rossignols. Une voisine se plaint : « Songez Monsieur, que vous pourriez tuer un de mes enfants. » Ce à quoi Jarry répond : « Madame, si ce malheur arrivait, nous vous en ferions d’autres. » revolver Jarry.jpg

Il lui arrive aussi de travailler et il met au point Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, ouvrage qui se clôt sur un calcul de la surface de Dieu. (In fine : Dieu est le plus court chemin du zéro à l’infini, dans un sens ou dans l’autre.)

images (6).jpgIl y invente la pataphysique, la « science des solutions imaginaires ». Comment pourrait-il imaginer que se créerait en 1948 un Collège de Pataphysique (« Société de recherches savantes et inutiles ») réunissant des esprits aussi distingués et foutraques que Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Ionesco ou Arrabal ?

Boris Vian, que la surface de Dieu préoccupait également, définissait l’attitude pataphysicienne en ces termes : « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ».

calendrier.jpgPour ceux qui souhaite passer à l’ère pataphysique, quelques précisions : cette ère commence le 8 septembre 1873, qui devient de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ere Pataphysique). À partir de quoi, l’ordre des treize mois (douze de 28 jours et un de 29) du Calendrier Pataphysique est le suivant : Absolu, Haha, As, Sable, Décervelage, Gueules, Pédale, Clinamen, Palotin, Merdre, Gidouille (29 jours), Tatane et Phalle.

Attention : le mot « pataphysique », (quand il désigne son activité propre, la pataphysique volontaire), doit être précédé de l’apostrophe. ‘Pataphysique, donc. Sinon, non. Et en adjectif, jamais !

 Jarry à la Closerie des lilas

images (5).jpgAu milieu du XIXe siècle, c’était vraiment un coin champêtre. Entourée de lilas, la terrasse ombragée de l’ancienne guinguette s’étendait jusqu’à la statue du maréchal Ney. Placée sur l’axe Paris-Orléans, la Closerie servait également de relais diligence et le propriétaire louait des chambres aux voyageurs de passage. Baudelaire, Verlaine, s’y sentaient bien, le Pernod bien tassé ne coutait que six sous.

Paul Fort.jpgLa Closerie va devenir le centre de la vie parisienne. « Poètes et artistes de tous les pays, unissez-vous ! » L’appel de Paul Fort de 1900 est parfaitement entendu et le tout Paris littéraire et artistique afflue. Dont Jarry, qui force un peu trop sur l’alcool et vitupère les buveurs d’eau.

images (7).jpg« Les antialcooliques, déclare-t-il, sont des malades en proie à ce poison, l’eau, si dissolvant et corrosif qu’on l’a choisi entre autres substances pour les ablutions et lessives, et qu’une goutte versée dans un liquide pur, l’absinthe, par exemple, le trouble. »

À la Closerie (d’autres évoquent Les Deux magots), Jarry n’oublie pas d’apporter son révolver. Et, assis près d’une ravissante personne au regard un peu froid, las d’être ignoré, il dégaine et tire dans le miroir qui lui face : « Mademoiselle, dit-il, maintenant que la glace est rompue, causons ! »

14 avenue du Maine, chez le « douanier » Rousseau

Comme on le sait, Henri Rousseau fut longtemps employé à l’octroi de Paris, d’où le surnom de « Douanier » dont l’affubla son copain Alfred.

Douanier.jpeg« Le Douanier, écrit Apollinaire, avait été découvert par Alfred Jarry, dont il avait beaucoup connu le père. Mais, pour dire le vrai, je crois que la simplicité du bonhomme avait tout d’abord beaucoup plus séduit Jarry que les qualités du peintre. Plus tard cependant, l’auteur d’Ubu roi devint très sensible à l’art de son ami qu’il appelait le mirifique Rousseau. Celui-ci fit son portrait, où étaient représentés aussi un perroquet et ce fameux caméléon qui fut quelque temps le compagnon d’Alfred Jarry. Ce portrait fut brûlé en partie ; il n’en restait en 1906, où je le vis, que la tête, très expressive. »

Jarry, – le sait-on ? – eut un goût très sûr en matière de peinture et, mieux que tout critique d’art, reconnut à l’avance le talent des grands peintres de son époque, Cézanne, Manet, Renoir, Rousseau, Van Gogh…

7 rue Cassette, la grande chasublerie

jarry.jpgAprès avoir été brièvement hébergé par le douanier Rousseau, Jarry s’installe en novembre 1897 dans sa « grande chasublerie », un logis exigu qui servait autrefois de remise à des objets de culte, au « deuxième et demi » d’un immeuble de la rue Cassette (l’hôtel de Rocher de Bazancourt.). Deuxième et demi, car le propriétaire a coupé en quatre (dans le sens de la surface et dans le sens de la hauteur) l’appartement du deuxième étage. Le plafond se situe donc à 1,65 m, ce qui convient à Jarry (qui mesure 1,61 m) mais pas vraiment à ses visiteurs. Ayant raccourci à la scie les pieds de sa chaise et ceux sa table, l’auteur d’Ubu peut déclarer : « Une fois assis, comme tout le monde, j’aurai ma part bourgeoise de plafond ».

Le jarret de Jarry (Oh ! la belle paronomase !)

La bicyclette, au même titre que l’aimages.jpgbsinthe et le révolver, fait partie du mythe jarryesque. Il s’agit d’une « Clément Luxe 96 course sur piste » achetée le 30 novembre 1896, chez Jules Trochon, marchand de cycles à Laval, au prix de 525 francs, qu’il ne paiera jamais. Il fit rajouter des jantes en bois pour un supplément de 25 francs et, au total, ne paiera que deux acomptes de…  5 francs qui seront complétés d’un acompte de 15 francs payé par simages (10).jpga sœur en 1899. Pauvre Trochon…

À Paris, il se déplace toujours à vélo y compris pour ses rendez-vous professionnels et range l’engin chez lui, accroché au plafond. À ceux qui l’interrogeaient sur la nécessité d’avoir sa bicyclette dans son salon, il répondait que c’était pour « faire plus rapidement le tour de la pièce ».

Mourir à 37 ans

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« Les vieillards, disait-il, il faudrait les tuer jeunes. » Le 28 mai 1906, le tout jeune Jarry écrit à Rachilde : « (Le Père Ubu) n’a aucune tare ni au foie, ni au cœur, ni aux reins, pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement et sa chaudière ne va pas éclater mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu. » Malade, harcelé par ses créanciers, Jarry meurt le 1er novembre 1907 à l’hôpital de la Charité, rue Jacob. Dernière volonté : qu’on lui apporte un cure-dent.

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Vraiment pas entretenue, la tombe, au cimetière de Bagneux !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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