Arthur Rimbaud à Paris : quel voyou, ce voyant !

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Pour commencer, la case prison

Pas de billet ? En ce temps-là, c’est le dépôt. Puis la prison. Mazas, près de la gare de Lyon. (Démolie en 1900, la prison Mazas était située dans le pentagone défini aujourd’hui par le boulevard Diderot, les rues de Lyon, Traversière, de l’avenue Daumesnil et de la rue Legraverend.) Rimbaud est arrivé à la gare du Nord le 31 août 1870, arrêté, il sera libéré le 4 septembre. C’est l’acte 1 de ses dérives parisiennes où seront mises à mal toutes les conventions sociales de l’époque.

Chez les Verlaine, 14 rue Nicolet

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En septembre 1871, Rimbaud revient à Paris sur invitation de Verlaine auquel il a adressé quelques poèmes, lui précisant par ailleurs qu’il est « sans ressources ». Hébergé par le couple au 14 rue Nicolet, il ne fait pas vraiment la conquête de Mathilde, la femme de Verlaine : « C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. (…) Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité. »

Chez Charles Cros, 13, rue Séguier

Un mois plus tard, « recommandé » par la femme de Verlaine, Rimbaud est hébergé par Charles Cros. Le poète et inventeur du phonographe le loge, le nourrit, organise une collecte auprès des amis pour assurer au « nourrisson des muses » une petite rente.

Seguier_rue_13_Cros_Rimbaud_02_mini.jpgCharles Cros BNF.JPEGEn remerciement, le jeune homme de Charleville déchire des poèmes de son hôte et se torche le cul avec un numéro de L’Artiste dans lequel figure l’un de ses écrits. De cet hébergement, le poète Louis Marsolleau donne une version plus musclée : Charles Cros fut surpris « quand il aperçut, par un jeu de glaces, son invité qui s’apprêtait à lui enfoncer un poinçon dans le dos. Du coup il coupa court à cette hospitalité dangereuse et malgré le père Banville, Richepin et les autres, il mit Rimbaud à la porte. »

 Ça ne s’arrange pas chez Théodore de Banville, rue de Buci

Banville+par+Nadar+BNF.jpgÀ la porte mais où ? Rimbaud n’a pas un sous. Au 10 rue de Buci, Théodore de Banville occupe un premier étage. Il dispose par ailleurs d’une chambre de bonne sous les combles. Après Charles Cros, il y loge Rimbaud qui s’empresse aussitôt de faire scandale : il jette ses vêtements « criblés de poux » par la fenêtre et s’exhibe nu à la fenêtre. L’hébergement tourne court au bout de quelques jours. D’autant que Banville se permet, dit-on, de conseiller au jeune homme de changer le premier vers du Bateau ivre. Vieux con, aurait dit Rimbaud. Ce qui est sûr, c’est qu’entre Rimbaud, précurseur des symbolistes qui amèneront le vers libre et le respectable Banville, parnassien et défenseur acharné de la rime, il existe un abîme.

Le vilain jeune homme au diner des « Vilains Bonshommes », 72 bis rue Bonaparte

C’est chez un marchand de vins, à l’angle de la rue Bonaparte et du Vieux Colombier, que se réunissent en mars 1872 les « Vilains Bonhommes », un groupe composé au départ de Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Charles Cros et ses frères Henry et Antoine, Camille Pelletan, Émile Blémont, Ernest

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d’Hervilly et Jean Aicard. Plus tard se joindront à eux les peintres Fantin-Latour et Michel-Eudes de L’Hay, l’écrivain Paul Bourget, le photographe Étienne Carjat, les dessinateurs André Gill, et Félix Régamey, les poètes parnassiens Léon Dierx, Catulle Mendès, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé et François Coppée.

De ces diners, Fantin-Latour nous laissera un tableau sur lequel figurent Verlaine et Rimbaud : Le Coin de Table.

Le 2 mars 1872, la soirée a été bien arrosée. Chacun récite ses vers personnels. Et soudain c’est l’esclandre. « Merde, merde, merde… » se met à crier Rimbaud, à l’écoute d’un poème qu’il juge manifestement « barbant ». Le photographe Etienne Carjat lui demande de se taire, mais Rimbaud reprend de plus belle : « Merde, merde, merde ! » Carjat s’énerve : « Ferme ta gueule !  Petit morveux ! » Rimbaud, furieux, s’empare d’une canne-épée et blesse légèrement le photographe. Viré, expulsé définitivement des dîners du cercle !

Les dîners des Vilains Bonshommes se déroulaient périodiquement, le plus souvent une fois par mois, à partir de 1869. La guerre de 1870 les interrompit un temps et ils reprirent en août 1871 après la Commune pour se terminer fin 1872. Les convives se réunissaient en divers endroits de la capitale, à l’hôtel Camoens rue Cassette, au café des Milles Colonnes, 36, galerie Montpensier au Palais-Royal et au 72 bis rue Bonaparte.

 Coups de couteau au Rat mort, 7 place Pigalle

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Nous sommes en mai 1872, Rimbaud est attablé avec Verlaine et Charles Cros. Ce dernier se souvient : « Nous étions tous trois au café du Rat mort (…) lorsque Rimbaud nous dit : « Etendez vous mains sur la table, je veux vous montrer une expérience. Croyant à une plaisanterie, nous étendîmes nos mains ; tirant un couteau tout ouvert de sa poche, il coupa assez profondément les poignets de Verlaine. J’eus le temps de retirer mes mains et ne fut pas blessé. Verlaine sortit avec son sinistre compagnon et reçut deux autres coups à la cuisse. (…) Un autre jour, j’étais assis au café à côté de Rimbaud. Je quittais la table un moment et lorsque je revins, je vis que mon bock contenait un liquide bouillonnant. C’était de l’acide sulfurique que Rimbaud venait d’y verser. »

 

Quelques adresses du jeune Arthur

L’Hôtel d’Orient, 41 rue Monsieur-le-Prince

images (4)En septembre 1871, de retour de Charleville, Rimbaud s’installe à l’hôtel d’Orient, rue Monsieur-le-Prince. L’hôtel est situé au-dessus du restaurant Polidor, l’est un des plus anciens bistrots parisiens.  Dans une des ses lettres, Rimbaud évoque son court séjour : « Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. »

 5 voyelles + l’oméga à l’Hôtel des Étrangers

En novembre 1871, Rimbaud emménage à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine, hôtel qui accueille le Cercle Zutique, club de poètes sans statuts ni programme. En échange d’une chambre, il fait office de garçon de salle, ce qui n’arrange pas son caractère maussade et ombrageux. L’un des exercices favoris du groupe consiste à s’en prendre aux Parnassiens en général et à François Coppée en particulier, et Rimbaud ne se fait pas prier. images.jpg

Cabaner, qui décrit Verlaine comme un « Jésus-Christ après trois ans d’absinthe », est barman et pianiste de l’hôtel. Il donne à Rimbaud des leçons de piano avec une méthode d’enseignement chromatique. (Une couleur pour chaque note). Verlaine, de son côté, approvisionne le jeune homme en haschich. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour que naisse un poème : Voyelles.

Une chambre pleine d’odeurs rue Campagne-Première

C’est Verlaine, à nouveau, qui lui trouve (et paye) une chambre rue Campagne-Première, début janvier 1872, dans un logement appartenant à la Compagnie Générale des Voitures de Paris, qui occupe un vaste terrain à l’angle du boulevard d’Enfer (actuel Boulevard Raspail) et de la rue Campagne Première. Dans cet environnement (plus de sept cents chevaux à la forte odeur), Rimbaud y restera jusqu’à fin mars avant de regagner Charleville.

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Le dessinateur et peintre Jean-Louis Forain, surnommé Gavroche, partage la chambre avec Rimbaud. « j’ai logé, relate-t-il, deux mois avec lui rue Campagne-Première, dans un taudis épouvantable ; ça lui convenait, ça lui plaisait, il était si sale. Nous n’avions qu’un lit, lui couchait sur les ressorts et moi par terre sur le matelas. »

(Ci-contre : Le Veuf, par J.L. Forain)

8, rue Victor Cousin, dans la plus haute tour

« Oisive jeunesse / À tout asservie, / Par délicatesse / J’ai perdu ma vie. / Ah ! que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent… »

cluny sorbonneEn mai 1872, Rimbaud loge à l’hôtel de Cluny où il compose – parait-il – La Chanson de la plus haute tour. Il évoque son hôtel dans une Lettre à Ernest Delahaye, en juin 1872 : « … en ce moment, j’ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. La rue Victor-Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot, à l’autre extrémité. » La chambre de Rimbaud est toujours disponible à l’hôtel Cluny-Sorbonne. Il suffit de réserver suffisamment à l’avance.

Et ta statue, Arthur ?

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Certes, c’est un sculpteur de grande classe. (Jean-Robert Ipoustéguy (1920-2006)). Mais qu’a-t-il fait en transformant « l’homme aux semelles de vent » en « homme aux semelles devant » ? Pauvre calembour et pauvre Arthur ! L’œuvre en bronze fut inaugurée en 1988 place du Père-Teilhard-de-Chardin, en face de la Bibliothèque de l’Arsenal. Hauteur 1,5 mètres, largeur 4 mètres, profondeur 2 mètres. Une horreur, à mon humble avis.

 

 

 

 

 

 

 

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