Apollinaire, Daudet, Genet : quand on est écrivain, rien ne vaut la prison de la Santé.

Apolinnaire.jpg daudet-lc3a9onJean Genet

A la santé de qui ? À la santé des pestiférés ! La prison fut en effet construite sur « l’Enclos de la santé », terrain qui avait hébergé il y a fort longtemps une maison de santé à l’usage de ces derniers.

838_portail-entreePlutôt classe, la prison, dont la rénovation devrait s’achever prochainement : c’est la seule à résider dans le Paris intra-muros, dans un quartier qui dépasse les 10-12 000 euros le m2. Et plutôt chic, la taule : sur une carte de visite, cela sonne mieux que Fresnes ou Fleury-Mérogis. Sa situation « rive gauche » proche de Montparnasse ne pouvait qu’attirer les intellectuels, et nous nous intéresserons donc aux écrivains qui y furent incarcérés. Non sans faire au préalable un travail de mémoire sur le « café d’en face ».

Il existait en effet au siècle dernier, juste en face de la sortie de la prison, un café dénommé « À la bonne Santé ». Café santé.jpg

Quel humour ! On peut apercevoir le bistrot dans un nanar d’enfer – L’Ardoise – dans lequel s’ébattent de solides pointures comme Michel Constantin, Jess Hahn, Boby Lapointe, sans oublier, dans le rôle principal… Salvatore Adamo ! Mais revenons à nos moutons (mot à proscrire à la Santé) et remontons un peu plus loin dans le temps. 1911 par exemple, avec Apollinaire.

Guillaume Apollinaire et la Joconde

O1490969667432-presse.jpeguvrons Le Gaulois du 23 août 1911. On y lit : « Il faut se le répéter dix fois pour y croire et, malgré le mur vide, malgré la découverte du cadre d’où le panneau fut dévissé, malgré le néant des recherches d’une nuée de policiers fouillant le Louvre du haut en bas, il reste des sceptiques pour affirmer que ce n’est pas possible et que La Joconde, l’œuvre capitale de Léonard de Vinci, n’a pu être volée au Louvre. Le fait est, il faut le reconnaître, inouï ; il demeure invraisemblable dans sa brutale réalité. Rien ne saurait mieux dépeindre le désarroi, l’affolement et la terreur que cette disparition a provoqués dans le personnel du Louvre, que ce mot que répétait avec accablement hier soir un des conservateurs, épuisé d’angoisse et peut-être de remords. La question du Maroc à côté de cela n’est qu’un banal incident ».

Soupçonné (injustement, évidemment) d’avoir participé au vol de la Joconde, (de même que Picasso), Guillaume Apollinaire va faire un petit tour rue de la Santé. Séjour de quelques jours qui lui inspirera un poème publié dans Alcools : « J’écoute les bruits de la ville / Et prisonnier sans horizon / Je ne vois rien qu’un ciel hostile / Et les murs nus de ma prison / Le jour s’en va voici que brûle / Une lampe dans la prison / Nous sommes seuls dans ma cellule / Belle clarté Chère raison…

Le poète sera libéré au bout de quelques jours. Mais la Joconde, me direz-vous ? Le Louvre va se résoudre à remplacer le portrait de Mona Lisa par celui de Baldassare Castiglione, de Raphaël. B. CastiglionePas mal, mais ça ne fait tout de même pas le compte. Petit à petit, à Paris, on se fait à l’idée : le fameux sourire s’est effacé pour toujours. C’est sous un lit d’ouvrier que Mona Lisa va dormir pendant deux ans et demi avant de rejoindre l’Italie, emportée par Vincenzo Peruggia, immigré italien, qui officia momentanément au Louvre comme vitrier et voleur d’occasion. De retour au pays, en 1913, il tenta de revendre La Joconde à Alfredo Geri, antiquaire florentin qui le dénonça. Ouf.

Jean Genet a besoin de fric

Le 19 juillet 1943, Jean Genet comparait devant le tribunal correctionnel de la Seine pour avoir dérobé chez un libraire parisien de la Chaussée d’Antin une édition de luxe des Fêtes galantes de Verlaine, illustrée par Dignimont. Connaisseur, le poète : le livre vaut 4000 francs. Récidiviste, déjà condamné à sept reprises, Jean Genet est incarcéré à la Santé.

Genet lettre à Barbezat.jpgC’est dans cette prison qu’il va achever, après Notre-Dame des Fleurs, le Miracle de la rose. Et qu’il écrit à Marc Barbezat, aux éditions L’Arbalète, le 8 novembre 1943 : « Monsieur Cocteau et monsieur François Sentein m’ont écrit pour me dire que vous accepteriez de rendre publics quelques-uns de mes textes, mais vous ignorez qu’ils sont impubliables pour toutes sortes de raisons. Je vous écris donc pour vous demander de voir ma production, l’examiner d’une façon sérieuse, afin de vous décider. Mais avant tout je veux vous prévenir qu’une seule chose m’intéresse, c’est d’avoir de l’argent. ON peut fort bien publier mon livre dans cent ans, je m’en fous, mais j’ai besoin de fric. Je mène une vie qui me conduit trop souvent en prison, d’où je vous écris. Dans un mois 12 peut-être j’aurai fini un petit livre de 100 à 150 pages : « Miracle de la Rose » C’est l’aventure, merveilleuse des 45 jours d’un condamné à mort. Merveilleuse, vous comprenez. Après mes souvenirs, romancés à peine – pas du tout même – sur Mettray. Voilà. Mais dites-moi bien franchement ce que vous pensez de N.D. des Fleurs. On verra à ma sortie ou avant. Je sors le 25 décembre. Au revoir, monsieur. Je vous serre très gentiment la main. Jean Genet 1ere Division, Cellule 27 42, rue de la Santé, Paris 14.

À l’aide de phrases plus tranchantes que la guillotine, Genet avait le don de l’écriture, ce qui le sauva sans doute de la prison à perpétuité. Ses codétenus ? : « Je les mure vivants dans un palais de phrases ».

Georges Arnaud, ange ou démon ?

georges-arnaud en 1986.jpg

Dans la nuit du 24 au 25 octobre 1941, le père et la tante de Georges Arnaud (de son vrai nom Henri Girard), ainsi qu’une domestique, sont assassinés dans le château familial du Périgord. Seul rescapé (et héritier), Georges Arnaud, qui donne l’alerte le matin. Face aux circonstances mystérieuses du drame et à certains détails troublants, voire accablants, il est arrêté, inculpé et écroué. Il passera dix-neuf mois en prison en Dordogne, jusqu’à son acquittement (sous les huées de la foule) le jour du procès.

salaire de la peur.jpgL’auteur du Salaire de la peur suscite encore bien des interrogations : « Alors, tu les as tués, ou pas ? » Il aurait avoué que oui à Gérard de Villiers, l’auteur des SAS. Certains de ses amis, comme Yvan Audouard, étaient persuadés de sa culpabilité. L’ancien commissaire de police, Guy Penaud, qui a repris l’enquête dans le Triple Crime du château d’Escoire, est de cet avis. Mais les épouses d’Henri Girard (il a été marié quatre fois) étaient certaines du contraire. Roger Martin aussi, biographe bienveillant dans Georges Arnaud, vie d’un rebelle. Et, enfin, Philippe Jaenada.[1] »

Son passage à la Santé se fera dans un autre contexte. En 1960, en tant que journaliste, il est arrêté pour non-dénonciation des participants et de l’endroit où Francis Jeanson a donné une conférence de presse en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Sanction : deux mois de prison. Il transforme alors son procès en tribune politique contre la guerre en Algérie, reçoit le soutien de nombreuses personnalité  : Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert, François Maspero, André Frossard, Pierre Lazareff… Avec superbe, Georges Arnaud demande son acquittement et… des excuses de la part de l’armée ! Verdict : deux années avec sursis, annulées ultérieurement par la cour de cassation.

Léon Daudet s’évade par le trou de l’écouteur

Daudet.jpgRappel des faits. Léon Daudet (fils d’Alphonse) est un des leaders de l’ultra-droite. Lorsque son fils se suicide, il accuse le gouvernement de l’avoir fait assassiner. Il porte plaine pour homicide volontaire. Procès. Débouté, ayant accusé de faux témoignage un des principaux témoins, il est condamné pour diffamation en 1925 à cinq mois de prison ferme. Pendant deux ans, il accumule les recours, puis acculé, organise le fameux Fort Chabrol, épisode légendaire au terme duquel il doit finalement se rendre à la Justice. Incarcéré à la Santé, il est libéré deux mois plus tard. Comment ? Par téléphone.tel 1925.jpg

Charlotte Montard, ancienne standardiste aux P&T, proche de l’Action française et des Camelots du roi, détourne pour ce faire les communications téléphoniques de la prison. Et Pierre Lecœur, habile imitateur, se fait passer pour le ministre de l’Intérieur auprès du directeur de la prison. Suprême finesse, le « ministre de l’Intérieur » fait libérer en même temps un député communiste, Pierre Sémard. Olé.

daudet-lc3a9on.jpgLéon publia plus de trente romans (avec un égal insuccès), une vingtaine d’essais, de nombreux pamphlets et des Mémoires où il règle ses comptes (au vitriol) avec son siècle et avec un milieu littéraire qu’il jugeait médiocre.

Maupassant : « On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. »

José-Maria de Heredia : « pâle et noir, splendide et velu jusqu’aux yeux. Je n’ai jamais entendu bégayer avec autant de force ».

Zola : « C’était chez les Charpentier qu’il fallait voir Zola, gras, content, dilaté, bon homme, affichant les chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur. Deux traits frappaient ses auditeurs : son front vaste et non encore plissé, qu’il prêtait d’ailleurs généreusement à ses personnages, quand ceux-ci portaient quelque projet de génie, artistique, financier ou social, son front « comme une tour » ; et son nez de chien de chasse, légèrement bifide, qu’il tripotait sans trêve de son petit doigt boudiné. »

 José Giovanni fait son Trou

le trou film beckerDans Le Trou (paru en 1957), José Giovanni (Joseph Damiani) relate sa tentative d’évasion, en 1947, par un tunnel derrière un soupirail pour ressortir par une plaque d’égout rue de la Santé…

Un cador, le José. Condamné à mort en 1948 par la Cour d’assises de Paris pour complicité d’assassinat, il échappe de peu à la guillotine, gracié par le président Vincent Auriol. Sa peine est commuée en vingt ans de travaux forcés et il sort de prison en décembre 1956. Ensuite, c’est la rédemption, grâce à son avocat qui lui conseille d’écrire et qui l’aiguille vers son ami Roger Nimier et vers Albert Camus. Après Le Trou, (et le film éponyme de Jean Becker tourné en 1960) Le Deuxième Souffle et Classe tous risques deviendront de grands classiques d’une littérature policière où les truands respectaient encore un code d’honneur. Puis viendra au début des années 1970 le « néo-polar » situationniste, instrument de critique sociale,  initié par Jean-Pierre Manchette.

Le Passe-muraille de Marcel Aymé

Marcel Aymé« Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d’Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé. Il portait un binocle, une petite barbiche noire, et il était employé de troisième classe au ministère de l’Enregistrement. »

passe-muraille-2.jpg

Dans Le Passe-muraille (1941), Dutilleul, par jeu, se laisse enfermer à la Santé pour tâter de la qualité des murs. Extrait : « Lorsque Dutilleul pénétra dans les locaux de la Santé, il eut l’impression d’être gâté par le sort. L’épaisseur des murs était pour lui un véritable régal. Le lendemain même de son incarcération, les gardiens découvrirent avec stupeur que le prisonnier avait planté un clou dans le mur de sa cellule et qu’il y avait accroché une montre en or appartenant au directeur de la prison. »

l'appel du centre.jpgMarcel Aymé, pour sa nouvelle, se serait-il inspiré d’un autre Dutilleul ? On peut lire (le 13 octobre 1941) dans le quotidien collaborationniste L’Appel du Centre : « Dutilleul est arrêté. On vient de retrouver Émile Dutilleul, député communiste d’Asnières, qui se trouvait sous mandat d’arrêt et qui était en fuite. Il se trouvait chez un certain M. Pomez, administrateur de sociétés. Une perquisition opérée chez Pomez a fait découvrir un coffre-fort contenant une partie de la caisse du parti communiste, s’élevant à plusieurs millions de francs. Pomez et Dutilleul ont été incarcérés. » Les députés communistes – c’est connu – n’ont pas le pouvoir de traverser les murs. Émile Dutilleul dut donc attendre le 17 août 1944 pour être libéré de la prison de la Santé par la Résistance.

Albert Paraz et son Bitru

bitruConnaissez-vous Bitru ? Il s’agit du « héros » de quatre romans d’Albert Paraz, l’histoire d’un type très gilet jaune, citoyen français moyen en butte aux vexations de la société et du monde du travail.

lettres paraz celineLe premier Bitru (Bitru ou les Vertus capitales) fut rédigé en partie à la prison de la Santé, où Paraz, grand copain de Céline, fut incarcéré pour escroquerie entre décembre 1926 et avril 1927.

 

Laurent Tailhade

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Pour un article incendiaire paru dans le journal Le Libertaire, véritable appel au meurtre à l’encontre du tsar Nicolas II (qui faisait en 1901 sa seconde visite en France), Laurent Tailhade fut condamné à un an de prison ferme et séjourna environ six mois à la Santé entre octobre 1901 et février 1902. Journaliste et écrivain, il publia une trentaine d’ouvrages. Mais c’est un petit texte, chanté, qui fera sa gloire : il serait en effet l’auteur des Filles de Camaret (mais oui, celles qui se disaient toutes vierges).

À la santé d’Arsène Lupin

lupin.jpgIl n’y a pas que les écrivains pour aimer la Santé. Les héros de roman ne dédaignent pas s’y rendre. Dans Arsène Lupin en prison, Maurice Leblanc l’envoie  à la Santé, où ce gentleman-cambrioleur continuera d’organiser ses cambriolages. Extrait du roman :

« Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : Arsène Lupin. Stupéfait, il lut : « Monsieur le baron, il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe de Champaigne d’excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des bijoux et des miniatures. Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je crois, d’un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des Batignolles, avant huit jours… faute de quoi, je ferai procéder moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets sus-indiqués. Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter l’expression de mes sentiments de respectueuse considération. Arsène Lupin P.-S. Surtout ne pas m’envoyer le plus grand des Watteau. Quoique vous l’ayez payé trente mille francs à l’Hôtel des Ventes, ce n’est qu’une copie, l’original ayant été brûlé, sous le Directoire, par Barras, un soir d’orgie. Consulter les Mémoires inédits de Garat. Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l’authenticité me semble douteuse. »

pissotière.jpgQuel talent, ce Lupin… Est-ce lui qui a dérobé les 437 pissotières (pardon, vespasiennes) qui permettaient au promeneur parisien doté d’une forte prostate de déambuler sereinement dans la capitale ? Il n’en reste plus qu’une :  boulevard Arago. Pile en face de la Santé.

 

[1] https://next.liberation.fr/livres/2017/08/30/la-serpe-un-mystere-a-trancher_1593046

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