Remonter le temps et la rue Monsieur-le Prince

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Merveilleuse rue Monsieur-le-Prince. Où l’on croise de grands esprits, de Blaise Pascal à Frédéric Beigbeder (mais si !), en passant par Zola, Rimbaud, Auguste Comte, Saint-Saëns, Paul Léautaud et les pataphysiciens. Sans oublier Woody Allen.

Tous au Polidor

le polidor.jpgC’était, écrit le Crapouillot d’avril 1960, un « restaurant à vingt-deux sous à la Belle Epoque où se retrouvaient philosophes faméliques et poètes peu fortunés ». Parmi ces derniers, citons Germain Nouveau et Richepin. En 1874, le premier écrit au second : « Nous avons pu dépenser peu de ronds grâce à notre reconnaissance de lieux où l’on tortore aussi magnifiquement bon marché que chez Polidor… ». Dix ans plus tard, Louis Ménard, père de la phonétique, déclare trouver le Polidor « plaisant pour l’œuf sur le plat que l’on y absorbe à bon compte ». James Joyce.jpgCitons enfin James Joyce, un habitué, qui habitait tout près au 5 rue Corneille, et qui venait se sustenter d’une toute petite omelette. Bref, on l’a compris, c’était bon, pas cher et surtout fort bien fréquenté depuis… 1845. Rien d’étonnant, donc, à ce que le restaurant devienne le QG du Collège de Pataphysique, où les Boris Vian, Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, François Caradec, Noël Arnaud, etc … tentèrent de trouver des solutions imaginaires à tous les problèmes imaginables.

Les amateurs de littérature argentine (comme Jorge Sinclair) savent bien sûr que le Polidor fait l’ouverture de 62, Maquette à monter, livre de l’écrivain Julio Cortázar, que François Mitterrand naturalisa français en 1981, en même temps que Milan Kundera. Savent-il que Cortázar refusa poliment d’entrer à l’Oulipo ?

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D’autres, plutôt cinéphiles, évoqueront le tournage au Polidor de Cézanne et moi, film de Danièle Thompson, relatant l’amitié entre Cézanne et Zola. Sans oublier, évidemment Minuit à Paris, de Woody Allen : c’est au Polidor que Gil (interprété par Owen Wilson) rencontre Ernest Hemingway (interprété par Corey Stoll).

Minuit à Paris.jpgPour conclure sur une note résolument littéraire, signalons que de nombreux sites mentionnent que Pierre Benoit aurait cité le restaurant Polidor dans son discours de réception à l’Académie française. Ben non. Je l’ai parcouru deux fois, le discours, je n’ai rien vu.

Enfin, difficile d’évoquer le 41 rue Monsieur-le-Prince et le Polidor sans évoquer Rimbaud. C’est en effet à l’Hôtel d’Orient, situé au-dessus du restaurant, que le jeune homme s’installe en 1872, de retour de Charleville, comme nous l’avons mentionné dans un précédent article. (Quel voyou, ce voyant). Il n’y restera pas très longtemps, car, dès novembre, il emménagera à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine.

La première chambre d’Émile Zola

emile zola à 22 ans, en 1862À 18 ans, élève au lycée Saint-Louis, Émile Zola vit dans une petite chambre du 63 et écrit à Cézanne, ami d’adolescence rencontré en 1852 : « Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j’ai habité à Aix, la demeure de Thiers. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail. » (Notons qu’il s’agit du graveur Benjamin Raspail et non de son père, l’homme politique François Raspail.) Le jeune Zola y restera un an avant de s’installer, pour deux ans, au 241 rue Saint-Jacques. Si Zola n’atteint pas les sommets de Dumas ou de Baudelaire en termes de résidences parisiennes, il est cependant crédité d’une vingtaine d’adresses dans la capitale.

Dégouté, Blaise Pascal !

mémorial.jpgPascal s’installe au 54 (de la rue qui s’appelle alors rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel), par « dégoût du monde ». Il y écrira les Provinciales, « le premier livre de génie qu’on vit en prose », selon Voltaire. Moins de deux mois après son installation survient la mystique nuit de feu du 23 novembre 1654 : il écrit quelques lignes qu’il recopiera sur un morceau de parchemin, ce célèbre Mémorial que l’on découvrira dans la doublure de son pourpoint. Il restera à cette adresse jusqu’au 29 juin 1662, où malade, il sera transporté chez sa sœur au 67, rue du Cardinal-Lemoine.

Métro boulot dodo au Zodiaque

pierre Béarn.jpgMétro boulot dodo ? Ce slogan est tiré d’un poème publié par Seghers en 1951 : « Au déboulé garçon, pointe ton numéro / pour gagner ainsi le salaire / d’un morne jour utilitaire / Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro. » L’auteur ? Le légendaire poète et libraire Pierre Béarn.

En 1934, à trente-deux ans, il achète à Pierre Véry (l’auteur des Disparus de Saint-Agil) sa bouquinerie de la rue Monsieur-le-Prince. « Je devins bouquiniste, le plus merveilleux métier du monde. En 1933, à la veille de la guerre, la boutique étant devenue trop petite (on achète cent livres, on en vend quarante) j’eus l’audace d’acheter, quelques mètres plus loin, au 60, une épicerie de luxe que les rigueurs du temps avaient réduite à la faillite. »

le zodiaque 2.jpgL’épicerie dans laquelle s’installe Pierre Béarn n’est pas anodine : C’est là que la marquise de Pompadour venait faire moudre son cacao. Et c’est là, à l’enseigne du Mortier d’argent, que Balzac achetait ses chandelles et son café. Poète, romancier, fabuliste, journaliste, critique gastronomique et littéraire, rédacteur et éditeur du magazine La Passerelle, Pierre Béarn vivra jusqu’à 102 ans. Patrick Modiano, grand amateur de librairies ésotériques, cite le Zodiaque dans Des Inconnues : « Rue Monsieur-le-Prince, j’ai remarqué une librairie qui s’appelait Le Zodiaque et à la devanture de laquelle il était indiqué : Occultisme, Magie, Ésotérisme – Histoire des religions. »                                                  

L’iconique La Hune

librairie de l'escalierLa célèbre librairie s’installe au 12, rue Monsieur-le-Prince le 15 mai 1944. En passionné de Van Gogh, Bernard Gheerbrant – avec ses amis Pierre Roustang, Jacqueline Lemurier et Nora Mitrani – peint les façades en jaune et l’enseigne en bleu. Il baptise sa galerie-librairie La Hune, le magasin pouvant faire penser à une proue de navire et l’escalier intérieur au mât d’un grand voilier. La première exposition a lieu le 2 décembre 1944 : Aux Indes avec Lanza del Vasto, gouaches de Lou-Albert Lazard. Cinq ans plus tard, Bernard Gheerbrant achètera le droit au bail d’un vieux restaurant – Piaux – entre le Flore et les Deux Magots, où La Hune restera vingt-six ans avant de rejoindre la rue de L’Abbaye, en lieu et place de la non moins iconique librairie Le Divan.

Quand au 12, rue Monsieur-le-Prince, il restera librairie :  L’Escalier, notamment acquise en 1953 par François Maspero.

Avec Auguste, je positive

auguste comteAuguste Comte habita au second étage du 10 rue Monsieur-le-Prince, de 1841 à 1857. Il y recevait sa Clotilde de Vaux (en toute chasteté) et les membres de la Société positiviste (idem) et y rédigea son dernier volume du Cours de philosophie consacré essentiellement à la sociologie.

Après la mort d’Auguste Comte, l’appartement du fondateur du positivisme fut gardé intact par ses fidèles, avec meubles et bibelots. C’est aujourd’hui un musée.

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La belle porte du no 14 

14 rue Monsieur le Prince.jpgDans cet immeuble vécut Camille Saint-Saëns entre 1877 et 1889. Son appartement du 168 rue du Faubourg Saint-Honoré était devenu trop petit et son ami Albert Libon, directeur des Postes, lui indiqua un appartement vacant au 4e étage. À peine installé, Saint-Saëns partit en tournée. Et lorsqu’il revint, il apprit la mort de son ami, qui lui léguait 100 000 francs or afin qu’il compose un requiem à sa mémoire. (Ce sera l’opus 54).

Saint-Saëns croisa sans doute dans l’immeuble le tout jeune Paul Léautaud, qui vécut à cette adresse en 1892, totalement désargenté, dans une chambre de bonne. « Pendant huit ans, écrit-il, j’ai déjeuné et dîné d’un fromage de quatre sous, d’un morceau de pain, d’un verre d’eau, d’un peu de café. La pauvreté, je n’y pensais pas, je n’en ai jamais souffert. » Il deviendra un peu plus riche à la fin de sa vie lors de la parution de son Journal et écrira : « L’argent continue à me tomber. Je ne sais qu’en faire. Je n’ai envie de rien. » Paul Léautaud, dont le monumental journal paraitra au Mercure sur 19 volumes, meurt en 1972. En déclarant : « Maintenant, foutez-moi la paix. »

Autre écrivain célèbre ayant habité l’immeuble : Richard Wright. Petit-fils d’esclave, il a publié en 1940 Native Son, roman qui rencontre un succès fulgurant : trois cent mille exemplaires en quelques semaines. Ce romancier noir que l’on compare à Steinbeck se réfugie en France en 1946, pour échapper à l’anticommunisme maccarthyste.

Peinture au 22

Deux peintres habitèrent au n° 22 : Antonio de La Gandara, jusqu’en 1917, et Yves Brayer, de 1936 jusqu’à sa mort en 1990. Brayer était un collectionneur de couvre-chefs et l’on pouvait admirer chez lui des bicornes de généraux, des bonnets chinois de mandarins, des chapeaux de paille d’Extrême-Orient, des coiffes amérindiennes à poils ou à plumes, des toques royales.

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Yves Brayer

Il possédait par ailleurs un joli patrimoine avec des toiles et aquarelles de Cézanne, Degas, Derain, Duffy, Marie Laurencin, Renoir, Utrillo, Valadon, Vlaminck…

L’enfance difficile de Frédéric Beigbeder

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Le fondateur du Caca’s Club (Club des Analphabètes Cons mais Attachants) croisa certainement le peintre Yves Brayer puisqu’il passa une partie de son enfance au 22 rue Monsieur-le-Prince, comme en témoigne de nombreux passages du livre Un roman français (2009). Dans lequel on lit notamment : « Je suis une forme vide, une vie sans fond. Dans ma chambre d’enfant, rue Monsieur-le-Prince, j’avais punaisé, m’a-t-on dit, une affiche de film sur le mur : Mon nom est personne. Sans doute m’identifiais-je au héros. »

Curiosité :

pierre benoitÀ propos de Pierre Benoit, vous savez sans doute que toutes ses héroïnes portent un prénom commençant par la lettre A. 43 héroïnes, depuis Aurore (Koenigsmark, 1919) jusqu’à Aréthuse (Aréthuse, 1963). Par ordre d’entrée en scène : Aurore, Antinéa, Allegria, Annabel, Antiope, Anne, Athelstane, Agar, Alberte, Apsara, Axelle, Alice, Armide, Armande, Andrée, Aïssé, Adlonne, Ariane, Angelica, Arabella, Armène, Albine, Alzyre, Armance, Aude, Agathe, Algide, Aïno, Argine, Adèle, Aquilina, Alverde, Atalide, Aedona, Azraële, Aydée, Alcyone, Alda, Atsouko, Amparida, Alcmène, Aréthuse.

Si on ajoute à cela que ses romans comportent tous le même nombre de pages et qu’une même phrase revient à la même page dans chaque livre, on peut se demander s’il n’a pas frappé discrètement à la porte de l’Oulipo… Mais qu’on se rassure : pas d’académiciens (me semble-t-il) dans ce club très fermé.

 

 

 

 

 

 

 

Sous le béton, la Bièvre

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                                     Vues de la Bièvre, par Utrillo

Si vous habitiez dans l’ile St Louis il y a 12 000 ans, ce n’est pas la Seine que vous aviez à vos pieds mais… la Bièvre ! Qui empruntait le cours actuel du fleuve en amont de l’ile et rejoignait la Seine au Champ de Mars. Beaucoup, beaucoup plus tard cette charmante rivière prenant sa source près de Guyancourt entrera dans Paris toujours au même endroit (à la Poterne des peupliers), mais ira se jeter dans la Seine au niveau de la gare d’Austerlitz.

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Elle fut charmante, la Bièvre, avec ses deux bras, son eau claire, ses méandres dans la Buttes-aux-Cailles, sa petite ile aux Singes, elle deviendra infâme dès le seizième siècle, souillée à jamais par le progrès.

 

 

 

 

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Ancienne entrée de la Bièvre à la Poterne des Peupliers

De Le Petit à Süskind en passant par Huysmans

Comme dirait Boby (Lapointe) ce court cours n’a plus cours dans Paris. Lui qui courait dans la capitale en traversant les 14e, 13e et 5e arrondissements fut définitivement recouvert d’une chappe de béton en 1912. Hé oui, ça puait. Dédiée sans vergogne aux sales industries de la ville (teintures, tanneries…) elle devint un cloaque.

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Dans sa Chronique Scandaleuse, en 1668, Claude Le Petit écrit : « Est-ce de la boue ou de l’eau ? / Est-ce de la suie ou de l’encre ? / Quoi ! c’est le seigneur Gobelin ? / Qu’il est sale et qu’il est vilain ! (…) Pour moi, n’en déplaise à sa bière, / Je ne puis estimer ses eaux, / Ni prendre pour une rivière / Un pot de chambre de pourceaux ! »

huysmansDeux siècles plus tard Huysmans n’est pas plus tendre : « Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de pellicules. »

Dans Le Parfum, Patrick Süskind décrit l’enfer où est abandonné le petit Jean-Baptiste Grenouille, à la tannerie Grimal, aux odeurs nauséabondes. Grâce à cette expérience, il découvrira qu’il est doté d’un nez très fin et, bientôt, il reconnaitra toutes les odeurs dans la plus grande réserve du monde : la ville de Paris.

Rabelais, Ronsard, Rousseau, Musset, Rétif de la Bretonne, Hugo, Huysmans, Süskind : nombreux sont les écrivains à avoir évoqué cette rivière. Certains pour célébrer ses paysages bucoliques en amont, d’autres – comme Georges Cain dans ses Nouvelles promenades de Paris, pour fustiger son état de putréfaction :

nouvelles promenades dans paris« La malheureuse rivière, qui depuis son entrée à Paris n’a cessé d’être condamnée aux plus répugnantes besognes, est hideuse à voir. Teinte de tous les tons, jaune, verte, rouge, elle charrie d’immondes détritus traquée, asservie, exploitée sans trêve par tous les corroyeurs, les teinturiers, les mégissiers, les peaussiers qui depuis des siècles peuplent ce quartier, la Bièvre a successivement actionné de lourdes roues, lavé des peaux sanglantes, nettoyé d’écœurants résidus tous les acides, toutes les scories, toutes les écumes de la cuisine chimique qui s’élabore dans ces usines, sont venus s’y déverser et la rivière déshonorée s’engloutit dans cette ruelle des Gobelins sous une entrée de voûte sombre, coupée de barreaux de fer. »

Le Pont aux Tripes

Deux ponts permettaient de traverser la Bièvre. Le plus célèbre est le Pont aux-Tripes, situé entre la rue Censier et la rue du Fer à Moulin. La présence de ce pont est signalée sur les plans de Paris en 1760 et 1771. Son nom provenait de la proximité d’une boucherie vendant des tripes, appelée la boucherie d’Enfer. (Attestée par les minutes et répertoires du notaire Claude LE VASSEUR, 6 juillet 1599 – 23 décembre 1645). Le second est le pont aux Biches, qui était situé dans le prolongement de l’ancienne rue du Pont aux Biches.

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L’Ile aux Singes

A la place du square René Le Gall, à l’époque où la Bièvre n’était pas encore couverte, existait une île entre les deux bras de la rivière, ile sur laquelle vivaient les singes des bateleurs venus divertir les ouvriers de la Manufacture des Gobelins. (Le nom pourrait également provenir du petit nom argotique donné aux patrons des lieux par les ouvriers des tanneries). L’ile abritait des guinguettes et des brasseries tenues par des ouvriers allemands de la manufacture des Gobelins. Le square fut aménagé par l’architecte Jean-Charles Moreux qui créa une allée bordée de peupliers (puis de charmes par la suite), faisant référence au passage de la Bièvre. Agrandi en 1933 puis en 1981, le square reçut ultérieurement un ruisseau artificiel rappelant le lit de l’ancienne rivière.ile aux singes

Mai 68, sous les pavés la Bièvre

Dans le Baptême de l’ombre, Christian Charrière relate la découverte de la mythique Bièvre par les étudiants de la Sorbonne, soucieux de se réfugier dans les caves pour échapper aux forces de l’ordre. Après avoir emprunté diverses galeries, ils découvrirent une porte derrière laquelle soufflait un petit vent frais bienvenindex.jpgu. Quelques instants plus tard, ils arrivèrent sur la berge d’une vaste rivière captive dont ils n’apprirent le nom qu’en remontant à la surface : la Bièvre ! Sauf que. Ce n’était pas la Bièvre qu’ils avaient découverte, mais le collecteur souterrain de la rive gauche.

Les légendes de la Bièvre

Le Dragon et l’évêque

L'éveque Marcel.jpgAu IVe siècle, un terrible dragon importunait les riverains de la Bièvre, de Guyancourt à Paris. Heureusement, l’évêque Marcel terrassa le monstre en le frappant de trois coups de crosse. (D’autres sources bien informées font état d’un seul coup de crosse. Qui croire ?) Dompté, le dragon avait dû choisir entre « rester dans le désert ou de se cacher dans l’eau », comme l’écrit Venance Fortunat, poète liturgique du VIe siècle. Le dragon aurait choisi la Bièvre, ce qui fait qu’en collant votre oreille sur le pavé de la rue de Bièvre (au 22 par exemple, où habita François Mitterrand), vous pourrez parfois l’entendre gémir. Quant à l’évêque sauroctone (« tueurs de lézards », il fut canonisé pour ce geste de bravoure.

 L’eau magique

manufacture des gobelins

La manufacture des Gobelins (créée en avril 1601 sous l’impulsion d’Henri IV) aurait entretenu dans ses caves une armée d’ivrognes chargés de pisser à rythme soutenu dans la rivière, ce qui conférait à son eau des propriétés magiques, comme guérir instantanément de la chaude-pisse ou protéger à jamais de la foudre. (Ce qui fut magique, ce fut la vitesse à laquelle ce charmant cours d’eau devint, grâce à elle, un égout à ciel ouvert).

 La bergère d’Ivry

 On pourrait également croiser le fantôme d’Aimée Millot, la « bergère d’Ivry », assassinée par un pauvre diable à moitié fou nommé Honoré Ulbach. C’est derrière les palissades de la rue Croulebarbe, que se déroula, le 25 mai 1827, ce crime passionnel qui passionna Paris.

bergère d'ivry« Les arbres de la rue Croulebarbe sont abattus, » écrit Georges Cain. (…), la Bièvre coule sous terre, les herbages où paissaient les chèvres de la bergère d’Ivry sont remplacés par des couches de mâchefer qui forment sous le pied une boue fétide et noire ; seul, un souvenir subsiste de ce décor dramatique : une ancienne folie du XVIIIe siècle, construite, en 1762, par un financier, Le Prêtre de Neufbourg. Lamentable, crevassée, ouverte aux pluies du ciel, elle achève de s’effondrer au bout de la rue Croulebarbe, à l’angle du boulevard d’Italie. »

Il s’agissait de l’hôtel des Bergères (également dénommé hôtel Le Prêtre Neufbourg), qu’habita notamment Robespierre, et qui fut rasé dans les années 30.

Bibi-la-purée

Parmi les légendes circulant dans le quartier, comment ne pas évoquer le fantôme des ouvriers qui découpaient la rivière gelée dans le quartier de la Glacière… ou celui de Bibi la Purée, le pote-clochard de Verlaine, familier de Mouffetard, que Raoul Ponchon croque en ces termes : (…) « Qui étais-tu ? D’où venais-tu ?  / Espèce de Bibi têtu, / Entre le vice et la vertu. / Paresseux jusqu’au délire / Et maigre au point qu’on pouvait lire / Toutes les cordes de ta lyre ! / Que le Seigneur et Notre-Dame / Prennent pitié de ta pauvre âme / Ta pauvre loque et chbibi-la-puree-picassoiffe d’âme ! »

Paul Fort le cite dans son poème « L’Enterrement de Verlaine », comme compagnon fidèle et garde du corps du poète ! Poème que Brassens enregistrera un demi-siècle plus tard.

Et Picasso fit son portrait. Chapeau, Monseigneur !

 

 

 

Revivre ?

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Cette étonnante rivière fut bien sûr photographiée par les plus grands : Marville, Eugène Atget, Nadar et Robert Doisneau. Elle fait aujourd’hui l’objet de mille attentions, comme en témoigne le remarquable livre d’Adrien Gombeaud, Un été sur la Bièvre qui se termine sur un vœu : revoir la Bièvre à ciel ouvert dans Paris. A lire également  : Sur les traces de la Bièvre parisienne, chez Parigramme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mal-aimée, la Place Clichy ? Allons donc…

 

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Merci, Tardi

C’est vrai, la place Clichy ne sait pas trop où elle habite. (Ni comment elle s’appelle : Clichy ou de Clichy ?) A la jonction de quatre arrondissements (les 8e, 9e, 17e et 18e), elle hésite. Montmartroise ou Nouvelle Athènes ? Elle n’en sait rien. Mais ce qu’elle sait, c’est qu’elle mérite mieux que le regard indifférent que l’on pose trop souvent sur elle. Peintres, écrivains, cinéastes, chanteurs, ils furent nombreux à lui rendre visite.

La place Clichy résiste aux Russes

bas relief.JPGJetons un coup d’œil sur le bas-relief qui orne le socle de la statue centrale de la place. Ne représenterait-il pas le général Moncey, en s’inspirant du tableau d’Horace Vernet ?

-Horace_Vernet_-_La_Barrière_de_Clichy.jpgMais oui. Souvenons-nous : Napoléon était cuit, pris en tenaille à l’Est et au Sud, incapable d’empêcher la coalition européenne d’occuper Paris. Curieux moment : alors que les armées ennemies s’étaient emparé de Belleville, Pantin, Charenton et les Buttes Chaumont, les Parisiens ne se rendaient compte de rien. La fête battait son plein et les cafés débordaient de clients. Il leur faudra voir, effarés, des flots de paysans fuyant se réfugier dans la capitale pour commencer à s’inquiéter. Alors que les troupes russes se préparaient à fondre sur Paris, le général Moncey décida de lever une petite armée (soldats invalides, élèves des écoles polytechnique et vétérinaire, jeunes pupilles et bourgeois sans expérience) et de résister. (Ce qu’il fit vaillamment, jusqu’à l’armistice). C’était fin mars 1814, à la barrière de Clichy.

 Le cabaret du Père Lathuile

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On distingue ou on devine, sur le tableau de Vernet, le local du Père Lathuile. C’était vers 1750 une ferme que l’on transforma en cabaret. Bonne affaire : la construction de la barrière des Fermiers Généraux fut une aubaine, les Parisiens choisissant de « sortir de Paris » pour payer moins chers vins et alcools qui n’avaient pas d’octroi à passer. On y mangeait, sous les bosquets de lilas, du lapin sauté et de la matelote d’anguilles, arrosés de cidre et de reginglard.

Lors de la bataille illustrée par le tableau d’Horace Vernet, le cabaret servit de QG au général Moncey pour manœuvrer son armée improvisée.  » Mangez, buvez, mes enfants ! Il ne faut rien laisser à l’ennemi !  » déclara le Père Lathuile. Il eut son heure de gloire quand un boulet russe traversa le cabaret et vint se ficher dans le comptoir. On l’y laissa pour l’admirer jusqu’en 1860 !

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Le tableau de Manet au Père Lathuile (1879) représente Louis, le fils du patron, attablé à côté d’Ellen Andrée, une actrice connue qui servit de modèle à de nombreux peintres. On la voit notamment dans La Fin du déjeuner et Le Déjeuner des canotiers, de Renoir ; dans Dans un café, de Degas ; dans Rolla de Gervex. Égérie des peintres impressionnistes, elle fut la compagne puis épousa Henri Dumont, peintre spécialisé dans les lieux de plaisirs de Montmartre et qui se tournera à la fin du siècle vers la peinture de fleurs.

Le cabaret du Père Lathuille perdurera jusqu’en 1906. Il deviendra le Kursaal, café-concert où l’on pourra applaudir Maurice Chevalier et Lucienne Boyer… Mais son destin sera indubitablement celui d’un cinéma : lEden, dans les années 30, puis Les Mirages, puis Pathé Clichy en 1973, enfin Cinéma des Cinéastes en 1996.

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Le café Guerbois

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Le café Guerbois par Manet

Aubry, gendre du père Lathuille, ouvrit en 1830 – attenant à Lathuile – un café au décor luxueux, éclairée au gaz, qui deviendra le célèbre café Guerbois où l’on rencontrera Monet, Manet, Baudelaire, Cézanne, Degas, Renoir, Pissaro, Sisley…

zola.jpgZola, dans L’Oeuvre, le transformera en café Baudequin, mot-valise faisant référence à Baudelaire et à Hennequin, le marchand de peintures tout proche.

 

Le café Guerbois n’existe plus mais un panonceau en signale l’existence au 11 avenue de Clichy. C’était vers 1865 le lieu de rendez-vous de Manet et dans son sous-sol se théorisa le courant impressionniste.

La place Clichy et les peintres

Nombre de peintres habitèrent autour de place Clichy et notamment sur le boulevard éponyme : Degas au n° 6 ; Signac, au 130 ; Seurat au 128 bis ; Signac au 130, Picasso au 130 ter, de 1901 à 1904.

Ont peint notamment la place Clichy :

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Paul Signac, Place Clichy

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Raoul Dufy, Place Clichy

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Pierre Bonnard, Place Clichy

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Edmond Georges, Place Clichy

Mais également Edouard Manet : Vue prise de la Place Clichy ; Auguste Renoir : Place de Clichy ; Vincent Van Gogh : Boulevard de Clichy ; Louis Abel Truchet : Place de Clichy après la pluie ; Edmond-Georges Granjean : Place Clichy ; Eugène Carrière : Place Clichy la nuit.

Attablons-nous au Wepler avec Nadja

Au même titre que des cousins de Montparnasse ou de Saint-Germain-des-Prés, le Wepler fait partie des cafés de légende. C’est sur ses banquettes que Nadja écrit une lettre d’amour à André Breton, sur le papier à lettre de la brasserie.

 

Lettre Nadja.jpgMon André, C’est fort quand je suis seule j’ai peur de moi-même… Quand tu es là… le ciel est à nous deux… et nous ne formons plus qu’un… rêve si bleu… comme une voix azurée, comme ton souffle, André, je t’aime. Pourquoi, dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux ?

Ta Nadja

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C’est également dans l’illustre café que commence le Voyage au bout de la nuit (1936) : « Ça a débuté comme ça, écrit Céline. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » (Scène où l’on apprend que « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »)

 

 

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Un an plus tard, dans un tout autre registre, le Wepler est à l’honneur dans une chanson de Georgius – Monsieur Bébert – qui fait bidonner tous les Parisiens : « C’est Monsieur Bébert / Le roi des gangsters/ Qu’a trois révolvers / Au Café Wepler ! »

 

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Le Wepler fut dans l’entre-deux guerre la cantine d’Henri Miller qui évoque sa brasserie fétiche dans Jours tranquilles à Clichy (1956) : « Du côté de la place Clichy, se trouve le café Wepler qui fut longtemps mon repère favori. Je m’y suis assis à l’intérieur ou sur la terrasse, par tous les temps. Je le connaissais comme un livre. Les visages des serveurs, des directeurs, des caissières, des putains, des habitués même ceux des dames des lavabo sont gravés dans ma mémoire comme les illustrations d’un livre que je lirais tous les jours. »

 

A signaler, enfin, que le roman de Georges Perec, Un Homme qui dort s’achève place Clichy.perec

 

La place Clichy au cinéma

wepler-400-coups-truffaut.jpgFrançois Truffaut sera un fidèle de la place Clichy. On aperçoit le Wepler dans Les Quatre cents coups (1959) ci-dessus et Antoine Doinel, ayant séché la classe, surprend sa mère avec son amant, devant la bouche du métro. Dans Antoine et Colette (1962), le même Doinel occupera une chambre de bonne sur la place.

Et en chansons

 On se promène (ou on se quitte) place Clichy dans :

pl,areff

 

Rosy, de Michel Polnareff : « Un jour vous êtes partie / Sans dire pourquoi / Très loin de la place Clichy / Et loin de moi… »,

 

Place Clichy, de Julien Clerc…

« En avant-plan la pluie / Et le ciel anthracite / Derrière la place Clichy / Les Batignolles à droite/ Voici le métro la bouche/ Et là la pharmacie : Voilà la place Clichy… »clerc.jpg

 

 

simon

Le Film de Polanski d’Yves Simon :

« Dans un ciné Place de Clichy / Y avait un film de Polanski / Pas Chinatown mais Cul-de-sac / Celui avec La Dorléac… »

 

delerm.jpgOn s’y promène également dans Place Clichy, de Vincent Delerm, mais je n’ai pas trouvé les paroles…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que du beau monde rue Visconti !

image004La rue Visconti, vous connaissez, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine, pratiquement à la hauteur de l’école des Beaux-Arts. Elle fut, du temps de Balzac, rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré-aux-Clercs (délimité par les rues Bonaparte, rue de Seine, rue Jacob) où venaient ferrailler les mignons de la Cour. Occupée par les protestants, la rue fut surnommée « la petite Genève » sous Henri II.

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C’était encore, en 1920, une rue humide gluante et sombre, à ce point étroite que les balayeurs la « faisaient » d’un seul coup de balai. Une rue où l’on trouvait surtout des gargotiers, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillant la blanquette de Limoux à dix centimes le verre. Tout cela a bien changé et le prix moyen du m2 dépasse aujourd’hui les 14 000 euros. Un prix à la hauteur du patrimoine culturel de cette petite rue de 176 mètres.

 

Commençons par un régicide

Au numéro 3 existait, au début du 19e siècle un hôtel du Pont-des-Arts qui deviendra hôtel Visconti. Il abrita un certain Louis Alibaud lequel tira, en juin 1836, sur Louis-Philippe, à l’aide d’un fusil dissimulé dans une canne. Le coup effleura le roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris.Louis Philippe.jpg

Traduit devant une cour d’Assises, Alibaud plaida la passion démocratique mais fut condamné et exécuté, la tête recouverte du voile noir des parricides, sur la place Saint-Jacques protégée par 6 000 soldats afin d’éviter toute émeute populaire. Avant de mourir, Alibaud déclara « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour l’extinction de la monarchie. »  Curiosité : Hégésippe Moreau fait l’apologie de Louis Alibaud dans son poème « Mil huit cent trente-six » (Le Myosotis, 1838).

Henri Giraud et le Scorpion

robert giraudHenri Giraud, l’auteur du Vin des rues, le copain de bas-fonds de Robert Doisneau, habita au n° 5. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, se souvient de son copain Giraud « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

Au 5 rue Visconti, Giraud croisait certainement Jean d’Hallouin, l’éditeur de Boris Vian (J’irai cracher sur vos tombes, Les Morts ont tous la même peau, L’Automne à Pékin), qui installa ses bureaux dans l’immeuble en 1966 après la faillite des Éditions du Scorpion, rue Lobineau. Il y créa également une galerie de peinture, 3 + 2, dans les locaux qu’occupait auparavant la galerie Drouin.

Le violon d’Ingres et Man Ray

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Jean Dominique Ingres vécut au 8 ou au 10, rue Visconti, vers 1825, à son retour de Rome. Il influença de nombreux peintres mais également… Man Ray qui repris le thème des dos féminins dans son célèbre Violon d’Ingres. Savait-il que Ingres fut également violoniste et fit partie – comme deuxième violon – de l’Orchestre du Capitole de Toulouse ? (Le violon fut donc son… violon d’Ingres, ah ah !).

 Il peignait comme un pied

Ducornet_r.gifAu n° 14, dans l’hôtel de la Rochefoucauld, vécut et travailla, de 1844 à 1856, le peintre César Ducornet, né sans bras ni fémurs, qui peignait avec son pied droit doté de quatre orteils. Il était nain, possédait une tête énorme et une voix retentissante. « Ducornet dont les tableaux, écrit Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires, n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main. » Il n’avait pas à bouger beaucoup pour ses fournitures : dans le même immeuble se suivirent trois générations d’une famille Haro, illustres marchands de couleurs que fréquentaient notamment et Eugène Delacroix et Ingres.

Le plus petit de Paris

Mais oui, c’est lui : 80 m2, le plus petit square de Paris, en l’honneur de Bernard Palissy qui aurait vécu trois années (1584 à 1587) entre les numéros 16 à 26 de la rue Visconti. Le célèbre faïencier, écrivain et scientifique, fut condamné à la pendaison pour sa foi protestante, peine est commuée en prison à vie. Il meurt à la Bastille en 1590.plats faience Palissy.jpg  palissy.jpg

 

 

 

 

Mourir d’un bouquet de fleurs

adrienne_lecouvreur_ en_cornelie_par_charles_antoine_coypelAdrienne Lecouvreur, actrice, vécut au numéro 16 de 1718 à 1730. Elle triompha dans Corneille et Racine, abandonnant une diction chantante pour une déclamation « simple, noble et naturelle ». Elle collectionnait les amants : Voltaire, le chevalier de Rohan, Lord Peterborough, le maréchal Maurice de Saxe… Ce dernier fut peut-être la cause de sa perte. En 1730, elle s’évanouit pendant une représentation : on lui a offert un bouquet empoisonné. Le coupable ? Il s’agirait de la duchesse de Bouillon, sa rivale dans le cœur de Maurice de Saxe. Voltaire, l’ami, demandera une autopsie, dont les résultats ne seront pas concluants. Les comédiens étant frappés d’excommunication, l’Église refusera un enterrement chrétien. Elle sera donc enterrée à la sauvette dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain et Voltaire, scandalisé, exprimera son indignation dans le poème La Mort de Mlle Lecouvreur :

« Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Pauvre monsieur Honoré (de) Balzac…

Imprimerie de Balzac.JPGMorceau de choix, l’imprimerie de Balzac, au numéro 17. Soutenu par Laure de Berny, Balzac s’y installe en 1826. Il dispose d’un grand local pour son imprimerie et, au-dessus, un petit appartement où il reçoit sa maitresse nourricière. La première feuille sortie des presses est un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine.

L’aventure durera deux ans, Balzac devra fuir, couvert de dettes. Au début de l’année 1842, quatorze ans plus tard, Balzac rédige une ébauche de roman qu’il nomme Valentine et Valentin. Le roman commence par une description de la rue des Marais qui lui laisse certainement de mauvais souvenirs : « La rue des Marais, située au commencement de la rue de Seine à Paris, est une horrible petite rue rebelle à tous les embellissements… »

 De Delacroix à Cassandre

Dans un vaste atelier du numéro 19, de 1838 à 1843, Delacroix œuvra. Il y exécuta notamment Médée, La Justice de Trajan, Les Croisés de Constantinople, Le Naufrage du Don Juan. Et c’est latelier Delacroix au 19.jpgà qu’il
a fait poser le couple de stars de l’époque, George Sand et Chopin.

Après lui, d’autres peintre suivirent : Henry Rodakowski (1854-63), célèbre peintre polonais puis Alfred Dehodencq (1854-63) puis Frédéric Léon (1896-1925). L’affichiste Cassandre s’y installa au début des années 30 puis céda l’atelier en 1937 au peintre et graveur Constant Le Breton. Cassandre avait proposé son atelier à Derain, qui n’en voulut pas car, disait le doux géant, « la rue Visconti est pleine de communistes et je ne tiens pas à avoir des emmerdements ».

 

Vue de l’atelier du 19, rue Visconti. A travers la baie vitrée, on voit le haut des 18 et 16, rue Visconti.

Mort trop tôt, Bazille

Portrait de Renoir par Bazille.jpg

Après avoir partagé un atelier avec Monet rue Fürstenberg, Frédéric Bazille s’installe en 1866 avec Renoir au 20 rue Visconti, dans un « atelier avec logement ». Mort à l’âge de 29 ans, victime de la guerre de 1870, il n’aura pas le destin qui lui était promis, à l’instar de ses frères impressionnistes, Sisley, Renoir, Monet et Cézanne.

Ici, le portrait de Renoir par Bazille.

A noter : Prosper Mérimée habita au 20, en 1836, entre son logement de fonction au 18 rue des Petits Augustins (rue Bonaparte) et le 10 rue des Beaux-Arts.

 

La Clairon habite au 21

Clairon.jpgAprès avoir habité rue de Buci, l’actrice emménage à l’hôtel de Ranes, au 21 rue des Marais, vers 1748. Elle y vivra dix-huit ans. Claire-Josèphe Léris, dite Mademoiselle Clairon, ou encore la Clairon, débute à l’Opéra, en 1743, à l’âge de vingt ans, puis entre à la Comédie-Française dont elle va devenir une vedette. Choyée, adulée, la Clairon reçoit du beau monde dans l’hôtel de Ranes : Voltaire, Diderot, Louis XV lui-même (dit-elle dans ses Mémoires). Á force d’être adorée, elle finit par se croire une divinité, disant de la Pompadour : « Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne au génie. » Aux années dorées succéderont des années noires. L’âge et les mauvais placements aidant, elle meurt dans la misère en 1803.

Racine et ses sept enfants

jean_racine_rPas vraiment dans le besoin, Racine : il avait chevaux et laquais, possédait deux carrosses et une très grande maison pour une famille comportant sept enfants. Jusqu’en 1914, on pensa qu’il avait vécu et qu’il était mort au 21 rue Visconti. On posa en 1887 une plaque de marbre noir indiquant « Hôtel de Ranes », bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs. Jean racine y mourut le 22 avril 1699. Cette plaque induira en erreur des générations d’historiens qui affirmeront que Racine est mort à l’hôtel de Ranes sans en vérifier l’information. Il vécut et mourut au 24 de la rue, sans l’ombre d’un doute.

Christo barre la rue

En juin 1962, vingt-trois ans avant d’emballer le Pont-Neuf, Christo fait ses gammes rue Visconti. En fin de journée, il fait décharger d’un camion de cinq tonnes une cinquantaine de tonneaux bleus, blancs, jaunes, rouges (estampillés Esso, Azur, Shell, BP…)  et dresse une barricade de 4,30 m de haut qui barre totalement la rue Visconti entre le numéro 1 et le numéro 2. La « performance » durera 8 heures, il sera conduit au commissariat, sans pour autant être inquiété.

viscontichristolajoux.jpg

 

Et pour finir, une question :

Mais que faisait le jeune Jacques Perrin rue Visconti en 1961 ?

jacques perrinr

 

Pour en savoir plus sur la rue Visconti, découvrez le formidable site de Baptiste Essevaz-Roulet : http://www.ruevisconti.com.