Sous le béton, la Bièvre

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                                     Vues de la Bièvre, par Utrillo

Si vous habitiez dans l’ile St Louis il y a 12 000 ans, ce n’est pas la Seine que vous aviez à vos pieds mais… la Bièvre ! Qui empruntait le cours actuel du fleuve en amont de l’ile et rejoignait la Seine au Champ de Mars. Beaucoup, beaucoup plus tard cette charmante rivière prenant sa source près de Guyancourt entrera dans Paris toujours au même endroit (à la Poterne des peupliers), mais ira se jeter dans la Seine au niveau de la gare d’Austerlitz.

parcours de la bièvre[2]

 

 

 

 

Elle fut charmante, la Bièvre, avec ses deux bras, son eau claire, ses méandres dans la Buttes-aux-Cailles, sa petite ile aux Singes, elle deviendra infâme dès le seizième siècle, souillée à jamais par le progrès.

 

 

 

 

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Ancienne entrée de la Bièvre à la Poterne des Peupliers

De Le Petit à Süskind en passant par Huysmans

Comme dirait Boby (Lapointe) ce court cours n’a plus cours dans Paris. Lui qui courait dans la capitale en traversant les 14e, 13e et 5e arrondissements fut définitivement recouvert d’une chappe de béton en 1912. Hé oui, ça puait. Dédiée sans vergogne aux sales industries de la ville (teintures, tanneries…) elle devint un cloaque.

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Dans sa Chronique Scandaleuse, en 1668, Claude Le Petit écrit : « Est-ce de la boue ou de l’eau ? / Est-ce de la suie ou de l’encre ? / Quoi ! c’est le seigneur Gobelin ? / Qu’il est sale et qu’il est vilain ! (…) Pour moi, n’en déplaise à sa bière, / Je ne puis estimer ses eaux, / Ni prendre pour une rivière / Un pot de chambre de pourceaux ! »

huysmansDeux siècles plus tard Huysmans n’est pas plus tendre : « Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de pellicules. »

Dans Le Parfum, Patrick Süskind décrit l’enfer où est abandonné le petit Jean-Baptiste Grenouille, à la tannerie Grimal, aux odeurs nauséabondes. Grâce à cette expérience, il découvrira qu’il est doté d’un nez très fin et, bientôt, il reconnaitra toutes les odeurs dans la plus grande réserve du monde : la ville de Paris.

Rabelais, Ronsard, Rousseau, Musset, Rétif de la Bretonne, Hugo, Huysmans, Süskind : nombreux sont les écrivains à avoir évoqué cette rivière. Certains pour célébrer ses paysages bucoliques en amont, d’autres – comme Georges Cain dans ses Nouvelles promenades de Paris, pour fustiger son état de putréfaction :

nouvelles promenades dans paris« La malheureuse rivière, qui depuis son entrée à Paris n’a cessé d’être condamnée aux plus répugnantes besognes, est hideuse à voir. Teinte de tous les tons, jaune, verte, rouge, elle charrie d’immondes détritus traquée, asservie, exploitée sans trêve par tous les corroyeurs, les teinturiers, les mégissiers, les peaussiers qui depuis des siècles peuplent ce quartier, la Bièvre a successivement actionné de lourdes roues, lavé des peaux sanglantes, nettoyé d’écœurants résidus tous les acides, toutes les scories, toutes les écumes de la cuisine chimique qui s’élabore dans ces usines, sont venus s’y déverser et la rivière déshonorée s’engloutit dans cette ruelle des Gobelins sous une entrée de voûte sombre, coupée de barreaux de fer. »

Le Pont aux Tripes

Deux ponts permettaient de traverser la Bièvre. Le plus célèbre est le Pont aux-Tripes, situé entre la rue Censier et la rue du Fer à Moulin. La présence de ce pont est signalée sur les plans de Paris en 1760 et 1771. Son nom provenait de la proximité d’une boucherie vendant des tripes, appelée la boucherie d’Enfer. (Attestée par les minutes et répertoires du notaire Claude LE VASSEUR, 6 juillet 1599 – 23 décembre 1645). Le second est le pont aux Biches, qui était situé dans le prolongement de l’ancienne rue du Pont aux Biches.

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L’Ile aux Singes

A la place du square René Le Gall, à l’époque où la Bièvre n’était pas encore couverte, existait une île entre les deux bras de la rivière, ile sur laquelle vivaient les singes des bateleurs venus divertir les ouvriers de la Manufacture des Gobelins. (Le nom pourrait également provenir du petit nom argotique donné aux patrons des lieux par les ouvriers des tanneries). L’ile abritait des guinguettes et des brasseries tenues par des ouvriers allemands de la manufacture des Gobelins. Le square fut aménagé par l’architecte Jean-Charles Moreux qui créa une allée bordée de peupliers (puis de charmes par la suite), faisant référence au passage de la Bièvre. Agrandi en 1933 puis en 1981, le square reçut ultérieurement un ruisseau artificiel rappelant le lit de l’ancienne rivière.ile aux singes

Mai 68, sous les pavés la Bièvre

Dans le Baptême de l’ombre, Christian Charrière relate la découverte de la mythique Bièvre par les étudiants de la Sorbonne, soucieux de se réfugier dans les caves pour échapper aux forces de l’ordre. Après avoir emprunté diverses galeries, ils découvrirent une porte derrière laquelle soufflait un petit vent frais bienvenindex.jpgu. Quelques instants plus tard, ils arrivèrent sur la berge d’une vaste rivière captive dont ils n’apprirent le nom qu’en remontant à la surface : la Bièvre ! Sauf que. Ce n’était pas la Bièvre qu’ils avaient découverte, mais le collecteur souterrain de la rive gauche.

Les légendes de la Bièvre

Le Dragon et l’évêque

L'éveque Marcel.jpgAu IVe siècle, un terrible dragon importunait les riverains de la Bièvre, de Guyancourt à Paris. Heureusement, l’évêque Marcel terrassa le monstre en le frappant de trois coups de crosse. (D’autres sources bien informées font état d’un seul coup de crosse. Qui croire ?) Dompté, le dragon avait dû choisir entre « rester dans le désert ou de se cacher dans l’eau », comme l’écrit Venance Fortunat, poète liturgique du VIe siècle. Le dragon aurait choisi la Bièvre, ce qui fait qu’en collant votre oreille sur le pavé de la rue de Bièvre (au 22 par exemple, où habita François Mitterrand), vous pourrez parfois l’entendre gémir. Quant à l’évêque sauroctone (« tueurs de lézards », il fut canonisé pour ce geste de bravoure.

 L’eau magique

manufacture des gobelins

La manufacture des Gobelins (créée en avril 1601 sous l’impulsion d’Henri IV) aurait entretenu dans ses caves une armée d’ivrognes chargés de pisser à rythme soutenu dans la rivière, ce qui conférait à son eau des propriétés magiques, comme guérir instantanément de la chaude-pisse ou protéger à jamais de la foudre. (Ce qui fut magique, ce fut la vitesse à laquelle ce charmant cours d’eau devint, grâce à elle, un égout à ciel ouvert).

 La bergère d’Ivry

 On pourrait également croiser le fantôme d’Aimée Millot, la « bergère d’Ivry », assassinée par un pauvre diable à moitié fou nommé Honoré Ulbach. C’est derrière les palissades de la rue Croulebarbe, que se déroula, le 25 mai 1827, ce crime passionnel qui passionna Paris.

bergère d'ivry« Les arbres de la rue Croulebarbe sont abattus, » écrit Georges Cain. (…), la Bièvre coule sous terre, les herbages où paissaient les chèvres de la bergère d’Ivry sont remplacés par des couches de mâchefer qui forment sous le pied une boue fétide et noire ; seul, un souvenir subsiste de ce décor dramatique : une ancienne folie du XVIIIe siècle, construite, en 1762, par un financier, Le Prêtre de Neufbourg. Lamentable, crevassée, ouverte aux pluies du ciel, elle achève de s’effondrer au bout de la rue Croulebarbe, à l’angle du boulevard d’Italie. »

Il s’agissait de l’hôtel des Bergères (également dénommé hôtel Le Prêtre Neufbourg), qu’habita notamment Robespierre, et qui fut rasé dans les années 30.

Bibi-la-purée

Parmi les légendes circulant dans le quartier, comment ne pas évoquer le fantôme des ouvriers qui découpaient la rivière gelée dans le quartier de la Glacière… ou celui de Bibi la Purée, le pote-clochard de Verlaine, familier de Mouffetard, que Raoul Ponchon croque en ces termes : (…) « Qui étais-tu ? D’où venais-tu ?  / Espèce de Bibi têtu, / Entre le vice et la vertu. / Paresseux jusqu’au délire / Et maigre au point qu’on pouvait lire / Toutes les cordes de ta lyre ! / Que le Seigneur et Notre-Dame / Prennent pitié de ta pauvre âme / Ta pauvre loque et chbibi-la-puree-picassoiffe d’âme ! »

Paul Fort le cite dans son poème « L’Enterrement de Verlaine », comme compagnon fidèle et garde du corps du poète ! Poème que Brassens enregistrera un demi-siècle plus tard.

Et Picasso fit son portrait. Chapeau, Monseigneur !

 

 

 

Revivre ?

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Cette étonnante rivière fut bien sûr photographiée par les plus grands : Marville, Eugène Atget, Nadar et Robert Doisneau. Elle fait aujourd’hui l’objet de mille attentions, comme en témoigne le remarquable livre d’Adrien Gombeaud, Un été sur la Bièvre qui se termine sur un vœu : revoir la Bièvre à ciel ouvert dans Paris. A lire également  : Sur les traces de la Bièvre parisienne, chez Parigramme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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