La Place Dauphine, nombril du monde ?

 

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René Kuder, Place Dauphine, 1947

D’après de savants calculs de l’IGN, le centre géographique de Paris serait situé sur la place Dauphine, aux coordonnées 48° 51′ 24″ N, 2° 20′ 32″ E. Fichtre ! La France étant (fut un temps) le centre du monde et Paris le centre culturel de la France, quelle aura planétaire pour cette petite place affublée d’un presque unanime qualificatif : « charmante ». Mais ce ne fut pas toujours l’avis de tout le monde. Frantz Jourdain, par exemple, le pote de Zola et architecte de la Samaritaine, la croque en ces termes : « Les maisons en sont d’une banalité lamentable. Je ne parle pas, bien sûr, des deux pavillons d’entrée, face au Pont-Neuf, qui sont charmants. Mais les autres ! Les connaissez-vous ? Les avez-vous visitées ? Je les connais, moi, ces maisons. Pas d’escalier de service, pas de salle de bains, les water-closets sur le palier, des entresols de deux mètres de haut, des couloirs sans lumière, des cuisines sans air. […] Habiteriez-vous dans ces vieilles pierres ? Habiteriez-vous dans ces taudis ? Mais s’il vous plait d’avoir mon sentiment, je flanquerais tout ça par terre. »

Heureusement, il n’en fut rien et la place est toujours là. Avec son joli bouillon de culture.

Tabarin fait son beurre

place-dauphine-gravure-1662.jpgAu 17e siècle, Tabarin et Mondeur y dressèrent leurs tréteaux, proposant de petites pièces satiriques ou des chansons lestes. Henri IV, dit-on, se mêlait aux badauds incognito pour les écouter. Comme ils vendaient ensuite des baumes aphrodisiaques et des potions opiacées, le Parlement décida de stopper ce lucratif commerce et les chassa en 1634. Qu’importe : Les Œuvres et fantaisies de Tabarin eurent un grand succès, connurent sept éditions et, selon l’éminent historien Gustave Lanson, auraient influencé Molière et La Fontaine.

Nerval regrette l’ile de la Gourdaine

Nerval.jpgDans La Main enchantée, Gérard de Nerval semble regretter l’île si bucolique qui donna naissance à la place Dauphine : « Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est, en triangle, à peu près ce que l’autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine et l’on admira alors le peu de temps qu’il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l’île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l’envahissement de ce terrain, pour les clercs, qui venaient s’y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l’infecte cour du Palais. »

 Les dieux ont soif place Dauphine

les dieux ont soif.jpgDans Les Dieux ont soif, roman d’Anatole France se déroulant durant la Terreur, Évariste Gamelin, jeune peintre membre du Tribunal révolutionnaire, est aimé de la belle Elodie. L’amour ou le pouvoir ? C’est ce qu’il médite lors de leurs promenades amoureuses sur la place Dauphine. Pauvre Anatole France ! Le prix Nobel de littérature 1921 cristallisera à la fin de sa vie toutes les rancœurs des soi-disant modernes. Héritant de son fauteuil, Valéry ne prononça pas son nom dans son discours de réception à l’Académie et l’attelage Breton-Aragon-Soupault-Drieu-Delteil proposa de gifler son cadavre dans un tract annonciateur du surréalisme. « C’est un peu de la servilité humaine qui s’en va » écrivirent-ils aimablement.

Maigret, bien sûr…

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En bordure de la place se tenait Les Trois marches, brasserie fort prisée de ces messieurs de la Police judiciaire. Simenon, dans ses romans, la rebaptisa brasserie Dauphine, d’où notre commissaire un tantinet bourru faisait monter demis et sandwichs pour les interrogatoires serrés qui perduraient toute la nuit. Il y déjeunait souvent, petit salé ou cette crémeuse blanquette de veau que l’on hume dans Un échec de Maigret.

Chardin dans les arbres

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Pipes et vases à boire, dit aussi La tabagie, vers 1737

Dans les années 1720, la place Dauphine était une sorte de marché ouvert à tous vents et Chardin, à l’occasion de la procession de la Fête-Dieu, y accrocha aux arbres deux de ses toiles : Le Buffet (également appelée Le Dressoir) et La Raie. Denis Diderot, ami et admirateur, s’émerveilla : « C’est une vigueur de couleurs incroyable, une harmonie générale, un effet piquant et vrai. De belles masses, une magie de faire à désespérer, un rare goût dans l’assortiment et l’ordonnance. On s’arrête devant un Chardin comme d’instinct. Comme un voyageur fatigué de sa route va s’asseoir, sans presque s’en apercevoir, dans l’endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l’ombre et du frais ».

 André Breton et le sexe (féminin) de Paris

Dans La Clé des champs, Breton compare de manière explicite la place Dauphine à un pubis féminin. Il détaille sa « configuration triangulaiPlace Dauphine trianglere, d’ailleurs légèrement curviligne, et […] la fente qui la bissexte en deux espaces boisés ». Pour compléter le tableau, les deux bras de la Seine longeant la place dessinent les « jambes » de Paris.

La jolie place exerçait un emprise sur lui : « Cette place Dauphine, écrit-il en 1928, est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. »

 15 place Dauphine, la fenêtre rouge de Nadja

Nadja.jpgOn retrouve Breton et la place Dauphine dans Nadja. Deux jours après leur rencontre, en 1926, André Breton dine avec la jeune femme à la terrasse de chez Paul (le restaurant a été créé en 1894). Nadja pense qu’il existe sous leurs pieds un souterrain, elle insiste sur la présence d’un vent bleu. En regardant la fenêtre d’une des maisons qui bordent la place, elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. » Prophétie accomplie. Médium, Nadja ? Elle lui aurait prédit : « Tu écriras un livre sur moi. Je t’assure. » Le livre paraitra en 1928, alors que Nadja est enfermée dans un asile de fous, à Lille, où elle décèdera en 1941.

Et le City hôtel, au 29

Le temps d’un éphémère amour, Breton convia Nadja dans une chambre d’hôtel situé au 29 : « De plus, écrit-il, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes. Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas Nadja se montre assez frivole. »

Vidocq, c’est au 12

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En 1837, l’ancien bagnard ex-chef de la police séjourne place Dauphine. Sept ans auparavant, il a publié ses Mémoires, dont on attribue l’écriture aux « teinturiers » (les « nègres » d’aujourd’hui) Louis-François Lhéritier de l’Ain et Emile Morice. Comme chacun sait, Vidocq a inspiré Balzac pour son Vautrin et Hugo pour Jean Valjean. Une quinzaine de films s’inspirent de sa vie, le premier étant Vidocq, 1911, film muet avec Harry Baur.

 

15 place Dauphine, Montand et Signoret…

Montand Signoret place Dauphine

 C’est dans une ancienne librairie que le couple s’installe en 1951, un petit duplex qu’ils surnomment La Roulotte. « L’appartement de la place Dauphine, c’est ce qu’on a eu en premier, déclare Signoret en 1979. Elle représente le départ d’une nouvelle vie à deux. C’est là qu’il y a le piano, qu’on reçoit les copains, qu’on se dispute ». En trente ans de mariage, Simone Signoret n’a jamais préparé qu’un seul plat à Yves Montand, des spaghettis au beurre : « La cuisine, c’est pas son truc ! », avait-il raconté. Heureusement, ils habitaient à côté de Chez Paul, dont les cuisines donnaient sur leur palier.

… et Othon Friesz, le plus impressionniste des Fauves

Othon Friesz http:/www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com

En 1903, Friesz emménage dans un atelier situé au 15, dans lequel il restera jusqu’en octobre 1905. D’abord influencé par les impressionnistes, puis par Vincent van Gogh et Paul Gauguin, il va devenir « fauve », peignant des « excentricités colorées », des « bariolages informes », des « mélanges de cire à bouteille et de plumes de perroquet » en compagnie de Matisse, Marquet, Vlaminck, Manguin…. Fauve ? Apercevant un buste de femme du sculpteur Marque au milieu de la salle, le critique Louis Vauxcelles s’écrie : « C’est Donatello dans la cage aux fauves ! »

Charles Camoin habite au 28

Camoin-Les-Quais-de-Paris-H.jpegCharles

Camoin (1879-1965), qui fut l’élève de Gustave Moreau aux côtés de Georges Rouault, Albert Marquet, Henri Manguin et Henri Matisse, se rattache au mouvement fauviste. En 1914, il expose une soixantaine de toiles à la galerie Druet, toiles qu’il décide de détruire quelques mois plus tard en les coupant en morceaux puis en les jetant à la poubelle, rue Lepic. Les débris atterrissent au Marché aux Puces puis rachetés par le Père Soulier, célèbre marchand de la rue des Martyrs, qui les rassemble et les vend à des collectionneurs avertis, Warnod, Félix Fénéon, Francis Carco ou Gustave Coquiot. Camoin refuse d’en accepter la paternité et s’ensuit un procès qui restera célèbre dans le cadre de la propriété intellectuelle. Le tribunal civil de la Seine statua, le 15 novembre 1927 : « La propriété des morceaux lacérés ne peut faire obstacle à l’exercice par l’auteur de son droit de divulgation. L’acquisition de la propriété ne se limite qu’au support, l’auteur reste maître malgré l’abandon de son œuvre de faire respecter ses droits. »

Albert Marquet ? C’est au 29 !

vue du Pont neuf, Marquet

Alors qu’il habite, jusqu’en 1905, quai des Grands Augustins, Marquet déménage en 1906 avec sa mère dans un petit appartement du 29 place Dauphine. Il aura l’occasion d’y peindre le Pont-Neuf, à trois reprises. Il quittera la place Dauphine début de 1908 pour rejoindre Matisse au 19, quai Saint Michel.

Cinéma, chanson et théâtre

La bicyclette bleueRégine Desforges consacre un long chapitre à la place Dauphine dans Le Paris de mes amours. Et quelques scènes de l’adaptation cinématographique de sa Bicyclette bleue, avec Laeticia Casta et Jean-Claude Brialy, y furent tournées.

Yves Simon, habitant de la place, la mentionne dans sa chanson Nous nous sommes tant aimés (album Macadam). « Les joueurs d’hélicon de la fanfare des Beaux-Arts / Jouaient  » Huit et demi  » sur les grands boulevards.  / A Paris, la Seine était grise et pourtant je t’aimais, / Place Dauphine le soir on se retrouvait. »

partition dutronc.jpg

Comment ne pas terminer par Lanzmann/Ségalen, musique de Dutronc qui ne se décide pas à aller se coucher : « Je suis le dauphin de la place Dauphine / Et la place Blanche a mauvais’ mine… / Les camions sont pleins de lait / Les balayeurs sont pleins d’balais… »

 

Sur ce, bonne journée à tous.

 

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