Etonnez-moi (rue Saint-) Benoit…

1 rue Saint-Benoit, moutarde et cornichons

le trio.jpgAprès la guerre, en 1947, une dame Marguerite Constant-Lambe ouvre L’Épicerie à l’angle de la rue Jacob, boui-boui décoré par le peintre Douking, établissement à peine plus grand qu’une chambre de bonne. A partir de 17 h, la boutique fait bar. Gros succès. On y rencontre Boris Vian qui vient acheter un pot de moutarde et Marcel Pagliero quelques cornichons. Avec un peu de chance, on y croise Gréco et Cazalis, la brune et la rousse, pas encore traquées par les photographes du très people magazine Samedi Soir.

3 rue Saint-Benoit, teinture et littérature

NRF1908.jpgIl y avait au 3, au début du siècle, un teinturier qui ne se doutait vraiment pas que sa rue Saint-Benoit deviendrait cinquante ans plus tard le centre du monde pendant une bonne décade. Il laissera la place pour un court moment à une petite société en participation créée par André Gide, Jean Schlumberger et Gaston Gallimard : les Éditions de la NRF. (Avant qu’elles ne s’installent au 35-37 de la rue Madame, en 1912.)

 

Prévert imbibé, c’est au 4, au Petit Saint-Benoit

prévert.jpg

 

« Ivrogne d’accord, précisait-il, mais pas alcoolique ! ». Le 12 octobre 1948, Jacques Prévert vient déjeuner au Petit Saint-Benoit. Passablement imbibé, il se rend ensuite au studio de la Radiodiffusion française, sur les Champs-Elysées. Il y fera une chute dramatique de cinq mètres, en se penchant puis tombant du premier étage.

 

Résistance et mai 68 chez Marguerite Duras

 

duras écrire

Duras s’installe en avril 1942, troisième étage gauche du 5, rue Saint-Benoit. Au-dessous de chez elle habite Ramon Fernandez, conseiller culturel du Parti populaire français de Doriot, qui reçoit Gerhard Heller, responsable littéraire de la Propagandastaffel et divers officiers allemands. Malgré cette promiscuité, l’appartement devient un centre de rencontre de la Résistance où l’on croise, notamment, le capitaine Morland, alias François Mitterrand, que Duras accueillera quelques jours dans sa chambre du sixième. Vingt-cinq ans plus tard, Duras accueille… mai 68. Devant ce qu’elle considère comme « une divine surprise », elle s’engage avec fougue dans le mouvement étudiant, le considère comme « sa » révolution, parle de « sauvagerie essentielle » et invente le slogan « sous les pavés, la plage ».mai 68 pavés.jpg

Elle avait le don d’enthousiasmer certains, de se faire haïr par d’autres. On se souvient de la moue et de la réflexion de Marguerite Yourcenar à propos du titre Hiroshima mon amour : « Et pourquoi pas Auschwitz mon chou ? ». On se souvient également de Pierre Desproges, curieusement agressif avec l’auteure de L’Amant : « Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé. »

Au 5, également, Léo Larguier

Leo larguier.jpgFoulard blanc, cheveux longs, feutre à larges bords et canne de prix, voici Léo Larguier et sa lourde face de centurion, l’ami d’Apollinaire. L’auteur de Saint-Germain-des-Prés, mon village habite au dernier étage de l’immeuble et se plaint « de se voir chassé de tous ces endroits » dont il était naguère le roi, de même que Tristan Tzara, le vieux dadaïste reconverti qui milite dans la cellule communiste de Marguerite Duras. Ne reconnaissant plus son village, Léo Larguier meurt en 1950.

 

J’oubliais : Sainte-Beuve a également habité au 5, en 1849-1851. C’est à cette époque qu’il commence à publier dans Le Constitutionnel, Le Moniteur et Le Temps ses Causeries du lundi.

Au 13, le Club Saint-Germain à l’assaut du Tabou

« Dans trois belles salles voûtées (…) on mit un bar, une plonge, des lavabos, des bois sculptés qui proviennent d’un vieux manège de chevaux de bois, lui-même construit avec les débris d’une frégate du seizième siècle, le tout récupéré en Bretagne par Chauvelot, on accrocha une tête de cheval en carton-pâte et une femme à barbe, on installa un piano, des musiciens, des barmen, on apporta des verres et des bouteilles et on constitua le Club Saint-Germain-des-Prés. Directeur : Chauvelot, avec Gréco-Cazalis-Doelnitz ».

En juin 1948, trois cents invitations sont lancées pour l’ouverture du concurrent du Tabou. Mille à mille cinq cents personnes se présentent, bloquant la rue Saint-Benoît et nécessitant l’intervention de la police. À l’intérieur, c’est la folie. « À minuit et demi, dans la cave du Club, réputée pour sa fraicheur, le thermomètre marquait 60. (…) Odette Joyeux se mit à gémir « je ne peux plus respirer. – Respirer quoi ? » demanda Boris Vian, livide. On devait enregistrer dans la nuit plus de vingt évanouissements. Maurice Chevalier et Nita Raya, qui restèrent un quart d’heure, perdirent 800 grammes chacun. »

sartre.jpgLa légende veut que Sartre, incommodé, ait été extrait de cet enfer par la fenêtre des toilettes. Une semaine plus tard, Samedi-Soir rend compte de l’événement dans son style particulier : « À dix pas du Flore, le Club Saint-Germain-des-Prés, nouveau siège social de l’existentialisme mondain, a été inauguré dans un climat de prise de la Bastille ».

jazz.jpgCôté musique, Vian a bien fait les choses : sous la direction de Jean-Claude Fohrenbach, l’un des meilleurs saxo ténor européen, on peut entendre Guy Longnon à la trompette, Benny Vasseur au trombone, Maurice Vander au piano, Robert Barnet aux drums. Le Club devient pour quelques années la plus célèbre adresse du jazz parisien et accueille les plus grands musiciens américains : Charlie Parker, Max Roach, Hot Lips Page, Kenny Clarke, Don Carlos Byas, Coleman Hawkins…

En juillet 1948, Vian reçoit avec les honneurs « l’empereur », Duke Ellington, l’ange protecteur de son Écume des jours. (E le parrain de son fils). Rue Saint-Benoît, un millier de fidèles tindexenteront d’assister à la grand-messe. Le Club accueillera également Django Reinhardt en 1951, qui, après avoir garé sa roulotte devant la porte, jouera dans son impeccable costume-cravate noir, œillet rouge à la boutonnière.

 

20, rue Saint-Benoît, Le Civet des époux Cordonnier

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Ce petit restaurant aux vastes cuisines est tenu par les époux Cordonnier à la fin des années 40. Selon Boris Vian et son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, madame Cordonnier considère Sartre comme « un chic type » et Simone de Beauvoir comme « une personne agréable à servir ». Dans le quartier, elle apprécie particulièrement Juliette Gréco et Claude Luter. Une décennie plus tard, le Civet cèdera la place au bar et restaurant La Malène, rendez-vous incontournable des années 60.

 

Au 24, Felix Leclerc dans la chambre 24

felix LeclercComme le Montana, La Louisiane ou l’hôtel de Nice, l’hôtel Chrystal est un petit hôtel où logent écrivains et artistes du quartier. C’est dans la chambre 24 que Félix Leclerc et son Petit bonheur s’installent en 1950 pour ses débuts triomphaux aux Trois baudets. Voisin de chambre : Django Reinhardt, qui se produit alors au Club Saint-Germain, et qui n’a pas trouvé de place au Montana.

 

Montesquieu au Montana, c’est au 28

 

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Le Montana, mitoyen du Flore, accueille Jacques Prévert en 1936 dans le vaste studio du septième étage qu’il quittera en juillet 1938. Lorsqu’il a trop bu (c’est-à-dire trop souvent), le poète se suspend par les deux mains au balcon du septième, menaçant de tout lâcher malgré les supplications de ses amis. Le bar de l’hôtel, « petit enfer rouge et fumeux », (dixit Simone de Beauvoir), est le rendez-vous de l’équipe des Temps modernes (Maurice Merleau-Ponty, Jacques-Laurent Bost, Robert Scipion), des communistes (Pierre Hervé, Pierre Courtade, Marguerite Duras) et des cinéastes (Louis Daquin, Alexandre Astruc, Marcel Cravenne, Yves Allégret, Marcel Pagliero…)

Tant de célébrités ne pouvaient qu’influencer le patron du Montana qui cite Montesquieu dans sa publicité : « Il existe une maison où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent ». (Lettres persanes).

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Annabel, la future compagne de Bernard Buffet, loge à l’hôtel dans les années 50. La presse compare ses écrits à ceux de Françoise Sagan et, lorsqu’elle chante, c’est avec Gréco qu’on fait le rapprochement. Elle s’en amuse : « Tant qu’on ne dit pas que je chante comme Sagan et que j’écris comme Gréco… »

 

 

Et pour terminer, une chanson de Modiano chantée par son amie Françoise…

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« Etonnez-moi, Benoît
Marchez sur les mains
Avalez des pomm’s de pin Benoît
Des abricots et des poires
Et des lames de rasoir étonnez-moi »

(Paroles de Patrick Modiano, musique Hugues de Courson)

 

 

 

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