Elle est belle, elle est belle, ma rue de Grenelle !

Le fiel de Saint-Simon, c’est au 6

120px-Duc_de_Saint_Simon_(timbre_France_1955)En février 1750, Saint-Simon s’installe rue de Grenelle. Il y termine ses Mémoires avec ses innombrables (et acides) portraits comme celui la princesse d’Harcourt de Brancas : « Quoiqu’elle ne fût pas vieille, les grâces et la beauté s’étaient tournées en gratte-cul. C’était alors une grande et grosse créature fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes et des cheveux en filasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement sale, malpropre ; (…) C’était une furie blonde, et de plus une harpie : elle en avait l’effronterie, la méchanceté, la fourbe, la violence ; elle en avait l’avarice et l’avidité… »

Trop de fiel est dangereux pour la santé. Saint-Simon meurt rue de Grenelle en 1755.

Proust fait un bide aux Éditions Fasquelle. Au 11.

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En 1912, la maison d’édition reçoit le manuscrit de Du côté de chez Swann, premier volume de La Recherche. La fiche de lecture n’est guère encourageante : « Au bout de sept-cent douze pages (…) après d’infinies désolations d’être noyé dans d’insondables développements et de crispantes impatiences de ne pouvoir jamais remonter à la surface, on n’a aucune, aucune notion de ce dont il s’agit. (…) Où tout cela veut-il mener ? Impossible d’en rien savoir ! Impossible d’en pouvoir rien dire ! »

Refusé rue de Grenelle, comme chez Gallimard et chez Ollendorf, Du côté de chez Swann est finalement publié à compte d’auteur chez Grasset. Eugène Fasquelle a-t-il plus tard regretté ce refus ? On lui prête cet avis définitif : « La pire chose qui puisse m’arriver c’est d’avoir le Prix Goncourt. Assortiment, tirage, trop de complications ». Proust obtient le Goncourt en 1919. Cinquante ans plus tard, les éditions Fasquelle sont absorbées par Grasset.

PS : fiche de lecture du lecteur d’Ollendorf : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. »

 15, rue de Grenelle, la Centrale surréaliste

 « Au 15 de la rue de Grenelle, nous avons ouvert une romanesque auberge pour idées inclassables et révoltes poursuivies ». (Louis Aragon, Une Vague de rêves.)

La centrale, par Man Ray
 

Photo de Man Ray : Arrière-plan (de gauche à droite) : Jacques Baron, Raymond Queneau, André Breton, Jacques Boiffard, Giorgio de Chirico, Roger Vitrac, Paul Eluard, Philippe Soupault, Robert Desnos, Louis Aragon. Devant : Pierre Naville, Simone Collinet-Breton, Max Morise, Marie-Louise Soupault.

 

Au début du mois d’octobre 1924, le Manifeste du surréalisme est sur le point de paraître. Le mouvement s’organise autour d’une revue – La Révolution surréaliste – dont la direction est confiée à Pierre Naville et Benjamin Péret. Le petit groupe a besoin d’un lieu de travail et profite de la mise à disposition d’un local de l’hôtel de Bérulle, propriété du père de Naville.

manifeste.jpgLe Bureau de recherches surréalistes, plus communément appelée la Centrale, a pour vocation de « recueillir par tous les moyens appropriés les communications relatives aux diverses formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit ». Et, plus simplement, de recevoir tous ceux qu’intéressent les manifestations de la pensée dégagées de toute préoccupation intellectuelle, de répondre à tout renseignement concernant le mouvement surréaliste, de noter suggestions et adhésions. La Centrale reçoit tous les jours de 4 h et demie à 6 h et demie et deux surréalistes assurent une permanence. Un grand cahier est acheté, afin de « tout noter ». Vers la fin de 1924, un malaise s’installe. André Breton (the boss) est déçu par le fonctionnement du Bureau de recherches. Trop de bureau, pas assez de recherches. Le Bureau disparait en avril 1925.

Françoise Sagan, c’est au 81. Même pas 20 ans.

sagan rue de Grenellesagan aston

Si vous retrouvez le Paris-Match du 6 février 1956, vous pourrez lire cet article sur la nouvelle demeure de l’écrivaine : « L’appartement de l’hôtel particulier de la rue de Grenelle est encore vide. Elle y a installé sa machine à écrire portative, sur laquelle elle tape « très vite, dit-elle, pour savoir la fin ». Avec Bonjour tristesse, la jeune fille de dix-huit ans a séduit et scandalisé la France ; elle a aussi emporté le plus grand succès de librairie de l’après-guerre. Avec son deuxième roman, elle prouve qu’elle est écrivain, un métier qui ne s’accorde pas encore au féminin. Son premier livre est déjà traduit en dix-neuf langues. Le prochain, dédié à Florence Malraux, doit s’appeler Un certain sourire. En exergue, cette phrase de Roger Vailland : « L’amour, c’est ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment. » Françoise a vingt et un ans, elle conduit une Jaguar décapotable à 180 km/h et écoute de la musique sur son électrophone. Albinoni et Armstrong. »

Au 59, les Prévert à la Fontaine (des quatre saisons)

Cabaret des 4 saisons.jpg

Devant le succès de la Rose rouge, au capital de laquelle il a décliné de souscrire, Paul Richez, avocat et propriétaire des Éditions du Pré-aux-Clercs, – éditeur notamment des Histoires de Prévert – décide de lancer un cabaret concurrent. Il en confie la direction artistique à Pierre Prévert, cinéaste et frère de Jacques, assisté du comédien Roger Pigaut. Un local est trouvé, au fond d’une cour aux pavés moussus, ancien d’entrepôt-garage d’un bougnat de la rue de Grenelle. S’installer dans une banlieue de Saint-Germain-des-Prés, le pari est osé. Mais le nom de Prévert autorise toutes les audaces. C’est ainsi qu’ouvre, le 20 juin 1951, La Fontaine des quatre Saisons, dont l’enseigne fait référence à la fontaine du même nom, œuvre du sculpteur Bouchardon. « Beaucoup de pierre pour peu d’eau », aurait dit Voltaire. Dès l’ouverture, la Fontaine suscite un immense engouement. Pierre Prévert affiche Le Dîner de tête, la première œuvre de son frère publiée en 1931 et qui faillit conduire son auteur au tribunal correctionnel. La presse est sous le charme. Le spectacle comprend également le tour de chant de Francine Claudel et, surtout, les marionnettes du prodigieux Georges Lafaye qui interprète L’Ogre, de Victor Hugo, et Le Grand Combat, d’Henri Michaux. Par la présence des frères Prévert, la Fontaine devient le cabaret du cinéma et du théâtre. Au burlesque de la Rose rouge, la Fontaine oppose la poésie, l’humour et la dérision. Souvent, Jacques Prévert endosse un costume de portier et accueille ses invités cigarette au bec, casquette vissée sur la tête. Dans les coulisses, devant des centaines de verres, une jeune femme s’affaire à la plonge. Elle s’appelle Barbara. Introduite rue de Grenelle par Jean Wiener, elle a présenté un tour de chant. Pierre Prévert l’a éconduite mais, compatissant à ses ennuis financiers, lui a proposé un emploi de plongeuse.

les frères prévertDurant trois ans, profitant du déclin de la Rose rouge, La Fontaine des Quatre Saisons rayonne sur la rive gauche. À partir de 1955, les difficultés économiques commencent. Fin décembre 1957, au terme d’une tournée internationale triomphale, les Frères Jacques s’installent à la Fontaine et l’on peut lire dans le Canard Enchaîné : « On se croirait revenu aux plus beaux jours de la Rose Rouge, avec quelque chose en plus : un art consommé de la perfection. Les couleurs, les mimiques et les sons se répondent ». Le départ des Frères Jacques quelques mois plus tard, associé à un procès pour nuisance sonore, signe la mort définitive du cabaret de Pierre Prévert.

Musset au 59. Ça chauffe avec Sand.

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La famille Musset s’est installée rue de Grenelle en 1824, premier étage en fond de la cour. M. Musset père meurt du choléra en avril 1832 et Alfred doit alors se résoudre à vivre de sa plume. Il a connu le succès en 1829 avec Les Contes d’Espagne et d’Italie mais, en décembre 1830, sa pièce La Nuit vénitienne fut un échec à l’Odéon. Une femme va tracer son destin. C’est rue de Grenelle que George Sand vient « ravir » Musset à sa famille, fin 1833, afin de l’emmener à Venise. De cette liaison sulfureuse et passionnée qui cesse en mars 1835 naitront quelques années plus tard, Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour Confession d’un enfant du siècle.

Vous vous souvenez certainement de la fameuse lettre que lui envoya George Sand (dont il faut lire une ligne sur deux) :

Je suis très émue de vous dire que j’ai

bien compris l’autre soir que vous aviez

toujours une envie folle de me faire

danser. Je garde le souvenir de votre

baiser et je voudrais bien que ce soit

là une preuve que je puisse être aimée

par vous. Je suis prête à vous montrer mon

affection toute désintéressée et sans cal-

cul, et si vous voulez me voir aussi

vous dévoiler sans artifice mon âme

toute nue, venez me faire une visite.

Nous causerons en amis, franchement.

Je vous prouverai que je suis la femme

sincère, capable de vous offrir l’affection

la plus profonde comme la plus étroite

en amitié, en un mot la meilleure preuve

dont vous puissiez rêver, puisque votre

âme est libre. Pensez que la solitude où j’ha-

bite est bien longue, bien dure et souvent

difficile. Ainsi en y songeant j’ai l’âme

grosse. Accourrez donc vite et venez me la

faire oublier par l’amour où je veux me

mettre.

 

Vous savez quoi ? Il parait que non. Il s’agirait d’un canular qui remonte au dernier quart du XIXe siècle. (Dixit Les Amis de George Sand)

Cordélia Greffulhe, comtesse de Castellane, au 67

Louise-Cordelia-Eucharis Greffulhe.PNGAu 67 rue de Grenelle vécut Cordélia Greffulhe, comtesse de Castellane, grand amour de Chateaubriand en 1823-24. Cette relation blessa profondément Juliette Récamier qui, pour le coup, s’installa à Rome plusieurs mois. Cordélia donna ses traits à Marcelle de Castellane dans La Vie de Rancé. Et une de ses descendantes, la comtesse de Greffulhe, servit de modèle à Marcel Proust pour le personnage d’Oriane de Guermantes, dans A la Recherche du temps perdu.

 

Mme de Staël, c’est au 102

de stael.jpgLa fille de Necker (le ministre des finances de Louis XVI) fut une enfant prodige. A l’âge de 12 ans, elle rédige un petit passage pour l’abbé Reynal, pour L’Histoire philosophique des deux Indes. À trente ans, en 1796, elle publie De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Femme de lettres, c’est également une femme de pouvoir. Avec son mari le (pâle) baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède, elle s’installe en 1798 rue de Grenelle. Ayant renoncé, après le coup d’État du 18 brumaire, à idolâtrer Bonaparte, elle publie en 1800 De la littérature dans ses rapports avec les institutions, ultimatum adressé au futur empereur. Pas content, le bonhomme. « Napoléon, écrit Ghislain de Diesbach, c’était un amour déçu. Elle estimait qu’elle était la femme la plus intelligente de France, ce qui était vrai, et que le plus grand homme de France devait quand même suivre ses conseils, ou du moins la consulter. »

Mais non. Au piquet. (C’est-à-dire en Suisse). Elle est interdite de séjour à Paris en octobre 1803. Á une époque où les femmes ne pouvaient pas jouer un rôle politique public, Madame de Staël contourna l’obstacle en passant par les livres. Mais, pour cette raison, on la considéra souvent comme une intrigante empiétant sur les domaines réservés aux hommes.

Au 146, la poétesse Lise Deharme                                          

valentine-hugo-portrait-de-lise-deharme.jpgPoétesse surréaliste, Lise Deharme rassembla autour d’elle des contributions importantes, avec des auteurs tels que Léon-Paul Fargue, Man Ray et Robert Desnos pour sa revue Le phare de Neuilly. Dans Nadja, André Breton la fait apparaît sous le nom de Lise Meyer. Fut-il amoureux d’elle ? Possible. En 1927, Lise épouse Paul Deharme, responsable de la publicité de Radio Paris, radio sur laquelle s’illustrera Robert Desnos avec ses messages publicitaires pour la Marie-Rose (« la mort parfumée des poux ») ou le vermifuge Lune. C’est pour leurs enfants, Tristan et Hyacinthe, ainsi que pour Daniel, le fils de Darius Milhaud, que Robert Desnos écrira les poèmes réunis plus tard sous le titre de La Ménagerie de Tristan, La Géométrie de Daniel, Chantefleurs et Chantefables.

Ci-contre, son portrait par Valentine Hugo.

Au 174, l’atelier du peintre Henri Goetz

henri_goetz_1944Après une période surréaliste, la production de Goetz va se tourner vers l’abstraction et s’apparenter à celle d’Hartung et de Soulages. Au début de l’année 1959, avec sa compagne Christine Boumeester, il quitte son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, trop petit pour deux et s’installe rue de Grenelle, dans un grand pavillon avec un grand jardin. Deux ateliers, l’un pour lui au rez-de-chaussée et l’autre pour elle, à l’étage.

Ci-dessous, un tableau de Christine Boumeester

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Au 134, Edgar (sans D) Faure

edga-f.jpgCe n’est pas le ministre (treize fois), le président du conseil (deux fois), le député, le sénateur ou l’académicien que nous saluons ici mais l’auteur de Monsieur Langois n’est pas toujours égal à lui-même, l’un des quatre romans policiers publiés par Edgar Faure sous le pseudo d’Edgar Sanday (sans D).

 

Au 192, les Joyce

joyce.jpgJames Joyce et sa famille vécurent 2, square Robiac (192 rue de Grenelle) entre juin 1925 et le 30 avril 1931. « Joyce a du bon, déclara Gertrude Stern. C’est un bon écrivain. Les gens l’aiment parce qu’il est incompréhensible et chacun y trouve quelque chose à comprendre ».

 

 

Bernard-Henri Lévy au coin de la rue de Grenelle et de la rue des Saints-Pères

Dans les années 70-90 existait, au coin des deux rues, un bistrot indissociable des éditions Grasset : Le Twickenham, où Yves Berger et Jean-Claude Fasquelle donnaient rendez-vous à leurs auteurs. Le café accède à la notoriété vers 1977 avec Bernard-Henri Lévy. « Je me souviens de BHL à l’époque, écrit E. Z. dans Petit frère, installé au fond du pub de la rue des Saints Pères, (…) plusieurs lignes de téléphone devant lui, réglant concomitamment ses liens avec son éditeur, les chaînes de télé françaises et étrangères, les acteurs, Coluche, les chefs de SOS Racisme, l’Elysée, écrivant même parfois son prochain livre, ou plus sûrement un article à forcément grand retentissement, avec une délectation jubilatoire. Il se prenait pour Jean-Paul Sartre – qui s’était pris pour Zola qui s’était pris pour Voltaire… »

l'entarteur.jpg BHL 2.jpg

Dans Tant qu’il y aura du rhum, François Cérésa évoque le Twickenham : « Un pub à l’angle de la rue de Grenelle et de la rue des Saints-Pères, repaire des éditions Grasset, où Greta montrait ses seins au patron, un ancien demi de mêlée, sosie de Jacques Fouroux. Le Twickenham fleurait le cuir et la Guiness. Disparu lui aussi. Comme le drugstore. »

 

 

 

 

Un petit tour autour du jardin (du Palais-Royal) ?

 9 rue de Beaujolais, Colette

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Après deux mariages, la naissance de sa fille et quinze déménagements parisiens, Colette quitte le boulevard Suchet et loue à son amie Alba Crosbie l’entresol du 9, rue de Beaujolais. Il s’agit d’un « tunnel » qu’elle décrit ainsi : « Il était noir ! Il fallait de la lumière toute la journée. Il était si étroit qu’on n’y pouvait manger que de l’anguille. » C’était en fait comme elle le dit joliment un « poste de guet pour demoiselles de plaisir », bref, un tunnel de passe, un bordel de poche. Départ en 1930 puis, huit ans plus tard, Colette retrouvera le 9, rue de Beaujolais, mais au premier étage, « l’étage ensoleillé », dans lequel elle rédigera la plus grande partie de son œuvre. Très contente, la Colette : « Le Palais-Royal, écrit-elle, est une petite ville de province dans Paris. Tout le monde s’y connait et s’y parle. Le soir, on ferme les grilles à pointes d’or et nous sommes chez nous. »

Milord l’Arsouille, 5 rue de Beaujolais

affiche Milord.jpgSi vous ne connaissez pas Francis Claude, sachez qu’il créa l’un des premiers cabarets « rive gauche d’après-guerre », le Quod libet. Qu’il était très copain avec Jacques Jordan, patron du célèbre restaurant Les Assassins, rue Jacob (disparu il y a quelques années). Qu’il était encore plus copain avec Léo Ferré, avec lequel il écrira notamment L’Ile Saint-Louis. Le Quod Libet devant fermer, Claude et Jordan rachètent le fond de l’ancien caveau Thermidor rue de Beaujolais. 600 000 F, à la Banque de France, propriétaire des lieux. (C’est pas cher). Francis Claude s’occupera de la direction artistique et Jacques Jordan de la « limonade ».

michelle arnaud.jpgSous l’impulsion du premier, Milord l’Arsouille va devenir le plus « rive gauche » des cabarets de la rive droite, sorte de carrefour entre l’intellectualisation de l’une et le goût du rire de l’autre. Pour attirer les clients de l’autre rive, Monique Claude loue une diligence qui effectue une navette gratuite entre la place Saint-Germain-des-Prés et le Palais Royal. Le premier pianiste maison est Fred Raoux. Suivra Jacques Lasry, qui, quelques années plus tard, quittera le Milord et proposera à Francis Claude de le remplacer par un peintre sachant jouer de la guitare et du piano. (Mais oui, vous avez deviné : Lucien Ginzburg, le futur Gainsbourg !) Michèle Arnaud, Grand prix de la chanson française avec Si tu voulais, est la vedette maison. Elle chante notamment L’Étang Chimérique de Ferré, tandis que Francis Claude fait le bonheur de ses clients avec numéro burlesque où se mêlent La Fontaine, Bossuet, Homère, Gide, Racine et les ridicules de la Radio nationale. Grâce au talent de son propriétaire, qui cumule les fonctions de directeur artistique et de réalisateur radio, chacune des deux fonctions enrichissant l’autre, le cabaret affiche complet.Ferré

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Ferré est bien sûr de la fête, mais pas longtemps. Voilà t’y pas qu’il se fâche avec son pote, car il estime que Michèle Arnaud lui vole la vedette. Et lui vole son ami par la même occasion. Dans le Journal du Dimanche de novembre 1961, Léo râle sévère : « Je me suis brouillé aussi avec une chanteuse dont je ne dirai pas le nom parce qu’elle est mariée. Elle m’a fait renvoyer d’un cabaret dont le patron était son amant pour chanter à ma place ». De cette rupture naîtra une chanson, Judas : « J’ten veux pas mon vieil Iscariote / Tu m’as donné pour quelques ronds / Sans doute que t’avais tes raisons / … / mais c’qui m’chagrine, ô pas des tas / C’est qu’tu te disais mon vrai p’tit pote… »

gainsbourgDurant une décennie, essentiellement grâce à la verve de son animateur, Milord L’Arsouille ne désemplit pas. Se produiront notamment rue de Beaujolais François Billetdoux, Jacques Brel, Boris Vian, Mouloudji, Jacques Dufilho, Georges Moustaki, Hélène Martin, Guy Béart, Giani Esposito, Christine Sèvres, Jean Ferrat, Guy Bedos… Suite à des différents avec la Banque de France, propriétaire du bail, fatigué par près de quinze ans de spectacle, Francis Claude cessera son activité en 1963, malgré un succès jamais démenti. En septembre 1964, Milord l’Arsouille sera repris pour neuf mois par Michel Valette, patron de la Colombe, puis fermera définitivement en 1965.

Anecdote : c’est – dit-on – dans les locaux du caveau de Milord l’Arsouille que fut chantée pour la première fois La Marseillaise en 1795. C’est au Milord que Lucien Ginzburg deviendra Gainsbourg en 1957, sans imaginer, bien sûr, qu’il achèterait en 1981 l’un des deux originaux de l’hymne national. (Environ 20 000 euros d’aujourd’hui, des clopinettes pour lui.)

36, rue de Montpensier, Jean Cocteau

Cocteau Modigliani.jpgColette et Cocteau, même combat ? Fin 1940, Jean Cocteau s’installe avec Jean Marais dans un appartement assez semblable à celui de Colette, une « cave minuscule », un « tunnel bizarre », un « demi-castor » comme on appelait ce genre d’endroit sous le second Empire : deux chambres, une cuisine, une salle de bains et une pièce quasi-secrète, dans laquelle on n’entre que par la chambre à coucher. Très peu de lumière, des murs tapissés de velours rouge. Cocteau a cinquante ans, il se sent usé, se résigne à arrêter l’opium. Dans La Difficulté d’être (1947), il évoque son entresol : « J’ai loué cette cave minuscule, prise entre le Théâtre du Palais-Royal et le pâté de maisons qui se termine par la Comédie-Française, en 1940, lorsque l’armée allemande marchait sur Paris. J’habitais alors l’hôtel du Beaujolais, à côté de Colette, et ne devais m’installer au 36, rue de Montpensier, qu’en 1941, après l’exode. J’y ai vécu quatre années sous les insultes, frappé dans mon œuvre et dans ma personne. Je m’y soigne à présent par fatigue, à cause de l’impossibilité de trouver un logement convenable, à cause aussi d’un charme (dans le sens exact du terme) que le Palais-Royal opère sur certaines âmes. »

Vous avez bien sûr reconnu le portrait peint par Modigliani, 1917.

36, rue de Montpensier, Emmanuel Berl et Mireille

Berl.jpgDans les années d’après-guerre, les jardins du Palais-Royal sont un havre littéraire : Colette, Jean Cocteau, Emmanuel Berl… Berl, vous connaissez ? Non ? C’est dommage. Historien, journaliste, essayiste, neveu de Bergson, il fut l’ami de Proust, de Drieu la Rochelle, de Malraux. En 1968, Patrick Modiano se rend chez lui. Le « Montaigne de la rue Montpensier » a été très touché de voir citer dans La Place de l’Étoile le nom de son cousin, Henri Franck, jeune poète, mort à vingt-trois ans. Séduit par ce témoin capital de l’entre-deux guerres, Modiano se lance dans un livre d’entretiens, qui sortira fin 1976 alors que Berl vient de mourir. Modiano sera l’exécuteur testamentaire de l’auteur de Il fait beau, allons au cimetière.

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Hardy Modiano.jpgC’est rue de Montpensier que Patrick Modiano rencontre Françoise Hardy. La chanteuse rend souvent visite à la femme de Berl, Mireille, l’animatrice du célèbre Petit conservatoire de la chanson. Pour la jolie Françoise, Modiano écrira quelques chansons et notamment Étonnez-moi Benoit.

Emmanuel Bel vivait dans le même immeuble que Cocteau et s’agaçait du snobisme de l’homosexualité dans le monde littéraire : « Je voudrais, écrit-il, que les invertis pratiquent sans être inquiétés la sodomie [mais] renoncent à un sodomisme qui devient une sorte de nationalisme avec cérémonie et fanfares, haine de l’étranger, culte des grands hommes, panthéon des invertis célèbres et, sous l’arc de triomphe, la tombe du pédéraste inconnu. » Olé.

Ce polisson de Fragonard à la galerie de Beaujolais

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Avant le Grand Véfour (avec lequel il fusionnera), un restaurant célèbre nommé « le Véry » s’y établit en 1808. Fort prisé par Balzac. C’est dans cet établissement qu’un officier prussien exigea un jour une tasse dans laquelle jamais un Français n’aurait bu. Sur ce, un garçon lui apporta un pot de chambre. C’est à cette adresse que mourut, en 1806, à l’âge de 74 ans, le peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806). Un vrai fripon, celui-là…

Les petites échoppes de la station Palais-Royal

images.jpgUn véritable inventaire à la Prévert : la station de métro Palais-Royal possédait, en 1963, divers magasins : un bistrot, un coiffeur, un fleuriste, un marchand de tapis, un marchand de fourrures, une voyante, une boutique de lingerie féminine « avec des gaines d’un autre temps » et une petite brocante de quelques mètres carrés tenue par un acteur en quête de reconversion. Il s’appelait Robert Capia et deviendra célèbre, en ouvrant une boutique d’antiquités dans la galerie Véro-Dodat. Spécialiste des jouets, des automates et surtout ses poupées anciennes, il obtiendra en 1994 le Prix de l’Académie française pour son livre Poupées.

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5, rue Molière, Agnès Capri

agnès capriChanteuse et comédienne, Agnès Capri débute son tour de chant en 1936 au Bœuf sur le Toit, en compagnie de Charles (Trenet) et Johnny. Son répertoire, atypique pour l’époque, comprend des poèmes chantés d’Erik Satie (Je te veux), de Jacques Prévert (La Pêche à la Baleine), des textes d’Henri Michaux, de Max Jacob, de Guillaume Apollinaire. Avec Marianne Oswald, Agnès Capri préfigure la chanson rive gauche des années 50-60. En marge du Bœuf, elle se produit à l’A.B.C., music-hall où elle fait scandale le jour de Pâques pour avoir récité le poème de Jacques Prévert « Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ». En 1938, elle ouvre son propre lieu, rue Molière, cabaret révolutionnaire mêlant chanson et théâtre d’avant-garde où se retrouveront surréalistes et sympathisants du groupe Octobre. Après une fermeture due à la guerre, le Petit Théâtre de Nuit rouvre en 1949 à l’enseigne de Chez Agnès Capri, avec Zig Zag 49, un spectacle mis en scène par Michel de Ré et Yves Robert. On peut lire dans Combat : « Le charme et le bienfait du théâtre d’Agnès Capri, c’est ce glissement aisé, toujours spirituel – vraiment poétique – d’un genre à l’autre, d’un art à un autre. Je suis sûr que c’est cela, l’Art du cabaret ». Chez Agnès Capri fermera fin décembre 1958. Le lieu deviendra en 1959 Le Capricorne, présentant Beauties Show, un spectacle de strip-tease, puis en 1960, un spectacle « Seins et Lumière ». Triste. Le cabaret de la rue Molière ferme la même année que La Fontaine des Quatre Saisons et que Chez Gilles. La Rose Rouge, elle, est fermée depuis trois ans. Cette simultanéité montre que la formule du cabaret-théâtre, mariage d’absurde, de poésie et parfois de franche rigolade, née dans l’ivresse et le dénuement en 1946, ne fait plus recette. Place au strip-tease, les gars.

Et André Malraux, hein  ?

Malraux.jpgEn 1969, Louise de Vilmorin propose à Malraux de s’installer dans un appartement de son château de Verrières. Ils ont eu une liaison dans les années 30 et, pour le reconquérir, elle lui a écrit chaque jour pendant deux ans. Bref, elle le veut. Banco, il s’installe. Mais pour notre chère Louise, ce n’est pas très rigolo. Les déjeuners et diners qui l’étaient avant (rigolos) deviennent rasoir : le ministre de la Culture l’étale abondamment (sa culture) et pérore à qui mieux mieux. On sait qu’il acheta quelques temps après son installation un duplex rue de Montpensier, non loin du ministère de rue de Valois. Louise lui aurait-elle demandé de lui laisser un peu d’air ? L’appartement-duplex de la rue Montpensier ne sera jamais habité, Louise de Vilmorin décédant en décembre alors qu’elle avait entrepris de le décorer. A quel numéro de la rue Montpensier ? Grande énigme historique.
12 rue Saint-Anne, Suzy Solidor

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1933, Tamara de Lempicka

En 1932, la chanteuse Suzy Solidor, parrainée par Jean Cocteau, ouvre La Vie parisienne, un des premiers cabarets lesbiens de la capitale. (Resté ouvert pendant la guerre, le cabaret a accueilli trafiquants et officiers allemands. Pas bon, ça. Mise à mal par les comités d’épuration à la libération, la naïade doit s’exiler pour une longue tournée à l’étranger, confiant son cabaret (et ses superbes toiles) à la chanteuse Colette Mars. De retour en France en 1947, elle échappe aux sanctions et le cabaret de la rue Sainte-Anne recommence à accueillir une clientèle huppée, à dominante féminine. De très haute taille, cheveux courts, la maîtresse de maison porte de gros bijoux dont une broche en forme de cœur, constellé de rubis et de saphirs. Ses mœurs d’avant-guerre lui confèrent une aura teintée de scandale : « Suzy Solidor, écrit Odette Laure, possédait ce don de l’extravagance et du scandale qui étonne toujours les petits-bourgeois et les jeunes filles rangées dans mon genre. Lorsqu’elle se promenait sur les planches, à Deauville, nue sous un filet de pêcheur, cette sirène au corps sublime soulevait sur son passage admiration et réprobation. Son scandaleux comportement imposait le silence ». Le style de La Vie parisienne est un curieux mélange de toc et d’authenticité. Solidor chante d’une voix grave et douloureuse et récite des poèmes érotiques. En 1947, on peut y entendre Agnès Capri et découvrir un curieux quartet qui rôde son numéro : Les Frères Jacques.

suzy-solidor-ausstellung.jpgA la fin de l’année 1947, Suzy Solidor quittera la rue Sainte-Anne, emportant les 200 tableaux à son effigie (Marie Laurencin, Foujita, Cocteau, Bérard, Von Dongen, Jean-Gabriel Domergue…) pour s’installer rue Balzac, dans les locaux de La Boite à sardines. Chez Suzy Solidor fermera en 1960 et la chanteuse s’installera dans Les Hauts de Cagnes, ce charmant village immortalisé (et martyrisé) par Soutine.

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Chez Gilles, 5 avenue de l’Opéra

chez gille.jpgSitué au coin de l’avenue de l’Opéra et de la rue de l’Echelle, ce cabaret-restaurant de luxe ouvre en mai 1949, dans les locaux de l’ex-Monarque. Chez Gilles va devenir rapidement l’une des adresses les plus recherchées du Tout-Paris. L’établissement est dirigé par Henri de la Palmira et animé par Jean Villard, le « Gilles » de Gilles et Julien, les fameux duettistes d’avant-garde et d’avant-guerre, au répertoire poétique et contestataire. Henri de la Palmira est un septuagénaire élégant, ancien résistant, conciliateur à Pigalle (réglant les litiges entre truands). Grande figure du Paris nocturne, il apparait dans l’œuvre de Modiano comme ancien directeur du théâtre Fontaine, où joue la mère du jeune Patrick, Louisa Colpeyn.

Louisa Colpeyn 2« Ma mère est entrée en scène et, du bureau de Henri de la Palmira, je l’ai entendue qui hurlait sa réplique : – « Bonjour, famille unie dans la douleur ! » (Vestiaire de l’enfance). Avec La Rose Rouge et La Fontaine des Quatre Saisons, Chez Gilles se positionne comme cabaret-théâtre et les trois établissements font de la surenchère pour retenir les compagnies en vogue. En 1951, à la suite du départ des Grenier-Hussenot pour la Fontaine des Quatre Saisons, Michel de Ré crée chez Gilles À chacun son serpent, un sketch musical de Boris Vian, puis Le Coup de l’ascenseur de Guillaume Hanoteau (avec sa compagne Alice Sapritch) et une fantaisie de Jean Marsan : Incertitude. À partir d’octobre 51, Odette Laure devient l’enfant chéri de la maison avec son charmant « Moi, j’tricote dans mon coin, j’suis idiote et je n’vois rien ». On peut l’entendre en compagnie de Mouloudji, qui chante pour la première fois Comme un p’tit coquelicot. En 1952, de la Palmira et Gilles réussissent un coup de maître : ils engagent deux quasi inconnus rencontrés au Tabou, Jean Poiret et Michel Serrault, dont la notoriété bondit en quelques semaines. Pendant huit ans, Chez Gilles va accueillir de grands talents rive gauche : Cora Vaucaire, Mouloudji, Brel, Germaine Montéro, Caussimon, Pia Colombo, Pierre Louki, Béatrice Moulin, Christine Sèvres, Colette Renard, Suc et Serre… (Vous pouvez retrouver Suc et Serre dans mon article sur le Cheval d’Or.)

A partir de 1955, le vent va tourner avec les feuilles mortes. Comédiens et metteurs en scène, sollicités par le théâtre et le cinéma, désertent peu à peu les cabarets. Prisonnier du concept de cabaret-théâtre, à mi-chemin entre les deux rives, Chez Gilles – comme la Fontaine des Quatre Saisons – va sombrer en 1958. Coulé. Gilles retournera en Suisse romande pour s’occuper de son cabaret Au Coup de Soleil. Un an plus tard, Chez Gilles sera repris par Jean Méjean qui créera la Tête de l’Art. Pour ceux que ça intéresse, sachez que je me prénomme Gilles en hommage au Gilles de Gilles et Julien. (Mon père l’avait à la bonne).

La Tête de l’Art, 5 avenue de l’Opéra

barbara tête de l'art.jpgAcheté en 1959 par Jean Méjean, la Tête de l’Art prend la suite de Chez Gilles, et ouvre en 1961. Comme son prédécesseur, le luxueux cabaret de l’avenue de l’Opéra propose aux classes fortunées une cuisine sophistiquée, un programme de qualité et des prix très élevés. Industrie, politique, show-biz et diplomatie se pressent pour réserver. « Avenue de l’Opéra, écrit Bernard Dicale, on dîne à 20 h 30, uniquement sur réservation, avec un quart d’heure de retard toléré au maximum. Le dîner est animé par le répertoire fantaisiste du trio de Monique Perrey, laquelle assurera ensuite les rideaux, les éclairages et la sonorisation du spectacle. À minuit, lever de rideau : cinq artistes par programme dont deux co-vedettes (Les Frères Jacques et Raymond Devos, Barbara et Fernand Raynaud, Poiret-Serrault et Charles Dumont, etc.). Les plus grandes vedettes passeront sur la petite scène de la Tête de l’Art, pour soixante à cent spectateurs par soir, et deux cents au maximum pour les réveillons en ouvrant l’arrière-salle ! « Jean Méjean, très généreux dans les cachets, va contribuer à ouvrir la rive droite à de nombreux artistes, écornant ainsi « l’exclusivité rive gauche ». Jacques Delord se souvient : « On l’aimait tous beaucoup, car il aimait beaucoup les artistes. Je me suis souviens qu’un jour, il m’a appelé au secours à la Tête de l’Art pour sauver le spectacle et, après mon numéro, m’a couvert de billets de banque. » C’est ainsi que l’on verra à la Tête de l’Art les Frères Jacques, Brel, Mouloudji, Catherine Sauvage, Léo Ferré… En 1963, à la suite de quelques embarras en marge de la légalité, Jean Méjean part « pour le Canada » et cède la place à Pierre Guérin, qui lui rachète par ailleurs la plupart des établissements qu’il contrôle. Sous sa direction, la Tête de l’Art va poursuivre sa politique de vedettes confirmées, puisant en rive gauche des talents comme Raymond Devos, Michèle Arnaud, Richard et Lanoux, Alex Métayer, les Garçons de la Rue, les Frères Ennemis, Jacques Dufilho, Dupont et Pondu, Paul Louka, Pierre Perret, Pia Colombo, France Gabriel, Anne Sylvestre, Francine Claudel, Henri Gougaud, Juliette Gréco et notamment Barbara en 1963, 1964, 1965, 1967, 1970, 1971, 1972).

danielle darieux.jpgOn y verra également Charles Trenet (1965) et Danielle Darrieux s’essayant au tour de chant, en 1967. Malgré ses tarifs prohibitifs, La Tête de l’Art n’est pas rentable et Pierre Guérin finance les déficits avec les bénéfices de son usine, de ce qui génère quelques frictions avec le fisc. Le cabaret de l’avenue de l’Opéra fermera en septembre 1973, un an avant l’Écluse, la chanson cédant la place au nu dans un cabaret pour touristes : Le Curieux, dont le C, sur le logo, évoque une paire de fesses.

 

 

 

 

 

 

Chère place des Vosges…

 Madame de Sévigné au 1 bis.

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Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal, naît place des Vosges en 1626. Ses parents occupent le deuxième étage de l’aile gauche d’un hôtel qu’ils vendront en 1637. Elle s’établira rue Elzévir et la correspondance avec sa fille, Françoise-Marguerite de Sévigné, comtesse de Grignan, s’échangera pendant environ vingt-cinq ans au rythme effréné de deux ou trois lettres par semaine, soit environ 3000 lettres ou, au poids, six à dix kilos.

 

Mais également Isadora Duncan, la grande danseuse au triste destin

Is Duncan.jpgEn 1910, Isadora Duncan s’installe dans l’hôtel Coulanges avec son richissime compagnon Paris Singer et ses deux enfants. Elle ne sait pas que les dix-sept ans qu’il lui reste à vivre seront ponctués de drames. 1913 : ses deux enfants et la nourrice meurent noyés dans la Seine. 1922 : elle épouse le grand poète russe Serge Essenine. Deux ans plus tard, il se suicide. 1927 : alors que son Amilcar roule sur la promenade des Anglais, son long foulard se prend dans les rayons de roue. Á moitié étranglée, elle est brutalement éjectée et meurt sur le coup.

Au 2, le peintre Georges Dufrénoy

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Le peintre Georges Dufrénoy (1870-1943) y vécut de 1871 à 1914, date de son déménagement pour le no 23 de la même place. Postimpressionniste au début de sa carrière (avec de jolis tableaux de rues de Paris), il s’inscrivit ensuite dans la lignée des maîtres italiens, s’imposant comme le maître moderne du pathétique à la manière vénitienne.

 

Victor Hugo reçoit au 6. Chichement, selon certains

Un radis dans l'assiette 2.jpgLa famille Hugo s’installe en octobre 1832 dans un vaste appartement au deuxième étage de l’hôtel de Rohan-Guéménée. 280 m2 : il faut ça pour loger onze personnes à charge et un perroquet. En 1847, en visite, Charles Dickens évoque un endroit « absolument extraordinaire, tenant du magasin d’antiquités ou d’accessoires d’un vieux théâtre vaste et sombre ». Un peu pingre, le Toto de Juliette ? (Sa maitresse qu’il loge à deux pas). Pour Arsène Houssaye, c’est clair, il ne faut pas venir le ventre creux : « Je trouvais que le grand poète était logé comme un prince, mais je fis remarquer à Théophile Gautier qu’on soupait peu chez lui. (…) Il fallait y aller tout esprit en laissant son estomac dans l’antichambre. »

Marion Delorme, c’est également au 6               

marion delorme.jpgNée riche, elle dépensa. Puis, ruinée, elle se fit courtisane. Elle partagea avec Ninon de Lenclos les hommages du Tout-Paris de la galanterie et de l’esprit, tenant un salon fort couru dans son hôtel de la place Royale. Elle fut notamment la maitresse de Louis XIII et du duc de Richelieu et inspira peut-être Alexandre Dumas pour le personnage de Madame de Winter. Est-ce dans son hôtel que Hugo s’installa ? Ce qui est certain, c’est que la jolie brunette serait sans doute oubliée s’il n’avait pas titré un de ses drames joué en 1831 : Marion de Lorme (initialement titré Un duel sous Richelieu).

Au 8, le rond de serviette de Théophile Gauthier

rond de servietteEn 1828, Théophile Gautier emménage au 8, place des Vosges avec ses parents. Il n’a pas vingt ans mais appartient au cénacle romantique qui se réunissait rue Notre-Dame-des-Champs chez Hugo. Il travaille à son premier grand roman, Mademoiselle de Maupin (1835), et commence à écrire pour des journaux. Hugo occupera l’appartement mitoyen quatre ans plus tard et le couvert de Théophile sera dressé d’office à la table familiale chaque dimanche soir.

9, place des Vosges, Rachel

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La tragédienne Rachel habita au premier étage de cet ancien hôtel de Chaulmes, où se situe actuellement le siège de l’Académie d’architecture. Belle revanche pour celle qui commença par chanter et mendier dans les rues de Paris, avant de devenir la plus grande tragédienne de son temps.

Ci-contre : Mademoiselle Rachel, de William Etty.

 

 

13 place des Vosges, Anne Sinclair

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2007 : Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn achètent au 13 un très bel appartement de 250 m2. Après leur divorce, elle rachètera les parts de l’ancien ministre. Est-ce utile de rappeler qu’Anne Sinclair est la petite-fille de l’un des marchands d’art les plus célèbres du XXe siècle, Paul Rosenberg ? Oui, c’est utile. Car il fut, dans sa galerie parisienne du 21 de la rue La Boétie, l’un des premiers à soutenir et à exposer Braque, Léger, Matisse et bien sûr Picasso, avec lequel il avait signé un contrat de « premier regard », lui donnant priorité sur la production de l’artiste. La légende prétend que ce « premier regard » s’effectuait par la fenêtre de la cuisine d’Olga Picasso, qui jouissait d’un appartement dans l’immeuble jouxtant celui de la galerie. Picasso présentait ses tableaux à peine secs, Rosenberg levait ou baissait le pouce.

16, place des Vosges, l’ami Francis

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Il fut le plus jeune bachelier de France (à 14 ans). Il écrivit les dialogues de La Grande bouffe, de Marco Ferreri. Il créa plus de mille épisodes de Signé Furax sur Europe n°1. Il écrivit près de 700 chansons pour Charles Trenet, Édith Piaf, les Frères Jacques, etc. Vous pouvez le dire ? Francis Blanche, bien sûr.

Au 17, Bossuet : on se presse pour le prêche

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Moins rigolo que Francis Blanche, Bossuet y fut locataire de 1678 à 1682 et y écrivit son Discours sur l’histoire universelle. L’Aigle de Meaux, célèbre pour son éloquence et l’ampleur de ses prêches, attirait un nombreux public. Si nombreux que les dames de la bonne société prenaient soin de faire garder leur place des heures à l’avance par leurs domestiques.

Jack Lang, moins austère, prend la suite du 17

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Trois siècles après Bossuet, en 1980, Jack Lang s’installe au 17 place des Vosges. La brasserie Ma Bourgogne, au pied de son domicile, lui sert de conciergerie. Bossuet signait-il des autographes sous les belles arcades ? Non. Mais Lang, oui. Parfois, quand il fait beau, il revêt sa belle chemise rose, se met à la fenêtre et sourit aux passants.

21, place des Vosges, Simenon et le docteur Maigret

maigret.jpgEn 1924, Simenon collabore à différents journaux et contacte Colette, dans l’espoir d’être publié dans Le Matin. Après quelques essais infructueux et en suivant les conseils de l’écrivaine, il y parvient enfin. Ses revenus s’améliorent, il emménage place des Vosges dans l’ancien hôtel du maréchal de Richelieu : une pièce et demie au rez-de-chaussée, où il s’installe avec sa machine à écrire (de location). Il occupera bientôt le deuxième étage qui dispose d’un grand salon donnant sur la place. Et croisera tous les jours, dit-on, un certain… docteur Paul Maigret.

Au 21, mais au fond de la cour, Alphonse Daudet

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Il habitait au 21, au fond d’une grande cour, dans un petit pavillon envahi de vignes vierges, pan oublié de l’hôtel Richelieu. Il y écrivit Les Rois en exil (1876) au milieu de vieilles boiseries Louis XIII, de dorures presque éteintes et de cinq mètres de plafond. Le cadre idéal pour une histoire de rois très mélancolique.

 

Mésalliance entre le 6 et le 21 ?

Léon Daudet (le fils d’Alphonse Daudet) épousera en première noce (et en 1891) une petite-fille de Victor Hugo. Le lapin (ultra droite) et la carpe (républicaine). Evidemment, ça ne durera pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Allons donc voir rue de Vaugirard

Au n° 4, Verlaine à l’Hôtel de Lisbonne

indexEn 1894, Verlaine revient rue de Vaugirard à l’hôtel de Lisbonne après avoir été élu Prince des poètes. (D’accord, non ? C’est quand même autre chose que son prédécesseur, Leconte de l’Ile ?). Prince, mais misérable. Les 150 F de pension mensuelle que lui versent ses amis finissent essentiellement au fond d’un verre à pied. Pauvre Lélian… Il lui reste deux ans à vivre. A propos de Prince des poètes, savez-vous que Cocteau fut sacré en 1960 ? Non sans une sacrée embrouille avec André Breton, l’ennemi juré. Mais sans embrouille, me direz-vous, Breton ne serait plus Breton.

Prévert, c’est juste en face, au 7

escalier Prévert.jpgC’est dans un petit deux pièces au troisième et dernier étage qu’André Prévert installe sa famille en 1907. Le petit Jacques est âgé de sept ans. Escalier Louis XIII « avec tellement de marches qu’on dirait un toboggan ». (…) Toilettes sur le palier : « Là, écrira-t-il, on rencontre tout le temps les voisins, comme ça, on sait qui c’est ».

Au n° 8, le prix Nobel taché de Knut Hamsun

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Il soutint Hitler, apporta son soutien au parti pro-nazi norvégien de Vidkun Quisling et offrit sa médaille du prix Nobel (reçu en 1920) à Joseph Goebbels. Le 7 mai 1945, une semaine après la mort d’Adolf Hitler, il publia un texte rendant hommage au Führer, le qualifiant de « guerrier pour l’humanité ». Triste fin pour l’auteur de La Faim. (Il meurt en 1952 à 92 ans). Comme indique la plaque, il vécut rue de Vaugirard entre 1893 et 1895.

Au n° 9, la glace pensive d’Auguste Comte

Après le 159 rue Saint Jacques et avant 18 rue des Francs Bourgeois (aujourd’hui rue Monsieur le Prince), Auguste Comte réside rue de Vaugirard. (De 1835 à 1837) Est-ce là qu’il fait installer pour la première fois une glace devant sa table de travail, afin…(dit-il),  de se regarder penser ?

Zola c’est là. Au n° 10

En 1Zola rue de Vaugirard.jpg865 ou 1866, Émile Zola occupe un logement au sixième étage du 10 rue de Vaugirard, où il vit avec Alexandrine Meley, future Mme Zola, et correspond avec son pote Cézanne. Est-ce Alexandrine qui lui inspire L’Amour sous les toits, une de ses Esquisses parisiennes dédiées aux femmes ? C’est l’époque où il commence à écrire, publiant notamment deux contes remarqués dans L’Illustration. Ce sera ensuite Thérèse Raquin (1867), première pierre du colossal édifice des Rougon-Macquart.

Au 14, c’est Diogène

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Le peintre  Diogène Ulysse Napoléon Maillart (1840-1926) avait un atelier à cette adresse en 1870. (Il occupera plus tard celui de Delacroix, rue de Fürstenberg). Prix de Rome 1864, catalogué « pompier », il vit une partie de son œuvre disparaitre dans les bombardements de Beauvais et dans l’incendie de la chapelle des Tuileries à Paris, en 1871.

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Il est le grand-père de Jean-Denis Maillart, peintre portraitiste « mondain » (c’est Wikipédia qui l’écrit).  Pas mal, le portrait…

 

 

Le lit de Volpone, au n° 29

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En 1932, Anouilh fait représenter sa première pièce, Humulus le muet, écrite en collaboration avec Jean Aurenche. Aucun succès. Désargenté, il s’installe rue de Vaugirard (avec l’actrice Monelle Valentin) et sollicite Jouvet pour meubler son atelier. Ce dernier lui prête des meubles de théâtre et, pendant quelques temps, les amoureux vont ainsi dormir dans le lit de Volpone. Classieux, comme disait Gainsbourg.

N° 32 : la fameuse page 99

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Ce fut la demeure de l’écrivain anglais Ford Madox Fox dans les années 20. Il publia une centaine d’ouvrages et son roman le plus connu, Le Bon soldat, paraît en 1915. Mais c’est le test de la page 99 qui va le rendre célèbre. Test qui développe une théorie selon laquelle la lecture de la 99e page d’un roman serait suffisante pour évaluer l’envie de lire ou non le livre. Entre 2012 et 2016, L’Express publia une chronique intitulée Les tests de la page 99, analysant la page 99 des ouvrages présentés. Pourquoi pas. Moi, d’adore Echeboz. Je saisis 14, ouvre à la page 99. (L’édition originale, celle de Minuit). Je lis : « …un point de couleur opposé décuple un monochrome, une infirme écharde confirme un lissé impeccable, une dissonance furtive consacre un accord parfait majeur, mais ne nous emballons pas, revenons à notre affaire. » Honnêtement, essai concluant, ça donne envie de lire le livre. Quant à La Première gorgée de bière, de Philippe Delerm, j’ai essayé, mais le livre ne comporte que 92 pages.

Au n° 42, Faulkner le marin

C’est au Grand hôtel des Principautés unies (aujourd’hui hôtel du Luxembourg) que le matelot Faulkner, 29 ans, débarque pour la première fois en France, en 1925. Préférant la compagnie des enfants du jardin du Luxembourg à celle de Gertrude Stein, de Sylvia Beach ou celle d’Hemingway, l’écrivain ne se mêlera pas à la « lost generation ». Sanctuaire paraît en France en 1933, préfacé par André Malraux, et Tandis que j’agonise un an plus tard, préfacé par Valery Larbaud. À propos de Sanctuaire, Faulkner précise : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. »

N° 50 : Madame de La Fayette, la princesse de Clèves et monsieur Sarkozy

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Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, future comtesse de La Fayette, vit à Paris, au 48-50 rue de Vaugirard, à partir de 1659. La marquise de Sévigné, sa chère amie, aime à lui rendre visite : « Le jardin de Madame de La Fayette est la plus jolie chose du monde : tout est fleuri, tout est parfumé ; nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n’ose pas aller en carrosse ». Amie de La Rochefoucauld, admiratrice de Madeleine de Scudéry, Madame de La Fayette écrit. Son ouvrage le plus célèbre, La Princesse de Clèves, est édité par un de ses amis en 1678. Bingo. C’est du lourd et ça inspire :  Mme de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée, lui doit beaucoup. De même que l’intrigue du Bal du comte d’Orgel de monsieur Radiguet. Monsieur Sarkozy, lui, doutait en 2006 que cela puisse intéresser quelqu’un « du peuple » : « Je ne sais pas, disait-il, si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! »

No 58, Zelda et Francis Scott Fitzgerald

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Le couple s’y installe entre avril et octobre 1928. C’est l’époque des rencontres, notamment avec Joyce… et des cuites mémorables. Fitzgerald est connu pour finir au moins une bouteille de vin avant le dîner. La France lui convient : le change est très favorable et « il est plus amusant pour une personne intelligente de vivre dans un pays intelligent. La France a les deux seules choses vers lesquelles nous dérivons en vieillissant : l’intelligence et les bonnes manières. » Merci, Francis…

Au no 62, Le Pont Traversé de Marcel Béalu

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L’écrivain et poète Marcel Béalu installe sa librairie du Pont Traversé rue de Vaugirard en 1973. Le nom fait référence au Pont traversé, récit de son ami Jean Paulhan, publié en 1921. Son premier client fut Jacques Lacan, qui lui acheta les œuvres complètes de Shakespeare et oublia de les payer. Le signifié du signifiant ? Je n’ai pas trouvé.

No 88, (anciennement no 90), Hugo 

Victor Hugo y habita avec sa femme de mars 1824 au printemps 1827, dans un entresol situé au-dessus d’un atelier de menuiserie. Sa fille Léopoldine naquit dans l’appartement en août 1824. Pauvre Léopoldine, qui mourut noyée à 19 ans. Et pauvre Hugo : il n’apprendra sa mort que quatre jours après le décès, dans un journal.

Et à côté, au 94, l’ami (?) Sainte-Beuve

En 1826, Sainte-Beuve et sa mère habitent au 94, la famille Hugo habite au 90. (Actuellement le 88). Les deux hommes vont se lier d’amitié, et Adèle, la femme du poète, ne sera pas insensible à l’attachante laideur du critique littéraire. Et plus car affinités. Alors, ensuite, Hugo et Sainte-Beuve seront un peu moins copains, évidemment.

L’inconnue du 103

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Marthe Orant, talent oublié, fut reconnue par les plus grands : Maurice Denis, Vuillard, Bonnard, Signac… et vécut rue de Vaugirard à partir de 1930.

Le jeune homme du 104

Fort d’une rente annuelle de 10 000 francs versée par ses parents, le jeune François Mauriac quitte Bordeaux en 1907 et s’installe à Paris, dans une pension étudiante au 104, rue de Vaugirard. Deux ans plus tard, il s’installera 45, rue Vaneau où il préparera l’École des chartes (qu’il intègrera puis abandonnera pour se consacrer à l’écriture).

105 rue de Vaugirard, Albert (Camus)

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En 1943, réfugié au Chambon sur Lignon, Camus passe deux semaines à Paris pour rencontrer l’équipe Gallimard et loge à l’hôtel Aviatic, rue de Vaugirard. Croisa-t-il dans la rue Maria Casarès, qui habitait alors au 148 ? Peut-être. Mais la première rencontre (attestée) du couple légendaire aura lieu le 19 mars 1944 chez Michel Leiris.

 

N° 114, La Sainte famille de Zadkine

Zadkine la sainte famille.jpgOssip Zadkine arrive à Paris en octobre 1909. Il s’installe à la Ruche en 1911 puis, l’année suivante, au 114 de la rue de Vaugirard dans une pièce située au rez-de-chaussée, au fond d’une cour. Il découvre une scierie dans cette même rue où il peut s’approvisionner en bois. C’est là qu’il taille La Sainte Famille et Samson et Dalila dans des billots en bois.

Nous parlions la semaine dernière d’Hans Hartung, qui s’engagea dans la Légion étrangère lors de la guerre de 14-18. La Légion ! Zadkine en fit également partie, de même que Cendrars, Kisling et Lipchitz. Quel tableau…

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Au no 114 bis, c’est brut, c’est Dubuffet

dubuffet 3Ah ! Dubuffet ! Le « docteur Knock de la peinture », (René Huyghe), inventeur du courant « cacaïsme » (selon Henri Jeanson dans Le Canard enchaîné.) On aime ou on n’aime pas. Lui, il aimait bien (ce qu’il faisait). « Le vrai art, disait-il, il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art, il déteste d’être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. Sitôt qu’on le décèle, que quelqu’un le montre doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant qui porte sur son dos une grande pancarte où c’est marqué Art, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez. »

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118 rue de Vaugirard, Seghers

Il voulut rendre les poètes et la poésie accessibles au plus grand nombre. Pari réussi par l’adoption d’un format inhabituel, presque carré et une couverture de couleur vive agrémentée d’une photo du poète. Chaque ouvrage comporte deux parties : une étude consacrée au poète suivie d’un choix de textes. C’est ainsi que parait en 1944 le n° 1 de la collection Poètes d’aujourd’hui, dédié à Paul Éluard.

148 rue de Vaugirard, le chagrin de Maria Casarès

Avant la rue Asseline, ce fut l’adresse de Maria Casarès. Elle y reçut bien sûr Albert Camus, son amour des années 45-50. Quand l’écrivain mourut, en janvier 1960, elle s’enferma dans une chambre située au-dessus de l’appartement, chambre où elle avait l’habitude d’aller avec Camus, et y resta trois jours sans manger ni boire, ne voulant voir personne.

Au no 203, Manessier

Le peintre Mannessier.jpgAlfred Manessier y vécut avec sa femme depuis les années 1940 jusqu’aux années 1970. Non sans heurts : « Nous nous sommes mariés en 1938. Immédiatement, au point de vue de la peinture, des drames violents se sont posés à nous. Ma femme, par exemple, aimait Bonnard et j’aimais Picasso. Pour moi, ce n’était pas possible de découvrir une femme qui était absolument mon contraire… »

Michel Foucault, au no 285

foucault 4.jpgIl habita rue de Vaugirard de 1970 à sa mort, en 1984. Alors que les intellectuels se devaient d’habiter le 6e arrondissement, il choisit le 15e, un immeuble moderne plutôt moche et fonctionnel, au bout de la rue de Vaugirard. Il passa sa vie à dézinguer les idées préconçues sur les grands sujets de société, homosexualité, justice, folie, littérature. Philosophe ? Historien ? Archéologue ? Non. Artificier, disait-il.