Elle est belle, elle est belle, ma rue de Grenelle !

Le fiel de Saint-Simon, c’est au 6

120px-Duc_de_Saint_Simon_(timbre_France_1955)En février 1750, Saint-Simon s’installe rue de Grenelle. Il y termine ses Mémoires avec ses innombrables (et acides) portraits comme celui la princesse d’Harcourt de Brancas : « Quoiqu’elle ne fût pas vieille, les grâces et la beauté s’étaient tournées en gratte-cul. C’était alors une grande et grosse créature fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes et des cheveux en filasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement sale, malpropre ; (…) C’était une furie blonde, et de plus une harpie : elle en avait l’effronterie, la méchanceté, la fourbe, la violence ; elle en avait l’avarice et l’avidité… »

Trop de fiel est dangereux pour la santé. Saint-Simon meurt rue de Grenelle en 1755.

Proust fait un bide aux Éditions Fasquelle. Au 11.

manuscrit Proust.jpg

En 1912, la maison d’édition reçoit le manuscrit de Du côté de chez Swann, premier volume de La Recherche. La fiche de lecture n’est guère encourageante : « Au bout de sept-cent douze pages (…) après d’infinies désolations d’être noyé dans d’insondables développements et de crispantes impatiences de ne pouvoir jamais remonter à la surface, on n’a aucune, aucune notion de ce dont il s’agit. (…) Où tout cela veut-il mener ? Impossible d’en rien savoir ! Impossible d’en pouvoir rien dire ! »

Refusé rue de Grenelle, comme chez Gallimard et chez Ollendorf, Du côté de chez Swann est finalement publié à compte d’auteur chez Grasset. Eugène Fasquelle a-t-il plus tard regretté ce refus ? On lui prête cet avis définitif : « La pire chose qui puisse m’arriver c’est d’avoir le Prix Goncourt. Assortiment, tirage, trop de complications ». Proust obtient le Goncourt en 1919. Cinquante ans plus tard, les éditions Fasquelle sont absorbées par Grasset.

PS : fiche de lecture du lecteur d’Ollendorf : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. »

 15, rue de Grenelle, la Centrale surréaliste

 « Au 15 de la rue de Grenelle, nous avons ouvert une romanesque auberge pour idées inclassables et révoltes poursuivies ». (Louis Aragon, Une Vague de rêves.)

La centrale, par Man Ray
 

Photo de Man Ray : Arrière-plan (de gauche à droite) : Jacques Baron, Raymond Queneau, André Breton, Jacques Boiffard, Giorgio de Chirico, Roger Vitrac, Paul Eluard, Philippe Soupault, Robert Desnos, Louis Aragon. Devant : Pierre Naville, Simone Collinet-Breton, Max Morise, Marie-Louise Soupault.

 

Au début du mois d’octobre 1924, le Manifeste du surréalisme est sur le point de paraître. Le mouvement s’organise autour d’une revue – La Révolution surréaliste – dont la direction est confiée à Pierre Naville et Benjamin Péret. Le petit groupe a besoin d’un lieu de travail et profite de la mise à disposition d’un local de l’hôtel de Bérulle, propriété du père de Naville.

manifeste.jpgLe Bureau de recherches surréalistes, plus communément appelée la Centrale, a pour vocation de « recueillir par tous les moyens appropriés les communications relatives aux diverses formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit ». Et, plus simplement, de recevoir tous ceux qu’intéressent les manifestations de la pensée dégagées de toute préoccupation intellectuelle, de répondre à tout renseignement concernant le mouvement surréaliste, de noter suggestions et adhésions. La Centrale reçoit tous les jours de 4 h et demie à 6 h et demie et deux surréalistes assurent une permanence. Un grand cahier est acheté, afin de « tout noter ». Vers la fin de 1924, un malaise s’installe. André Breton (the boss) est déçu par le fonctionnement du Bureau de recherches. Trop de bureau, pas assez de recherches. Le Bureau disparait en avril 1925.

Françoise Sagan, c’est au 81. Même pas 20 ans.

sagan rue de Grenellesagan aston

Si vous retrouvez le Paris-Match du 6 février 1956, vous pourrez lire cet article sur la nouvelle demeure de l’écrivaine : « L’appartement de l’hôtel particulier de la rue de Grenelle est encore vide. Elle y a installé sa machine à écrire portative, sur laquelle elle tape « très vite, dit-elle, pour savoir la fin ». Avec Bonjour tristesse, la jeune fille de dix-huit ans a séduit et scandalisé la France ; elle a aussi emporté le plus grand succès de librairie de l’après-guerre. Avec son deuxième roman, elle prouve qu’elle est écrivain, un métier qui ne s’accorde pas encore au féminin. Son premier livre est déjà traduit en dix-neuf langues. Le prochain, dédié à Florence Malraux, doit s’appeler Un certain sourire. En exergue, cette phrase de Roger Vailland : « L’amour, c’est ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment. » Françoise a vingt et un ans, elle conduit une Jaguar décapotable à 180 km/h et écoute de la musique sur son électrophone. Albinoni et Armstrong. »

Au 59, les Prévert à la Fontaine (des quatre saisons)

Cabaret des 4 saisons.jpg

Devant le succès de la Rose rouge, au capital de laquelle il a décliné de souscrire, Paul Richez, avocat et propriétaire des Éditions du Pré-aux-Clercs, – éditeur notamment des Histoires de Prévert – décide de lancer un cabaret concurrent. Il en confie la direction artistique à Pierre Prévert, cinéaste et frère de Jacques, assisté du comédien Roger Pigaut. Un local est trouvé, au fond d’une cour aux pavés moussus, ancien d’entrepôt-garage d’un bougnat de la rue de Grenelle. S’installer dans une banlieue de Saint-Germain-des-Prés, le pari est osé. Mais le nom de Prévert autorise toutes les audaces. C’est ainsi qu’ouvre, le 20 juin 1951, La Fontaine des quatre Saisons, dont l’enseigne fait référence à la fontaine du même nom, œuvre du sculpteur Bouchardon. « Beaucoup de pierre pour peu d’eau », aurait dit Voltaire. Dès l’ouverture, la Fontaine suscite un immense engouement. Pierre Prévert affiche Le Dîner de tête, la première œuvre de son frère publiée en 1931 et qui faillit conduire son auteur au tribunal correctionnel. La presse est sous le charme. Le spectacle comprend également le tour de chant de Francine Claudel et, surtout, les marionnettes du prodigieux Georges Lafaye qui interprète L’Ogre, de Victor Hugo, et Le Grand Combat, d’Henri Michaux. Par la présence des frères Prévert, la Fontaine devient le cabaret du cinéma et du théâtre. Au burlesque de la Rose rouge, la Fontaine oppose la poésie, l’humour et la dérision. Souvent, Jacques Prévert endosse un costume de portier et accueille ses invités cigarette au bec, casquette vissée sur la tête. Dans les coulisses, devant des centaines de verres, une jeune femme s’affaire à la plonge. Elle s’appelle Barbara. Introduite rue de Grenelle par Jean Wiener, elle a présenté un tour de chant. Pierre Prévert l’a éconduite mais, compatissant à ses ennuis financiers, lui a proposé un emploi de plongeuse.

les frères prévertDurant trois ans, profitant du déclin de la Rose rouge, La Fontaine des Quatre Saisons rayonne sur la rive gauche. À partir de 1955, les difficultés économiques commencent. Fin décembre 1957, au terme d’une tournée internationale triomphale, les Frères Jacques s’installent à la Fontaine et l’on peut lire dans le Canard Enchaîné : « On se croirait revenu aux plus beaux jours de la Rose Rouge, avec quelque chose en plus : un art consommé de la perfection. Les couleurs, les mimiques et les sons se répondent ». Le départ des Frères Jacques quelques mois plus tard, associé à un procès pour nuisance sonore, signe la mort définitive du cabaret de Pierre Prévert.

Musset au 59. Ça chauffe avec Sand.

sandmuss.png

La famille Musset s’est installée rue de Grenelle en 1824, premier étage en fond de la cour. M. Musset père meurt du choléra en avril 1832 et Alfred doit alors se résoudre à vivre de sa plume. Il a connu le succès en 1829 avec Les Contes d’Espagne et d’Italie mais, en décembre 1830, sa pièce La Nuit vénitienne fut un échec à l’Odéon. Une femme va tracer son destin. C’est rue de Grenelle que George Sand vient « ravir » Musset à sa famille, fin 1833, afin de l’emmener à Venise. De cette liaison sulfureuse et passionnée qui cesse en mars 1835 naitront quelques années plus tard, Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour Confession d’un enfant du siècle.

Vous vous souvenez certainement de la fameuse lettre que lui envoya George Sand (dont il faut lire une ligne sur deux) :

Je suis très émue de vous dire que j’ai

bien compris l’autre soir que vous aviez

toujours une envie folle de me faire

danser. Je garde le souvenir de votre

baiser et je voudrais bien que ce soit

là une preuve que je puisse être aimée

par vous. Je suis prête à vous montrer mon

affection toute désintéressée et sans cal-

cul, et si vous voulez me voir aussi

vous dévoiler sans artifice mon âme

toute nue, venez me faire une visite.

Nous causerons en amis, franchement.

Je vous prouverai que je suis la femme

sincère, capable de vous offrir l’affection

la plus profonde comme la plus étroite

en amitié, en un mot la meilleure preuve

dont vous puissiez rêver, puisque votre

âme est libre. Pensez que la solitude où j’ha-

bite est bien longue, bien dure et souvent

difficile. Ainsi en y songeant j’ai l’âme

grosse. Accourrez donc vite et venez me la

faire oublier par l’amour où je veux me

mettre.

 

Vous savez quoi ? Il parait que non. Il s’agirait d’un canular qui remonte au dernier quart du XIXe siècle. (Dixit Les Amis de George Sand)

Cordélia Greffulhe, comtesse de Castellane, au 67

Louise-Cordelia-Eucharis Greffulhe.PNGAu 67 rue de Grenelle vécut Cordélia Greffulhe, comtesse de Castellane, grand amour de Chateaubriand en 1823-24. Cette relation blessa profondément Juliette Récamier qui, pour le coup, s’installa à Rome plusieurs mois. Cordélia donna ses traits à Marcelle de Castellane dans La Vie de Rancé. Et une de ses descendantes, la comtesse de Greffulhe, servit de modèle à Marcel Proust pour le personnage d’Oriane de Guermantes, dans A la Recherche du temps perdu.

 

Mme de Staël, c’est au 102

de stael.jpgLa fille de Necker (le ministre des finances de Louis XVI) fut une enfant prodige. A l’âge de 12 ans, elle rédige un petit passage pour l’abbé Reynal, pour L’Histoire philosophique des deux Indes. À trente ans, en 1796, elle publie De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Femme de lettres, c’est également une femme de pouvoir. Avec son mari le (pâle) baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède, elle s’installe en 1798 rue de Grenelle. Ayant renoncé, après le coup d’État du 18 brumaire, à idolâtrer Bonaparte, elle publie en 1800 De la littérature dans ses rapports avec les institutions, ultimatum adressé au futur empereur. Pas content, le bonhomme. « Napoléon, écrit Ghislain de Diesbach, c’était un amour déçu. Elle estimait qu’elle était la femme la plus intelligente de France, ce qui était vrai, et que le plus grand homme de France devait quand même suivre ses conseils, ou du moins la consulter. »

Mais non. Au piquet. (C’est-à-dire en Suisse). Elle est interdite de séjour à Paris en octobre 1803. Á une époque où les femmes ne pouvaient pas jouer un rôle politique public, Madame de Staël contourna l’obstacle en passant par les livres. Mais, pour cette raison, on la considéra souvent comme une intrigante empiétant sur les domaines réservés aux hommes.

Au 146, la poétesse Lise Deharme                                          

valentine-hugo-portrait-de-lise-deharme.jpgPoétesse surréaliste, Lise Deharme rassembla autour d’elle des contributions importantes, avec des auteurs tels que Léon-Paul Fargue, Man Ray et Robert Desnos pour sa revue Le phare de Neuilly. Dans Nadja, André Breton la fait apparaît sous le nom de Lise Meyer. Fut-il amoureux d’elle ? Possible. En 1927, Lise épouse Paul Deharme, responsable de la publicité de Radio Paris, radio sur laquelle s’illustrera Robert Desnos avec ses messages publicitaires pour la Marie-Rose (« la mort parfumée des poux ») ou le vermifuge Lune. C’est pour leurs enfants, Tristan et Hyacinthe, ainsi que pour Daniel, le fils de Darius Milhaud, que Robert Desnos écrira les poèmes réunis plus tard sous le titre de La Ménagerie de Tristan, La Géométrie de Daniel, Chantefleurs et Chantefables.

Ci-contre, son portrait par Valentine Hugo.

Au 174, l’atelier du peintre Henri Goetz

henri_goetz_1944Après une période surréaliste, la production de Goetz va se tourner vers l’abstraction et s’apparenter à celle d’Hartung et de Soulages. Au début de l’année 1959, avec sa compagne Christine Boumeester, il quitte son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, trop petit pour deux et s’installe rue de Grenelle, dans un grand pavillon avec un grand jardin. Deux ateliers, l’un pour lui au rez-de-chaussée et l’autre pour elle, à l’étage.

Ci-dessous, un tableau de Christine Boumeester

christine-annie-boumeester_sans-titre_1957_aware_women-artists_artistes-femmes-750x608.jpg

Au 134, Edgar (sans D) Faure

edga-f.jpgCe n’est pas le ministre (treize fois), le président du conseil (deux fois), le député, le sénateur ou l’académicien que nous saluons ici mais l’auteur de Monsieur Langois n’est pas toujours égal à lui-même, l’un des quatre romans policiers publiés par Edgar Faure sous le pseudo d’Edgar Sanday (sans D).

 

Au 192, les Joyce

joyce.jpgJames Joyce et sa famille vécurent 2, square Robiac (192 rue de Grenelle) entre juin 1925 et le 30 avril 1931. « Joyce a du bon, déclara Gertrude Stern. C’est un bon écrivain. Les gens l’aiment parce qu’il est incompréhensible et chacun y trouve quelque chose à comprendre ».

 

 

Bernard-Henri Lévy au coin de la rue de Grenelle et de la rue des Saints-Pères

Dans les années 70-90 existait, au coin des deux rues, un bistrot indissociable des éditions Grasset : Le Twickenham, où Yves Berger et Jean-Claude Fasquelle donnaient rendez-vous à leurs auteurs. Le café accède à la notoriété vers 1977 avec Bernard-Henri Lévy. « Je me souviens de BHL à l’époque, écrit E. Z. dans Petit frère, installé au fond du pub de la rue des Saints Pères, (…) plusieurs lignes de téléphone devant lui, réglant concomitamment ses liens avec son éditeur, les chaînes de télé françaises et étrangères, les acteurs, Coluche, les chefs de SOS Racisme, l’Elysée, écrivant même parfois son prochain livre, ou plus sûrement un article à forcément grand retentissement, avec une délectation jubilatoire. Il se prenait pour Jean-Paul Sartre – qui s’était pris pour Zola qui s’était pris pour Voltaire… »

l'entarteur.jpg BHL 2.jpg

Dans Tant qu’il y aura du rhum, François Cérésa évoque le Twickenham : « Un pub à l’angle de la rue de Grenelle et de la rue des Saints-Pères, repaire des éditions Grasset, où Greta montrait ses seins au patron, un ancien demi de mêlée, sosie de Jacques Fouroux. Le Twickenham fleurait le cuir et la Guiness. Disparu lui aussi. Comme le drugstore. »

 

 

 

 

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