Dans les coulisses de l’Académie française

Avant de se rendre au 23 quai de Conti, quelques petites phrases pour se mettre en appétit :

« Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie ». (Bernanos)

« A moins que ce ne soit pour avoir un en-tête sur ton papier à lettres, qu’est-ce que tu vas foutre là-dedans ? » (Gaston Gallimard à Joseph Kessel.) 

« A quoi ça sert, l’Académie ? A faire élire des académiciens. » (J’ai oublié l’auteur).

« Le vote est imprévisible, le résultat inexplicable » (c’est la maxime de l’Académie)

 

Le costume

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Le faire confectionner chez Old Bond Street, à Londres, ou chez Stark, rue de la Paix. Compter environ 35 000 euros, entièrement brodé à la main, au fil vert et au fil d’or. Version low cost possible au Vietnam, environ 5 000 euros. Possibilité de se glisser dans le costume d’un académicien décédé. (Sous deux conditions : l’accord de la famille et qu’il soit plus grand que vous, afin de pouvoir effectuer les retouches).

La couleur du costume

C’est un décret du Consulat qui en a défini la couleur. Vert parce qu’aucune autre couleur ne convient : le rouge est trop violent, le blanc trop royal, le violet trop ecclésiastique, l’orange trop vif, et le jaune, ça fait cocu…

L’épée

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Prévoir environ 100 000 euros, mais vous pourrez éventuellement compter sur un comité de souscription composé d’amis et d’admirateurs qui la prendra en charge. Pour la réaliser, vous avez l a maison Arthus Bertrand, René Boivin, Stéphane Bondu, Boucheron, Cartier,  Lorenz Bäumer, Mellerio ou Jean Vendome.

 

Quelques records  

Armand de Cambout.jpgArmand du Cambout, duc de Coislin, (ci-contre) entra à l’Académie à 16 ans et n’écrivit pas une seule ligne, sa vie étant consacrée à la carrière des armes. Il détient par ailleurs le record de longévité : entré en 1652, il quitta l’institution les pieds devant cinquante ans plus tard, en 1702. Parmi les célébrités, Émile Zola, se présenta vingt-cinq fois et ne fut jamais élu. Parmi les inconnus, le Vicomte de Venel, poète provincial, se serait présenté 37 fois (jusqu’en 1955).

Le poète Charles-Pierre Colardeau (1732-1776), mourut trente-cinq jours après son élection, ce qui est fort bref pour un immortel.

Age limite

Les candidats doivent avoir moins de 75 ans à la date du dépôt de candidature. (C’est cuit pour moi). Il n’y a aucune condition de titre, ni de nationalité. Il est bien entendu nécessaire de parler le français, puisque la mission des académiciens est de défendre la langue française.

Age moyen

L’âge moyen d’entrée à l’Académie française était de quarante-quatre ans entre 1635 et 1757. Il était passé à cinquante ans pour les promotions de 1758 à 1878 et à soixante ans pour les promotions de 1880 à 1983. En se livrant au même exercice sur les académiciens élus depuis 2005, l’âge moyen d’entrée se situe actuellement à soixante-huit ans. Certaines bonnes âmes parlent ainsi de gagadémie française.

Centenaire

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La Compagnie compte un centenaire, René de Obaldia, toujours bon pied, bonne œil, né en 1918. Michel Déon né en 1919, est mort quelques mois trop tôt. Jean d’Ormesson, lui, l’a raté de deux ans.

 

 

Le bon fauteuil

Depuis sa création, chacun des quarante fauteuils de l’Académie a connu, en moyenne, moins de vingt occupants, soit à peine 730 académiciens en près de quatre siècles. Mieux vaut être élu au fauteuil 26 ou au fauteuil 35 : on reste immortel en moyenne pendant 29,4 ans tandis qu’au fauteuil 4, on n’y reste que 15,9 ans.

Le dangereux fauteuil 32

L'INSTITUT DE FRANCE

Ce fauteuil est à éviter. Danger. Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, après avoir été élu en 1803, en fut, fait rarissime, exclu en 1816. Louis-Simon Auger, élu en 1816, se jeta dans la Seine depuis la passerelle des Arts, face à l’Académie. En 1911, le général Hippolyte Langlois s’éteignit seulement sept mois après avoir été intronisé. En 1975, Robert Aron, élu à ce sulfureux fauteuil, mourut cinq jours avant d’être reçu sous la Coupole. Cet énigmatique mauvais sort fut le sujet, en 1910, d’un roman de Gaston Leroux : Le Fauteuil hanté. Plus récemment, Nathalie Reims (dont le père occupa le fameux fauteuil 32), a publié Le Fantôme du fauteuil 32.

Le fauteuil 41

À tout prendre, mieux vaut occuper le fameux « 41e fauteuil », celui des recalés. Vous y siégerez pour l’éternité en compagnie de Molière, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, Proust, Gide et autres figures illustres.

Le candidat idéal

L'habit vert flers et cavaillet

 

« Le candidat idéal, c’est celui qui n’a rien fait, qui n’a pas cédé à cette manie d’écrire qui perd tant d’hommes remarquables. C’est celui que personne ne connait et qui, en entrant à l’Académie, lui doit tout car sans elle il ne serait rien ». (Dans L’Habit vert, de Flers et Cavaillet)

 

Les visites

flagornerie.jpgL’usage veut que les aspirants à l’immortalité proposent aux immortels en place de leur rendre visite, à domicile. Ces derniers ne sont bien sûr pas obligés d’accepter. Au cours de ces entrevues, le candidat tente de se concilier les bonnes grâces de son interlocuteur. (Parler avec brio mais humilité). Certains académiciens souhaitent que le candidat parle de lui (sa vie, son œuvre), d’autres (les plus âgés) préfèrent de beaucoup qu’on leur parle d’eux (leur vie, leur œuvre). Les plus pervers sollicitent ces visites, afin de voir les postulants rivaliser de basses flatteries et pratiquer un lèche-culisme éhonté.

Les petits mots doux

daf.jpgQuand un nouvel académicien est reçu à la première séance du Dictionnaire, on lui révèle le mot sur lequel on planche. Ce mot lui est « attribué ». On lui lit la définition de l’Académie et on lui demande quel est son sentiment personnel sur ce mot. Maurice Genevoix reçut « attrape-nigaud », François Mauriac « quelconque », Ionesco « cressonnière », Pierre Nora, « raviver », Érik Orsenna, « minauder », Finkielkraut « variété » …

Antiféminisme

Antiféministe, la Coupole ? En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’incipit du mot « femme » est redoutable : « Femme. La femelle de l’homme. » La huitième édition, en 1935, ne fera guère mieux : « Femme. Être humain du sexe féminin. La compagne de l’homme. » Cette définition avant-gardiste durera… jusqu’au début du XXIe siècle.

La première femme

838_marguerite_yourcenar-.jpgUne femme sous la Coupole. Il aura fallu attendre le 6 mars 1980 pour y voir l’élection de Marguerite Yourcenar (au fauteuil de Roger Caillois). Jean d’Ormesson, qui fut l’initiateur de cette révolution, aimait rappeler sa blague de l’époque (« Il y aura deux toilettes : « Messieurs » et « Marguerite Yourcenar ».

La honte

pétainL’Académie compta dans ses rangs, sous l’Occupation, plusieurs collaborationnistes :  Philippe Pétain, Abel Bonnard, Abel Hermant, Charles Maurras), et n’hésita pas, après la guerre, à accueillir les anciens collabos Paul Morand (en 1968) et Félicien Marceau (en 1975). Dans le bureau d’Hélène Carrère d’Encausse trône, (est-il toujours là ?) depuis des décennies, un grand tableau de groupe représentant l’Académie en 1935 avec Philippe Pétain en majesté au centre de la composition. On ne voit que lui. Ce spectacle aurait glacé Philippe Sollers quand l’Académie l’avait approché pour savoir s’il accepterait de se porter candidat : déjà réticent à l’idée d’être momifié de son vivant, il serait ressorti du bureau en courant.

Rémunération

monnaie.jpgUn académicien français perçoit 114 euros par mois d’indemnité forfaitaire. Ajoutons les jetons de présence aux diverses commissions, l’habit vert assidu peut espérer gagner dans les 4 000 euros par an. Une misère. En revanche, « l’Académie, c’est l’assurance de ne pas mourir sous les ponts », comme l’avait confié Jacques Laurent à Pierre Assouline. Un académicien à la rue ou au RSA, ça ferait très mauvais genre.

Obligations ? Jamais sanctionné.

punition.jpgLes devoirs des académiciens sont des plus légers. L’Académie siège tous les jeudis après-midi, mais rien n’oblige ses membres à venir. Marguerite Yourcenar, la première femme élue, n’y mit pratiquement jamais les pieds. Les absentéistes sont nombreux et jamais sanctionnés. De même, la participation à la commission du dictionnaire, qui, elle, se réunit tous les jeudis matin, est volontaire. A propos du Dictionnaire, anecdote : alors que la séance débattait du mot « mitrailleuse », le maréchal Joffre (élu en 1918 au fauteuil 35) fut tiré de sa sieste pour apporter au sujet sa science de militaire : « C’est une sorte de fusil qui fait pan, pan, pan », se borna-t-il à dire, avant de refermer ses paupières.

Institut et académie

Ne pas confondre Académie française et Institut. L’Académie française a quatre « sœurs » – l’Académie des sciences, celles des beaux-arts, des inscriptions et belles lettres et des sciences morales et politiques –, l’ensemble formant l’Institut de France, gouverné par un chancelier, Xavier Darcos.

Prix

prixChaque dernier jeudi d’octobre, l’Académie française ouvre le bal des prix littéraires en décernant son Grand prix du roman. À l’inverse du Goncourt, qui ne rapporte à son lauréat qu’un chèque symbolique de dix euros (mais lui assure des ventes de 250 000 exemplaires en moyenne), le Grand prix du roman est plus richement doté ( 7 500 euros ), mais pour un impact commercial bien moindre ( entre 30 000 et 40 000 exemplaires ).

La Compagnie décerne chaque année pas moins de cinquante-huit prix littéraires, dont le Prix mondial Del Duca, doté de 200 000 euros.

Patrimoine

chateau de chantilly

L’Institut est propriétaire du château de Chantilly, des somptueuses collections d’art qu’il abrite, de la forêt qui l’entoure ( 6 500 hectares  + de 1 500 hectares de terre agricole), du musée Jacquemart-André et du musée Marmottan, de la maison de Claude Monet à Giverny, des deux joyaux de la Côte d’Azur que sont la Villa Kerylos et la Villa Ephrussi de Rothschild, du château de Langeais, de l’abbaye de Chaalis, de la galerie Vivienne à Paris ( trente boutiques de luxe en rez-de-chaussée et deux cents appartements dans les étages… ), de la Mer de Sable, du Parc Astérix ), sans parler de tous les immeubles « anonymes ».

L’Académie française, pour sa part, est propriétaire en propre, dans les beaux quartiers parisiens, de sept immeubles de rapport, qui représentent 10 000 m2 de surfaces locatives et de 150 millions d’euros. Sur le sujet, lire Le Monopoly du Quai Conti, de Daniel Garcia

Si, au terme de cette visite, vous pensez postuler, ne vous découragez pas. Comme disait Jean Dutourd, « on est ridicule quand on est candidat à l’Académie, on cesse de l’être quand on est élu. »

 

 

 

 

 

 

 

Quai de Bourbon. De Camille Claudel à Drieu la Rochelle

15 quai de Bourbon, ce sacré Meissonnier

050_NapoleonIII_Meissonier.jpgLe peintre des batailles, le toutou fidèle des gloires impériales eut son atelier au n° 15 dans les années 1840. Pas vraiment de spontanéité, dans les tableaux du monsieur. L’émotion est en acier trempé. C’est mé-ti-cu-leux. Dire que Proust le considéra (durant son adolescence) comme son peintre préféré… Ce « géant des nains » (Edgar Degas) fut également sculpteur et illustrateur, notamment pour Hugo et Balzac.

 Mais aussi le peintre Pierre Mille

Emile Bernard

Le 15 abrita un autre peintre, Pierre Mille, qui s’y installa avec sa femme, la sculptrice Yvonne Serruys, de 1912 à 1926. Il fut également critique d’art dans Le Temps et l’on se souvient de son échange avec Apollinaire au sujet du Douanier Rousseau qu’il considérait comme « ingénu, maladroit, ignorant et sincère ». Ce à quoi le poète lui répondit, par lettre, que les qualités plastiques du Douanier étaient pour lui équivalents aux qualités littéraires d’un Restif. Tout en lui donnant du « Cher Maitre ».

Pointilliste, puis « cloisonniste », puis « synthétiste » (suppression de tout ce qui n’est pas mémorisé après la visualisation), Mille se fâcha avec Gauguin, lui reprochant de s’approprier les inventions picturales du groupe de Pont Aven (qu’il estimait avoir initiées).

Pauvre Camille Claudel, emmurée au 19

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Elle a cloué des planches sur ses volets pour obturer les fenêtres. Elle ne reçoit personne, elle s’est emmurée vivante après sa rupture avec Rodin. Dans son atelier, de 1899 à 1913, la sculptrice sombre peu à peu dans la folie. Á partir de 1905, chaque été, elle détruit systématiquement à coups de marteau les œuvres de l’année, puis enterre les débris. Elle pense que Rodin retient ses sculptures pour les mouler et se les faire attribuer, que des inconnus veulent pénétrer chez elle pour la voler. 1913 sonne la fin de sa carrière et le début de son internement en hôpital psychiatrique. Elle n’en ressortira jamais.

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L’Âge mûr (1902) met en scène trois personnages : Camille éplorée, essayant de retenir Rodin qui penche pour Rose Beuret, sa compagne officielle.

Au 19 également, Maurice Maindron et ses insectes

maindron.jpgIl fut entomologiste, auteur de romans d’aventures et incidemment gendre de José-Maria de Heredia. (Ses deux beaux-frères furent donc Henri de Régnier et Pierre Louÿs !). Il faillit être élu à l’Académie française, mais oui, sauf que : Edmond Perrier, directeur du Muséum, membre de l’Académie des Sciences, ne lui pardonna pas de l’avoir férocement caricaturé dans son livre L’Arbre de science. Torpillé, le Maindron.

Léon Blum dans les beaux quartiers, c’est au 25.

front populaire

On oublie souvent que Léon Blum fut un littéraire. Il croisa Gide à Henri IV, passa ensuite par Normale sup’, fréquenta Pierre Louÿs, Proust, Valéry… collabora au Banquet (revue créée par Proust) puis à la Revue Blanche, (aux côtés de France et de Barrès), écrivit des ouvrages sur Goethe et Stendhal.

Durant les années du Front populaire, il résidera quai de Bourbon où il fera l’objet d’un projet d’enlèvement par les activistes de la Cagoule.

 Au 31 : Charles-Louis Philippe

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« Ce n’est rien, Seigneur. C’est une femme, sur un trottoir, qui passe et qui gagne sa vie parce qu’il est bien difficile de faire autrement. Un homme s’arrête et lui parle parce que vous nous avez donné la femme comme un plaisir. Et puis cette femme est Berthe, et puis vous savez le reste. Ce n’est rien. C’est un tigre qui a faim. » Cette citation de Charles-Louis Philippe est extraite de son Bubu de Montparnasse et mise en exergue de La Faim du tigre, de Barjavel. Paru en 1901, Bubu sera adapté au cinéma par Mauro Bolognini. Rappelons que Charles-Louis Philippe fut, avec quelques amis, fondateur de la Nouvelle Revue française

 

Au 41, l’ami Soupault

Litterature     Littérature Picabia

Il demeurait à l’entresol, y recevait Breton et Aragon afin de mettre au point (en 1919) les premiers numéros de la revue Littérature. Pas encore surréalistes, les jeunes gens. Dadaïstes. (La revue va faire le lien entre les deux courants.) En 1922, André Breton prend seul les rênes. Il abandonne le chapeau haut-de-forme retourné dessiné par Man Ray pour les trois premiers numéros de la nouvelle série pour confier à Francis Picabia l’illustration des couvertures.

 Au 43, Paul Claudel

L’écrivain-diplomate y réside en 1892 et 1893, jusqu’à son voyage à New-York. Lorsqu’il revient à Paris, l’auteur de Tête d’or loge chez sa sœur Louise, 37 quai d’Anjou, ou chez sa sœur Camille, dont l’atelier se situe au 19. En 1913, il pousse sa mère à la faire interner. Objectif : éviter tout scandale dans ce milieu très bourgeois. Camille Claudel passera trente ans et mourra en asile. Le frère rendra une petite douzaine de visites à sa sœur. Pas terrible. Devait-il vraiment la faire interner ? Aurait-il pu la faire sortir ? On ne le saura jamais, quoiqu’il reconnaisse une certaine culpabilité dans son Journal.

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Quatre ans avant sa mort, l’écrivain signera le texte du catalogue d’une première exposition dédiée à Camille Claudel au musée Rodin. De cette réconciliation posthume demeure une image : Claudel, âgé, enlaçant un buste de sa sœur Camille sculpté par Rodin.

45, quai de Bourbon : la princesse Bibesco

Princesse Bibesco

Des trois fenêtres du salon, le plus beau point de vue de Paris : Saint-Gervais, l’hôtel des Ursins, le chevet de Notre-Dame. La famille princière Bibesco s’installe dans l’immeuble en 1919. L’âge d’or : il se dit que l’Orient-Express met une journée à traverser leurs propriétés en Roumanie.

Les débuts dans les lettres de la princesse surviennent en 1908 avec des souvenirs de voyage encensés par la critique. Suivra une carrière littéraire féconde, dont il ne reste guère aujourd’hui que Le Perroquet vert (1924) et Katia paru en 1938 et incarné au cinéma par Danielle Darrieux puis par Romy Schneider.katia Romy.jpg

En 1948, la princesse s’installe dans un appartement que lui a laissé son cousin le prince Antoine Bibesco, 45 quai de Bourbon. Elle y tient son salon littéraire et l’habitera jusqu’à sa mort, en 1973. Mondaine mais lettrée, elle fut proche de Jean Cocteau, Francis Jammes, Max Jacob, François Mauriac, Rainer Maria Rilke ou Paul Valéry. La princesse Bibesco alliait intelligence, grâce, érudition, beauté, charme et séduction. Dotée de toutes ces qualités, elle se jugeait trop comblée. « Je suis humiliante sans le savoir », disait-elle.

Au 45, l’Aurélien d’Aragon

aurélien.jpgLe héros d’Aragon inspiré de Drieu la Rochelle réside quai de Bourbon, à l’endroit où le quai fait un coude pour rejoindre le quai d’Orléans. (Drieu y vécut dans un petit deux-pièces loué en 1932 au prince Bibesco). La vue est somptueuse : « Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » (Aurélien)

André Billy aussi

Le critique littéraire et écrivain André Billy était, entre 1911 et 1920, détenteur d’un bail sur l’appartement du troisième étage. Il passa une partie de sa vie à écrire celle des autres. Vie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve. Gros bosseur, Billy, il aurait mérité de donner son nom à des étagères IKEA : la somme de ses chroniques pour une centaine de périodiques européens s’élève à plus de dix mille articles.

Il prit comme locataire l’écrivaine journaliste (et aviatrice) Lucie Laure Favier qui, avant 1914, fit salon tous les premiers mercredis du mois, accueillant notamment, Francis Carco, Max Jacob, Paul Léautaud, Pierre Mac Orlan et Guillaume Apollinaire.

 Et Brigitte Bardot ? Faudrait pas l’oublier !

Brigitte-Bardot-decouvrez-la-scene-censuree-du-film-En-cas-de-malheur-Video_exact1024x768_l.jpgLe 45 a servi au tournage extérieur du film En cas de malheur avec Jean Gabin et Brigitte Bardot (1958).

 Stuart Merrill, c’est au 53

stuart merril.jpgAu 5e étage du 53, vécut (de 1893 à 1908) le poète d’origine américaine Stuart Merrill. Il participa activement au mouvement symboliste et s’intéressa au caractère purement musical de la poésie (un rossignol de nuit / Module en mal d’amour sa molle mélodie »), faisant alterner de manière très singulière alexandrins et vers de quinze syllabes.

 

Le 53 a servi au tournage extérieur de Minuit à Paris, réalisé par Woody Allen en 2011.

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Au 55, Claude Sarraute

Fille de l’écrivaine Nathalie Sarraute, elle fut l’épouse de l’écrivain-journaliste et académicien Jean-François Revel (après avoir épousé le célèbre historien Stan­ley Karrow.)

Elle voulut être actrice : « J’ai joué […] du théâtre d’avant-garde, le seul qui comptait aux yeux de mes parents. Contrairement au boulevard, où il fallait parler le plus naturellement possible, l’avant-garde nécessitait de parler différemment. Comme je parlais faux, j’étais prise ».

Devenue journaliste, elle assura pendant trente-cinq ans une chronique quotidienne – Sur le vif – dans Le Monde.
À 90 ans, elle a publié son treizième livre chez Flammarion : Encore un instant. Avec humour, elle y relate, sans rien cacher, le poids de la vieillesse.

Pour finir en beauté (en chaussures Berlutti)

chaussures berluttiRoland Dumas a-t-il toujours son appartement et les bureaux de son cabinet d’avocat au 19, quai de Bourbon ? Entend-il les plaintes sourdes de Camille Claudel ? C’est en effet dans l’atelier qu’elle quitta en 1913 qu’il officiait, un rez-de-chaussée donnant d’un côté sur la Seine, de l’autre sur une belle cour arborée. Pas toujours rectiligne, l’ancien président du Conseil constitutionnel. « Mitterrand a deux avocats, aurait dit Roger-Patrice Pelat. Badinter pour le droit. Dumas pour le tordu ».

 

 

Rue de Varenne : de Picabia à Maurice Druon

Au 32, Picabia à la galerie Mona Lisa.

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Cette galerie, qui existe depuis 1957, exposa en 1961 Francis Picabia, mort huit ans plus tôt. Le génial rastaquouère qui conjugua les ismes (fauvisme, futurisme, cubisme, orphisme, mécanomorphisme, etc.) inventa l’art abstrait puis s’embarqua en 1919 dans l’aventure Dada, à l’avant-garde de l’avant-garde. « La seule façon d’être suivi, expliqua-t-il, est de courir plus vite que les autres. »

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En 1921, obsédé par son œil atteint d’un zona, il peint un œil sur une toile, la suspend dans son salon et invite ses amis à y écrire. Cinquante-six mains s’y prêteront, dont celles de Tzara, Cocteau, Duchamp, Man Ray… Et celle de François Hugo, furieusement Dada, qui écrit sur la toile : « je n’ai rien fait et je signe ». Pour Francis Poulenc, c’est « j’aime la salade » et pour Tzara, c’est « Je me trouve très ».

L’œil cacodylate est présenté au salon des Indépendants. Refusé. « Un tableau ça ! Certainement pas ! L’artiste n’y a quasiment rien fait et sa signature est perdue au milieu des autres. » Ce à quoi Picabia répond que ce qui est au mur, encadré, regardé, est forcément un tableau.

Pendant trente ans, Picabia continuera à explorer toutes les formes possibles de l’art pictural – « Il n’y a d’indispensable que les choses inutiles » – , en prenant soin d’empiler scandale sur scandale et de conspuer ses détracteurs : « Ceux qui médisent derrière mon dos, mon cul les contemple. » Olé !

Certains se demandent ce qu’est le cadodylate. Sachez simplement qu’on ne peut obtenir le cacodylate par double décomposition entre un cacodylate alcalin et un sel de bismuth, car il y a formation d’oxyde hydraté, d’oxychlorure ou de sels basiques suivant les cas. Et toc.

 On retrouve le peintre Léo Fontan au 33

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Nous l’avons déjà croisé rue du Cherche-Midi. Il vécut rue de Varenne de 1913 à 1922. Connu pour avoir illustré les aventures d’Arsène Lupin, il décora des paquebots et dessina de (jolies) femmes sur cartes postales.

 

 

La comtesse de Ségur au 48

Comtesse-Segur-1823.jpgC’est en 1819 que la comtesse de Ségur et son mari Eugène s’installent pour deux ans dans un entresol et un premier étage du 6 rue de Varenne (actuellement 48). Elle a vingt ans, elle n’écrit pas encore, et il faudra attendre 1858 (et huit enfants) pour que paraissent Les Malheurs de Sophie, écrit pour distraire ses deux petites-filles, Camille et Madeleine (alias Les petites filles modèles). Succès, fortune. Mais au XIXe siècle, une femme ne peut toucher de l’argent sans l’accord de son mari. Pendant quatre ans, elle va se battre pour qu’il l’affranchisse. Elle aura gain de cause et Eugène écrit à Louis Hachette : « Je viens vous déclarer par cette lettre que j’ai autorisé Mme de Ségur, mon épouse, à disposer complètement de ses œuvres suivant les conditions ou conventions arrêtées entre elles et vous, et à recevoir toute somme qui pourrait résulter de ces conventions ».Ségur_-_Les_Malheurs_de_Sophie_0052.jpg

Ceux qui détestent la comtesse de Ségur, qui vomissent son moralisme religieux et qui aimeraient bien voir les deux fillettes vraiment punies, nous recommandons Les Petites filles modèles, version Georges Levis, BD qui sur le plan érotique n’est pas piquée des hannetons.

 Au 52 bis, le « toujours vert » Julien Green

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En février 1947, Julien Green emménage avec sa sœur dans un appartement « cossu, douillet, avec des cachemires vieillots, des meubles d’acajou, une dominante sombre, calme, et d’un autre siècle. (…) On pourrait être chez un évêque. » (Matthieu Galey). En 1972, la moitié de l’hôtel de Guébriant où il réside est démolie, il en reste le dernier occupant durant un an, résistant à l’expulsion, avant de se réfugier rue Vanneau. Matthieu Galey, qui dine chez lui cette année-là, le croque en ces mots : « Cette façon de Green, tout timide, les mains serrées entre ses genoux, ou sagement posées sur ses cuisses. Et ses gros souliers noirs qui le retiennent au sol. Sinon, on l’imaginerait bien s’envolant au ciel, assis, comme dans un tableau de Magritte. »

Premier écrivain étranger élu à l’Académie française (juin 1971, au fauteuil de François Mauriac), il est un des rares auteurs à avoir été publié de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade. De son œuvre, traversée par les questions de la sexualité, du bien et du mal, subsiste essentiellement le monumental Journal qu’il a tenu dès 1919, puis « presque tous les soirs » de 1926 à sa mort en 1998.

imagesC’est dans son Paris que j’ai puisé ma phrase d’accroche de Paris à l’encre : « J’ai bien des fois rêvé d’écrire sur Paris un livre qui fût comme une grande promenade sans but où l’on ne trouve rien de ce qu’on cherche, mais bien des choses qu’on ne cherchait pas. »

Fils d’Américains sudistes établis à Paris, Julien Green comptait parmi ses ancêtres un corsaire gallois, pirate de George II, qui donna à la famille sa devise « Semper virens » (Toujours vert). Ce qui s’avéra parfaitement justifié, puisque Green fit partie des Immortels en habit vert du quai de Conti.

 

Edith Warthon, « l’ange de la dévastation », au 53

En 1906, le couple Wharton s’est installé à Paris. Place des Etats-Unis, puis au 53, rue de Varenne, où il résidera de 1910 à 1920.

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A Paris, la romancière américaine fréquente Paul Bourget, Anna de Noailles, André Gide et Jean Cocteau, ainsi que plusieurs « grands de passage », comme Henry James qui la décrit, sous une politesse raffinée, comme « un ange de la dévastation » pour sa dénonciation des travers de la gentry d’outre-Atlantique. Elle commença très tôt puisque Libre et Légère, son premier roman, fut écrit alors qu’elle n’avait que quatorze ans. Elle dut utiliser un pseudonyme masculin (David Olivieri) pour ne pas déclencher de polémique vu son très jeune âge.

Cette écrivaine majeure des lettres américaines a publié une cinquantaine d’ouvrages et s’est toujours passionnée pour l’émancipation des femmes. En 1921, pour Le Temps de l’innocence, (pas du tout innocent), elle a reçu le prix Pulitzer (adapté au cinéma par Martin Scorsese) et a été la première femme nommée docteur honoris causa de l’Université de Yale.

Au 56, c’est Louis Aragon

bricage-claude-1939-1992-franc-aragon-rue-de-varenne-1579725-500-500-1579725_0Matignon, c’est au 57. Eux, (Elsa et Louis), c’est en face, au 56, un appartement qu’ils habitent à partir de mars 1960, situé au dernier étage. « Il disposait, écrit Renaud Camus, d’une gouvernante, Maria, et d’un chauffeur, qui était mis à sa disposition par le Parti. Ses voisins, plutôt bourgeois, n’avaient pas vu d’un bon œil l’arrivée de ce poète communiste en leurs murs. Mais, un beau jour, Matignon a souhaité « annexer » l’immeuble. Or Aragon a obtenu de Pompidou l’assurance que l’opération ne se ferait jamais de son vivant. Du coup, comme le disait Louis en riant, il était devenu le « dieu » de tous les habitants des lieux, qui faisaient des prières pour sa santé ! » Les beaux appartements ont une fin : Aragon décèdera rue de Varenne en décembre 1982.

61 rue de Varenne, Benoîte Groult

indexNièce du couturier Paul Poiret, amie et amante de Marie Laurencin, elle épousa Georges de Caunes (en 1946) puis Paul Guimard en 1952. Un sacré caractère et une vraie peau de vache, la Benoîte. Dans son Journal d’Irlande, (posthume, publié par sa fille), elle ne fait pas de cadeau à l’auteur des Choses de la vie, détaillant sa décrépitude, le présentant comme un bonnet de nuit timoré, alcoolique, affirmant qu’au lit ce n’est pas une affaire, qu’il a peur d’aller sur l’eau et qu’en plus, il ne fait jamais la vaisselle.

Dans les années 60, elle s’intéresse à la condition féminine et on peut lire dans Elle, en 1968 : « Je me suis aperçue que les femmes étaient absentes de l’Histoire. On ne savait pas à quelle héroïne se vouer. (…) Quels étaient nos modèles féminins ? George Sand, que l’on faisait passer pour une gourgandine, Jeanne d’Arc, une pucelle qui a brûlé très vite, ce n’était pas très emballant. »

Elle se lance sur la scène littéraire et se fait remarquer à partir de 1972 avec premier best-seller, La Part des choses. En 1975, elle publie Ainsi soit-elle, ouvrage fondateur pour le féminisme du XXe siècle.

Le terme « écrivaine », c’est un peu elle : en 1984 elle préside les travaux de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers fondée par Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la femme.

72 ou 73 ? Il faudrait demander à Stendhal

hotel de Broglie.jpgL’hôtel de Broglie (au 73) aurait-il servi de modèle à l’hôtel de la Mole où Julien Sorel travaille durant un certain temps pour le marquis du même nom, ministre du roi et père de Mathilde ? Certains penchent plutôt pour l’hôtel de Castries, (au 72) et pensent reconnaître la chambre de Mathilde dans la pièce qui sert aujourd’hui de bureau à l’un des conseillers techniques du ministre de l’Égalité des Territoires et du Logement. Dans Le Rouge et le noir, Stendhal en fait une description succincte, qui ne lève pas le voile : « La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l’avaient frappé d’admiration. Il faisait un beau soleil. — Quelle architecture magnifique ! dit-il à son ami. Il s’agissait d’un de ces hôtels à façade si plate du faubourg Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le beau n’ont été si loin l’un de l’autre ».

personnage_XIXe_siecle__Stendhal____julien_sorel_gerard-philipe-danielle-darrieux-le_rouge_et_le_noir_autant-lara-1954_m.jpgCombien d’adaptations en film, Le Rouge et le noir ? Le savez-vous ? Huit ! Dont une soviétique et une cubaine. Sans oublier deux opéras dont un opéra-rock. Quant aux divers interprètes, pour ma part et en ce qui me concerne personnellement,  moi je trouve le couple Gérard Philippe / Danielle Darrieux particulièrement tarte.

 

Druon, c’est sûr, c’est au 73

En 1966, le jeune académicien (48 ans), arrière-petit-neveu du poète Charles Cros et neveu de Kessel se fixe à Paris afin d’être au plus proche de son « atelier littéraire ». Il occupe un appartement dans les communs de l’hôtel de Broglie, dont les fenêtres donnent sur un jardin. Tapisseries du XVe, toiles du XVIIe, meubles Renaissance, ce n’est pas follement moderne. Lui non plus. Maurice Druon y restera jusqu’en 1986.

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Que dire du « Maître » ? Qu’il écrivit au mètre, justement. En 1948, son roman Les Grandes Familles fut couronné par le Goncourt. Mais il est surtout célèbre pour Les Rois maudits, résultat d’un « travail d’atelier » où officièrent notamment Edmonde Charles-Roux, Matthieu Galey ou Pierre de Lacretelle. Des tirages à la Dumas et la fortune assurée, grâce à la télévision.

Il fut nommé en 1973 ministre des Affaires culturelles et fit preuve d’un conservatisme farouche et hautain, allant jusqu’à menacer les directeurs de théâtre jugés subversifs :  « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir ». Contesté par les milieux culturels, il s’appuya sur sa forte audience en librairie pour légitimer sa politique culturelle, politique s’apparentant, selon Maurice Clavel, « à donner l’Elysée à Guy Lux et Matignon à Léon Zitrone ». (Et pourquoi pas le contraire ? NDLR)

Druon.jpgNommé secrétaire perpétuel de l’Académie française, il aurait déclaré en 1980, lors de l’annonce de la candidature de Marguerite Yourcenar : « D’ici peu vous aurez quarante bonnes femmes qui tricoteront pendant les séances du dictionnaire. »

Giscard n’était pas « une bonne femme », mais Druon s’opposa violemment à sa candidature. Sur le plan littéraire, il n’avait pas tort. Mais sur le plan politique (vieille querelle, Giscard, ce traitre au gaullisme et fossoyeur de Chaban), c’était un peu mesquin.

 

chasseur.jpgPour terminer, il n’est pas inutile de savoir que le mot « varenne », dont la rue éponyme abrite Matignon et bien des ministères, désigne un endroit inculte, mais au gibier abondant.