Rue de Varenne : de Picabia à Maurice Druon

Au 32, Picabia à la galerie Mona Lisa.

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Cette galerie, qui existe depuis 1957, exposa en 1961 Francis Picabia, mort huit ans plus tôt. Le génial rastaquouère qui conjugua les ismes (fauvisme, futurisme, cubisme, orphisme, mécanomorphisme, etc.) inventa l’art abstrait puis s’embarqua en 1919 dans l’aventure Dada, à l’avant-garde de l’avant-garde. « La seule façon d’être suivi, expliqua-t-il, est de courir plus vite que les autres. »

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En 1921, obsédé par son œil atteint d’un zona, il peint un œil sur une toile, la suspend dans son salon et invite ses amis à y écrire. Cinquante-six mains s’y prêteront, dont celles de Tzara, Cocteau, Duchamp, Man Ray… Et celle de François Hugo, furieusement Dada, qui écrit sur la toile : « je n’ai rien fait et je signe ». Pour Francis Poulenc, c’est « j’aime la salade » et pour Tzara, c’est « Je me trouve très ».

L’œil cacodylate est présenté au salon des Indépendants. Refusé. « Un tableau ça ! Certainement pas ! L’artiste n’y a quasiment rien fait et sa signature est perdue au milieu des autres. » Ce à quoi Picabia répond que ce qui est au mur, encadré, regardé, est forcément un tableau.

Pendant trente ans, Picabia continuera à explorer toutes les formes possibles de l’art pictural – « Il n’y a d’indispensable que les choses inutiles » – , en prenant soin d’empiler scandale sur scandale et de conspuer ses détracteurs : « Ceux qui médisent derrière mon dos, mon cul les contemple. » Olé !

Certains se demandent ce qu’est le cadodylate. Sachez simplement qu’on ne peut obtenir le cacodylate par double décomposition entre un cacodylate alcalin et un sel de bismuth, car il y a formation d’oxyde hydraté, d’oxychlorure ou de sels basiques suivant les cas. Et toc.

 On retrouve le peintre Léo Fontan au 33

Léo Fontan 3

Nous l’avons déjà croisé rue du Cherche-Midi. Il vécut rue de Varenne de 1913 à 1922. Connu pour avoir illustré les aventures d’Arsène Lupin, il décora des paquebots et dessina de (jolies) femmes sur cartes postales.

 

 

La comtesse de Ségur au 48

Comtesse-Segur-1823.jpgC’est en 1819 que la comtesse de Ségur et son mari Eugène s’installent pour deux ans dans un entresol et un premier étage du 6 rue de Varenne (actuellement 48). Elle a vingt ans, elle n’écrit pas encore, et il faudra attendre 1858 (et huit enfants) pour que paraissent Les Malheurs de Sophie, écrit pour distraire ses deux petites-filles, Camille et Madeleine (alias Les petites filles modèles). Succès, fortune. Mais au XIXe siècle, une femme ne peut toucher de l’argent sans l’accord de son mari. Pendant quatre ans, elle va se battre pour qu’il l’affranchisse. Elle aura gain de cause et Eugène écrit à Louis Hachette : « Je viens vous déclarer par cette lettre que j’ai autorisé Mme de Ségur, mon épouse, à disposer complètement de ses œuvres suivant les conditions ou conventions arrêtées entre elles et vous, et à recevoir toute somme qui pourrait résulter de ces conventions ».Ségur_-_Les_Malheurs_de_Sophie_0052.jpg

Ceux qui détestent la comtesse de Ségur, qui vomissent son moralisme religieux et qui aimeraient bien voir les deux fillettes vraiment punies, nous recommandons Les Petites filles modèles, version Georges Levis, BD qui sur le plan érotique n’est pas piquée des hannetons.

 Au 52 bis, le « toujours vert » Julien Green

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En février 1947, Julien Green emménage avec sa sœur dans un appartement « cossu, douillet, avec des cachemires vieillots, des meubles d’acajou, une dominante sombre, calme, et d’un autre siècle. (…) On pourrait être chez un évêque. » (Matthieu Galey). En 1972, la moitié de l’hôtel de Guébriant où il réside est démolie, il en reste le dernier occupant durant un an, résistant à l’expulsion, avant de se réfugier rue Vanneau. Matthieu Galey, qui dine chez lui cette année-là, le croque en ces mots : « Cette façon de Green, tout timide, les mains serrées entre ses genoux, ou sagement posées sur ses cuisses. Et ses gros souliers noirs qui le retiennent au sol. Sinon, on l’imaginerait bien s’envolant au ciel, assis, comme dans un tableau de Magritte. »

Premier écrivain étranger élu à l’Académie française (juin 1971, au fauteuil de François Mauriac), il est un des rares auteurs à avoir été publié de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade. De son œuvre, traversée par les questions de la sexualité, du bien et du mal, subsiste essentiellement le monumental Journal qu’il a tenu dès 1919, puis « presque tous les soirs » de 1926 à sa mort en 1998.

imagesC’est dans son Paris que j’ai puisé ma phrase d’accroche de Paris à l’encre : « J’ai bien des fois rêvé d’écrire sur Paris un livre qui fût comme une grande promenade sans but où l’on ne trouve rien de ce qu’on cherche, mais bien des choses qu’on ne cherchait pas. »

Fils d’Américains sudistes établis à Paris, Julien Green comptait parmi ses ancêtres un corsaire gallois, pirate de George II, qui donna à la famille sa devise « Semper virens » (Toujours vert). Ce qui s’avéra parfaitement justifié, puisque Green fit partie des Immortels en habit vert du quai de Conti.

 

Edith Warthon, « l’ange de la dévastation », au 53

En 1906, le couple Wharton s’est installé à Paris. Place des Etats-Unis, puis au 53, rue de Varenne, où il résidera de 1910 à 1920.

edith wharton

A Paris, la romancière américaine fréquente Paul Bourget, Anna de Noailles, André Gide et Jean Cocteau, ainsi que plusieurs « grands de passage », comme Henry James qui la décrit, sous une politesse raffinée, comme « un ange de la dévastation » pour sa dénonciation des travers de la gentry d’outre-Atlantique. Elle commença très tôt puisque Libre et Légère, son premier roman, fut écrit alors qu’elle n’avait que quatorze ans. Elle dut utiliser un pseudonyme masculin (David Olivieri) pour ne pas déclencher de polémique vu son très jeune âge.

Cette écrivaine majeure des lettres américaines a publié une cinquantaine d’ouvrages et s’est toujours passionnée pour l’émancipation des femmes. En 1921, pour Le Temps de l’innocence, (pas du tout innocent), elle a reçu le prix Pulitzer (adapté au cinéma par Martin Scorsese) et a été la première femme nommée docteur honoris causa de l’Université de Yale.

Au 56, c’est Louis Aragon

bricage-claude-1939-1992-franc-aragon-rue-de-varenne-1579725-500-500-1579725_0Matignon, c’est au 57. Eux, (Elsa et Louis), c’est en face, au 56, un appartement qu’ils habitent à partir de mars 1960, situé au dernier étage. « Il disposait, écrit Renaud Camus, d’une gouvernante, Maria, et d’un chauffeur, qui était mis à sa disposition par le Parti. Ses voisins, plutôt bourgeois, n’avaient pas vu d’un bon œil l’arrivée de ce poète communiste en leurs murs. Mais, un beau jour, Matignon a souhaité « annexer » l’immeuble. Or Aragon a obtenu de Pompidou l’assurance que l’opération ne se ferait jamais de son vivant. Du coup, comme le disait Louis en riant, il était devenu le « dieu » de tous les habitants des lieux, qui faisaient des prières pour sa santé ! » Les beaux appartements ont une fin : Aragon décèdera rue de Varenne en décembre 1982.

61 rue de Varenne, Benoîte Groult

indexNièce du couturier Paul Poiret, amie et amante de Marie Laurencin, elle épousa Georges de Caunes (en 1946) puis Paul Guimard en 1952. Un sacré caractère et une vraie peau de vache, la Benoîte. Dans son Journal d’Irlande, (posthume, publié par sa fille), elle ne fait pas de cadeau à l’auteur des Choses de la vie, détaillant sa décrépitude, le présentant comme un bonnet de nuit timoré, alcoolique, affirmant qu’au lit ce n’est pas une affaire, qu’il a peur d’aller sur l’eau et qu’en plus, il ne fait jamais la vaisselle.

Dans les années 60, elle s’intéresse à la condition féminine et on peut lire dans Elle, en 1968 : « Je me suis aperçue que les femmes étaient absentes de l’Histoire. On ne savait pas à quelle héroïne se vouer. (…) Quels étaient nos modèles féminins ? George Sand, que l’on faisait passer pour une gourgandine, Jeanne d’Arc, une pucelle qui a brûlé très vite, ce n’était pas très emballant. »

Elle se lance sur la scène littéraire et se fait remarquer à partir de 1972 avec premier best-seller, La Part des choses. En 1975, elle publie Ainsi soit-elle, ouvrage fondateur pour le féminisme du XXe siècle.

Le terme « écrivaine », c’est un peu elle : en 1984 elle préside les travaux de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers fondée par Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la femme.

72 ou 73 ? Il faudrait demander à Stendhal

hotel de Broglie.jpgL’hôtel de Broglie (au 73) aurait-il servi de modèle à l’hôtel de la Mole où Julien Sorel travaille durant un certain temps pour le marquis du même nom, ministre du roi et père de Mathilde ? Certains penchent plutôt pour l’hôtel de Castries, (au 72) et pensent reconnaître la chambre de Mathilde dans la pièce qui sert aujourd’hui de bureau à l’un des conseillers techniques du ministre de l’Égalité des Territoires et du Logement. Dans Le Rouge et le noir, Stendhal en fait une description succincte, qui ne lève pas le voile : « La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l’avaient frappé d’admiration. Il faisait un beau soleil. — Quelle architecture magnifique ! dit-il à son ami. Il s’agissait d’un de ces hôtels à façade si plate du faubourg Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le beau n’ont été si loin l’un de l’autre ».

personnage_XIXe_siecle__Stendhal____julien_sorel_gerard-philipe-danielle-darrieux-le_rouge_et_le_noir_autant-lara-1954_m.jpgCombien d’adaptations en film, Le Rouge et le noir ? Le savez-vous ? Huit ! Dont une soviétique et une cubaine. Sans oublier deux opéras dont un opéra-rock. Quant aux divers interprètes, pour ma part et en ce qui me concerne personnellement,  moi je trouve le couple Gérard Philippe / Danielle Darrieux particulièrement tarte.

 

Druon, c’est sûr, c’est au 73

En 1966, le jeune académicien (48 ans), arrière-petit-neveu du poète Charles Cros et neveu de Kessel se fixe à Paris afin d’être au plus proche de son « atelier littéraire ». Il occupe un appartement dans les communs de l’hôtel de Broglie, dont les fenêtres donnent sur un jardin. Tapisseries du XVe, toiles du XVIIe, meubles Renaissance, ce n’est pas follement moderne. Lui non plus. Maurice Druon y restera jusqu’en 1986.

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Que dire du « Maître » ? Qu’il écrivit au mètre, justement. En 1948, son roman Les Grandes Familles fut couronné par le Goncourt. Mais il est surtout célèbre pour Les Rois maudits, résultat d’un « travail d’atelier » où officièrent notamment Edmonde Charles-Roux, Matthieu Galey ou Pierre de Lacretelle. Des tirages à la Dumas et la fortune assurée, grâce à la télévision.

Il fut nommé en 1973 ministre des Affaires culturelles et fit preuve d’un conservatisme farouche et hautain, allant jusqu’à menacer les directeurs de théâtre jugés subversifs :  « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir ». Contesté par les milieux culturels, il s’appuya sur sa forte audience en librairie pour légitimer sa politique culturelle, politique s’apparentant, selon Maurice Clavel, « à donner l’Elysée à Guy Lux et Matignon à Léon Zitrone ». (Et pourquoi pas le contraire ? NDLR)

Druon.jpgNommé secrétaire perpétuel de l’Académie française, il aurait déclaré en 1980, lors de l’annonce de la candidature de Marguerite Yourcenar : « D’ici peu vous aurez quarante bonnes femmes qui tricoteront pendant les séances du dictionnaire. »

Giscard n’était pas « une bonne femme », mais Druon s’opposa violemment à sa candidature. Sur le plan littéraire, il n’avait pas tort. Mais sur le plan politique (vieille querelle, Giscard, ce traitre au gaullisme et fossoyeur de Chaban), c’était un peu mesquin.

 

chasseur.jpgPour terminer, il n’est pas inutile de savoir que le mot « varenne », dont la rue éponyme abrite Matignon et bien des ministères, désigne un endroit inculte, mais au gibier abondant.

 

 

 

 

2 réflexions sur “Rue de Varenne : de Picabia à Maurice Druon

  1. Très agréable cette visite de la rue de Varennes et très toi cette allusion à Green où l’on cherche sans trouver mais ou on trouve bien des choses que l’on ne cherchait pas !

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  2. maurice druon de la famille cros. Antoine cros fut roi de patagonie comme achille laviarde, mon compatriote de Reims. Voir la rue Royale près de la place des vosges où habitait Antoine cros. Son frère charles cros accueillit rimbaudà paris

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