Quai de Bourbon. De Camille Claudel à Drieu la Rochelle

15 quai de Bourbon, ce sacré Meissonnier

050_NapoleonIII_Meissonier.jpgLe peintre des batailles, le toutou fidèle des gloires impériales eut son atelier au n° 15 dans les années 1840. Pas vraiment de spontanéité, dans les tableaux du monsieur. L’émotion est en acier trempé. C’est mé-ti-cu-leux. Dire que Proust le considéra (durant son adolescence) comme son peintre préféré… Ce « géant des nains » (Edgar Degas) fut également sculpteur et illustrateur, notamment pour Hugo et Balzac.

 Mais aussi l’écrivain colonial Pierre Mille

 

Pierre Mille s’y installa avec sa femme, la sculptrice Yvonne Serruys, de 1912 à 1926. Ecrivain reconnu, il fut également critique d’art dans Le Temps et l’on se souvient de son échange avec Apollinaire au sujet du Douanier Rousseau qu’il considérait comme , « ingénu, maladroit, ignorant et sincère ». Ce à quoi le poète lui répondit, par lettre, que les qualités plastiques du Douanier étaient pour lui équivalents aux qualités littéraires d’un Restif. Tout en lui donnant du « Cher Maitre ».

Pauvre Camille Claudel, emmurée au 19

claudel rodin

Elle a cloué des planches sur ses volets pour obturer les fenêtres. Elle ne reçoit personne, elle s’est emmurée vivante après sa rupture avec Rodin. Dans son atelier, de 1899 à 1913, la sculptrice sombre peu à peu dans la folie. Á partir de 1905, chaque été, elle détruit systématiquement à coups de marteau les œuvres de l’année, puis enterre les débris. Elle pense que Rodin retient ses sculptures pour les mouler et se les faire attribuer, que des inconnus veulent pénétrer chez elle pour la voler. 1913 sonne la fin de sa carrière et le début de son internement en hôpital psychiatrique. Elle n’en ressortira jamais.

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L’Âge mûr (1902) met en scène trois personnages : Camille éplorée, essayant de retenir Rodin qui penche pour Rose Beuret, sa compagne officielle.

Au 19 également, Maurice Maindron et ses insectes

maindron.jpgIl fut entomologiste, auteur de romans d’aventures et incidemment gendre de José-Maria de Heredia. (Ses deux beaux-frères furent donc Henri de Régnier et Pierre Louÿs !). Il faillit être élu à l’Académie française, mais oui, sauf que : Edmond Perrier, directeur du Muséum, membre de l’Académie des Sciences, ne lui pardonna pas de l’avoir férocement caricaturé dans son livre L’Arbre de science. Torpillé, le Maindron.

Léon Blum dans les beaux quartiers, c’est au 25.

front populaire

On oublie souvent que Léon Blum fut un littéraire. Il croisa Gide à Henri IV, passa ensuite par Normale sup’, fréquenta Pierre Louÿs, Proust, Valéry… collabora au Banquet (revue créée par Proust) puis à la Revue Blanche, (aux côtés de France et de Barrès), écrivit des ouvrages sur Goethe et Stendhal.

Durant les années du Front populaire, il résidera quai de Bourbon où il fera l’objet d’un projet d’enlèvement par les activistes de la Cagoule.

 Au 31 : Charles-Louis Philippe

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« Ce n’est rien, Seigneur. C’est une femme, sur un trottoir, qui passe et qui gagne sa vie parce qu’il est bien difficile de faire autrement. Un homme s’arrête et lui parle parce que vous nous avez donné la femme comme un plaisir. Et puis cette femme est Berthe, et puis vous savez le reste. Ce n’est rien. C’est un tigre qui a faim. » Cette citation de Charles-Louis Philippe est extraite de son Bubu de Montparnasse et mise en exergue de La Faim du tigre, de Barjavel. Paru en 1901, Bubu sera adapté au cinéma par Mauro Bolognini. Rappelons que Charles-Louis Philippe fut, avec quelques amis, fondateur de la Nouvelle Revue française

 

Au 41, l’ami Soupault

Litterature     Littérature Picabia

Il demeurait à l’entresol, y recevait Breton et Aragon afin de mettre au point (en 1919) les premiers numéros de la revue Littérature. Pas encore surréalistes, les jeunes gens. Dadaïstes. (La revue va faire le lien entre les deux courants.) En 1922, André Breton prend seul les rênes. Il abandonne le chapeau haut-de-forme retourné dessiné par Man Ray pour les trois premiers numéros de la nouvelle série pour confier à Francis Picabia l’illustration des couvertures.

 Au 43, Paul Claudel

L’écrivain-diplomate y réside en 1892 et 1893, jusqu’à son voyage à New-York. Lorsqu’il revient à Paris, l’auteur de Tête d’or loge chez sa sœur Louise, 37 quai d’Anjou, ou chez sa sœur Camille, dont l’atelier se situe au 19. En 1913, il pousse sa mère à la faire interner. Objectif : éviter tout scandale dans ce milieu très bourgeois. Camille Claudel passera trente ans et mourra en asile. Le frère rendra une petite douzaine de visites à sa sœur. Pas terrible. Devait-il vraiment la faire interner ? Aurait-il pu la faire sortir ? On ne le saura jamais, quoiqu’il reconnaisse une certaine culpabilité dans son Journal.

claudel et sa sculpture.jpg

 

Quatre ans avant sa mort, l’écrivain signera le texte du catalogue d’une première exposition dédiée à Camille Claudel au musée Rodin. De cette réconciliation posthume demeure une image : Claudel, âgé, enlaçant un buste de sa sœur Camille sculpté par Rodin.

45, quai de Bourbon : la princesse Bibesco

Princesse Bibesco

Des trois fenêtres du salon, le plus beau point de vue de Paris : Saint-Gervais, l’hôtel des Ursins, le chevet de Notre-Dame. La famille princière Bibesco s’installe dans l’immeuble en 1919. L’âge d’or : il se dit que l’Orient-Express met une journée à traverser leurs propriétés en Roumanie.

Les débuts dans les lettres de la princesse surviennent en 1908 avec des souvenirs de voyage encensés par la critique. Suivra une carrière littéraire féconde, dont il ne reste guère aujourd’hui que Le Perroquet vert (1924) et Katia paru en 1938 et incarné au cinéma par Danielle Darrieux puis par Romy Schneider.katia Romy.jpg

En 1948, la princesse s’installe dans un appartement que lui a laissé son cousin le prince Antoine Bibesco, 45 quai de Bourbon. Elle y tient son salon littéraire et l’habitera jusqu’à sa mort, en 1973. Mondaine mais lettrée, elle fut proche de Jean Cocteau, Francis Jammes, Max Jacob, François Mauriac, Rainer Maria Rilke ou Paul Valéry. La princesse Bibesco alliait intelligence, grâce, érudition, beauté, charme et séduction. Dotée de toutes ces qualités, elle se jugeait trop comblée. « Je suis humiliante sans le savoir », disait-elle.

Au 45, l’Aurélien d’Aragon

aurélien.jpgLe héros d’Aragon inspiré de Drieu la Rochelle réside quai de Bourbon, à l’endroit où le quai fait un coude pour rejoindre le quai d’Orléans. (Drieu y vécut dans un petit deux-pièces loué en 1932 au prince Bibesco). La vue est somptueuse : « Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » (Aurélien)

André Billy aussi

Le critique littéraire et écrivain André Billy était, entre 1911 et 1920, détenteur d’un bail sur l’appartement du troisième étage. Il passa une partie de sa vie à écrire celle des autres. Vie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve. Gros bosseur, Billy, il aurait mérité de donner son nom à des étagères IKEA : la somme de ses chroniques pour une centaine de périodiques européens s’élève à plus de dix mille articles.

Il prit comme locataire l’écrivaine journaliste (et aviatrice) Lucie Laure Favier qui, avant 1914, fit salon tous les premiers mercredis du mois, accueillant notamment, Francis Carco, Max Jacob, Paul Léautaud, Pierre Mac Orlan et Guillaume Apollinaire.

 Et Brigitte Bardot ? Faudrait pas l’oublier !

Brigitte-Bardot-decouvrez-la-scene-censuree-du-film-En-cas-de-malheur-Video_exact1024x768_l.jpgLe 45 a servi au tournage extérieur du film En cas de malheur avec Jean Gabin et Brigitte Bardot (1958).

 Stuart Merrill, c’est au 53

stuart merril.jpgAu 5e étage du 53, vécut (de 1893 à 1908) le poète d’origine américaine Stuart Merrill. Il participa activement au mouvement symboliste et s’intéressa au caractère purement musical de la poésie (un rossignol de nuit / Module en mal d’amour sa molle mélodie »), faisant alterner de manière très singulière alexandrins et vers de quinze syllabes.

 

Le 53 a servi au tournage extérieur de Minuit à Paris, réalisé par Woody Allen en 2011.

Midnigth QuaiDuBourbon.jpg

Au 55, Claude Sarraute

Fille de l’écrivaine Nathalie Sarraute, elle fut l’épouse de l’écrivain-journaliste et académicien Jean-François Revel (après avoir épousé le célèbre historien Stan­ley Karrow.)

Elle voulut être actrice : « J’ai joué […] du théâtre d’avant-garde, le seul qui comptait aux yeux de mes parents. Contrairement au boulevard, où il fallait parler le plus naturellement possible, l’avant-garde nécessitait de parler différemment. Comme je parlais faux, j’étais prise ».

Devenue journaliste, elle assura pendant trente-cinq ans une chronique quotidienne – Sur le vif – dans Le Monde.
À 90 ans, elle a publié son treizième livre chez Flammarion : Encore un instant. Avec humour, elle y relate, sans rien cacher, le poids de la vieillesse.

Pour finir en beauté (en chaussures Berlutti)

chaussures berluttiRoland Dumas a-t-il toujours son appartement et les bureaux de son cabinet d’avocat au 19, quai de Bourbon ? Entend-il les plaintes sourdes de Camille Claudel ? C’est en effet dans l’atelier qu’elle quitta en 1913 qu’il officiait, un rez-de-chaussée donnant d’un côté sur la Seine, de l’autre sur une belle cour arborée. Pas toujours rectiligne, l’ancien président du Conseil constitutionnel. « Mitterrand a deux avocats, aurait dit Roger-Patrice Pelat. Badinter pour le droit. Dumas pour le tordu ».

 

 

2 réflexions sur “Quai de Bourbon. De Camille Claudel à Drieu la Rochelle

  1. Bonjour,
    Parisien de naissance (1953) et d’élevage (rue de Vaugirard, 375 bis), aujourd’hui exilé dans l’extrême fin fond du Sud profond, je lis vos articles avec soin, attention, bonheur et mes lunettes.
    Je suis tracassé (!?) par la note concernant Pierre Mille. Sur le ouèbe, je trouve bien un Pierre Mille, époux de Madame Yvonne Serruys, et donc père de la journaliste Clara Candiani, MAIS il n’est pas question de peinture. Pierre Mille aurait été journaliste, spécialisé plus ou moins dans le domaine du monde colonial.
    S’agit-il du même ?
    Je nage donc en pleine angoisse (enfin, presque).
    Bien cordialement, et merci encore pour ce blog.
    Cédric Debarbieux

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    1. Bonjour, votre angoisse n’atteint pas la mienne. Où étais-je ? Dans quel coma culturel ? Est-ce vraiment moi ? Et de qui est ce tableau que je me suis empressé de supprimer, de même que les commentaires abracadabrantesques sur Pont-Aven. Non, Mille n’a jamais peint. Reste l’espoir du dimanche, mais je n’y crois guère. Bref, quel fiasco !
      Merci pour votre message et à bientôt,
      j’espère.
      Bien à vous…
      PS : où se trouve l’extrême fin fond du Sud profond ?

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