Voltaire, Corot, Musset, Wilde, Baudelaire, Montherlant, Blondin… c’est quai Voltaire

Au 3, plagiat et assassinat

L’écrivain Maurice Joly vécut dans un petit appartement au 3 quai Voltaire jusqu’à sa mort en 1878. Il ne laisserait que peu de trace si les très célèbres Protocoles des Sages de Sion n’étaient pas un plagiat de son Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu. Le pamphlet antisémite fut obtenu très facilement : les auteurs remplacèrent simplement le terme « financiers » par celui de « Juifs ». Pauvre Joly. Plagié puis assassiné. C’est en tout cas ce que soutient Umberto Eco dans Le Cimetière de Prague.

Les couleurs de Sennelier pour Picasso

sennelier 3.jpg

Le magasin de couleurs Sennelier (Les Couleurs du quai) fut créé en 1887 par Gustave Sennelier. Il eut pour clients les plus grands artistes et notamment Picasso. Dans les années d’après-guerre, le peintre venait à pied depuis son atelier des Grands-Augustins, la maison ayant mis au point à son intention une gamme de pastels gras qu’il affectionnait, car elle lui permettait de travailler sur n’importe quel support.

Et l’atelier de Luc Simon, le grand amour de Barbara

luc simon« Il est irrésistible. Grand, mince, visage et sourire éclatants, une tête de jeune premier qui aurait bien mûri », écrit Marie Chaix. Il s’appelle Luc Simon, il est peintre, et il va vivre une grande histoire d’amour avec Barbara en 1963. La chanteuse est sérieusement éprise, elle lui adresse une lettre d’amour qui deviendra chanson, chanson qu’elle enregistrera, presque mot pour mot, en 1964 : « Je ne sais pas dire « Je t’aime. ». / Je ne sais pas, je ne sais pas. / (…) / Alors, j’ai fait cette musique / Qui mieux que moi te le dira. »

NB : Luc Simon fut également acteur. Il a joué le rôle-titre du film Lancelot du Lac de Robert Bresson.

Au 7, Cécile Sorel l’a bien descendu (l’escalier)

Cécile_Sorel,_par_Reutlinger

Clémenceau, qui faisait partie de son petit cercle du quai Voltaire, en dresse le portrait : « Une sorte de travesti empanaché. À travers les plumes, j’ai fini par reconnaître l’autruche. Elle s’était surpassée, ce qui me paraissait impossible. » Son nom reste bien sûr associé au grand escalier du Casino de Paris. Le 14 mars 1933, lors de la première de la revue Vive Paris, elle lance à Mistinguett : « L’ai-je bien descendu ? »

 

Agnès Capri habite au 9

Chère Agnès, qu’adorait Barbara. Chaque soir, dans les années 50, elle empruntait la passerelle des Arts pour se rendre dans son cabaret de la rue Molière. Cabaret qu’elle lança en 1938 et qui préfigura avec un immense talent les cabarets rive gauche d’après-guerre.

Au 11, c’est Ingres

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Monsieur Bertin, Ingres

Savez-vous (j’en parlais dans un précédent article) que son violon d’Ingres était… le violon ? D’où l’expression. Réputé pas rigolo, Ingres. Son célèbre Monsieur Bertin ne le parait pas plus.

Au 15, Delacroix et Corot

Delacroix y tint son atelier de 1829 à 1838, y peignant notamment La Liberté guidant le peuple.

La Liberté guidant le peuple.jpg

Corot le remplaça de 1843 à 1848. Issu de la tradition néoclassique, reconnu pour son travail sur la lumière, Corot fut souvent (et un peu abusivement) présenté comme le précurseur de l’impressionnisme. « Cher Corot, écrit Degas en 1883, il est toujours le plus grand, il a tout anticipé ».  Monet renchérit : « Il y a un seul maître, Corot. Nous ne sommes rien en comparaison, rien ». Né riche, Corot le resta. Et durant les dernières années de sa vie, ses toiles, très prisées, lui rapportèrent beaucoup d’argent. Très généreux, il distribua 20 000 francs aux pauvres de Paris durant le siège de Paris en 1871. Offrit une maison à Auvers-sur-Oise à Honoré Daumier, devenu aveugle, 10 000 francs à la veuve de Jean-François Millet pour l’aider à élever ses enfants.

Pionnier du travail en plein air, Corot a aussi peint Paris. Ci-après La Seine et le quai des Orfèvres, 1835.

La Seine et le quai des Orfèvres 1835

Georges Caïn, vous connaissez ? Il habita également au 15.

Square-Georges-Cain-Michel-Bonnefoy.jpgLes amoureux de Paris ne peuvent l’ignorer : Cain ne fut pas seulement un peintre, un sculpteur, incidemment conservateur du musée Carnavalet de 1897 à 1919, mais également un écrivain historique célèbre pour ses Promenades dans Paris et Nouvelles promenades dans Paris. Cela méritait amplement un square qui porte son nom : adossé au Musée Carnavalet, il abrite de nombreux vestiges architecturaux et un figuier de six mètres de haut.

Au 17, Paul Bowles avant Tanger

paul bowles.jpgL’auteur de Un thé au Sahara y occupa un studio à l’automne 1931, entre deux périples à travers les océans. Il avait déjà voyagé à travers la France deux ans auparavant, après avoir fui sa famille restée à New-York, pour vivre de musique et d’écriture. En août 1931, il découvre Tanger sur le conseil de Gertrude Stein. Il s’y installe définitivement à la fin des années 1940.

 

Au 17 bis, Lucie Delarue-Mardrus

Lucie Delarue-Mardrus.jpgElle vécut quai Voltaire de 1915 à 1936 et aurait pu devenir Mme Philippe Pétain. Mais ses parents refusèrent la main du jeune capitaine et futur maréchal. Bien vu, les parents. Romancière, journaliste, historienne, sculptrice, dessinatrice, Lucie Delarue-Mardrus laissera plus de soixante-dix romans, nouvelles et recueils de poésie. Dans les années 1950, les écoliers du primaire récitaient quelques-uns de ses Poèmes mignons : « C’est la petite souris grise, / Dans sa cachette elle est assise. / Quand elle n’est pas dans son trou, / C’est qu’elle galope partout. »

Que du (beau) monde au 19

Le 19, c’est l’hôtel Voltaire. Charles Baudelaire y achève Les Fleurs du mal, Richard Wagner y termine Les Maîtres chanteurs de Nuremberg. L’hôtel accueille également Jean Sibelius, Oscar Wilde, chambre 14, qui se promène sur le quai avec sa canne d’ivoire sertie de turquoises et lance la mode des manteaux de fourrure de couleur. Y séjourne Camille Pissarro, de fin mars à fin mai 1903, et notre ami Blondin, grand farceur devant l’éternel, qui évoque les lieux dans Monsieur Jadis : « …Un hôtel sur le quai Voltaire, où il lui arrivait de s’enfermer à double tour pour mieux poser sur les paysages de son enfance le regard d’un homme  . Il était admis que sa chambre avait abrité Richard Wagner (…) et que Baudelaire avait quelquefois fouetté sa négresse à l’étage au-dessus ».

images

Au 25, pauvre Musset

En octobre 1839, profondément déprimé, Musset emménage dans cet hôtel du 18e siècle avec sa mère, son frère Paul et ses deux sœurs. La famille y restera jusqu’en 1850. « Il y a, écrit-il en 1840, un triste regard à poser sur le passé, pour y voir… les mortes espérances et les mortes douleurs, un plus triste regard à jeter sur l’avenir pour y voir… l’hiver de la vie ! ». Pas très gai, le jeune Musset.

Au 25, également, la mort de Montherlant

Montherlant

Pan ! Le 21 septembre 1972, à l’entresol du 25 où il vivait depuis trente ans, assis dans son fauteuil dessiné par David, après avoir croqué une ampoule de cyanure pour être certain de ne pas se rater, Montherlant se tire une balle dans la gorge. La raison ? Il perdait la vue à la suite d’une drague de jeune garçon hasardeuse qui avait viré au tabassage. Le mail aimé des lettres françaises dont les pièces de théâtre et les romans avaient fait la gloire laisse un mot à Claude Barat, son héritier : « Mon cher Claude, je deviens aveugle. Je me tue. Je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi. Ta mère et toi sont mes héritiers uniques. Bien affectueusement. »

Au 27, la fin de Voltaire

Voltaire y meurt le 30 mai 1778, dans une chambre du deuxième étage sur cour. Mais rien à voir avec un suicide. Savez-vous quoi ? C’est dans la même chambre que meurt, le 15 août 2013, l’avocat Jacques Vergès, chez son amie Marie-Christine de Solages. Trop fort, le hasard !

Au 29, Marie d’Agoult

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Marie d’Agoult au Père Lachaise.

Marie d’Agoult y tient salon depuis 1839.  Elle reçoit Vigny (amoureux d’elle), Eugène Sue (déguisé en dandy), Sainte-Beuve (amoureux d’Adèle Hugo). Sous le nom de Daniel Stern, elle y écrit Nelida, anagramme de Daniel, troisième enfant que Marie d’Agoult a eu de Liszt en 1839.

33, quai Voltaire, Antoine Blondin et son palais aveugle

Si vous n’avez pas lu le délicieux Monsieur Jadis, c’est le moment. « J’habitais à l’époque les ruines d’un palais sur le quai Voltaire, à Paris, où j’avais connu des heures opulentes de ma jeunesse. Des tracas d’huissier avaient condamné les fenêtres ouvertes sur la Seine… (…) J’éprouvais de la délectation à m’abandonner à une inertie qui me rapprochait des morts.  Toutefois, j’entretenais mon deuil frénétique dans les cafés environnants. J’y retardais l’instant de regagner une maison qui, en perdant le fleuve, le Louvre, les jardins, avait perdu la vue. »

claude Rich dans Monsieur Jadis.jpg

NB :  Monsieur Jadis fut adapté en 1975 pour la télévision par Michel Polac, avec Claude Rich dans le rôle-titre.

 

 

Appel à témoin

Dans La Peau de chagrin, Balzac situe quai Voltaire le magasin d’antiquités où entre Raphaël de Valentin. Mais à quel numéro ? Serait-ce au 23 ?

23 quai voltaire 1a.jpg

 

 

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