Quelques étonnantes femmes de la rue Jacob : Suzy Lebrun, Colette, Natalie Barney, Madeleine Castaing…

 L’Échelle de Jacob de Suzy Lebrun : de Cora Vaucaire à Jacques Brel

Echelle de Jacob.jpgL’Echelle de Jacob nait à la fin des années 40, dans les locaux de l’ancien restaurant Cheramy, au 10 rue Jacob. Suzy Lebrun, une solide normande, rachète le fond et annexe la boutique de papiers peints mitoyenne. Elle fait installer une petite estrade et un bar. Problème : l’architecte a oublié de prévoir un escalier pour monter à l’étage. On le remplace donc par une échelle et l’endroit devient… L’Échelle de Jacob.

 

Suzy Lebrun, dirigera le cabaret pendant vingt-cinq ans et en fera un haut lieu de la rive gauche, comme La Rose rouge, L’Écluse, la Galerie 55…

Dès 1951, la programmation est aussi remarquable que visionnaire : Jacques Douai, Jacqueline Villon, le jeune (et mince) Raymond Devos et Cora Vaucaire. La « Dame blanche de Saint-Germain-des-Prés » fait les grands soirs de L’Échelle de Jacob : « Les semaines où Cora Vaucaire figurait au programme, écrit Francis Lemarque, il fallait coûte que coûte essayer de passer avant elle, surtout si l’on avait d’autres engagements dans la même soirée, sinon on risquait d’arriver avec pas mal de retard. Le public refusait de la laisser partir… »

noiret.jpgPhilippe Noiret, qui passa à L’Échelle à la fin des années cinquante, garde un souvenir amusé de Suzy Lebrun : «  Elle possédait son propre langage, truffé de dérapages métaphoriques tout à fait réjouissants du type “nous sommes partis en fournée” (en tournée), le métier va « de charade en syllabe » (Charybde en Scylla) « la petite avait un de ces crack » (trac), « le triptyque (strip-tease) va nous tuer… »

Léo Ferré chante à L’Échelle à partir de 1953. Ses rapports exécrables avec toute forme de patronat, conjugués à la politique tarifaire de Suzy Lebrun, ne facilitent pas leur collaboration : « …Madame Lechose, taulière blonde, un peu grasse, un peu… taulière à l’escalier de Moïse » se souvient-il dans Et Basta.

AVT_Jacques-Brel_4793.jpgLa même année, L’Échelle programme un chanteur inconnu, meurtri par son fiasco aux Trois Baudets. Il s’agit de Jacques Brel qui cherche de nouveaux engagements sur la rive gauche. Suzy Lebrun lui demande de raser sa moustache et de limiter la gomina dans ses cheveux. Durant douze ans, Brel passera régulièrement rue Jacob et vouera une reconnaissance éternelle à Suzy Lebrun : il reviendra y chanter en janvier 1965, peu de temps avant sa retraite définitive. En 1968, il persuadera Barbara de s’y produire quelques soirs, afin de renflouer la caisse.

Après avoir accueilli tous les artistes majeurs des décennies cinquante et soixante, l’Échelle offre encore, dans le crépuscule du cabaret rive gauche, une scène aux premiers pas d’Yves Duteil et de Hugues Aufray. Le cabaret ferme ses portes en 1976, deux ans après l’Écluse.

Le Temple de l’amitié, chez Natalie Clifford-Barney, 20, rue Jacob

Natalie-Social-New-1024x536.jpgIl est toujours là, le temple de l’Amitié qu’on aperçoit dans Le Feu follet de Louis Malle. Bâti au début du XIXe siècle, ce petit édifice néo-classique à colonnes doriques charme l’excentrique Natalie Clifford-Barney, fille d’un magnat des chemins de fer américain, qui loue en 1909 une partie du 20, rue Jacob, comprenant un pavillon, une véranda, un appentis, deux jardins et le temple.

temple.jpgAu cœur de Saint-Germain-des-Prés, la célèbre amazone de Rémy de Gourmont, que François Mauriac surnommera « le pape de Lesbos » et que Cocteau comparera à un lys noir, amie de la saphique poétesse Renée Vivien, reçoit durant un demi-siècle tout ce qui brille à Paris et, en particulier, l’élite homosexuelle, de Truman Capote à Colette, de Gore Vidal à Marguerite Yourcenar.

À la Libération, les friday de Barney ont déjà la couleur du sépia et s’éteignent définitivement au début des années cinquante. Le jardin se transforme peu à peu en jungle, le temple périclite. En 1963, lorsque Louis Malle tourne dans le jardin, la vieille dame est âgée de 87 ans.  Elle meurt à 94 ans.

Chez Colette (et Willy) 28, rue Jacob

sidonie-gabrielle-colette.jpgÀ l’âge de vingt ans, Colette laisse derrière elle sa Puisaye natale pour épouser Henry Gauthier-Villars, dit Willy, et le suivre à Paris. Le couple s’installe au troisième étage du 28, rue Jacob. Début 1895, Willy s’avise des talents d’écriture de sa femme. « Vous devriez, suggère-t-il, jeter sur le papier des souvenirs d’école primaire. N’ayez pas peur des détails piquants, je pourrai peut-être en tirer quelque chose ». Il en tirera Claudine à l’école, qu’il signera de son seul nom.

Dans Mes apprentissages (1936), l’écrivaine évoque son premier appartement parisien : « Sombre, attrayant comme sont certains lieux qui ont étouffé trop d’âmes, je crois que ce petit logement était très triste. ». Elle évoque également l’odeur vague des lilas invisibles venue du jardin voisin. « Ce jardin, je n’en pouvais entrevoir, en me penchant très fort sur l’appui de la fenêtre, que la pointe d’un arbre. J’ignorais que ce repaire de feuilles agitées marquait la demeure préférée de Remy de Gourmont et le jardin de son « amazone. » Colette fréquentera en effet quinze ans plus tard le salon littéraire de Natalie Clifford Barney où elle sera vue, en 1913, « courant presque nue dans le jardin » devant le Temple de l’Amitié.

A l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, Madeleine Castaing

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Ladurée.jpgLes macarons de chez Ladurée ont-ils le même pouvoir que les madeleines de Proust ?  La boutique est située là où se tenait celle de Madeleine Castaing, décoratrice et antiquaire. Une adresse à la saveur bleue.

Madeleine Magistry épousa très tôt (à 19 ans) Marcellin Castaing, critique d’art dont elle fit la connaissance à seize ans. Il en avait 36. Riche héritier toulousain, il était réputé pour sa large culture littéraire et artistique. Jolie, la petite Madeleine : elle entama aussitôt une carrière d’actrice au cinéma (muet) avant de se consacrer à sa maison de Lèves (Eure et Loir) achetée par son mari pour lui permettre d’exercer sa passion du décor d’intérieur.

Soutine-Madeleine-Castaing-expertisez.jpgPersonnalité originale, voire fantasque, Madeleine Castaing révolutionna le monde de la décoration en bouleversant les codes de son époque et « le style Castaing » de l’entre-deux-guerres fait toujours référence. Antiquaire et décoratrice de renommée internationale, elle fut, avec son mari, l’intime et le mécène de nombreux artistes, parmi lesquels Soutine, qui réalisa son portrait en 1921 : La Petite Madeleine des décorateurs, tableau qui se trouve aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New York.

Amie d’Erik Satie, de Maurice Sachs, de Blaise Cendrars, d’André Derain, de Cocteau (dont elle aménagea la maison à Milly-la-Forêt), de Chagall, de Picasso, d’Henry Miller, de Louise de Vilmorin (à qui elle inspira le personnage de Julietta dans le roman du même nom) et de Francine Weisweiller (dont elle décora la villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat), ses choix artistiques jouèrent un rôle considérable dans le monde de l’art des années trente.

Le magasin de la rue Bonaparte

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Après la guerre, en 1947, soucieuse d’exposer les objets chinés dans les brocantes, elle ouvre une galerie d’antiquités à l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, boutique à la devanture noire et aux larges vitrines. Les différentes pièces sont repeintes en bleu poudré, en vert amande et en rose dragée. On peut y trouver des banquettes en demi-lune du Second Empire, des tôles laquées, des « causeuses » Napoléon III, des chintz anglais, des sièges de bambou pour les jardins d’hiver, des lampes opalines lactescentes Louis-Philippe, des « massacres », trophées de chasse qu’elle remet au goût du jour. le magasin.jpg

Excentrique, elle ne vend qu’à qui lui plait et dort parfois dans sa vitrine. Boris Vian, dans son Manuel, l’évoque avec humour et gourmandise : « Madeleine Castaing qui règne sur deux boutiques d’une délicatesse somptueuse, n’hésite pas à présenter dans sa vitrine de la rue Jacob des faïences qui ont orné tour à tour les vérandas proustiennes et les loges de concierges du 16ème arrondissement ».

Casser les codes

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Antiquaire, Madeleine Castaing est également décoratrice. « Je fais des maisons comme d’autres des poèmes », disait-elle. Des poèmes peu académiques dans lesquels elle conjugue les styles néoclassique, cocotte et Regency, n’hésitant pas à créer des moquettes en faux léopard pour ses salons d’hiver. Tout se mélange avec harmonie, imprimés ocelot, feuillages exotiques, rayures multicolores…

 

« Alors que tout le monde ne jurait que par Ruhlmann ou Eileen Gray, elle mariait du Napoléon III avec du gustavien et de la porcelaine de Wedgwood », écrit Serge Gleizes, auteur de L’Esprit décoration Ladurée, ouvrage qui rend hommage à la « Diva de la décoration ».

Le bleu Castaing

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S’il existe un « bleu Klein », il existe également un « bleu Castaing » : pastel sans être pâle, il est à la fois clair et intense, hésitant entre le turquoise et l’acier, un bleu qu’elle associait à un blanc cassé ou à la couleur noire dans ses tissus et papiers imprimés. Question : d’où vient ce bleu ?

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Réponse des connaisseurs : Ne serait-ce pas le bleu que Soutine utilisait autour de ses portraits ?

Castaing et Soutine

soutine.jpgParlons-en, justement, de Soutine. La légende veut que le couple Castaing aient été les mécènes de ce peintre de génie. La réalité est plus nuancée. Certes, ils découvrirent Soutine dans les années 25 et furent les premiers à le soutenir. On peut lire, dans La Dépêche d’Eure-et-Loir (23 août 1934) un article signé Edme Restif dans lequel Madeleine Castaing relate les premières rencontres :

« … souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s’était voué à la peinture, avec Krémègne et d’autres. (…) Et Brune nous dit un soir « Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n’a pas mangé depuis plusieurs jours ». Mon mari dit « Bien sûr, prenez rendez-vous ». Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c’était l’arrière-boutique d’un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit « Soutine, ce que je veux, c’est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier… En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai ». Soutine prend le billet, le lance au pieds de mon mari, prend ses tableaux et s’en va : « Vous m’auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j’étais le plus heureux des hommes ».

– Que s’est-il passé ensuite ? (demande le journaliste)

– A quelque temps de là, rue de la Ville-l’Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine : C’était un poulet accroché au-dessus d’un plat de tomates. La toile était à Carco. On ne pouvait pas l’acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande « Vous n’avez pas de Soutine ? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre ? ». Un portrait de vieille femme m’est signalé. Pour huit cents francs j’emporte mon chef-d’œuvre. C’était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n’avions qu’un but : acheter des Soutine. »

Ils en achetèrent. Beaucoup, une cinquantaine de toiles sur quinze ans. S’ils furent ses « mécènes », ils en furent aussi les grands bénéficiaires, achetant à bon prix et revendant rapidement aux Etats-Unis.

Où l’on croise (déjà) François-Marie Banier

Si Soutine contribua  à la fortune de Madeleine Castaing, Madeleine Castaing contribua à celle d’un photographe amateur d’art et… de vieilles dames. Avant de devenir le chevalier servant – ou plutôt se servant – de Liliane Bettencourt, le sulfureux François-Marie Banier avait déjà œuvré auprès de Madeleine Castaing durant les décennies 70-80. Dans Le Figaro, le petit-fils de la décoratrice évoque cette « liaison » : « À coup de fausse camaraderie, d’anticonformisme de bazar et parfois aussi avec un zeste de violence, il s’est imposé à ses côtés pendant plus de vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, en 1992, à l’âge de 98 ans.

Question du journaliste :

– Avez-vous durant toutes ces années, craint que François-Marie Banier ne cherche à tirer un profit matériel de cette proximité ?

Réponse :

– Toute ma vie, enfant, adolescent puis adulte, j’ai entendu parler des pillages dont notre famille avait été victime. C’était un sujet de conversation qu’on abordait sans acrimonie, sur le ton de la plaisanterie, presque comme une coquetterie. Dans les années 1930, l’écrivain Maurice Sachs, ami de mes grands-parents, vient dormir dans notre maison de Lèves et disparaît, le lendemain, avec une toile de Soutine. Un autre Soutine, Le Petit Veau, nous a été volé dans les années 1980. Disparues, aussi, les correspondances de mes grands-parents avec Picasso, Satie, Cocteau ou Jouhandeau. Par ailleurs, je sais que ma grand-mère a fait don à François-Marie Banier d’un local aménagé en jardin d’hiver rue Visconti, dans le VIe arrondissement de Paris. »

Cher Soutine…

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En 2013, une toile de Chaïm Soutine réalisée en 1927, Le petit pâtissier, a été adjugée 18 millions de dollars aux enchères à New York, record mondial pour une toile du peintre français né en Russie.

Le savez-vous ?

the_little_greene_Avant Ladurée, il me semble qu’il y avait au coin des deux rues une magasin nommé Little green. Mais avant ? Cela étant, sachez que le réalisateur James Ivory s’est rendu acquéreur du grand appartement situé au-dessus de la boutique. Les lieux sont filmés (brièvement) dans le film La Propriétaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques pas sur le Boul’ Mich’ ?

Grand axe nord-sud de la capitale, prolongement du « Sébasto », le « Boul Mich’ » fut tout d’abord appelé « boulevard de Sébastopol rive gauche » (pour la portion allant de la place Saint-Michel à la rue Cujas) avant de devenir en 1867 boulevard Saint-Michel. Centre névralgique du quartier Latin, il brille par ses cafés (littéraires), son petit train plein de légumes (L’Arpajonnais) et quelques canulars d’étudiants.

Votez Duconnaud

Pissotierre.jpgLors des législatives de 1928, contre Raoul Brandon, député conservateur, un candidat se dresse, furieux de la suppression des pissotières du Boul’ Mich’. Coaché par les étudiants, ce modeste vendeur de violettes, clochard sur les bords, se nomme… Paul Duconnaud. Et il va mettre en ballotage le député sortant. Programme : suppression des impôts, rétablissement des pissotières, transformation de la station du quai Saint-Michel en gare maritime. Ses meetings furent un triomphe et pour 127 voix, Duconnaud mit Brandon en ballotage. Est-ce le prolongement du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer qui suscita cet engouement ? L’illustre Ferdinand Lop reprit l’idée dans les années 60. Pressé de répondre à question de savoir par quel bout le boulevard serait prolongé, il répondit avec hardiesse : « Par les deux bouts ».

 Au 20, le quatrain (de Rimbaud)

C’est au café Le Cluny, 20, boulevard Saint Michel, que Rimbaud écrit en 1871 sur le mur des toilettes son quatrain scatologique. Je ne le trouve pas spécialement scato, en tout cas moins que son Sonnet du trou du cul : « De ce siège si mal tourné / Qu’il fait s’embrouiller nos entrailles, / Le trou dut être maçonné / Par de véritables canailles. »

Au 35, à la source des Champs magnétiques

breton   soupault

Dans le café La Source, en 1919, André Breton et Philippe Soupault commencent à écrire simultanément (ou alternativement) Les Champs magnétiques, parfois jusqu’à dix heures d’affilée. « Nous remplissons des pages de cette écriture sans sujet ; nous regardons s’y produire des faits que nous n’avons pas même rêvés, s’y opérer les alliages les plus mystérieux ; nous avançons comme dans un conte de fées. » Ils suivent trois méthodes : rédaction indépendante, écriture en alternance de phrases ou de paragraphes et composition simultanée.

Ecriture automatique ? On soupçonne Breton d’avoir retouché de nombreux passage pour faire apparaitre des « trouvailles poétiques ».

64, boulevard Saint-Michel, Leconte de Lisle

leconte de lisle.jpgAprès ses Poèmes barbares (1862), Leconte de Lisle s’est imposé comme le chef de file de ce qui deviendra le Parnasse. Monocle encadré d’écaille rivé à son œil droit, longue chevelure grisonnante, le « maitre » reçoit dans son salon la jeune génération – Heredia, Sully Prudhomme, Catulle Mendès, Coppée – et distille ses conseils dans un modeste appartement au salon mansardé. Question au maitre (dans les années 1880) : « Considérez-vous le symbolisme comme une suite du Parnasse ou comme une réaction contre lui ? « Réponse du maitre : « Ni comme l’une ni comme l’autre. Ou plutôt si, c’est évidemment, comme je vous l’ai dit, une réaction d’enfants et d’impuissants, contre un art viril et difficile à atteindre. » Et toc !

Le café 66 et le mai 68 de Modiano

Le Luxembourg.jpgEn 1965, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la place Edmond Rostand (58, boulevard Saint-Michel), le « 66 » est le seul café ouvert toute la nuit. Le narrateur de L’Herbe des nuits y retrouve une certaine Dannie et fréquente « des clients un peu bizarres », surveillés par la police. Pourquoi appellent-ils ce café le 66, alors qu’il est situé au 58 ? Mystère. C’est aujourd’hui Le Luxembourg et les clients « un peu bizarres » qui le fréquentaient, liés à l’affaire Ben Barka, l’ont déserté depuis des décennies.

En mai 68, Patrick Modiano (23 ans) est sur les barricades. Non en insurgé mais comme journaliste pour Vogue. Le jeune écrivain qui vient de publier La Place de l’Étoile a du mal à prendre au sérieux l’embrasement du quartier Latin : « Je doute, écrit-il, que les dates de notre guerre en dentelles figurent un jour dans l’histoire au même titre que la bataille de Poitiers… »

Capoulade, 63, boulevard Saint-Michel

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C’était auparavant la Taverne du Panthéon, qui accueillit les dîners du Mercure de France, avec Pierre Louÿs, Jean de Tinan, Henry Bataille, etc. En 1930, le café devient le célèbre Capoulade dont le patron revendiquait la plus forte concentration de cerveaux de toute la France, élevant son établissement au rang d’une académie des sciences et de la pensée. On y buvait, parait-il, un des meilleurs cafés de Paris. Capoulade sera rachetée par Jacques Borel en 1965 et deviendra un (éphémère) Wimpy.

 Verlaine et Oscar Wilde au 71

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Photo connue. Prise au café François 1er en 1891. A la table du fond, le vieux prince des poètes médite devant son verre d’absinthe. Moins connu : c’est au François 1er qu’il rencontra Oscar Wilde, alors dans sa période dandy. Quelques mois avant sa mort, alors qu’il était tombé lui aussi dans la misère, ce dernier écrivit : « Ce siècle aura eu deux vagabonds des lettres: Verlaine et moi. »

 Au 47, le Flicoteaux et Balzac

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Décrit par Balzac comme « le temple de la faim et de la misère », le restaurant Flicoteaux était, au début du XXe siècle une véritable institution. Dans Les Illusions Perdues, Lucien de Rubempré, après avoir dépensé une fortune chez Véry, le grand restaurant au Palais-Royal, fréquente le restaurant Flicoteaux, à la portée de sa bourse. Dans Scènes de la vie de province », Balzac esquisse un état des lieux : « Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n’y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu’il s’en trouverait chez Flicoteaux.  (…) Elle s’y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure hachée, et jouit d’un privilège envié par les femmes : telle vous l’avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. »

Succédant à Flicoteaux, le Café d’Harcourt

Cafe-Arcourt.jpgEn 1890, Flicoteaux laisse la place à l’un des plus fameux cafés d’étudiants et d’intellectuels de la rive gauche, le Café d’Harcourt. Les normaliens de la rue d’Ulm viennent y réinventer le monde autour d’un café, d’une bière ou d’un verre d’absinthe. Paul Valéry aimait cet endroit pour l’atmosphère des soirées. Daudet le considérait comme le meilleur café du quartier Latin. Le 18 mai 1896 un grand dîner salua la naissance du premier numéro du Centaure revue trimestrielle de littérature et d’art, réunissant notamment Paul Valéry, Colette et Willy, Marcel Schwof, Debussy, Rachilde, Lord Alfred Douglas et Léon Paul Fargue.

Le café fut réquisitionné en 1940, pendant l’occupation allemande, et transformé en une librairie de propagande nazie : La librairie rive gauche, qui fit l’objet d’un attentat à la bombe en novembre 1941, commis par Pierre Georges, alias colonel Fabien.

Arrêtons-nous à la gare du Luxembourg

La gare fut créée en 1895 sur l’emplacement d’un ancien café, le Café rouge. Elle marquait alors le nouveau terminus de la ligne de Sceaux, l’ancien se situant à Denfert-Rochereau. On n’oublia pas d’y inclure des cheminées afin d’évacuer la fumée des locomotives à vapeur. (L’arrivée du premier train électrique transportant des voyageurs date de novembre 1937.)

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Dans les années 1970, la décision de raccorder la ligne de Sceaux à la gare du Nord menace la gare du Luxembourg. Comme la pente est trop raide en direction de la Seine, il est en effet question de créer une nouvelle station au nord du carrefour de l’Odéon : elle serait dénommée Quartier Latin et proposerait une correspondance avec les lignes 4 et 10 du métro. Une campagne de protestation des riverains compromettra le projet : la gare du Luxembourg sera conservée et aménagée pour le RER.

L’Arpajonnais

 

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Le long du boulevard Saint-Michel, on pouvait admirer ( ? ) dans l’entre-deux guerres un étrange et poussif convoi qui crachait fumées dans l’air du Boul’ Mich’ et faisait trembler les maisons de 23 h à 4 h du matin

Il s’agissait de l’Arpajonnais, le « train des Halles », qui traversait Paris. Un petit train à vapeur venant du fin fond de la campagne pour décharger sa cargaison de maraîchers en empruntant les rails du tramway. Jusqu’à 42 wagons arrivent la nuit, transportant en 1927 jusqu’à 24 000 tonnes de fruits et légumes vers les Halles de Paris. L’Arpajonnais sera remplacé par des camions à la fin des années 30.

Le Bal Bullier

S’il est officiellement situé avenue de l’Observatoire, le Bal Bullier (aujourd’hui resto U et centre sportif) marque la fin du boulevard Saint-Michel.

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En 1843, un ancien employé du Bal de La Grande Chaumière situe sur le Boulevard du Montparnasse, François Bullier (1796-1869) rachète le Prado d’été et, en 1847, y plante 1000 pieds de lilas. Ce sera la Closerie des Lilas, qui ouvre ses portes le 9 mai 1847. Il deviendra ensuite le Jardin Bullier puis le Bal Bullier et enfin Le Bullier. (La célèbre Closerie des Lilas qui fait face à l’actuel Centre Sportif Universitaire était alors un relais de poste que fréquentaient les clients du Bullier. En 1883, les propriétaires de ce relais achèteront le nom aux héritiers de François Bullier et l’établissement sera rebaptisé La Closerie des Lilas.)101072563.png

Beaucoup moins cher que le bal Mabille et ouvert toute l’année, le bal eut un prodigieux succès auprès des midinettes comme auprès du beau monde.

Jusqu’en 1914, le jeudi, Robert et Sonia Delaunay se rendent au Bullier où ils font sensation en dansant le tango. Elle y porte ses premières robes simultanées, Robert est vêtu un costume du même style conçu par sa femme. Le Bullier a fermé ses portes en 1940.

Connaissez-vous Le Bal Bullier, l’un des trois tableaux de Sonia Delaunay exécutés en 1913 ? Pas dégueu, comme dirait Gainsbourg.

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Un petit tour à l’Académie Goncourt ?

Pour remporter le Goncourt, selon de savants calculs, il serait préférable qu’il s’agisse de votre sixième roman, que vous soyez un homme, parisien, âgé d’une cinquantaine d’années, édité chez Gallimard, Grasset, Le Seuil, Actes Sud ou P.O.L. Il serait préférable que le titre de votre roman comporte le mot « nuit » (ou, en deuxième choix « amour », « français », « grand » et « Dieu »). Une intrigue faisait appel à des Nazis ne serait pas à dédaigner. A vous de jouer.

 Le premier prix Goncourt

Prié de donner son avis sur la toute nouvelle Société littéraire des Goncourt, l’illustre Émile Faguet, de l’Académie française, avait lancé : « Une Académiette ! ». Le 21 décembre 1903 neuf des dix écrivains membres de l’Académie Goncourt (Rosny jeune, absent, a transmis son vote à Joris-Karl Huysmans) se réunirent pour dîner et parler miettes au restaurant Champeaux. Par six voix contre trois à Camille Mauclair (La Ville lumière) et une à Jean Vignaud (Les Amis du peuple), ils décernent le premier prix Goncourt à un quasi inconnu, John-Antoine Nau pour Force ennemie.

Champeaux.jpgChampeaux, situé au 13, place de la Bourse, était un petit restaurant avec jardin situé à l’angle de la rue Vivienne et de la rue des Filles-Saint-Thomas. Rendez-vous des financiers, écrivains et journalistes, il figure dans l’incipit de L’Argent de Zola (1863) : « Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place ».

La presse ne fit pas ses choux gras du premier prix Goncourt : « Quelque chose comme l’histoire d’un fou » écrivit L’Aurore. A l’issue du dîner, Joris Karl Huysmans envoya un télégramme au lauréat pour le prier de passer retirer son chèque de 5 000 francs.

Chez Drouant

salon drouant.jpgL’écrivain Ajalbert aurait lancé : « Je puis vous donner l’adresse d’une maison encore assez modeste où j’ai fort bien déjeuné quelquefois. Honorable cuisine et vins loyaux. Des prix assez doux. C’est le restaurant Drouant, place Gaillon ! ». Ancien café-tabac fréquenté par les Daudet, les frères Rosny, Renoir, Pissarro, Octave Mirbeau et Edmond de Goncourt, Drouant va devenir le repaire des « dix ».

 Quel couvert choisir ?

Si vous avez le choix, le dixième couvert est gage de longévité. En 115 ans, quatre académiciens seulement l’ont occupé (Lucien Descaves, Pierre Mac Orlan, Françoise Mallet-Joris, Pierre Assouline). Le septième est plus encombré : deux fois plus d’occupants durant la même période. (Paul Margueritte, Émile Bergerat, Raoul Ponchon, René Benjamin, Philippe Hériat, Michel Tournier, Régis Debray, Virginie Despentes)

 Le déjeuner du mardi

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Depuis 1914, pour leur déjeuner et leur réunion mensuelle, les « dix » se réunissent place Gaillon chaque premier mardi du mois. (Sauf juillet et août). En décembre, le déjeuner est servi dès que le jury a délibéré. Le menu Goncourt n’est plus l’exclusivité du jury. Il est désormais proposé à tous les clients du restaurant pour 170€ (hors boissons).

 Première femme au jury

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Ce fut Judith Gautier (fille de Théophile), figure importante du monde des lettres, cooptée en 1910. La gente féminine fut accueillie fraichement. Cette « peste pontifiante » ? écrivit la presse. Cette « vieille outre noire, mauvaise et fielleuse, couronnée de roses comme une vache de concours ? » déclara Jules Renard. Sympa, les gars.

 La première lauréate

TrioletL’Académie Goncourt distingue surtout des hommes, environ 90 % des lauréats depuis la création du prix. La première femme couronnée fut Elsa Triolet, en 1944, pour Le premier accroc coûte 200 francs, un recueil de nouvelles. Prix de circonstances ? A-t-on voulu, à travers la dame, honorer l’armée russe, la Juive et la communiste ? « C’est cousu de fil rouge », commente Léautaud.

 

Le record du tour

En 1913, sont en lice notamment Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et Du côté de chez Swann de Marcel Proust. Fichtre ! Mais c’est un écrivain nantais et inconnu – Marc Elder – qui, avec Le peuple de la mer, livre composé de trois nouvelles maritimes, l’emporte après onze tours de scrutin, record à battre.

Le plus jeune lauréat

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Jean-Marie Le Clézio a reçu le prix Goncourt 1963 à 23 ans pour Le Procès verbal.

 

 

 

Lettre ouverte aux cons, par Yvan Audouard

« Il n’empêche que le Goncourt est une connerie persévérante et diabolique. Qu’il fausse totalement la vie littéraire de ce pays. Qu’il abîme ceux qui l’obtiennent, aigrit ceux qui le ratent… (…) Il n’améliore ni ne détériore ceux qui en font partie. Ils ne sont pas cons à titre privé. Mais ils sont devenus les agents actifs d’une dangereuse connerie collective. Et le pire, c’est qu’ils le savent »

Ah ? dit Proust

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En cet après-midi du 10 décembre 1919, rue Hamelin, la fidèle Céleste entre dans la chambre du maitre sans y être invitée : A l’ombre des jeunes filles en fleurs vient de recevoir le Goncourt. « Ah ? », répond l’écrivain, qui, après avoir reçu Gaston Gallimard et Léon Daudet, ordonne à sa servante de se barricader : il ne veut voir personne. Tout le monde à la porte.

Il faut dire qu’il vient de battre Roland Dorgelès et ses Croix de bois (six voix contre quatre) et que la gauche et les anciens combattants sont furieux. Proust ? Ce vieux machin ? Des jeunes filles en fleurs ? Mais de qui se moque-t-on avec cette mièvrerie ?

 C’est Céline qui vous le dit

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« C’est le Goncourt assuré, dans un fauteuil », écrit Céline à Gallimard pour accompagner son manuscrit du Voyage. Raté. Gallimard a trainé des pieds (« il faudrait élaguer ! ») et les Goncourt se ridiculisent : ils couronnent Loups de Guy Mazeline, jeune auteur choyé par la NRF. Il faut dire que Rosny aîné, président du jury, a vendu (très cher) à L’Intransigeant son dernier roman sous forme de feuilleton, journal dans lequel Mazeline tient une rubrique littéraire.

Le Goncourt, combien ?

En 1903, c’était 5000 F. Une somme considérable. Aujourd’hui, de mauvais placements en dévaluations, c’est 10 euros. Mais le plus prestigieux prix littéraire français est une promesse de (grosse) vente. Pour Rouge Brésil (2001) Jean-Christophe Rufin dépassa 700 000 ex dans l’année. D’autres auront cependant moins de chance. Les Ombres errantes (2002) de Pascal Quignard, plafonnera à 90.000 exemplaires.

 Deux Goncourt sinon rien

gary.jpgC’est interdit par le règlement, mais bon, vous pouvez toujours tenter le coup. On connait l’histoire : Romain Gary changea de nom. Aux Racines du ciel, en 1956 publié sous son vrai nom, succéda La Vie devant soi en 1975 sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Six voix au huitième tour de scrutin contre Un policeman de Didier Decoin (trois voix) et Villa triste de Patrick Modiano (une voix).

PalovitchFuté, Romain Gary : Son petit-cousin – Paul Pavlowitch, écrivain lui-même – accepta de se prêter au jeu. Mais entre les deux hommes, les choses vont se dégrader. Romain Gary, qui a signé avec le Mercure de France un contrat de cinq livres signés Ajar, échange alors 40 % de ses droits d’auteur contre la promesse du secret et l’attestation notariée du statut de prête-nom de Pavlowitch. Romain Gary s’expliquera dans une publication posthume : Vie et mort d’Émile Ajar.

Histoire de placard

En 1958, un tout jeune journaliste de 16 ans travaillant pour l’hebdomadaire Aux écoutes fait sauter les plombs de chez Drouant et profite de la confusion pour poser un micro dans le lustre afin d’enregistrer les délibérations, puis se glisse dans un placard à balais. Il s’agit d’Alain Ayache – qui deviendra plus tard le patron du Meilleur. Découvert, il ne sera relâché qu’après avoir promis de ne rien divulguer.

Le premier Goncourt « noir »

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René Maran, écrivain noir, remporta le prix Goncourt en 1921 avec Batouala, véritable roman nègre, critique violente de la colonisation. Au cinquième tour de scrutin contre L’Épithalame de Jacques Chardonne.

 La robe à fleurs du Castor

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En 1943, Simone de Beauvoir croit savoir qu’elle va recevoir le prix pour L’Invitée. Elle achète une belle robe et s’installe au Flore où elle attend un coup de fil qui ne viendra pas. Il viendra onze ans plus tard, en 1954, pour Les Mandarins. Mais bougonne, Simone, qui assimile désormais « les dix » à une mafia, refuse de se laisser photographier et ne vient même pas à la remise du prix. Sartre, gentiment, lui offre le Journal des Goncourt, qu’elle n’a jamais lu. « Quels tristes hères », commente-t-elle.

Le kiosquier de l’avenue de Flandres

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La belle histoire. En 1990, le Goncourt est attribué à un inconnu, Jean Rouaud, marchand de journaux avenue de Flandre, pour son premier roman : Les Champs d’honneur. Eberlué, le kiosquier : « J’avais déjà du mal à voir simplement mon roman exposé dans la vitrine d’une librairie, tournant la tête et accélérant le pas, comme si je ne connaissais pas cet homme ».

 

 

 

 

Passe ta rue du Bac d’abord : avec Proust, Malraux, D’Ormesson, Perec, Gary… Whistler…

 Au 1, rue du Bac, c’est d’Artagnan, palsembleu !

d'artagnanDisposant d’un hôtel particulier au 1, rue du Bac, Charles de Batz-Castelmore, dit D’Artagnan, laissa des Mémoires plus ou moins romancés, parus en 1700, où l’on apprend qu’il fut notamment « capitaine des petits chiens du Roi courant le chevreuil ». En juin 1843, Dumas découvrit ce livre chez un de ses amis. Il l’emprunta, ne le rendit jamais, et s’en inspira quelque peu.

A propos, pourquoi la statue de d’Artagnan est-elle située place du Général-Catroux, dans le 17e, hein ?

 Au 13, le Bar bac de Blanche

Dans les années 60, tous les couche-tard, insomniaques et naufragés de la nuit connaissaient Blanche : son café à l’arrière-salle vitrée avait la particularité d’être ouvert sans interruption, afin que les typographes du Journal Officiel puissent s’y sustenter et y oublier leurs cases de plomb.

«Il faut imaginer, écrit Jacques Layani, un mélange de Fréhel et de Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa, mais plus robuste, avec la gouaille parisienne et l’accent faubourien ».

FerréLéo Ferré fut un habitué des lieux : « Huit heures du soir au Bar Bac / Et des hiboux plein le parterre / À s’immoler pour quelques verres / Que Blanche vide dans son sac (…) Taulière des soirs en allés / Je te laisse mon capuchon / Que je baissais sur mes chansons / Le soir dans ton ancien café / Maintenant c’est sous l’œil néon / Que tu lis tes comptes de bique / Et rumines sous la musique / L’oseille bleue des vagabonds ».

Le Bar Bac sera l’un des bistrots préférés des Hussards et en particulier d’Antoine Blondin : « Il m’est arrivé de rester six jours de suite au Bar Bac. Et j’y étais bien. Ils étaient très gentils avec moi, ils me donnaient une cuillerée de soupe toutes les deux heures, et puis le reste du temps du pastis, ou du vin blanc. Six jours de suite. »

BlondinMais tout Blondin qu’on est, il faut bien à un moment quitter les lieux, comme il l’écrit dans Monsieur Jadis : « La nuit s’achevait au Bar Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse ».

Au 32, Marcel Brion, durant quarante ans

Marcel BrionRomancier, il fut également un des plus grands historiens de l’art, spécialiste de la Renaissance italienne et de l’Allemagne romantique. Après un échec au fauteuil du duc de La Force contre Joseph Kessel en 1962, il fut élu à l’Académie française vingt-deux ans plus tard. Têtu, l’historien. Et grand monsieur. « Marcel Brion, écrit Le Figaro en 1994, c’était l’Europe avant la lettre. Il connaissait sept des langues principales parlées en Occident, et il les connaissait en découvreur de talents. Il a su choisir et il ne s’est pas trompé ».

 

40, rue du Bac, Éditions de La Table ronde

Marquée nettement à droite, la Table ronde accueillit tout naturellement ceux que Bernard Frank appela les Hussards : Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, Roger Nimier, jeunes trublions qui font passer un petit vent d’air frais (et frondeur) sur la germanopratinité sartrienne. Dans son Grognards & Hussard, Bernard Frank tente d’en décrire le style : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase il y a mort d’homme. »

Les années soixante voient émerger une nouvelle génération : Alphonse Boudard, Gabriel Matzneff, Frédéric Musso, Éric Neuhoff, puis  Jean-Paul Kauffmann, Frédéric Fajardie…

Sartre au Pont royal.jpgSituées tout près du grand bar littéraire de Saint-Germain-des-Prés – le Pont-Royal – les éditions de la Table ronde déménagent dans les années 90. « La Table ronde a quitté la rue du Bac, écrit Matzneff, et, peu de temps après, inconsolable, le Pont-Royal a fermé ses portes. »

 

43 rue du Bac, le pas drôle professeur Cottard dans La Recherche

— Quoi ! le professeur Cottard ! Vous ne vous trompez pas ! Vous êtes bien sûr que c’est le même ! Celui qui demeure rue du Bac ! — Oui, il demeure rue du Bac, 43. Vous le connaissez ? — Mais tout le monde connaît le professeur Cottard. C’est une sommité !

CottardTout le monde aura en tout cas reconnu la langue alerte et classieuse de Marcel Proust et cet extrait de Sodome et Gomorrhe.

Ce cher Cottard, auteur de plaisanteries jugées « pas drôles », « ineptes », « grotesques », « de commis voyageur » ! Proust le cite 290 fois dans La Recherche, (dont 159 fois dans Sodome et Gomorrhe) et le loge au 43, là où vivra (très peu de temps) la jeune poétesse Elisa Mercoeur.

 

Au 43 itou, Élisa Mercœur implore Châteaubriand

A l’âge de dix-huit ans, cette poétesse (pouah, c’est pas beau, poétesse) composa son premier ouvrage, un livre dédié à Chateaubriand à qui la jeune fille adressait cette supplique : « J’ai besoin faible enfant, qu’on veille à mon berceau. Et l’aigle peut, du moins, à l’ombre de son aile, protéger le timide oiseau ». Mais rien du tout. Chateaubriand, pas sympa as usual, répondit à la demoiselle qu’il ne prenait personne sous son aile. Circulez, il n’y a rien à lire ! Touchée par la phtisie, la malheureuse petite poétesse s’éteignit rue du Bac, à l’âge de 25 ans, en 1835, trois ans avant que Châteaubriand ne s’installe au 120.

44, rue du Bac, André Malraux drôle de coco

André MalrauxQuittant le boulevard Berthier à la fin de l’été 1932, les Malraux s’installent rue du Bac. L’écrivain y compose une partie de La Condition humaine, Clara y tient un salon littéraire et s’occupe de sa fille, Florence, que le lauréat du Goncourt ignore et surnomme « l’objet ». Le 22 juillet 1936, Malraux quitte l’appartement pour se rendre en Espagne, où la guerre civile vient d’éclater.

Les Malraux.jpgEntre les deux époux, rien ne va plus. Il lui avoue l’avoir épousée pour son argent, lui interdit de prendre la plume : « Mieux vaut être ma femme qu’un écrivain de second ordre », déclare-t-il. En 1945, Clara Malraux prendra enfin son indépendance et emménagera avec sa fille Florence rue Bertholet. Pendant trente ans, André Malraux refusera d’adresser la parole à son ex-femme. C’est pas bien, Dédé ! (On peut, Louise de Vilmorin l’appelait ainsi.)

Au coin de la rue du Bac et du 52, rue de Lille, Mérimée et son faune en bronze

Il vivait dans un modeste appartement au deuxième étage, dont le cabinet de travail donnait sur la rue de Lille. Écrivain renommé, inspecteur général pour la protection des monuments historiques, prisonnier à la Conciergerie, académicien, séducteur invétéré, sénateur, familier de toutes les célébrités du siècle, Mérimée aura vécu toutes les vies. Pourtant, il décèdera à Cannes dans une indifférence quasi générale. Paris apprendra sa mort en septembre 1870 par un article du Times. Sept mois plus tard, le 52, rue de Lille est incendié. Ses lettres et manuscrits sont réduits en cendres, ne restent dans les décombres qu’une pipe turque et son fameux faune en bronze jouant avec sa queue.

 82, rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

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La réunion inaugurale de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec est coopté en 1966 et la disparition de sa lettre E assurera la renommée oulipenne.  (« Oui, il y a aussi Ismaïl, Achab, Moby Dick. Toi, Ismaïl, pion tubar, glouton d’obscurs manuscrits, scribouillard avorton qu’un cafard sans nom gagnait, toi qui partis, fourrant un sarrau, trois maillots, six mouchoirs au fond d’un sac, courant à ton salut, à ta mort, toi qui, dans la nuit, voyais surgir l’animal abyssal, l’immaculation du grand Cachalot blanc…! ». Oulipien à vie, Perec sera « excusé (en 1982) pour cause de décès ».

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Un petit palindrome plein de E  pour la route : « Ce reptile lit Perec ».

 

97 rue du Bac : Jean d’Ormesson joue les Tanguy

d'ormesson jeune« J’ai habité chez mes parents jusqu’à l’âge de trente-cinq ans. Quand une fille me téléphonait, mon père répondait : « Qu’est-ce que vous lui voulez encore ? » Je me souviens du numéro LIT-12-72. C’était juste en face de chez Romain Gary. »

D’Ormesson sera notamment directeur général du Figaro, lui qui avait écrit dans la revue Arts un article féroce sur le roman d’un des patrons d’alors, Pierre Brisson. Article qui finissait ainsi : « Il y a tout de même une justice : on ne peut pas être directeur du Figaro et avoir du talent. »

 

108, rue du Bac, Romain Gary et Jean Seberg

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Après avoir habité l’île Saint-Louis, le couple Gary-Seberg s’installe en 1963 au deuxième étage du 108, rue du Bac. L’appartement est rénové par un décorateur en vogue, les lampadaires et les bibliothèques en bronze sont signés Diego Giacometti.

Après leur divorce (1970), l’actrice s’installe dans un autre appartement de l’immeuble. Dix ans plus tard, suivant l’exemple de son ex-épouse un an plus tôt, Romain Gary se suicide. Il laisse une lettre datée « Jour J » dans laquelle il écrit : « Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs. » L’homme aux deux prix Goncourt aimait répéter que Gary – en russe – signifierait « brûler » et Ajar « braise ». Pouvait-il choisir meilleurs pseudonymes ?

 Au 100 bis, Flora Tristan, féministe notoire et grand-mère de Gauguin

floran tristan.jpgFigure majeure de la lutte des classes et du débat social dans les années 1840, elle est considérée comme une des premières féministes : « L’homme le plus opprimé, écrit-elle, peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». Militante, femme de lettres, elle publie en 1840 Promenades dans Londres, ouvrage qui s’ouvre sur une dédicace aux classes ouvrières.

Sa fille, Aline Chazal-Tristan, sera la mère de Paul Gauguin. Ci-dessous, Le Jardin de Pissarro, une œuvre de jeunesse (1881).

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Au 110, Marie Dorval, la chérie de George Sand

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Elle avait, disait Théophile Gautier, « des cris d’une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères que le théâtre était oublié, et qu’on ne pouvait croire à une douleur de convention ». Après avoir quitté Alfred de Vigny (gros jaloux, Alfred, il la fit suivre par Vidocq), l’actrice fit la conquête de George Sand qui, amoureuse, lui adressa des billets enflammés : « Je ne peux vous voir aujourd’hui, ma chérie, je n’ai pas tant de bonheur. Lundi, matin ou soir, au théâtre ou dans votre lit, il faudra que j’aille vous embrasser, ma dame, ou que je fasse quelque folie ».

Mais aussi Whistler et sa Dame en blanc

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En 1863, Napoléon III fait ouvrir le Salon des Refusés dans un coin du Palais de l’Industrie. Cézanne, Pissaro, Manet, tout le monde se marre. Deux tableaux font sensation : Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et La Dame en blanc de Whistler. Pour ce drôle d’Américain, qui balança entre le réalisme de Courbet et le flou de Turner, c’est presque la gloire. Revenons à Proust et ses personnages dans la Recherche. Au même titre que Renoir, Monet, Manet, Helleu, Whistler aurait été un de des modèles de Proust pour incarner Elstir le peintre idéal. (297 occurrences dans la Recherche !)

 

Au 120, (ex 112), Chateaubriand et ses Mémoires

Dans son rez-de-chaussée de l’hôtel des Missions Étrangères où il s’installe au fond de la cour à gauche, retiré de la vie politique depuis 1830, il se consacre à ses Mémoires (d’Outre-Tombe) dont il fait la lecture à Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois toute proche. Il y évoque sa maison de la rue du Bac : « Ma fenêtre qui donne à l’ouest sur les jardins des Missions Etrangères est ouverte : il est six heures du matin, j’aperçois la lune pâle et élargie, elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélés par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois le reflet d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main dans l’éternité ». Pouf pouf.

Au 125, c’est à nouveau Corot

C’est vrai, j’allai oublier. Corot y est né le 16 juillet 1796. Plaisanterie connue : « Corot a peint 3 000 tableaux dont 5 000 sont aux Etats-Unis ». Certes, il était facile à imiter. Certes, il signa par générosité quelques toiles d’élèves impécunieux. Mais sinon, non, que nenni. Martin Dieterle, spécialiste de la question, s’inscrit en faux (ha ha, elle est bonne !) contre cette assertion : « Il n’a jamais signé une toile qui n’était pas de lui. Simplement, il est arrivé, une ou peut-être deux fois, qu’un étudiant affamé lui apporte un tableau en lui demandant de le signer afin qu’il puisse être vendu. Il l’a retouché la nuit et le lendemain matin l’a rendu à l’étudiant. On a beaucoup exagéré l’affaire au point de dire que Corot signait même des faux. C’est absurde. »

Qu’on se le dise ! en regardant cette toile chinée à l’Emmaüs de Bourgoin-Jallieu……Un vrai faux Corot, copie de La Liseuse sur la rive boisée.

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