Passe ta rue du Bac d’abord : avec Proust, Malraux, D’Ormesson, Perec, Gary… Whistler…

 Au 1, rue du Bac, c’est d’Artagnan, palsembleu !

d'artagnanDisposant d’un hôtel particulier au 1, rue du Bac, Charles de Batz-Castelmore, dit D’Artagnan, laissa des Mémoires plus ou moins romancés, parus en 1700, où l’on apprend qu’il fut notamment « capitaine des petits chiens du Roi courant le chevreuil ». En juin 1843, Dumas découvrit ce livre chez un de ses amis. Il l’emprunta, ne le rendit jamais, et s’en inspira quelque peu.

A propos, pourquoi la statue de d’Artagnan est-elle située place du Général-Catroux, dans le 17e, hein ?

 Au 13, le Bar bac de Blanche

Dans les années 60, tous les couche-tard, insomniaques et naufragés de la nuit connaissaient Blanche : son café à l’arrière-salle vitrée avait la particularité d’être ouvert sans interruption, afin que les typographes du Journal Officiel puissent s’y sustenter et y oublier leurs cases de plomb.

«Il faut imaginer, écrit Jacques Layani, un mélange de Fréhel et de Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa, mais plus robuste, avec la gouaille parisienne et l’accent faubourien ».

FerréLéo Ferré fut un habitué des lieux : « Huit heures du soir au Bar Bac / Et des hiboux plein le parterre / À s’immoler pour quelques verres / Que Blanche vide dans son sac (…) Taulière des soirs en allés / Je te laisse mon capuchon / Que je baissais sur mes chansons / Le soir dans ton ancien café / Maintenant c’est sous l’œil néon / Que tu lis tes comptes de bique / Et rumines sous la musique / L’oseille bleue des vagabonds ».

Le Bar Bac sera l’un des bistrots préférés des Hussards et en particulier d’Antoine Blondin : « Il m’est arrivé de rester six jours de suite au Bar Bac. Et j’y étais bien. Ils étaient très gentils avec moi, ils me donnaient une cuillerée de soupe toutes les deux heures, et puis le reste du temps du pastis, ou du vin blanc. Six jours de suite. »

BlondinMais tout Blondin qu’on est, il faut bien à un moment quitter les lieux, comme il l’écrit dans Monsieur Jadis : « La nuit s’achevait au Bar Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse ».

Au 32, Marcel Brion, durant quarante ans

Marcel BrionRomancier, il fut également un des plus grands historiens de l’art, spécialiste de la Renaissance italienne et de l’Allemagne romantique. Après un échec au fauteuil du duc de La Force contre Joseph Kessel en 1962, il fut élu à l’Académie française vingt-deux ans plus tard. Têtu, l’historien. Et grand monsieur. « Marcel Brion, écrit Le Figaro en 1994, c’était l’Europe avant la lettre. Il connaissait sept des langues principales parlées en Occident, et il les connaissait en découvreur de talents. Il a su choisir et il ne s’est pas trompé ».

 

40, rue du Bac, Éditions de La Table ronde

Marquée nettement à droite, la Table ronde accueillit tout naturellement ceux que Bernard Frank appela les Hussards : Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, Roger Nimier, jeunes trublions qui font passer un petit vent d’air frais (et frondeur) sur la germanopratinité sartrienne. Dans son Grognards & Hussard, Bernard Frank tente d’en décrire le style : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase il y a mort d’homme. »

Les années soixante voient émerger une nouvelle génération : Alphonse Boudard, Gabriel Matzneff, Frédéric Musso, Éric Neuhoff, puis  Jean-Paul Kauffmann, Frédéric Fajardie…

Sartre au Pont royal.jpgSituées tout près du grand bar littéraire de Saint-Germain-des-Prés – le Pont-Royal – les éditions de la Table ronde déménagent dans les années 90. « La Table ronde a quitté la rue du Bac, écrit Matzneff, et, peu de temps après, inconsolable, le Pont-Royal a fermé ses portes. »

 

43 rue du Bac, le pas drôle professeur Cottard dans La Recherche

— Quoi ! le professeur Cottard ! Vous ne vous trompez pas ! Vous êtes bien sûr que c’est le même ! Celui qui demeure rue du Bac ! — Oui, il demeure rue du Bac, 43. Vous le connaissez ? — Mais tout le monde connaît le professeur Cottard. C’est une sommité !

CottardTout le monde aura en tout cas reconnu la langue alerte et classieuse de Marcel Proust et cet extrait de Sodome et Gomorrhe.

Ce cher Cottard, auteur de plaisanteries jugées « pas drôles », « ineptes », « grotesques », « de commis voyageur » ! Proust le cite 290 fois dans La Recherche, (dont 159 fois dans Sodome et Gomorrhe) et le loge au 43, là où vivra (très peu de temps) la jeune poétesse Elisa Mercoeur.

 

Au 43 itou, Élisa Mercœur implore Châteaubriand

A l’âge de dix-huit ans, cette poétesse (pouah, c’est pas beau, poétesse) composa son premier ouvrage, un livre dédié à Chateaubriand à qui la jeune fille adressait cette supplique : « J’ai besoin faible enfant, qu’on veille à mon berceau. Et l’aigle peut, du moins, à l’ombre de son aile, protéger le timide oiseau ». Mais rien du tout. Chateaubriand, pas sympa as usual, répondit à la demoiselle qu’il ne prenait personne sous son aile. Circulez, il n’y a rien à lire ! Touchée par la phtisie, la malheureuse petite poétesse s’éteignit rue du Bac, à l’âge de 25 ans, en 1835, trois ans avant que Châteaubriand ne s’installe au 120.

44, rue du Bac, André Malraux drôle de coco

André MalrauxQuittant le boulevard Berthier à la fin de l’été 1932, les Malraux s’installent rue du Bac. L’écrivain y compose une partie de La Condition humaine, Clara y tient un salon littéraire et s’occupe de sa fille, Florence, que le lauréat du Goncourt ignore et surnomme « l’objet ». Le 22 juillet 1936, Malraux quitte l’appartement pour se rendre en Espagne, où la guerre civile vient d’éclater.

Les Malraux.jpgEntre les deux époux, rien ne va plus. Il lui avoue l’avoir épousée pour son argent, lui interdit de prendre la plume : « Mieux vaut être ma femme qu’un écrivain de second ordre », déclare-t-il. En 1945, Clara Malraux prendra enfin son indépendance et emménagera avec sa fille Florence rue Bertholet. Pendant trente ans, André Malraux refusera d’adresser la parole à son ex-femme. C’est pas bien, Dédé ! (On peut, Louise de Vilmorin l’appelait ainsi.)

Au coin de la rue du Bac et du 52, rue de Lille, Mérimée et son faune en bronze

Il vivait dans un modeste appartement au deuxième étage, dont le cabinet de travail donnait sur la rue de Lille. Écrivain renommé, inspecteur général pour la protection des monuments historiques, prisonnier à la Conciergerie, académicien, séducteur invétéré, sénateur, familier de toutes les célébrités du siècle, Mérimée aura vécu toutes les vies. Pourtant, il décèdera à Cannes dans une indifférence quasi générale. Paris apprendra sa mort en septembre 1870 par un article du Times. Sept mois plus tard, le 52, rue de Lille est incendié. Ses lettres et manuscrits sont réduits en cendres, ne restent dans les décombres qu’une pipe turque et son fameux faune en bronze jouant avec sa queue.

 82, rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

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La réunion inaugurale de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec est coopté en 1966 et la disparition de sa lettre E assurera la renommée oulipenne.  (« Oui, il y a aussi Ismaïl, Achab, Moby Dick. Toi, Ismaïl, pion tubar, glouton d’obscurs manuscrits, scribouillard avorton qu’un cafard sans nom gagnait, toi qui partis, fourrant un sarrau, trois maillots, six mouchoirs au fond d’un sac, courant à ton salut, à ta mort, toi qui, dans la nuit, voyais surgir l’animal abyssal, l’immaculation du grand Cachalot blanc…! ». Oulipien à vie, Perec sera « excusé (en 1982) pour cause de décès ».

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Un petit palindrome plein de E  pour la route : « Ce reptile lit Perec ».

 

97 rue du Bac : Jean d’Ormesson joue les Tanguy

d'ormesson jeune« J’ai habité chez mes parents jusqu’à l’âge de trente-cinq ans. Quand une fille me téléphonait, mon père répondait : « Qu’est-ce que vous lui voulez encore ? » Je me souviens du numéro LIT-12-72. C’était juste en face de chez Romain Gary. »

D’Ormesson sera notamment directeur général du Figaro, lui qui avait écrit dans la revue Arts un article féroce sur le roman d’un des patrons d’alors, Pierre Brisson. Article qui finissait ainsi : « Il y a tout de même une justice : on ne peut pas être directeur du Figaro et avoir du talent. »

 

108, rue du Bac, Romain Gary et Jean Seberg

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Après avoir habité l’île Saint-Louis, le couple Gary-Seberg s’installe en 1963 au deuxième étage du 108, rue du Bac. L’appartement est rénové par un décorateur en vogue, les lampadaires et les bibliothèques en bronze sont signés Diego Giacometti.

Après leur divorce (1970), l’actrice s’installe dans un autre appartement de l’immeuble. Dix ans plus tard, suivant l’exemple de son ex-épouse un an plus tôt, Romain Gary se suicide. Il laisse une lettre datée « Jour J » dans laquelle il écrit : « Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs. » L’homme aux deux prix Goncourt aimait répéter que Gary – en russe – signifierait « brûler » et Ajar « braise ». Pouvait-il choisir meilleurs pseudonymes ?

 Au 100 bis, Flora Tristan, féministe notoire et grand-mère de Gauguin

floran tristan.jpgFigure majeure de la lutte des classes et du débat social dans les années 1840, elle est considérée comme une des premières féministes : « L’homme le plus opprimé, écrit-elle, peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». Militante, femme de lettres, elle publie en 1840 Promenades dans Londres, ouvrage qui s’ouvre sur une dédicace aux classes ouvrières.

Sa fille, Aline Chazal-Tristan, sera la mère de Paul Gauguin. Ci-dessous, Le Jardin de Pissarro, une œuvre de jeunesse (1881).

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Au 110, Marie Dorval, la chérie de George Sand

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Elle avait, disait Théophile Gautier, « des cris d’une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères que le théâtre était oublié, et qu’on ne pouvait croire à une douleur de convention ». Après avoir quitté Alfred de Vigny (gros jaloux, Alfred, il la fit suivre par Vidocq), l’actrice fit la conquête de George Sand qui, amoureuse, lui adressa des billets enflammés : « Je ne peux vous voir aujourd’hui, ma chérie, je n’ai pas tant de bonheur. Lundi, matin ou soir, au théâtre ou dans votre lit, il faudra que j’aille vous embrasser, ma dame, ou que je fasse quelque folie ».

Mais aussi Whistler et sa Dame en blanc

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En 1863, Napoléon III fait ouvrir le Salon des Refusés dans un coin du Palais de l’Industrie. Cézanne, Pissaro, Manet, tout le monde se marre. Deux tableaux font sensation : Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et La Dame en blanc de Whistler. Pour ce drôle d’Américain, qui balança entre le réalisme de Courbet et le flou de Turner, c’est presque la gloire. Revenons à Proust et ses personnages dans la Recherche. Au même titre que Renoir, Monet, Manet, Helleu, Whistler aurait été un de des modèles de Proust pour incarner Elstir le peintre idéal. (297 occurrences dans la Recherche !)

 

Au 120, (ex 112), Chateaubriand et ses Mémoires

Dans son rez-de-chaussée de l’hôtel des Missions Étrangères où il s’installe au fond de la cour à gauche, retiré de la vie politique depuis 1830, il se consacre à ses Mémoires (d’Outre-Tombe) dont il fait la lecture à Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois toute proche. Il y évoque sa maison de la rue du Bac : « Ma fenêtre qui donne à l’ouest sur les jardins des Missions Etrangères est ouverte : il est six heures du matin, j’aperçois la lune pâle et élargie, elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélés par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois le reflet d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main dans l’éternité ». Pouf pouf.

Au 125, c’est à nouveau Corot

C’est vrai, j’allai oublier. Corot y est né le 16 juillet 1796. Plaisanterie connue : « Corot a peint 3 000 tableaux dont 5 000 sont aux Etats-Unis ». Certes, il était facile à imiter. Certes, il signa par générosité quelques toiles d’élèves impécunieux. Mais sinon, non, que nenni. Martin Dieterle, spécialiste de la question, s’inscrit en faux (ha ha, elle est bonne !) contre cette assertion : « Il n’a jamais signé une toile qui n’était pas de lui. Simplement, il est arrivé, une ou peut-être deux fois, qu’un étudiant affamé lui apporte un tableau en lui demandant de le signer afin qu’il puisse être vendu. Il l’a retouché la nuit et le lendemain matin l’a rendu à l’étudiant. On a beaucoup exagéré l’affaire au point de dire que Corot signait même des faux. C’est absurde. »

Qu’on se le dise ! en regardant cette toile chinée à l’Emmaüs de Bourgoin-Jallieu……Un vrai faux Corot, copie de La Liseuse sur la rive boisée.

borddeleaupnicheetpersonnage Corot

 

 

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