Dans le Paris de Jean Cocteau

Je vous parle souvent des surréalistes, mais jamais de leur tête de Turc qui, s’il peut nous agacer, est quand même un sacré poète et un touche-à-tout (si j’ose dire) génial. Donc, à la demande générale, quelques pas dans les pas de notre ami Jean Cocteau.

 45 rue La Bruyère

La Bruyère.jpgDans de la soie, l’enfance de Cocteau ? Sans doute, mais pas que. Ses parents, Georges et Eugénie Cocteau, occupent un étage d’un hôtel particulier du 45, l’autre étage étant celui de ses grands-parents, un appartement qui éblouit l’enfant avec sa baignoire d’argent, ses milliers de livres, ses tableaux de Delacroix. Sa mère joue sur un piano que lui a légué Rossini, un Stradivarius dort dans une armoire. Y a pire. Le petit Jean n’a que neuf ans lorsqu’on retrouve, le 5 avril 1898, son père mort dans son lit, une balle dans la tête. Les raisons de ce suicide restent mystérieuses. Ennuis boursiers ? Sa femme, qui l’aurait trompé ? Homosexualité latente mal assumée ? En tout cas, pas évident pour grandir sereinement.

La-sortie-du-lycée-Condorcet- J. Béraud.jpg

cocteau condorcetCocteau fréquente le petit Condorcet, puis le grand. A la rentrée d’octobre 1902, il est en quatrième. Il sera renvoyé en 1904 pour ses trop nombreuses absences. Mais il y fait une rencontre qui le marquera pour la vie, celle de Pierre Dargelos, son héros des Enfants terribles qu’il présente dans Le Livre blanc : « Un des élèves, Dargelos, jouissait d’un grand prestige à cause d’une virilité très au-dessus de son âge. Il s’exhibait avec cynisme et faisait commerce d’un spectacle qu’il donnait même à des élèves d’une autre classe en échange de timbres rares ou de tabac. »

55, rue de Clichy, à la Cité Monthiers

Dargelos.jpgDans Les Enfants terribles, Cocteau décrit le passage mythique de son enfance : « On y pénètre, rue de Clichy, par une grille, et, rue d’Amsterdam, par une porte cochère toujours ouverte […] Deux fois par jour, à 10 heures et demie du matin et à 4 heures du soir, une émeute trouble ce silence. Car le petit lycée Condorcet ouvre ses portes en face du 72 bis de la rue d’Amsterdam et les élèves ont choisi la cité comme quartier général. C’est leur place de Grève. Une sorte de place du Moyen Âge, de cour d’amour, des jeux, des miracles, de bourse aux timbres et aux billes, de coupe-gorge, où le tribunal juge les coupables et les exécute. »

 10 rue d’Anjou, chez sa mère

Eugénie Lecomte, mère Cocteau.jpg

La mère de Cocteau s’y installe en 1910, il a vingt-et-un an et habite chez elle irrégulièrement. Dans À L’Epoque, Maurice Sachs décrit les lieux, s’attardant sur des photos de Verlaine et de Rimbaud et sur des « objets de hasard et de drôlerie ». Pierre Brasseur, jeune acteur, se rendra rue d’Anjou en 1923. Épaté : « Les mots étaient à l’envers, les idées se cognaient les unes contre les autres (…) cela partait comme des fusées sans arrêt. Il suffisait de lui jeter un mot, une idée, pour qu’il en fasse une blague poétique et la mette de côté, comme une jolie image de ses merveilleux réflexes. (…) Il n’était jamais à court, le salaud »

Place de la Concorde

daghiliev.jpgEn 1912, le prince frivole-dandy qui la joue un peu trop facile et qui aime trop les compliments se fait sonner les cloches par le prince des ballets : « Le premier son de cloche, qui ne se terminera qu’avec ma mort, me fut donné par Diaghilev, une nuit, place de la Concorde. Nous rentrions de souper après le spectacle. Nijinsky boudait, à son habitude. Il marchait devant nous. Diaghilev s’amusait de mes ridicules. Comme je l’interrogeais sur sa réserve (j’étais habitué aux éloges), il s’arrêta, ajusta son monocle et me dit : « Étonne-moi » ».

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L’âge d’homme va commencer. Quelques années plus tard, Cocteau montera Parade avec Picasso et Satie. Un truc vraiment étonnant. (« Si j’avais su que c’était aussi bête, s’écriera un spectateur, j’aurais amené les ­enfants ! »)

 102 boulevard Haussmann, chez Proust

 

dandy.jpgDans l’antre du 102, par ses nombreuses visites, Cocteau aura été l’un des premiers à voir émerger la Recherche du temps perdu. En 1909 ou 1910, sous les lambris dorés d’un quelconque salon, les deux hommes se sont rencontrés. Coup de foudre. Proust a vingt ans de plus que Cocteau mais il est ébloui par l’œuvre poétique déjà importante de son cadet. Lui-même n’a alors publié que des textes mondains. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, Proust et Cocteau partagent leurs amis, leur snobisme et leurs mots d’esprit. Cocteau sera l’un des premiers lecteurs de La Recherche et soutiendra le manuscrit chez Grasset, après le refus de Gallimard. Le succès de son ainé mettra fin à leur relation amicale : Proust, auréolé du Goncourt, prend ses distances. Cocteau, sans doute un peu jaloux, constate que son œuvre éparpillée ne peut que faire pâle figure aux côtés de ce monument. Il s’est par ailleurs reconnu dans le terne Octave, décrit comme jeune homme à la réputation d’homme primaire et superficiel. Rideau. L’un va cesser de vivre pour écrire son œuvre, l’autre va choisir de vivre sa vie en accéléré.

Cocteau et les surréalistes

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Pas sympa, les surréalistes. Tout d’abord, André Breton, qui décrète Cocteau, fin 1919, comme « l’être le plus haïssable de ce temps. « Pourquoi cette méchanceté confuse, méticuleuse à la fois, de vos amis ? », se plaint Cocteau auprès d’Aragon. Et de préciser dans une lettre à son ami Jean Hugo :« La mode est d’écrire du mal de moi partout ». Pauvre Cocteau. Cela ne fait que commencer. Desnos, début 1923, parle de tuer Cocteau puis réclame en 1925 le retour à la Terreur « pour les femmes de lettres, depuis la Noailles jusqu’à Jean Cocteau. » Enfin, la « conversion » de Cocteau et sa Lettre à Jacques Maritain va générer les insultes de Paul Éluard et de Georges Ribemont-Dessaignes, Éluard préconisant de « l’abattre comme une bête puante ».

Cocteau s’en souviendra lors de son discours de réception à l’Académie française : « C’était l’époque où régnaient la révolte, l’anarchie du verbe. Non seulement la mode était d’injurier les vivants, mais de cracher sur les tombes. »

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Heureusement, Godard viendra gentiment à son secours et déclarera : « Il avait un  côté cigale, et les fourmis lui en voulaient ».

 

9 rue Vignon, le Maitre reçoit

Entre 1926 et 1939, Cocteau change souvent d’adresse mais reste dans le quartier. « C’est le temple de la Madeleine qui m’oblige à rayonner autour de ses colonnes », explique-t-il. On le verra hôtel de la Madeleine, rue de Surène ; au Madeleine-Palace hôtel, rue Tronchet ; 9, rue Vignon ; à l’Hôtel de Castille, rue Cambon ; 9, place de la Madeleine.

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Les photos où on le voit en peignoir blanc près de son buste a probablement été prise rue Vignon.

Rue Vignon, avant Jean Marais, il reçoit ses « petits lapins ». L’anecdote (réelle ?) est connue : – Je viens pour le Maitre. – Il va vous recevoir avec plaisir.

Cocteau décrit son appartement avec une certaine froideur :« De tous mes domiciles, le plus hanté fut la rue Vignon. Il était presque à l’angle de la place de la Madeleine, sous le toit, et ne se donnait pas pour agréable. Je ne pourrais pas le décrire. C’est son vide qui était plein. Meubles, objets y vinrent d’eux-mêmes. On ne les voyait pas. Ce qu’on voyait c’était ce vide, un grenier de vide, une poubelle de vide, un vide plein au ras bord. »

 36 rue de Montpensier, la cave minuscule

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Dans La Difficulté d’être (1947), il évoque son entresol : « J’ai loué cette cave minuscule, prise entre le Théâtre du Palais-Royal et le pâté de maisons qui se termine par la Comédie-Française, en 1940, lorsque l’armée allemande marchait sur Paris. J’habitais alors l’Hôtel du Beaujolais, à côté de Colette. Avec Jean Marais, Cocteau loue  donc une « cave minuscule », un « tunnel bizarre », un « demi-castor » comme on appelait ce genre d’endroit sous le second Empire : deux chambres, une cuisine, une salle de bains et une pièce quasi-secrète, où on n’entrait que par la chambre à coucher. Très peu de lumière, des murs tapissés de velours rouge. Une cave minuscule ? L’appartement mesure quand même 96 m2 et il sera proposé à la vente 1 950 000 euros en 2016.

23 Quai de Conti, l’Académie française

L'épée.jpgLe 3 mars 1955, Cocteau est élu au fauteuil de Jérôme Tharaud par 17 voix, contre 11 voix à Jérôme Carcopino et zéro voix au vicomte de Venel, qui rédige en vers de mirliton ses lettres de candidatures et qui s’est présenté plus de trente fois. Son image de la Coupole ? Une « grotte sous-marine, [avec]une lumière quasi surnaturelle d’aquarium et sur des gradins en demi-cercle, quarante sirènes à queues vertes et à voix mélodieuses ». Charmés, les habits verts. L’épée, dessinée par ses soins, a été réalisée par Cartier. Pas dégueu, comme dirait Gainsbourg. Elle est sertie d’émeraude, rubis, diamant, ivoire, onyx, émail, or et argent. L’émeraude de 2,84 carats a été offerte par Coco Chanel, les autres pierres précieuses par Francine Weisweiller. Chouettes ami(e)s. (Quant à la lame, elle provient de Tolède, of course. Et le costume de chez Lanvin).

 

Pour finir et pour la route

J’aime bien Cocteau mais il m’agace un peu lorsqu’il fait de « bons mots ». Exemples :

« Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. »

« Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n’est pas simple, son présent n’est qu’indicatif, et son futur est toujours conditionnel. »

« Un chef-d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre. »

« Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi. »

« Le temps des hommes est de l’éternité pliée. »

« Aujourd’hui, c’est demain et hier qui s’épousent. »

« Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer notre image »

– S’il y avait le feu chez vous, quel objet emporteriez-vous ? (André Fraigneau)
– Je crois que j’emporterais le feu (Jean Cocteau)

 

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Quelques mois avant de mourir, il avait dit : « Trente ans après ma mort, je me retirerai, fortune faite ». La fortune littéraire n’a pas suivi. Car qui lit Cocteau aujourd’hui ? (Mais soyons honnête : qui lit aujourd’hui ?)

 

 

 

Après Barbara, dans les pas de Serge Gainsbourg

Ils s’aimaient bien, ces deux-là. Ils avaient à peu près le même âge, ils étaient juifs, ils s’étaient cachés pendant la guerre, ils se trouvaient laids, ils avaient tout deux la pétoche en entrant en scène. Après mon Paris de Barbara, j’ai voulu poursuivre avec Serge Gainsbourg, dont le parcours parisien est très riche, en rive droite comme en rive gauche. Voici, en avant-première, quelques extraits du livre à paraitre bientôt chez Parigramme.

 

jardin serge Gainsbourg.jpg« Il ressemble tellement à cette ville, si belle quand elle accueille ceux qui viennent de partout. » Ainsi parlait Bertrand Delanoë, à l’occasion de l’inauguration du jardin Serge-Gainsbourg à la porte des Lilas. Bien vu. Rarement un auteur-compositeur-interprète à la famille venue d’ailleurs ne se sera autant identifié à la capitale et à son époque, se nourrissant de ses mutations culturelles, laissant son empreinte dans de nombreux quartiers, Pigalle, Saint-Germain-des-Prés, les Champs-Élysées, les Grands Boulevards… Près de trente ans après sa mort, la rue de Verneuil – musée endormi où rien n’a bougé – reste indissociable de son nom. Et sa générosité légendaire perdure dans la mémoire des chauffeurs de taxi, des éboueurs, des policiers, des pompiers, des portiers d’hôtels, des vendeuses, des serveurs, des barmen…

Le « bon p’tit gars » de Fréhel

15, rue Chaptal, 9e

Fréhel 1Le début d’un conte de fées ? À l’angle de la rue Chaptal et de la rue Henner, le café s’appelle Le Coup de fusil[1]. Et la grosse dame s’appelle Fréhel, une légende encore vivante, désormais ravagée par la cocaïne, navigant dans la rue en peignoir à fleurs, un pékinois sous chaque bras. Lucien arbore la croix d’honneur sur son tablier. Pas peu fier, le gamin. Fréhel l’arrête, lui caresse les cheveux et lui dit en substance : « Bon p’tit gars, sage à l’école, viens, je te paye un verre. » Diabolo grenadine et tartelette pour lui, coup de rouge pour elle.

Le gamin ignore qu’elle fut une immense vedette tout autant qu’elle ne peut évidemment imaginer qu’il vendra un jour des millions de disques. Leurs destins présenteront sur le tard quelques analogies. « Et ouais c’est moi Gainsbarre / On me trouve au hasard / des night-clubs et des bars[2] », écrira-t-il. Troublant écho au « Non j’ suis pas saoule / Malgré que je roule / Dans toutes les boîtes de nuit / Cherchant l’ivresse / Pour que ma tristesse / Sombre à jamais dans le bruit[3] ».

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Qu’elle était belle, Fréhel, dans ses jeunes années…

Les clés (et le lit) de Salvador Dalí

88, rue de l’Université, 7e

Gainsbourg-Dali

En septembre 1949, Lise doit quitter l’hôtel Saint-Yves, faute d’argent. La femme de Georges Hugnet lui propose alors de s’installer momentanément dans l’appartement de Salvador Dalí dont son mari a la garde. Dans Ouest-France, en 1991, Élisabeth Levitzky évoque cet épisode fondateur du « noir Verneuil » : « Le poète pour qui je travaillais, malade, ne pouvait plus m’employer, je n’avais plus de logement. Sa femme m’a passé les clés d’un appartement que Dalí n’occupait pas. Il y avait des tableaux partout. Lulu, au service militaire, me rejoignait quand il avait une permission. Il avait 21 ans et moi 23. Gala, femme de Dalí, inquiète qu’une jeune femme occupe son appartement, est venue compter les draps. Même pas les tableaux, les draps ! Dalí est venu le lendemain, avec du champagne, excuser sa femme. Il nous a ouvert une pièce, tapissée d’astrakan noir, du sol au plafond. Lucien était suffoqué : qu’on puisse fouler ça aux pieds était merveilleux. C’est de là que lui est venue l’idée, bien plus tard, de tapisser de noir son appartement de la rue de Verneuil [4]. »

La version de Gainsbourg, relatée par Gilles Verlant, est plus romancée : « Elle parvient à mettre la main sur les clefs de l’appartement de Dalí où nous allons : là, fulgurance, un appartement d’une beauté somptueuse. Nous y passons quelques nuits, je tringle la gamine comme un malade dans un grand lit carré de trois mètres sur trois, couvert de fourrure. Le salon était tapissé d’astrakan, je foulais à mes pieds des dessins de Miró, Ernst, Picasso ou Dalí, des toiles non encadrées, la classe… Dans la salle de bains de Gala, il y avait une baignoire à la romaine et des centaines de flacons de parfum, de lotions en tous genres. Il y régnait une odeur de regret, de flash-back, de luxe effréné… J’avais dix-neuf ans, je faisais de la peinture, c’était hallucinant.[5] »

Au cours de sa visite chez Dalí, Lucien dérobe deux petites photos érotiques représentant deux fillettes. Il se les fera voler, à son tour, à la caserne Charras.

En trouvant le titre de Je t’aime moi non plus, Gainsbourg s’est-il souvenu du « bon mot » de son ami Dalí : « Picasso est espagnol, moi aussi – Picasso est un génie, moi aussi – Picasso est communiste, moi non plus. »

Champagne et rupture à l’hôtel Madison

 143, boulevard Saint-Germain, 6e

hotel madison.jpgElle lui en veut d’avoir trahi la peinture. Il lui reproche d’avoir grossi. Et de le tromper. En 1957, dix ans après leur première rencontre, Gainsbourg et Lise Levitzky se séparent. « Le jour de notre divorce, précise-t-elle dans Le Télégramme en 1996, nous avons décidé de fêter notre rupture. Nous avons alors acheté une bouteille de champagne et nous avons été à l’hôtel Madison, à Saint-Germain-des-Prés. Après l’avoir bue, on a fait un mariage gitan : il a brisé la bouteille et on s’est tailladé la main afin d’échanger nos sangs. » En 1967, Gainsbourg retrouvera son ancienne compagne sur le pont Louis-Philippe et ne cessera plus de la voir en cachette, essentiellement pendant ses moments de déprime comme après le départ de Jane. Lise est bien en chair, ce qui n’est pas pour déplaire au chanteur : « C’est un Rubens / C’est une hippopodame / […] Et si j’en pince pour c’t’hippopodame / C’est qu’avec elle j’ai des prix de gros. »

Chez Édith Piaf

67, boulevard Lannes, 16e

piafAlors que les yé-yé occupent tout l’espace médiatique et que les Beatles entament leur fulgurante ascension, Gainsbourg ne parvient toujours pas à savoir qui il est. Chanteur rive gauche ? Jazzy ? Interrogé par La Tribune de Genève, il déplore que ses « bonnes chansons » n’aient aucune audience et que la radio le censure. En novembre 1962, à l’occasion des quarante ans de Raymond Devos, il monte sur la scène du théâtre Fontaine armé d’une guitare électrique en compagnie de Bourvil (piston), Nougaro (percussions) et Guy Béart (guitare acoustique). Dans la salle, Édith Piaf ne le quitte pas des yeux et demande à lui être présentée. Rendez-vous est pris, boulevard Lannes, où la chanteuse demande à Gainsbourg de lui écrire quelques chansons. Il esquive poliment : « Il vous faut des chansons gutturales, qui viennent du ventre, moi je joue avec les mots [6]. » Il quitte l’immeuble de celle qui va mourir quelques mois plus tard… en ignorant qu’une jeune fille de dix-sept ans loge dans une pension de famille à cette même adresse : Jane Birkin.

Birkin jeune

La génèse du 5 bis, rue de Verneuil, 7e

 

Bardot

En novembre 1967, Gainsbourg, désormais riche, se met en quête d’un endroit pour abriter ses amours avec Brigitte Bardot. Recevoir la belle dans son vingt-trois mètres carrés de la Cité internationale des arts, sous l’œil effaré des étudiants voisins, n’est plus possible. Joseph, le père, est mis à contribution : « Lucien veut le 7e arrondissement, rue de l’Université par prédilection. Pas bête, le gars : les maisons sont anciennes, charmantes et… aristocratiques. Encore faut-il trouver quelque chose à acheter…[7] »

 

rue de verneuil.jpgLe « quelque chose » se présente : une petite maison à Saint-Germain-des-Prés à quelques dizaines de mètres de Juliette Gréco. Un rez-de-chaussée – anciennes écuries ? ancienne boutique ? – et un étage un peu biscornu, pas encore reliés l’un à l’autre, sont pompeusement dénommés « hôtel particulier » par l’agent immobilier. Plusieurs acheteurs se pressent mais aucun n’a le privilège de s’appeler Gainsbourg. Ni d’être accompagné par une star. L’affaire est faite ! Philips accorde au chanteur un prêt de quatre cent mille francs sans intérêts ; selon Yves Salgues, celui-ci achète le 5 bis pour huit cent mille francs[8].

Après Je t’aime moins non plus, Brigitte Bardot rompra avec Gainsbourg, lequel, anéanti, renoncera à s’installer rue de Verneuil. Il faudra attendre sa rencontre avec Jane Birkin pour que le 5 bis prenne vie.

Repetto

22, rue de la Paix, 1er

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Après les bottines Carvil du temps des yé-yés, place à la légèreté : « Serge cherchait des gants pour ses pieds, car il avait horreur de marcher », précise Jane Birkin. Elle l’entraîne rue de la Paix pour qu’il glisse son pied nu dans ce chausson de cuir blanc créé par Rose Repetto (sur les conseils de son fils, Roland Petit) en 1947. « Repetto à perpet’ ! » dira Serge Gainsbourg de cet indispensable modèle Richelieu Zizi, généralement en cuir de chèvre blanc, porté hiver comme été, et consommé sans modération, soit environ trente paires par an.

La Recette des impôts

198-224, rue de l’Université, 7e

billet

Ce n’est pas très loin. Gainsbourg se rend parfois à pied au bout de la rue de l’Université avec son chéquier pour régler ses impôts. Rubis sur l’ongle. En 1978, précise Marie-Dominique Lelièvre dans Gainsbourg sans filtre, il établit un chèque de 7 918 975 francs à l’ordre du Trésor public, soit environ 1,3 million d’euros 2019. Profondément citoyen, reconnaissant à la France d’avoir accueilli ses parents, le chanteur règle toujours scrupuleusement ses impôts. « Vers la fin de sa vie, précise Jane Birkin, quand il ne voyait plus très bien, il faisait remplir le chèque par Fulbert et il disait qu’il faisait pleurer Fulbert parce qu’il ne pouvait pas supporter que Serge paye autant d’impôts[9]. »

« Mon premier cachet, relate Gainsbourg, ce n’était pas un cachet, plutôt un comprimé. » Sans doute évoque-t-il sa première prestation au Milord l’Arsouille, en 1958. Trente ans plus tard, il est l’artiste le mieux rémunéré de France. L’argent, chez lui, est ambivalent : il s’en fout et il en veut. Beaucoup. À titre de revanche sur l’insuccès de ses débuts. Après des années de dèche, il applique la maxime de son grand cousin Salvador Dalí, si bien anagrammé Avida Dollars par André Breton : « Dans la vie, il vaut mieux être un tout petit peu milliardaire. »

À la fin des années 1970, Gainsbourg écrit le scénario d’un film qui ne verra pas le jour : Black out[10]. On peut y lire une tirade manifestement issue des tourments de l’auteur : « Ce n’est pas une araignée que tu as au plafond, c’est un scarabée d’or. Ta maladie, je vais te dire, c’est ton fric. Tu en crèves. Tu as tout ce que tu veux à tel point que tu ne veux ni ne désires plus rien. »

Le pétomane chez Gallimard

5, rue Gaston-Gallimard, 7e

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Evguénie Sokolov est un peintre pétomane dont l’affection fait tressauter la main lorsque son ventre se relâche. Habilement exploité, ce handicap lui permet de devenir un des plus grands peintres contemporains. Est-ce l’amitié entre Claude Gallimard et Serge Gainsbourg qui a présidé à la signature d’un contrat en 1973 ? L’ouvrage – sous-titré « conte parabolique » – ne sort qu’en 1980 petit volume de quatre-vingt-seize pages publié non pas dans « la blanche » mais hors collection, sous une couverture grise et noire.

evguénie-279x458.jpgLe 13 janvier 1980, Gainsbourg se rend rue Gaston-Gallimard, qui s’appelle encore rue Sébastien-Bottin, pour déposer son manuscrit enfin terminé. Il s’engage par erreur dans l’entrée des livraisons… où personne ne le reconnaît : « Je remonte un étage ou deux et je me plante devant une gonzesse, une espèce d’Américaine ou d’Anglaise assez sexy, sexe dirons-nous. Je lui dis : “Je voudrais voir monsieur Claude Gallimard.” Elle me répond : “De la part de qui ?”… Putain, j’étais encore une bleusaille en littérature…[11] »

En exergue du roman, Gainsbourg cite Rousseau : « Le masque tombe, l’homme reste, et le héros s’évanouit. » L’œuvre elle-même lui permet à l’évidence de régler ses comptes avec sa passion première. « Le propos est dégueulasse, reconnait-il, mais me permet d’exorciser la nostalgie de ce que je n’ai pas fait en peinture. »

Les critiques seront acerbes. « Ça ne pète pas très haut », lit-on ici et là et Annette Colin-Simard porte le coup de grâce : « C’est le premier roman et espérons-le le dernier qu’écrira Serge Gainsbourg. Le sujet est d’une grossièreté qui dépasse l’imagination. Quant au talent, il est parfaitement nul. »

Jane Birkin, toujours tendre, vole au secours de son ancien compagnon :

« Ce livre, Serge en était très fier. Il avait fait son Benjamin Constant, et il tenait énormément à avoir le nom de Gallimard sur sa couverture. D’un seul point de vue psychologique, le fait qu’Evguénie décide de se gazer avec ses propres flatulences est assez révélateur de l’image que Serge avait de lui-même. On en a beaucoup dit sur l’histoire de ce type qui ne fait que péter et qui se sert de sa maladie pour créer, mais très franchement Serge n’est pas allé chercher loin son inspiration : nous avions à l’époque un chien qui souffrait du même problème…[12] »

L’enlèvement raté de Charlotte Gainsbourg

Place du Panthéon, 5e

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Ils sont trois jeunes gens (de bonne famille) qui tentent, le lundi 9 mars 1987, de voler l’arme de service d’un policier en faction devant le domicile de Laurent Fabius, 15, place du Panthéon. Objectif : compléter l’armement de la petite bande avant de procéder à l’enlèvement de Charlotte Gainsbourg et réclamer au père une rançon de cinq millions de francs. S’ensuit une fusillade entre les policiers et les jeunes délinquants, qui sont arrêtés dans le 13e arrondissement au terme d’une course-poursuite. Charlotte en sera quitte pour vivre quelque temps un peu plus surveillée.

Le Soldat inconnu

place Charles-de-Gaulle

flamme soldat inconnu.jpgPourquoi se servir d’un Zippo quand il y a du feu à proximité ? Le 15 juillet 1980, au cours de l’émission Maman si tu me voyais, Serge Gainsbourg, parfaitement à l’aise, allume une cigarette à la flamme du Soldat inconnu avant de chanter Aux armes et cætera sous l’Arc de triomphe. Un Soldat inconnu qui ne l’émeut guère : « On ne sait même pas si c’est un soldat ou une vache. Ou un Boche[13]. »

Les cocktails du Harry’s Bar

5, rue Daunou, 2e                                                     

bullshot.jpgLe Harry’s bar fut créé en 1911 par un ancien jockey américain, Tod Sloan, qui, soucieux de recréer l’atmosphère d’un bar américain d’avant la Prohibition, se fit expédier les boiseries d’un bar de Manhattan à travers l’Atlantique. MacElhone, le serveur, lui racheta le bar en février 1923, et le renomma « Harry’s New York Bar ». Son fils lui succéda et, en 1960, inventa en hommage à son père le Blue Lagoon.

Pour un amateur de cocktails comme Gainsbourg, le Harry’s Bar constitue une adresse incontournable. Dans un Top à Jean-Pierre Cassel diffusé le 12 mars 1964, il chante en duo avec l’acteur : « Un doigt d’vodka n’serait pas d’refus / Un p’tit baby non plus / Le Harry’s Bar est par ici / Je crois bien allons-y / Lequel de nous est le plus noir / Haha ! Ah ! ouais c’est à voir. »

Dans son (unique) livre, Evguénie Sokolov, Serge Gainsbourg égrène la liste de ses connaissances en matière de cocktails : Lady of the Lake, Baltimore Eggnogg, Too Too, Winnipeg Squash, Horse’s Neck, Tango Interval, White Capsule, Corpse Reviver, Monna Vanna et Miss Duncan…

Le chanteur appréciait le très tonique Bullshot : vodka, bouillon de bœuf, un doigt de Tabasco et tequila. Mettre une serviette sur le verre, taper dessus pour enlever la mousse puis cul sec. Une véritable bombe.

Cimetière Montparnasse

3, boulevard Edgar-Quinet, 14e

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7 mars 1991. Sur le chemin du cimetière, les murs de Paris sont couverts d’affiches. Merci la vie, de Bertrand Blier, avec Charlotte Gainsbourg. Le cortège se dirige vers l’avenue transversale, première section, première division. Huysmans, l’auteur dont le personnage – Jean des Esseintes – a le plus inspiré le chanteur repose à deux dalles. Baudelaire, dont il mit en musique Le Serpent qui danse, n’est pas loin, de même que Tzara, le dada bien aimé.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]. Aujourd’hui L’Annexe.

[2]. Ecce Homo, paroles et musique de Serge Gainsbourg.

[3]. J’ai l’cafard, L. Despax-J. Eblinger, 1926, chantée notamment par Fréhel et Damia.

[4]. Interview de Lise Levitzky dans Ouest-France, ouest-france.fr/lise-levitsky-et-serge-gainsbourg-44-ans-damour-105772

[5]. Selon la femme de Georges Hugnet, Paul Éluard était le seul à posséder un double des clés des pièces personnelles du couple Dalí (dont le fameux salon en astrakan) décrites par Gainsbourg. Lise Levitzky aurait réussi à se les procurer.

[6]. Jane Birkin, propos recueillis par Ludovic Perrin, Le Monde, 2013.

[7]. Joseph Ginsburg, lettre datée d’octobre 1967.

[8]. Les royalties de Poupée de cire lui auraient rapporté trente-cinq millions de francs.

[9]. Jane Birkin, citée par Sylvie Simmons dans Gainsbourg. Pour une poignée de Gitanes, op. cit.

[10]. Le scénario de Black out sera adapté en BD en 1983 par Jacques Armand.

[11]. Franck Maubert, Gainsbourg à rebours, op. cit.

[12]. lesinrocks.com/2001/02/13/musique/musique/jane-birkin-et-etienne-daho-gainsbourg-confidentiel/

[13]. Interview par Bayon dans Libération.

Dans les pas de Barbara

Bonjour à toutes, à tous et à tous les autres. Aujourd’hui 9 octobre, reprise des activités après une longue vacance. Comme vous le savez, je viens de sortir un Paris de Barbara chez Parigramme. Belles photos et tout ça. Permettez-moi de vous en égrener quelques adresses, un peu au hasard, dans un Paris des années 50-60.

 

La Belle amour chez Jacques Postif

25 rue de la Huchette, 5e

La belle amourEn ce temps-là, le Paris de Barbara est surtout celui de ses compagnons. En 1957, elle vit avec Jean Poissonnier, étudiant en droit et passionné de photo, rencontré à L’Écluse. Le couple réside rue de la Huchette, au numéro 25, dans un minuscule logement appartenant à Jacques Postif. Ce dernier tient un magasin de disques, Disco Latin Jazz, au rez-de-chaussée de l’immeuble où il accueille les artistes en mal de logement. « Payait qui voulait, tout ça se passait en famille, je ne savais même pas ce qu’était une quittance. Eux deux ? Ils n’avaient pas grand-chose… si j’en juge par le nombre de loyers qu’ils n’ont pas payés ». Postif tente d’introduire Barbara chez Polydor : en vain, les séquelles du chant classique se font encore sentir.

A-t-elle chanté, pour les amis, chez Disco Latin Jazz lors d’un des « vendredis littéraires » qu’organise Postif autour d’une guitare, du boudin au mètre et de pâtes à volonté ? Fou amoureux de sa chanteuse, Poissonnier – dit Toto – lui écrira deux chansons : La Belle amour et Le Verger de Lorraine. Elle le quittera en décembre 1959, comme elle a jeté son Claude Sluys de mari au coin d’une rue de Saint-Germain-des-Prés début 1956. Jean Poissonnier aura du mal à s’en remettre : … je me suis fait une raison / J’ai balancé mes illusions. / La belle amour avec un A / Grand comme Paris, / J’en n’aurais pas.

 

Barbara et Béart

24 rue Jonquoy, 14e

BéartEn 1957, la trajectoire de Guy Béart est proche de celle de Barbara, tous deux juchés sur le strapontin de l’avenir. L’ingénieur des Ponts et chaussées s’est produit dans quelques cabarets (Le Village, rue Gozlin, La Colombe de Michel Valette, dans l’ile de la Cité), a reçu les encouragements de Brassens et signé un contrat avec Jacques Canetti, le patron des Trois Baudets. Il a cependant été recalé aux auditions de L’Écluse : trop atypique. Jacques Grello le console en lui rappelant que Brassens avait subi le même sort et lui donne l’adresse de Barbara, que le chanteur vient de découvrir et qu’il trouve très à son goût. Stupeur : l’adresse, c’est la sienne ! Il occupe un petit studio au troisième étage, elle réside dans une minuscule loge de concierge au rez-de-chaussée, dans laquelle elle a réussi à caser un piano et sur lequel elle joue toute la journée, fenêtre ouverte. C’est sur ce piano que naitra son interprétation du célèbre Les Amis de Monsieur dont une inconnue a déposé la partition sur l’instrument.

Barbara et Béart auront cependant peu d’affinités. Avant d’éclore définitivement, ils passeront tous deux cette même année au Port du Salut. Inimitié ? Peut-être. Toujours est-il que Béart n’invitera jamais Barbara dans son talk-show diffusé sur la première chaine à partir de 1966.

La Villa d’Este

4, rue Arsène-Houssaye, 8e

Mai 1963. Depuis un an, Barbara songe à quitter L’Écluse et obtient de pouvoir se produire simultanément dans d’autres établissements. Pour raisons financières, argumente-t-elle.

brel        Dix ans auparavant, Jacques Brel, son ancien frère de misère, s’est présenté rue Arsène-Houssaye. « Un soir, relate-t-il, après avoir mis une chemise blanche et m’être rasé de frais, j’ai décidé d’aller tenter ma chance à la Villa d’Este, l’un des cabarets parisiens les plus cotés de Paris. J’ai passé une audition. Savez-vous ce que le directeur m’a dit ? « Tu es beaucoup trop laid. Jamais tu ne réussiras dans la chanson. Avec ta grande gueule, raconte plutôt des histoires belges !» Avec ténacité, Brel se fait néanmoins accepter et obtient ses premières critiques positives à la Villa d’Este. Et c’est sans doute lui qui orientera « la grande » rue Arsène-Houssaye. Dans ce cabaret aux murs bleus et à la moquette rouge dont le cachet est dix fois supérieur à celui de L’Écluse, Barbara détonne. Oswald d’Andréa, qui fut pianiste quai des Grands-Augustins, se souvient du passage de la dame en noir : « J’ai participé à des transfusions contre-nature ou prématurées en accompagnant courageusement Barbara dans un tour de chant à la Villa d’Este en plein Champs-Élysées touristiques. Barbara n’était pas encore la grande dame reconnue chantant ses propres chansons devant un grand piano noir. Sa prestation digne et sacerdotale devant trois tables de japonais, s’attendant à tout autre chose dans le gai Paris, tenait de la messe étrange et dérisoire. »

Les Trois grâces à la fontaine de l’Observatoire

Place Camille-Jullian, 6e

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Au début des années 1970, Sagan, Barbara et Juliette Gréco organisent des soirées « filles » à Saint-Germain-des-Prés, à la Contrescarpe ou à Montparnasse. « Les trois grâces de l’après-guerre déconnent comme des gamines dans les rues de Saint-Germain. Arrêter des voitures, se moquer des bourgeois, siffler un beau mec. Barbara et Françoise boivent comme des Polonaises, parlent médocs, Palfium, Codoliprane […] Elles rigolent comme des bossues, prennent un bain de pied dans la fontaine de l’Observatoire, glissent leurs bijoux d’or dans le col d’un clochard endormi ». Est-ce à cette occasion que Sagan songe à une pièce de théâtre spécialement conçue pour Barbara, l’histoire d’une jeune fille de province qui cherche à gagner un concours de tricot pour financer un voyage à Paris ? Gréco, plus en retrait, se souvient de ces « virées » : « On formait un trio assez scandaleux, Barbara, Sagan et moi. On allait dans des restaurants vietnamiens délicieux, du côté de la Montagne Sainte-Geneviève, où l’on foutait une merde céleste parce qu’on se moquait des gens et qu’on hurlait de rire. On était gaies, heureuses, pleines d’amour. Barbara était vraiment très rieuse, très farceuse… »

Barbara à « La Mouffe »

76, rue Mouffetard, 5e

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Mélange étonnant de Secours catholique, de Parti Communiste et d’Armée du Salut, la Maison pour Tous, plus communément appelée « la Mouffe », est la première Maison des Jeunes. Elle est également, sous l’impulsion de Georges Bilbille, un lieu de culture incomparable dans un quartier défavorisé. Dans son petit théâtre défileront de grands metteurs en scène, Roger Blin, Ariane Mnouchkine, Raymond Rouleau… et les plus grands noms de la chanson rive gauche y feront leur début. De 1948 à 1975, sans discontinuer, le dernier samedi du mois est consacré à un spectacle de variétés. De Brassens à Higelin, de Jacques Brel à Fernand Raynaud, de Raymond Devos à Pia Colombo et Ricet-Barrier, de Bernard Lavilliers à Jean Vasca et Jacques Bertin, tous sont passés un jour la Mouffe. Le prix d’entrée pour les spectateurs est dérisoire, les artistes se produisent gratuitement et la recette revient aux œuvres sociales de la maison.

Au milieu des années 1950, André Schlesser – familier des lieux – y entraine Barbara pour qu’elle puisse se rôder. Georges Bilbille se souvient : « Il y avait certains samedis, sur la petite scène du Mouffetard, un plateau digne de l’Olympia, de Bobino et de Pacra réunis. J’ai retrouvé un programme de 1954 où dans la même soirée se sont produits : Luce Klein, René-Louis Lafforgue, François Deguelt, Jean Ferrat, Christine Sèvres, Les Mil’sons, Yves Joly, Preston, Barbara (…), Anne Sylvestre… »

Au terme d’une longue bataille, la Mouffe disparaitra au milieu des années 1980 sous les coups rageurs de Jean Tiberi. L’adresse est aujourd’hui celle d’une bibliothèque municipale.

Les tennis de Roger Blin au café Ruc

159, rue Saint-Honoré, 1er

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En mai 1969, dans L’Invité du dimanche consacré à Maurice Béjart, Barbara se trouve aux côtés de Remo Forlani, auteur comblé de Lundi monsieur vous serez riche (1968, théâtre de la Renaissance) et de Guerre et paix au café Sneffle, (pièce à laquelle elle a assisté au théâtre La Bruyère). « Écrivez-moi un pièce », lui demande-t-elle sur le ton de la plaisanterie. Sous le charme, Forlani lui présente un projet un mois plus tard, une pièce « sur mesure » avec texte et chansons. « Travailler avec elle, déclare Forlani, c’était bien. On a passé des journées entières à déconner et à s’engueuler en croquant des cornichons… »

La pièce étant écrite, les musiques composées, place à la mise en scène. Barbara s’enflamme : « Il faut que ce soit Roger Blin ! »

roger blinPourquoi Blin ? Est-ce pour sa « modernité » illustrée par son travail sur Beckett, Pinter et Genet ? Blin habite alors rue Saint-Honoré et rendez-vous est pris pour discuter du projet. « Je me débrouille pour avoir un rendez-vous avec Roger Blin, relate Forlani, rendez-vous chez Ruc, place du Théâtre Français, (…) on a discuté pendant une heure, c’était formidable, on a parlé de la pièce, du théâtre, etc. Puis on est sortis, moi, j’étais assez content, Roger Blin avait l’air assez chaud, bon, pas emballé, emballé, mais assez chaud quand même, il sortait de Genet (…), bon, on sort de là et je dis à Barbara : « ça peut marcher avec Roger Blin, ça va être formidable et tout ! ». Elle m’a dit : « Non, je ne veux pas me faire mettre en scène par un type qui porte des chaussures de tennis. » (…) Exit, donc, Roger Blin et ses tennis. Ce sera Sandro Sequi, metteur en scène à la Scala de Milan « qui était très doué, qui ne parlait pas un mot de français, qui était une folle perdue, ce que je ne lui reproche pas, mais ça n’a pas aidé non plus ».

Monsieur Victor, le mac au cœur d’or

Porte de la Villette, 19e

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Monsieur Victor, c’est le mac au grand cœur qui, depuis la Belgique, ramène Barbara à Paris le 1er mai 1951 dans sa belle voiture assortie au chapeau mou et aux tatouages :

« Victor, Monsieur Victor, vous aviez un drôle d’air, / Quand vous avez stoppé, je n’avais pas confiance, / Pourtant, je suis montée dans votre coupé Chrysler, / Ce jour-là, Monsieur Victor, sur la route du nord… »

          Le monsieur propose de « s’occuper d’elle » et de « la mettre au travail ». « Chanter, argumente-t-il, ce n’est pas un métier, pour faire l’artiste, faut avoir des connaissances. Je connais la vie, fais-moi confiance, laisse-moi m’occuper de toi, t’auras plus jamais faim. »

Barbara, quoiqu’affamée, décline la proposition. Monsieur Victor lui offre du muguet, la dépose porte de la Villette avec quelques billets et disparait. Plus tard, elle le recherchera dans Paris pour le remercier. En vain. Elle lui dédiera une chanson : « Victor, Monsieur Victor, j’aurais dit oui peut-être / Mais j´avais en moi la folie de chanter / Victor, Monsieur Victor, vous aviez un cœur d’or… »

Chez Guerlain : Habit rouge ou Mitsouko ?

68, avenue des Champs-Élysées, 8e

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Elle y passe des heures et s’y ruine. Y dépense « sans compter » pour elle et pour les autres. Pour les hommes, c’est Habit rouge. Pour les femmes, souvent Mitsouko mais pas toujours. Sophie Makhno l’accompagne dans ses raids chez le parfumeur : « Elle était douée d’un instinct très sûr pour attribuer à ceux qu’elle aimait le parfum qui leur collait le mieux à la peau. (…) Elle avait cette soif de luxe dont souffrent certains de ceux qui manquent, ou ont manqué, du nécessaire, (…) elle ne pouvait supporter de manquer du superflu, ni de voir ses proches y renoncer

Les cornichons du Drugstore

133, avenue des Champs-Élysées, 8e

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« Elle adorait les très gros cornichons russes, relate Nadine Laïk, son ancienne secrétaire. Et, manque de bol, le Drugstore de l’Étoile était ouvert à l’époque jusqu’à deux ou trois heures du matin. De temps en temps, quand ça la prenait, elle m’appelait, j’étais en train de m’endormir et j’entendais : « Chérie, il n’y a pas un cornichon dans cette maison, et j’en ai besoin. Alors, tu vas chercher des cornichons et on va rire. »

L’amie Georgette, place Saint-Blaise

120, rue de Bagnolet, 20e

Février 1950. Le père a disparu, Monique Serf enchaîne les petits boulots de cousette ou de démarcheuse d’assurances. Mais elle ne parvient pas à honorer les traites du piano. Quand les déménageurs – « trois géants » se souvient-elle -, viennent reprendre l’instrument, la jeune fille craque. « Je quittais Vitruve le jour même, écrit-elle dans ses Mémoires interrompus, je n’avais pas dix-huit ans ». (Elle en a presque vingt, mais qu’importe). Au coin de la rue de Bagnolet et de la place Saint-Blaise, une amie tient le café-tabac – Chez Georgette – où Monique chante parfois contre un casse-croûte et un verre de vin. Café dans lequel un certain René Simon lui aurait déclaré qu’elle était une tragédienne-née. « Voilà, dit Barbara, je m’en vais de chez moi, mais je n’ai pas un sou. » L’amie lui prête 300 francs pour se rendre à Bruxelles : « Cette généreuse petite femme est partie depuis longtemps ; je lui dois beaucoup ; en tout cas, je lui dois trois cents francs que je n’ai jamais pu lui rendre ! »

indexEn quittant le bureau de tabac avec sa « petite fortune », Monique Serf ne peut évidemment imaginer que, soixante ans plus tard, on vendrait ici des timbres à son effigie.

 

 

Chez André Schlesser, sous les toits

1, rue Guisarde, 6e

Dadé.jpgIl est « l’âme de L’Écluse », écrit-elle dans ses Mémoires interrompus. André, du duo Marc et André et communément appelé Dadé, habite rue Guisarde, un sixième étage sans ascenseur avec vue sur le marché Saint-Germain. Belle voix, bel homme, chanteur et acteur chez Vilar, au TNP. Qui a séduit qui ? Qu’importe. La première prestation de Barbara à L’Écluse date de 1954. Elle a vingt-quatre ans, lui quarante. Leur liaison ne dure qu’un temps : entre le gitan et la grande, les atomes sont trop semblables pour pouvoir s’arrimer. Frère et sœur, comme avec Brel. « Cul et chemise », dira Marc Chevalier. C’est rue Guisarde que Barbara prend goût à la mixture en vigueur le matin : café – chicorée. C’est rue Guisarde que se noue en partie son avenir quai des Grands-Augustins : oui, il l’aidera, oui, il persuadera ses associés de l’engager dès qu’elle sera prête.

écluse barbara

André Schlesser a une grande influence sur la carrière de Barbara. Il lui fait gommer les tics du chant classique, lui apprend à s’accepter physiquement, à dominer son trac, à acquérir une gestuelle de cabaret. Les liens entre eux resteront très forts. Au début des années 1960, Barbara se rendra souvent à Alloue, en Charentes, retrouver Dadé et Maria Casarès dans leur domaine de La Vergne. Elle envisagera même d’acheter le presbytère du village. Incorrigible mangeuse d’hommes, elle croquera le fils, huit ans après le père. Pensait-elle à eux, en 1967, en écrivant Y’aura du Monde : Y aura du monde, assurément, / Au nom du Père, au nom du Fils, / S’ils viennent tous à l’enterrement, / Ceux que j’aimais de père en fils. / Ça me fera un gentil petit régiment / Me rendant les derniers offices

« C’est aux soixante-dix spectateurs que contenait L’Écluse que je dois d’avoir un jour rempli les trois mille places du chapiteau de la porte de Pantin, écrira-t-elle. André Schlesser, dit « Dadé », dit « le Gitan », fut pour moi l’âme de ce lieu-là. C’est un soir, à Pantin que j’ai appris sa disparition.»

André Schlesser – mon père – est mort en 1985 chez Hubert Ballay, près de Saint-Paul de Vence. Il est enterré dans le petit cimetière d’Alloue. Maria Casarès, sa femme, grande amie de Barbara, repose auprès de lui