Dans le Paris de Jean Cocteau

Je vous parle souvent des surréalistes, mais jamais de leur tête de Turc qui, s’il peut nous agacer, est quand même un sacré poète et un touche-à-tout (si j’ose dire) génial. Donc, à la demande générale, quelques pas dans les pas de notre ami Jean Cocteau.

 45 rue La Bruyère

La Bruyère.jpgDans de la soie, l’enfance de Cocteau ? Sans doute, mais pas que. Ses parents, Georges et Eugénie Cocteau, occupent un étage d’un hôtel particulier du 45, l’autre étage étant celui de ses grands-parents, un appartement qui éblouit l’enfant avec sa baignoire d’argent, ses milliers de livres, ses tableaux de Delacroix. Sa mère joue sur un piano que lui a légué Rossini, un Stradivarius dort dans une armoire. Y a pire. Le petit Jean n’a que neuf ans lorsqu’on retrouve, le 5 avril 1898, son père mort dans son lit, une balle dans la tête. Les raisons de ce suicide restent mystérieuses. Ennuis boursiers ? Sa femme, qui l’aurait trompé ? Homosexualité latente mal assumée ? En tout cas, pas évident pour grandir sereinement.

La-sortie-du-lycée-Condorcet- J. Béraud.jpg

cocteau condorcetCocteau fréquente le petit Condorcet, puis le grand. A la rentrée d’octobre 1902, il est en quatrième. Il sera renvoyé en 1904 pour ses trop nombreuses absences. Mais il y fait une rencontre qui le marquera pour la vie, celle de Pierre Dargelos, son héros des Enfants terribles qu’il présente dans Le Livre blanc : « Un des élèves, Dargelos, jouissait d’un grand prestige à cause d’une virilité très au-dessus de son âge. Il s’exhibait avec cynisme et faisait commerce d’un spectacle qu’il donnait même à des élèves d’une autre classe en échange de timbres rares ou de tabac. »

55, rue de Clichy, à la Cité Monthiers

Dargelos.jpgDans Les Enfants terribles, Cocteau décrit le passage mythique de son enfance : « On y pénètre, rue de Clichy, par une grille, et, rue d’Amsterdam, par une porte cochère toujours ouverte […] Deux fois par jour, à 10 heures et demie du matin et à 4 heures du soir, une émeute trouble ce silence. Car le petit lycée Condorcet ouvre ses portes en face du 72 bis de la rue d’Amsterdam et les élèves ont choisi la cité comme quartier général. C’est leur place de Grève. Une sorte de place du Moyen Âge, de cour d’amour, des jeux, des miracles, de bourse aux timbres et aux billes, de coupe-gorge, où le tribunal juge les coupables et les exécute. »

 10 rue d’Anjou, chez sa mère

Eugénie Lecomte, mère Cocteau.jpg

La mère de Cocteau s’y installe en 1910, il a vingt-et-un an et habite chez elle irrégulièrement. Dans À L’Epoque, Maurice Sachs décrit les lieux, s’attardant sur des photos de Verlaine et de Rimbaud et sur des « objets de hasard et de drôlerie ». Pierre Brasseur, jeune acteur, se rendra rue d’Anjou en 1923. Épaté : « Les mots étaient à l’envers, les idées se cognaient les unes contre les autres (…) cela partait comme des fusées sans arrêt. Il suffisait de lui jeter un mot, une idée, pour qu’il en fasse une blague poétique et la mette de côté, comme une jolie image de ses merveilleux réflexes. (…) Il n’était jamais à court, le salaud »

Place de la Concorde

daghiliev.jpgEn 1912, le prince frivole-dandy qui la joue un peu trop facile et qui aime trop les compliments se fait sonner les cloches par le prince des ballets : « Le premier son de cloche, qui ne se terminera qu’avec ma mort, me fut donné par Diaghilev, une nuit, place de la Concorde. Nous rentrions de souper après le spectacle. Nijinsky boudait, à son habitude. Il marchait devant nous. Diaghilev s’amusait de mes ridicules. Comme je l’interrogeais sur sa réserve (j’étais habitué aux éloges), il s’arrêta, ajusta son monocle et me dit : « Étonne-moi » ».

Parade.jpg

L’âge d’homme va commencer. Quelques années plus tard, Cocteau montera Parade avec Picasso et Satie. Un truc vraiment étonnant. (« Si j’avais su que c’était aussi bête, s’écriera un spectateur, j’aurais amené les ­enfants ! »)

 102 boulevard Haussmann, chez Proust

 

dandy.jpgDans l’antre du 102, par ses nombreuses visites, Cocteau aura été l’un des premiers à voir émerger la Recherche du temps perdu. En 1909 ou 1910, sous les lambris dorés d’un quelconque salon, les deux hommes se sont rencontrés. Coup de foudre. Proust a vingt ans de plus que Cocteau mais il est ébloui par l’œuvre poétique déjà importante de son cadet. Lui-même n’a alors publié que des textes mondains. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, Proust et Cocteau partagent leurs amis, leur snobisme et leurs mots d’esprit. Cocteau sera l’un des premiers lecteurs de La Recherche et soutiendra le manuscrit chez Grasset, après le refus de Gallimard. Le succès de son ainé mettra fin à leur relation amicale : Proust, auréolé du Goncourt, prend ses distances. Cocteau, sans doute un peu jaloux, constate que son œuvre éparpillée ne peut que faire pâle figure aux côtés de ce monument. Il s’est par ailleurs reconnu dans le terne Octave, décrit comme jeune homme à la réputation d’homme primaire et superficiel. Rideau. L’un va cesser de vivre pour écrire son œuvre, l’autre va choisir de vivre sa vie en accéléré.

Cocteau et les surréalistes

breton.jpg    cocteau.jpg desnos.jpg

Pas sympa, les surréalistes. Tout d’abord, André Breton, qui décrète Cocteau, fin 1919, comme « l’être le plus haïssable de ce temps. « Pourquoi cette méchanceté confuse, méticuleuse à la fois, de vos amis ? », se plaint Cocteau auprès d’Aragon. Et de préciser dans une lettre à son ami Jean Hugo :« La mode est d’écrire du mal de moi partout ». Pauvre Cocteau. Cela ne fait que commencer. Desnos, début 1923, parle de tuer Cocteau puis réclame en 1925 le retour à la Terreur « pour les femmes de lettres, depuis la Noailles jusqu’à Jean Cocteau. » Enfin, la « conversion » de Cocteau et sa Lettre à Jacques Maritain va générer les insultes de Paul Éluard et de Georges Ribemont-Dessaignes, Éluard préconisant de « l’abattre comme une bête puante ».

Cocteau s’en souviendra lors de son discours de réception à l’Académie française : « C’était l’époque où régnaient la révolte, l’anarchie du verbe. Non seulement la mode était d’injurier les vivants, mais de cracher sur les tombes. »

godard.jpg

Heureusement, Godard viendra gentiment à son secours et déclarera : « Il avait un  côté cigale, et les fourmis lui en voulaient ».

 

9 rue Vignon, le Maitre reçoit

Entre 1926 et 1939, Cocteau change souvent d’adresse mais reste dans le quartier. « C’est le temple de la Madeleine qui m’oblige à rayonner autour de ses colonnes », explique-t-il. On le verra hôtel de la Madeleine, rue de Surène ; au Madeleine-Palace hôtel, rue Tronchet ; 9, rue Vignon ; à l’Hôtel de Castille, rue Cambon ; 9, place de la Madeleine.

peignoir.jpg

Les photos où on le voit en peignoir blanc près de son buste a probablement été prise rue Vignon.

Rue Vignon, avant Jean Marais, il reçoit ses « petits lapins ». L’anecdote (réelle ?) est connue : – Je viens pour le Maitre. – Il va vous recevoir avec plaisir.

Cocteau décrit son appartement avec une certaine froideur :« De tous mes domiciles, le plus hanté fut la rue Vignon. Il était presque à l’angle de la place de la Madeleine, sous le toit, et ne se donnait pas pour agréable. Je ne pourrais pas le décrire. C’est son vide qui était plein. Meubles, objets y vinrent d’eux-mêmes. On ne les voyait pas. Ce qu’on voyait c’était ce vide, un grenier de vide, une poubelle de vide, un vide plein au ras bord. »

 36 rue de Montpensier, la cave minuscule

Palais royal.jpg

Dans La Difficulté d’être (1947), il évoque son entresol : « J’ai loué cette cave minuscule, prise entre le Théâtre du Palais-Royal et le pâté de maisons qui se termine par la Comédie-Française, en 1940, lorsque l’armée allemande marchait sur Paris. J’habitais alors l’Hôtel du Beaujolais, à côté de Colette. Avec Jean Marais, Cocteau loue  donc une « cave minuscule », un « tunnel bizarre », un « demi-castor » comme on appelait ce genre d’endroit sous le second Empire : deux chambres, une cuisine, une salle de bains et une pièce quasi-secrète, où on n’entrait que par la chambre à coucher. Très peu de lumière, des murs tapissés de velours rouge. Une cave minuscule ? L’appartement mesure quand même 96 m2 et il sera proposé à la vente 1 950 000 euros en 2016.

23 Quai de Conti, l’Académie française

L'épée.jpgLe 3 mars 1955, Cocteau est élu au fauteuil de Jérôme Tharaud par 17 voix, contre 11 voix à Jérôme Carcopino et zéro voix au vicomte de Venel, qui rédige en vers de mirliton ses lettres de candidatures et qui s’est présenté plus de trente fois. Son image de la Coupole ? Une « grotte sous-marine, [avec]une lumière quasi surnaturelle d’aquarium et sur des gradins en demi-cercle, quarante sirènes à queues vertes et à voix mélodieuses ». Charmés, les habits verts. L’épée, dessinée par ses soins, a été réalisée par Cartier. Pas dégueu, comme dirait Gainsbourg. Elle est sertie d’émeraude, rubis, diamant, ivoire, onyx, émail, or et argent. L’émeraude de 2,84 carats a été offerte par Coco Chanel, les autres pierres précieuses par Francine Weisweiller. Chouettes ami(e)s. (Quant à la lame, elle provient de Tolède, of course. Et le costume de chez Lanvin).

 

Pour finir et pour la route

J’aime bien Cocteau mais il m’agace un peu lorsqu’il fait de « bons mots ». Exemples :

« Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. »

« Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n’est pas simple, son présent n’est qu’indicatif, et son futur est toujours conditionnel. »

« Un chef-d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre. »

« Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi. »

« Le temps des hommes est de l’éternité pliée. »

« Aujourd’hui, c’est demain et hier qui s’épousent. »

« Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer notre image »

– S’il y avait le feu chez vous, quel objet emporteriez-vous ? (André Fraigneau)
– Je crois que j’emporterais le feu (Jean Cocteau)

 

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Quelques mois avant de mourir, il avait dit : « Trente ans après ma mort, je me retirerai, fortune faite ». La fortune littéraire n’a pas suivi. Car qui lit Cocteau aujourd’hui ? (Mais soyons honnête : qui lit aujourd’hui ?)

 

 

 

4 réflexions sur “Dans le Paris de Jean Cocteau

  1. Je lis Cocteau, je delis Cocteau, je fume Cocteau, je porte l’Eau de Là di Jean Cocteau,je peins Cocteau, je parle Cocteau, je cuisine aussi à l’eau et je redonne vie aux marais….En somme moi aussi je suis une reine anarchiste et j’adore votre visite de Paris!

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  2. Bonjour,
    je suis étonnée que vous ne parliez pas du théâtre de l’oeuvre, sis au 55 rue de Clichy, né peu après Cocteau et presque au moment où sa mère s’y installe. Il y fut représenté quelques années plus tard mais ce théâtre a dû jouer un rôle ? Merci BL

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    1. Bonjour, merci pour votre commentaire. Le Théâtre de l’Oeuvre, bien sûr, mais tellement d’autres encore, il me faudrait un livre entier pour répertorier toutes les adresses parisiennes importantes de Cocteau. D’ailleurs, vous me donnez une idée, j’en parle à mon éditeur. Mille mercis.

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