Apollinaire à Paris

 

Sous le pont de Guillaume coulent nos bonheurs : Alcools, L’Enchanteur pourrissant, L’Hérésiarque et Cie… Et notre peine : il ne vécut que trente-huit ans. Mon beau navire ô ma mémoire, naviguons quelques instants dans le Paris d’Apollinaire, de 1902 à 1918.

 

23, rue de Naples

rue de naplesFin août I902, Apollinaire vient retrouver sa mère et son frère à Paris, et loge avec eux au 23, rue de Naples, dans une partie de l’appartement d’une certaine madame Boule. Peu de témoignages sur cette période. C’est pourquoi je vous propose un extrait de mon Sale époque, roman dans lequel je me permets de faire un petit coucou à notre ami : « Une demi-heure plus tard, l’omnibus le dépose au coin du boulevard Malesherbes et de la rue de Naples. Face à un petit hôtel de style néo-renaissance italienne, le 23 est un immeuble relativement cossu, dans ce style impersonnel du nouveau quartier de l’Europe. Gardel pousse la porte, monte l’escalier, s’efface pour laisser passer un garçon très pressé qui dévale les marches en déclamant à tue-tête : « Je suis un peu braque / Puisque je suis fou / D’une qui s’en fout / Qui en aime un autre… ». L’homme un peu braque ne lui est pas inconnu. Il l’a déjà croisé au Soleil d’or, place Saint-Michel, près de l’abreuvoir aux chevaux auquel il ne craint pas de se désaltérer. »

 Le Soleil d’or, place Saint-Michel

Soleil d'or

C’est aujourd’hui Le Départ. C’était, au coin du quai et du boulevard, Le Soleil d’Or au début du siècle. Dans son sous-sol étaient organisés les dîners de La Plume pour une cinquantaine de jeunes gens amoureux des Belles lettres. En 1903, Apollinaire y récite quelques-uns de ses poèmes rhénans : « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme… »

A cette époque, il est mince, presque maigre, moustache roussâtre. C’est au Soleil d’or qu’il rencontre Alfred Jarry, Eugène Montfort et André Salmon, qui deviennent vite ses amis. Il y rencontre également le jeune poète Jean Mollet, qu’il n’a pas encore adoubé comme « baron ».

26 rue d’Amsterdam, au bar de l’hôtel Austin, première rencontre avec Picasso

Picasso jeune 2

L’hôtel Austin abrita, à la fin des années 1850, les amours d’Alphonse Daudet et de sa maitresse Marie Rieu, qui deviendra Fanny dans Sapho. Une trentaine d’années plus tard, Huysmans viendra régulièrement s’y restaurer et décrira le lieu dans À Rebours. L’hôtel abrite l’Austin-Fox, bar où Picasso va rencontrer Apollinaire pour la première fois. A la fin de l’année 1904, coiffé son chapeau melon, Guillaume se rend à l’Austin bar où il aime rencontrer jockeys et entraineurs du champ de courses de Maisons-Laffitte, reculant l’heure de prendre son train pour Le Vésinet où il réside avec sa mère, une femme acariâtre qui n’hésite pas à porter la main sur lui lorsqu’elle a trop bu (ce qui est fréquent). Survient le jeune poète Jean Mollet, accompagné d’un petit homme râblé aux yeux incandescents, dont le front s’orne d’une longue mèche noire. Mollet fait les présentations : – Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso. Le poète et le peintre vont se lier d’une amitié profonde. Tous deux sont étrangers, tous deux pensent que Paris peut leur offrir ce qu’ils attendent : la reconnaissance de leur génie. Apollinaire sera un des premiers critiques parisiens à reconnaître le talent révolutionnaire de l’Espagnol et à promouvoir son œuvre par ses articles dans La Revue Immoraliste puis dans La Plume.

4 rue Henner

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Après avoir habité chez sa mère, Apollinaire s’installe 9 rue Léonie (devenu 4 rue Henner) en avril 1907, l’année de sa rencontre avec Marie Laurencin. Il s’agit d’un petit appartement situé au deuxième étage d’un bel immeuble Louis-Philippe aux pilastres corinthiens et aux médaillons Renaissance dans lequel il reçoit Picasso et Max Jacob. Il y restera jusqu’à octobre 1909.

Chroniqueur adroit, conteur de talent, auteur de L’Enchanteur pourrissant et du Festin d’Ésope, Apollinaire a déjà écrit la moitié des poèmes qui composeront Alcools et il a terminé La Chanson du mal aimé. La poésie, telle qu’il la conçoit à cette époque, est un « art de fantaisie, de sentiments et de pensée aussi éloigné que possible de la nature avec laquelle il ne doit avoir rien de commun ». Il condamne la poésie descriptive, qu’elle le soit de la nature ou des sentiments. « Soirs de Paris ivres du gin / Flambant de l’électricité… » : le quotidien (parisien) lui suffit comme source de beauté.

42 rue de la Santé, pauvre Guillaume sous les verrous

 

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Sale histoire. En mars 1907, Géry Pieret, aventurier-kleptomane et ancien secrétaire d’Apollinaire, a dérobé deux statuettes phéniciennes au Louvre, en a vendu une à Picasso pour cinquante francs pièce et lui a laissé la seconde en dépôt (à moins que ce ne soit à Apollinaire). Le peintre et le poète ignorent évidemment tout de leur provenance. Lorsque La Joconde est volée au Louvre en août 1911, le musée fait l’inventaire de ses collections. Manquent plus de trois cents pièces, dont, bien sûr les deux statuettes. Pieret, bravache et mythomane, envoie une troisième statuette (volée en 1911) au quotidien Paris Journal et se targue de détenir La Joconde, réclamant une rançon de 150 000 francs-or… Apollinaire informe aussitôt Picasso. Que faire ? Jeter les statuettes dans la Seine ? Après avoir hésité toute une nuit, les deux hommes décident d’apporter les statuettes au Paris Journal. La police, informée de la restitution, pense avoir débusqué une dangereuse bande de malfaiteurs. Cet Apollinaire, un étranger, serait à la tête du réseau. Et Picasso, autre étranger, son complice.

Santé.jpgLe 7 septembre, Apollinaire est arrêté et conduit à la Santé. Deux jours plus tard, ignorant le sort du poète, Picasso est réveillé à sept heures du matin dans son appartement du boulevard de Clichy. Les deux prévenus sont aussitôt entendus par le juge d’instruction, Joseph Marie Drioux, que la presse surnomme ironiquement « le marri de la Joconde ». Picasso et Apollinaire sont inquiets. Risquent-ils la prison ? L’expulsion ? L’exil ? Picasso est relâché (prié de se tenir « à la disposition de la justice »), Apollinaire retourne à la Santé pour quelques jours avant d’être libéré le 12. Ce bref épisode le traumatise. Son propriétaire le congédie, Marie Laurencin le quitte, il s’engagera en août 1914, afin de retrouver une virginité française.

 

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Pas sympa avec Guillaume, la Laurencin…

3 rue des Grands-Augustins, chez les Delaunay

Delaunay.jpgAprès sa rupture avec Marie Laurencin, congédié de son appartement rue Gros pour cause de « Joconde », Apollinaire trouve refuge chez Robert et Sonia Delaunay. Chez eux, il met en mots les Fenêtres de Robert : « Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles / La fenêtre s’ouvre comme une orange / Le beau fruit de la lumière ». Tandis que Sonia colore des poèmes de Cendrars, Apollinaire écrit Zone (initialement Le Cri) qui sera placé en tête d’Alcools en avril 1913.

278, boulevard Raspail, Les Soirées de Paris

Mort.jpgAfin de consoler Apollinaire de son séjour à la Santé, ses amis lui proposent la direction d’une revue. La première série (n°1 à n° 17) va de février 1912 à juin 1913. Pour Apollinaire, elle est un support d’expression essentiel, en tant que critique d’art et poète : Le Pont Mirabeau paraitra dans le n° 1, Zone dans le n° 11. La seconde série débute 15 novembre 1913, le premier numéro contient un avertissement : « Du nouveau, voilà ce que l’on désire, on étouffe dans les cercueils des dieux. Il faut applaudir le courage, la haine qui bave et crie, l’esprit batailleur de ceux qui bondissent contre la routine. » Dans un confortable atelier du boulevard Raspail (qui dispose du téléphone !) le lancement de chaque numéro sera un véritable événement mondain, comme, pour le n° 24, le concert d’Alberto Savinio dont le piano ne sortira pas intact. La revue s’arrête en août 1914 avec le n° 26-27, qui comporte quatre calligrammes d’Apollinaire, dont Voyage et La Cravate et la montre.

 202, boulevard Saint-Germain

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Apollinaire s’y installe le premier janvier 1913. Jusqu’au début de la guerre, il vit seul dans son « pigeonnier », flanqué de son secrétaire et ami le « baron » Mollet. Il y corrige les épreuves d’Alcools et compose ses premiers calligrammes. Philippe Soupault évoque les lieux : « Je n’ai jamais vu un appartement aussi bizarre. Des pièces minuscules (comment avait-on pu faire entrer ses nombreux meubles, un lit gigantesque, des armoires ventrues…) et des couloirs interminables qui étaient devenus son bureau de travail et sa salle à manger. (…) Près de la porte d’entrée, un petit escalier intérieur, rudimentaire et délicieux, montait vers le ciel. Et, là-haut, une sorte de boudoir, plein d’objets curieux et simples, et rares, avec au mur deux dessins de Henri Matisse, était le lieu où le poète aimait rêver nonchalamment. »

armoire glace avec tableau

Au mur de sa chambre-salon,  au fond, Réunion à la campagne, le grand tableau que lui a offert Marie Laurencin :

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Gertrude Stein, Fernande Olivier, Guillaume Apollinaire, le chien Fricka, Pablo Picasso, Marguerite Gillot, Maurice Cremnitz et Marie Laurencin.

172, boulevard Saint-Germain, au Café de Flore

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Bien avant « la bande à Prévert » puis « la famille Sartre », le Flore fut le refuge d’Apollinaire qui utilise le café comme salle de rédaction pour sa revue Les Soirées de Paris. Il y accueille écrivains et les artistes de la nouvelle génération : Picasso, évidemment, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Pierre Reverdy ainsi que les futurs surréalistes : André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault.

 10-12 rue de l’armée d’Orient, naissance du mot surréalisme

Dans la préface de ses Mamelles de Tirésias, Apollinaire utilise pour la première fois l’adjectif surréaliste inventé par son ami le poète Pierre-Albert Birot, terme qui sera repris par André Breton : « Pour caractériser mon drame, écrit Apollinaire, je me suis servi d’un néologisme qu’on me pardonnera car cela m’arrive rarement et j’ai forgé l’adjectif surréaliste qui (…) définit assez bien une tendance de l’art qui si elle n’est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n’a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire. » Le 24 juin 1917, au conservatoire Renée Maubel, a lieu la première des très surréalistes Mamelles de Tirésias. Allusions à la guerre, scandale, la représentation inaugure les soirées Dada et s’achève dans la confusion.

198, avenue du Maine, le banquet Apollinaire

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Le banquet Apollinaire eut lieu le 31 décembre 1916, au palais d’Orléans, pour honorer le soldat blessé et soutenir la publication de son Poète assassiné. Le Comité d’organisation comprend Matisse, Picasso, Braque, Gris, Max Jacob, Cendrars, Reverdy et Paul Dermée, sont présents de très nombreux peintres, hommes et femmes de lettres. Avant le repas, plus de cent personnes écoutent poliment Apollinaire débiter un discours assez fade. Suivent d’autres discours tout aussi « officiels », ce qui déclenche alors la colère d’une partie de l’assistance. Durant le repas, très animé, les plus jeunes convives se mettent à bombarder par des boulettes de mie de pain la table des vétérans où siègent Rachilde, Henri de Régnier, André Gide, Paul Fort…  Apollinaire, en vain, tente d’appeler au calme. Mais les jeunes invités déchainés lancent alors une farandole autour de la table en entonnant une chanson d’étudiants. Apollinaire écrira dans une lettre à Maurice Raynal : « Mon déjeuner a été une sorte d’éclair au magnésium, exactement comme il fallait que ce fût, éclatant et dangereux, bref, mais poussé au paroxysme. ».

Le menu du déjeuner fut composé par Max Jacob, proposant notamment des « hors d’œuvre cubistes, orphistes, futuristes », des fromages « en cortège d’Orphée », etc.

Mariage à Saint-Thomas d’Aquin

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2 mai 1918 : Apollinaire épouse Mademoiselle Jacqueline Kolb, la « jolie rousse » du dernier poème de Calligrammes. Le marié a pour témoins Picasso et Ambroise Vollard. La cérémonie religieuse est célébrée à Saint Thomas d’Aquin.

 

 

202, boulevard Saint-Germain, la carte postale de Picasso

carte postale

En 1918, les postiers parisiens étaient-ils de dangereux maniaques de la précision ? Cette année-là, Picasso envoie une carte postale au 202 boulevard Saint-Germain à son ami Apollinaire. Plutôt que de griffonner quelques lignes, il réalise un dessin. Le courrier ne trouvera pas son destinataire. Picasso y avait écrit le nom de son ami en espagnol : « Don Guillermo Apollinaire », fantaisie qui occasionna une mise au rebut. Pas cool, la poste. Une originalité suffisante pour provoquer un retour à l’envoyeur, attestée par la mention « rebut ». Mais pas au rebut pour tout le monde : cette carte postale a été vendue 166 000 euros en 2016.

Le 202, boulevard Saint-Germain, sera la dernière demeure d’Apollinaire. Il y meurt de la grippe espagnole le 9 novembre, deux jours avant l’armistice, alors que sous ses fenêtres la foule hurle « A mort Guillaume ! » (Guillaume II d’Allemagne).

16 Rue du Repos, au cimetière du Père Lachaise

tombe d'apollinaie.jpgEn mai 1921, les admirateurs d’Apollinaire créent un comité chargé de collecter des fonds pour l’exécution, par Picasso du monument funéraire de la tombe du poète. Au sein du groupe, les avis divergent sur le positionnement culturel de l’œuvre : « Lors d’une discussion qui eut lieu dans les bureaux du Mercure de France, la femme de Vallette, l’éminente éditorialiste Rachilde, demanda même avec prudence « s’il n’y avait pas trop de gens bizarres dans le comité : des métèques, des cubistes, des bolchevistes, des dadaïstes et autres sortes de boches ».  Ambiance. Les années passent. En 1927, Picasso propose son premier projet, rejeté immédiatement, « une chose bizarre, monstrueuse, folle, incompréhensible, presque obscène, une sorte de bloc dont on ne sait trop ce que c’est et duquel ont l’air de sortir, ça et là, des sexes. » (André Billy).

sculpturePicasso ne se décourage pas et propose l’année suivante les maquettes d’une construction de tiges en métal, une sculpture répondant au souhait de l’Oiseau du Bénin (double de Picasso) dans Le Poète assassiné, qui déclare vouloir élever une statue au poète. Une statue en quoi ? demande Tristouse (double d’Apollinaire). En marbre ? En bronze ? – Non, c’est trop vieux, répond l’Oiseau du BéninIl faut que je lui sculpte une profonde statue en rien, comme la poésie et la gloire ». Nouveau refus. Finalement c’est le peintre Serge Férat qui dessinera un monument-menhir fort sage et en granit.

Epilogue, sur sa porte

 

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