Rue des Grands-Augustins. Petite rue mais grands esprits.

 

 

De La Bruyère à Picasso en passant par Léon Paul Fargue, Barrault, Prévert, Breton, Apollinaire et même Jean XXIII, bienvenue dans 213 mètres coincés entre le quai éponyme où coule la Seine (mais pas nos amours) et la rue Saint-André-des-Arts, qui devrait s’appeler en fait Saint-André-des-Arcs, car on y vendait au Moyen-Age des arcs et des flèches.

 

25, rue des Grands Augustin : La Bruyère

La bruyèreAttention : si vous jouez au guide touristique pour votre cousine de Bretagne, méfiez-vous de la plaque posée au numéro 25 de la rue :  Jean de La Bruyère n’habita point au 25, mais au 26, de 1676 à 1691. Pour sa culture générale et en faisant un bon mot, ajoutez que La Bruyère avait un caractère affable : « Entrez, écrivit-il, toutes mes portes vous sont ouvertes ; mon antichambre n’est pas faite pour s’y ennuyer en attendant ; passez jusqu’à moi sans me faire avertir. » Mais faites remarquer que dans Les Caractères, il note également : « Les visites font toujours plaisir, si ce n’est en arrivant, du moins en partant. »

26-28 rue des Grands-Augustins, Roger la Grenouille

Logo.jpgLe 26 (et 28) : c’est là qu’aujourd’hui (et depuis 1931) se situe le restaurant Roger la Grenouille. Roger, vous connaissez ? Dans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, Boris Vian le surnommait « le Patachou de la cuisine » évoquant « les belles dames en robe de soirée qui adorent qu’on leur colle une belle main grasse sur leurs satineries ».  Sacré Roger ! Il s’appelait Roger Spinhirny, né en 1901, ancien serveur de Lipp. Durant son enfance, il fut abandonné par ses parents, eut sans doute très faim et resta fasciné par le « manger ». Il n’hésita pas s’occuper des plus démunis dont il avait fait partie en offrant tous les jeudis un repas aux orphelins de Paris.

restaurant-roger-la-grenouille-paris

Avant la guerre, ce fut un des lieux de prédilection de Léon-Paul Fargue et de Saint-Exupéry. Puis après la guerre, le restaurant devint un des « endroits » obligés de Saint-Germain-des-Prés. On y voit les 163 centimètres de Picasso et les 130 kilos de Derain, Rita Hayworth qui dine avec Ali Khan. On y verra plus tard, parait-il, le pape Jean XXIII et la reine mère d’Angleterre.

Le Catalan, 25 rue des Grands-Augustins

Revenons au numéro 25, où – donc – n’a pas habité La Bruyère. En 1941, c’est un restaurant tenu par un Catalan, petit homme à lunettes nommé Arnau. Le bistrot racheté bientôt par Maurice Desailly va servir de cantine et accueillir durant la guerre tous les amis de Picasso, les Eluard, les Leiris, les Desnos, Zervos, Cocteau…

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Georges Hugnet, le poète casqué selon le mot de Pierre Seghers, se souvient de sa découverte du Catalan, un jour de fin 1941 : « Picasso, que j’étais aller chercher à son atelier de la rue des Grands-Augustins, me dit qu’il allait m’emmener dans un bistrot qu’il venait de découvrir à deux pas de chez lui, sur le même trottoir, en me faisant promettre de n’en parler à personne. Picasso se plaît souvent à jouer les mystérieux. La semaine suivante, les tables étaient toutes occupées par des amis. Je n’avais rien dit mais Picasso avait parlé. »

Fargue2.jpgC’est au Catalan que Léon-Paul Fargue, dînant avec Picasso et Katherine Dudley en avril 1943, se penche pour ramasser une fourchette et ne parvient plus à bouger un seul membre. Frappé d’hémiplégie, il restera paralysé – pire des punitions pour le Piéton de Paris – jusqu’à sa mort, quatre ans et demi plus tard.

C’est également au Catalan que fut conçu un soir de beuverie « l’hymne existentialiste » musique de René Leibowitz, texte attribué conjointement à Maurice Merleau-Ponty, Boris Vian et Anne-Marie Cazalis :

« Je n’ai plus rien dans l’existence / Que cette essence qui me définit / Car l’existence précède l’essence / Et c’est pour ça que l’argent me fuit. / J’ai lu tous les livres de Jean-Paul Sartre / Simone de Beauvoir et Merleau-Ponty / Mais c’est tout le temps le même désastre / Même pauvre tu es libre tu te choisis / J’ai bien essayé autre chose / Maurice Blanchot et Albert Camus / Absurde faux pas ! C’est la même chose / Tout n’est qu’un vaste malentendu / Demain Sisyphe, angoisse morale, Aminadab Nausée et compagnie / C’est tout le temps le même désastre / Car même au Flore, plus de crédit ! »

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Triste état pour Raymond Queneau et Anne Marie Cazalis. Il faut dire qu’à l’époque, on buvait sec.

Fin 1947, devant le succès de son restaurant, Maurice Desailly décide de s’agrandir. Il achète un petit local – une ancienne crémerie – situé juste en face du restaurant et charge Georges Hugnet de le décorer puis de l’animer. Le 25 rue des Grands-Augustins rejoint le 16, de l’autre côté de la rue.

16 rue des Grands Augustins, Le (nouveau) Catalan.

Est-ce, comme l’écrit Boris Vian dans son Manuel, un troc de locaux avec un nommé Rossi célèbre pour son vin ? Toujours est-il qu’après deux mois de travaux, Georges Hugnet ouvre le « nouveau » Catalan que lui a confié Maurice Desailly. En avril 48, vernissage, le Tout-Paris reçoit une invitation : « Georges Hugnet recevra ses amis à l’occasion de l’ouverture du bar Le Catalan, 16 rue des Grands Augustins. » Bousculade. Succès immédiat. À trois cents mètres du Tabou, le nouveau Catalan est lancé. devient un endroit à la mode, on y organise des fêtes avec orchestre.

Dans la lignée de ce qu’il faisait au 25, Georges Hugnet y perpétue le jeu des nappes en papier. Il invite ses amis à dessiner sur la nappe autour des taches de graisse, de vin, de ronds de bouteilles.

Picasso-1944.jpg
ça, c’est les bouts de nappe de Picasso

Ces « œuvrettes » sont signées et datées par leurs auteurs, et, dans le cas contraire, Georges Hugnet en note les créateurs.

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Celui-là, c »est un bout de nappe de Cocteau

En juin 2011, Drouot mettra en vente pour de petites fortunes les dessins de Balthus et de Picasso jouant avec les tâches de moutarde ou de vin sur un coin de nappe du Catalan.

3 rue des Grands-Augustins, Apollinaire chez les Delaunay

AVT_Guillaume-Apollinaire_1673.jpgPauvre Guillaume : suspecté d’avoir volé la Joconde, emprisonné pendant quelques jours puis libéré, il perd la confiance de son propriétaire qui le vire manu militari et l’estime de Marie de Laurencin, qui le quitte aussitôt. Il se réfugie alors chez les Delaunay, qui vont le dorloter quelques temps.

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Chez eux, le poète Apollinaire met en mots les Fenêtres de Robert : « Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles / La fenêtre s’ouvre comme une orange / Le beau fruit de la lumière ».  Et tandis que Sonia colore des poèmes de Cendrars, il y écrit Zone (initialement Le Cri), poème qui sera placé en tête d’Alcools en avril 1913.

 

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 7 rue des Grands Augustins, le mythique grenier

 

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Ce grenier mériterait à lui seul qu’on lui consacre un livre, tant il résonne d’épopées culturelles : les débuts de Jean-Louis Barrault, les répétitions du Groupe Octobre, les réunions de Breton et Bataille, l’atelier de Picasso.

Barrault.jpgTout commence en 1934 avec Barrault :  » J’avais –écrit-il- trouvé un lieu merveilleux, rue des Grands Augustins, au 7 ou au 11, en tout cas deux bons chiffres. Vieil immeuble du XVIe siècle qui, le soir, était complètement vide. On y accédait par quelques marches au fond d’une cour bosselée de vieux pavés. À ce rez-de-chaussée surélevé siégeait le Syndicat des huissiers. Au-dessus, il y avait une industrie de tissage avec de vieux métiers très beaux. J’avais loué le dernier étage. Trois pièces bizarres avec de magnifiques poutres apparentes. La première avait quatorze mètres sur huit. J’en fis mon atelier de travail et nous y donnâmes des représentations. La deuxième pièce, de quinze mètres sur quatre, devint à la fois dortoir, salle à manger, toilettes, fourre-tout : la salle commune. »Le « grenier Barrault » va devenir une un havre pour artistes.

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Prévert sans sa clope au bec, c’est du rare…

En 1935, le groupe Contre-attaque, animé par André Breton et Georges Bataille lui demandent l’hospitalité pour tenir ses réunions. La même année, Jacques Prévert et le Groupe Octobre investissent les lieux pour répéter Le Tableau des merveilles, pièce adaptée de Cervantès.   Hébergements, réunions, répétitions et fêtes diverses se déroulent dans le plus grand désordre, désordre qui stupéfie Madeleine Renaud que le locataire des lieux a rencontrée lors d’un tournage : « Il campait dans un appartement de la rue des Grand-Augustins. La vie de bohème paraissait un pâle folklore à côté de ce phalanstère original et d’avant-garde. Une sorte de préfiguration des communautés hippies. Un endroit extraordinaire. Des matelas s’étalaient partout, car ceux qui n’avaient pas de chambre, pas de foyer, venaient coucher chez Barrault. »

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Evidemment, du temps de Picasso, c’était beaucoup plus bordélique que ça…

Courant 1936, Barrault songe à abandonner son cinquième étage et en fait part à Dora Maar qui en informe Picasso. Ce dernier, séduit, décide de quitter sa rue de la Boétie et de prendre la suite pour y installer son atelier, où il aménage en janvier 37. Le grenier lui rappelle le Bateau-Lavoir, et, comme l’écrit Brassaï dans ses Conversations avec Picasso, « il pouvait y avoir l’impression d’être à l’intérieur d’un navire avec ses passerelles, ses soutes, sa cale. »

Curieux hasard, Picasso voue une passion au Chef d’œuvre Inconnu de Balzac, la nouvelle de Balzac qu’il a illustrée en 1929 par onze eaux fortes. Or, c’est dans cet Hôtel de Savoie-Carignan que Balzac situe l’action de sa nouvelle.

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En mai 1937, sous la commande du gouvernement républicain espagnol de Francisco Largo Caballero pour le pavillon espagnol de l’Exposition Internationale de Paris, Picasso commence à peindre Guernica, toile monumentale de 349,3 × 776,6 cm.

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Avant d’exécuter la version finale, le peintre réalise quarante-cinq études préliminaires. Il peint ensuite en présence de Dora Maar, qui prend des photos afin que Picasso puisse suivre la balance des blancs et des noirs. Conservée pendant toute la dictature franquiste aux États-Unis, Guernica a été transférée en 1981 en Espagne, où elle est conservée depuis au Musée Reina Sofía à Madrid.

L’anecdote (véridique ?) est connue : pendant la guerre, un officier allemand demande à Picasso si « c’est lui qui a fait ça ». « Non, aurait répondu le peintre. C’est vous. »

Picasso conservera son atelier jusqu’en 1955, date à laquelle il recevra son ordre d’expulsion.

 

 

 

 

 

 

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