Quelques pas avec Françoise ?

Elle fut la grâce et l’intelligence. Elle fut Paris dans tout son charme et dans toutes ses outrances, le Paris littéraire et le Paris de la nuit, le Paris de la gloire puis de la déchéance. Elle y vécut en pleine lumière, comme rue Guynemer, elle s’y cacha, comme rue d’Alésia. Sagan n’aura reçu aucun prix littéraire, aucune rue dans Paris ne perpétue son sourire. Elle y passa, simplement, comme passent les nuages, les merveilleux nuages.

167, boulevard Malesherbes

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En 1953, à 18 ans, enfermée au café Cujas, près de la Sorbonne, puis au quatrième étage de l’appartement familial, Françoise Quoirez écrit en six semaines son Bonjour tristesse, roman dont titre est issu du poème d’Éluard : « Bonjour tristesse. / Tu es inscrite dans les lignes du plafond. / Tu es inscrite dans les yeux que j’aime / Tu n’es pas tout à fait la misère, / Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent / Par un sourire. » (Elle récidivera avec 1970, pour son huitième roman Un peu de soleil dans l’eau froide, dont le titre provient d’un autre poème d’Éluard).

Quoirez, ça manque un peu de glamour. La jeune fille, qui adore l’œuvre de Proust, lui emprunte le nom d’un de ses personnages. Tempête à Saint-Germain-des-Prés : le premier tirage de Julliard est épuisé en quelques jours. En un an, l’ouvrage se vendra à près d’un million d’exemplaires.

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Sagan et Seberg. Jolie, l’actrice, mais pas terrible, le film…

Quel souvenir garde-t-elle de l’appartement du 167 ? « Celui d’un couloir qui fait au moins vingt-trois mètres. Un endroit bizarre où les chambres sont assez mal faites et les pièces de réception trop grandes » se souvient-elle. Dans ce long couloir, amoureuse, déjà, de la vitesse à l’âge de six ans, elle tente de battre des records sur son âne à roulettes.

81 rue de Grenelle

machine à écrire.jpgSi vous retrouvez le Paris-Match du 6 février 1956, vous pourrez lire cet article sur la nouvelle demeure de l’écrivaine : « L’appartement de l’hôtel particulier de la rue de Grenelle est encore vide. Elle y a installé sa machine à écrire portative, sur laquelle elle tape « très vite, dit-elle, pour savoir la fin ». Le prochain (roman), dédié à Florence Malraux, doit s’appeler Un certain sourire. En exergue, cette phrase de Roger Vailland : « L’amour, c’est ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment. » Françoise a vingt et un ans, elle conduit une Jaguar décapotable à 180 km/h et écoute de la musique sur son électrophone. Albinoni et Armstrong. »

35 rue de l’Université, avec Guy Schoeller

Schoeller« Notre rencontre aura été sur certains points comme un violoncelle à l’arrière-plan de ma vie, qu’il dirigea complètement et longuement, sans trop bien le savoir.» écrira-t-elle. Françoise Sagan et Guy Schoeller se sont mariés en mars 1958, arrivant séparément à la mairie. Ils s’installent à deux pas de chez Julliard, dans un immeuble balzacien. Huit pièces, femme de chambre et cuisinière. Sagan y écrit Aimez-vous Brahms, le futur créateur et directeur de Bouquins s’éclipse et donjuanise, le mariage est bien sûr un échec. Ils se sépareront au bout de deux ans.

Devenu riche et riche éditeur, Guy Schoeller fera mentir le conseil qu’il avait donné au jeune Robert Laffont, lorsque ce dernier hésitait entre le cinéma et l’édition. « Ce sont les deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine, avait-il déclaré, le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné. »

Place Camille-Jullian, la fontaine de l’Observatoire

Fontaine

Au milieu des années 60, Barbara, Gréco et Sagan, – trio infernal – écument les boites de nuit et déconnent comme des gamines dans les rues de Saint-Germain-des-Prés. Arrêtent les voitures, se moquent des bourgeois, sifflent les beaux mecs.  « Barbara et Françoise boivent comme des Polonaises, parlent médocs, Palfium, Codoliprane, relate Jean-François Kervéan dans La Vraie vie […]  Elles rigolent comme des bossues, prennent un bain de pied dans la fontaine de l’Observatoire, glissent leurs bijoux d’or dans le col d’un clochard endormi ».

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« On formait un trio assez scandaleux, Barbara, Sagan et moi, relate Gréco. On allait dans des restaurants vietnamiens délicieux, du côté de la Montagne Sainte-Geneviève, où l’on foutait une merde céleste et qu’on hurlait de rire ».

Gréco et Barbara s’assagiront. Mais pas Françoise Sagan.

34, rue Guynemer

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Avec Guynemer, au début des années 70, Sagan vole dans les hauteurs. « Je me souviens, écrit Denis Westhoff, le fils de Sagan, de réceptions avec cent cinquante personnes. Je croisais Orson Welles, Ava Gardner ou Georges Pompidou, qui venait régulièrement. Des maîtres d’hôtel servaient champagne et caviar. » L’alcool, la cocaïne et l’argent coulent à flots. La générosité aussi. Pour les amis, l’écrivaine a placé dans le salon de la rue Guynemer un petit coffret dans lequel elle dépose tout le liquide dont elle dispose, afin que les plus démunis puissent se servir. Pauvre Sagan, elle aurait dû y penser pour ses vieux jours.

25 rue d’Alésia

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Au milieu de la décennie 70, éreintée par la critique pour Un Profil perdu, Sagan quitte la rue Guynemer et se réfugie dans un quartier moins « in ». Elle loue une belle maison dont le rez-de-chaussée donne sur un jardin, s’installe avec Peggy Roche, son amour de toujours. Liaison discrète : lorsqu’elle donne un diner, Sagan demande à Peggy Roche de sortir puis de venir sonner, comme si elle était invitée.

Bernard Frank, autre ami de toujours, occupe le premier étage avec Denis, le fils de l’écrivaine. En compagne de Werther, le grand chien loup, et du chat Minou, Sagan s’attelle à un nouveau roman, Le Lit défait. Suivront Le Chien couchant (1980) et La Femme fardée (1981).

C’est rue d’Alésia que Sagan reçoit un soir Annick Geille, jeune rédactrice de Play-boy, venue lui demander un texte pour son magazine. Annick Geille finira par avoir sa propre chambre rue d’Alésia et vivra une aventure de trois ans avec la romancière.

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Connaissez-vous les Portraits et Aphorismes de « l’inventeur » des Hussards ? C’est plaisant. Parasite autoproclamé, Bernard Frank y écrit : « Je suis devenu un monsieur rassis, un critique indulgent qui a pris son parti de la médiocrité des autres pour justifier la sienne. »

 

91 rue du Cherche-midi

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Dans ce « duplex et demi » qu’elle partageait épisodiquement avec Peggy Roche, journaliste de style chez Elle, Sagan  recevait notamment François Mitterrand, qui appréciait beaucoup l’hôtesse… et le jardinet.

 

73, rue de Lille

Après avoir quitté l’appartement qu’elle occupait la rue de l’Université, au loyer exorbitant, Sagan emménage quai d’Orsay puis au 73 rue de Lille, dans un cinq pièces « plus modeste ». Sait-elle que l’hôtel particulier du 73 rue de Lille fut acheté en 1841 par Dorothée de Courlande, duchesse de Sagan ?

Avenue Foch, chez Ingrid Mechoulam

Après avoir gagné des fortunes en droits d’auteur, Sagan a tout claqué. Les casinos, la cocaïne, les amis, les coups de coeur et les coups de tête. En 1998, ses ennuis chroniques – avec fisc prennent une vilaine tournure.  En 1991, elle était intervenue auprès de François Mitterrand pour le compte de l’homme d’affaires André Guelfi, qui souhaitait qu’Elf puisse exploiter du pétrole en Ouzbékistan.

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André Guelfi, dit Dédé la Sardine, intermédiaire pour Elf. Mais qu’allait faire Sagan dans cette galère ?

Après son intervention couronnée de succès, elle avait perçu une commission 600 000 euros sous forme de travaux de rénovation effectués dans son manoir normand. Somme non déclarée qui s’était ajoutée aux omissions antérieures. Résultat : un redressement de 1 200 000 euros. C’est la ruine. Forcée de vendre tous ses biens,  démunie et privée de chéquier, elle est hébergée par la milliardaire Ingrid Mechoulam dans son appartement de l’avenue Foch.

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Avec son amie Ingrid Mechoulam

« Dès lors, écrit son fils, tout ce que gagne ma mère est prélevé par l’État et ses comptes sont bloqués. Elle n’a plus de revenus. Elle ne peut plus payer son loyer. Elle est vraiment à la rue. En plus, elle est en mauvaise santé, paralysée par une double fracture de la hanche. Elle est très déprimée et abuse de la drogue. Elle est alors allée habiter chez son amie Ingrid Mechoulam, avenue Foch, où elle était clouée sur un lit de handicapée et coupée du monde. »

Durand

 

Guillaume Durand, qui l’interviewe avenue Foch en 2002 pour France 2, est atterré. « Sagan vit dans un palais, mais sans un rond pour payer ses cigarettes (…). Le fisc l’a flinguée, elle, l’oiseau le plus fin et le plus intelligent du monde. »

 

 

PS : tapez « Sagan » sur Google et demandez « images ». Il faut attendre la 53e image pour tomber sur Françoise Sagan. Comme quoi, en 2020, la littérature ne fait plus le poids devant le sport cycliste.

 

Dans le Paris de Simone de Beauvoir

C’est bien connu : on ne nait pas Beauvoir. On le devient. Et quel beau Beauvoir à la sortie ! Elle m’émeut, la dame, malgré son air coincé, et quelques livres peu lisibles. Depuis quelques temps, il me semble que son aura dépasse désormais, celle de JPS, combat des femmes oblige. Tant mieux. La Grande Sartreuse alias le Castor mérite mieux qu’un simple compagnonnage. Je suis sûr, d’ailleurs, que c’était elle, le moteur du couple. En route, bonne troupe, pour un petit périple exclusivement rive gauche.

103 boulevard du Montparnasse.

Beauvoir 3 ans

Elle y nait en 1908, dans l’appartement familial situé juste en face du Dôme. Mignonne, la petite Simone…

 39, rue Jacob, au Cours Désir

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Où qu’elle est ? (Première sur la gauche, premier rang)

Alors là, attention. On se tient bien. Savez-vous comment on reconnait une ancienne élève du cours Désir ? « À la façon qu’elle a de faire la révérence en saluant une dame : un coup du pied droit en arrière avec un léger fléchissement de la jambe gauche » (écrit Bernard Demory).

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Les deux soeurs. Le petite, c’est « Poupette ».

Avant d’apprendre la révérence, Simone de Beauvoir intègre l’école dès l’âge de cinq ans, suivie deux ans plus tard, par Poupette, sa sœur cadette, prénom Hélène. Le cours a été créé en 1857 par Adeline Désir, modèle de sainteté que Beauvoir ne peut s’empêcher de moquer : « une bossue qu’on s’occupait en haut lieu de faire béatifier». « On y pénétrait, écrit-elle, toujours dans La Force de l’âge, par une petite porte qui évoquait plutôt une maison close qu’un pensionnat de jeunes filles. (…) De hautes bibliothèques vitrées en bois noir, bourrées de livres aux reliures fanées tapissaient les murs. Il régnait là un parfum de vieux et de cire, qui vous donnait l’impression de pénétrer par effraction dans un livre de la comtesse de Ségur. »

 

21 rue Vavin, Simone de Beauvoir à l’hôtel du Danemark

Simone de Beauvoir s’y installe en octobre 1939, le quitte début juin 1940 et s’y réinstalle fin juin, pour découvrir que le propriétaire s’est entre-temps débarrassé de toutes ses affaires ! Après un séjour chez sa grand-mère, 91 avenue Denfert-Rochereau, elle y loue à nouveau une chambre pour supporter le dur hiver de 1940-41.

Au Flore, qui s’appelle comme ça à cause de l’ex-statue

 

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Et qu’est-ce qu’elle écrit ici, Simone ? Non, pas L’Invitée mais Tous les hommes sont mortels

Alors que Sartre est prisonnier en Allemagne, Beauvoir délaisse le Dôme pour le Flore. Il y fait plus chaud, merci Boubal : « … Je m’efforçais d’y arriver dès l’ouverture pour occuper la meilleure place, celle où il faisait le plus chaud, à côté du tuyau de poêle. »

Sartre revient d’Allemagne en avril 1941 et, suivant le mouvement, délaisse Montparnasse pour s’installer au Flore. « Bientôt, écrit Sartre, nous nous y installâmes complètement : de 9 heures du matin à midi, nous travaillions, nous allions déjeuner, à 2 heures nous y revenions, et nous causions alors avec des amis que nous rencontrions jusqu’à 4 heures. Puis nous retravaillions jusqu’à 8 heures. (…) Cela peut sembler bizarre, mais nous étions au Flore chez nous … »

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Paul Boubal, à droite. Le serveur est « Pascal », homme très érudit, que Camus surnommait Descartes

Paul Boubal, célèbre patron du Flore, fait semblant de fustiger le philosophe auquel il doit beaucoup, si  ce n’est tout : « Sartre fut mon plus mauvais client. Il demeurait des heures à gribouiller du papier devant une unique consommation ». Et Beauvoir, me direz-vous ? Elle noircit elle aussi. Après L’Invitée, terminé au début de l’été 1941, elle écrit Tous les hommes sont mortels, son troisième roman, pas terrible à mon avis

33, rue Dauphine, à l’hôtel d’Aubusson

 

Après avoir séjourné à l’hôtel Mistral, à Montparnasse, Simone de Beauvoir s’installe à l’hôtel d’Aubuson en septembre 1942. « C’était un taudis : un lit de fer, une armoire, une table, deux chaises en bois, entre des murs pelés, avec au plafond une mauvaise lumière jaune ; la cuisine servait de cabinet de toilette. L’hôtel était une masure crasseuse, avec un escalier de pierre glacial qui sentait le moisi et d’autres odeurs innommables. »

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La voilà, Wanda. Sartre la kiffait grave. (Sa soeur Olga également) Il la fait jouer dans Huis-Clos.

Peu regardant sur le confort, Jean-Paul Sartre l’imite et loue une chambre qu’il partage épisodiquement avec Wanda, l’une des deux « cosaques » (les deux K, c’est à dire les soeurs Kosakiewicz). Dans la chambre voisine, Natasha Sorokine, ancienne élève de Beauvoir, aménage avec Jean-Pierre Bourla, ancien élève de Sartre. Les visites d’une chambre à l’autre ne sont pas du goût de la mère de Natasha, qui dénonce Beauvoir en juin 1943 pour détournement de mineure. Badaboum. Beauvoir est renvoyée de l’Éducation nationale. (Puis disculpée). Elle reste à l’hôtel d’Aubusson jusqu’en juillet 1943… sans pouvoir imaginer qu’à cette même adresse se créerait, quatre ans plus tard, le mythique Tabou, « à l’angle de la rue Dauphine et du monde ».

 

 

La Louisiane, 60, rue de Seine

La Louisiane

À l’automne 43, après avoir séjourné à l’hôtel Aubusson, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir y louent chacun une chambre. Pour certains, Sartre aurait séjourné dans la chambre 10, celle-là même qui abritera les amours de Juliette Gréco et Miles Davis. D’autres mentionnent la chambre 17 ou la 50.

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Je ne sais pas d’où sort cette photo. Mais c’est bien elle, à sa façon de nouer son chignon.

Quel que soit le numéro, Anne-Marie Cazalis se souvient dans ses Mémoires d’une Anne avoir loué quelques années plus tard la chambre qu’occupait le philosophe durant l’Occupation : « C’était une chambre ronde qui faisait l’angle de la rue de Seine et de la rue de Buci. Il y avait, tout à côté, un appentis où Sartre rangeait sa bicyclette mais qui avait été transformé en salle de bains. » Passons. Et Beauvoir ? Sa chambre donne sur le marché de la rue de Buci et dispose d’une petite cuisine.

 

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Louise Fouquet, (Lola) première femme de Mouloudji

Au même étage réside le couple Mouloudji, Moulou et Lola, qui repasse les chemises des clients pour se faire de l’argent. Le Castor, amateur de jolies filles, ne semble pas insensible à son charme, évoquant « la rousse Lola, qui rêvait pendant des heures à une table, la bouche lourde, les yeux perdus, sans paraître soupçonner combien elle était jolie. »

 

Au printemps et en été, Beauvoir monte sur la « terrasse » de l’hôtel, pour prendre l’air et bronzer. Elle se souvient : « Je ne supportais pas ces bains de chaleur contre la dureté du ciment mais, le soir, j’aimais m’asseoir là-haut, au-dessus des toits, pour lire et pour causer. «

 

7, rue Montalembert, le bar du Pont-Royal

« Le bar du Pont-Royal, c’est le bar Gallimard, incontournable, irrésumable. Tous les auteurs maison s’y sont assis » écrit Nathalie de Saint-Phalle. Situé à moins de cent mètres de la maison d’édition, à l’abri des fâcheux et des touristes, il remplace avantageusement le Flore et les Deux Magots quand la discrétion est de rigueur.

 

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C’est pas très gentil, ce que vous avez écrit, monsieur Capote…

Port d’attache de Malraux dans les années trente, refuge des comités de rédaction des Temps modernes à la fin des années quarante, il abrite longtemps le couple royal de Saint-Germain-des-Prés : « À l’époque, écrit Truman Capote, le Pont-Royal avait un petit bar en sous-sol aux fauteuils de cuir qui était l’abreuvoir préféré des grands mammifères de la haute bohème. Un œil noyé, l’autre à la dérive, ce louchon de Sartre, pipe au bec, teint terreux, et sa taupe de Beauvoir, sentant la jeune fille prolongée, étaient généralement calés dans un coin comme deux poupées de ventriloque abandonnées. »

 

 

11, rue de la Bûcherie

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Algren, son amour américain

Après des années à déménager d’hôtel en hôtel, le « Castor » se pose fin 1946 rue de la Bûcherie, dans un petit trois-pièces du cinquième étage où elle accueille ses deux amants de corps et de coeur, Nelson Algren puis Claude Lanzmann. Curiosité : il s’agit pour partie de l’ancien logement de Mouloudji, comme elle le rappelle dans La Force des choses : « Mouloudji et Lola me parlèrent d’une chambre meublée où ils avaient habité, rue de la Bûcherie : la locataire qui leur avait succédé voulait la quitter. »

le deuxième sexe.jpgEn 1949, elle y publie Le Deuxième Sexe, essai existentialiste et féministe, considéré depuis comme une œuvre majeure. Elle y évoque la condition féminine, les situations de domination des hommes sur les femmes, le tabou de l’avortement.

Badaboum à nouveau. Tempête médiatique. Camus (qu’est-ce qu’il lui prend ?) parle d’une « insulte au mâle latin », François Mauriac écrit : « Nous avons atteint les limites de l’abject. » Qualifié de « manuel d’égoïsme érotique » contenant des « hardiesses pornographiques », l’ouvrage ne serait  que les fantasmes d’une « amazone existentialiste ». Les hommes auront beau hurler, Le Deuxième sexe débloquera les verrous de la condition féminine.

Simone de Beauvoir y écrira également Les Mandarins, roman à clef largement biographique qui obtient le prix Goncourt en 1954. Elle quitte la rue de la Bûcherie en 1955 pour s’installer rue Victor-Schoelcher.

11 bis, rue Victor-Schoelcher

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Claude Lanzmann. Son immense Shoah a lui demandé douze années de travail.

Elle y emménage en 1955 avec Claude Lanzmann, le seul homme avec lequel elle accepta de cohabiter, dans un duplex surplombant le cimetière Montparnasse (où elle sera enterrée auprès de Sartre). Le cinéaste se souvient : « Le Castor et moi étions entrés ensemble, cœur battant dans ce logis – le premier et le seul dont elle fut jamais propriétaire – et y avions fait une très amoureuse pendaison de crémaillère. »

Les années Victor-Schoelcher seront pour Beauvoir les années de l’engagement et du combat. Elle prend conscience de ses privilèges de bourgeoise intellectuelle, de sa collusion inconsciente avec le monde masculin. Elle accepte l’étiquette féministe, sympathise avec le MLF. Associée à Gisèle Halimi et Élisabeth Badinter, elle lutte pour obtenir la reconnaissance des tortures infligées aux femmes lors de la Guerre d’Algérie,  se dresse contre l’interdiction de  l’avortement.

343 2.jpgElle signe, en 1971, le fameux « Manifeste des 343 salopes », cofonde le mouvement Choisir, dont le rôle a été déterminant pour la légalisation de l’Interruption volontaire de grossesse.

Son combat féministe durera jusqu’à sa mort, en 1986. « N’oubliez jamais, écrit-elle, qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

 

That’s all, friends…