Dans l’enfer des Champs-Élysées

Dans la mythologie grecque et romaine, les Champs-Élysées sont une région des Enfers, (quatrième division selon les Grecs, septième, selon les Romains) réservée aux hommes vertueux et aux héros. Il y règne un printemps éternel dans des bocages embaumés, la vieillesse a disparu, on conserve tout aussi éternellement l’âge où l’on a été le plus heureux. Fichtre. Et les femmes, alors, elles vont où ? Remontons vite le temps et les Champs-Élysées, à la rencontre de sept femmes remarquables…

 En bas des Champs-Elysées, la dame-pipi de Proust

Près du Guignol des Champs-lysées (fondé en 1818), se trouve le « chalet de nécessité » que Proust évoque avec gourmandise dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs.  L’auteur le décrit comme une sorte de « petit théâtre rustique au milieu des jardins » auquel on accède par quelques marches et qui dégage « une fraîche odeur de renfermé ».

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La tenancière est une « vieille dame à joues plâtrées et à perruque rousse » à laquelle tient compagnie un garde forestier surveillant massifs et pelouses. D’un snobisme extrême (elle se présente comme marquise), elle lui parle de ses « clients », ceux qu’elle accepte et ceux qu’elle refuse pour leur malpropreté supposée ou leur tête de mauvais payeur. Commentaire en couperet : « Je ne veux pas de ça chez moi ! »

Au 25, le trottoir de la Païva

La Paiva.jpgIl ne fallut pas longtemps à Thérèse Lachmann pour passer de la maison close au palais « élyséen ». Après un pianiste de renom et quelques lords anglais, c’est un noble portugais qui lui donne son titre de marquise de la Païva, puis c’est le comte de Donnersmarck, qu’elle épouse en 1871 et lui offre son célèbre hôtel particulier sur les Champs-Élysées. Si elle fut une des sources d’inspiration de Zola pour camper le personnage de Nana, son hôtel particulier servit à décrire l’hôtel Saccard des Rougon-Macquart.

Hôtel Paiva

dumas fils.jpgInterrogé sur la durée des travaux (dix ans), Dumas fils aurait déclaré : « C’est presque fini, il ne manque que le trottoir ».

Son coût exorbitant défraya la chronique et on surnomma l’hôtel de la Païva « qui paye y va ». Quant aux Frères Goncourt, ils le qualifièrent de « Louvre du cul ».

Au 32, Émilienne d’Alençon et la Cropole

Emilienne.jpgFille d’une concierge de la rue des Martyrs, la future Émilienne d’Alençon reçoit son pseudonyme de Laure de Chiffreville, courtisane qui lui prédit une brillante carrière en admirant le point d’Alençon de sa tunique au cours d’un diner. Contrairement aux hétaïres grecques, les « horizontales » de la Belle Époque n’ont nul besoin d’être cultivées pour atteindre l’Olympe de la cocotterie. La jolie Émilienne ne déroge pas à la règle : chez Maxim’s, une brillante assemblée évoque la beauté de l’Acropole. Émilienne intervient : « On m’a souvent parlé de cette Cropole. Mais qui c’est, celle-là ? » Surnommée « gavroche féminin » en raison de son origine parisienne populaire et de la spontanéité de ses répliques, elle régna sur les Folies Bergère, Maxim’s, Londres, Bruxelles, la Riviera, et la Côte normande, enchaîna les aventures sensuelles, masculines et féminines, et révéla un certain talent dans le travail des rimes, sans jamais se départir de sa drôlerie, phénomène unique chez les courtisanes.

Au 53, Polaire et sa taille de guêpe

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Willy et ses « twins », Colette et Polaire

Elle fut l’amie (mais non l’amante) de Colette qui lui confia en 1902 le rôle de Claudine dans Claudine à Paris aux Bouffes-Parisiens. « Elle comprenait, relate l’écrivaine, tout ce qui était nuance, finesse, arrière-pensée, et le traduisait à ravir. » Dans Mes Apprentissages, Colette mentionne un certain Pierre L… comme étant le compagnon de Polaire à cette époque. Il est généralement admis que ce Pierre L… était Pierre Louÿs.

Sur le plan chanson, Polaire s’illustra comme une « gommeuse épileptique », élégante aguicheuse secouée par une intense activité corporelle et gestuelle. Petite, dotée d’une taille de guêpe, elle possédait selon Willy des « yeux de fellahine, diamants noirs allongés jusqu’aux tempes ».

Après avoir habité 11, avenue du Bois, Polaire acheta au 53 Champs-Élysées un petit hôtel de style Trianon doté de l’électricité. Elle figure dans le Livre Guinness des records comme la détentrice (avec la britannique Ethel Granger) de la taille (corsetée) la plus fine : trente-trois centimètres.

Au 74-76, la duchesse d’Uzès

Á l’emplacement du Lido s’élevait dans les années 1890 un des plus beaux hôtels particuliers de Paris, construit entre cour et jardin pour la reine Christine d’Espagne. L’hôtel fut racheté par une femme de caractère, Anne de Rochechouart de Mortemart, duchesse d’Uzès, écrivaine, sculptrice et… pilote automobile. La tradition lui attribue le premier certificat de capacité féminine, ancêtre du permis de conduire, le 12 mai 1898. Elle lui accorde également d’avoir fait l’objet de la première verbalisation pour excès de vitesse, au volant de sa Delahaye type 1, à près de 15 km/h au lieu des 12 maximum autorisés.

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En 1902, elle vendit son hôtel à Georges Jules Dufayel, roi des grands magasins, qui s’empressa de démolir la demeure pour construire à sa place une mégalomanie architecturale que les Parisiens baptisèrent derechef et ironiquement le Palais de la beauté.

Hôtel dufayel.jpgQuant au Quant au Lido qui lui succéda, il fut l’œuvre d’un spéculateur ayant fait fortune dans le commerce des perles.

Au 92, Emmanuelle et Antonin Artaud

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Jusqu’en 2007, le 92 Champs-Élysées abritait l’UGC Triomphe, cinéma qui projeta Emmanuelle 553 semaines de suite. Un film cul(te) : cinquante millions d’entrées dont neuf millions en France. Le roman d’Emmanuelle Arsan présente en exergue la phrase suivante : « Nous ne sommes pas encore au monde / Il n’y a pas encore de monde, / Les choses ne sont pas encore faites, / La raison d’être n’est pas trouvée. » Eh oui, c’est une citation d’Antonin Arthaud qui ouvre Emmanuelle. Cela signifie-t-il que le sexe libèrera la femme, qu’on retrouvera un état primitif vierge de tout asservissement masculin ? Mystère et boule de gomme.

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« Là ou ça sent la merde, ça sent l’être ».
Antonin Artaud, La Recherche de la fécalité (1948)

Au 152, à droite toute avec Madame de Loynes

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Peint en 1862 par Amaury-Duval et conservé au Musée d’Orsay,

Née Marie-Anne Detourbay dans une famille pauvre de la région rémoise, elle s’installe à Paris où, sous le nom de « Mademoiselle Jeanne de Tourbey », elle se fait rapidement un nom parmi les demi-mondaines.

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« Protégée » par le directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin (qu’elle ruine) puis par le prince Napoléon (cousin de Napoléon III), elle s’installe rue de l’Arcade où elle tient salon tous les vendredis, se distinguant par son charme et ses qualités d’hôtesse, recevant Théophile Gautier, Ernest Renan, Sainte-Beuve, Arsène Houssaye et Flaubert, qui tombe amoureux d’elle et lui adresse des lettres enflammées.

Devenue comtesse de Loynes par un mariage sans lendemain, elle déménage au 152 avenue des Champs-Elysées dans un appartement dont Boni de Castellane moque, dans ses Mémoires, les « meubles recouverts de peluche brune à franges bon marché ».

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ça, c’est Jules Lemaitre

Avec son amant en titre Jules Lemaitre, critique reconnu et médiocre écrivain, de seize ans plus jeune qu’elle, Mme de Loynes fonde la Ligue de la patrie française et son salon, progressivement, devient un haut-lieu de la droite antidreyfusarde, fréquenté par Édouard Drumont, Jules Guérin ou Henri Rochefort. À la fin de sa vie, en 1908, elle aidera Charles Maurras et Léon Daudet à fonder L’Action française en offrant 100 000 francs-or.

 

 

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ça, c’est Léon-Jules Lemaitre, ne pas confondre !

Selon l’historien Gérard Desange, Mademoiselle Jeanne de Tourbey, futur comtesse de Loynes, pourrait être le modèle de L’Origine du monde, de Courbet.

 

 

 

 

 

 

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