A Dada dans mon Paris

 

En 1919, avec le retour à Paris de Francis Picabia, puis l’arrivée de Tristan Tzara en janvier 1920, le mouvement Dada venu de Zurich (cabaret Voltaire), de Berlin et de New-York va régner quelques années sur la capitale, avant d’imploser vers 1923 sous les coups de boutoir de l’ami Breton qui veut bien que  tout le monde soit président de Dada, mais d’abord lui. Un an plus tard, Breton lançait le surréalisme. Un surréalisme qui va donc prendre la place de Dada mais bon, franchement, ce sera beaucoup moins nouveau et surtout beaucoup moins rigolo.

Arthur Cravan, le précurseur

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Poète et boxeur, Cravan publie en 1912 la revue Maintenant dans laquelle il conchie les références littéraires de son époque. Et, comme son copain Rimbaud (c’est une image), il ne se contente pas d’écrire : la vie doit être vécue intensément.

Mina Loy

Cravan va inaugurer le mouvement dada, influencer André Breton et les surréalistes et faire de sa mort une oeuvre d’art : parti au Mexique pour vivre une passion amoureuse avec Mina Loy, peintre et écrivain, il disparaît mystérieusement. Plus Dada tu meurs…

 

Ça commence à New-York avec Marcel Duchamp

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L’esprit Dada : pisser sur les idées reçues.

En 1917 à New York, Marcel Duchamp présente un urinoir au comité d’accrochage du Salon des artistes indépendants dont il fait partie, afin d’en éprouver le principe fondateur : ne refuser aucune œuvre. Fountain, d’inspiration Dada, instaure ainsi un « art de l’idée » et lance le « ready-made ».

 

 

En 1919, rebelote avec Mona, sa moustache, son bouc, et le titre de l »oeuvre : LHOOQ (Elle a chaud au cul).

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Très Dada, la Mona…

 Ça commence à Paris avec les Mamelles d’Apollinaire

Tirésias

Le 24 juin 1917, au conservatoire Renée Maubel, 10-12 rue de l’Armée d’Orient, a lieu la première des Mamelles de Tirésias. Allusions à la guerre, scandale, la représentation inaugure les soirées Dada et s’achève dans la confusion. Jacques Vaché, accompagné de Théodore Fraenkel, menace la salle d’un revolver. Dans sa préface de ses Mamelles de Tirésias, Apollinaire utilise pour la première fois l’adjectif « surréaliste », terme  inventé  par son ami le poète Pierre-Albert Birot et qui sera repris, il n’y a pas de petits profits, par André Breton.

L’antivisite par Dada de Saint-Julien-le-Pauvre

EgliseEn 1921, dans le cadre d’une série d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires, Tristan Tzara et André Breton proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. »

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lls sont tous là, ils sont Dada…

Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ». Le jeudi 14 avril 1921, 15 h, près du robinier, la pluie ruisselle sur les monocles d’André Breton et de Tristan Tzara. Les entourent notamment Aragon, Benjamin Péret, Roger Vitrac, René Crevel, Éluard, Georges Ribemont-Dessaignes, Jacques Rigaut et Philippe Soupault.

 

Ça barde au procès Barrès

Barrès
La mèche de Barrès est-elle Dada ?

Le vendredi 13 mai 1921, à 20 h 30, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise  rue Danton « le procès de Barrès », accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside, Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense, le principal témoin à charge, incarné par Benjamin Péret, est un soldat inconnu allemand, revêtu d’une capote de poilu. Après un violent réquisitoire de Breton, Barrès est condamné à vingt ans de travaux forcés pour « crime contre la sûreté de l’esprit ». Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux.  La rupture entre Dada et les futurs surréalistes est consommée.

Picabia pas content

PicabiaAussitôt après le procès, Picabia s’indigne : « Maintenant Dada a un tribunal, des avocats, bientôt probablement des gendarmes […]. L’esprit dada n’a réellement existé que durant trois ou quatre ans, il fut exprimé par Marcel Duchamp et moi à la fin de 1912. » Il écrira plus tard : « Dada s’est enfui au galop dans un nuage de poussière. De petits vauriens lui sautent sur le dos, caressent l’animal, lui donnent du sucre, lui fixent des oeillères, tirent la bride vers la droite. Pauvre Dada sauvage […] Dada est mort. »

Ça « chie en couleurs » au Théâtre Michel

Michel

En 1923, le mouvement Dada et le surréalisme naissant s’affrontent. Comme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». La Soirée du cœur à barbe, organisée par Tzara, présente une de ses pièces, Le Cœur à gaz au théâtre Michel, rue des Mathurins. Breton est bien décidé à torpiller la soirée et, avec Éluard, Desnos et Benjamin Péret, il organise le chahut. Bagarre. Breton, d’un coup de sa canne, casse le bras du journaliste Pierre de Massot, Éluard frappe Tzara, Picasso tente de calmer le jeu. La police intervient, la soirée du lendemain est annulée. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique » comme le réclamait son Manifeste.

Tristan Tzara se range

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MaisonEn 1926, Dada est mort depuis des années lorsque Tristan Tzara et sa femme (la riche et séduisante peintre suédoise Greta Knutson) font construire par l’architecte Adolf Loos une maison conforme à leur idéal esthétique au 15 avenue Junot. C’est avenue Junot que le fondateur de Dada composera ses grandes suites poétiques (Où boivent les loups, L’Homme approximatif) et ses essais expérimentaux (Grains et issues).

 

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La Carte du Tendre de Picasso (2)

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La semaine dernière, nous en étions restés à la mort d’Eva Gouel et à l’installation en 1916 du peintre à Montrouge, dans cette maison carrée où il recevait ses diverses maitresses rencontrées à la Rotonde, dont la belle Irène Lagut. En février 1917, séjournant à Rome pour exécuter le rideau de scène de Parade, Picasso tombe amoureux de la jeune ballerine Olga Khokhlova, fille d’un colonel russe. Diaghilev, l’animateur des Ballets, le prévient amicalement : « Fais gaffe, Pablo, une Russe, on l’épouse. » Pablo ne fait pas gaffe et épouse la belle en juillet 1918. Mauvaise pioche ?

12, rue Daru, à l’église russe

Olga2Le mariage est célébré à la mairie du VII, puis, religieusement, à l’église russe de la rue Daru. Cocteau, l’un des témoins de la mariée, relate l’événement : « Je tenais une couronne d’or sur la tête d’Olga et nous avions tous l’air de jouer Boris Godounov. Cérémonie très belle, un vrai mariage avec des rites et des chants mystérieux ». A ces rites orthodoxes s’ajoute une superstition, connue de Max Jacob : après le rituel consistant à faire trois fois le tour de l’autel, on guette celui des deux qui posera le premier le pied sur le tapis, gage de domination dans le mariage. C’est Olga qui pose la première son mince et joli soulier sur le tapis doré. Aie aie aie.

23, rue de la Boétie

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Après le mariage et la lune de miel, Picasso s’installe rue La Boétie, à quelques mètres de son galeriste Rosenberg. Très vite, devant le désordre inhérent au caractère et au travail de son mari, Olga lui demande de louer l’appartement situé au-dessus. Qu’il fasse ce qu’il veut au quatrième, elle se réserve le troisième pour recevoir en hôtesse raffinée. Commence la « période duchesse », comme la qualifie Max Jacob. Le 4 février 1921 naît son premier fils, Paul, mais, au fil des années, la lassitude s’installe.

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Picasso ne supporte plus sa femme, ne supporte plus la vie qu’elle lui impose. A partir de 1926, la belle Olga va en faire les frais sur les toiles du peintre, dans des portraits monstrueux comme Grand nu au fauteuil rouge. Début 1935, apprenant la liaison de son mari avec Marie-Thérèse Walter, Olga quittera la rue La Boétie pour s’installer à l’hôtel California, 16 rue de Berri, puis au château de Boisgeloup, puis, enfin, dans le sud de la France.

 

 

40, boulevard Haussmann, le génie et l’ingénue

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Bon. Pour Pablo, retour à la case départ, il se met en chasse. Une jeunesse, de préférence. La première rencontre entre Picasso et Marie-Thérèse Walter a lieu le 8 janvier 1927 à la sortie du métro Chaussée d’Antin. Que fait-il devant les Galeries Lafayette, à pied, alors que Marcel Boudin, son chauffeur en livrée, l’accompagne généralement dans tous ses déplacements en Hispano-Suiza ? Mystère.

 

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Marie-Thérèse, dix-sept ans, est accompagnée par sa sœur, et Picasso, quarante-six ans, les suit jusqu’à la gare Saint-Lazare, faisant un trou dans son journal pour les observer sans être vu. La sœur aînée s’étant éclipsée, Picasso aborde la jeune fille et  se lance : « Mademoiselle, je vous attendrai ici tous les jours à six heures de l’après-midi. Je dois vous revoir. » Affaire conclue. En juillet, elle devient sa maîtresse, à l’insu d’Olga. Puis, trois ans après leur rencontre, ne pouvant se passer de sa présence, Picasso l’installe discrètement au 44 rue La Boétie, à une dizaine de mètres de chez lui. De leur liaison naît Maya, en 1935.

 Rencontre de Dora aux Deux Magots

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Marie-Thérèse a succédé à Olga, Dora va succéder à Marie-Thérèse, trop effacée au goût du peintre. En compagnie d’Eluard, en 1936, Picasso observe sa voisine aux Deux Magots : elle a sorti de son sac un petit canif pointu, s’amuse à piquer la table entre les doigts de sa main gantée de dentelles. Trop vite : elle se blesse, le sang coule. Le peintre demande alors à Eluard de la lui présenter. Il s’adresse à elle en français, elle lui répond est espagnol. Olé, c’est parti.

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Elle est belle, cultivée, intelligente, photographe reconnue, proche des surréalistes, engagée politiquement à l’ultra gauche. Tous les ingrédients pour séduire Picasso, malgré son affection intacte pour Marie-Thérèse Walter.

Lorsqu’ils quittent le café, sur le trottoir, Picasso lui demande de lui offrir ses gants en souvenir de leur rencontre. Quelques semaines plus tard, le peintre la convie chez lui, dans le fameux grenier des Grands-Augustins. Débute une histoire d’amour intense et mouvementée qui durera huit ans. La belle brune sera sa compagne officielle, Marie-Thérèse, la blonde, restera dans l’ombre.

Et celle de Françoise au Catalan

gilotHuit ans, c’est beaucoup pour un Picasso. Dora prendrait-elle trop de place ? Serait-il lassé ? Tout (re)commence au Catalan, le bistrot qui sert de cantine durant la guerre à tous les amis, les Eluard, les Leiris, les Desnos, Cocteau… C’est là qu’en avril 1943, le peintre dîne avec Dora Maar et Marie-Laure de Noailles. A la table voisine, Alain Cuny et deux jolies femmes, dont Françoise Gilot. Picasso se fait présenter et les invite à visiter son atelier. C’est le début de l’ère Françoise dont il admire l’intelligence, la culture et l’amour de l’art. Et le début de la fin avec Dora Maar.

Françoise Gillot a trente ans de moins que lui et, pour se rajeunir, il coupe sa fameuse mèche devenue blanche. En mai 1946, elle s’installe de façon permanente aux Grands-Augustins et il lui rend hommage en réalisant son fameux tableau La Femme-Fleur.

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Elle sera sa compagne de 1944 à 1953 et déclarera, après leur séparation, qu’elle n’aura été heureuse avec lui que les trois premières années, celles où ils ne vivaient pas ensemble. Quant à Dora Maar, sauvagement meurtrie, elle finira à moitié folle.

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1, boulevard Henri IV, 4e,

Picasso MayaDébut 1944, Picasso a installé Marie-Thérèse Walter et leur fille Maya dans un grand appartement situé au bout de l’île Saint-Louis Depuis la rue des Grands-Augustins il ne lui faut qu’un quart d’heure pour retrouver sa petite famille. La petite Maya va sur ses neuf ans, le peintre s’y rend le jeudi, jour de congé scolaire, et le dimanche. C’est boulevard Henri IV qu’il vit la Libération de Paris, le 25 août. Un cliché pris ce jour-là par Marie-Thérèse le montre en compagnie de sa fille, sur le balcon. Que reste-t-il de ce passage boulevard Henri IV ? Un Plant de tomates, série de quatre tableaux exécutés le 10 août 1944 et deux portraits de sa fille.

9 rue Gay-Lussac, 5e

Plaque

En 1953, après deux enfants et dix années de vie commune, l’histoire d’amour entre Picasso et Françoise Gilot touche à sa fin. Fin septembre, après avoir inscrit Claude et Paloma à l’Ecole Alsacienne, Françoise quitte Vallauris et son compagnon pour s’installer avec ses enfants dans un des deux appartements que Picasso a achetés deux ans auparavant. Elle ne veut plus vivre « avec un monument historique ». Interrogée par Paris-Match en 2012, elle répond à quelques questions.  Pourquoi avez-vous eu des enfants avec lui ? Réponse : « Ce n’est que plus tard que j’ai compris que c’était une façon de m’attacher des poids de 50 kilos de chaque côté pour m’empêcher de partir. C’était sa hantise. » Pourquoi avez-vous fini par le quitter ? « Parce que ce n’était plus tenable. Ni pour mes enfants ni pour moi. Quand Picasso a passé le cap des 70 ans, ma jeunesse lui devenait insupportable. Il était agressif et désagréable. Moi, j’avais changé aussi. Je n’étais plus la discrète conciliante que j’étais autrefois. »

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Françoise Gilot était peintre elle aussi…

En 1964, elle publiera un livre sur sa vie commune avec le peintre, Vivre avec Picasso, ouvrage au contenu pas vraiment hagiographique et dont la parution, comme les Souvenirs de Fernande Olivier, mettra Picasso en rage.

 

La dernière muse du peintre sera Jacqueline Roque, avec laquelle il vivra dans le sud de la France jusqu’à sa mort en 1973. Selon certains, celui qui enchainait les femmes puis les broyait sans pitié finira prisonnier de sa dernière conquête.

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Sur la Carte du Tendre (parisienne) de Pablo Picasso brillent six muses majeures : Fernande Olivier, Eva Gouel, Olga Khokhlova, Marie-Thérèse Walter, Dora Maar, Françoise Gillot. A chacune correspond un espace géographique spécifique. Fernande finira dans la misère, Eva mourra très jeune, Olga connaitra la solitude, Dora finira folle, Marie-Thérèse et Jacqueline se suicideront. Rappelons ce que le peintre confiait à Malraux : « Les femmes, disait-il, sont des machines à souffrir ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Carte du Tendre de Picasso

« L’œuvre de Picasso, écrit Cocteau, est une immense scène de ménage ». Il est de fait que les tableaux du maitre mettent en scène presque exclusivement ses amours successifs. Et que ces amours s’expriment sur la scène parisienne, chaque lieu correspondant à une femme différente. Les liaisons étant à la (dé) mesure de son appétit pictural, nombreux sont les lieux et nous traiterons donc cette Carte du Tendre en deux parties, l’une aujourd’hui, l’autre la semaine prochaine. Carte du Tendre ? Pas vraiment. Car les femmes, le Pablo, ils les cassaient. Et il confiera à Malraux : « Les femmes sont des machines à souffrir. »

11, rue Chappe, Louise et Germaine

Odette
Elle, c’est « Odette ».

Elles sont trois, jeunes et belles, qui posent comme modèle : deux demi-sœurs nées Gargallo, – Germaine et Antoinette -, et Louise Lenoir (qui se fait appeler Odette). Picasso et son ami Casagemas ont fait leur connaissance lors de leur arrivée à Paris en 1900. Picasso sort avec Odette, Casagemas tombe amoureux de Germaine qui, à cette époque, est encore mariée à Vital Florentin. L’histoire finira mal, Casagemas se suicidera par désespoir d’amour. On peut apercevoir Germaine Gargallo dans Au lapin agile, tableau de 1905, accoudée au comptoir, dans une pose mélancolique, près d’un Arlequin-Picasso au visage fermé.

Au Lapin agile
Germaine au Lapin agile. Derrière elle, Frédé et sa guitare.

 

Germaine
Là et là, c’est Germaine…

Germaine2

 

Quarante ans plus tard, en compagnie de Françoise Gilot, le peintre se rendra à Montmartre pour rendre visite à une vieille femme à laquelle il laissera un peu d’argent. « Quand elle était très jeune et très jolie, explique-t-il à la jeune femme, elle a tant fait souffrir un de mes amis peintres qu’il s’est suicidé… Elle a fait tourner bien des têtes, maintenant elle est vieille, pauvre et malheureuse. » Picasso omet de préciser que Germaine fut également sa maitresse. Germaine Pichot décèdera en 1948.

Elle s’appelait Madeleine, 13, rue Ravignan, au Bateau Lavoir

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Madeleine

En 1903 s’ouvre la période souvent dite « rose », la palette s’orientant vers des couleurs rosées et orangées, un rose qu’Apollinaire qualifie de « pulmonaire », un rose couleur chair au service d’une forme de douceur triste. Les thèmes bleus de la misère et du mal-vivre s’estompent, apparaissent des saltimbanques, des Arlequins, une certaine allégresse. La rencontre de « Madeleine » n’y est sans doute pas étrangère. Elle sera la première femme à entrer sérieusement dans la vie de l’Espagnol et il avouera avoir failli faire un enfant avec elle. Cet espoir déçu de maternité mettra fin à leur liaison en automne 1904.

A ma connaissance, personne ne sait qui était et quel était le nom de famille de Madeleine. Est-ce elle, ci-dessous, rêvée par Picasso ?

Pablo_Picasso-Mother_and_Child

Puis ce fut la belle Fernande…

Fernande

 

Durant l’été 1904, Picasso rencontre la très belle Fernande Olivier, son premier grand amour : « Il tenait entre ses bras, écrit-elle, un tout jeune chat qu’il m’offrit en riant, tout en m’empêchant de passer. Je ris comme lui. Il me fit visiter son atelier. »

 

Jusqu’en 1909, au Bateau-Lavoir, Picasso et Fernande vont partager une vie montmartroise colorée et animée, entourés d’amis dont Max Jacob et Apollinaire, dans un atelier sans eau ni électricité. En 1909, la situation financière de Picasso s’étant considérablement embellie, le couple va aspirer à une vie plus « bourgeoise » et descendre vers la place de Clichy.

Toujours avec Fernande, 11, boulevard de Clichy

Fernande et Pablo en 1905

Picasso veut oublier la Butte, troquer le pittoresque contre du confort. Il s’installe avec Fernande (sans oublier la guenon Monina, la chienne Frika, et les deux chats siamois) dans un hôtel particulier appartenant au ministre des affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui habite le premier étage. Il « s’embourgeoise » écrit Fernande Olivier, ravie de disposer du gaz et de l’électricité. Picasso engage une bonne avec coiffe et tablier, achète un immense canapé en acajou recouvert de peluche, des commodes Louis XIV, un piano à queue. Il déserte le haut de Montmartre, fréquente le Café de l’Ermitage sur le boulevard où il retrouve Juan Gris, Apollinaire Max Jacob, Léger et surtout Braque, avec lequel il travaille presque quotidiennement.

 

Immeuble Clichy

Picasso et Fernande se mettent à « sortir ». Le vendredi chez Matisse, le samedi chez Gertrude Stein, se rendent chez le couturier Poiret ou chez Frank Haviland, eux-mêmes recevant en retour le dimanche après-midi.

 

 

 

Bd de Clichy par Picasso
Le boulevard de Clichy, par Picasso.

La rencontre d’Eva au Café de l’Ermitage.

Eva

Après les fréquentes soirées passées au cirque Medrano, la « bande à Picasso » – Braque, Gris, Apollinaire, Max Jacob, Léger, Gargallo, Metzinger… -, aime à se réunir au café de l’Ermitage, 7, boulevard de Clichy. Vers la fin de 1909, alors que son couple bat de l’aile, Picasso y remarque une jeune femme fragile du nom de Marcelle Humbert, compagne du peintre Marcoussis, et qui se fait appeler Eva Gouel. Elle entre dans sa vie, secrètement, et il signera sa présence par Ma jolie, deux mots peints sur ses tableaux, titre d’une chanson à la mode signée Fragson.

 

En mai 1912, la belle Fernande et le peintre se séparent définitivement. Une liaison tumultueuse qui aura duré sept ans, qui aura inspiré une soixantaine de toiles.

Eva à l’atelier du 242, boulevard Raspail

Raspail

En septembre 1912, Picasso s’installe avec Eva dans la cité Nicolas Poussin, un studio-atelier au rez-de-chaussée dépourvu de lumière. Il y poursuit ses expériences menées avec Braque, réalise une Guitare-assemblage en carton, procède à ses premiers papiers collés. Très amoureux, il peint pour « ma jolie » et, la fin de l’automne 1912, réalise Femme nue avec cette « inscription centrale à hauteur des cuisses : J’aime Eva ».

Il aime Eva, mais Eva n’aime pas le boulevard Raspail : pas assez de lumière. Picasso décide de déménager.

Avec Eva au 5 bis, rue Victor Schoelcher

femme en chemiseEn août 1913, Picasso et Eva quittent l’atelier du boulevard Raspail pour la toute proche rue Schœlcher. L’appartement est somptueux, les fenêtres donnent sur un mélancolique cimetière Montparnasse. L’une des toiles les plus emblématique de la rue Schoelcher est la Femme en chemise (1914) composition cubiste éclairée par des tons ocre et pourpres. Après deux années plutôt heureuses, le ciel va s’assombrir. La guerre, les soucis financiers, et la santé d’Eva qui se détériore. Souffrant d’une laryngite tuberculeuse, elle est hospitalisée à la clinique Goldmann, à Auteuil. Elle décédera en décembre 1915.

 

 

Malade de chagrin, Picasso tente de s’étourdir sur le plan amoureux.

Gaby2

Début 1916, il se lie à une certaine Gaby Depeyre, qui habite tout près de chez lui, et à laquelle il écrit : « Je t’aime de toutes les couleurs ».

Paquerette

Il fréquente également un mannequin de chez Poiret – Emilienne Paquerette Geslot- (ci-dessus entre Kisling et Picasso). Après la mort d’Eva, Picasso restera neuf mois rue Schoelcher puis s’exilera à Montrouge, à la mi-octobre 1916.

 

22, rue Victor Hugo, Montrouge

Montrouge
La maison de Picasso à Montrouge

Pourquoi le Malaguène choisit-il de s’installer à Montrouge en octobre 1916 ? Besoin d’espace ? Fuir Montparnasse et l’image d’Eva Gouel enterrée au cimetière, juste sous ses fenêtres ? Avec l’aide de Cocteau et d’Apollinaire, il emménage dans un pavillon carré (avec jardin) de Montrouge. Mais pouvant vivre sans présence féminine, il perpétue ses liaisons qu’il fréquente à la Rotonde, et en particulier la belle Irène Lagut.

Lagut

Apollinaire

Dans le roman à clés d’Apollinaire, La Femme assise, le poète se moque de l’amour tumultueux de son ami Pablo, qu’il met en scène tambourinant devant les volets clos d’Irène Lagut rebaptisée Elvire : « Elbirre, écoute-moi, oubbre-moi, jé te aime, jé te adore et si tu né m’obéit pas, jé té touerrai vec mon rébolber ! […] Ma petite Elbirre, oubbre à ton Pablo qui té adorre. » La belle n’ouvrira pas, la liaison ne durera pas, Picasso part pour l’Italie. Où il va rencontrer la danseuse Olga Khokhlova. Que nous rencontrerons donc dans notre prochain post. Mais là, attention, le père de la belle est colonel, alors, on ne plaisante pas : les Russes, on les épouse !

Sur ce, à suivre, et bonne journée.