La Carte du Tendre de Picasso

« L’œuvre de Picasso, écrit Cocteau, est une immense scène de ménage ». Il est de fait que les tableaux du maitre mettent en scène presque exclusivement ses amours successifs. Et que ces amours s’expriment sur la scène parisienne, chaque lieu correspondant à une femme différente. Les liaisons étant à la (dé) mesure de son appétit pictural, nombreux sont les lieux et nous traiterons donc cette Carte du Tendre en deux parties, l’une aujourd’hui, l’autre la semaine prochaine. Carte du Tendre ? Pas vraiment. Car les femmes, le Pablo, ils les cassaient. Et il confiera à Malraux : « Les femmes sont des machines à souffrir. »

11, rue Chappe, Louise et Germaine

Odette
Elle, c’est « Odette ».

Elles sont trois, jeunes et belles, qui posent comme modèle : deux demi-sœurs nées Gargallo, – Germaine et Antoinette -, et Louise Lenoir (qui se fait appeler Odette). Picasso et son ami Casagemas ont fait leur connaissance lors de leur arrivée à Paris en 1900. Picasso sort avec Odette, Casagemas tombe amoureux de Germaine qui, à cette époque, est encore mariée à Vital Florentin. L’histoire finira mal, Casagemas se suicidera par désespoir d’amour. On peut apercevoir Germaine Gargallo dans Au lapin agile, tableau de 1905, accoudée au comptoir, dans une pose mélancolique, près d’un Arlequin-Picasso au visage fermé.

Au Lapin agile
Germaine au Lapin agile. Derrière elle, Frédé et sa guitare.

 

Germaine
Là et là, c’est Germaine…

Germaine2

 

Quarante ans plus tard, en compagnie de Françoise Gilot, le peintre se rendra à Montmartre pour rendre visite à une vieille femme à laquelle il laissera un peu d’argent. « Quand elle était très jeune et très jolie, explique-t-il à la jeune femme, elle a tant fait souffrir un de mes amis peintres qu’il s’est suicidé… Elle a fait tourner bien des têtes, maintenant elle est vieille, pauvre et malheureuse. » Picasso omet de préciser que Germaine fut également sa maitresse. Germaine Pichot décèdera en 1948.

Elle s’appelait Madeleine, 13, rue Ravignan, au Bateau Lavoir

bateau

 

Madeleine

En 1903 s’ouvre la période souvent dite « rose », la palette s’orientant vers des couleurs rosées et orangées, un rose qu’Apollinaire qualifie de « pulmonaire », un rose couleur chair au service d’une forme de douceur triste. Les thèmes bleus de la misère et du mal-vivre s’estompent, apparaissent des saltimbanques, des Arlequins, une certaine allégresse. La rencontre de « Madeleine » n’y est sans doute pas étrangère. Elle sera la première femme à entrer sérieusement dans la vie de l’Espagnol et il avouera avoir failli faire un enfant avec elle. Cet espoir déçu de maternité mettra fin à leur liaison en automne 1904.

A ma connaissance, personne ne sait qui était et quel était le nom de famille de Madeleine. Est-ce elle, ci-dessous, rêvée par Picasso ?

Pablo_Picasso-Mother_and_Child

Puis ce fut la belle Fernande…

Fernande

 

Durant l’été 1904, Picasso rencontre la très belle Fernande Olivier, son premier grand amour : « Il tenait entre ses bras, écrit-elle, un tout jeune chat qu’il m’offrit en riant, tout en m’empêchant de passer. Je ris comme lui. Il me fit visiter son atelier. »

 

Jusqu’en 1909, au Bateau-Lavoir, Picasso et Fernande vont partager une vie montmartroise colorée et animée, entourés d’amis dont Max Jacob et Apollinaire, dans un atelier sans eau ni électricité. En 1909, la situation financière de Picasso s’étant considérablement embellie, le couple va aspirer à une vie plus « bourgeoise » et descendre vers la place de Clichy.

Toujours avec Fernande, 11, boulevard de Clichy

Fernande et Pablo en 1905

Picasso veut oublier la Butte, troquer le pittoresque contre du confort. Il s’installe avec Fernande (sans oublier la guenon Monina, la chienne Frika, et les deux chats siamois) dans un hôtel particulier appartenant au ministre des affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui habite le premier étage. Il « s’embourgeoise » écrit Fernande Olivier, ravie de disposer du gaz et de l’électricité. Picasso engage une bonne avec coiffe et tablier, achète un immense canapé en acajou recouvert de peluche, des commodes Louis XIV, un piano à queue. Il déserte le haut de Montmartre, fréquente le Café de l’Ermitage sur le boulevard où il retrouve Juan Gris, Apollinaire Max Jacob, Léger et surtout Braque, avec lequel il travaille presque quotidiennement.

 

Immeuble Clichy

Picasso et Fernande se mettent à « sortir ». Le vendredi chez Matisse, le samedi chez Gertrude Stein, se rendent chez le couturier Poiret ou chez Frank Haviland, eux-mêmes recevant en retour le dimanche après-midi.

 

 

 

Bd de Clichy par Picasso
Le boulevard de Clichy, par Picasso.

La rencontre d’Eva au Café de l’Ermitage.

Eva

Après les fréquentes soirées passées au cirque Medrano, la « bande à Picasso » – Braque, Gris, Apollinaire, Max Jacob, Léger, Gargallo, Metzinger… -, aime à se réunir au café de l’Ermitage, 7, boulevard de Clichy. Vers la fin de 1909, alors que son couple bat de l’aile, Picasso y remarque une jeune femme fragile du nom de Marcelle Humbert, compagne du peintre Marcoussis, et qui se fait appeler Eva Gouel. Elle entre dans sa vie, secrètement, et il signera sa présence par Ma jolie, deux mots peints sur ses tableaux, titre d’une chanson à la mode signée Fragson.

 

En mai 1912, la belle Fernande et le peintre se séparent définitivement. Une liaison tumultueuse qui aura duré sept ans, qui aura inspiré une soixantaine de toiles.

Eva à l’atelier du 242, boulevard Raspail

Raspail

En septembre 1912, Picasso s’installe avec Eva dans la cité Nicolas Poussin, un studio-atelier au rez-de-chaussée dépourvu de lumière. Il y poursuit ses expériences menées avec Braque, réalise une Guitare-assemblage en carton, procède à ses premiers papiers collés. Très amoureux, il peint pour « ma jolie » et, la fin de l’automne 1912, réalise Femme nue avec cette « inscription centrale à hauteur des cuisses : J’aime Eva ».

Il aime Eva, mais Eva n’aime pas le boulevard Raspail : pas assez de lumière. Picasso décide de déménager.

Avec Eva au 5 bis, rue Victor Schoelcher

femme en chemiseEn août 1913, Picasso et Eva quittent l’atelier du boulevard Raspail pour la toute proche rue Schœlcher. L’appartement est somptueux, les fenêtres donnent sur un mélancolique cimetière Montparnasse. L’une des toiles les plus emblématique de la rue Schoelcher est la Femme en chemise (1914) composition cubiste éclairée par des tons ocre et pourpres. Après deux années plutôt heureuses, le ciel va s’assombrir. La guerre, les soucis financiers, et la santé d’Eva qui se détériore. Souffrant d’une laryngite tuberculeuse, elle est hospitalisée à la clinique Goldmann, à Auteuil. Elle décédera en décembre 1915.

 

 

Malade de chagrin, Picasso tente de s’étourdir sur le plan amoureux.

Gaby2

Début 1916, il se lie à une certaine Gaby Depeyre, qui habite tout près de chez lui, et à laquelle il écrit : « Je t’aime de toutes les couleurs ».

Paquerette

Il fréquente également un mannequin de chez Poiret – Emilienne Paquerette Geslot- (ci-dessus entre Kisling et Picasso). Après la mort d’Eva, Picasso restera neuf mois rue Schoelcher puis s’exilera à Montrouge, à la mi-octobre 1916.

 

22, rue Victor Hugo, Montrouge

Montrouge
La maison de Picasso à Montrouge

Pourquoi le Malaguène choisit-il de s’installer à Montrouge en octobre 1916 ? Besoin d’espace ? Fuir Montparnasse et l’image d’Eva Gouel enterrée au cimetière, juste sous ses fenêtres ? Avec l’aide de Cocteau et d’Apollinaire, il emménage dans un pavillon carré (avec jardin) de Montrouge. Mais pouvant vivre sans présence féminine, il perpétue ses liaisons qu’il fréquente à la Rotonde, et en particulier la belle Irène Lagut.

Lagut

Apollinaire

Dans le roman à clés d’Apollinaire, La Femme assise, le poète se moque de l’amour tumultueux de son ami Pablo, qu’il met en scène tambourinant devant les volets clos d’Irène Lagut rebaptisée Elvire : « Elbirre, écoute-moi, oubbre-moi, jé te aime, jé te adore et si tu né m’obéit pas, jé té touerrai vec mon rébolber ! […] Ma petite Elbirre, oubbre à ton Pablo qui té adorre. » La belle n’ouvrira pas, la liaison ne durera pas, Picasso part pour l’Italie. Où il va rencontrer la danseuse Olga Khokhlova. Que nous rencontrerons donc dans notre prochain post. Mais là, attention, le père de la belle est colonel, alors, on ne plaisante pas : les Russes, on les épouse !

Sur ce, à suivre, et bonne journée.

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “La Carte du Tendre de Picasso

  1. Bonjour Gilles,

    je n’avais pas vu passer cet article, et je crois que je vais également le partager sur mon blog si vous le permettez . Un article sur Picasso est tout à fait bienvenu sur mon blog .

    Concernant ma publication précédente, La Carte du Tendre de Picasso 2, j’espère que vous avez eu des visites en retour !

    Mes meilleures salutations . Walter .

    J'aime

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