Chère rue Servandoni

 

Plaque

Avec la rue Garancière, cette ancienne rue des Fossoyeurs part de Saint-Sulpice pour rejoindre le jardin du Luxembourg. Elle existe depuis 1424 et fut successivement rue Saint-Sulpice, rue des Cordiers, rue du Fer-à-Cheval, rue du Pied-de-Biche et rue des Fossoyeurs. En 1806, on lui donna le nom de l’architecte et peintre Jérôme Servandoni, qui habita au n° 1. Pas bobo ultrariche ou gigolos de très haut vol s’abstenir : le prix au mètre carré y dépasse parfois les 25 000 euros. (Mais le coronavirus va peut-être y mettre bon ordre). Curieuse rue, Servandoni, qui réunit Roland Barthes et Jean-Marie Banier, Olympe de Gouges et Alexandre Dumas, William Faulkner et Juliette Gréco…

Au no 8, Léon Gischia

Gischia

Léon Gischia que l’on voit ci-contre (à droite) avec Vilar et Gérard Philipe vécut au n° 8, depuis  la guerre jusqu’aux années 60. Ce peintre de l’École de Paris fut à l’origine de l’esthétique scénique du Théâtre National Populaire de Vilar, signant en réalisant les décors et costumes d’une trentaine de pièces, notamment Le Cid et Le Prince de Hombourg en 1951, Lorenzaccio en 1952, Ruy Blas en 1954, Les Caprices de Marianne en 1958. Ses décors minimalistes furent une des marques du TNP.  « Un arbre pour la forêt ; une colonne pour le temple; un fauteuil pour la salle du trône (avec, peut-être, un bout de tissu dessus); un mobile de Calder, noir et argent, pour l’orage… C’est cela, écrivit-il, le véritable décor. »

Je m’en souviens très bien, car mon père fut serviteur de scène chez Vilar, à Avignon et à Chaillot. Acteur minimaliste mais ô combien présent pour opérer les changements de décor. (Et ô combien présent auprès de ces dames, n’est-ce pas, Maria, Monique, Jeanne…)

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Mais oui, c’est lui, totalement à gauche…

A propos de Maria (Casarès), voici un tableau de Gischia (1946). S’agit-il d’elle ?

Maria   casarès

Au no 11, la chambre de Roland Barthes

BarthesLe sociologue aimait donner comme adresse 11 rue Servandoni, escalier B, 6e étage, chambre 9. Chambre 9 ? L’appartement qu’il avait acheté avec sa mère à la fin des années 50 était situé au cinquième étage et bénéficiait d’une chambre de bonne située au-dessus du salon. En 1960, Roland Barthes fit découper la célèbre trappe qui permettait à sa mère de lui faire parvenir la corbeille de provisions lorsqu’il s’enfermait dans son « ventre/caverne » pour travailler.

DS« Je crois, écrivit-il dans ses Mythologies,  que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques ». Comme on le sait, en sortant d’un dîner avec François Mitterrand et Jack Lang, Roland Barthes fut renversé et blessé mortellement par une automobile. Mais pas par une DS. Une camionnette.

 

Sa Chambre claire fait évidemment partie des grands classiques, avec son studium et son punctum. (Le studium, c’est la scène en général. Le punctum, c’est le détail qui attire l’attention, qui traverse la photo et la charge d’un sens involontaire).

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Dans cette photo de Doisneau (qui détestait cette analyse), le punctum me semble être, non pas cette pendule qui donne l’heure dans le désert (trop évident), mais cette silhouette que l’on devine à l’entrée de la rue de gauche.  Est-ce un être vivant ? C’est là le « point » (d’interrogation).

Au 16, c’est d’Artagnan

d'artagnanDans Les Trois Mousquetaires, d’après Dumas, d’Artagnan réside au 11, rue des Fossoyeurs, l’actuelle rue Servandoni. (Notons que Porthos habite rue du Vieux-Colombier, Athos rue Férou et  Aramis dans une maison « située entre la rue Cassette et la rue Servandoni ». Tir groupé, donc.) Wikipédia indique que le 11, rue des Fossoyeurs correspondrait aujourd’hui au 12 de la rue Servandoni.  Mais, selon le site http://emotiveobserver.blogspot.com/2013/02/en-relisant-les-trois-mousquetaires-iii.html, il s’agirait plutôt du 16 : « Regardons tout simplement les vieilles maisons de la rue Servandoni et demandons-nous laquelle aurait pu être habitée par d’Artagnan ?maison de d'Artagnan

Très vite nous trouvons un candidat idéal : au numéro 16 s’est nichée une petite maisonnette à un étage, avec « une espèce de mansarde ». Il possède justement deux entrées séparées, dont l’une  de manière évidente conduit au premier étage. Voilà c’est ici que nous allons « loger » d’Artagnan.

Pour rester dans les personnages de fiction, encore que mais bon, signalons que ce cher Marius Pontmercy, dans Les Misérables de Victor Hugo, habite adolescent chez sa tante et son grand-père maternel, les Gillenormand, rue Servandoni, sans précision de numéro mais près de l’église Saint-Sulpice.

Au n° 20, Olympe de Gouges…

Gouges3Elle fut une féministe généreuse, publiant en 1791 une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », véritable plaidoyer pour un « sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la Révolution, respectable et méprisé ». Elle plaida également pour le droit au chômage des ouvriers, l’abolition de l’esclavage, la sécurité sociale par un impôts sur les jeux et les riches, le droit au divorce, qui sera effectif l’année suivante, et l’éducation des femmes.  « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, écrivit-elle, même fondamentales : la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ». Arrêtée sur l’ordre de Robespierre, jugée sans avocat pour offense à la souveraineté du peuple, elle fut guillotinée le 3 novembre 1793.

Pierre-Gaspard Chaumette, le porte-parole des sans-culottes, mit à profit cette mort pour convaincre les femmes de rester à l’écart de la politique : « Rappelez-vous cette virago, déclare-t-il, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui abandonna les soins de son ménage et voulut politiquer ! ». Six mois plus tard, il sera à son tour conduit à la guillotine.

En octobre 2016, le buste d’Olympe de Gouges a été installé dans la salle des Quatre-Colonnes du palais Bourbon, face à celui de Jean Jaurès. Elle est la première femme à figurer dans l’hémicycle.

… et Juliette Gréco

Vers la mi-octobre 1943, une petite Juliette âgée de seize ans vient frapper à la porte d’une pension  de famille dans le quartier de Saint-Sulpice. Sa mère et sa sœur ont été arrêtées par la Gestapo, elle-même sort de Fresnes avec pour tout bagage une adresse à Paris et un ticket de métro. L’adresse, c’est celle de madame Morin-Pillière, solide Lorraine et propriétaire de la pension Servandoni. Et celle d’Hélène Duc, comédienne à l’Odéon, ancienne professeure de français de Juliette à Bergerac et amie de sa mère.

gérardGréco va devenir le chouchou de la pension où logent également un jeune couple – les Fourcade-  auquel un acteur vient rendre visite : il s’agit de Gérard Philipe, qui tombera amoureux de Nicole Fourcade, la future Anne Philipe.

Gréco loge au cinquième, dans une minuscule chambre, non loin de celle de Bernard, l’un des deux frères Quentin. Devant son dénuement, l’étudiant aux Beaux-arts lui offre un costume masculin beaucoup trop grand pour elle, qu’elle portera dans le quartier telle une mode à l’envers, ce qui fera dire à Léo Malet : « Le nez de Cléopâtre de Saint-Germain-des-Prés, c’est un falzar d’homme porté par une fille. »

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A la terrasse du Bonaparte, cinq ans plus tard. La seconde jeune femme est sans doute Anne-Marie Cazalis, mais qui est l’homme qui les accompagne ? Ce type de mystère m’a toujours fasciné : l’identité des inconnus figurant sur la photo auprès de personnages connus. 

Au no 21, Condorcet chez Mme Vernet

Condorcet maisonAprès sa condamnation par la Convention le 8 juillet 1793, Nicolas de Condorcet  trouve refuge au 21, rue des fossoyeurs chez Mme Vernet, où il écrit son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Craignant d’être retrouvé par la police et de constituer un trop grand danger pour sa généreuse hôtesse, il s’enfuit en mars 1794. Il sera arrêté à Clamart deux jours plus tard, et mis en prison à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine). On le retrouvera deux jours plus tard mort, dans sa cellule. Les circonstances de sa mort restent énigmatiques (suicide, meurtre ou maladie).

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L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain est, selon Gallica, l’esquisse d’un projet beaucoup plus ambitieux qui, à partir de la notion de « perfection indéfinie de l’esprit humain », devait retracer les étapes du progrès général de cet esprit à travers l’histoire, dans les domaines scientifiques, moral, et politique. Découpée en dix « époques », l’œuvre se termine par l’évocation de « nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine », qui « peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations ; les progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin, le perfectionnement réel de l’homme. »

Au no 26, William Faulkner

faulkner-2L’écrivain américain séjourna à l’automne 1925  dans ce qui était le Grand Hôtel des Principautés unies, à l’angle du 42, rue de Vaugirard. Ce fut l’année durant laquelle il entama son premier roman Monnaie de singe, édité dans l’indifférence en février 1926. Amoureux du jardin du Luxembourg ( en septembre, il s’y installe toute la journée), il préfère la compagnie des enfants à celle de ses compatriotes de la Lost generation, ne rencontrant ni Sylvia Beach, ni Gertrude Stein, qui habitent pourtant à quelques centaines de mètres.

Aimer les enfants ne dispense pas du goût du sang : Sanctuaire, quelques années plus tard, va asseoir sa renommée : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. » écrira-t-il. Sanctuaire fut préfacé en France par André Malraux en novembre 1933 : « C’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».

Et Jean-Marie Banier, me direz-vous ?

Banier au 18Cela m’ennuie un peu d’avoir à évoquer ce « ravissant surdoué à la voix de Cocteau, l’allure de Rimbaud et la chevelure de Saint-Saëns » (dixit Marie-Laure de Noailles, mécène de 64 ans que le jeune homme« fréquenta » à l’âge de 20 ans avant de s’intéresser aux non moins richissimes Madeleine Castaing puis Liliane Bettencourt), mais difficile d’ignorer sa présence rue Servandoni ; car, comme l’indique Paris-Match en 2015, « il possède aujourd’hui tout le pâté de maisons, entre Saint-Sulpice et le Luxembourg. Année après année, il a racheté les appartements alentour. Le tout forme aujourd’hui un vaste sanctuaire rempli d’œuvres d’art, où vivent de proches amis. »

 

 

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Sur ce, allons donc faire un tour au Luxembourg.
Du temps de Faulkner, s’asseoir sur une chaise était payant, « Mme Ticket » veillait au grain…

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte III

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Le petit invité

invitéOn se souvient de l’intérêt de Simone de Beauvoir pour le jeune homme. Grâce au « Castor », Mouloudji  intègre une « famille » qui le rend perplexe, à mille lieux des usages de la bande à Prévert : « Au fur et à mesure que je côtoyais ce clan, écrira-t-il, leur assurance m’époustouflait. Les Sartre avaient une manière de considérer la vie et les autres, différente de celle des gens que je connaissais. Ils tranchaient. Lorsqu’ils se moquaient ou critiquaient, ils employaient le mot juste, efficace et cruel. Et puis les rapports entre eux m’étaient aussi mystérieux que s’ils eussent été des Chinois. D’abord, ils se vouvoyaient tous, cérémonieux à croire qu’ils n’étaient en relation que depuis la veille. Aucune trace d’intimité. Jamais d’embrassades comme dans le groupe Prévert. »

Le vouvoiement généralisé, en vigueur dans le clan aura sur Mouloudji une grande influence. Il gardera cette habitude, ne supportant pas d’être tutoyé par quelqu’un qu’il ne connaît pas.

Les banquettes du Flore

Après la défaite et l’exode, en juin 40, le Flore s’est vidé : Jacques Prévert et Marcel Duhamel sont en Provence, la plupart des membres du groupe Octobre dispersés, Desnos mobilisé. Côté « famille », la situation n’est pas plus brillante : Sartre est prisonnier en Allemagne, J.L. Bost, blessé, est en convalescence quelque part. Pendant des mois, Mouloudji, désargenté, passe souvent six heures devant un café avant qu’un ami ou relation ne vienne le soulager en réglant la consommation, un café saccharine, que Boubal, le patron, aimerait voir renouveler plus souvent. Les quelques rescapés de la bande à Prévert vivent au ralenti en attendant des jours meilleurs.

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Roger Blin

Mouloudji ne quitte plus un trio protecteur composé de Roger Blin, Fabien Loris, et Tony Gonnet dont la principale activité, écrira-t-il, consiste « à faire la méduse sur l’océan des jours ».

 

 

La doublure de Reggiani

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Quand il n’est pas au Flore, Mouloudji court les petits boulots pour gagner quelques sous. Il se produit notamment chez Agnès Capri, rue Sainte-Anne. Proche de Prévert, la chanteuse monte des petits spectacles irrévérencieux, fort drôles, totalement en avance sur l’époque, préfigurant l’esprit de la Rose rouge ou de la Fontaine des quatre saisons d’après-guerre. Mouloudji se souvient d’y avoir été la doublure de Serge Reggiani : « Agnès Capri avait rouvert un cabaret qui existait avant-guerre. Là, j’ai été la doublure de Reggiani dans une pièce de Courteline. Reggiani était tout jeune, il avait le même âge que moi, mais ce type-là avait un métier fou. »

Le coup de pouce de Jean Cocteau

Cocteau9En octobre 1940, quai Voltaire, Mouloudji rencontre Jean Cocteau, qu’il a souvent croisé chez les Desnos. Cocteau s’arrête et salue Mouloudji. Que devenez-vous ? demande-t-il. Mouloudji avoue que sa situation n’est guère brillante. Cocteau, pensif, lui demande s’il sait chanter et s’il connaît quelques textes. Cela pourrait intéresser son ami Louis Moysès, qui rouvre son Bœuf-sur-le-toit. Mouloudji connaît quelques chansons de Prévert interprétées par son ami Fabien Loris. Il connaît également une chanson de Tchimoukow dont il fredonne le refrain à Cocteau : « Papillon de la Norvège / Papillon aux blanches couleurs de neige / Quelle que soit ton ambition / Tu ne seras jamais qu’un papillon / D’exportation. »

Jean Cocteau écoute poliment, déclare que c’est charmant, qu’il voit très bien Mouloudji chantant assis sur le piano à queue, tel un papillon noir. Le poète, prémonitoire, ignore qu’il vient de sceller en quelques mots la tenue de scène du futur chanteur pour les cinquante ans à venir.

Au Bœuf-sur-le-toit

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Louis Moyses, par Suzanne Valadon

Mouloudji se présente donc chez Louis Moysès avec Henri Crolla, qui a accepté de l’accompagner à la guitare. Il arbore un très beau pantalon doté d’une fermeture éclair, volé par Marie-Lise Aurenche à son frère Jean, le célèbre scénariste. Les deux amis se produisent dans une indifférence totale, ne parvenant pas à couvrir la furia des conversations. Ils reviennent le lendemain, pour apprendre que leur tour de chant n’est pas reconduit. (Et qu’ils ne seront pas payés, le premier passage étant considéré comme une audition). Comble de malheur, Mouloudji a laissé la veille le magnifique pantalon gris perle à fermeture Éclair dans sa loge, pantalon qui a été volé au cours de la nuit.

Par-ci, par-là     

L’année 1941 est celle des déménagements. Pendant quelques temps, Mouloudji séjourne chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, qui mettent à sa disposition une chambre située dans l’annexe de leur maison de Neuilly-sur-Seine. Il habitera ensuite à l’hôtel de la Grille, rue Jacob, où s’installeront bien plus tard les Éditions du Seuil.Grille

Dans La Fleur de l’âge, Mouloudji se souvient de l’hôtel où habitent Soutine et sa compagne Marie-Lise, ex-femme du peintre  Max Ernst : « Il y régnait une atmosphère balzacienne et ce lieu correspondait en moins sordide à la pension décrite par Maurice Sachs dans La Chasse à courre. Quelques suites somptueuses, quelques chambres vieillottes et des pièces réparties sur un balcon circulaire en fer forgé dont les portes donnaient sur la cour et où le jour pénétrait par un vasistas vitré. »

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Merveilleux Soutine…

apollonPour payer les consommations du Flore et assurer sa subsistance, la chasse aux petits boulots continue. Mouloudji devient notamment modèle, campant un Apollon allongé pour l’artiste montmartrois René Collamarini.

 

Les Inconnus dans la maison     

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Le premier rôle d’aldulte de Mouloudji

S’il est un talent indéniable chez Mouloudji, c’est bien la chance. Mais une chance ambiguë, générant à la fois le bon et le moins bon. Le bon, c’est son premier grand rôle d’adulte dans Les Inconnus dans la maison, aux côtés de Raimu. Le moins bon, c’est le rôle voyou qu’il doit endosser et qui va lui coller à la peau durant toute sa carrière cinématographique.

 

Dans Les Inconnus dans la maison, Mouloudji incarne le coupable Ephraïm Luska, personnage au faciès « méditerranéen », doté d’un nom à consonance juive. Pourquoi l’a-t-on choisi ? Pour sa tête « typée » ? Le film, produit par la Continental allemande, sera taxé d’antisémitisme, notamment par Simone de Beauvoir : « Le scénario faisait de déplaisantes concessions au racisme. L’assassin qu’incarnait Mouloudji n’était pas désigné expressément comme juif, mais c’était un métèque. »

Durant le tournage, Mouloudji fait la connaissance de Raimu, terreur des plateaux. L’acteur se prend d’affection pour « le petit » et déclare : « S’il ne fait pas le con, il ira loin. »

Maryse Arley

Mouloudji croise également sur le plateau une jeune et jolie femme, Maryse Arley, qui deviendra célèbre sous le nom de Martine Carol et auprès de laquelle il jouera au théâtre dans La route au tabac, en1947.

 

 

Le tour de passe-passe

STO

En 1943, Mouloudji reçoit un ordre de départ pour le S.T.O. en Allemagne et doit passer une visite médicale avant de partir. Il demande à son frère – atteint de tuberculose -, de s’y rendre à sa place. André se présente donc aux autorités médicales, muni de la carte d’identité de son frère Marcel et l’ordre de départ. Après un bref examen, André obtient ainsi le précieux carton jaune sur lequel est spécifié : inapte pour l’Allemagne. Grâce à son frère André,  Mouloudji évite ainsi de partir en Allemagne. Mais, à compter de ce moment, il entre désormais dans une semi-clandestinité : il suffit d’une rafle, d’un examen un peu fouillé et il se retrouvera au mieux dans un camp de concentration.

Silence, on écrit

A partir de 1943, le quartier Saint-Germain-des-Prés renait timidement. En même temps que Jean-Paul Sartre, de nombreux intellectuels et artistes sont revenus à Paris et ont repris le chemin du Flore, qui devient peu à peu une salle de classe où tout le monde écrit.

Sartre1Au Flore, la vie est réglementée, avec ses règles, ses tics, ses rites : Les habitués connus ont leur table et les garçons veillent à ce que personne ne s’y assoie. La première, presque face à l’entrée, est la table Fillipachi-Duhamel. Celle en entrant, à gauche, dissimulée entre l’escalier et la porte, est la table de Sartre. Celle d’à côté, quand elle est libre, est celle de Beauvoir, tout près de la caisse. Prévert, lui, se met à n’importe quelle table.

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Adamov

Le rituel de l’entrée est tout aussi codifié. Chacun clan possède son style. Un Sartre, par exemple, ne marque pas de temps d’arrêt et fonce, dynamique, vers sa table. Un Prévert est plus théâtral : la porte vitrée poussé, il s’arrête, cherche du regard un visage ami. L’Adamov, lui, entre tête baissée, tel un conspirateur.Si le Flore retrouve ses couleurs d’antan, les relations entre le patron et Mouloudji ne s’améliorent pas. Boubal a ses chouchous et ses bêtes noires. Parmi les « bons élèves » figurent en bonne place Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches remplies de bons gros sous.

CastorParmi les « mauvais élèves », Sartre, de Beauvoir et autres « plumitifs », qu’il contemple d’un air dégoûté. Enfin, parmi les cancres patentés, Mouloudji occupe une place de choix, n’ayant jamais un sou en poche pour payer ses consommations. Pourtant, depuis Le Tableau des Merveilles, le petit protégé du Groupe Octobre a fait son chemin au cinéma. Les Disparus de Saint-Agil, La Guerre des gosses lui ont conféré un renom certain, procuré des cachets qui devraient le mettre à l’abri du besoin. Mais il ne possède rien, même pas un pardessus. Et il passe ses journées à écrire des souvenirs d’enfant dans un cahier. Devant cette semi-vedette habillée de guenilles, Boubal a décidé qu’il n’était qu’un voyou. Et un instable : pourquoi passer des journées à noircir du papier puisqu’il est acteur ? Écrivain ou acteur, il faut choisir !

Boubal2
Ah ! Monsieur Boubal ! Il surveillait les garçons du Flore à la jumelle, depuis son appartement de la rue Gozlin !

Suite et fin au prochain numéro

 

 

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte II

Moulou.1

Nous avions laissé le petit Mouloudji au grenier des Grands-Augustins, délaissant le foyer familial (et misérable) du 19e arrondissement pour la rive gauche de Jean-Louis Barrault et de Jacques Prévert. Le conte de fée a commencé : Prévert et Marcel Duhamel couvent le gamin prolétaire, l’introduisent en 1936 dans le monde merveilleux du cinéma et du théâtre.

Premiers pas à l’écran

Jenny2Le premier film dans lequel tourne Mouloudji est Jenny, premier long métrage de Marcel Carné, au printemps 1936. Mouloudji a treize ans et demi. Prévert, adaptateur et dialoguiste, toujours soucieux de caser ses copains, parvient à le faire engager pour chanter. Le producteur ayant demandé un essai, Marcel ne lésine pas. Comme pour Jean-Louis Barrault, il lui chante L’Internationale et La Jeune garde : engagé sur le champ !

JennyDans le rôle du petit chanteur des rues de Paris, Mouloudji interprète Cosy Corner accompagné par l’accordéon d’Émile Prud’homme. Le film, terminé le 9 mai, sort à Paris le 18 septembre 1936, au Madeleine-Cinéma. Cette première expérience avec un Marcel Carné caractériel et tortionnaire sera également la dernière.

Ménilmontant2Le second film, tourné pratiquement en même temps que Jenny, est Ménilmontant, de René Guissart, film dans lequel Mouloudji joue le rôle de Toto. André, son frère, fait partie des figurants. Il s’agit de la première apparition parlée de Mouloudji sur les écrans. Avec un accent bellevillois prononcé, il houspille une petite fille : « Ne mets pas tes doigts dans ton nez, t’as pas l’air d’une actrice » dit-il à sa petite partenaire. « Mais y’a personne ! » répond-elle. « Y’a personne, y’a personne, bien sûr qu’y a personne, mais on s’figure ! T’as pas d’imagination ? Tu s’ras qu’une blanchisseuse, toi ! »

Ménilmontant

Tous au Flore

flore

Le soir, après les cours de l’École du spectacle, le petit Mouloudji rejoint ses amis de la bande à Prévert à La Rhumerie martiniquaise et surtout au Flore, qui constitue désormais le quartier général de la tribu. Le propriétaire du Flore est M. Boussige, le célèbre Paul Boubal (et son fameux poêle) ne prenant possession des lieux qu’à la veille de la guerre, en septembre 1939.

Boubal
Le roi Paul Boubal à droite, avec le serveur Pascal (que Camus surnommait Socrate). Pendant la guerre, Boubal vouera une haine tenace au jeune Moujoudji pour son dénuement vestimentaire et pécunier.

Le Flore n’est pas encore le pivot culturel de Saint-Germain-des-Prés, mais Prévert l’investit dès l’automne 1935, après s’être installé dans grand studio du septième étage de l’hôtel Montana, situé à quelques mètres.

Outre Prévert, Desnos et Duhamel, la garde rapprochée du petit Mouloudji est constituée par Roger Blin, Fabien Loris, Raymond Bussières, Toni Gonet, Jean Rougeul, Maurice Baquet…

Duhamel

Marcel Duhamel – futur inventeur et patron de la Série noire – est le mécène de la bande, un des rares à disposer de revenus fixes : gérant de l’hôtel Ambassador, boulevard Haussmann, il sait se montrer très généreux. Parfois, après le spectacle, il entasse  jusqu’à treize personnes dans sa Ford décapotable et invite toute la bande chez Lipp ou aux Charpentiers (rue Mabillon). À la fin du repas, toute la bande l’applaudit et l’appelle « papa ».

Chez Colette, au Palais-Royal

colette

En 1937, Mouloudji est engagé pour tourner dans Claudine à l’école, de Serge de Poligny. C’est à cette occasion qu’il rencontre Colette dans son appartement du Palais Royal, une Colette au visage triangulaire, yeux charbonneux et fardés, allure garçonne qui lui rappelle Youki Desnos.

1937
Claudine à l’école

 

Il joue dans le film le rôle d’un personnage qui n’existe pas dans le roman de Colette et Willy, personnage ajouté par l’adaptateur. Blanchette Brunoy, dans Les Mardis du Cinéma, se souvient d’un petit garçon de dix ans (il en a quatorze !), naïf et bien élevé, qui avait le sens des choses et qui jouait de façon extraordinaire.

 

 

Chez Dullin, au Théâtre de l’Atelier

Dullin2Sa carrière d’acteur se précisant, le jeune Mouloudji décide de prendre des leçons de théâtre. Jean-Louis Barrault, fidèle Pygmalion, le dirige vers Dullin, au Théâtre de l’Atelier. Dans cette école très cotée où les élèves s’appellent Alain Cuny, Madeleine Robinson, Jacques Dufilho, Sylvia Bataille ou Agnès Capri, il passe une audition avec une scène de Poil de carotte. Pas terrible, le gamin. Pourquoi Charles Dullin, professeur intraitable, aura-t-il toutes les indulgences pour cet élève versatile et doté d’un fort accent faubourien, alors qu’il terrorise les futures stars des scènes parisiennes ? Pour son sourire, tout simplement. Mouloudji, à quinze ans, commence à savoir user de son charme, un merveilleux sourire illuminant le visage, sur lequel on devine les douceurs de l’enfance.

Vers la fin de l’enfant-acteur

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Parmi les enfants-acteurs des années 36-37, outre Robert Lynen qui bascule désormais vers l’adolescence, Mouloudji se trouve souvent en concurrence avec Jean Claudio et Serge Grave, avec lesquels il tourne le célèbre Les Disparus de Saint-Agil. Daniel Gélin, Charles Aznavour et Serge Reggiani constituent également une concurrence annexe, mais pour des rôles de figuration.

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Les Chiche-Capons du film. Moulou est à droite

Cette expérience d’enfant-vedette du cinéma constitue une des clés de la personnalité du futur chanteur. « Le problème, expliquera-t-il sur TF 1 en juillet 1961, c’est qu’à mesure que les années passaient, on se voyait vieillir et on sentait bien que l’on se rapprochait de l’issue fatale. Alors on s’inquiétait tous. Les garçons muaient, les petites filles prenaient des seins, c’était catastrophique. »

Cette échéance inéluctable est pour le jeune Mouloudji une source d’angoisse qui générera plus tard une peur de l’avenir et une peur de manquer. La mort de l’enfance, ce paradis perdu, sera un thème récurrent dans son œuvre poétique.

Avec la « famille Sartre ».

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Sartre faillit l’épouser en 1940 (pour avoir 3 jours de permission).

Au Théâtre de l’Atelier, Mouloudji s’est lié d’amitié avec les sœurs Kosakiévitch – Olga et Wanda, dites aussi « les Cosaques ». Wanda, qui étudie la peinture, entraîne parfois Mouloudji près du Jardin des Plantes chez « Poupette », sœur de Simone de Beauvoir, dans un atelier que les poutres font ressembler à une cale de navire. Wanda lui conseille de lire La Nausée. Mouloudji s’exécute puis, par bravade, lui confie qu’il préfère Les Trois mousquetaires. Sartre, mi-vexé mi-amusé, traite Mouloudji de jeune puceau.

Le clan Sartre, qui va jouer un rôle déterminant dans la trajectoire de Mouloudji, est un monde très fermé. Autour de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir gravitent Olga et Wanda (très proche de Sartre), Jacques-Laurent Bost, Nathalie Sorokine (très proche de Beauvoir), Pierre Bost, frère de Jacques-Laurent, Robert Scipion, René-Jacques Chauffard, ancien élève de Sartre (qui trouvera le titre « Huis-clos » alors que la pièce devait s’intituler « Les Autres »).

Mouloudji sera sans doute le seul habitué du Flore à faire partie simultanément de la « bande à Prévert » et de la « famille Sartre », deux univers totalement étanches l’un à l’autre.

Un « séduisant petit monstre »

Beauvoir
Très belle, Simone, quand elle veut bien…

C’est clair, Beauvoir aimait beaucoup Moulou et peut-être a-t-elle envisagé d’en faire une fois son petit quatre heures. Le texte qu’elle consacre au jeune homme dans La Force de l’âge, est bien connu :

« Le petit Mouloudji, à seize ans, échappait aux disgrâces de l’adolescence. Il avait conservé le sérieux et la fraîcheur de l’enfance. Adopté par Jacques Prévert et sa bande, en particulier par Marcel Duhamel, il avait acquis à leur contact une culture curieusement bigarrée : c’était étonnant le nombre de choses qu’il savait, qu’il ne savait pas. Familier depuis longtemps avec la poésie surréaliste, avec les romans américains, il découvrait Alexandre Dumas et s’en émerveillait. Ses origines, sa réussite, le situaient en marge de la société, qu’il jugeait avec une intransigeance juvénile et une austérité prolétarienne : « Chez les ouvriers ça ne se fait pas », disait-il souvent d’un ton réprobateur. La bourgeoisie et la bohème lui paraissaient également corrompues. Réservé jusqu’à la sauvagerie, et cordial avec exubérance, tranchant du bien et du mal, et cependant perplexe jusqu’à l’égarement, sensible, ouvert, avec de brusques entêtements, d’une extrême gentillesse, mais capable de rancunes et à l’occasion de perfidies, c’était un séduisant petit monstre ».

Suite au prochain numéro…

 

 

 

Quelques pas dans l’enfance de Mouloudji  

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Passage Puebla

Au début des années trente, le petit Mouloudji a huit ans, la vie des quartiers populaires est bercée par la chanson, les roucoulades du jeune Tino Rossi et celles du chanteur masqué Jan Kiépura, ténor des opérettes viennoises. Dans la cour de l’immeuble du passage Puebla, où loge la famille Mouloudji dans une seule pièce, la concurrence entre ces deux vedettes déchaîne les passions :

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« Dans le passage, se souvient Mouloudji, il y avait les Tinorossistes et les Kiépuratistes. Quand l’un ou l’autre des deux chanteurs passait à la radio, leurs fanatiques poussaient leur poste pour faire partager leur admiration aux voisins. Souvent, les Tinorossistes et les Kiépuratistes finissaient par s’engueuler. (…) Quelquefois, tout l’immeuble était en ébullition, les dames s’en mêlaient, les messieurs, les chiens, les oiseaux, ça criait, ça hurlait, cela se terminait dans une corrida générale. »

Crieur de journaux au métro Combat

Metro combatVers dix ans, Mouloudji entame une lucrative carrière de petit voleur puis revendeur de beaux livres. Mais, malgré sa vigilance, le détective des Magasins réunis de Barbès met fin à l’aventure. Il se tourne alors vers une activité plus légale, crieur de journaux au métro Combat. Son sens du théâtre et du commerce font merveille pour écouler Paris-Soir, surtout lorsque l’actualité est bien assaisonnée : L’assassinat de Paul Doumer, le kidnapping du petit Lindbergh, la condamnation de Violette Nozières.

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Tout crime est une aubaine, de même que les malversations de Stavisky, le déraillement de Lagny, les exploits du Graf Zeppelin, la mort de la reine Astrid ou l’abdication du duc de Windsor. Les affaires marchent bien. Mouloudji vend également un journal communiste, celui des Pionniers rouge, Mon camarade, et décroche le titre de meilleur vendeur de la région parisienne, ce qui lui permet de se payer ses premières vacances.

La Grange-aux-Belles

rue de la grange aux bellesLa Grange-aux-Belles est une salle dépendant du Syndicat du livre, située face à la morgue de l’hôpital Saint-Louis. Dédié aux meetings politiques, pouvant accueillir un millier de personnes, elle sert également à différents spectacles dans lesquels le petit Mouloudji chante en solo à partir de douze ans. Au printemps 1935, le metteur en scène et acteur Sylvain Itkine assiste au spectacle, il cherche un enfant capable de jouer du mime dans une pièce du tout jeune et inconnu Jean-Louis Barrault.

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Venu écouter Fréhel et Gilles et Julien, Itkine découvre un petit garçon paraissant dix ans qui s’égosille sur la scène. Après le spectacle, Itkine l’aborde, lui parle d’un ami qui recherche un gamin, lui remet l’adresse d’un nommé Jean-Louis Barrault sur un bout de papier, rue des Grands Augustins.

Le grenier des Grands Augustins

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C’est donc au 7 rue des Grands Augustins que le petit Mouloudji se présente au printemps 1935. Dans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier du XVIe siècle comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers.

Barrault

Le dernier étage, occupé par Barrault et qui deviendra l’atelier de Picasso, est immense. Mouloudji se souvient de sa première visite, lorsqu’il découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

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Chez les Desnos, rue Mazarine

Desnos

Dès les premières répétitions à l’atelier des Grands Augustins, les petits Mouloudji – Marcel et son frère André – ont été présentés aux Desnos – Youki et Robert – qui habitent un vieil immeuble Directoire. Le couple occupe un très grand appartement, où les naufragés de passage sont accueillis en toute simplicité. Marcel Mouloudji s’y invite souvent, le confort du « grenier » étant plutôt spartiate. Puis, petit à petit, il prend ses habitudes et loge chez le poète.

Dans la salle à manger, un tableau représentant une femme nue avec un lion fascine le gamin : il s’agit de Youki, peinte par Foujita, son premier mari.

Foujita

L’appartement est pour Mouloudji une source d’émerveillement : la chambre à coucher, lourde de parfums, de poufs et de voilages ; la bibliothèque du poète, sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôte et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Mouloudji croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Jean et Guy Selz, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson …

Quelques pas dans la réclame

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Grâce à Robert Desnos, qui travaille dans la publicité radiophonique, le jeune Mouloudji va gagner ses premiers sous officiels. Desnos est un ami du dramaturge André Salacrou, qui a repris en main les spécialités pharmaceutiques de son père. Marcel enregistre quelques messages conçus par Desnos, notamment pour Le Thé des Familles, pour La Marie-Rose (« la mort parfumée des poux ») et pour le vermifuge Lune.

Salacrou commercialise également le Vin de Frileuse, concurrent de la Quintonine, apéritif à base de plantes malgaches. Le breuvage devait avoir un goût très particulier puisque les humoristes Charpini et Brancato, chargés d’en faire la publicité, auraient déclaré à l’antenne, après en avoir reçu une caisse pour leur prestation : « Chouette, on va pouvoir se laver les pieds ».

vin de frileuse

 

 L’Ecole du spectacle, 24 rue du Cardinal Lemoine

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Hello, Charles…

Marcel Duhamel, le « 3e frère Prévert », abrite également le petit Mouloudji et s’occupe de son éducation. Il l’inscrit à l’’École du spectacle qui  dispense ses cours le matin ou l’après-midi, en fonction des obligations professionnelles des enfants dont l’âge varie entre huit et seize ans. Dans cet établissement, le petit Moulou y croise un enfant qui, comme lui, fera carrière dans le cinéma et la chanson : Charles Aznavour.

 

Le Groupe Octobre

moulou groupe octobreEn rencontrant Itkine, le petit Mouloudji  intègre bientôt le groupe Octobre, groupe théâtral ouvrier animé par Prévert, groupe qui va jouer dans la vie du tout jeune Mouloudji un rôle fondamental. Il va y apprendre la scène, côtoyer des intellectuels, se constituer une famille qui le prendra en charge jusqu’à l’âge adulte.

Parmi les membres du Groupe Octobre, tel que Mouloudji le découvre en 1935, on trouve notamment : Jacques Prévert, Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Jean-Louis Barrault, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise …

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Le groupe Octobre

Une telle concentration de talents donne évidemment le vertige, mais en 1935-1936, aucun d’eux n’est connu. Le petit Mouloudji n’entre donc pas dans un temple culturel, mais dans un cercle de copains au devenir incertain. Au sein du groupe, les deux frères Mouloudji, habitués du théâtre de rue, trouvent leurs marques sans aucun problème. Marcel en particulier, André étant plus réservé et peut-être méfiant devant ce qu’il perçoit comme un monde trop bourgeois. Le petit Marcel veille cependant à ne pas jouer les vedettes, soucieux d’entrer dans ce milieu sur la pointe des pieds. Dans les spectacles, il pousse la chansonnette comme il le faisait à la Grange-aux-Belles.

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Moulou et son frère André

Fin janvier 1936 a lieu la première du Tableau des Merveilles, dans les locaux de la nouvelle Maison de la Culture de la rue Navarin, dirigée par Aragon. Mouloudji y chante sa première chanson – L’Enfance – signée Prévert et Kosma.

Dans ce type de spectacle où la spontanéité tient une grande place, l’aisance scénique du petit Marcel impressionne Youki Desnos :

« Habitué à produire ses chansonnettes au hasard des fêtes populaires et goguettes du Parti, Mouloudji – le prénom de Marcel se perdit en route et on ne l’appela plus que Moulou – ne fut pas très impressionné par les répétitions du Tableau des merveilles auxquelles Jean-Louis Barrault le fit participer sans délai. Il savait apprendre un texte et le donner à ses partenaires avec un naturel ébouriffant. Il devint sans tarder la mascotte de la bande à Prévert. Celui-ci, à l’âge du gamin, avait tant traîné entre le Luxembourg, Saint-Sulpice, Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés qu’il se retrouvait avec un certain attendrissement dans cet enfant élevé comme lui à l’école de la rue… »

Mouloudji, adopté par la troupe, perçoit très nettement que cette aventure constitue sa seule chance d’échapper à un destin prolétaire, sa seule chance d’échapper à Madame La Mouise :

« Éberlué d’être accepté par eux, sans vergogne, je déployais tout le charme possible pour leur plaire. Je crois que je jouais un peu plus l’enfant que je ne l’étais réellement. Je fignolais mon personnage de gosse des rues, confusément décidé à ne pas rater ma chance. (…) Sorti du ruisseau, doté de faibles armes, je me battais à ma manière afin de n’être pas rejeté de leur univers.  »

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Le petit Mouloudi va saisir sa chance et s’accrocher. Il sera acteur, peintre, romancier, chanteur…

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