Quelques pas dans l’enfance de Mouloudji  

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Passage Puebla

Au début des années trente, le petit Mouloudji a huit ans, la vie des quartiers populaires est bercée par la chanson, les roucoulades du jeune Tino Rossi et celles du chanteur masqué Jan Kiépura, ténor des opérettes viennoises. Dans la cour de l’immeuble du passage Puebla, où loge la famille Mouloudji dans une seule pièce, la concurrence entre ces deux vedettes déchaîne les passions :

-Jan-Kiepura        Tino

« Dans le passage, se souvient Mouloudji, il y avait les Tinorossistes et les Kiépuratistes. Quand l’un ou l’autre des deux chanteurs passait à la radio, leurs fanatiques poussaient leur poste pour faire partager leur admiration aux voisins. Souvent, les Tinorossistes et les Kiépuratistes finissaient par s’engueuler. (…) Quelquefois, tout l’immeuble était en ébullition, les dames s’en mêlaient, les messieurs, les chiens, les oiseaux, ça criait, ça hurlait, cela se terminait dans une corrida générale. »

Crieur de journaux au métro Combat

Metro combatVers dix ans, Mouloudji entame une lucrative carrière de petit voleur puis revendeur de beaux livres. Mais, malgré sa vigilance, le détective des Magasins réunis de Barbès met fin à l’aventure. Il se tourne alors vers une activité plus légale, crieur de journaux au métro Combat. Son sens du théâtre et du commerce font merveille pour écouler Paris-Soir, surtout lorsque l’actualité est bien assaisonnée : L’assassinat de Paul Doumer, le kidnapping du petit Lindbergh, la condamnation de Violette Nozières.

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Tout crime est une aubaine, de même que les malversations de Stavisky, le déraillement de Lagny, les exploits du Graf Zeppelin, la mort de la reine Astrid ou l’abdication du duc de Windsor. Les affaires marchent bien. Mouloudji vend également un journal communiste, celui des Pionniers rouge, Mon camarade, et décroche le titre de meilleur vendeur de la région parisienne, ce qui lui permet de se payer ses premières vacances.

La Grange-aux-Belles

rue de la grange aux bellesLa Grange-aux-Belles est une salle dépendant du Syndicat du livre, située face à la morgue de l’hôpital Saint-Louis. Dédié aux meetings politiques, pouvant accueillir un millier de personnes, elle sert également à différents spectacles dans lesquels le petit Mouloudji chante en solo à partir de douze ans. Au printemps 1935, le metteur en scène et acteur Sylvain Itkine assiste au spectacle, il cherche un enfant capable de jouer du mime dans une pièce du tout jeune et inconnu Jean-Louis Barrault.

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Venu écouter Fréhel et Gilles et Julien, Itkine découvre un petit garçon paraissant dix ans qui s’égosille sur la scène. Après le spectacle, Itkine l’aborde, lui parle d’un ami qui recherche un gamin, lui remet l’adresse d’un nommé Jean-Louis Barrault sur un bout de papier, rue des Grands Augustins.

Le grenier des Grands Augustins

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C’est donc au 7 rue des Grands Augustins que le petit Mouloudji se présente au printemps 1935. Dans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier du XVIe siècle comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers.

Barrault

Le dernier étage, occupé par Barrault et qui deviendra l’atelier de Picasso, est immense. Mouloudji se souvient de sa première visite, lorsqu’il découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

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Chez les Desnos, rue Mazarine

Desnos

Dès les premières répétitions à l’atelier des Grands Augustins, les petits Mouloudji – Marcel et son frère André – ont été présentés aux Desnos – Youki et Robert – qui habitent un vieil immeuble Directoire. Le couple occupe un très grand appartement, où les naufragés de passage sont accueillis en toute simplicité. Marcel Mouloudji s’y invite souvent, le confort du « grenier » étant plutôt spartiate. Puis, petit à petit, il prend ses habitudes et loge chez le poète.

Dans la salle à manger, un tableau représentant une femme nue avec un lion fascine le gamin : il s’agit de Youki, peinte par Foujita, son premier mari.

Foujita

L’appartement est pour Mouloudji une source d’émerveillement : la chambre à coucher, lourde de parfums, de poufs et de voilages ; la bibliothèque du poète, sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôte et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Mouloudji croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Jean et Guy Selz, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson …

Quelques pas dans la réclame

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Grâce à Robert Desnos, qui travaille dans la publicité radiophonique, le jeune Mouloudji va gagner ses premiers sous officiels. Desnos est un ami du dramaturge André Salacrou, qui a repris en main les spécialités pharmaceutiques de son père. Marcel enregistre quelques messages conçus par Desnos, notamment pour Le Thé des Familles, pour La Marie-Rose (« la mort parfumée des poux ») et pour le vermifuge Lune.

Salacrou commercialise également le Vin de Frileuse, concurrent de la Quintonine, apéritif à base de plantes malgaches. Le breuvage devait avoir un goût très particulier puisque les humoristes Charpini et Brancato, chargés d’en faire la publicité, auraient déclaré à l’antenne, après en avoir reçu une caisse pour leur prestation : « Chouette, on va pouvoir se laver les pieds ».

vin de frileuse

 

 L’Ecole du spectacle, 24 rue du Cardinal Lemoine

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Hello, Charles…

Marcel Duhamel, le « 3e frère Prévert », abrite également le petit Mouloudji et s’occupe de son éducation. Il l’inscrit à l’’École du spectacle qui  dispense ses cours le matin ou l’après-midi, en fonction des obligations professionnelles des enfants dont l’âge varie entre huit et seize ans. Dans cet établissement, le petit Moulou y croise un enfant qui, comme lui, fera carrière dans le cinéma et la chanson : Charles Aznavour.

 

Le Groupe Octobre

moulou groupe octobreEn rencontrant Itkine, le petit Mouloudji  intègre bientôt le groupe Octobre, groupe théâtral ouvrier animé par Prévert, groupe qui va jouer dans la vie du tout jeune Mouloudji un rôle fondamental. Il va y apprendre la scène, côtoyer des intellectuels, se constituer une famille qui le prendra en charge jusqu’à l’âge adulte.

Parmi les membres du Groupe Octobre, tel que Mouloudji le découvre en 1935, on trouve notamment : Jacques Prévert, Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Jean-Louis Barrault, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise …

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Le groupe Octobre

Une telle concentration de talents donne évidemment le vertige, mais en 1935-1936, aucun d’eux n’est connu. Le petit Mouloudji n’entre donc pas dans un temple culturel, mais dans un cercle de copains au devenir incertain. Au sein du groupe, les deux frères Mouloudji, habitués du théâtre de rue, trouvent leurs marques sans aucun problème. Marcel en particulier, André étant plus réservé et peut-être méfiant devant ce qu’il perçoit comme un monde trop bourgeois. Le petit Marcel veille cependant à ne pas jouer les vedettes, soucieux d’entrer dans ce milieu sur la pointe des pieds. Dans les spectacles, il pousse la chansonnette comme il le faisait à la Grange-aux-Belles.

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Moulou et son frère André

Fin janvier 1936 a lieu la première du Tableau des Merveilles, dans les locaux de la nouvelle Maison de la Culture de la rue Navarin, dirigée par Aragon. Mouloudji y chante sa première chanson – L’Enfance – signée Prévert et Kosma.

Dans ce type de spectacle où la spontanéité tient une grande place, l’aisance scénique du petit Marcel impressionne Youki Desnos :

« Habitué à produire ses chansonnettes au hasard des fêtes populaires et goguettes du Parti, Mouloudji – le prénom de Marcel se perdit en route et on ne l’appela plus que Moulou – ne fut pas très impressionné par les répétitions du Tableau des merveilles auxquelles Jean-Louis Barrault le fit participer sans délai. Il savait apprendre un texte et le donner à ses partenaires avec un naturel ébouriffant. Il devint sans tarder la mascotte de la bande à Prévert. Celui-ci, à l’âge du gamin, avait tant traîné entre le Luxembourg, Saint-Sulpice, Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés qu’il se retrouvait avec un certain attendrissement dans cet enfant élevé comme lui à l’école de la rue… »

Mouloudji, adopté par la troupe, perçoit très nettement que cette aventure constitue sa seule chance d’échapper à un destin prolétaire, sa seule chance d’échapper à Madame La Mouise :

« Éberlué d’être accepté par eux, sans vergogne, je déployais tout le charme possible pour leur plaire. Je crois que je jouais un peu plus l’enfant que je ne l’étais réellement. Je fignolais mon personnage de gosse des rues, confusément décidé à ne pas rater ma chance. (…) Sorti du ruisseau, doté de faibles armes, je me battais à ma manière afin de n’être pas rejeté de leur univers.  »

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Le petit Mouloudi va saisir sa chance et s’accrocher. Il sera acteur, peintre, romancier, chanteur…

Suite au prochain numéro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “Quelques pas dans l’enfance de Mouloudji  

  1. Mouloudji est un homme de talent
    Il chante l’âme de Paris comme personne car c’est un véritable poète, écrivain, acteur, peintre et romancier.
    Son oeuvre est colossale et mérite qu’on s’y interresse avec beaucoup d’attention.

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