Le Paris de Mouloudji, acte II

Moulou.1

Nous avions laissé le petit Mouloudji au grenier des Grands-Augustins, délaissant le foyer familial (et misérable) du 19e arrondissement pour la rive gauche de Jean-Louis Barrault et de Jacques Prévert. Le conte de fée a commencé : Prévert et Marcel Duhamel couvent le gamin prolétaire, l’introduisent en 1936 dans le monde merveilleux du cinéma et du théâtre.

Premiers pas à l’écran

Jenny2Le premier film dans lequel tourne Mouloudji est Jenny, premier long métrage de Marcel Carné, au printemps 1936. Mouloudji a treize ans et demi. Prévert, adaptateur et dialoguiste, toujours soucieux de caser ses copains, parvient à le faire engager pour chanter. Le producteur ayant demandé un essai, Marcel ne lésine pas. Comme pour Jean-Louis Barrault, il lui chante L’Internationale et La Jeune garde : engagé sur le champ !

JennyDans le rôle du petit chanteur des rues de Paris, Mouloudji interprète Cosy Corner accompagné par l’accordéon d’Émile Prud’homme. Le film, terminé le 9 mai, sort à Paris le 18 septembre 1936, au Madeleine-Cinéma. Cette première expérience avec un Marcel Carné caractériel et tortionnaire sera également la dernière.

Ménilmontant2Le second film, tourné pratiquement en même temps que Jenny, est Ménilmontant, de René Guissart, film dans lequel Mouloudji joue le rôle de Toto. André, son frère, fait partie des figurants. Il s’agit de la première apparition parlée de Mouloudji sur les écrans. Avec un accent bellevillois prononcé, il houspille une petite fille : « Ne mets pas tes doigts dans ton nez, t’as pas l’air d’une actrice » dit-il à sa petite partenaire. « Mais y’a personne ! » répond-elle. « Y’a personne, y’a personne, bien sûr qu’y a personne, mais on s’figure ! T’as pas d’imagination ? Tu s’ras qu’une blanchisseuse, toi ! »

Ménilmontant

Tous au Flore

flore

Le soir, après les cours de l’École du spectacle, le petit Mouloudji rejoint ses amis de la bande à Prévert à La Rhumerie martiniquaise et surtout au Flore, qui constitue désormais le quartier général de la tribu. Le propriétaire du Flore est M. Boussige, le célèbre Paul Boubal (et son fameux poêle) ne prenant possession des lieux qu’à la veille de la guerre, en septembre 1939.

Boubal
Le roi Paul Boubal à droite, avec le serveur Pascal (que Camus surnommait Socrate). Pendant la guerre, Boubal vouera une haine tenace au jeune Moujoudji pour son dénuement vestimentaire et pécunier.

Le Flore n’est pas encore le pivot culturel de Saint-Germain-des-Prés, mais Prévert l’investit dès l’automne 1935, après s’être installé dans grand studio du septième étage de l’hôtel Montana, situé à quelques mètres.

Outre Prévert, Desnos et Duhamel, la garde rapprochée du petit Mouloudji est constituée par Roger Blin, Fabien Loris, Raymond Bussières, Toni Gonet, Jean Rougeul, Maurice Baquet…

Duhamel

Marcel Duhamel – futur inventeur et patron de la Série noire – est le mécène de la bande, un des rares à disposer de revenus fixes : gérant de l’hôtel Ambassador, boulevard Haussmann, il sait se montrer très généreux. Parfois, après le spectacle, il entasse  jusqu’à treize personnes dans sa Ford décapotable et invite toute la bande chez Lipp ou aux Charpentiers (rue Mabillon). À la fin du repas, toute la bande l’applaudit et l’appelle « papa ».

Chez Colette, au Palais-Royal

colette

En 1937, Mouloudji est engagé pour tourner dans Claudine à l’école, de Serge de Poligny. C’est à cette occasion qu’il rencontre Colette dans son appartement du Palais Royal, une Colette au visage triangulaire, yeux charbonneux et fardés, allure garçonne qui lui rappelle Youki Desnos.

1937
Claudine à l’école

 

Il joue dans le film le rôle d’un personnage qui n’existe pas dans le roman de Colette et Willy, personnage ajouté par l’adaptateur. Blanchette Brunoy, dans Les Mardis du Cinéma, se souvient d’un petit garçon de dix ans (il en a quatorze !), naïf et bien élevé, qui avait le sens des choses et qui jouait de façon extraordinaire.

 

 

Chez Dullin, au Théâtre de l’Atelier

Dullin2Sa carrière d’acteur se précisant, le jeune Mouloudji décide de prendre des leçons de théâtre. Jean-Louis Barrault, fidèle Pygmalion, le dirige vers Dullin, au Théâtre de l’Atelier. Dans cette école très cotée où les élèves s’appellent Alain Cuny, Madeleine Robinson, Jacques Dufilho, Sylvia Bataille ou Agnès Capri, il passe une audition avec une scène de Poil de carotte. Pas terrible, le gamin. Pourquoi Charles Dullin, professeur intraitable, aura-t-il toutes les indulgences pour cet élève versatile et doté d’un fort accent faubourien, alors qu’il terrorise les futures stars des scènes parisiennes ? Pour son sourire, tout simplement. Mouloudji, à quinze ans, commence à savoir user de son charme, un merveilleux sourire illuminant le visage, sur lequel on devine les douceurs de l’enfance.

Vers la fin de l’enfant-acteur

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Parmi les enfants-acteurs des années 36-37, outre Robert Lynen qui bascule désormais vers l’adolescence, Mouloudji se trouve souvent en concurrence avec Jean Claudio et Serge Grave, avec lesquels il tourne le célèbre Les Disparus de Saint-Agil. Daniel Gélin, Charles Aznavour et Serge Reggiani constituent également une concurrence annexe, mais pour des rôles de figuration.

chiche
Les Chiche-Capons du film. Moulou est à droite

Cette expérience d’enfant-vedette du cinéma constitue une des clés de la personnalité du futur chanteur. « Le problème, expliquera-t-il sur TF 1 en juillet 1961, c’est qu’à mesure que les années passaient, on se voyait vieillir et on sentait bien que l’on se rapprochait de l’issue fatale. Alors on s’inquiétait tous. Les garçons muaient, les petites filles prenaient des seins, c’était catastrophique. »

Cette échéance inéluctable est pour le jeune Mouloudji une source d’angoisse qui générera plus tard une peur de l’avenir et une peur de manquer. La mort de l’enfance, ce paradis perdu, sera un thème récurrent dans son œuvre poétique.

Avec la « famille Sartre ».

wanda
Sartre faillit l’épouser en 1940 (pour avoir 3 jours de permission).

Au Théâtre de l’Atelier, Mouloudji s’est lié d’amitié avec les sœurs Kosakiévitch – Olga et Wanda, dites aussi « les Cosaques ». Wanda, qui étudie la peinture, entraîne parfois Mouloudji près du Jardin des Plantes chez « Poupette », sœur de Simone de Beauvoir, dans un atelier que les poutres font ressembler à une cale de navire. Wanda lui conseille de lire La Nausée. Mouloudji s’exécute puis, par bravade, lui confie qu’il préfère Les Trois mousquetaires. Sartre, mi-vexé mi-amusé, traite Mouloudji de jeune puceau.

Le clan Sartre, qui va jouer un rôle déterminant dans la trajectoire de Mouloudji, est un monde très fermé. Autour de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir gravitent Olga et Wanda (très proche de Sartre), Jacques-Laurent Bost, Nathalie Sorokine (très proche de Beauvoir), Pierre Bost, frère de Jacques-Laurent, Robert Scipion, René-Jacques Chauffard, ancien élève de Sartre (qui trouvera le titre « Huis-clos » alors que la pièce devait s’intituler « Les Autres »).

Mouloudji sera sans doute le seul habitué du Flore à faire partie simultanément de la « bande à Prévert » et de la « famille Sartre », deux univers totalement étanches l’un à l’autre.

Un « séduisant petit monstre »

Beauvoir
Très belle, Simone, quand elle veut bien…

C’est clair, Beauvoir aimait beaucoup Moulou et peut-être a-t-elle envisagé d’en faire une fois son petit quatre heures. Le texte qu’elle consacre au jeune homme dans La Force de l’âge, est bien connu :

« Le petit Mouloudji, à seize ans, échappait aux disgrâces de l’adolescence. Il avait conservé le sérieux et la fraîcheur de l’enfance. Adopté par Jacques Prévert et sa bande, en particulier par Marcel Duhamel, il avait acquis à leur contact une culture curieusement bigarrée : c’était étonnant le nombre de choses qu’il savait, qu’il ne savait pas. Familier depuis longtemps avec la poésie surréaliste, avec les romans américains, il découvrait Alexandre Dumas et s’en émerveillait. Ses origines, sa réussite, le situaient en marge de la société, qu’il jugeait avec une intransigeance juvénile et une austérité prolétarienne : « Chez les ouvriers ça ne se fait pas », disait-il souvent d’un ton réprobateur. La bourgeoisie et la bohème lui paraissaient également corrompues. Réservé jusqu’à la sauvagerie, et cordial avec exubérance, tranchant du bien et du mal, et cependant perplexe jusqu’à l’égarement, sensible, ouvert, avec de brusques entêtements, d’une extrême gentillesse, mais capable de rancunes et à l’occasion de perfidies, c’était un séduisant petit monstre ».

Suite au prochain numéro…

 

 

 

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