Quelques pas rue de Richelieu avec Stendhal, Molière, Diderot, George Sand, Balzac…

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A partir du XVIIe siècle, la rue de Richelieu a séduit un nombre très important d’artistes, écrivains et peintres. Selon Jacques Hillairet, le succès de la rue tient à son statut central et à la présence de nombreux théâtres. « Car elle en a desservi trois, écrit-il, et non des moindres puisque deux d’entre eux étaient la Comédie-Française (N° 6 bis) et l’autre, l’Opéra (N 69, 71), le troisième étant la salle Louvois (N 69, 71) où fut le Théâtre-Italien. Elle en a même desservi cinq puisqu’elle passait entre l’Opéra-Comique et le théâtre Feydeau, tous deux édifiés sur le terrain d’anciens hôtels de cette rue. Si de plus l’on tient compte des tumultueuses galeries du jardin du Palais-Royal à son extrémité sud et du bruyant jardin Frascati à son extrémité nord, on comprendra mieux encore combien cette rue fut animée, recherchée… »

 Au 6 (ancien 13), George Sand avant Sartre

George Sand (1804-1876) ne saurai être réduite à ses amours tumultueuses avec Musset et Chopin, à ses romans et à la « bonne dame de Nohant ». Elle fut également une journaliste engagée, socialo-communiste convaincue dès 1840, prônant la création de communautés pour dépasser les antagonismes de classes.

Sand3En février 1848, alors qu’à Nohant, sous ses fenêtres, les manifestants scandent : « A bas madame Dudevant, A bas Maurice Dudevant, A bas les communistes ! », elle participe activement à la révolution et l’avènement de la République. Elle rédige des brochures populaires et fonde La Cause du peuple  le 9 avril 1848, journal installé au 6 rue de Richelieu et qui ne comptera que trois numéros, dans lesquels elle publiera Le Roi attend, pièce mettant en scène l’avènement du peuple souverain.

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George Sand par Delacroix, reproduit dans Le Monde illustré du 16 août 1884

On le sait, la révolution de février 1848 accouchera d’une souris bourgeoise. Après la ruine de ses espoirs de révolution sociale, Sand repartira à Nohant le 17 mai au soir.

SartreEn avril 1848, on ne mit pas George Sand en prison pour ses idées subversives. (Elle s’y attendait pourtant, avant de rentrer à Nohant). Il en sera de même d’un autre directeur d’une autre Cause du peuple.  « On ne met pas Voltaire en prison ! » aurait déclaré De Gaulle à son cher Raymond Marcelin, ministre de l’Intérieur. Si ses deux premiers directeurs, Jean-Pierre Le Dantec et Michel Le Bris sont incarcérés, l’iconique Jean-Paul Sartre ne risque rien. C’est ainsi qu’en avril 1970, il est nommé directeur de La Cause du Peuple, journal de la gauche prolétarienne créé en mai 1968 par Roland Castro.

Au 23, Pierre Mignard

GloirePierre Mignard, vous connaissez ? Sans doute pas. Ce peintre qui habita au 23 est connu notamment pour sa Gloire des Bienheureux, fresque ornant le dôme de l’église du Val-de-Grâce à Paris. Il fut très pote avec Molière, dont il fit le portrait (1669). Echange de bons procédés amicaux, Molière composera un éloge en vers de la dite fresque : La Gloire du Val-de-Grâce. (Vraiment tarte, si vous voulez mon avis, vous pouvez lire le texte sur Gallica).

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Plutôt tarte également est le portrait de Louis XIV peint par Mignard en 1673 : sur un cheval cabré, le roi est vêtu à la romaine, tandis que dans les cieux, la Victoire le couronner de deux rameaux de laurier, gloire militaire oblige. En juin 1687, Mignard sera anobli par le roi qui, à la mort de Charles Le Brun, le nommera  premier peintre.

 

Au 40, c’est Molière

mort_moliereLe 17 février 1673, après un malaise survenu sur scène, lors de la 4ème représentation du Malade imaginaire, Molière décède d’une attaque foudroyante. Il n’a donc pas signé une renonciation au métier de comédien, comme c’est la coutume, quand on sent sa fin venir. Il ne peut donc pas bénéficier d’une sépulture chrétienne (depuis le IV° siècle, les comédiens étaient excommuniés par l’Eglise). Mais, par l’intervention de Louis XIV, il eut finalement droit à une sépulture (sans faste et de nuit) au sein du cimetière Saint Joseph.

Au 39, c’est Diderot

 Un siècle plus tard et à quelques mètres, c’est au tour de Diderot. Le 1er juin 1784, il a quitté la rue Taranne et aménagé au 39 de la rue de Richelieu dans l’hôtel dit de Bezons afin de ne plus avoir à gravir quatre étages. Il y restera deux mois et y décèdera d’un emphysème le 31 juillet 1784 à l’âge de soixante-dix ans.

DiderotDans une lettre à Sophie Volland, il avait écrit : « Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j’étais éternel ; est ce que jusqu’à présent cela n’est pas vrai ? N’allez pas prendre cela pour un mensonge officieux ; c’est la pure vérité. J’ai bien ouï dire qu’on en mourrait mais je n’en crois rien. »

 

 

 

Au 59, le charme de Robert Lotiron

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 « La cote de Robert Lotiron est stable, oscillant autour de 800 à 1200 euros. Les sujets présentés en vente sont des sujets très classiques, par ailleurs très commerciaux : Florence, le port de Cannes, la scène de moissons, ou encore les bateaux au mouillage, autant de sujets plaisants et colorés » peut-on lire sur expertisez.com. Qualifié parfois d’artiste post-cubiste, Lotiron développe dans les années 1920-1930 un style naturaliste poétique qui s’inscrit dans le courant néoréaliste. Adepte des petits formats, amoureux de l’eau, il a souvent peint la capitale.

Regnard, c’est au 80

regnardA propos de Molière et de la rue de Richelieu, citons le poète Regnard (Jean-François), qui habita à l’angle de la rue Feydeau. Au XVIIe siècle, il fut considéré comme le meilleur poète dramaturge français après Molière. Si le moraliste Joubert déclara : « Regnard est plaisant comme le valet, et Molière comique comme le maître », Voltaire fut plus laudatif : « Qui ne se plaît pas avec Regnard n’est pas digne d’admirer Molière. »

Pour ceux qui aimeraient en savoir plus, je conseille une  étude de D.-L. GILBERT qui  a obtenu le prix d’éloquence de l’Académie Française dans sa séance publique annuelle du 25 octobre 1859. Olé.

Au 110-112, c’est Balzac et son Vautrin pour demain

BalzacÀ l’angle de la rue Richelieu et du boulevard Montmartre, Balzac loue sous les toits un petit pied-à-terre à son tailleur-spéculateur immobilier Jean Buisson. Un soir de 1840, selon Théophile Gautier, Balzac le convoque avec ses amis Laurent-Jan, Édouard Ourliac et de Belloy. « Voilà, dit en substance Balzac, je dois remettre demain à Harel un drame en cinq actes. Et je n’ai pas écrit la moindre ligne. Mais j’ai un plan : nous allons bâcler la chose pour toucher la monnaie. Gauthier fera un acte, Ourliac un autre, Laurent-Jan le troisième, de Belloy le quatrième, moi le cinquième et je remettrai le drame à midi comme il est convenu. Un acte chacun, ce n’est pas plus de quatre ou cinq cents lignes que l’on peut faire dans la journée et dans la nuit. – Contez-moi le sujet, demande Théophile Gautier, indiquez-moi le plan, dessinez-moi en quelques mots les personnages et je vais me mettre à l’œuvre. – Ah ! s’écrie Balzac accablé, s’il faut vous conter le sujet, nous n’aurons jamais fini.

Rue Richelieu ou rue Stendhal ?

stendhal-coverS’il est un écrivain entiché de cette rue, c’est bien Stendhal. En 1821, il loge au 45, dans l’hôtel de Bruxelles. En mai 1822, peu de temps après qu’il a traité avec son éditeur Pierre Mongie pour De l’Amour, il s’installe à Hôtel des Lillois, au 63 (au 61 actuel), dans la même maison que l’actrice cantatrice Mme Pasta pour laquelle il éprouve quelques sentiments. En 1828, après son séjour en Italie, il retrouvera la rue de Richelieu en résidant à l’hôtel de Valois, à l’actuel, 69 (anciennement 71) où il achève le Rouge et le noir (commencé à Marseille). Il y séjournera à nouveau brièvement, en 1833.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris – Perec

Comme Patrick Modiano ou Raymond Queneau, Georges Perec a usé de la capitale comme d’un immense terrain d’expression, sinon de jeu. Petite balade dans ses « espèces d’espaces ».

24, rue Vilin

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Dans W ou le souvenir d’Enfance, Perec évoque la rue Vilin où il habita de 1936 à 1942 :  « C’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts qui mènent à la rue du Transvaal et à la rue Olivier Métra. (…) Il y a un an, la maison de mes parents, au numéro 24, (…) était encore à peu près intacte. On y voyait même, donnant sur la rue, une porte en bois condamnée au-dessus de laquelle l’inscription COIFFURE DAMES était encore à peu près lisible. »

Coiffeur

A partir de 1969, durant les travaux de démolition, Perec reviendra une fois par an rue Vilin afin d’établir un relevé de ce qu’il voit, numéro par numéro, au fil des disparitions. En 1981, le numéro 24 qui abritait la boutique de coiffure de sa mère disparait à son tour. Perec n’y survivra pas, il meurt l’année suivante.

 18, rue de l’Assomption

A 9 ans, Georges Perec revient à Paris. Adopté par sa tante Esther et son mari, il habitera rue de l’Assomption jusqu’en 1960.  Dans le cadre de son projet Tentative de description de quelques lieux parisiens, il écrivit Allées et venues rue de l’Assomption, confrontant ses souvenirs à des passages réguliers dans la rue, notant tout ce qu’il y voit et en particulier les façades.

Sur la couverture d’un de ses livres d’école, on peut lire : « Georges Perec / 18, rue de l’Assomption / Escalier A / 3e étage / Porte droite / Paris 16e / Seine / France / Europe / Monde / Univers »

23 rue Clovis, au lycée Henri IV

H 4En octobre 1954, le jeune Perec – orphelin, fils d’un ouvrier et d’une coiffeuse- intègre le célèbre et élitiste lycée Henri IV en hypokhâgne. Il étudie Racine et l’abbé Prévost sous la férule de monsieur Simon, pas vraiment subjugué par les dons du jeune homme : « Des qualités de construction cohérentes. Mais des vues courtes. Attention à l’expression et à l’orthographe. » La fin d’année sera sans appel : 6 sur 20.

Caramba ! Après un tel bulletin, une seule solution : devenir un écrivain majeur.

Rue Saint-Honoré

Au premier semestre 1957 et au premier semestre 1959, Perec y occupe deux chambres. Il s’en souviendra dans Un Homme qui dort.

perec dortEn ce temps de confinement, comment ne pas méditer sur cet passage des Méditations sur le péché de Franz Kafka : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »

Perec en fit l’exergue de Un homme qui dort, troisième œuvre publiée (en 1967) dans lequel il tutoie le lecteur. L’histoire ? Un étudiant en sociologie ne n’est pas levé de bonne heure et refuse de se rendre à son examen. (Perec songe-t-il à Proust qui écrit : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes » ?) S’ensuit le récit d’un spleen pas piqué des hannetons et l’exploration d’un sentiment à mi-chemin entre mélancolie et dépression.

82 rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

bacLa réunion inaugurale de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec sera coopté en 1966. Oulipien à vie, il sera absent des réunions à partir de 1982 et sera « excusé pour cause de décès ».

 

5, rue Quatrefages, Georges, Sylvie et Jérôme

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Le 7 rue Quatrefages n’existe pas, mais le 5 où vécut Georges Perec avec Paulette Pétras est bien réel. C’est au 7 qu’il loge Jérôme et Sylvie, ce couple amoureux des « choses » des années 60, dans un appartement au plafond bas, aux bons vieux livres, avec ses piles de journaux : « Jérôme et Sylvie ne croyaient guère que l’on pût se battre pour des divans Chesterfield. Mais c’eût été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés. Rien ne les concernait, leur semblait-il, dans les programmes, dans les plans : ils se moquaient des retraites avancées, des vacances allongées, des repas de midi gratuits, des semaines de trente heures. Ils voulaient la surabondance ; ils rêvaient de platines Clément, de plages désertes pour eux seuls, de tours du monde, de palaces. » (Prix Renaudot 1965).

Perec a écrit une grande partie des Choses durant les années 1963-1964 et le début de 1965. Le titre Les Choses n’est adopté que fin février 1965, alors que le contrat avec Julliard est déjà signé.

Perec prix Renaudot
Perec vient de recevoir le prix Renaudot

Fin 1966, Perec quitte la rue Quatrefages pour s’installer dans un appartement à Saint-Germain-des-Prés. A l’occasion du déménagement, il range un manuscrit intitulé Le Condottière dans un carton qu’il jette par mégarde dans la benne à ordures. Il s’agit de son premier roman, un pseudo polar, refusé en 1959 par le Seuil.

condottierreDix ans après sa mort (1982), son biographe David Bellos retrouve plusieurs exemplaires du tapuscrit. Le 1er mars 2012, trente ans après le décès de Perec, Le Seuil publie Le Condottière. (D’où évidemment le titre dans les journaux : « Après la Disparition, La Réapparition. »)

 

85, avenue de Ségur

En 1972, Perec loge 85, avenue de Ségur, à l’angle du boulevard Garibaldi. Il s’en souviendra notamment dans ses grilles de mots croisés pour Télérama : « « N’est pour rien dans l’avenue de Ségur » (Comtesse, évidemment ! A propos, un « verbicruciste » conçoit les grilles et les définitions, un « cruciverbiste » essaye de les résoudre. Alors, ne pas confondre, comme il ne faut pas confondre anacyclique et palindrome.)

Place Saint-Sulpice, Café de la mairie

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En 1974, du 18 au 20 octobre, dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Perec passe des heures au Café de la mairie à noter « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance. « Tous les pigeons se posent sur le terre-plein. Les feux passent au rouge (cela leur arrive souvent). Des scouts (ce sont les mêmes)  repassent devant l’église. Une deux-chevaux vert pomme immatriculée dans l’Eure-et-Loir (28). Un car. Des Japonais. Rassemblement de quelques individus devant Saint-Sulpice. »

Le 18 octobre, 13 h 35, il a noté : « Une femme passe. Sur son sac il y a écrit « Gudule ». Qui était cette femme ? A-t-elle lu Perec ? S’est-elle reconnue ? J’aimerais bien le savoir.

13, rue Linné

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Le logement est situé à l’entresol et s’ouvre de plain-pied sur une cour-terrasse. Perec l’a acheté en 1973 et s’y installe en 1974. Il  y écrit notamment une grande partie de La Vie mode d’emploi, publié en 1978 (prix Médicis). L’histoire se déroule dans une résidence du 11 rue Simon Crubellier (adresse imaginaire). La vie des personnages s’étale du XIXe et XXe siècle. L’entrée de l’immeuble toujours ouverte, les différentes pièces qui le composent sont liées les unes aux autres par des portes de communication. Et tout s’imbrique, comme dans un gigantesque puzzle. 600 pages (sans compter les annexes), 99 chapitres, 2 000 personnages.

A vendre

appart PerecEn 2017, année où l’écrivain entre dans « La Pléiade », une annonce immobilière met en vente l’appartement de la rue Linné. Un « appartement bourgeois » de 52 m² situé dans le 5e arrondissement de Paris, proposé pour la coquette somme de 745.500 euros, soit 14.300 €/m². Mais sans en mentionner la « plus-value » littéraire.

 Sans les mains, sans les pieds, etc…

 Perec, prince de l’Oulipo et roi de la contrainte, ne lésinait pas sur le lipogramme.

A

Dans What a Man !, seule voyelle autorisée, le « a ». Sous le nom de Gargas Parac, Perec relate les aventures d’Armand d’Artagnan, « crack pas bancal, as à la San A », auquel un « banal anthrax nasal » mettra fin aux exploits.

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Dans Les Revenentes, rebelote mais avec le « e ». Comme le note un certain Shakespeare sur Babelio, « ce texte est perfect ! Perec me crée de l’effet chez les Revenentes ! C’est un texte qe je vénère, tellement c’est pété et excellent ! Bérengère, le clebs, le clerc… »

 

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Dans La Disparition, c’est la même chose sauf que c’est le contraire. Pas de « e ». Comme nous le dit Bernard Pingaud, « Trahir qui disparut, dans La disparition, ravirait au lisant subtil tout plaisir. Motus donc, sur l’inconnu noyau manquant ».

« Pictura », sur Babelio, marque son admiration : « Il s’agit d’un roman inouï . Oui tout à fait inouï. On pourrait tout aussi grossir un listing utilisant d’adroits qualificatifs, original, ahurissant, innovant, subtil, imaginatif, savant, surtout fort, brillant, troublant aussi. Imaginons-nous ! Savoir ainsi bâtir tout un roman sans jamais – ô grand jamais – saisir un trait si vital au patois du français, aux discours, aux allocutions, aux rapports, à la narration quoi !  G. P l’a fait ! Il l’a accompli son bijou. Un diamant parfait plutôt ! »

Et le Palindrome ?

Bon, d’accord. Son titre ? 9691, EDNA D’NILU 0, MÛ, ACÉRÉ, PSEG ROEG,  c’est-à-dire le palindrome de AU MOULIN D’ANDE, 1969 GEORGES PEREC. Il s’agit du titre d’un hémaurme palindrome signé Perec (record du monde ? ) qui compte 1 247 mots et 5 566 lettres et qui commence ainsi : « Trace l’inégal palindrome. Neige. Bagatelle, dira Hercule. Le brut repentir, cet écrit né Perec. L’arc lupèse trop » et finit comme ceci : « porte, sépulcral, ce repentir, cet écrit ne perturbe le lucre: Haridelle, ta gabegie ne mord ni la plage ni l’écart. »

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Oulipossimo, my friend !

 

 

 

Ah ! les beaux jours de la rue du Four

22, rue du Four, Chez Moineau

Moineau2Alors que la trompette de Boris Vian résonne dans la cave « chic » du 13, rue Saint-Benoît et que Gréco chantonne Sartre et Queneau à la Rose Rouge, un bistrot de la rue du Four accueille à la fin des années quarante une jeunesse marginale aux accents prophétiques et soixante-huitards, canards boiteux alcoolisés que la patronne couve avec inquiétude et tendresse. Noël Arnaud, dans sa préface du Manuel de Boris Vian évoque le « fabuleux et sordide Moineau de la rue du Four : « Ah ! Les doigts courts et gourds de la mère Moineau saisissant des merguez et vous les flanquant dans l’assiette ! »

 

isou1946 : Scandale du Théâtre du Vieux-Colombier : des jeunes gens interrompent une représentation de La Fuite, du dadaïste Tristan Tzara, pour proclamer la naissance du Lettrisme. À la fin de la décennie 40, Moineau devient le port d’attache du mouvement d’Isidore Isou (et de Gabriel Pomerand), mouvement littéraire renonçant à l’usage des mots et s’attachant à la poétique des sons, des onomatopées, à la musique des lettres.

debord1950 : un jeune homme de dix-neuf ans pousse la porte de chez Moineau : Guy Debord. Il s’intègre aussitôt au mouvement contestataire puis, dès le printemps 1952, il rompt avec Isou et fonde en juin L’Internationale lettriste avec Berna, Brau et Wolman, jetant les bases de l’aventure situationniste.

En 1953, les époux Moineau quittent le quartier pour s’installer rue Guénégaud et y créer un « restaurant-cabaret » qui deviendra aussi célèbre que leur « infâme bistrot » de la rue du Four.

1, rue du Four, la  Pergola

 

La Pergola

Diesel

Au coin de la rue du Four et du boulevard Saint-Germain, une verrière au-dessus du magasin Diesel rappelle qu’une brasserie mythique a régné sur le quartier durant les décennies 50-70.

palace hôtelLa Pergola s’installe dans l’ancien hall du Palace hôtel, vendu par appartement peu avant la guerre. Antithèse du Flore et des Deux Magots, l’endroit affiche une réputation un peu sulfureuse, comme tous les cafés de la nuit. On peut lire dans Les Bouteilles se couchent, de Patrick Straram : « La Pergola – ouvert toute la nuit -, bouquets de lumières criardes et vulgaires. (…) Au bar, aux tables, aux chiottes, des copains d’un soir, des filles d’une nuit, des inconnus, des indicateurs de police, des maquereaux, des planqués. »

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Pour la petite histoire et selon Jean Lapierre, Alain Delon y aurait fait le portier à son retour d’Indochine avant de devenir acteur.

1951, un certain Léo Ferré

Ferré 1950

L’Arlequin ouvre en mars 1951 dans le sous-sol de La Pergola et des soirées dansantes y sont organisées par le Hot Club de France. Gaby – le patron – en confie la gérance à Roger Wasserman. Stéphane Golmann présente les numéros, Norbert Glanzberg est au piano. Le cabaret accueille Francine Claudel, Mouloudji en pull noir, ainsi qu’une jeune chanteuse originaire de Lyon, Mick Micheyl, première auteure-compositrice-interprète à succès.

Mais c’est surtout Léo Ferré qui, dès 1951, marquer le lieu de son empreinte, tout heureux de retrouver un endroit où chanter après sa brouille avec Francis Claude au Milord l’Arsouille.

Blanche2Francis Blanche, qui se produit pour la première fois à Saint-Germain-des-Prés, porte une admiration sans borne à Léo Ferré ; si un spectateur s’avise d’émettre une remarque plus ou moins désagréable à l’endroit de son ami, il entre dans une fureur folle et le fait déguerpir manu militari.

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C’est également à L’Arlequin que, le 17 décembre 1953, le prince Rainier vient écouter son compatriote. Les deux hommes bavardent et le prince propose à Ferré d’enregistrer son oratorio – La Chanson du mal-aimé – à Monaco, en mettant à sa disposition l’orchestre de Monte-Carlo. Après le refus de la Radiodiffusion française, Ferré, ravi, commence à croire en son étoile après sept années de galère.

« Gaby Pergola »

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Le patron, c’est Gaby, le cheveu rare, bien habillé, la cinquantaine, l’œil brillant, cigare à la bouche. Il fut, dit la rumeur, garde du corps de de Gaulle. Est-ce lui que l’on voit dans son propre rôle derrière le bar à la fin d’À bout de souffle, lorsque Belmondo vient prendre des nouvelles d’une histoire d’argent ? C’est probable.

Gaby deviendra célèbre par Léo Ferré interposé, lequel se souviendra des années plus tard de son passage à L’Arlequin et de « Gaby Pergola » : « Eh oui, je chantais en bas, à l´Arlequin / Après y avait Francis / Francis Blanche / Tu te rappelles ? / Ah, près du métro Mabillon… »

Gaby virera Ferré de l’Arlequin, mais ce dernier ne lui en tiendra pas rigueur et lui dediera une chanson : « Hé ! Gaby / Gaby Pergola, je te voyais / Ah la la… Tes comptes, ta machine, ton crayon / Tu notais tout / Peut-être aussi le temps / Qu’il ferait demain ? / Pour ta bière, tant ! / Pour ton whisky, tant ! … »

1956, Chez Régine

Whisky à gogoPaul Pacini, du Whisky à gogo, (rue de Beaujolais), ne s’était pas trompé en confiant à Régine l’animation de son club en 1952. À la fois barmaid, disc-jockey, videuse et dame pipi, la jeune femme a attiré le tout Paris en quelques mois, devenant un véritable phénomène de mode. Forte de ce succès, elle loue en 1956 le sous-sol de la Pergola, – l’ex-Arlequin où chantait Ferré – et baptise son club Chez Régine.

Régine1968

La Commère de France-soir la croque en ces termes : « C’est une bonne grosse fille brune et sympathique, à qui un Polonais n’a rien à apprendre sur le chapitre de la boisson. Ou elle vous tutoie tout de suite, ou elle ne vous laisse jamais entrer chez elle. État des lieux : c’est une cave que Régine, qui a de la fantaisie, a transformée en square avec arbres, bancs verts, fontaine biblique, kiosque, réverbère… »
Comme au temps du Whisky à gogo, le succès est immédiat. Passage mondain obligatoire, on y voit même Charlie Chaplin danser le tango avec la patronne. Françoise Sagan, tombée toute petite dans le chaudron de Saint-Germain-des Prés – elle fréquente le Club Saint-Germain dès l’âge de 16 ans – est une cliente assidue et devient pour la presse « la première romancière noctambule française ».

New-Jimmy's.1964En 1962, désireuse de s’agrandir et de se renouveler, la « Reine de la nuit » quitte la rue du Four et s’installe boulevard du Montparnasse dans une boîte de strip-tease fermée depuis un an. Ce sera le New Jimmy’s ». Quant au sous-sol du 1, rue du Four, après avoir végété pendant quelques années, il devient en 1965 le Club 65 de Gérald Nanty.

 

1965, Le Club 65 de Gérard Nanty

« Gaby, le mac chauve qui tenait la Pergola (…) me dit un jour : « Vous êtes toujours avec des filles ! Des beautés… Vous ne voulez pas animer mon bar ? » C’était parti. J’ai ouvert le Club 65. (…) La boite fit un tabac.

Vilard, Dave, Nicoletta marchand

Nicoletta était disquaire, elle passait le tube de Nancy Sinatra Those boots are made for walking et les gens devenaient fous. (…) L’acteur Guy Marchand était barman. Cocinelle, la première transsexuelle de France, s’enticha du Club… » (…) On a lancé le 45 tours d’Hervé Vilard Capri c’est fini (…) Marlene Dietrich fut la marraine du Club 65, invitée par son amie Cécile Sorel, qui fut la première étoile de mon « harem » de vieilles actrices… »

NantyAinsi parlait Gérald Nanty, cité par Elisabeth Quin dans son livre Bel de nuit, prince des nuits parisiennes au même titre que Régine. Infatigable, il montera ultérieurement le Prélude (1968, rue Richelieu, les Nuages (1970, avec Françoise Sagan), le Colony, (rue Saint-Anne, 1973, avec Roger Peyrefitte), rachètera l’Echelle de Jacob (avec Thierry Le Luron dans les années 1978). En 1984, il reconvertira une ancienne maison close en restaurant (le Grand 4) puis créera le Mathis, rue de Ponthieu, en 1996.