Ah ! les beaux jours de la rue du Four

22, rue du Four, Chez Moineau

Moineau2Alors que la trompette de Boris Vian résonne dans la cave « chic » du 13, rue Saint-Benoît et que Gréco chantonne Sartre et Queneau à la Rose Rouge, un bistrot de la rue du Four accueille à la fin des années quarante une jeunesse marginale aux accents prophétiques et soixante-huitards, canards boiteux alcoolisés que la patronne couve avec inquiétude et tendresse. Noël Arnaud, dans sa préface du Manuel de Boris Vian évoque le « fabuleux et sordide Moineau de la rue du Four : « Ah ! Les doigts courts et gourds de la mère Moineau saisissant des merguez et vous les flanquant dans l’assiette ! »

 

isou1946 : Scandale du Théâtre du Vieux-Colombier : des jeunes gens interrompent une représentation de La Fuite, du dadaïste Tristan Tzara, pour proclamer la naissance du Lettrisme. À la fin de la décennie 40, Moineau devient le port d’attache du mouvement d’Isidore Isou (et de Gabriel Pomerand), mouvement littéraire renonçant à l’usage des mots et s’attachant à la poétique des sons, des onomatopées, à la musique des lettres.

debord1950 : un jeune homme de dix-neuf ans pousse la porte de chez Moineau : Guy Debord. Il s’intègre aussitôt au mouvement contestataire puis, dès le printemps 1952, il rompt avec Isou et fonde en juin L’Internationale lettriste avec Berna, Brau et Wolman, jetant les bases de l’aventure situationniste.

En 1953, les époux Moineau quittent le quartier pour s’installer rue Guénégaud et y créer un « restaurant-cabaret » qui deviendra aussi célèbre que leur « infâme bistrot » de la rue du Four.

1, rue du Four, la  Pergola

 

La Pergola

Diesel

Au coin de la rue du Four et du boulevard Saint-Germain, une verrière au-dessus du magasin Diesel rappelle qu’une brasserie mythique a régné sur le quartier durant les décennies 50-70.

palace hôtelLa Pergola s’installe dans l’ancien hall du Palace hôtel, vendu par appartement peu avant la guerre. Antithèse du Flore et des Deux Magots, l’endroit affiche une réputation un peu sulfureuse, comme tous les cafés de la nuit. On peut lire dans Les Bouteilles se couchent, de Patrick Straram : « La Pergola – ouvert toute la nuit -, bouquets de lumières criardes et vulgaires. (…) Au bar, aux tables, aux chiottes, des copains d’un soir, des filles d’une nuit, des inconnus, des indicateurs de police, des maquereaux, des planqués. »

Delon2

Pour la petite histoire et selon Jean Lapierre, Alain Delon y aurait fait le portier à son retour d’Indochine avant de devenir acteur.

1951, un certain Léo Ferré

Ferré 1950

L’Arlequin ouvre en mars 1951 dans le sous-sol de La Pergola et des soirées dansantes y sont organisées par le Hot Club de France. Gaby – le patron – en confie la gérance à Roger Wasserman. Stéphane Golmann présente les numéros, Norbert Glanzberg est au piano. Le cabaret accueille Francine Claudel, Mouloudji en pull noir, ainsi qu’une jeune chanteuse originaire de Lyon, Mick Micheyl, première auteure-compositrice-interprète à succès.

Mais c’est surtout Léo Ferré qui, dès 1951, marquer le lieu de son empreinte, tout heureux de retrouver un endroit où chanter après sa brouille avec Francis Claude au Milord l’Arsouille.

Blanche2Francis Blanche, qui se produit pour la première fois à Saint-Germain-des-Prés, porte une admiration sans borne à Léo Ferré ; si un spectateur s’avise d’émettre une remarque plus ou moins désagréable à l’endroit de son ami, il entre dans une fureur folle et le fait déguerpir manu militari.

Blanche3

C’est également à L’Arlequin que, le 17 décembre 1953, le prince Rainier vient écouter son compatriote. Les deux hommes bavardent et le prince propose à Ferré d’enregistrer son oratorio – La Chanson du mal-aimé – à Monaco, en mettant à sa disposition l’orchestre de Monte-Carlo. Après le refus de la Radiodiffusion française, Ferré, ravi, commence à croire en son étoile après sept années de galère.

« Gaby Pergola »

gabyBebel

Le patron, c’est Gaby, le cheveu rare, bien habillé, la cinquantaine, l’œil brillant, cigare à la bouche. Il fut, dit la rumeur, garde du corps de de Gaulle. Est-ce lui que l’on voit dans son propre rôle derrière le bar à la fin d’À bout de souffle, lorsque Belmondo vient prendre des nouvelles d’une histoire d’argent ? C’est probable.

Gaby deviendra célèbre par Léo Ferré interposé, lequel se souviendra des années plus tard de son passage à L’Arlequin et de « Gaby Pergola » : « Eh oui, je chantais en bas, à l´Arlequin / Après y avait Francis / Francis Blanche / Tu te rappelles ? / Ah, près du métro Mabillon… »

Gaby virera Ferré de l’Arlequin, mais ce dernier ne lui en tiendra pas rigueur et lui dediera une chanson : « Hé ! Gaby / Gaby Pergola, je te voyais / Ah la la… Tes comptes, ta machine, ton crayon / Tu notais tout / Peut-être aussi le temps / Qu’il ferait demain ? / Pour ta bière, tant ! / Pour ton whisky, tant ! … »

1956, Chez Régine

Whisky à gogoPaul Pacini, du Whisky à gogo, (rue de Beaujolais), ne s’était pas trompé en confiant à Régine l’animation de son club en 1952. À la fois barmaid, disc-jockey, videuse et dame pipi, la jeune femme a attiré le tout Paris en quelques mois, devenant un véritable phénomène de mode. Forte de ce succès, elle loue en 1956 le sous-sol de la Pergola, – l’ex-Arlequin où chantait Ferré – et baptise son club Chez Régine.

Régine1968

La Commère de France-soir la croque en ces termes : « C’est une bonne grosse fille brune et sympathique, à qui un Polonais n’a rien à apprendre sur le chapitre de la boisson. Ou elle vous tutoie tout de suite, ou elle ne vous laisse jamais entrer chez elle. État des lieux : c’est une cave que Régine, qui a de la fantaisie, a transformée en square avec arbres, bancs verts, fontaine biblique, kiosque, réverbère… »
Comme au temps du Whisky à gogo, le succès est immédiat. Passage mondain obligatoire, on y voit même Charlie Chaplin danser le tango avec la patronne. Françoise Sagan, tombée toute petite dans le chaudron de Saint-Germain-des Prés – elle fréquente le Club Saint-Germain dès l’âge de 16 ans – est une cliente assidue et devient pour la presse « la première romancière noctambule française ».

New-Jimmy's.1964En 1962, désireuse de s’agrandir et de se renouveler, la « Reine de la nuit » quitte la rue du Four et s’installe boulevard du Montparnasse dans une boîte de strip-tease fermée depuis un an. Ce sera le New Jimmy’s ». Quant au sous-sol du 1, rue du Four, après avoir végété pendant quelques années, il devient en 1965 le Club 65 de Gérald Nanty.

 

1965, Le Club 65 de Gérard Nanty

« Gaby, le mac chauve qui tenait la Pergola (…) me dit un jour : « Vous êtes toujours avec des filles ! Des beautés… Vous ne voulez pas animer mon bar ? » C’était parti. J’ai ouvert le Club 65. (…) La boite fit un tabac.

Vilard, Dave, Nicoletta marchand

Nicoletta était disquaire, elle passait le tube de Nancy Sinatra Those boots are made for walking et les gens devenaient fous. (…) L’acteur Guy Marchand était barman. Cocinelle, la première transsexuelle de France, s’enticha du Club… » (…) On a lancé le 45 tours d’Hervé Vilard Capri c’est fini (…) Marlene Dietrich fut la marraine du Club 65, invitée par son amie Cécile Sorel, qui fut la première étoile de mon « harem » de vieilles actrices… »

NantyAinsi parlait Gérald Nanty, cité par Elisabeth Quin dans son livre Bel de nuit, prince des nuits parisiennes au même titre que Régine. Infatigable, il montera ultérieurement le Prélude (1968, rue Richelieu, les Nuages (1970, avec Françoise Sagan), le Colony, (rue Saint-Anne, 1973, avec Roger Peyrefitte), rachètera l’Echelle de Jacob (avec Thierry Le Luron dans les années 1978). En 1984, il reconvertira une ancienne maison close en restaurant (le Grand 4) puis créera le Mathis, rue de Ponthieu, en 1996.

 

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