Paris – Perec

Comme Patrick Modiano ou Raymond Queneau, Georges Perec a usé de la capitale comme d’un immense terrain d’expression, sinon de jeu. Petite balade dans ses « espèces d’espaces ».

24, rue Vilin

Vilin4

Dans W ou le souvenir d’Enfance, Perec évoque la rue Vilin où il habita de 1936 à 1942 :  « C’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts qui mènent à la rue du Transvaal et à la rue Olivier Métra. (…) Il y a un an, la maison de mes parents, au numéro 24, (…) était encore à peu près intacte. On y voyait même, donnant sur la rue, une porte en bois condamnée au-dessus de laquelle l’inscription COIFFURE DAMES était encore à peu près lisible. »

Coiffeur

A partir de 1969, durant les travaux de démolition, Perec reviendra une fois par an rue Vilin afin d’établir un relevé de ce qu’il voit, numéro par numéro, au fil des disparitions. En 1981, le numéro 24 qui abritait la boutique de coiffure de sa mère disparait à son tour. Perec n’y survivra pas, il meurt l’année suivante.

 18, rue de l’Assomption

A 9 ans, Georges Perec revient à Paris. Adopté par sa tante Esther et son mari, il habitera rue de l’Assomption jusqu’en 1960.  Dans le cadre de son projet Tentative de description de quelques lieux parisiens, il écrivit Allées et venues rue de l’Assomption, confrontant ses souvenirs à des passages réguliers dans la rue, notant tout ce qu’il y voit et en particulier les façades.

Sur la couverture d’un de ses livres d’école, on peut lire : « Georges Perec / 18, rue de l’Assomption / Escalier A / 3e étage / Porte droite / Paris 16e / Seine / France / Europe / Monde / Univers »

23 rue Clovis, au lycée Henri IV

H 4En octobre 1954, le jeune Perec – orphelin, fils d’un ouvrier et d’une coiffeuse- intègre le célèbre et élitiste lycée Henri IV en hypokhâgne. Il étudie Racine et l’abbé Prévost sous la férule de monsieur Simon, pas vraiment subjugué par les dons du jeune homme : « Des qualités de construction cohérentes. Mais des vues courtes. Attention à l’expression et à l’orthographe. » La fin d’année sera sans appel : 6 sur 20.

Caramba ! Après un tel bulletin, une seule solution : devenir un écrivain majeur.

Rue Saint-Honoré

Au premier semestre 1957 et au premier semestre 1959, Perec y occupe deux chambres. Il s’en souviendra dans Un Homme qui dort.

perec dortEn ce temps de confinement, comment ne pas méditer sur cet passage des Méditations sur le péché de Franz Kafka : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »

Perec en fit l’exergue de Un homme qui dort, troisième œuvre publiée (en 1967) dans lequel il tutoie le lecteur. L’histoire ? Un étudiant en sociologie ne n’est pas levé de bonne heure et refuse de se rendre à son examen. (Perec songe-t-il à Proust qui écrit : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes » ?) S’ensuit le récit d’un spleen pas piqué des hannetons et l’exploration d’un sentiment à mi-chemin entre mélancolie et dépression.

82 rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

bacLa réunion inaugurale de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec sera coopté en 1966. Oulipien à vie, il sera absent des réunions à partir de 1982 et sera « excusé pour cause de décès ».

 

5, rue Quatrefages, Georges, Sylvie et Jérôme

Georges-Perec-fenetre

Le 7 rue Quatrefages n’existe pas, mais le 5 où vécut Georges Perec avec Paulette Pétras est bien réel. C’est au 7 qu’il loge Jérôme et Sylvie, ce couple amoureux des « choses » des années 60, dans un appartement au plafond bas, aux bons vieux livres, avec ses piles de journaux : « Jérôme et Sylvie ne croyaient guère que l’on pût se battre pour des divans Chesterfield. Mais c’eût été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés. Rien ne les concernait, leur semblait-il, dans les programmes, dans les plans : ils se moquaient des retraites avancées, des vacances allongées, des repas de midi gratuits, des semaines de trente heures. Ils voulaient la surabondance ; ils rêvaient de platines Clément, de plages désertes pour eux seuls, de tours du monde, de palaces. » (Prix Renaudot 1965).

Perec a écrit une grande partie des Choses durant les années 1963-1964 et le début de 1965. Le titre Les Choses n’est adopté que fin février 1965, alors que le contrat avec Julliard est déjà signé.

Perec prix Renaudot
Perec vient de recevoir le prix Renaudot

Fin 1966, Perec quitte la rue Quatrefages pour s’installer dans un appartement à Saint-Germain-des-Prés. A l’occasion du déménagement, il range un manuscrit intitulé Le Condottière dans un carton qu’il jette par mégarde dans la benne à ordures. Il s’agit de son premier roman, un pseudo polar, refusé en 1959 par le Seuil.

condottierreDix ans après sa mort (1982), son biographe David Bellos retrouve plusieurs exemplaires du tapuscrit. Le 1er mars 2012, trente ans après le décès de Perec, Le Seuil publie Le Condottière. (D’où évidemment le titre dans les journaux : « Après la Disparition, La Réapparition. »)

 

85, avenue de Ségur

En 1972, Perec loge 85, avenue de Ségur, à l’angle du boulevard Garibaldi. Il s’en souviendra notamment dans ses grilles de mots croisés pour Télérama : « « N’est pour rien dans l’avenue de Ségur » (Comtesse, évidemment ! A propos, un « verbicruciste » conçoit les grilles et les définitions, un « cruciverbiste » essaye de les résoudre. Alors, ne pas confondre, comme il ne faut pas confondre anacyclique et palindrome.)

Place Saint-Sulpice, Café de la mairie

café

En 1974, du 18 au 20 octobre, dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Perec passe des heures au Café de la mairie à noter « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance. « Tous les pigeons se posent sur le terre-plein. Les feux passent au rouge (cela leur arrive souvent). Des scouts (ce sont les mêmes)  repassent devant l’église. Une deux-chevaux vert pomme immatriculée dans l’Eure-et-Loir (28). Un car. Des Japonais. Rassemblement de quelques individus devant Saint-Sulpice. »

Le 18 octobre, 13 h 35, il a noté : « Une femme passe. Sur son sac il y a écrit « Gudule ». Qui était cette femme ? A-t-elle lu Perec ? S’est-elle reconnue ? J’aimerais bien le savoir.

13, rue Linné

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Le logement est situé à l’entresol et s’ouvre de plain-pied sur une cour-terrasse. Perec l’a acheté en 1973 et s’y installe en 1974. Il  y écrit notamment une grande partie de La Vie mode d’emploi, publié en 1978 (prix Médicis). L’histoire se déroule dans une résidence du 11 rue Simon Crubellier (adresse imaginaire). La vie des personnages s’étale du XIXe et XXe siècle. L’entrée de l’immeuble toujours ouverte, les différentes pièces qui le composent sont liées les unes aux autres par des portes de communication. Et tout s’imbrique, comme dans un gigantesque puzzle. 600 pages (sans compter les annexes), 99 chapitres, 2 000 personnages.

A vendre

appart PerecEn 2017, année où l’écrivain entre dans « La Pléiade », une annonce immobilière met en vente l’appartement de la rue Linné. Un « appartement bourgeois » de 52 m² situé dans le 5e arrondissement de Paris, proposé pour la coquette somme de 745.500 euros, soit 14.300 €/m². Mais sans en mentionner la « plus-value » littéraire.

 Sans les mains, sans les pieds, etc…

 Perec, prince de l’Oulipo et roi de la contrainte, ne lésinait pas sur le lipogramme.

A

Dans What a Man !, seule voyelle autorisée, le « a ». Sous le nom de Gargas Parac, Perec relate les aventures d’Armand d’Artagnan, « crack pas bancal, as à la San A », auquel un « banal anthrax nasal » mettra fin aux exploits.

E

Dans Les Revenentes, rebelote mais avec le « e ». Comme le note un certain Shakespeare sur Babelio, « ce texte est perfect ! Perec me crée de l’effet chez les Revenentes ! C’est un texte qe je vénère, tellement c’est pété et excellent ! Bérengère, le clebs, le clerc… »

 

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Dans La Disparition, c’est la même chose sauf que c’est le contraire. Pas de « e ». Comme nous le dit Bernard Pingaud, « Trahir qui disparut, dans La disparition, ravirait au lisant subtil tout plaisir. Motus donc, sur l’inconnu noyau manquant ».

« Pictura », sur Babelio, marque son admiration : « Il s’agit d’un roman inouï . Oui tout à fait inouï. On pourrait tout aussi grossir un listing utilisant d’adroits qualificatifs, original, ahurissant, innovant, subtil, imaginatif, savant, surtout fort, brillant, troublant aussi. Imaginons-nous ! Savoir ainsi bâtir tout un roman sans jamais – ô grand jamais – saisir un trait si vital au patois du français, aux discours, aux allocutions, aux rapports, à la narration quoi !  G. P l’a fait ! Il l’a accompli son bijou. Un diamant parfait plutôt ! »

Et le Palindrome ?

Bon, d’accord. Son titre ? 9691, EDNA D’NILU 0, MÛ, ACÉRÉ, PSEG ROEG,  c’est-à-dire le palindrome de AU MOULIN D’ANDE, 1969 GEORGES PEREC. Il s’agit du titre d’un hémaurme palindrome signé Perec (record du monde ? ) qui compte 1 247 mots et 5 566 lettres et qui commence ainsi : « Trace l’inégal palindrome. Neige. Bagatelle, dira Hercule. Le brut repentir, cet écrit né Perec. L’arc lupèse trop » et finit comme ceci : « porte, sépulcral, ce repentir, cet écrit ne perturbe le lucre: Haridelle, ta gabegie ne mord ni la plage ni l’écart. »

Perec1
Oulipossimo, my friend !

 

 

 

2 réflexions sur “Paris – Perec

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