Capitale et centrale, reine de la Nouvelle-Athènes, c’est la rue Pigalle !

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Soyons honnêtes, elle avait un peu la gale, cette bonne rue Pigalle. Strip-tease, néons racoleurs, truands, proxénétisme et commissaire Maigret, elle avait oublié qu’elle fut rue Royale quelques siècles plus tôt. Alors, ni une ni deux, une petite retouche et le tableau voit sa cote (re)bondir. Ce n’est plus la rue Pigalle, mais, nuance, la rue Jean-Baptiste Pigalle. Bien joué, la Mairie de Paris : en se plaçant (en 1993) sous le signe du remarquable sculpteur, ami de Voltaire et de Diderot, la rue renoue avec sa splendeur passée. Bienvenue dans une rue qui participa – ô combien – aux fastes culturels de la Nouvelle-Athènes, ce territoire où soufflait l’esprit entre 1820 et la fin du siècle.

Au 1, donc, Jean-Baptiste Pigalle

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Diderot par J.B. Pigalle

Il fut l’ami de Diderot, nous laissant une sculpture de l’écrivain au soir de sa vie, traits fatigués, regard désenchanté. « Il semblait s’être fait une loi rigoureuse de n’imiter que la vérité, écrivit Joubert, telle non seulement que les yeux peuvent la voir, mais telle que les mains pourraient la toucher ». Son Voltaire nu (1776, qui fit scandale pour la « décrépitude » du vieillard) est visible au Louvre. L’œuvre a été léguée par Voltaire à son petit-neveu, qui en fit don à son tour à l’Institut de France en 1807. Elle fut déposée au Louvre en 1962, en échange du retour sous la coupole de l’Institut du mausolée de Mazarin.

Au 8, le marchand de couleurs de Renoir

On a perdu son prénom mais le nom est resté : Mullard, marchand de couleurs du 8 rue Pigalle où Renoir venait se fournir en voisin. Regardons cette Grenouillère de 1869 : c’est fou ce que les tubes de peinture de monsieur Mullard ont pu réaliser…

Grenouillère Renoir

Au 12, les 425 pièces de théâtre d’Eugène Scribe

scribe » Pendant soixante-dix ans, Scribe n’a guère fait de plus long voyage que de la rue Saint-Denis, où il a été élevé, à la rue Pigalle, où il est mort »  écrivit l’un de ses contemporains. L’un des auteurs dramatiques les plus joués du XIXe siècle, en France comme dans le reste du monde, serait totalement oublié si une rue ne portait pas son nom près de l’Opéra. A la fin de sa vie, riche à millions, il se fit construire rue Pigalle son hôtel particulier, y plaça (en 1857) six panneaux peints muraux retraçant sa carrière signés Jules Héreau et y mourut le 20 février 1861. « M. Scribe, écrivit Dumas, a fait la même révolution dans le vaudeville que celle que nous avons faite dans le drame ». Élu à l’Académie en 1834, Scribe vota contre l’admission de Victor Hugo. Pas sympa.

Au 12, et après Scribe, le « plus beau théâtre du monde »

ob_35c5d7_pigalle-theatre-pigalleAu milieu des années 20, l’hôtel de Scribe est démoli pour faire place au Théâtre Pigalle, chef d’œuvre de l’Art Déco. Inauguré en 1929, doté d’une machinerie révolutionnaire, il est aussitôt sacré « plus beau théâtre du monde ».  Dirigé à ses débuts par Antoine, puis par Jouvet, il fait faillite, est vendu en 1948 et remplacé par un infâme garage-parking.

Au 14, la « perversion londonienne » d’Aragon

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Dans les années 30 se trouvait au 14 un cabaret dénommé Fred Payne’s Bar. Malgré les menaces d’excommunion, certains surréalistes (Artaud, Crevel et Leiris en tête) bravaient les interdits d’André Breton et partaient faire la fête après les réunions de la rue Fontaine. Aragon n’était pas le dernier : « Avec Michel Leiris, il n’y a pas si longtemps, j’ai eu un grand goût d’un petit endroit dans le bas de la rue Pigalle, Fred Payne’s, un étroit bar avec trois tables, et son comptoir, qui est perversement londonien. »

Au 18, le (très) jeune Claude Monet

Claude Monet s’installe en 1857 à Paris pour y étudier à l’académie Suisse, (de Charles Suisse, quai Orfèvres), où il fait la connaissance de Pissarro. Il a 20 ans habite au 18, rue Pigalle, un quartier abordable, fréquente la brasserie des Martyrs, lieu de rendez-vous des peintres où sur un coin de table, délaissant ses pinceaux, il dessine des portraits et des caricatures :

claude-monet-jeune-homme-à-la-chevelure-romantique« A cette époque, écrit-il, j’allais à la fameuse brasserie de la rue des Martyrs, qui me fit perdre beaucoup de temps et me fit le plus grand mal. » Photographié par Carjat en 1860, le beau jeune homme de 20 ans fait tourner bien des têtes. Est-ce son incapacité à trouver son chemin d’expression ou un chagrin d’amour qui le pousse à partir ? Il ne restera rue Pigalle que quelques mois et passera deux ans aux Bat’ d’Af’ de l’autre côté de la Méditerranée.

 

Au 20, George Sand et Chopin

Chopin.SandAu fond d’un jardin, à l’ancien 16 rue Pigalle, George Sand loue en 1841 deux pavillons d’été dont un qu’elle sous-loue à Chopin avant d’emménager  avec lui. Dans une lettre à Mme Hanska, Balzac décrit les lieux : « Son petit salon est couleur café au lait et le salon où elle reçoit est plein de vases chinois superbes, plein de fleurs. (…) Il y a un dressoir plein de curiosités, des toiles de Delacroix, son portrait par Calamatta. » Les amants se sont connus en 1836. Le soir de leur rencontre, Chopin confie à son ami Ferdinand Hiller : « Quelle femme antipathique que cette Sand ! Mais est-ce vraiment bien une femme ? Je serais tenté d’en douter ».

Au 21, Degas et « l’âme de la vie ».

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Autoportrait

Il s’y installe début 1882, après s’être fâché avec Caillebote qui lui reproche « de pérorer à la Nouvelle-Athènes au lieu de travailler ». Sa gouvernante  – Sabine Neyt- vient de mourir et il engage Zoé Closier, qui restera auprès de lui jusqu’à la fin. « Un original garçon que ce Degas, écrit l’historien de l’art Jean-Jacques Lévêque, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à un point qu’il craint de perdre la vue mais par cela même un être éminemment sensitif… (…) C’est jusqu’à présent l’homme que j’ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, l’âme de cette vie. »

Au 28, Bonnard, Vuillard et Maurice Denis sont dans un (même) bateau

« Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est vert. Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible ». Ainsi nous fut présenté pour la première fois, sous une forme paradoxale, inoubliable, le fertile concept de la « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». (Relaté par Maurice Denis)

talismanDisciples de Gauguin, les Nabis rêvent de couleurs vives et d’anti-académisme. Club des cinq formé en 1888 à l’Académie Julian, il comprend  Paul Sérusier (dont le tableau Le Talisman est le déclencheur du mouvement), Maurice Denis, Pierre Bonnard, Ker-Xavier Roussel et Paul-Élie Ranson, bientôt rejoints par Édouard Vuillard. Ils se baptisent Nabis (« prophètes » en Hébreu), courant postimpressionniste prônant un retour à l’imaginaire. Le 28 rue Pigalle fut l’épicentre du mouvement. Pierre Bonnard y travailla, partageant l’espace avec Vuillard puis avec Maurice Denis.

Mais il n’y a pas que la couleur dans la vie : début 1891, Bonnard exécute une commande pour France Champagne. La mise en page est révolutionnaire. Seuls la tête et le haut du corps y apparaissent. Bonnard est ravi : « J’ai touché cent francs. Je t’assure que j’étais fier d’avoir ça dans ma poche » déclare-t-il à Toulouse-Lautrec. Un an plus tard, ils seront en concurrence pour le projet d’affiche pour le Moulin Rouge. Lautrec l’emportera.

Au 37, les 80 000 francs de Frank-Will

WillPendant la guerre, cet aquarelliste ami de Gen Paul et peintre réputé « facile » résida au 37, rue Pigalle, là où Benjamin Constant avait son atelier dans les années 1890. En 1926, il avait reçu en héritage la (grosse) somme de 80 000 F qu’il alla déposer en liquide chez le célèbre Manière, 65 rue Caulaincourt, à charge pour le bistrot de prélever sur cette somme le coût des liquides que lui et ses amis consommeraient. En quelques mois, ce fut liquidé.

Au 45, adieu Fréhel

L’immense chanteuse y décède le 3 février 1951, dans ce qui était à l’époque un hôtel de passe.

Quoi de Nouveau, au 49 ?

germain nouveauGermain Nouveau y séjourna en mars 1879. Fin 1873, il a rencontré Rimbaud au café Tabourey et, en mars 1874, ils sont partis ensemble s’installer à Londres. Certains prétendent qu’il aurait contribué à l’écriture des Illuminations. Poète, il l’était assurément et, selon Aragon, « non pas un poète mineur mais un grand poète. Non un épigone de Rimbaud : son égal. » Son poème le plus connu, Les Cathédrales, a parfois des accents rimbaldiens, avec son « bourdonnement de guêpes colossales », sa « rumeur des cloches éblouies » ou ses « vaisseaux délicieux qui voguent vers le jour. »

Au 52, le Grand Duc

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En 1923, le célèbre batteur Louis Mitchell se consacre à sa nouvelle vocation de patron de clubs. En novembre, après avoir gagné une grosse somme aux dés, ouvre son premier club qu’il nomme Chez Mitchell mais qui devient vite Le Grand Duc, temple du jazz qui sera notamment animé par la célébrissime Bricktop. (Bricktop fait une courte apparition dans Zelig, de Woody Allen, qui lui rend également hommage dans Midnight in Paris.)

Au 55,  Juliette Drouet et son Toto

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Victor Hugo rentre d’exil le 25 septembre 1871 pour s’installer (après un séjour à l’Hôtel Byron, rue Laffitte), au 66, rue de La Rochefoucauld. Juliette Drouet emménage aussitôt au 55 rue Pigalle, la maison juste en face, pour être au plus près de son «Toto ».

Au 60, le pauvre pantalon de Baudelaire

BaudelaireLe poète y vécut par intermittence dans un garni, d’octobre 1852 à mai 1854. Perpétuellement endetté, recherché par des créanciers, il écrit à sa mère le 26 décembre 1853 : « …je sais si bien ajuster chemises sous un pantalon et un habit déchiré que le vent traverse ; je sais si adroitement adapter des semelles de paille ou même de papier dans des souliers troués, que je ne sens presque que les douleurs morales. Cependant, il faut avouer, j’en suis venu au point que je n’ose plus faire de mouvements brusques ni même trop marcher de peur de me déchirer davantage ».

Au 62,  l’atelier de Carjat

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Moins connu que Nadar et pourtant. De 1866 à 1869, le 62 accueillit l’atelier de d’Étienne Carjat, photographe-peintre-poète-caricaturiste et homme de théâtre. Essentiellement connu pour les portraits de son ami Baudelaire et de son (pas ami du tout) Rimbaud.

Au 73, le jeune Maurice Ravel

RavelLe 4 novembre 1889, le jeune homme âgé de 14 ans est admis dans la classe préparatoire de piano d’Eugène Anthiome, après avoir interprété un concerto de Chopin. En septembre 1891, il rejoint la classe de piano supérieur et d’harmonie de Charles de Bériot. Faute de récompenses, il en est radié en  1895. Commentaire de Bériot : « Beaucoup de tempérament, mais une tendance à la recherche du gros effet ; a besoin d’être tenu en bride ».

 

Quoi de beau rue des Beaux-Arts ?

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Au 2, la galerie de Pierre Loeb et un certain Ginzburg

En 1926, quittant la rue Bonaparte (n°26), le célèbre galeriste s’installe au 2, rue des Beaux-Arts, exposant les œuvres de Braque, Dufy, Chagall, puis, de 1933 à 1939, de Balthus, Brauner, Kandinsky… En 1941, contraint par les lois anti-juives mises en place par Vichy, Pierre Loeb confie sa galerie à son confrère Georges Aubry et s’exile à Cuba pour protéger sa famille. À la Libération, Aubry se montre peu enclin à rendre son bien à l’ancien propriétaire. Loeb s’ouvre de ses déboires à son ami Picasso… qui règle l’affaire d’un simple coup de fil : « Pierre est revenu, dit-il sèchement à Aubry, il reprend la galerie »Aucun galeriste ne peut se permettre contrarier le maître et Pierre Loeb réintègre ses murs. Durant deux décennies, il y accueillera notamment Giacometti, Antonin Artaud, Dora Maar, Vieira da Silva, Georges Mathieu…

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Photo : Denise Cololomb, prise en 1951 à la galerie Pierre Loeb, avec Viera da Silva, Jacques Germain, Georges Mathieu, Pierre Loeb, Jean-Paul Riopelle et Zao Wou-Ki.

Pierre Loeb faillit exposer un certain Ginzburg, futur Serge Gainsbourg. Comment booster la carrière de Lucien se demande (en 1948) Lise Levitsky, persuadée de l’immense talent de son petit ami qui ne va pas tarder à retrouver la vie civile ? La jeune femme fréquente Florence Loeb, fille de Pierre Loeb.

gainsbourg_portrait_2Grâce à cette introduction, Lise apporte quatre tableaux ginzburiens. Loeb s’intéresse, déclare vouloir rencontrer le jeune homme. C’est en uniforme que Lucien se rend rue des Beaux-Arts un mois plus tard. Loeb lui propose de revenir le voir dans un an avec quarante toiles : il est prêt à l’exposer. Lise cherche un atelier, parvient à sous-louer l’ancien atelier de Kandinsky au pied de Montmartre. Que se passe-t-il ? Peur l’échec, de ne pas être à la hauteur ? Lucien ne donnera pas suite et quittera l’atelier pour retourner chez ses parents.

Huile sur toile de Gainsbourg, portrait de Madame Franckhauser, née Paulette Borée, vers 1951

 

Au 2, La Balance lance la SF

Au 2, rue des Beaux-Arts, en 1952, s’ouvrit une librairie dénommée La Balance, qui prit la suite de La Peau de chagrin. La Balance, tenue par Valérie Schmidt, fut la première librairie de science-fiction en France. Avec l’aide de Philippe Curval, Jacques Sternberg, Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Bergier et Michel Butor, la jeune femme décida de réunir tout ce qui s’approchait de la science-fiction, depuis Voltaire (Micromégas) jusqu’à Jules Verne, en passant par un certain Valerius, empereur romain, qui écrivit sur des soucoupes volantes…

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Boris Vian était là…

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Pour lancer sa librairie, Valérie Schmidt organisa une exposition ayant pour titre Présence du futur. Philippe Curval dénicha un robot de 2,3 m de haut (dénommé Gustave), Queneau un tableau représentant des Martiens qui débarquent. Pour la petite histoire, en 1954, Valérie Schmidt céda le nom de l’exposition à Denoël, pour ce qui devint la célèbre collection sous la direction de Robert Kanters.

 

 

 

Au 3, la galerie Iris Clert

260px-Portrait_d'Iris_ClertEn 1955, Iris Clert ouvre sa galerie dans une ancienne boutique d’abat-jour et d’objets de décoration intérieure. Elle y présente notamment Camille Bryen, Laubiès et Asger Jorn. En 1957, elle rencontre Yves Klein qu’elle expose à plusieurs reprises. En 1958, le jeune peintre encore inconnu lui propose une exposition titrée Le Vide : Il vide totalement la galerie à part une petite vitrine dotée d’une couche de blanc brillant. Pub, buzz, c’est un succès.

Deux ans plus tard, la galeriste expose Le Plein d’Arman, contradiction directe du vide de Klein. Arman emplit la petite galerie à ras bord avec des vieilleries et des ordures, visibles depuis la rue. Les invitations sont envoyées dans des petites boîtes de sardines, avec les mots « Arman – Le Plein – Iris Clert » imprimés sur le dessus de décollage. Pub, buzz, c’est un succès.arman-le-plein-01

Tissant des relations privilégiées avec des critiques comme Claude Rivière, Michel Tapié, Charles Estienne ou Michel Ragon, Iris Clert défendra avec talent les différentes formes de l’abstraction. En 1962, elle transfèrera sa galerie rue du Faubourg-Saint-Honoré.

indexEt qu’est-ce qu’elle dit, Iris, en mai 1968, hein ? Rien de bien étonnant, la connaissant : « Bourgeois bornés, vous vous tromperez donc éternellement ? En matière d’art, vous voulez des valeurs sûres. […] On vous secoue, on vous remue, vous rigolez. Les mêmes œuvres devant lesquelles vous avez ricané, on vous les enrobe de belles phrases, on vous les présente dans de beaux cadres, on vous les augmente odieusement et, enfin, vous marchez. »

 

Au 3 bis, Lucien Genin et son vin rouge

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Vers 1930, le peintre Lucien Genin (1894-1953) y prend un appartement (avec le peintre Elysée Maclet). Selon l’écrivain René Fauchois, Lucien Génin eut deux passions : la peinture et le vin rouge… (vin rouge de qualité qu’il trouvait à quelques pas de là, rue de Seine, chez Fraysse, en compagnie de Doisneau et de Robert Giraud.)

Au 4 bis, à défaut de La Louisiane, l’hôtel de Nice et des Beaux-Arts

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Prévert et Henri Crolla, le guitariste virtuose, en 1955, photo Doisneau

L’Hôtel de Nice et des Beaux-Arts, comme La Louisiane ou le Montana, fut de 1935 à 1950 le refuge des écrivains, peintres, des comédiens. Durant la guerre, il abrita essentiellement la bande de Prévert, avec Henri Crolla, Paul Grimaud, Fabien Loris et Mouloudji. Ce dernier y louait une minuscule chambre sans fenêtre ni vasistas.

5 rue des Beaux-Arts, deux poètes fort différents

À dix ans près, ils auraient pu se croiser dans l’escalier et éviter de se saluer, tant sont distants leurs univers. Romantisme d’un côté, Parnasse de l’autre. Gérard de Nerval habita l’immeuble en 1835 (accueilli par son ami Camille Rogier, avant son emménagement au 3 impasse du Doyenné) et Lecomte de l’Isle en 1845.

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Doux poète que Nerval, schizo avant Arthaud. Le 26 janvier 1855, à 7 heures du matin, on trouva son corps pendu à une grille, rue de la Vieille-Lanterne. « Il  portait encore son chapeau sur la tête, preuve que son agonie avait été douce », précisa son ami Dum

 

Au 7-9, la galerie Claude Bernard

Fondée en 1957, la galerie se spécialise dès ses débuts dans l’art figuratif contemporain, peinture et sculpture. Elle exposera notamment César, Ipousteguy, Bacon, Balthus, Hockney, Mason, Giacometti…

En 2010, c’est un Doisneau inédit et en couleur que l’on découvre rue des Beaux-Arts. En novembre 1960, le photographe avait été envoyé en Amérique par le magazine Fortune. A Palm Springs, dans un reportage kitch et halluciné, il photographia un monde de luxe et d’oisiveté aux antipodes de ses plongées nocturnes dans les bas-fonds parisiens.

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He oui, mais non, ce n’est pas signé Guy Bourdin mais Robert Doisneau…

Au 8, Fantin-Latour et les Vilains bonshommes

En 1868, Fantin-Latour y établit son atelier au rez-de-chaussée. C’est ici qu’il peignit le Coin de table, c’est-à-dire le dîner des « Vilains bonshommes ». Dans cet hommage au Parnasse (qui s’essouffle), on remarque surtout la présence de Verlaine et de Rimbaud qui, en quelques années, vont faire vieillir de cent ans les poètes mineurs qui tiennent la vedette sur le tableau.

coin de table

Debout, de gauche à droite : Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard. Assis, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan (qui n’est pas poète mais homme politique). Credo ? Il faut que ce soit beau !  En 1868, ces poètes décident de se retrouver tous les mois autour d’un repas afin de maintenir la cohésion du groupe. La critique qualifia dédaigneusement ces réunions de  « dîners des vilains bonshommes ».

3-Bouquet-of-Roses-Henri-Fantin-LatourHenri Fantin-Latour (1836-1904) passe pour un peintre ennuyeux, car il abusa de fleurs en bouquets, lys du Japon, pivoines à foison, roses de tous les horizons, sans compter les pommes, les poires et autres fruits exposés dans maintes coupes. Curieux, Fantin-Latour : il fut le contemporain et parfois l’ami de Manet, Cézanne, Degas et Renoir, mais j’ai souvent l’impression qu’il vécut cinquante ans plus tôt.

Au 10, Mérimée et Corot

Prosper Mérimée et sa mère s’y installe en avril 1838. L’écrivain y restera neuf ans (il déménagera 18 rue Jacob), avec ses nombreux chats et ses milliers de livres. Dans le même immeuble, à l’étage au-dessous, La Revue des Deux Mondes de François Buloz dans laquelle il fera éditer sa nouvelle Carmen (qui commence par une citation en grec de Palladas ainsi traduite : « Toute femme est amère comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort ». Il faut dire qu’avec  Mérimée, les femmes, ça ne rigole pas : dans presque toutes ses nouvelles, rencontrer une femme, c’est rencontrer la mort.

Fernand-corot-the-painters-grand-nephewEt Corot dans tout ça ? Il aimait beaucoup les femmes mais resta toute sa vie célibataire et c’est donc seul qu’il s’installa rue des Beaux-arts de 1850 à 1853, avant d’opter définitivement pour 58, rue du Faubourg-Poissonnière. Il a cinquante-six ans et les portraits  commencent à remplacer les paysages. Il en exposera très peu, préférant les garder à l’abri des regards et refusera toujours de les vendre.

Portrait de Fernand Corot (en 1863), arrière-petit-neveu du peintre

 

Au 13, l’Hôtel d’Alsace d’Oscar Wilde

 « C’était un hôtel minable ! Sale, laid, un hôtel de deuxième classe, relate l’historien Dominique Vibrac. Il s’appelait l’hôtel d’Alsace, avant ceci, l’hôtel d’Allemagne, débaptisé après que l’empire germanique a annexé la région en 1870…»

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C’est dans cet hôtel, construit en 1828, qu’Oscar Wilde décède le 30 novembre 1900. Il vivait dans les chambres n° 6 et 7 (aujourd’hui réunies en une seule chambre la n°16)  qu’il décrit ainsi à son éditeur : « Cette pauvreté vous brise réellement le cœur : c’est si sale, si totalement déprimant et sans espoir. Je vous prie de faire ce que vous pouvez ».

Sent-il que sa fin est proche ? La légende veut qu’il écrive à nouveau : « Mon papier peint et moi nous livrons un duel à mort. L’un ou l’autre de nous va devoir s’en aller ».

C’est lui qui meurt le premier, « au-dessus de ses moyens », laissant une note impayée de 2 068 francs. Sans rancune, le patron de l’hôtel, Jean Dupoirier, offre cependant une couronne mortuaire portant ces mots « À notre locataire ».

Merveilleux Wilde qui déclara : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres », œuvres dans lesquelles on peut lire : « Les femmes sont des tableaux, les hommes sont des problèmes… »

Désolé, revoilà Gainsbourg

En 1962, l’ancien Hôtel d’Alsace est rénové et devient L’Hôtel. Six ans plus tard, on y voit Serge Gainsbourg et Jane Birkin de retour du tournage de Slogan, à Venise, qui attendent que les travaux de la rue de Verneuil soient terminés.

imagesIls occupent la chambre de Wilde et baignent la petite Kate dans la fontaine du restaurant. Dans Munkey diairies, Birkin évoque le mois de février 1969 : « L’Hôtel, dont le sous-sol était aménagé en salle-à-manger, avec plein de petites alcôves où les gens chics dînaient tard le soir. Il y avait un pick-up et un disc-jockey et Serge a glissé Je t’aime, moi non plus sous l’aiguille de la platine. Les dîneurs ont subitement arrêté de manger, fourchettes et couteaux suspendus dans l’air, et Serge m’a chuchoté, excité, « I think we got a hit record ! ». Le couple séjournera près d’un an dans l’hôtel et Gainsbourg y composera Melody Nelson, paru en 1971.

D’Oscar Wilde à Jorge Luis Borges

Borges en 80

 

Jorge Luis Borges fut un habitué de l’hôtel, sans doute  en souvenir d’Oscar Wilde dont il traduisit, de l’anglais à l’espagnol (et à l’âge de dix ans !), la nouvelle Le Prince heureux. En avril 1978, dans une des chambres, il accepta une interview dans laquelle on apprend notamment deux choses : qu’il aurait commencé à écrire à l’âge de trois ou quatre ans et que le mot jazz vient de l’anglais créole de la Nouvelle Orléans, to jazz signifiant faire l’amour de façon rapide, spasmodique.

 

 

 

Suite de la rue Lepic, où l’on rencontre Louis-Ferdinand Céline dans la maison de Dalida, Courteline et ses steaks trop cuits, Gen Paul, Yves Bonnefoy, Paul Fort et Autant-Lara.

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Louis-Ferdinand Céline, par son « ami » Gen Paul

 

 

 

Au 65, Alexandre-Claude-Louis Lavalley (1862-1927)

Cet artiste habita et exerça son art dans le pavillon C, peignant nus féminins  (après le bain), figures mythologiques ou bibliques. Il resterait peu connu s’il n’avait obtenu en 1881 la 3e médaille, prix de la figure dessinée d’après l’antique pour Faune à la flûte.

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Il fit également du gallo-roman, honnêtement, c’est plutôt tarte.

Au 66, la salle du Grenier jaune

C’était du théâtre, c’était confidentiel, c’était moderne, c’était gratuit, et on accédait à la salle par un escalier de meunier. Ouvert en 1921 dans leur propre maison par les parents de Claude Autant-Lara, le Grenier joua le futuriste Marinetti, le symboliste René Ghil, le pré-surréaliste Pierre Albert-Birot, de même que Michel de Ghelderode, Maïakovski, des textes de Mallarmé, Rimbaud, Aragon… La salle fermera en 1939.

Claude Autant-Lara se souviendra la rue Lepic de son enfance en y situant le lieu de livraison du cochon de la rue Poliveau (Au 45, naturlich, hein, Jambier !).

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Au 68, Paul Fort et Margot-mon-Page

Le (prince des) poète s’y installa (en 1900 et au rez-de-chaussée) en compagnie de la poétesse Marguerite Gillot (c’est elle, Margot-mon-Page). C’est elle également que l’on aperçoit sur le tableau de Marie Laurencin à droite de Picasso.

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Paul Fort n’apprécia pas Montmartre et fut l’un des premiers à amorcer la transhumance artistique de la Butte vers Montparnasse.

Au 72, Félix Ziem

ZiemCe fils d’un hussard hongrois  (d’autres disent un tailleur d’habits) est un peintre français de l’École de Barbizon renommé pour ses marines et ses paysages de Venise et de Constantinople. Rattaché au mouvement orientaliste, il est considéré comme un des précurseurs de l’impressionnisme. Arrivé à Montmartre en 1847, il se fit construire ensuite une maison au 72, rue de l’Empereur (ancienne rue Lepic), sorte de bâtisse romane, montée en briques rouges, avec des verrières. Grand voyageur, Ziem passa néanmoins plus de cinquante ans de sa vie sur la Butte et peignit plus de 10 000 œuvres . Notons que dans sa correspondance avec son frère, Van Gogh fait l’éloge des couleurs de Ziem.

 

Au 72 également, le sculpteur Victor Brauner

Il fit partie, comme Brancusi, Ionesco, Eliade, Istrati ou Cioran, de la communauté d’artistes et d’intellectuels roumains de Paris au siècle dernier. Figure importante et déroutante de la peinture surréaliste, son œuvre et sa personne exercèrent autour de lui rayonnement occulte. Perdit un œil dans des conditions énigmatiques.

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Au 72 également, le poète Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy est décédé en 2016 (à 93 ans) dans son appartement de la rue Lepic qu’il occupait depuis les années 1950. Ce traducteur, critique d’art, professeur au collège de France, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, fut un très grand poète.

« Tout est toujours à remailler du monde. / Le paradis est épars, je le sais, / C’est la tâche terrestre d’en reconnaître / Les fleurs disséminées dans l’herbe pauvre ».

Au 77,  le Moulin de la galette

Peu de lieux parisiens ont été autant représentés. Pour l’extérieur du Moulin, citons notamment les tableaux de : Renoir, Van Gogh, Picasso, Toulouse-Lautrec, Ramon Casas, Kees van Dongen, Utrillo, Gen Paul, Eugène Cicéri, Paul Vogler, Roland Dubuc, Isaac Israël, Charles Menneret, Ludovic Piette, Paul Signac, Santiago Rusinyol, Roger bertin, Elysée Maclet, Paul François Quinsac, Lucien Vieillard, Alphonse Quizet, Bruno Emile Laurent, Albert Tissandier, Jean-Louis Forain, Gustave Maincent, Charles Malle, Gazi le Tatar, Fernand Laval…

moulin-de-la-galette-gen-paul-1929Evidemment, avec Gen Paul, ça chahute toujours un peu…

De nombreux tableaux représentent également l’intérieur et en particulier le bal du Moulin de la galette. J’aime bien celui du peintre catalan Pere Ysern Alié.

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Au 81, le Théâtre du Tertre

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Anciennement « cabaret-moulin du Radet », puis « Sur les Toits de Paris, le cabaret du vrai Montmartre », le Théâtre du Tertre ouvre en 1954, dirigé par l’écrivain Georges Charaire et le metteur en scène Pierre Sonnier, avec le soutien d’Eugène Ionesco qui y expérimente ses pièces. Curiosité : on y vit jouer pour la première fois Brigitte Fontaine en 1961.

 

edtihEn 1983, Claude Lelouch achète le lieu et le rebaptise Ciné 13. Il y tournera certaines scènes de « Edith et Marcel », utilisant notamment le célèbre bar décoré dans le style new-yorkais des années 30 pour projeter ses films en avant-première. L’endroit deviendra ensuite un cinéma de quartier jusqu’en 2003, puis Salomé Lelouch l’achètera et décidera d’en refaire un théâtre : le Théâtre Lepic.

 Au 87, Adolphe Willette

Artiste singulier, foisonnant et contradictoire, il s’illustra dans la peinture, le dessin de presse et publicitaire. Son nom est indissociable  de Pierrot, son double artistique, et de la République de Montmartre dont il fut le premier « président ».

Issu de la tradition picturale du XVIIIe siècle, et en particulier de Fragonard et Watteau (Pierrot est bien le descendant du Gilles de Watteau), il fut l’incarnation de la mélancolie fin de siècle, déclarant notamment : « J’étais bien plus heureux quand j’étais malheureux ».

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Au 89, Georges Courteline

CourtelineTout le monde connait : « L’administration est un lieu où les gens qui arrivent en retard croisent dans l’escalier ceux qui partent en avance. »

Après avoir habité place Émile Goudeau, puis rue d’Orchampt, il s’installe en 1890 (jusqu’en 1903) rue Lepic. La vie avec sa femme est mouvementée, comme le relate Dorgelès dans Quand j’étais montmartrois, évoquant des biftecks trop cuits qu’on se jetait à la figure. « L’alcool tue lentement : on s’en fout, on n’est pas pressé » lui doit-on. Il fréquente donc L’Auberge du Clou (avenue Trudaine) où, chaque jour à heure fixe, devant un « précipité » (mélange de Pernod et d’anisette), il écrit, joue aux cartes, engueule ses partenaires et mesure la bêtise de ses contemporains grâce à son fameux « conomètre ».

Au 92, Eugène Delâtre

92 rue Lepic : c’est la première adresse des quatre successives et dans la même rue d’Eugène Delâtre (1864-1938), graveur, peintre, aquarelliste et imprimeur français. Il initia à l’art du burin de nombreux artistes dont Renoir, Toulouse-Lautrec, Mary Cassatt, Steinlen… Il travailla également avec Pablo Picasso (Le Repas frugal, 1904) dont il imprima en 1911 les quatre eaux-fortes illustrant le Saint Matorel de Max Jacob. Il est également connu pour ses productions sur la butte Montmartre en noir et blanc et en couleurs, témoignages précieux du Montmartre de la fin du XIXe siècle.aEugene-DELATRE-Montmartre-disparait-les-deux-moulins-

Au 96, Gen Paul

Il y naquit mais vécut essentiellement dans une petite maison – 2, avenue Junot -, où il demeura jusqu’à sa mort. Gen Paul est un peintre autodidacte influencé de façon très disparate par ses amis de Montmartre, Vlaminck, Utrillo, Toulouse-Lautrec, van Gogh et, avant eux, par Goya, Vélasquez, le Greco…

Gen paul.1Pour cet artiste issu de la première vague expressionniste française, tout est bon à peindre pourvu qu’il y ait mouvement, c’est-à-dire de la vie. Martyrisant la couleur, il n’hésite pas à grossir, à déformer, à trancher dans les formes, préférant le rythme à la lisibilité.

fnepsa-GEN-PAUL1Il parlait un argot somptueux, faisait jaillir les mots à un rythme célinien, une jactance royale et intarissable. Ami de Marcel Aymé, il fut je t’aime moi non plus avec Céline pour lequel il illustra une édition de Voyage et de Mort à crédit en 1942.

Cette figure de Montmartre est présente dans de nombreux écrits : il est un des personnages du Passe-muraille et de Avenue Junot, nouvelles de Marcel Aymé. Il est au centre de Féerie pour une autre fois (1952), roman de Céline qui le dépeint en peintre-sculpteur cul-de-jatte colérique, obsédé, alcoolique, et jaloux de l’auteur. Gen Paul a par ailleurs joué le rôle d’un invité à la sortie de l’église dans L’Atalante (1934) de Jean Vigo.

 Au 98,  Louis-Ferdinand Céline

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Céline y emménage en 1929 avec la danseuse Elizabeth Craig. Médecin des pauvres, médecin des poux, de la gale, des chaudes-pisses et des véroles, médecin à 5 F qu’il n’ose pas réclamer à ses malades, Louis Destouches y écrit ses deux plus importants romans Voyage au bout de la nuit (1932) et Mort à crédit (1937). Il habite au fond de la cour du 98, un petit appartement sous les toits.

Maison dalidaCet appartement fait partie l’hôtel particulier style 1900 que se disputeront Dalida et Belmondo en 1961, Dalida l’emportant in fine, demeure estimée aujourd’ui à 3 millions d’euros et dont l’entrée se trouve rue d’Orchampt. Donc, pas de doute, le même ciel fut par-dessus le toit (pas si bleu, pas si calme) de Céline et de Dalida. Le bon docteur résidera rue Lepic jusqu’en 1941, puis déménagera au 4, rue Girardon.

Au 98, également Abel Gance

VoyageEn 1932, la parution du Voyage est un coup de tonnerre dans le monde littéraire. Rue Lepic, Louis Destouches a pour voisin de palier un cinéaste très célèbre : Abel Gance. Un soir, le réalisateur évoque avec enthousiasme un chef-d’œuvre qui vient de paraitre chez Denoël, signé d’un certain Louis-Ferdinand Céline. Et le docteur Destouches de répondre en souriant : « Je sais, mon vieux, Céline, c’est moi ».

A noter que Gance, en accord avec Céline, envisagea une adaptation cinématographique dès le mois de novembre. Les éditions Denoël et Steele consentirent alors une cession des droits pour l’Europe moyennant la somme de 300 000f (d’après une lettre adressée à Gance le 4 mars 1933, BnF, Arts du spectacle, 4°COL-36/199). Le projet n’aboutira pas. Faut-il rappeler qu’Abel Gance était juif ?

 

 

 

 

En remontant la rue Lepic avec Pacsin, Dimey, Amélie (Poulain), Degas, Van Gogh et Pierre Dac

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 Au 1, Jules Pascin à l’hôtel Beauséjour

Pacsin« L’homme  le plus libre du monde » disait de lui Mac Orlan. Julius Mordecai Pincas dit Jules Pascin, (anagramme de Pincas) s’installe rue Lepic au cours de l’automne 1907 avec Hermine-Lionette Cartan dite Hermine David, femme peintre de talent. Il y séjournera deux ans, avant de partir aux USA puis de s’installer à Montparnasse. Anarchiste déguisé en dandy, il scandalise par ses tableaux de femmes dénudées et sa vie de débauche. Pacsin disparaitra en 1930, à 45 ans, rongé par l’alcool et le doute sur son œuvre. Il se suicide dans son atelier du 36 boulevard de Clichy en laissant une lettre à Lucy, sa maitresse : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »

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 Au 12, le Lux-bar de Dimey et de Mouloudji

 Bernard Dimey, vous connaissez ? Mais si : Syracuse, pour Salvador.  Ou Mon truc en plumes, pour Zizi Jeanmaire. Grande figure de Montmartre, il était un des habitués du Lux Bar. En attendant de voir Syracuse, vous pouvez voir son portrait et lire quelques vers de lui au Lux-Bar, ex-A la Croix blanche :

« Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles, / Tous ceux qui rue Lepic viennent traîner leurs patins, / Les rigolos du coin, les connards, les terribles / Qui sont déjà chargés à dix heures du matin… / Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,  / et même les Abbesses ils ont jamais vu ça ! / avec dix coups d’rouquin, ils se font leur dimanche,  / Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi ! »

DimeyDans les années 70, Mouloudji habite rue Robert Planquette et fréquente assidument le Lux, dont les faïences 1900 reproduisent le Moulin rouge et la place Blanche, et sur lesquelles on peut reconnaître la première femme de Sacha Guitry, Charlotte Lysès. Pour ma bio de Mouloudji, j’avais interviewé le producteur Michel Célie : « On se retrouvait au Lux, le midi, bien souvent, il y avait Jean Wiener, Bernard Dimey, Prévert, Mouloudji, Caussimon, on rigolait parce que les touristes montaient à Montmartre pour voir des artistes et qu’ils passaient à côté de nous sans nous voir. »

Au 15 : le café des 2 Moulins et Amélie Poulain.

2M« T’as vu, c’est le café d’Amélie Poulain ! » C’est ce qu’on pouvait entendre rue Lepic environ cent fois par jour et dans toutes les langues avant le coronavirus.

 

En 2009, huit ans après le tournage, l’établissement ferme pour trois semaines afin d’effectuer des travaux. « Une Japonaise a presque défailli quand elle est arrivée devant le café en travaux. Elle était en larmes ! » s’amuse le patron de l’époque. (Marc). Depuis, l’engouement ne s’est pas tari : « Aujourd’hui, notre clientèle est composée à 60 % de touristes, qui viennent pour le film ou pour le quartier, et 40 % d’habitués » note le patron en  2016. (Anthony).

56Et Collignon-tête-à-gnions-face-de-fion ? L’épicerie va très bien, merci. Au 56 rue des Trois Frères, l’ancien propriétaire, un certain Ali, vit son affaire décoller à la suite au film et il sortit un CD où on pouvait l’entendre chanter et dresser les louanges de son épicerie.

 

CastellainEn 1910, le futur bistrot d’Amélie s’appelait Castelain, du nom de la bière…

2M.1950Il devint 2 Moulins après la guerre de 39-45

Au 25, La Vache enragée de Pierre Dac

dacCe cabaret perdu dans la nuit des temps vit les débuts en 1919 de Raymond Souplex et Gabriello et, en 1922, de Pierre Dac. (« Si Dieu existe, qu’il le prouve ! Et s’il n’existe pas, qu’il ait le courage de l’avouer… ») Pierre Dac habitera Montmartre (46, avenue Junot) et se verra gratifier, à sa mort, d’un joli petit bout de rue près de son domicile.

Au 50, Degas et Jehan Rictus

En 1877, Edgar Degas (Hilaire Germain Edgar de Gas dit Edgar Degas) voit son bail résilié pour la maison qu’il occupe avenue Frochot et se met en quête d’un nouveau logement. « Je bats le quartier. Où poserai-je ma tête et Sabine (sa bonne). Je ne trouve rien de bien » écrit-il à Halévy. Ce sera finalement un appartement et un atelier rue Lepic, dans lesquels il restera cinq ans, vivant en reclus. A part ses lundis à l’Opéra Garnier, ses quelques dîners chez les Rouart ou chez les Halévy, il vit seul au milieu de ses toiles dont il ne se défait qu’avec difficulté.

degas2C’est l’époque où il délaisse peu à peu l’huile pour le pastel. François Fosca, un critique d’art de l’époque, en avance la raison : ce changement serait dû « à la nature inquiète et scrupuleuse de Degas qui voulait pouvoir retoucher son travail indéfiniment, l’abandonner pour le reprendre ensuite, parfois après des années, sans être entravé par la matière de la peinture à l’huile  qui, tantôt n’était pas encore sèche, ou  tantôt l’était trop. Le pastel lui accordait sur ce point toute la liberté qu’il souhaitait et donnait, en outre à ses oeuvres, une matité qu’il semble avoir beaucoup appréciée. »

Le poète-chansonnier Jehan Rictus habita lui aussi au 50, de 1904 à 1913. L’homme des Soliloques, le poète de de la compassion et de la révolte fut souvent « croqué » par Steinlen comme ci-dessous, où un clochard voit croit discerner face à lui, un Christ, aussi lugubre que lui. (Il s’agit en fait de son reflet dans la vitrine d’un magasin.)

ob_301158_rictus-steinlen-034« Ah! Comm’ t’es pâle…ah! comm’ t’es blanc. / Sais-tu qu’t’as l’air d’un Revenant, / Ou d’un clair de lune en tournée? / T’es maigre et t’es dégingandé, /Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée / Au temps où tu t’ proclamais Roi! / A présent t’es comm’ en farine. / Tu dois t’en aller d’ la poitrine / Ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’ toi ! »

Au 53, Jean-Baptiste Clément et ses cerises

L’auteur du Temps des cerises y a vécu en 1880 juste après l’amnistie et le retour des communards exilés. Il avait combattu sur les barricades pendant la Semaine sanglante, avait fui Paris, avait été condamné à mort par contumace. Mais point de cerises sur la Butte. Il écrivit la  chanson lors d’un voyage vers la Belgique, à Conchy-Saint-Nicaise, en 1866. Or donc, rien à voir avec la Commune.

Au 54, Van Gogh, Théo et les fausses tours de Notre-Dame

Les deux frères habitèrent au 54, au troisième étage, de 1886 à 1888. Il s’agit d’un petit appartement doté d’une minuscule entrée, d’une pièce de séjour de 7 m2, d’une chambre de même taille occupée par Théo, chambre par laquelle il faut passer pour se rendre dans la chambre de Vincent.

Van-Gogh-View-of-Paris-from-Vincents-Room-in-the-Rue-Lepic-1887Contrairement à ce qui est dit habituellement, les deux tours que l’on aperçoit au milieu du tableau peint depuis la fenêtre ne sont pas les tours de Notre-Dame mais seraient, selon le remarquable site autourduperetanguy, les tours de style mauresquo-néo-byzantin du Trocadéro construites par Davioux et Bourdais en 1878 pour l’exposition Universelle.

Au rez-de-chaussée du 54 se tenait la galerie d’Alphonse Portier, un des premiers à soutenir les Impressionnistes, ex-marchand de couleurs ayant exposé Corot et Cézanne.

Au 55 également, Armand Guillaumin

Le peintre Armand Guillaumin, « le moins connu des peintres impressionnistes », résida au 54, au premier étage. Il est par contre connu pour avoir gagné deux fois (durant la même année) à la Loterie nationale, une fois 100 000 francs-or et une autre fois 500 000. Vers la fin des années 1880, il se lia d’amitié avec les frères Van Gogh et l’ami Théo vendra certaines de ses toiles.

 Au 59, Charles Léandre et ses portraits en charge

victoriaEn 1890, le peintre Charles Léandre s’installe au 59, rue Lepic où il louera un atelier et un appartement dans lequel il va demeurer pendant un quart de siècle. Il fut également – comme Daumier, Gill, Traviès, Monnier -, caricaturiste de journaux illustrés (Le Chat noir, La Vie moderne, Le Figaro, Le Rire, le Grand Guignol) et croqua avec gourmandise les grands de son époque (la reine Victoria, Clemenceau, Zola, etc.)

 

Au 64, Jean-Louis Forain

Vers 1910, Forain résida au 64. Essentiellement connu comme caricaturiste et comme ami de Rimbaud (avec lequel il partagea une chambre rue Campagne-première pendant les premiers mois de 1872), il fut également un peintre de talent comme en témoigne son tableau Les Courses.

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Hommages :

« Aucun homme sinon Molière ne sut s’élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume. »  (Apollinaire).

« M. Forain est l’un des peintres de la vie moderne les plus incisifs que je connaisse. » (Huysmans)

« Je ne suis d’aucune école. Je travaille dans mon coin. J’admire Degas et Forain. » (Toulouse-Lautrec).

 

Sur ce, à la semaine prochaine avec le haut de la rue Lepic.

 

 

Drôle de rue, cette rue Edouard-Detaille…

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Mais qu’a-t-elle de drôle, cette rue Edouard-Detaille ? Est-ce parce qu’elle hébergea « l’immeuble des humoristes », Alphonse Allais et Tristan Bernard ? Voire un Pierre Loti fardé portant des talons hauts ? Mais avant d’être drôle, elle est insolite. Connaissez-vous son point commun avec l’avenue Victor Hugo et la rue de Richelieu ? Non ? Et bien sachez qu’avec Richelieu et Hugo (ci-dessus), Edouard Detaille fut la seule personnalité à se voir attribuer une rue de Paris de son vivant. Fichtre ! Mais comment ce fait-ce, me direz-vous ? Piston ? Prévarication ?  Mystère de l’année 1892…

Peintre pompier et totalement oublié

Il n’était pas cardinal tout puissant, il n’était pas une légende du siècle, mais il fut considéré comme l’un des chefs de file de la peinture française de la dernière partie du XIXe siècle. D’où sa rue. Il a mystérieusement disparu de la mémoire nationale, ce qui ne choqua pas vraiment le célèbre critique-historien Camille Mauclair qui qualifia son œuvre  de « désolante erreur ».

Le rêve
Le Rêve (1888)

Formé dans l’atelier de Meissonnier, Detaille eut un gros faible pour les scènes militaires. Son tableau le plus célèbre est Le Rêve, acquis par le musée d’Orsay en 1986. Peint en 1888, il représente de jeunes soldats de la IIIe république qui rêvent de grandes victoires et de prendre leur revanche sur « les Prussiens » de la guerre-défaite de 70. Le tableau ci-dessous, réalisé par Basile Lemeunier, montre le peintre en uniforme de sous-lieutenant de réserve.

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Au 7, le postérieur d’Alphonse Allais

Allais« Le comble de la politesse : s’asseoir sur son derrière et lui demander pardon. » En décembre 1895, tout juste marié, l’humoriste pose le sien 7 rue Edouard-Detaille, troisième étage porte gauche, dans un immeuble construit par le père de Tristan Bernard et que l’on surnommera « l’immeuble des humoristes ». Les tableaux militaires de Detaille l’ont-ils inspiré ? « L’Angleterre, c’est un pays extraordinaire, écrit-il. Tandis qu’en France nous donnons à nos rues des noms de victoires : Wagram, Austerlitz…, là-bas on leur colle des noms de défaites : Trafalgar Square, Waterloo Place. »

CapSon célèbre Captain Cap et ses outrances firent bien rire les Parisiens, proposant notamment dans son programme électoral de prolonger l’avenue Trudaine jusqu’à la place de la Concorde. – Par quel bout ? s’informèrent quelques électeurs. – Par les deux bouts, répondit le Captain. Et, sachant qu’une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites, il proposa également « de prendre l’argent là où il se trouve : chez les pauvres. D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »

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Au 9, Tristan Bernard

TristanEn 1892, Myrthil Bernard  (père de Tristan) fit construire sur un terrain vague de la Plaine-Monceau une dizaine d’immeubles qui, dès 1893, furent occupés par toute la famille Bernard : parents, enfants, oncles, cousins. Ce qui fit dire à Tristan Bernard : « Eau, gaz et juifs à tous les étages ». Tristan (de son vrai prénom Paul) était né à Besançon, dans la même rue que Victor Hugo : « Nous sommes nés tous les deux à Besançon, aimait-il rappeler, tous les deux dans la Grand-Rue, lui au 138, moi, plus modestement, au 23. »

 

En 1940, après la défaite et l’occupation de la France, il déclara : « En 1914, on disait « on les aura » eh bien maintenant, on les a. » Arrêté en tant que juif, il est interné au camp de Drancy et confie à qui veut l’entendre : « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Humoriste facétieux, il ajouta une strophe aux Stances à Marquise de Pierre Corneille, ce qui fut plus tard tout à fait du goût de Georges Brassens : « Peut-être que je serai vieille, / Répond Marquise, cependant /J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, /Et je t’emmerde en attendant. »

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Mais oui, c’est prouvé, avant d’être le pornographe du phonographe, Brassens a été jeune…

Grand absent de l’Académie française, Tristan Bernard s’en consola : « Je préfère faire partie de ceux dont on se demande pourquoi ils ne sont pas à l’Académie plutôt que de ceux dont on se demande pourquoi ils y sont. »

Ses mots croisés sont restés célèbres. Citons « arrive souvent au dernier acte », en sept lettres. (Réponse en fin d’article)

Au 11, Pierre Loti

Honnêtement, je ne suis pas certain de la présence de Pierre Loti dans cette auguste rue. Mais le très précieux et sérieux site parisrévolutionnaire.com en fait état. Il s’appelait Julien Viaud et devint Loti en 1872, au cours d’un voyage en Polynésie, surnom signifiant « rose » et qui lui fut donné par des Tahitiennes. Pour la petite histoire, il était le neveu de Jean-Louis Adolphe Viaud, connu pour avoir été l’un des marins abandonnés sur le radeau de la Méduse en 1816. (Jeune mousse, il ne fut pas mangé, comme on le lit souvent, mais mourut des fièvres quelques semaines après le naufrage, à Dakar.)

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Pierre Loti est un homme de très petite taille adorant se travestir, portant des talons hauts parfois montés sur des ressorts, ce qui lui donne une démarche de criquet. Ses galons d’officier (lieutenant de vaisseau) ne l’empêchent pas de se farder de blanc, de teindre ses moustaches et de souligner son regard d’un trait de khôl.

ChocoPoseur, Il figure volontiers sur les vignettes du chocolat Guérin-Boutron ou sur celles de la collection Félix Potin. Sa carrière militaire ne l’empêche pas d’écrire et de devenir un des principaux écrivains de son temps. Le 21 mai 1891, à 42 ans, il est élu à l’Académie française au fauteuil 13, par 18 voix sur 35 votants contre Émile Zola !

A part Anatole France, Loti n’a guère d’amis dans le milieu littéraire. L’anecdote est connue : devant écrire à Victorien Sardou, (également de l’Académie et qu’il détestait), Loti adressa la lettre à « Victorien Sardi, Marlou-le-Roi ». Comme il avait fait suivre sa signature de la mention de son grade, il reçut en réponse une carte libellée en ces termes : « à Monsieur Pierre Loto, capitaine de vessie ».

Notons que Victorien Sardou fut gratifié d’une rue parisienne dans le 16e arr., un an après sa mort (1908). Alors que Loti, que nenni.

La réponse est « notaire ». On  lui attribue souvent  la célèbre définition : « vide les baignoires et remplit les lavabos » (entracte) mais cette dernière est de la célèbre verbicruciste Renée David.

Rectification, my boy : il me semble que la rue Favart fut ainsi dénommée du vivant de Charles-Simon Favart, auteur (dramatique !) de même que la rue Guétry, en honneur du celebrissime compositeur franco-liégeois !