Drôle de rue, cette rue Edouard-Detaille…

facadevictorhugo

Mais qu’a-t-elle de drôle, cette rue Edouard-Detaille ? Est-ce parce qu’elle hébergea « l’immeuble des humoristes », Alphonse Allais et Tristan Bernard ? Voire un Pierre Loti fardé portant des talons hauts ? Mais avant d’être drôle, elle est insolite. Connaissez-vous son point commun avec l’avenue Victor Hugo et la rue de Richelieu ? Non ? Et bien sachez qu’avec Richelieu et Hugo (ci-dessus), Edouard Detaille fut la seule personnalité à se voir attribuer une rue de Paris de son vivant. Fichtre ! Mais comment ce fait-ce, me direz-vous ? Piston ? Prévarication ?  Mystère de l’année 1892…

Peintre pompier et totalement oublié

Il n’était pas cardinal tout puissant, il n’était pas une légende du siècle, mais il fut considéré comme l’un des chefs de file de la peinture française de la dernière partie du XIXe siècle. D’où sa rue. Il a mystérieusement disparu de la mémoire nationale, ce qui ne choqua pas vraiment le célèbre critique-historien Camille Mauclair qui qualifia son œuvre  de « désolante erreur ».

Le rêve
Le Rêve (1888)

Formé dans l’atelier de Meissonnier, Detaille eut un gros faible pour les scènes militaires. Son tableau le plus célèbre est Le Rêve, acquis par le musée d’Orsay en 1986. Peint en 1888, il représente de jeunes soldats de la IIIe république qui rêvent de grandes victoires et de prendre leur revanche sur « les Prussiens » de la guerre-défaite de 70. Le tableau ci-dessous, réalisé par Basile Lemeunier, montre le peintre en uniforme de sous-lieutenant de réserve.

Detaille

Au 7, le postérieur d’Alphonse Allais

Allais« Le comble de la politesse : s’asseoir sur son derrière et lui demander pardon. » En décembre 1895, tout juste marié, l’humoriste pose le sien 7 rue Edouard-Detaille, troisième étage porte gauche, dans un immeuble construit par le père de Tristan Bernard et que l’on surnommera « l’immeuble des humoristes ». Les tableaux militaires de Detaille l’ont-ils inspiré ? « L’Angleterre, c’est un pays extraordinaire, écrit-il. Tandis qu’en France nous donnons à nos rues des noms de victoires : Wagram, Austerlitz…, là-bas on leur colle des noms de défaites : Trafalgar Square, Waterloo Place. »

CapSon célèbre Captain Cap et ses outrances firent bien rire les Parisiens, proposant notamment dans son programme électoral de prolonger l’avenue Trudaine jusqu’à la place de la Concorde. – Par quel bout ? s’informèrent quelques électeurs. – Par les deux bouts, répondit le Captain. Et, sachant qu’une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites, il proposa également « de prendre l’argent là où il se trouve : chez les pauvres. D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »

Café

Au 9, Tristan Bernard

TristanEn 1892, Myrthil Bernard  (père de Tristan) fit construire sur un terrain vague de la Plaine-Monceau une dizaine d’immeubles qui, dès 1893, furent occupés par toute la famille Bernard : parents, enfants, oncles, cousins. Ce qui fit dire à Tristan Bernard : « Eau, gaz et juifs à tous les étages ». Tristan (de son vrai prénom Paul) était né à Besançon, dans la même rue que Victor Hugo : « Nous sommes nés tous les deux à Besançon, aimait-il rappeler, tous les deux dans la Grand-Rue, lui au 138, moi, plus modestement, au 23. »

 

En 1940, après la défaite et l’occupation de la France, il déclara : « En 1914, on disait « on les aura » eh bien maintenant, on les a. » Arrêté en tant que juif, il est interné au camp de Drancy et confie à qui veut l’entendre : « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Humoriste facétieux, il ajouta une strophe aux Stances à Marquise de Pierre Corneille, ce qui fut plus tard tout à fait du goût de Georges Brassens : « Peut-être que je serai vieille, / Répond Marquise, cependant /J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, /Et je t’emmerde en attendant. »

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Mais oui, c’est prouvé, avant d’être le pornographe du phonographe, Brassens a été jeune…

Grand absent de l’Académie française, Tristan Bernard s’en consola : « Je préfère faire partie de ceux dont on se demande pourquoi ils ne sont pas à l’Académie plutôt que de ceux dont on se demande pourquoi ils y sont. »

Ses mots croisés sont restés célèbres. Citons « arrive souvent au dernier acte », en sept lettres. (Réponse en fin d’article)

Au 11, Pierre Loti

Honnêtement, je ne suis pas certain de la présence de Pierre Loti dans cette auguste rue. Mais le très précieux et sérieux site parisrévolutionnaire.com en fait état. Il s’appelait Julien Viaud et devint Loti en 1872, au cours d’un voyage en Polynésie, surnom signifiant « rose » et qui lui fut donné par des Tahitiennes. Pour la petite histoire, il était le neveu de Jean-Louis Adolphe Viaud, connu pour avoir été l’un des marins abandonnés sur le radeau de la Méduse en 1816. (Jeune mousse, il ne fut pas mangé, comme on le lit souvent, mais mourut des fièvres quelques semaines après le naufrage, à Dakar.)

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Pierre Loti est un homme de très petite taille adorant se travestir, portant des talons hauts parfois montés sur des ressorts, ce qui lui donne une démarche de criquet. Ses galons d’officier (lieutenant de vaisseau) ne l’empêchent pas de se farder de blanc, de teindre ses moustaches et de souligner son regard d’un trait de khôl.

ChocoPoseur, Il figure volontiers sur les vignettes du chocolat Guérin-Boutron ou sur celles de la collection Félix Potin. Sa carrière militaire ne l’empêche pas d’écrire et de devenir un des principaux écrivains de son temps. Le 21 mai 1891, à 42 ans, il est élu à l’Académie française au fauteuil 13, par 18 voix sur 35 votants contre Émile Zola !

A part Anatole France, Loti n’a guère d’amis dans le milieu littéraire. L’anecdote est connue : devant écrire à Victorien Sardou, (également de l’Académie et qu’il détestait), Loti adressa la lettre à « Victorien Sardi, Marlou-le-Roi ». Comme il avait fait suivre sa signature de la mention de son grade, il reçut en réponse une carte libellée en ces termes : « à Monsieur Pierre Loto, capitaine de vessie ».

Notons que Victorien Sardou fut gratifié d’une rue parisienne dans le 16e arr., un an après sa mort (1908). Alors que Loti, que nenni.

La réponse est « notaire ». On  lui attribue souvent  la célèbre définition : « vide les baignoires et remplit les lavabos » (entracte) mais cette dernière est de la célèbre verbicruciste Renée David.

Rectification, my boy : il me semble que la rue Favart fut ainsi dénommée du vivant de Charles-Simon Favart, auteur (dramatique !) de même que la rue Guétry, en honneur du celebrissime compositeur franco-liégeois !

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