En remontant la rue Lepic avec Pacsin, Dimey, Amélie (Poulain), Degas, Van Gogh et Pierre Dac

lepic-amelie

 Au 1, Jules Pascin à l’hôtel Beauséjour

Pacsin« L’homme  le plus libre du monde » disait de lui Mac Orlan. Julius Mordecai Pincas dit Jules Pascin, (anagramme de Pincas) s’installe rue Lepic au cours de l’automne 1907 avec Hermine-Lionette Cartan dite Hermine David, femme peintre de talent. Il y séjournera deux ans, avant de partir aux USA puis de s’installer à Montparnasse. Anarchiste déguisé en dandy, il scandalise par ses tableaux de femmes dénudées et sa vie de débauche. Pacsin disparaitra en 1930, à 45 ans, rongé par l’alcool et le doute sur son œuvre. Il se suicide dans son atelier du 36 boulevard de Clichy en laissant une lettre à Lucy, sa maitresse : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »

Pacsin3

 Au 12, le Lux-bar de Dimey et de Mouloudji

 Bernard Dimey, vous connaissez ? Mais si : Syracuse, pour Salvador.  Ou Mon truc en plumes, pour Zizi Jeanmaire. Grande figure de Montmartre, il était un des habitués du Lux Bar. En attendant de voir Syracuse, vous pouvez voir son portrait et lire quelques vers de lui au Lux-Bar, ex-A la Croix blanche :

« Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles, / Tous ceux qui rue Lepic viennent traîner leurs patins, / Les rigolos du coin, les connards, les terribles / Qui sont déjà chargés à dix heures du matin… / Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,  / et même les Abbesses ils ont jamais vu ça ! / avec dix coups d’rouquin, ils se font leur dimanche,  / Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi ! »

DimeyDans les années 70, Mouloudji habite rue Robert Planquette et fréquente assidument le Lux, dont les faïences 1900 reproduisent le Moulin rouge et la place Blanche, et sur lesquelles on peut reconnaître la première femme de Sacha Guitry, Charlotte Lysès. Pour ma bio de Mouloudji, j’avais interviewé le producteur Michel Célie : « On se retrouvait au Lux, le midi, bien souvent, il y avait Jean Wiener, Bernard Dimey, Prévert, Mouloudji, Caussimon, on rigolait parce que les touristes montaient à Montmartre pour voir des artistes et qu’ils passaient à côté de nous sans nous voir. »

Au 15 : le café des 2 Moulins et Amélie Poulain.

2M« T’as vu, c’est le café d’Amélie Poulain ! » C’est ce qu’on pouvait entendre rue Lepic environ cent fois par jour et dans toutes les langues avant le coronavirus.

 

En 2009, huit ans après le tournage, l’établissement ferme pour trois semaines afin d’effectuer des travaux. « Une Japonaise a presque défailli quand elle est arrivée devant le café en travaux. Elle était en larmes ! » s’amuse le patron de l’époque. (Marc). Depuis, l’engouement ne s’est pas tari : « Aujourd’hui, notre clientèle est composée à 60 % de touristes, qui viennent pour le film ou pour le quartier, et 40 % d’habitués » note le patron en  2016. (Anthony).

56Et Collignon-tête-à-gnions-face-de-fion ? L’épicerie va très bien, merci. Au 56 rue des Trois Frères, l’ancien propriétaire, un certain Ali, vit son affaire décoller à la suite au film et il sortit un CD où on pouvait l’entendre chanter et dresser les louanges de son épicerie.

 

CastellainEn 1910, le futur bistrot d’Amélie s’appelait Castelain, du nom de la bière…

2M.1950Il devint 2 Moulins après la guerre de 39-45

Au 25, La Vache enragée de Pierre Dac

dacCe cabaret perdu dans la nuit des temps vit les débuts en 1919 de Raymond Souplex et Gabriello et, en 1922, de Pierre Dac. (« Si Dieu existe, qu’il le prouve ! Et s’il n’existe pas, qu’il ait le courage de l’avouer… ») Pierre Dac habitera Montmartre (46, avenue Junot) et se verra gratifier, à sa mort, d’un joli petit bout de rue près de son domicile.

Au 50, Degas et Jehan Rictus

En 1877, Edgar Degas (Hilaire Germain Edgar de Gas dit Edgar Degas) voit son bail résilié pour la maison qu’il occupe avenue Frochot et se met en quête d’un nouveau logement. « Je bats le quartier. Où poserai-je ma tête et Sabine (sa bonne). Je ne trouve rien de bien » écrit-il à Halévy. Ce sera finalement un appartement et un atelier rue Lepic, dans lesquels il restera cinq ans, vivant en reclus. A part ses lundis à l’Opéra Garnier, ses quelques dîners chez les Rouart ou chez les Halévy, il vit seul au milieu de ses toiles dont il ne se défait qu’avec difficulté.

degas2C’est l’époque où il délaisse peu à peu l’huile pour le pastel. François Fosca, un critique d’art de l’époque, en avance la raison : ce changement serait dû « à la nature inquiète et scrupuleuse de Degas qui voulait pouvoir retoucher son travail indéfiniment, l’abandonner pour le reprendre ensuite, parfois après des années, sans être entravé par la matière de la peinture à l’huile  qui, tantôt n’était pas encore sèche, ou  tantôt l’était trop. Le pastel lui accordait sur ce point toute la liberté qu’il souhaitait et donnait, en outre à ses oeuvres, une matité qu’il semble avoir beaucoup appréciée. »

Le poète-chansonnier Jehan Rictus habita lui aussi au 50, de 1904 à 1913. L’homme des Soliloques, le poète de de la compassion et de la révolte fut souvent « croqué » par Steinlen comme ci-dessous, où un clochard voit croit discerner face à lui, un Christ, aussi lugubre que lui. (Il s’agit en fait de son reflet dans la vitrine d’un magasin.)

ob_301158_rictus-steinlen-034« Ah! Comm’ t’es pâle…ah! comm’ t’es blanc. / Sais-tu qu’t’as l’air d’un Revenant, / Ou d’un clair de lune en tournée? / T’es maigre et t’es dégingandé, /Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée / Au temps où tu t’ proclamais Roi! / A présent t’es comm’ en farine. / Tu dois t’en aller d’ la poitrine / Ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’ toi ! »

Au 53, Jean-Baptiste Clément et ses cerises

L’auteur du Temps des cerises y a vécu en 1880 juste après l’amnistie et le retour des communards exilés. Il avait combattu sur les barricades pendant la Semaine sanglante, avait fui Paris, avait été condamné à mort par contumace. Mais point de cerises sur la Butte. Il écrivit la  chanson lors d’un voyage vers la Belgique, à Conchy-Saint-Nicaise, en 1866. Or donc, rien à voir avec la Commune.

Au 54, Van Gogh, Théo et les fausses tours de Notre-Dame

Les deux frères habitèrent au 54, au troisième étage, de 1886 à 1888. Il s’agit d’un petit appartement doté d’une minuscule entrée, d’une pièce de séjour de 7 m2, d’une chambre de même taille occupée par Théo, chambre par laquelle il faut passer pour se rendre dans la chambre de Vincent.

Van-Gogh-View-of-Paris-from-Vincents-Room-in-the-Rue-Lepic-1887Contrairement à ce qui est dit habituellement, les deux tours que l’on aperçoit au milieu du tableau peint depuis la fenêtre ne sont pas les tours de Notre-Dame mais seraient, selon le remarquable site autourduperetanguy, les tours de style mauresquo-néo-byzantin du Trocadéro construites par Davioux et Bourdais en 1878 pour l’exposition Universelle.

Au rez-de-chaussée du 54 se tenait la galerie d’Alphonse Portier, un des premiers à soutenir les Impressionnistes, ex-marchand de couleurs ayant exposé Corot et Cézanne.

Au 55 également, Armand Guillaumin

Le peintre Armand Guillaumin, « le moins connu des peintres impressionnistes », résida au 54, au premier étage. Il est par contre connu pour avoir gagné deux fois (durant la même année) à la Loterie nationale, une fois 100 000 francs-or et une autre fois 500 000. Vers la fin des années 1880, il se lia d’amitié avec les frères Van Gogh et l’ami Théo vendra certaines de ses toiles.

 Au 59, Charles Léandre et ses portraits en charge

victoriaEn 1890, le peintre Charles Léandre s’installe au 59, rue Lepic où il louera un atelier et un appartement dans lequel il va demeurer pendant un quart de siècle. Il fut également – comme Daumier, Gill, Traviès, Monnier -, caricaturiste de journaux illustrés (Le Chat noir, La Vie moderne, Le Figaro, Le Rire, le Grand Guignol) et croqua avec gourmandise les grands de son époque (la reine Victoria, Clemenceau, Zola, etc.)

 

Au 64, Jean-Louis Forain

Vers 1910, Forain résida au 64. Essentiellement connu comme caricaturiste et comme ami de Rimbaud (avec lequel il partagea une chambre rue Campagne-première pendant les premiers mois de 1872), il fut également un peintre de talent comme en témoigne son tableau Les Courses.

275px-'The_Horse_Race'_by_Jean-Louis_Forain,_Pushkin_Museum

Hommages :

« Aucun homme sinon Molière ne sut s’élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume. »  (Apollinaire).

« M. Forain est l’un des peintres de la vie moderne les plus incisifs que je connaisse. » (Huysmans)

« Je ne suis d’aucune école. Je travaille dans mon coin. J’admire Degas et Forain. » (Toulouse-Lautrec).

 

Sur ce, à la semaine prochaine avec le haut de la rue Lepic.

 

 

2 réflexions sur “En remontant la rue Lepic avec Pacsin, Dimey, Amélie (Poulain), Degas, Van Gogh et Pierre Dac

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s