Et on trouve qui, rue de Rivoli ? Desnos, Ionesco, Yourcenar, Tolstoï, Kessel et même Chateaubriand…!

Au 9, vous avez le bonjour de Robert Desnos

desnosÉtablie rue de Rivoli depuis 1913, la famille Desnos dispose d’une chambre de bonne au sixième étage. Robert s’y installe en 1922. Il trouve un emploi au Cercle de la librairie, boulevard Saint-Germain, comme commis expéditionnaire. Puis il entre à la librairie Baillière, spécialisée dans la rédaction médicale. Cette même année, il rejoint le groupe Littérature où il expérimente l’écriture automatique avec Nouvelles Hébrides. En septembre débutent les expériences de sommeil hypnotique chères à Breton où Desnos fait merveille. Parfois trop, on a pu suspecter le génial poète de simuler, le « rêveur éveillé » 100 % pur beurre étant plutôt René Crevel. Qu’importe. De ces exercices bretonnesques naitront les 150 aphorismes de Rrose Sélavy, personnage féminin emprunté au « marchand de sel » (Marcel Duchamp, of course). Aphorisme n° 19 : « Rrose Sélavy voudrait bien savoir si l’amour, cette colle à mouches, rend plus dures les molles couches. » Aphorisme n° 26 : « Rrose Sélavy affichera-t-elle longtemps au cadran des astres le cadastre des ans ? » Eh oui, le surréalisme est en marche…

Groupe surréalisiste à l'oeuvre

 

Desnos sous hypnose improvise les aphorismes de Rrose Sélavy. Il me semble que c’est Queneau, totalement à gauche… Breton, au centre, semble perplexe.

Au 14, les affres d’Eugène Ionesco

ionescoIonesco et sa femme y vivent de 1960 à 1964. Même si l’auteur de Rhinocéros est depuis des années un auteur reconnu, ce n’est pas vraiment la joie rue de Rivoli. Le dramaturge est alcoolique et ne songe qu’au suicide. Pire, il demande des conseils à son ami Cioran. Et de se lamenter : « J’aurais dû rester un petit fonctionnaire modeste, ne s’occupant que de sa femme et de sa fille, j’aurais été infiniment plus heureux ». Ne vous inquiétez pas pour lui. Tout va s’arranger et avec les droits que lui verse Gallimard, il pourra changer d’appartement et s’installer à Montparnasse.

 

RhinocérosRhinocéros est une pièce en trois actes et quatre tableaux, inaugurée au théâtre de l’Odéon le 20 janvier 1960. A droite, c’est Barrault.

Au 28, Joseph Kessel va bientôt s’engager dans l’armée

kessel jeune

Après une enfance niçoise, « Jeff » rejoint en 1914 la maison paternelle du docteur Samuel Kessel, rue de Rivoli. Fin 1916, à dix-huit ans, il s’engage dans l’armée. A 21 ans, toujours militaire, il fait le tour du monde puis, grâce au théâtre et au journalisme, il accède à la notoriété avec L’Equipage, roman publié à 25 ans.

Il écrira environ 80 ouvrages environ et restera un sans-domicile-fixe à l’échelle du monde, privilégiant la vie à l’hôtel.

Grand résistant, le grand monsieur. « Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? » Les paroles sont écrites en 1943 par Maurice Druon et Joseph Kessel, la musique est d’Anna Marly. A la BBC, l’air était sifflé afin qu’il soit perceptible à l’écoute en dépit du brouillage allemand… Le « Lion » fut élu à l’Académie française en 1962 et François Mauriac notera dans son bloc-notes : « Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis ».

Au 39, l’amour fou de Breton pour la Tour Saint-Jacques

tour

Avec ses 62 m de hauteur, – comptez environ 300 marches -, vous aurez une vue imprenable à 360° sur la capitale, comme le constata Blaise Pascal venu répéter ses expériences du Puy de Dôme sur la pesanteur. André Breton adorait cette tour qu’il considérait comme « le plus grand monument du monde à l’irrévélé ». Il l’évoque notamment dans L’Amour fou (1937) :

amour« J’étais de nouveau près de vous, ma belle vagabonde, et vous me montriez en passant la Tour Saint-Jacques sous son voile pâle d’échafaudages (…)  Vous aviez beau savoir que j’aimais cette tour, je revois encore à ce moment toute une existence violente s’organiser autour d’elle pour nous comprendre, pour contenir l’éperdu dans son galop nuageux autour de nous. »

Au 194, Chateaubriand est content de lui

Entre 1812 et 1814, alors qu’il loue un pied-à-terre au 63, rue des Saints-Pères, Chateaubriand occupe également un appartement au 194 rue de Rivoli. Il applaudit le retour des Bourbons et en mars 1814, publie contre l’empereur déchu un virulent pamphlet qui, selon lui, sert plus le roi (Louis XVIII) « que cent mille hommes ». Toujours aussi modeste, le père du romantisme, que Talleyrand n’appréciait pas particulièrement : « Monsieur de Chateaubriand croit qu’il devient sourd car il n’entend plus parler de lui ».

Chateau1

C’est marrant, pourquoi me fait-il penser à BHL… ?

 Au 202, le port d’attache de Marguerite Yourcenar

Celle qui s’appelait en fait Cleenewerck de Crayencour (Marguerite Yourcenar est un quasi anagramme) fut une habituée de l’hôtel Saint James et Albany lorsqu’elle délaissait son exil américain dans le Maine et ses vagabondages à travers le monde. Elle n’eut jamais eu d’adresse parisienne et obligeait l’un de ses éditeurs, Plon, à lui servir de banquier. Quant à Gallimard, elle fut sans doute la première et la seule à « convoquer » Gaston Gallimard rue de Rivoli, lui qui avait osé lui donner du « Mademoiselle » au lieu de « Madame ». Comme le note sa biographe Josyane Savigneau, « chez Marguerite, le flacon de vitriol n’est jamais loin de la théière. »

YourcL’auteure de L’Œuvre au noir et des Mémoires d’Hadrien fut la première femme élue membre de l’Académie française. « C’est une victoire de la littérature, écrit Jean d’Ormesson dans l’édition du 7 mars 1980 du Figaro. En faisant honneur à Marguerite Yourcenar, l’Académie française s’est fait honneur à elle-même. » Farceur, d’Ormesson fit remarquer qu’il y aurait désormais deux toilettes à l’Académie. L’une marquée « Messieurs », l’autre marquée « Marguerite Yourcenar ».

Au 210, ce bon géant Tourgueniev

1002894-Ivan_TourguenievDe retour à Paris en 1860, Tourgueniev s’installe au 206 rue de Rivoli où il restera jusqu’en 1863, avec sa fille Pauline. Le doux géant, ami de Théophile Gautier, y écrit Pères et fils, roman mettant en scène de nihilistes russes. Il fut également l’ami de Flaubert, malgré quelques différents comme, notamment, la façon de cuisiner le poulet. Les deux hommes faisaient partie du Groupe des Cinq (Flaubert, Tourgueniev, Edmond de Goncourt, Zola, Alphonse Daudet », dénommés également « les auteurs sifflés » car tous avaient subi des revers au théâtre. Tourgueniev avait trois passions : la cantatrice Pauline Viardot, la chasse et le jeu d’échecs. Il logeait non loin du célèbre Café de la Régence où il officiait en qualité « Chevalier du Fou », du fait de son amour pour cette pièce. Considéré comme un très fort joueur, il se mesura au maître international Wladislaw Maczuski et la partie qu’il gagna contre lui fut publiée dans la revue La Nouvelle Régence.

fouParmi les femmes et hommes de lettres, quelques acharnés des échecs : Boccace – Charles d’Orleans – Rabelais – Cervantes – Mme de Sévigné – Rousseau – Grimm – Goethe – Walter Scott – Pouchkine – Edgar Poe – Musset – Dickens – Baudelaire – Tolstoï – Tourgueniev – Gorki – Raymond Roussel – Tzara – Borges – Zweig – Orwell – Queneau – Beckett – Vian – Arrabal…

Au 206, Tolstoï ne fait que passer

tolstoiEn février 1857, Tolstoï rejoint Tourgueniev à Paris. Il s’installe au 206 rue de Rivoli dans une pension de famille et découvre, grâce à son ami et ainé de onze ans, les « jouissances de l’art ». Les deux hommes sont très proches, mais les divergences littéraires sont nombreuses : pour Tolstoï, par exemple, l’œuvre de Shakespeare est un ramassis de lieux communs, et il faut l’intervention de leurs amis pour éviter un duel.

Pas content, Tolstoï : Paris le navre, la ville est moche, les Parisiens dépravés. « Suis allé l’Hôtel des Invalides. Cette déification d’un malfaiteur est horrible » écrit-il.

En avril, il assiste à l’exécution d’un certain François Richeux devant la prison de la Roquette. Dans ses Confessions, il écrira : « Quand je vis la tête se détacher du corps, écrira-t-il, et, séparément, tomber dans le panier, je compris, non par la raison, mais par tout mon être, qu’aucune théorie sur la rationalité de l’ordre existant et du progrès, ne pouvait justifier un tel acte ». Choqué, Tolstoï quitte la France pour la Suisse. Paris n’est pas pour lui.

Au 228, Modiano en mai 68 à l’hôtel Meurice

1969

En mai 1968, Patrick Modiano est sur les barricades. Non en insurgé mais comme journaliste pour Vogue. Dans cette revue pas vraiment gauchisante, il signe un article ironique sur « les événements » intitulé Un printemps unique. Le jeune écrivain qui vient de publier La Place de l’Étoile, premier roman plein de bruit et de fureur sur l’Occupation, a du mal à prendre au sérieux l’embrasement du Quartier latin : « Je doute, écrit-il, que les dates de notre guerre en dentelles figurent un jour dans l’histoire au même titre que la bataille de Poitiers… »

Le 22 de ce joli mois de mai, Modiano se rend rue de Rivoli pour recevoir le prix Roger Nimier. Séjournent notamment au Meurice le milliardaire américain  J. Paul Getty, persuadé que les émeutiers vont venir l’égorger et qui a rédigé son testament sur le papier à lettres de l’hôtel, Salvador Dali, qui se réjouit des « événements » et, dans la suite 250-252-254, résidente à l’année, la non moins milliardaire  Florence Gould, (surnommée « Madame Racine », car elle distribue allègrement des billets de 50 francs à l’effigie de l’écrivain) – mécène du prix Roger- Nimier, bien décidée à remettre son prix à ce grand jeune homme dont on lui a dit beaucoup de bien. Le palace, qui fut le siège de la Kommandantur et logement de fonction du général von Choltitz, accueille donc le 22 mai 1968 le très jeune lauréat pour La Place de l’Étoile, roman à charge féroce contre l’antisémitisme. Ironie de l’histoire, le jury compte d’anciens écrivains collaborationnistes comme Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau ou Paul Morand.

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Bon à savoir : un remarquable et réjouissant livre est paru sur cette journée très particulière : Le Déjeuner des barricades, de Pauline Dreyfus, chez Grasset.

Au 242, Nobel rédige son testament

C’est à cette adresse que le 27 novembre 1895, un an avant sa mort,,Alfred Nobel rédigea le testament à l’origine de la création des prix Nobel. Profitons-en pour un petit rafraichissement de mémoire : la France compte quinze lauréats du prix Nobel de littérature : Sully Prudhomme (préféré à Tolstoï !), Frédéric Mistral, Romain Rolland, Anatole France, Henri Bergson, Roger Martin du Gard, André Gide, François Mauriac, Albert Camus, Saint-John Perse, Jean-Paul Sartre (« non, j’en veux pas ! »),

non

Claude Simon, Gao Xingjian, Le Clézio et enfin, Modiano. (Je verrais bien Echenoz pour le prochain Français …)

 

Et pour finir, en 1885, il y a vraiment du monde rue de Rivoli pour les funérailles de monsieur Hugo…

Hugo

 

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