Quoi de beau rue des Beaux-Arts ?

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Au 2, la galerie de Pierre Loeb et un certain Ginzburg

En 1926, quittant la rue Bonaparte (n°26), le célèbre galeriste s’installe au 2, rue des Beaux-Arts, exposant les œuvres de Braque, Dufy, Chagall, puis, de 1933 à 1939, de Balthus, Brauner, Kandinsky… En 1941, contraint par les lois anti-juives mises en place par Vichy, Pierre Loeb confie sa galerie à son confrère Georges Aubry et s’exile à Cuba pour protéger sa famille. À la Libération, Aubry se montre peu enclin à rendre son bien à l’ancien propriétaire. Loeb s’ouvre de ses déboires à son ami Picasso… qui règle l’affaire d’un simple coup de fil : « Pierre est revenu, dit-il sèchement à Aubry, il reprend la galerie »Aucun galeriste ne peut se permettre contrarier le maître et Pierre Loeb réintègre ses murs. Durant deux décennies, il y accueillera notamment Giacometti, Antonin Artaud, Dora Maar, Vieira da Silva, Georges Mathieu…

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Photo : Denise Cololomb, prise en 1951 à la galerie Pierre Loeb, avec Viera da Silva, Jacques Germain, Georges Mathieu, Pierre Loeb, Jean-Paul Riopelle et Zao Wou-Ki.

Pierre Loeb faillit exposer un certain Ginzburg, futur Serge Gainsbourg. Comment booster la carrière de Lucien se demande (en 1948) Lise Levitsky, persuadée de l’immense talent de son petit ami qui ne va pas tarder à retrouver la vie civile ? La jeune femme fréquente Florence Loeb, fille de Pierre Loeb.

gainsbourg_portrait_2Grâce à cette introduction, Lise apporte quatre tableaux ginzburiens. Loeb s’intéresse, déclare vouloir rencontrer le jeune homme. C’est en uniforme que Lucien se rend rue des Beaux-Arts un mois plus tard. Loeb lui propose de revenir le voir dans un an avec quarante toiles : il est prêt à l’exposer. Lise cherche un atelier, parvient à sous-louer l’ancien atelier de Kandinsky au pied de Montmartre. Que se passe-t-il ? Peur l’échec, de ne pas être à la hauteur ? Lucien ne donnera pas suite et quittera l’atelier pour retourner chez ses parents.

Huile sur toile de Gainsbourg, portrait de Madame Franckhauser, née Paulette Borée, vers 1951

 

Au 2, La Balance lance la SF

Au 2, rue des Beaux-Arts, en 1952, s’ouvrit une librairie dénommée La Balance, qui prit la suite de La Peau de chagrin. La Balance, tenue par Valérie Schmidt, fut la première librairie de science-fiction en France. Avec l’aide de Philippe Curval, Jacques Sternberg, Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Bergier et Michel Butor, la jeune femme décida de réunir tout ce qui s’approchait de la science-fiction, depuis Voltaire (Micromégas) jusqu’à Jules Verne, en passant par un certain Valerius, empereur romain, qui écrivit sur des soucoupes volantes…

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Boris Vian était là…

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Pour lancer sa librairie, Valérie Schmidt organisa une exposition ayant pour titre Présence du futur. Philippe Curval dénicha un robot de 2,3 m de haut (dénommé Gustave), Queneau un tableau représentant des Martiens qui débarquent. Pour la petite histoire, en 1954, Valérie Schmidt céda le nom de l’exposition à Denoël, pour ce qui devint la célèbre collection sous la direction de Robert Kanters.

 

 

 

Au 3, la galerie Iris Clert

260px-Portrait_d'Iris_ClertEn 1955, Iris Clert ouvre sa galerie dans une ancienne boutique d’abat-jour et d’objets de décoration intérieure. Elle y présente notamment Camille Bryen, Laubiès et Asger Jorn. En 1957, elle rencontre Yves Klein qu’elle expose à plusieurs reprises. En 1958, le jeune peintre encore inconnu lui propose une exposition titrée Le Vide : Il vide totalement la galerie à part une petite vitrine dotée d’une couche de blanc brillant. Pub, buzz, c’est un succès.

Deux ans plus tard, la galeriste expose Le Plein d’Arman, contradiction directe du vide de Klein. Arman emplit la petite galerie à ras bord avec des vieilleries et des ordures, visibles depuis la rue. Les invitations sont envoyées dans des petites boîtes de sardines, avec les mots « Arman – Le Plein – Iris Clert » imprimés sur le dessus de décollage. Pub, buzz, c’est un succès.arman-le-plein-01

Tissant des relations privilégiées avec des critiques comme Claude Rivière, Michel Tapié, Charles Estienne ou Michel Ragon, Iris Clert défendra avec talent les différentes formes de l’abstraction. En 1962, elle transfèrera sa galerie rue du Faubourg-Saint-Honoré.

indexEt qu’est-ce qu’elle dit, Iris, en mai 1968, hein ? Rien de bien étonnant, la connaissant : « Bourgeois bornés, vous vous tromperez donc éternellement ? En matière d’art, vous voulez des valeurs sûres. […] On vous secoue, on vous remue, vous rigolez. Les mêmes œuvres devant lesquelles vous avez ricané, on vous les enrobe de belles phrases, on vous les présente dans de beaux cadres, on vous les augmente odieusement et, enfin, vous marchez. »

 

Au 3 bis, Lucien Genin et son vin rouge

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Vers 1930, le peintre Lucien Genin (1894-1953) y prend un appartement (avec le peintre Elysée Maclet). Selon l’écrivain René Fauchois, Lucien Génin eut deux passions : la peinture et le vin rouge… (vin rouge de qualité qu’il trouvait à quelques pas de là, rue de Seine, chez Fraysse, en compagnie de Doisneau et de Robert Giraud.)

Au 4 bis, à défaut de La Louisiane, l’hôtel de Nice et des Beaux-Arts

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Prévert et Henri Crolla, le guitariste virtuose, en 1955, photo Doisneau

L’Hôtel de Nice et des Beaux-Arts, comme La Louisiane ou le Montana, fut de 1935 à 1950 le refuge des écrivains, peintres, des comédiens. Durant la guerre, il abrita essentiellement la bande de Prévert, avec Henri Crolla, Paul Grimaud, Fabien Loris et Mouloudji. Ce dernier y louait une minuscule chambre sans fenêtre ni vasistas.

5 rue des Beaux-Arts, deux poètes fort différents

À dix ans près, ils auraient pu se croiser dans l’escalier et éviter de se saluer, tant sont distants leurs univers. Romantisme d’un côté, Parnasse de l’autre. Gérard de Nerval habita l’immeuble en 1835 (accueilli par son ami Camille Rogier, avant son emménagement au 3 impasse du Doyenné) et Lecomte de l’Isle en 1845.

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Doux poète que Nerval, schizo avant Arthaud. Le 26 janvier 1855, à 7 heures du matin, on trouva son corps pendu à une grille, rue de la Vieille-Lanterne. « Il  portait encore son chapeau sur la tête, preuve que son agonie avait été douce », précisa son ami Dum

 

Au 7-9, la galerie Claude Bernard

Fondée en 1957, la galerie se spécialise dès ses débuts dans l’art figuratif contemporain, peinture et sculpture. Elle exposera notamment César, Ipousteguy, Bacon, Balthus, Hockney, Mason, Giacometti…

En 2010, c’est un Doisneau inédit et en couleur que l’on découvre rue des Beaux-Arts. En novembre 1960, le photographe avait été envoyé en Amérique par le magazine Fortune. A Palm Springs, dans un reportage kitch et halluciné, il photographia un monde de luxe et d’oisiveté aux antipodes de ses plongées nocturnes dans les bas-fonds parisiens.

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He oui, mais non, ce n’est pas signé Guy Bourdin mais Robert Doisneau…

Au 8, Fantin-Latour et les Vilains bonshommes

En 1868, Fantin-Latour y établit son atelier au rez-de-chaussée. C’est ici qu’il peignit le Coin de table, c’est-à-dire le dîner des « Vilains bonshommes ». Dans cet hommage au Parnasse (qui s’essouffle), on remarque surtout la présence de Verlaine et de Rimbaud qui, en quelques années, vont faire vieillir de cent ans les poètes mineurs qui tiennent la vedette sur le tableau.

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Debout, de gauche à droite : Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard. Assis, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan (qui n’est pas poète mais homme politique). Credo ? Il faut que ce soit beau !  En 1868, ces poètes décident de se retrouver tous les mois autour d’un repas afin de maintenir la cohésion du groupe. La critique qualifia dédaigneusement ces réunions de  « dîners des vilains bonshommes ».

3-Bouquet-of-Roses-Henri-Fantin-LatourHenri Fantin-Latour (1836-1904) passe pour un peintre ennuyeux, car il abusa de fleurs en bouquets, lys du Japon, pivoines à foison, roses de tous les horizons, sans compter les pommes, les poires et autres fruits exposés dans maintes coupes. Curieux, Fantin-Latour : il fut le contemporain et parfois l’ami de Manet, Cézanne, Degas et Renoir, mais j’ai souvent l’impression qu’il vécut cinquante ans plus tôt.

Au 10, Mérimée et Corot

Prosper Mérimée et sa mère s’y installe en avril 1838. L’écrivain y restera neuf ans (il déménagera 18 rue Jacob), avec ses nombreux chats et ses milliers de livres. Dans le même immeuble, à l’étage au-dessous, La Revue des Deux Mondes de François Buloz dans laquelle il fera éditer sa nouvelle Carmen (qui commence par une citation en grec de Palladas ainsi traduite : « Toute femme est amère comme le fiel ; mais elle a deux bonnes heures, une au lit, l’autre à sa mort ». Il faut dire qu’avec  Mérimée, les femmes, ça ne rigole pas : dans presque toutes ses nouvelles, rencontrer une femme, c’est rencontrer la mort.

Fernand-corot-the-painters-grand-nephewEt Corot dans tout ça ? Il aimait beaucoup les femmes mais resta toute sa vie célibataire et c’est donc seul qu’il s’installa rue des Beaux-arts de 1850 à 1853, avant d’opter définitivement pour 58, rue du Faubourg-Poissonnière. Il a cinquante-six ans et les portraits  commencent à remplacer les paysages. Il en exposera très peu, préférant les garder à l’abri des regards et refusera toujours de les vendre.

Portrait de Fernand Corot (en 1863), arrière-petit-neveu du peintre

 

Au 13, l’Hôtel d’Alsace d’Oscar Wilde

 « C’était un hôtel minable ! Sale, laid, un hôtel de deuxième classe, relate l’historien Dominique Vibrac. Il s’appelait l’hôtel d’Alsace, avant ceci, l’hôtel d’Allemagne, débaptisé après que l’empire germanique a annexé la région en 1870…»

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C’est dans cet hôtel, construit en 1828, qu’Oscar Wilde décède le 30 novembre 1900. Il vivait dans les chambres n° 6 et 7 (aujourd’hui réunies en une seule chambre la n°16)  qu’il décrit ainsi à son éditeur : « Cette pauvreté vous brise réellement le cœur : c’est si sale, si totalement déprimant et sans espoir. Je vous prie de faire ce que vous pouvez ».

Sent-il que sa fin est proche ? La légende veut qu’il écrive à nouveau : « Mon papier peint et moi nous livrons un duel à mort. L’un ou l’autre de nous va devoir s’en aller ».

C’est lui qui meurt le premier, « au-dessus de ses moyens », laissant une note impayée de 2 068 francs. Sans rancune, le patron de l’hôtel, Jean Dupoirier, offre cependant une couronne mortuaire portant ces mots « À notre locataire ».

Merveilleux Wilde qui déclara : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres », œuvres dans lesquelles on peut lire : « Les femmes sont des tableaux, les hommes sont des problèmes… »

Désolé, revoilà Gainsbourg

En 1962, l’ancien Hôtel d’Alsace est rénové et devient L’Hôtel. Six ans plus tard, on y voit Serge Gainsbourg et Jane Birkin de retour du tournage de Slogan, à Venise, qui attendent que les travaux de la rue de Verneuil soient terminés.

imagesIls occupent la chambre de Wilde et baignent la petite Kate dans la fontaine du restaurant. Dans Munkey diairies, Birkin évoque le mois de février 1969 : « L’Hôtel, dont le sous-sol était aménagé en salle-à-manger, avec plein de petites alcôves où les gens chics dînaient tard le soir. Il y avait un pick-up et un disc-jockey et Serge a glissé Je t’aime, moi non plus sous l’aiguille de la platine. Les dîneurs ont subitement arrêté de manger, fourchettes et couteaux suspendus dans l’air, et Serge m’a chuchoté, excité, « I think we got a hit record ! ». Le couple séjournera près d’un an dans l’hôtel et Gainsbourg y composera Melody Nelson, paru en 1971.

D’Oscar Wilde à Jorge Luis Borges

Borges en 80

 

Jorge Luis Borges fut un habitué de l’hôtel, sans doute  en souvenir d’Oscar Wilde dont il traduisit, de l’anglais à l’espagnol (et à l’âge de dix ans !), la nouvelle Le Prince heureux. En avril 1978, dans une des chambres, il accepta une interview dans laquelle on apprend notamment deux choses : qu’il aurait commencé à écrire à l’âge de trois ou quatre ans et que le mot jazz vient de l’anglais créole de la Nouvelle Orléans, to jazz signifiant faire l’amour de façon rapide, spasmodique.

 

 

 

Suite de la rue Lepic, où l’on rencontre Louis-Ferdinand Céline dans la maison de Dalida, Courteline et ses steaks trop cuits, Gen Paul, Yves Bonnefoy, Paul Fort et Autant-Lara.

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Louis-Ferdinand Céline, par son « ami » Gen Paul

 

 

 

Au 65, Alexandre-Claude-Louis Lavalley (1862-1927)

Cet artiste habita et exerça son art dans le pavillon C, peignant nus féminins  (après le bain), figures mythologiques ou bibliques. Il resterait peu connu s’il n’avait obtenu en 1881 la 3e médaille, prix de la figure dessinée d’après l’antique pour Faune à la flûte.

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Il fit également du gallo-roman, honnêtement, c’est plutôt tarte.

Au 66, la salle du Grenier jaune

C’était du théâtre, c’était confidentiel, c’était moderne, c’était gratuit, et on accédait à la salle par un escalier de meunier. Ouvert en 1921 dans leur propre maison par les parents de Claude Autant-Lara, le Grenier joua le futuriste Marinetti, le symboliste René Ghil, le pré-surréaliste Pierre Albert-Birot, de même que Michel de Ghelderode, Maïakovski, des textes de Mallarmé, Rimbaud, Aragon… La salle fermera en 1939.

Claude Autant-Lara se souviendra la rue Lepic de son enfance en y situant le lieu de livraison du cochon de la rue Poliveau (Au 45, naturlich, hein, Jambier !).

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Au 68, Paul Fort et Margot-mon-Page

Le (prince des) poète s’y installa (en 1900 et au rez-de-chaussée) en compagnie de la poétesse Marguerite Gillot (c’est elle, Margot-mon-Page). C’est elle également que l’on aperçoit sur le tableau de Marie Laurencin à droite de Picasso.

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Paul Fort n’apprécia pas Montmartre et fut l’un des premiers à amorcer la transhumance artistique de la Butte vers Montparnasse.

Au 72, Félix Ziem

ZiemCe fils d’un hussard hongrois  (d’autres disent un tailleur d’habits) est un peintre français de l’École de Barbizon renommé pour ses marines et ses paysages de Venise et de Constantinople. Rattaché au mouvement orientaliste, il est considéré comme un des précurseurs de l’impressionnisme. Arrivé à Montmartre en 1847, il se fit construire ensuite une maison au 72, rue de l’Empereur (ancienne rue Lepic), sorte de bâtisse romane, montée en briques rouges, avec des verrières. Grand voyageur, Ziem passa néanmoins plus de cinquante ans de sa vie sur la Butte et peignit plus de 10 000 œuvres . Notons que dans sa correspondance avec son frère, Van Gogh fait l’éloge des couleurs de Ziem.

 

Au 72 également, le sculpteur Victor Brauner

Il fit partie, comme Brancusi, Ionesco, Eliade, Istrati ou Cioran, de la communauté d’artistes et d’intellectuels roumains de Paris au siècle dernier. Figure importante et déroutante de la peinture surréaliste, son œuvre et sa personne exercèrent autour de lui rayonnement occulte. Perdit un œil dans des conditions énigmatiques.

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Au 72 également, le poète Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy est décédé en 2016 (à 93 ans) dans son appartement de la rue Lepic qu’il occupait depuis les années 1950. Ce traducteur, critique d’art, professeur au collège de France, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, fut un très grand poète.

« Tout est toujours à remailler du monde. / Le paradis est épars, je le sais, / C’est la tâche terrestre d’en reconnaître / Les fleurs disséminées dans l’herbe pauvre ».

Au 77,  le Moulin de la galette

Peu de lieux parisiens ont été autant représentés. Pour l’extérieur du Moulin, citons notamment les tableaux de : Renoir, Van Gogh, Picasso, Toulouse-Lautrec, Ramon Casas, Kees van Dongen, Utrillo, Gen Paul, Eugène Cicéri, Paul Vogler, Roland Dubuc, Isaac Israël, Charles Menneret, Ludovic Piette, Paul Signac, Santiago Rusinyol, Roger bertin, Elysée Maclet, Paul François Quinsac, Lucien Vieillard, Alphonse Quizet, Bruno Emile Laurent, Albert Tissandier, Jean-Louis Forain, Gustave Maincent, Charles Malle, Gazi le Tatar, Fernand Laval…

moulin-de-la-galette-gen-paul-1929Evidemment, avec Gen Paul, ça chahute toujours un peu…

De nombreux tableaux représentent également l’intérieur et en particulier le bal du Moulin de la galette. J’aime bien celui du peintre catalan Pere Ysern Alié.

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Au 81, le Théâtre du Tertre

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Anciennement « cabaret-moulin du Radet », puis « Sur les Toits de Paris, le cabaret du vrai Montmartre », le Théâtre du Tertre ouvre en 1954, dirigé par l’écrivain Georges Charaire et le metteur en scène Pierre Sonnier, avec le soutien d’Eugène Ionesco qui y expérimente ses pièces. Curiosité : on y vit jouer pour la première fois Brigitte Fontaine en 1961.

 

edtihEn 1983, Claude Lelouch achète le lieu et le rebaptise Ciné 13. Il y tournera certaines scènes de « Edith et Marcel », utilisant notamment le célèbre bar décoré dans le style new-yorkais des années 30 pour projeter ses films en avant-première. L’endroit deviendra ensuite un cinéma de quartier jusqu’en 2003, puis Salomé Lelouch l’achètera et décidera d’en refaire un théâtre : le Théâtre Lepic.

 Au 87, Adolphe Willette

Artiste singulier, foisonnant et contradictoire, il s’illustra dans la peinture, le dessin de presse et publicitaire. Son nom est indissociable  de Pierrot, son double artistique, et de la République de Montmartre dont il fut le premier « président ».

Issu de la tradition picturale du XVIIIe siècle, et en particulier de Fragonard et Watteau (Pierrot est bien le descendant du Gilles de Watteau), il fut l’incarnation de la mélancolie fin de siècle, déclarant notamment : « J’étais bien plus heureux quand j’étais malheureux ».

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Au 89, Georges Courteline

CourtelineTout le monde connait : « L’administration est un lieu où les gens qui arrivent en retard croisent dans l’escalier ceux qui partent en avance. »

Après avoir habité place Émile Goudeau, puis rue d’Orchampt, il s’installe en 1890 (jusqu’en 1903) rue Lepic. La vie avec sa femme est mouvementée, comme le relate Dorgelès dans Quand j’étais montmartrois, évoquant des biftecks trop cuits qu’on se jetait à la figure. « L’alcool tue lentement : on s’en fout, on n’est pas pressé » lui doit-on. Il fréquente donc L’Auberge du Clou (avenue Trudaine) où, chaque jour à heure fixe, devant un « précipité » (mélange de Pernod et d’anisette), il écrit, joue aux cartes, engueule ses partenaires et mesure la bêtise de ses contemporains grâce à son fameux « conomètre ».

Au 92, Eugène Delâtre

92 rue Lepic : c’est la première adresse des quatre successives et dans la même rue d’Eugène Delâtre (1864-1938), graveur, peintre, aquarelliste et imprimeur français. Il initia à l’art du burin de nombreux artistes dont Renoir, Toulouse-Lautrec, Mary Cassatt, Steinlen… Il travailla également avec Pablo Picasso (Le Repas frugal, 1904) dont il imprima en 1911 les quatre eaux-fortes illustrant le Saint Matorel de Max Jacob. Il est également connu pour ses productions sur la butte Montmartre en noir et blanc et en couleurs, témoignages précieux du Montmartre de la fin du XIXe siècle.aEugene-DELATRE-Montmartre-disparait-les-deux-moulins-

Au 96, Gen Paul

Il y naquit mais vécut essentiellement dans une petite maison – 2, avenue Junot -, où il demeura jusqu’à sa mort. Gen Paul est un peintre autodidacte influencé de façon très disparate par ses amis de Montmartre, Vlaminck, Utrillo, Toulouse-Lautrec, van Gogh et, avant eux, par Goya, Vélasquez, le Greco…

Gen paul.1Pour cet artiste issu de la première vague expressionniste française, tout est bon à peindre pourvu qu’il y ait mouvement, c’est-à-dire de la vie. Martyrisant la couleur, il n’hésite pas à grossir, à déformer, à trancher dans les formes, préférant le rythme à la lisibilité.

fnepsa-GEN-PAUL1Il parlait un argot somptueux, faisait jaillir les mots à un rythme célinien, une jactance royale et intarissable. Ami de Marcel Aymé, il fut je t’aime moi non plus avec Céline pour lequel il illustra une édition de Voyage et de Mort à crédit en 1942.

Cette figure de Montmartre est présente dans de nombreux écrits : il est un des personnages du Passe-muraille et de Avenue Junot, nouvelles de Marcel Aymé. Il est au centre de Féerie pour une autre fois (1952), roman de Céline qui le dépeint en peintre-sculpteur cul-de-jatte colérique, obsédé, alcoolique, et jaloux de l’auteur. Gen Paul a par ailleurs joué le rôle d’un invité à la sortie de l’église dans L’Atalante (1934) de Jean Vigo.

 Au 98,  Louis-Ferdinand Céline

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Céline y emménage en 1929 avec la danseuse Elizabeth Craig. Médecin des pauvres, médecin des poux, de la gale, des chaudes-pisses et des véroles, médecin à 5 F qu’il n’ose pas réclamer à ses malades, Louis Destouches y écrit ses deux plus importants romans Voyage au bout de la nuit (1932) et Mort à crédit (1937). Il habite au fond de la cour du 98, un petit appartement sous les toits.

Maison dalidaCet appartement fait partie l’hôtel particulier style 1900 que se disputeront Dalida et Belmondo en 1961, Dalida l’emportant in fine, demeure estimée aujourd’ui à 3 millions d’euros et dont l’entrée se trouve rue d’Orchampt. Donc, pas de doute, le même ciel fut par-dessus le toit (pas si bleu, pas si calme) de Céline et de Dalida. Le bon docteur résidera rue Lepic jusqu’en 1941, puis déménagera au 4, rue Girardon.

Au 98, également Abel Gance

VoyageEn 1932, la parution du Voyage est un coup de tonnerre dans le monde littéraire. Rue Lepic, Louis Destouches a pour voisin de palier un cinéaste très célèbre : Abel Gance. Un soir, le réalisateur évoque avec enthousiasme un chef-d’œuvre qui vient de paraitre chez Denoël, signé d’un certain Louis-Ferdinand Céline. Et le docteur Destouches de répondre en souriant : « Je sais, mon vieux, Céline, c’est moi ».

A noter que Gance, en accord avec Céline, envisagea une adaptation cinématographique dès le mois de novembre. Les éditions Denoël et Steele consentirent alors une cession des droits pour l’Europe moyennant la somme de 300 000f (d’après une lettre adressée à Gance le 4 mars 1933, BnF, Arts du spectacle, 4°COL-36/199). Le projet n’aboutira pas. Faut-il rappeler qu’Abel Gance était juif ?

 

 

 

 

En remontant la rue Lepic avec Pacsin, Dimey, Amélie (Poulain), Degas, Van Gogh et Pierre Dac

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 Au 1, Jules Pascin à l’hôtel Beauséjour

Pacsin« L’homme  le plus libre du monde » disait de lui Mac Orlan. Julius Mordecai Pincas dit Jules Pascin, (anagramme de Pincas) s’installe rue Lepic au cours de l’automne 1907 avec Hermine-Lionette Cartan dite Hermine David, femme peintre de talent. Il y séjournera deux ans, avant de partir aux USA puis de s’installer à Montparnasse. Anarchiste déguisé en dandy, il scandalise par ses tableaux de femmes dénudées et sa vie de débauche. Pacsin disparaitra en 1930, à 45 ans, rongé par l’alcool et le doute sur son œuvre. Il se suicide dans son atelier du 36 boulevard de Clichy en laissant une lettre à Lucy, sa maitresse : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »

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 Au 12, le Lux-bar de Dimey et de Mouloudji

 Bernard Dimey, vous connaissez ? Mais si : Syracuse, pour Salvador.  Ou Mon truc en plumes, pour Zizi Jeanmaire. Grande figure de Montmartre, il était un des habitués du Lux Bar. En attendant de voir Syracuse, vous pouvez voir son portrait et lire quelques vers de lui au Lux-Bar, ex-A la Croix blanche :

« Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles, / Tous ceux qui rue Lepic viennent traîner leurs patins, / Les rigolos du coin, les connards, les terribles / Qui sont déjà chargés à dix heures du matin… / Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,  / et même les Abbesses ils ont jamais vu ça ! / avec dix coups d’rouquin, ils se font leur dimanche,  / Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi ! »

DimeyDans les années 70, Mouloudji habite rue Robert Planquette et fréquente assidument le Lux, dont les faïences 1900 reproduisent le Moulin rouge et la place Blanche, et sur lesquelles on peut reconnaître la première femme de Sacha Guitry, Charlotte Lysès. Pour ma bio de Mouloudji, j’avais interviewé le producteur Michel Célie : « On se retrouvait au Lux, le midi, bien souvent, il y avait Jean Wiener, Bernard Dimey, Prévert, Mouloudji, Caussimon, on rigolait parce que les touristes montaient à Montmartre pour voir des artistes et qu’ils passaient à côté de nous sans nous voir. »

Au 15 : le café des 2 Moulins et Amélie Poulain.

2M« T’as vu, c’est le café d’Amélie Poulain ! » C’est ce qu’on pouvait entendre rue Lepic environ cent fois par jour et dans toutes les langues avant le coronavirus.

 

En 2009, huit ans après le tournage, l’établissement ferme pour trois semaines afin d’effectuer des travaux. « Une Japonaise a presque défailli quand elle est arrivée devant le café en travaux. Elle était en larmes ! » s’amuse le patron de l’époque. (Marc). Depuis, l’engouement ne s’est pas tari : « Aujourd’hui, notre clientèle est composée à 60 % de touristes, qui viennent pour le film ou pour le quartier, et 40 % d’habitués » note le patron en  2016. (Anthony).

56Et Collignon-tête-à-gnions-face-de-fion ? L’épicerie va très bien, merci. Au 56 rue des Trois Frères, l’ancien propriétaire, un certain Ali, vit son affaire décoller à la suite au film et il sortit un CD où on pouvait l’entendre chanter et dresser les louanges de son épicerie.

 

CastellainEn 1910, le futur bistrot d’Amélie s’appelait Castelain, du nom de la bière…

2M.1950Il devint 2 Moulins après la guerre de 39-45

Au 25, La Vache enragée de Pierre Dac

dacCe cabaret perdu dans la nuit des temps vit les débuts en 1919 de Raymond Souplex et Gabriello et, en 1922, de Pierre Dac. (« Si Dieu existe, qu’il le prouve ! Et s’il n’existe pas, qu’il ait le courage de l’avouer… ») Pierre Dac habitera Montmartre (46, avenue Junot) et se verra gratifier, à sa mort, d’un joli petit bout de rue près de son domicile.

Au 50, Degas et Jehan Rictus

En 1877, Edgar Degas (Hilaire Germain Edgar de Gas dit Edgar Degas) voit son bail résilié pour la maison qu’il occupe avenue Frochot et se met en quête d’un nouveau logement. « Je bats le quartier. Où poserai-je ma tête et Sabine (sa bonne). Je ne trouve rien de bien » écrit-il à Halévy. Ce sera finalement un appartement et un atelier rue Lepic, dans lesquels il restera cinq ans, vivant en reclus. A part ses lundis à l’Opéra Garnier, ses quelques dîners chez les Rouart ou chez les Halévy, il vit seul au milieu de ses toiles dont il ne se défait qu’avec difficulté.

degas2C’est l’époque où il délaisse peu à peu l’huile pour le pastel. François Fosca, un critique d’art de l’époque, en avance la raison : ce changement serait dû « à la nature inquiète et scrupuleuse de Degas qui voulait pouvoir retoucher son travail indéfiniment, l’abandonner pour le reprendre ensuite, parfois après des années, sans être entravé par la matière de la peinture à l’huile  qui, tantôt n’était pas encore sèche, ou  tantôt l’était trop. Le pastel lui accordait sur ce point toute la liberté qu’il souhaitait et donnait, en outre à ses oeuvres, une matité qu’il semble avoir beaucoup appréciée. »

Le poète-chansonnier Jehan Rictus habita lui aussi au 50, de 1904 à 1913. L’homme des Soliloques, le poète de de la compassion et de la révolte fut souvent « croqué » par Steinlen comme ci-dessous, où un clochard voit croit discerner face à lui, un Christ, aussi lugubre que lui. (Il s’agit en fait de son reflet dans la vitrine d’un magasin.)

ob_301158_rictus-steinlen-034« Ah! Comm’ t’es pâle…ah! comm’ t’es blanc. / Sais-tu qu’t’as l’air d’un Revenant, / Ou d’un clair de lune en tournée? / T’es maigre et t’es dégingandé, /Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée / Au temps où tu t’ proclamais Roi! / A présent t’es comm’ en farine. / Tu dois t’en aller d’ la poitrine / Ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’ toi ! »

Au 53, Jean-Baptiste Clément et ses cerises

L’auteur du Temps des cerises y a vécu en 1880 juste après l’amnistie et le retour des communards exilés. Il avait combattu sur les barricades pendant la Semaine sanglante, avait fui Paris, avait été condamné à mort par contumace. Mais point de cerises sur la Butte. Il écrivit la  chanson lors d’un voyage vers la Belgique, à Conchy-Saint-Nicaise, en 1866. Or donc, rien à voir avec la Commune.

Au 54, Van Gogh, Théo et les fausses tours de Notre-Dame

Les deux frères habitèrent au 54, au troisième étage, de 1886 à 1888. Il s’agit d’un petit appartement doté d’une minuscule entrée, d’une pièce de séjour de 7 m2, d’une chambre de même taille occupée par Théo, chambre par laquelle il faut passer pour se rendre dans la chambre de Vincent.

Van-Gogh-View-of-Paris-from-Vincents-Room-in-the-Rue-Lepic-1887Contrairement à ce qui est dit habituellement, les deux tours que l’on aperçoit au milieu du tableau peint depuis la fenêtre ne sont pas les tours de Notre-Dame mais seraient, selon le remarquable site autourduperetanguy, les tours de style mauresquo-néo-byzantin du Trocadéro construites par Davioux et Bourdais en 1878 pour l’exposition Universelle.

Au rez-de-chaussée du 54 se tenait la galerie d’Alphonse Portier, un des premiers à soutenir les Impressionnistes, ex-marchand de couleurs ayant exposé Corot et Cézanne.

Au 55 également, Armand Guillaumin

Le peintre Armand Guillaumin, « le moins connu des peintres impressionnistes », résida au 54, au premier étage. Il est par contre connu pour avoir gagné deux fois (durant la même année) à la Loterie nationale, une fois 100 000 francs-or et une autre fois 500 000. Vers la fin des années 1880, il se lia d’amitié avec les frères Van Gogh et l’ami Théo vendra certaines de ses toiles.

 Au 59, Charles Léandre et ses portraits en charge

victoriaEn 1890, le peintre Charles Léandre s’installe au 59, rue Lepic où il louera un atelier et un appartement dans lequel il va demeurer pendant un quart de siècle. Il fut également – comme Daumier, Gill, Traviès, Monnier -, caricaturiste de journaux illustrés (Le Chat noir, La Vie moderne, Le Figaro, Le Rire, le Grand Guignol) et croqua avec gourmandise les grands de son époque (la reine Victoria, Clemenceau, Zola, etc.)

 

Au 64, Jean-Louis Forain

Vers 1910, Forain résida au 64. Essentiellement connu comme caricaturiste et comme ami de Rimbaud (avec lequel il partagea une chambre rue Campagne-première pendant les premiers mois de 1872), il fut également un peintre de talent comme en témoigne son tableau Les Courses.

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Hommages :

« Aucun homme sinon Molière ne sut s’élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume. »  (Apollinaire).

« M. Forain est l’un des peintres de la vie moderne les plus incisifs que je connaisse. » (Huysmans)

« Je ne suis d’aucune école. Je travaille dans mon coin. J’admire Degas et Forain. » (Toulouse-Lautrec).

 

Sur ce, à la semaine prochaine avec le haut de la rue Lepic.

 

 

Drôle de rue, cette rue Edouard-Detaille…

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Mais qu’a-t-elle de drôle, cette rue Edouard-Detaille ? Est-ce parce qu’elle hébergea « l’immeuble des humoristes », Alphonse Allais et Tristan Bernard ? Voire un Pierre Loti fardé portant des talons hauts ? Mais avant d’être drôle, elle est insolite. Connaissez-vous son point commun avec l’avenue Victor Hugo et la rue de Richelieu ? Non ? Et bien sachez qu’avec Richelieu et Hugo (ci-dessus), Edouard Detaille fut la seule personnalité à se voir attribuer une rue de Paris de son vivant. Fichtre ! Mais comment ce fait-ce, me direz-vous ? Piston ? Prévarication ?  Mystère de l’année 1892…

Peintre pompier et totalement oublié

Il n’était pas cardinal tout puissant, il n’était pas une légende du siècle, mais il fut considéré comme l’un des chefs de file de la peinture française de la dernière partie du XIXe siècle. D’où sa rue. Il a mystérieusement disparu de la mémoire nationale, ce qui ne choqua pas vraiment le célèbre critique-historien Camille Mauclair qui qualifia son œuvre  de « désolante erreur ».

Le rêve
Le Rêve (1888)

Formé dans l’atelier de Meissonnier, Detaille eut un gros faible pour les scènes militaires. Son tableau le plus célèbre est Le Rêve, acquis par le musée d’Orsay en 1986. Peint en 1888, il représente de jeunes soldats de la IIIe république qui rêvent de grandes victoires et de prendre leur revanche sur « les Prussiens » de la guerre-défaite de 70. Le tableau ci-dessous, réalisé par Basile Lemeunier, montre le peintre en uniforme de sous-lieutenant de réserve.

Detaille

Au 7, le postérieur d’Alphonse Allais

Allais« Le comble de la politesse : s’asseoir sur son derrière et lui demander pardon. » En décembre 1895, tout juste marié, l’humoriste pose le sien 7 rue Edouard-Detaille, troisième étage porte gauche, dans un immeuble construit par le père de Tristan Bernard et que l’on surnommera « l’immeuble des humoristes ». Les tableaux militaires de Detaille l’ont-ils inspiré ? « L’Angleterre, c’est un pays extraordinaire, écrit-il. Tandis qu’en France nous donnons à nos rues des noms de victoires : Wagram, Austerlitz…, là-bas on leur colle des noms de défaites : Trafalgar Square, Waterloo Place. »

CapSon célèbre Captain Cap et ses outrances firent bien rire les Parisiens, proposant notamment dans son programme électoral de prolonger l’avenue Trudaine jusqu’à la place de la Concorde. – Par quel bout ? s’informèrent quelques électeurs. – Par les deux bouts, répondit le Captain. Et, sachant qu’une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites, il proposa également « de prendre l’argent là où il se trouve : chez les pauvres. D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »

Café

Au 9, Tristan Bernard

TristanEn 1892, Myrthil Bernard  (père de Tristan) fit construire sur un terrain vague de la Plaine-Monceau une dizaine d’immeubles qui, dès 1893, furent occupés par toute la famille Bernard : parents, enfants, oncles, cousins. Ce qui fit dire à Tristan Bernard : « Eau, gaz et juifs à tous les étages ». Tristan (de son vrai prénom Paul) était né à Besançon, dans la même rue que Victor Hugo : « Nous sommes nés tous les deux à Besançon, aimait-il rappeler, tous les deux dans la Grand-Rue, lui au 138, moi, plus modestement, au 23. »

 

En 1940, après la défaite et l’occupation de la France, il déclara : « En 1914, on disait « on les aura » eh bien maintenant, on les a. » Arrêté en tant que juif, il est interné au camp de Drancy et confie à qui veut l’entendre : « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Humoriste facétieux, il ajouta une strophe aux Stances à Marquise de Pierre Corneille, ce qui fut plus tard tout à fait du goût de Georges Brassens : « Peut-être que je serai vieille, / Répond Marquise, cependant /J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, /Et je t’emmerde en attendant. »

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Mais oui, c’est prouvé, avant d’être le pornographe du phonographe, Brassens a été jeune…

Grand absent de l’Académie française, Tristan Bernard s’en consola : « Je préfère faire partie de ceux dont on se demande pourquoi ils ne sont pas à l’Académie plutôt que de ceux dont on se demande pourquoi ils y sont. »

Ses mots croisés sont restés célèbres. Citons « arrive souvent au dernier acte », en sept lettres. (Réponse en fin d’article)

Au 11, Pierre Loti

Honnêtement, je ne suis pas certain de la présence de Pierre Loti dans cette auguste rue. Mais le très précieux et sérieux site parisrévolutionnaire.com en fait état. Il s’appelait Julien Viaud et devint Loti en 1872, au cours d’un voyage en Polynésie, surnom signifiant « rose » et qui lui fut donné par des Tahitiennes. Pour la petite histoire, il était le neveu de Jean-Louis Adolphe Viaud, connu pour avoir été l’un des marins abandonnés sur le radeau de la Méduse en 1816. (Jeune mousse, il ne fut pas mangé, comme on le lit souvent, mais mourut des fièvres quelques semaines après le naufrage, à Dakar.)

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Pierre Loti est un homme de très petite taille adorant se travestir, portant des talons hauts parfois montés sur des ressorts, ce qui lui donne une démarche de criquet. Ses galons d’officier (lieutenant de vaisseau) ne l’empêchent pas de se farder de blanc, de teindre ses moustaches et de souligner son regard d’un trait de khôl.

ChocoPoseur, Il figure volontiers sur les vignettes du chocolat Guérin-Boutron ou sur celles de la collection Félix Potin. Sa carrière militaire ne l’empêche pas d’écrire et de devenir un des principaux écrivains de son temps. Le 21 mai 1891, à 42 ans, il est élu à l’Académie française au fauteuil 13, par 18 voix sur 35 votants contre Émile Zola !

A part Anatole France, Loti n’a guère d’amis dans le milieu littéraire. L’anecdote est connue : devant écrire à Victorien Sardou, (également de l’Académie et qu’il détestait), Loti adressa la lettre à « Victorien Sardi, Marlou-le-Roi ». Comme il avait fait suivre sa signature de la mention de son grade, il reçut en réponse une carte libellée en ces termes : « à Monsieur Pierre Loto, capitaine de vessie ».

Notons que Victorien Sardou fut gratifié d’une rue parisienne dans le 16e arr., un an après sa mort (1908). Alors que Loti, que nenni.

La réponse est « notaire ». On  lui attribue souvent  la célèbre définition : « vide les baignoires et remplit les lavabos » (entracte) mais cette dernière est de la célèbre verbicruciste Renée David.

Rectification, my boy : il me semble que la rue Favart fut ainsi dénommée du vivant de Charles-Simon Favart, auteur (dramatique !) de même que la rue Guétry, en honneur du celebrissime compositeur franco-liégeois !

Quelques pas rue de Richelieu avec Stendhal, Molière, Diderot, George Sand, Balzac…

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A partir du XVIIe siècle, la rue de Richelieu a séduit un nombre très important d’artistes, écrivains et peintres. Selon Jacques Hillairet, le succès de la rue tient à son statut central et à la présence de nombreux théâtres. « Car elle en a desservi trois, écrit-il, et non des moindres puisque deux d’entre eux étaient la Comédie-Française (N° 6 bis) et l’autre, l’Opéra (N 69, 71), le troisième étant la salle Louvois (N 69, 71) où fut le Théâtre-Italien. Elle en a même desservi cinq puisqu’elle passait entre l’Opéra-Comique et le théâtre Feydeau, tous deux édifiés sur le terrain d’anciens hôtels de cette rue. Si de plus l’on tient compte des tumultueuses galeries du jardin du Palais-Royal à son extrémité sud et du bruyant jardin Frascati à son extrémité nord, on comprendra mieux encore combien cette rue fut animée, recherchée… »

 Au 6 (ancien 13), George Sand avant Sartre

George Sand (1804-1876) ne saurai être réduite à ses amours tumultueuses avec Musset et Chopin, à ses romans et à la « bonne dame de Nohant ». Elle fut également une journaliste engagée, socialo-communiste convaincue dès 1840, prônant la création de communautés pour dépasser les antagonismes de classes.

Sand3En février 1848, alors qu’à Nohant, sous ses fenêtres, les manifestants scandent : « A bas madame Dudevant, A bas Maurice Dudevant, A bas les communistes ! », elle participe activement à la révolution et l’avènement de la République. Elle rédige des brochures populaires et fonde La Cause du peuple  le 9 avril 1848, journal installé au 6 rue de Richelieu et qui ne comptera que trois numéros, dans lesquels elle publiera Le Roi attend, pièce mettant en scène l’avènement du peuple souverain.

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George Sand par Delacroix, reproduit dans Le Monde illustré du 16 août 1884

On le sait, la révolution de février 1848 accouchera d’une souris bourgeoise. Après la ruine de ses espoirs de révolution sociale, Sand repartira à Nohant le 17 mai au soir.

SartreEn avril 1848, on ne mit pas George Sand en prison pour ses idées subversives. (Elle s’y attendait pourtant, avant de rentrer à Nohant). Il en sera de même d’un autre directeur d’une autre Cause du peuple.  « On ne met pas Voltaire en prison ! » aurait déclaré De Gaulle à son cher Raymond Marcelin, ministre de l’Intérieur. Si ses deux premiers directeurs, Jean-Pierre Le Dantec et Michel Le Bris sont incarcérés, l’iconique Jean-Paul Sartre ne risque rien. C’est ainsi qu’en avril 1970, il est nommé directeur de La Cause du Peuple, journal de la gauche prolétarienne créé en mai 1968 par Roland Castro.

Au 23, Pierre Mignard

GloirePierre Mignard, vous connaissez ? Sans doute pas. Ce peintre qui habita au 23 est connu notamment pour sa Gloire des Bienheureux, fresque ornant le dôme de l’église du Val-de-Grâce à Paris. Il fut très pote avec Molière, dont il fit le portrait (1669). Echange de bons procédés amicaux, Molière composera un éloge en vers de la dite fresque : La Gloire du Val-de-Grâce. (Vraiment tarte, si vous voulez mon avis, vous pouvez lire le texte sur Gallica).

Mignard3

Plutôt tarte également est le portrait de Louis XIV peint par Mignard en 1673 : sur un cheval cabré, le roi est vêtu à la romaine, tandis que dans les cieux, la Victoire le couronner de deux rameaux de laurier, gloire militaire oblige. En juin 1687, Mignard sera anobli par le roi qui, à la mort de Charles Le Brun, le nommera  premier peintre.

 

Au 40, c’est Molière

mort_moliereLe 17 février 1673, après un malaise survenu sur scène, lors de la 4ème représentation du Malade imaginaire, Molière décède d’une attaque foudroyante. Il n’a donc pas signé une renonciation au métier de comédien, comme c’est la coutume, quand on sent sa fin venir. Il ne peut donc pas bénéficier d’une sépulture chrétienne (depuis le IV° siècle, les comédiens étaient excommuniés par l’Eglise). Mais, par l’intervention de Louis XIV, il eut finalement droit à une sépulture (sans faste et de nuit) au sein du cimetière Saint Joseph.

Au 39, c’est Diderot

 Un siècle plus tard et à quelques mètres, c’est au tour de Diderot. Le 1er juin 1784, il a quitté la rue Taranne et aménagé au 39 de la rue de Richelieu dans l’hôtel dit de Bezons afin de ne plus avoir à gravir quatre étages. Il y restera deux mois et y décèdera d’un emphysème le 31 juillet 1784 à l’âge de soixante-dix ans.

DiderotDans une lettre à Sophie Volland, il avait écrit : « Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j’étais éternel ; est ce que jusqu’à présent cela n’est pas vrai ? N’allez pas prendre cela pour un mensonge officieux ; c’est la pure vérité. J’ai bien ouï dire qu’on en mourrait mais je n’en crois rien. »

 

 

 

Au 59, le charme de Robert Lotiron

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 « La cote de Robert Lotiron est stable, oscillant autour de 800 à 1200 euros. Les sujets présentés en vente sont des sujets très classiques, par ailleurs très commerciaux : Florence, le port de Cannes, la scène de moissons, ou encore les bateaux au mouillage, autant de sujets plaisants et colorés » peut-on lire sur expertisez.com. Qualifié parfois d’artiste post-cubiste, Lotiron développe dans les années 1920-1930 un style naturaliste poétique qui s’inscrit dans le courant néoréaliste. Adepte des petits formats, amoureux de l’eau, il a souvent peint la capitale.

Regnard, c’est au 80

regnardA propos de Molière et de la rue de Richelieu, citons le poète Regnard (Jean-François), qui habita à l’angle de la rue Feydeau. Au XVIIe siècle, il fut considéré comme le meilleur poète dramaturge français après Molière. Si le moraliste Joubert déclara : « Regnard est plaisant comme le valet, et Molière comique comme le maître », Voltaire fut plus laudatif : « Qui ne se plaît pas avec Regnard n’est pas digne d’admirer Molière. »

Pour ceux qui aimeraient en savoir plus, je conseille une  étude de D.-L. GILBERT qui  a obtenu le prix d’éloquence de l’Académie Française dans sa séance publique annuelle du 25 octobre 1859. Olé.

Au 110-112, c’est Balzac et son Vautrin pour demain

BalzacÀ l’angle de la rue Richelieu et du boulevard Montmartre, Balzac loue sous les toits un petit pied-à-terre à son tailleur-spéculateur immobilier Jean Buisson. Un soir de 1840, selon Théophile Gautier, Balzac le convoque avec ses amis Laurent-Jan, Édouard Ourliac et de Belloy. « Voilà, dit en substance Balzac, je dois remettre demain à Harel un drame en cinq actes. Et je n’ai pas écrit la moindre ligne. Mais j’ai un plan : nous allons bâcler la chose pour toucher la monnaie. Gauthier fera un acte, Ourliac un autre, Laurent-Jan le troisième, de Belloy le quatrième, moi le cinquième et je remettrai le drame à midi comme il est convenu. Un acte chacun, ce n’est pas plus de quatre ou cinq cents lignes que l’on peut faire dans la journée et dans la nuit. – Contez-moi le sujet, demande Théophile Gautier, indiquez-moi le plan, dessinez-moi en quelques mots les personnages et je vais me mettre à l’œuvre. – Ah ! s’écrie Balzac accablé, s’il faut vous conter le sujet, nous n’aurons jamais fini.

Rue Richelieu ou rue Stendhal ?

stendhal-coverS’il est un écrivain entiché de cette rue, c’est bien Stendhal. En 1821, il loge au 45, dans l’hôtel de Bruxelles. En mai 1822, peu de temps après qu’il a traité avec son éditeur Pierre Mongie pour De l’Amour, il s’installe à Hôtel des Lillois, au 63 (au 61 actuel), dans la même maison que l’actrice cantatrice Mme Pasta pour laquelle il éprouve quelques sentiments. En 1828, après son séjour en Italie, il retrouvera la rue de Richelieu en résidant à l’hôtel de Valois, à l’actuel, 69 (anciennement 71) où il achève le Rouge et le noir (commencé à Marseille). Il y séjournera à nouveau brièvement, en 1833.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris – Perec

Comme Patrick Modiano ou Raymond Queneau, Georges Perec a usé de la capitale comme d’un immense terrain d’expression, sinon de jeu. Petite balade dans ses « espèces d’espaces ».

24, rue Vilin

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Dans W ou le souvenir d’Enfance, Perec évoque la rue Vilin où il habita de 1936 à 1942 :  « C’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts qui mènent à la rue du Transvaal et à la rue Olivier Métra. (…) Il y a un an, la maison de mes parents, au numéro 24, (…) était encore à peu près intacte. On y voyait même, donnant sur la rue, une porte en bois condamnée au-dessus de laquelle l’inscription COIFFURE DAMES était encore à peu près lisible. »

Coiffeur

A partir de 1969, durant les travaux de démolition, Perec reviendra une fois par an rue Vilin afin d’établir un relevé de ce qu’il voit, numéro par numéro, au fil des disparitions. En 1981, le numéro 24 qui abritait la boutique de coiffure de sa mère disparait à son tour. Perec n’y survivra pas, il meurt l’année suivante.

 18, rue de l’Assomption

A 9 ans, Georges Perec revient à Paris. Adopté par sa tante Esther et son mari, il habitera rue de l’Assomption jusqu’en 1960.  Dans le cadre de son projet Tentative de description de quelques lieux parisiens, il écrivit Allées et venues rue de l’Assomption, confrontant ses souvenirs à des passages réguliers dans la rue, notant tout ce qu’il y voit et en particulier les façades.

Sur la couverture d’un de ses livres d’école, on peut lire : « Georges Perec / 18, rue de l’Assomption / Escalier A / 3e étage / Porte droite / Paris 16e / Seine / France / Europe / Monde / Univers »

23 rue Clovis, au lycée Henri IV

H 4En octobre 1954, le jeune Perec – orphelin, fils d’un ouvrier et d’une coiffeuse- intègre le célèbre et élitiste lycée Henri IV en hypokhâgne. Il étudie Racine et l’abbé Prévost sous la férule de monsieur Simon, pas vraiment subjugué par les dons du jeune homme : « Des qualités de construction cohérentes. Mais des vues courtes. Attention à l’expression et à l’orthographe. » La fin d’année sera sans appel : 6 sur 20.

Caramba ! Après un tel bulletin, une seule solution : devenir un écrivain majeur.

Rue Saint-Honoré

Au premier semestre 1957 et au premier semestre 1959, Perec y occupe deux chambres. Il s’en souviendra dans Un Homme qui dort.

perec dortEn ce temps de confinement, comment ne pas méditer sur cet passage des Méditations sur le péché de Franz Kafka : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »

Perec en fit l’exergue de Un homme qui dort, troisième œuvre publiée (en 1967) dans lequel il tutoie le lecteur. L’histoire ? Un étudiant en sociologie ne n’est pas levé de bonne heure et refuse de se rendre à son examen. (Perec songe-t-il à Proust qui écrit : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes » ?) S’ensuit le récit d’un spleen pas piqué des hannetons et l’exploration d’un sentiment à mi-chemin entre mélancolie et dépression.

82 rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

bacLa réunion inaugurale de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec sera coopté en 1966. Oulipien à vie, il sera absent des réunions à partir de 1982 et sera « excusé pour cause de décès ».

 

5, rue Quatrefages, Georges, Sylvie et Jérôme

Georges-Perec-fenetre

Le 7 rue Quatrefages n’existe pas, mais le 5 où vécut Georges Perec avec Paulette Pétras est bien réel. C’est au 7 qu’il loge Jérôme et Sylvie, ce couple amoureux des « choses » des années 60, dans un appartement au plafond bas, aux bons vieux livres, avec ses piles de journaux : « Jérôme et Sylvie ne croyaient guère que l’on pût se battre pour des divans Chesterfield. Mais c’eût été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés. Rien ne les concernait, leur semblait-il, dans les programmes, dans les plans : ils se moquaient des retraites avancées, des vacances allongées, des repas de midi gratuits, des semaines de trente heures. Ils voulaient la surabondance ; ils rêvaient de platines Clément, de plages désertes pour eux seuls, de tours du monde, de palaces. » (Prix Renaudot 1965).

Perec a écrit une grande partie des Choses durant les années 1963-1964 et le début de 1965. Le titre Les Choses n’est adopté que fin février 1965, alors que le contrat avec Julliard est déjà signé.

Perec prix Renaudot
Perec vient de recevoir le prix Renaudot

Fin 1966, Perec quitte la rue Quatrefages pour s’installer dans un appartement à Saint-Germain-des-Prés. A l’occasion du déménagement, il range un manuscrit intitulé Le Condottière dans un carton qu’il jette par mégarde dans la benne à ordures. Il s’agit de son premier roman, un pseudo polar, refusé en 1959 par le Seuil.

condottierreDix ans après sa mort (1982), son biographe David Bellos retrouve plusieurs exemplaires du tapuscrit. Le 1er mars 2012, trente ans après le décès de Perec, Le Seuil publie Le Condottière. (D’où évidemment le titre dans les journaux : « Après la Disparition, La Réapparition. »)

 

85, avenue de Ségur

En 1972, Perec loge 85, avenue de Ségur, à l’angle du boulevard Garibaldi. Il s’en souviendra notamment dans ses grilles de mots croisés pour Télérama : « « N’est pour rien dans l’avenue de Ségur » (Comtesse, évidemment ! A propos, un « verbicruciste » conçoit les grilles et les définitions, un « cruciverbiste » essaye de les résoudre. Alors, ne pas confondre, comme il ne faut pas confondre anacyclique et palindrome.)

Place Saint-Sulpice, Café de la mairie

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En 1974, du 18 au 20 octobre, dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Perec passe des heures au Café de la mairie à noter « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance. « Tous les pigeons se posent sur le terre-plein. Les feux passent au rouge (cela leur arrive souvent). Des scouts (ce sont les mêmes)  repassent devant l’église. Une deux-chevaux vert pomme immatriculée dans l’Eure-et-Loir (28). Un car. Des Japonais. Rassemblement de quelques individus devant Saint-Sulpice. »

Le 18 octobre, 13 h 35, il a noté : « Une femme passe. Sur son sac il y a écrit « Gudule ». Qui était cette femme ? A-t-elle lu Perec ? S’est-elle reconnue ? J’aimerais bien le savoir.

13, rue Linné

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Le logement est situé à l’entresol et s’ouvre de plain-pied sur une cour-terrasse. Perec l’a acheté en 1973 et s’y installe en 1974. Il  y écrit notamment une grande partie de La Vie mode d’emploi, publié en 1978 (prix Médicis). L’histoire se déroule dans une résidence du 11 rue Simon Crubellier (adresse imaginaire). La vie des personnages s’étale du XIXe et XXe siècle. L’entrée de l’immeuble toujours ouverte, les différentes pièces qui le composent sont liées les unes aux autres par des portes de communication. Et tout s’imbrique, comme dans un gigantesque puzzle. 600 pages (sans compter les annexes), 99 chapitres, 2 000 personnages.

A vendre

appart PerecEn 2017, année où l’écrivain entre dans « La Pléiade », une annonce immobilière met en vente l’appartement de la rue Linné. Un « appartement bourgeois » de 52 m² situé dans le 5e arrondissement de Paris, proposé pour la coquette somme de 745.500 euros, soit 14.300 €/m². Mais sans en mentionner la « plus-value » littéraire.

 Sans les mains, sans les pieds, etc…

 Perec, prince de l’Oulipo et roi de la contrainte, ne lésinait pas sur le lipogramme.

A

Dans What a Man !, seule voyelle autorisée, le « a ». Sous le nom de Gargas Parac, Perec relate les aventures d’Armand d’Artagnan, « crack pas bancal, as à la San A », auquel un « banal anthrax nasal » mettra fin aux exploits.

E

Dans Les Revenentes, rebelote mais avec le « e ». Comme le note un certain Shakespeare sur Babelio, « ce texte est perfect ! Perec me crée de l’effet chez les Revenentes ! C’est un texte qe je vénère, tellement c’est pété et excellent ! Bérengère, le clebs, le clerc… »

 

E2.jph

Dans La Disparition, c’est la même chose sauf que c’est le contraire. Pas de « e ». Comme nous le dit Bernard Pingaud, « Trahir qui disparut, dans La disparition, ravirait au lisant subtil tout plaisir. Motus donc, sur l’inconnu noyau manquant ».

« Pictura », sur Babelio, marque son admiration : « Il s’agit d’un roman inouï . Oui tout à fait inouï. On pourrait tout aussi grossir un listing utilisant d’adroits qualificatifs, original, ahurissant, innovant, subtil, imaginatif, savant, surtout fort, brillant, troublant aussi. Imaginons-nous ! Savoir ainsi bâtir tout un roman sans jamais – ô grand jamais – saisir un trait si vital au patois du français, aux discours, aux allocutions, aux rapports, à la narration quoi !  G. P l’a fait ! Il l’a accompli son bijou. Un diamant parfait plutôt ! »

Et le Palindrome ?

Bon, d’accord. Son titre ? 9691, EDNA D’NILU 0, MÛ, ACÉRÉ, PSEG ROEG,  c’est-à-dire le palindrome de AU MOULIN D’ANDE, 1969 GEORGES PEREC. Il s’agit du titre d’un hémaurme palindrome signé Perec (record du monde ? ) qui compte 1 247 mots et 5 566 lettres et qui commence ainsi : « Trace l’inégal palindrome. Neige. Bagatelle, dira Hercule. Le brut repentir, cet écrit né Perec. L’arc lupèse trop » et finit comme ceci : « porte, sépulcral, ce repentir, cet écrit ne perturbe le lucre: Haridelle, ta gabegie ne mord ni la plage ni l’écart. »

Perec1
Oulipossimo, my friend !

 

 

 

Ah ! les beaux jours de la rue du Four

22, rue du Four, Chez Moineau

Moineau2Alors que la trompette de Boris Vian résonne dans la cave « chic » du 13, rue Saint-Benoît et que Gréco chantonne Sartre et Queneau à la Rose Rouge, un bistrot de la rue du Four accueille à la fin des années quarante une jeunesse marginale aux accents prophétiques et soixante-huitards, canards boiteux alcoolisés que la patronne couve avec inquiétude et tendresse. Noël Arnaud, dans sa préface du Manuel de Boris Vian évoque le « fabuleux et sordide Moineau de la rue du Four : « Ah ! Les doigts courts et gourds de la mère Moineau saisissant des merguez et vous les flanquant dans l’assiette ! »

 

isou1946 : Scandale du Théâtre du Vieux-Colombier : des jeunes gens interrompent une représentation de La Fuite, du dadaïste Tristan Tzara, pour proclamer la naissance du Lettrisme. À la fin de la décennie 40, Moineau devient le port d’attache du mouvement d’Isidore Isou (et de Gabriel Pomerand), mouvement littéraire renonçant à l’usage des mots et s’attachant à la poétique des sons, des onomatopées, à la musique des lettres.

debord1950 : un jeune homme de dix-neuf ans pousse la porte de chez Moineau : Guy Debord. Il s’intègre aussitôt au mouvement contestataire puis, dès le printemps 1952, il rompt avec Isou et fonde en juin L’Internationale lettriste avec Berna, Brau et Wolman, jetant les bases de l’aventure situationniste.

En 1953, les époux Moineau quittent le quartier pour s’installer rue Guénégaud et y créer un « restaurant-cabaret » qui deviendra aussi célèbre que leur « infâme bistrot » de la rue du Four.

1, rue du Four, la  Pergola

 

La Pergola

Diesel

Au coin de la rue du Four et du boulevard Saint-Germain, une verrière au-dessus du magasin Diesel rappelle qu’une brasserie mythique a régné sur le quartier durant les décennies 50-70.

palace hôtelLa Pergola s’installe dans l’ancien hall du Palace hôtel, vendu par appartement peu avant la guerre. Antithèse du Flore et des Deux Magots, l’endroit affiche une réputation un peu sulfureuse, comme tous les cafés de la nuit. On peut lire dans Les Bouteilles se couchent, de Patrick Straram : « La Pergola – ouvert toute la nuit -, bouquets de lumières criardes et vulgaires. (…) Au bar, aux tables, aux chiottes, des copains d’un soir, des filles d’une nuit, des inconnus, des indicateurs de police, des maquereaux, des planqués. »

Delon2

Pour la petite histoire et selon Jean Lapierre, Alain Delon y aurait fait le portier à son retour d’Indochine avant de devenir acteur.

1951, un certain Léo Ferré

Ferré 1950

L’Arlequin ouvre en mars 1951 dans le sous-sol de La Pergola et des soirées dansantes y sont organisées par le Hot Club de France. Gaby – le patron – en confie la gérance à Roger Wasserman. Stéphane Golmann présente les numéros, Norbert Glanzberg est au piano. Le cabaret accueille Francine Claudel, Mouloudji en pull noir, ainsi qu’une jeune chanteuse originaire de Lyon, Mick Micheyl, première auteure-compositrice-interprète à succès.

Mais c’est surtout Léo Ferré qui, dès 1951, marquer le lieu de son empreinte, tout heureux de retrouver un endroit où chanter après sa brouille avec Francis Claude au Milord l’Arsouille.

Blanche2Francis Blanche, qui se produit pour la première fois à Saint-Germain-des-Prés, porte une admiration sans borne à Léo Ferré ; si un spectateur s’avise d’émettre une remarque plus ou moins désagréable à l’endroit de son ami, il entre dans une fureur folle et le fait déguerpir manu militari.

Blanche3

C’est également à L’Arlequin que, le 17 décembre 1953, le prince Rainier vient écouter son compatriote. Les deux hommes bavardent et le prince propose à Ferré d’enregistrer son oratorio – La Chanson du mal-aimé – à Monaco, en mettant à sa disposition l’orchestre de Monte-Carlo. Après le refus de la Radiodiffusion française, Ferré, ravi, commence à croire en son étoile après sept années de galère.

« Gaby Pergola »

gabyBebel

Le patron, c’est Gaby, le cheveu rare, bien habillé, la cinquantaine, l’œil brillant, cigare à la bouche. Il fut, dit la rumeur, garde du corps de de Gaulle. Est-ce lui que l’on voit dans son propre rôle derrière le bar à la fin d’À bout de souffle, lorsque Belmondo vient prendre des nouvelles d’une histoire d’argent ? C’est probable.

Gaby deviendra célèbre par Léo Ferré interposé, lequel se souviendra des années plus tard de son passage à L’Arlequin et de « Gaby Pergola » : « Eh oui, je chantais en bas, à l´Arlequin / Après y avait Francis / Francis Blanche / Tu te rappelles ? / Ah, près du métro Mabillon… »

Gaby virera Ferré de l’Arlequin, mais ce dernier ne lui en tiendra pas rigueur et lui dediera une chanson : « Hé ! Gaby / Gaby Pergola, je te voyais / Ah la la… Tes comptes, ta machine, ton crayon / Tu notais tout / Peut-être aussi le temps / Qu’il ferait demain ? / Pour ta bière, tant ! / Pour ton whisky, tant ! … »

1956, Chez Régine

Whisky à gogoPaul Pacini, du Whisky à gogo, (rue de Beaujolais), ne s’était pas trompé en confiant à Régine l’animation de son club en 1952. À la fois barmaid, disc-jockey, videuse et dame pipi, la jeune femme a attiré le tout Paris en quelques mois, devenant un véritable phénomène de mode. Forte de ce succès, elle loue en 1956 le sous-sol de la Pergola, – l’ex-Arlequin où chantait Ferré – et baptise son club Chez Régine.

Régine1968

La Commère de France-soir la croque en ces termes : « C’est une bonne grosse fille brune et sympathique, à qui un Polonais n’a rien à apprendre sur le chapitre de la boisson. Ou elle vous tutoie tout de suite, ou elle ne vous laisse jamais entrer chez elle. État des lieux : c’est une cave que Régine, qui a de la fantaisie, a transformée en square avec arbres, bancs verts, fontaine biblique, kiosque, réverbère… »
Comme au temps du Whisky à gogo, le succès est immédiat. Passage mondain obligatoire, on y voit même Charlie Chaplin danser le tango avec la patronne. Françoise Sagan, tombée toute petite dans le chaudron de Saint-Germain-des Prés – elle fréquente le Club Saint-Germain dès l’âge de 16 ans – est une cliente assidue et devient pour la presse « la première romancière noctambule française ».

New-Jimmy's.1964En 1962, désireuse de s’agrandir et de se renouveler, la « Reine de la nuit » quitte la rue du Four et s’installe boulevard du Montparnasse dans une boîte de strip-tease fermée depuis un an. Ce sera le New Jimmy’s ». Quant au sous-sol du 1, rue du Four, après avoir végété pendant quelques années, il devient en 1965 le Club 65 de Gérald Nanty.

 

1965, Le Club 65 de Gérard Nanty

« Gaby, le mac chauve qui tenait la Pergola (…) me dit un jour : « Vous êtes toujours avec des filles ! Des beautés… Vous ne voulez pas animer mon bar ? » C’était parti. J’ai ouvert le Club 65. (…) La boite fit un tabac.

Vilard, Dave, Nicoletta marchand

Nicoletta était disquaire, elle passait le tube de Nancy Sinatra Those boots are made for walking et les gens devenaient fous. (…) L’acteur Guy Marchand était barman. Cocinelle, la première transsexuelle de France, s’enticha du Club… » (…) On a lancé le 45 tours d’Hervé Vilard Capri c’est fini (…) Marlene Dietrich fut la marraine du Club 65, invitée par son amie Cécile Sorel, qui fut la première étoile de mon « harem » de vieilles actrices… »

NantyAinsi parlait Gérald Nanty, cité par Elisabeth Quin dans son livre Bel de nuit, prince des nuits parisiennes au même titre que Régine. Infatigable, il montera ultérieurement le Prélude (1968, rue Richelieu, les Nuages (1970, avec Françoise Sagan), le Colony, (rue Saint-Anne, 1973, avec Roger Peyrefitte), rachètera l’Echelle de Jacob (avec Thierry Le Luron dans les années 1978). En 1984, il reconvertira une ancienne maison close en restaurant (le Grand 4) puis créera le Mathis, rue de Ponthieu, en 1996.

 

Chère rue Servandoni

 

Plaque

Avec la rue Garancière, cette ancienne rue des Fossoyeurs part de Saint-Sulpice pour rejoindre le jardin du Luxembourg. Elle existe depuis 1424 et fut successivement rue Saint-Sulpice, rue des Cordiers, rue du Fer-à-Cheval, rue du Pied-de-Biche et rue des Fossoyeurs. En 1806, on lui donna le nom de l’architecte et peintre Jérôme Servandoni, qui habita au n° 1. Pas bobo ultrariche ou gigolos de très haut vol s’abstenir : le prix au mètre carré y dépasse parfois les 25 000 euros. (Mais le coronavirus va peut-être y mettre bon ordre). Curieuse rue, Servandoni, qui réunit Roland Barthes et Jean-Marie Banier, Olympe de Gouges et Alexandre Dumas, William Faulkner et Juliette Gréco…

Au no 8, Léon Gischia

Gischia

Léon Gischia que l’on voit ci-contre (à droite) avec Vilar et Gérard Philipe vécut au n° 8, depuis  la guerre jusqu’aux années 60. Ce peintre de l’École de Paris fut à l’origine de l’esthétique scénique du Théâtre National Populaire de Vilar, signant en réalisant les décors et costumes d’une trentaine de pièces, notamment Le Cid et Le Prince de Hombourg en 1951, Lorenzaccio en 1952, Ruy Blas en 1954, Les Caprices de Marianne en 1958. Ses décors minimalistes furent une des marques du TNP.  « Un arbre pour la forêt ; une colonne pour le temple; un fauteuil pour la salle du trône (avec, peut-être, un bout de tissu dessus); un mobile de Calder, noir et argent, pour l’orage… C’est cela, écrivit-il, le véritable décor. »

Je m’en souviens très bien, car mon père fut serviteur de scène chez Vilar, à Avignon et à Chaillot. Acteur minimaliste mais ô combien présent pour opérer les changements de décor. (Et ô combien présent auprès de ces dames, n’est-ce pas, Maria, Monique, Jeanne…)

dadé
Mais oui, c’est lui, totalement à gauche…

A propos de Maria (Casarès), voici un tableau de Gischia (1946). S’agit-il d’elle ?

Maria   casarès

Au no 11, la chambre de Roland Barthes

BarthesLe sociologue aimait donner comme adresse 11 rue Servandoni, escalier B, 6e étage, chambre 9. Chambre 9 ? L’appartement qu’il avait acheté avec sa mère à la fin des années 50 était situé au cinquième étage et bénéficiait d’une chambre de bonne située au-dessus du salon. En 1960, Roland Barthes fit découper la célèbre trappe qui permettait à sa mère de lui faire parvenir la corbeille de provisions lorsqu’il s’enfermait dans son « ventre/caverne » pour travailler.

DS« Je crois, écrivit-il dans ses Mythologies,  que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques ». Comme on le sait, en sortant d’un dîner avec François Mitterrand et Jack Lang, Roland Barthes fut renversé et blessé mortellement par une automobile. Mais pas par une DS. Une camionnette.

 

Sa Chambre claire fait évidemment partie des grands classiques, avec son studium et son punctum. (Le studium, c’est la scène en général. Le punctum, c’est le détail qui attire l’attention, qui traverse la photo et la charge d’un sens involontaire).

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Dans cette photo de Doisneau (qui détestait cette analyse), le punctum me semble être, non pas cette pendule qui donne l’heure dans le désert (trop évident), mais cette silhouette que l’on devine à l’entrée de la rue de gauche.  Est-ce un être vivant ? C’est là le « point » (d’interrogation).

Au 16, c’est d’Artagnan

d'artagnanDans Les Trois Mousquetaires, d’après Dumas, d’Artagnan réside au 11, rue des Fossoyeurs, l’actuelle rue Servandoni. (Notons que Porthos habite rue du Vieux-Colombier, Athos rue Férou et  Aramis dans une maison « située entre la rue Cassette et la rue Servandoni ». Tir groupé, donc.) Wikipédia indique que le 11, rue des Fossoyeurs correspondrait aujourd’hui au 12 de la rue Servandoni.  Mais, selon le site http://emotiveobserver.blogspot.com/2013/02/en-relisant-les-trois-mousquetaires-iii.html, il s’agirait plutôt du 16 : « Regardons tout simplement les vieilles maisons de la rue Servandoni et demandons-nous laquelle aurait pu être habitée par d’Artagnan ?maison de d'Artagnan

Très vite nous trouvons un candidat idéal : au numéro 16 s’est nichée une petite maisonnette à un étage, avec « une espèce de mansarde ». Il possède justement deux entrées séparées, dont l’une  de manière évidente conduit au premier étage. Voilà c’est ici que nous allons « loger » d’Artagnan.

Pour rester dans les personnages de fiction, encore que mais bon, signalons que ce cher Marius Pontmercy, dans Les Misérables de Victor Hugo, habite adolescent chez sa tante et son grand-père maternel, les Gillenormand, rue Servandoni, sans précision de numéro mais près de l’église Saint-Sulpice.

Au n° 20, Olympe de Gouges…

Gouges3Elle fut une féministe généreuse, publiant en 1791 une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », véritable plaidoyer pour un « sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la Révolution, respectable et méprisé ». Elle plaida également pour le droit au chômage des ouvriers, l’abolition de l’esclavage, la sécurité sociale par un impôts sur les jeux et les riches, le droit au divorce, qui sera effectif l’année suivante, et l’éducation des femmes.  « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, écrivit-elle, même fondamentales : la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ». Arrêtée sur l’ordre de Robespierre, jugée sans avocat pour offense à la souveraineté du peuple, elle fut guillotinée le 3 novembre 1793.

Pierre-Gaspard Chaumette, le porte-parole des sans-culottes, mit à profit cette mort pour convaincre les femmes de rester à l’écart de la politique : « Rappelez-vous cette virago, déclare-t-il, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui abandonna les soins de son ménage et voulut politiquer ! ». Six mois plus tard, il sera à son tour conduit à la guillotine.

En octobre 2016, le buste d’Olympe de Gouges a été installé dans la salle des Quatre-Colonnes du palais Bourbon, face à celui de Jean Jaurès. Elle est la première femme à figurer dans l’hémicycle.

… et Juliette Gréco

Vers la mi-octobre 1943, une petite Juliette âgée de seize ans vient frapper à la porte d’une pension  de famille dans le quartier de Saint-Sulpice. Sa mère et sa sœur ont été arrêtées par la Gestapo, elle-même sort de Fresnes avec pour tout bagage une adresse à Paris et un ticket de métro. L’adresse, c’est celle de madame Morin-Pillière, solide Lorraine et propriétaire de la pension Servandoni. Et celle d’Hélène Duc, comédienne à l’Odéon, ancienne professeure de français de Juliette à Bergerac et amie de sa mère.

gérardGréco va devenir le chouchou de la pension où logent également un jeune couple – les Fourcade-  auquel un acteur vient rendre visite : il s’agit de Gérard Philipe, qui tombera amoureux de Nicole Fourcade, la future Anne Philipe.

Gréco loge au cinquième, dans une minuscule chambre, non loin de celle de Bernard, l’un des deux frères Quentin. Devant son dénuement, l’étudiant aux Beaux-arts lui offre un costume masculin beaucoup trop grand pour elle, qu’elle portera dans le quartier telle une mode à l’envers, ce qui fera dire à Léo Malet : « Le nez de Cléopâtre de Saint-Germain-des-Prés, c’est un falzar d’homme porté par une fille. »

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A la terrasse du Bonaparte, cinq ans plus tard. La seconde jeune femme est sans doute Anne-Marie Cazalis, mais qui est l’homme qui les accompagne ? Ce type de mystère m’a toujours fasciné : l’identité des inconnus figurant sur la photo auprès de personnages connus. 

Au no 21, Condorcet chez Mme Vernet

Condorcet maisonAprès sa condamnation par la Convention le 8 juillet 1793, Nicolas de Condorcet  trouve refuge au 21, rue des fossoyeurs chez Mme Vernet, où il écrit son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Craignant d’être retrouvé par la police et de constituer un trop grand danger pour sa généreuse hôtesse, il s’enfuit en mars 1794. Il sera arrêté à Clamart deux jours plus tard, et mis en prison à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine). On le retrouvera deux jours plus tard mort, dans sa cellule. Les circonstances de sa mort restent énigmatiques (suicide, meurtre ou maladie).

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L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain est, selon Gallica, l’esquisse d’un projet beaucoup plus ambitieux qui, à partir de la notion de « perfection indéfinie de l’esprit humain », devait retracer les étapes du progrès général de cet esprit à travers l’histoire, dans les domaines scientifiques, moral, et politique. Découpée en dix « époques », l’œuvre se termine par l’évocation de « nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine », qui « peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations ; les progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin, le perfectionnement réel de l’homme. »

Au no 26, William Faulkner

faulkner-2L’écrivain américain séjourna à l’automne 1925  dans ce qui était le Grand Hôtel des Principautés unies, à l’angle du 42, rue de Vaugirard. Ce fut l’année durant laquelle il entama son premier roman Monnaie de singe, édité dans l’indifférence en février 1926. Amoureux du jardin du Luxembourg ( en septembre, il s’y installe toute la journée), il préfère la compagnie des enfants à celle de ses compatriotes de la Lost generation, ne rencontrant ni Sylvia Beach, ni Gertrude Stein, qui habitent pourtant à quelques centaines de mètres.

Aimer les enfants ne dispense pas du goût du sang : Sanctuaire, quelques années plus tard, va asseoir sa renommée : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. » écrira-t-il. Sanctuaire fut préfacé en France par André Malraux en novembre 1933 : « C’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».

Et Jean-Marie Banier, me direz-vous ?

Banier au 18Cela m’ennuie un peu d’avoir à évoquer ce « ravissant surdoué à la voix de Cocteau, l’allure de Rimbaud et la chevelure de Saint-Saëns » (dixit Marie-Laure de Noailles, mécène de 64 ans que le jeune homme« fréquenta » à l’âge de 20 ans avant de s’intéresser aux non moins richissimes Madeleine Castaing puis Liliane Bettencourt), mais difficile d’ignorer sa présence rue Servandoni ; car, comme l’indique Paris-Match en 2015, « il possède aujourd’hui tout le pâté de maisons, entre Saint-Sulpice et le Luxembourg. Année après année, il a racheté les appartements alentour. Le tout forme aujourd’hui un vaste sanctuaire rempli d’œuvres d’art, où vivent de proches amis. »

 

 

Luco
Sur ce, allons donc faire un tour au Luxembourg.
Du temps de Faulkner, s’asseoir sur une chaise était payant, « Mme Ticket » veillait au grain…

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte III

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Le petit invité

invitéOn se souvient de l’intérêt de Simone de Beauvoir pour le jeune homme. Grâce au « Castor », Mouloudji  intègre une « famille » qui le rend perplexe, à mille lieux des usages de la bande à Prévert : « Au fur et à mesure que je côtoyais ce clan, écrira-t-il, leur assurance m’époustouflait. Les Sartre avaient une manière de considérer la vie et les autres, différente de celle des gens que je connaissais. Ils tranchaient. Lorsqu’ils se moquaient ou critiquaient, ils employaient le mot juste, efficace et cruel. Et puis les rapports entre eux m’étaient aussi mystérieux que s’ils eussent été des Chinois. D’abord, ils se vouvoyaient tous, cérémonieux à croire qu’ils n’étaient en relation que depuis la veille. Aucune trace d’intimité. Jamais d’embrassades comme dans le groupe Prévert. »

Le vouvoiement généralisé, en vigueur dans le clan aura sur Mouloudji une grande influence. Il gardera cette habitude, ne supportant pas d’être tutoyé par quelqu’un qu’il ne connaît pas.

Les banquettes du Flore

Après la défaite et l’exode, en juin 40, le Flore s’est vidé : Jacques Prévert et Marcel Duhamel sont en Provence, la plupart des membres du groupe Octobre dispersés, Desnos mobilisé. Côté « famille », la situation n’est pas plus brillante : Sartre est prisonnier en Allemagne, J.L. Bost, blessé, est en convalescence quelque part. Pendant des mois, Mouloudji, désargenté, passe souvent six heures devant un café avant qu’un ami ou relation ne vienne le soulager en réglant la consommation, un café saccharine, que Boubal, le patron, aimerait voir renouveler plus souvent. Les quelques rescapés de la bande à Prévert vivent au ralenti en attendant des jours meilleurs.

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Roger Blin

Mouloudji ne quitte plus un trio protecteur composé de Roger Blin, Fabien Loris, et Tony Gonnet dont la principale activité, écrira-t-il, consiste « à faire la méduse sur l’océan des jours ».

 

 

La doublure de Reggiani

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Quand il n’est pas au Flore, Mouloudji court les petits boulots pour gagner quelques sous. Il se produit notamment chez Agnès Capri, rue Sainte-Anne. Proche de Prévert, la chanteuse monte des petits spectacles irrévérencieux, fort drôles, totalement en avance sur l’époque, préfigurant l’esprit de la Rose rouge ou de la Fontaine des quatre saisons d’après-guerre. Mouloudji se souvient d’y avoir été la doublure de Serge Reggiani : « Agnès Capri avait rouvert un cabaret qui existait avant-guerre. Là, j’ai été la doublure de Reggiani dans une pièce de Courteline. Reggiani était tout jeune, il avait le même âge que moi, mais ce type-là avait un métier fou. »

Le coup de pouce de Jean Cocteau

Cocteau9En octobre 1940, quai Voltaire, Mouloudji rencontre Jean Cocteau, qu’il a souvent croisé chez les Desnos. Cocteau s’arrête et salue Mouloudji. Que devenez-vous ? demande-t-il. Mouloudji avoue que sa situation n’est guère brillante. Cocteau, pensif, lui demande s’il sait chanter et s’il connaît quelques textes. Cela pourrait intéresser son ami Louis Moysès, qui rouvre son Bœuf-sur-le-toit. Mouloudji connaît quelques chansons de Prévert interprétées par son ami Fabien Loris. Il connaît également une chanson de Tchimoukow dont il fredonne le refrain à Cocteau : « Papillon de la Norvège / Papillon aux blanches couleurs de neige / Quelle que soit ton ambition / Tu ne seras jamais qu’un papillon / D’exportation. »

Jean Cocteau écoute poliment, déclare que c’est charmant, qu’il voit très bien Mouloudji chantant assis sur le piano à queue, tel un papillon noir. Le poète, prémonitoire, ignore qu’il vient de sceller en quelques mots la tenue de scène du futur chanteur pour les cinquante ans à venir.

Au Bœuf-sur-le-toit

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Louis Moyses, par Suzanne Valadon

Mouloudji se présente donc chez Louis Moysès avec Henri Crolla, qui a accepté de l’accompagner à la guitare. Il arbore un très beau pantalon doté d’une fermeture éclair, volé par Marie-Lise Aurenche à son frère Jean, le célèbre scénariste. Les deux amis se produisent dans une indifférence totale, ne parvenant pas à couvrir la furia des conversations. Ils reviennent le lendemain, pour apprendre que leur tour de chant n’est pas reconduit. (Et qu’ils ne seront pas payés, le premier passage étant considéré comme une audition). Comble de malheur, Mouloudji a laissé la veille le magnifique pantalon gris perle à fermeture Éclair dans sa loge, pantalon qui a été volé au cours de la nuit.

Par-ci, par-là     

L’année 1941 est celle des déménagements. Pendant quelques temps, Mouloudji séjourne chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, qui mettent à sa disposition une chambre située dans l’annexe de leur maison de Neuilly-sur-Seine. Il habitera ensuite à l’hôtel de la Grille, rue Jacob, où s’installeront bien plus tard les Éditions du Seuil.Grille

Dans La Fleur de l’âge, Mouloudji se souvient de l’hôtel où habitent Soutine et sa compagne Marie-Lise, ex-femme du peintre  Max Ernst : « Il y régnait une atmosphère balzacienne et ce lieu correspondait en moins sordide à la pension décrite par Maurice Sachs dans La Chasse à courre. Quelques suites somptueuses, quelques chambres vieillottes et des pièces réparties sur un balcon circulaire en fer forgé dont les portes donnaient sur la cour et où le jour pénétrait par un vasistas vitré. »

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Merveilleux Soutine…

apollonPour payer les consommations du Flore et assurer sa subsistance, la chasse aux petits boulots continue. Mouloudji devient notamment modèle, campant un Apollon allongé pour l’artiste montmartrois René Collamarini.

 

Les Inconnus dans la maison     

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Le premier rôle d’aldulte de Mouloudji

S’il est un talent indéniable chez Mouloudji, c’est bien la chance. Mais une chance ambiguë, générant à la fois le bon et le moins bon. Le bon, c’est son premier grand rôle d’adulte dans Les Inconnus dans la maison, aux côtés de Raimu. Le moins bon, c’est le rôle voyou qu’il doit endosser et qui va lui coller à la peau durant toute sa carrière cinématographique.

 

Dans Les Inconnus dans la maison, Mouloudji incarne le coupable Ephraïm Luska, personnage au faciès « méditerranéen », doté d’un nom à consonance juive. Pourquoi l’a-t-on choisi ? Pour sa tête « typée » ? Le film, produit par la Continental allemande, sera taxé d’antisémitisme, notamment par Simone de Beauvoir : « Le scénario faisait de déplaisantes concessions au racisme. L’assassin qu’incarnait Mouloudji n’était pas désigné expressément comme juif, mais c’était un métèque. »

Durant le tournage, Mouloudji fait la connaissance de Raimu, terreur des plateaux. L’acteur se prend d’affection pour « le petit » et déclare : « S’il ne fait pas le con, il ira loin. »

Maryse Arley

Mouloudji croise également sur le plateau une jeune et jolie femme, Maryse Arley, qui deviendra célèbre sous le nom de Martine Carol et auprès de laquelle il jouera au théâtre dans La route au tabac, en1947.

 

 

Le tour de passe-passe

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En 1943, Mouloudji reçoit un ordre de départ pour le S.T.O. en Allemagne et doit passer une visite médicale avant de partir. Il demande à son frère – atteint de tuberculose -, de s’y rendre à sa place. André se présente donc aux autorités médicales, muni de la carte d’identité de son frère Marcel et l’ordre de départ. Après un bref examen, André obtient ainsi le précieux carton jaune sur lequel est spécifié : inapte pour l’Allemagne. Grâce à son frère André,  Mouloudji évite ainsi de partir en Allemagne. Mais, à compter de ce moment, il entre désormais dans une semi-clandestinité : il suffit d’une rafle, d’un examen un peu fouillé et il se retrouvera au mieux dans un camp de concentration.

Silence, on écrit

A partir de 1943, le quartier Saint-Germain-des-Prés renait timidement. En même temps que Jean-Paul Sartre, de nombreux intellectuels et artistes sont revenus à Paris et ont repris le chemin du Flore, qui devient peu à peu une salle de classe où tout le monde écrit.

Sartre1Au Flore, la vie est réglementée, avec ses règles, ses tics, ses rites : Les habitués connus ont leur table et les garçons veillent à ce que personne ne s’y assoie. La première, presque face à l’entrée, est la table Fillipachi-Duhamel. Celle en entrant, à gauche, dissimulée entre l’escalier et la porte, est la table de Sartre. Celle d’à côté, quand elle est libre, est celle de Beauvoir, tout près de la caisse. Prévert, lui, se met à n’importe quelle table.

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Adamov

Le rituel de l’entrée est tout aussi codifié. Chacun clan possède son style. Un Sartre, par exemple, ne marque pas de temps d’arrêt et fonce, dynamique, vers sa table. Un Prévert est plus théâtral : la porte vitrée poussé, il s’arrête, cherche du regard un visage ami. L’Adamov, lui, entre tête baissée, tel un conspirateur.Si le Flore retrouve ses couleurs d’antan, les relations entre le patron et Mouloudji ne s’améliorent pas. Boubal a ses chouchous et ses bêtes noires. Parmi les « bons élèves » figurent en bonne place Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches remplies de bons gros sous.

CastorParmi les « mauvais élèves », Sartre, de Beauvoir et autres « plumitifs », qu’il contemple d’un air dégoûté. Enfin, parmi les cancres patentés, Mouloudji occupe une place de choix, n’ayant jamais un sou en poche pour payer ses consommations. Pourtant, depuis Le Tableau des Merveilles, le petit protégé du Groupe Octobre a fait son chemin au cinéma. Les Disparus de Saint-Agil, La Guerre des gosses lui ont conféré un renom certain, procuré des cachets qui devraient le mettre à l’abri du besoin. Mais il ne possède rien, même pas un pardessus. Et il passe ses journées à écrire des souvenirs d’enfant dans un cahier. Devant cette semi-vedette habillée de guenilles, Boubal a décidé qu’il n’était qu’un voyou. Et un instable : pourquoi passer des journées à noircir du papier puisqu’il est acteur ? Écrivain ou acteur, il faut choisir !

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Ah ! Monsieur Boubal ! Il surveillait les garçons du Flore à la jumelle, depuis son appartement de la rue Gozlin !

Suite et fin au prochain numéro

 

 

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte II

Moulou.1

Nous avions laissé le petit Mouloudji au grenier des Grands-Augustins, délaissant le foyer familial (et misérable) du 19e arrondissement pour la rive gauche de Jean-Louis Barrault et de Jacques Prévert. Le conte de fée a commencé : Prévert et Marcel Duhamel couvent le gamin prolétaire, l’introduisent en 1936 dans le monde merveilleux du cinéma et du théâtre.

Premiers pas à l’écran

Jenny2Le premier film dans lequel tourne Mouloudji est Jenny, premier long métrage de Marcel Carné, au printemps 1936. Mouloudji a treize ans et demi. Prévert, adaptateur et dialoguiste, toujours soucieux de caser ses copains, parvient à le faire engager pour chanter. Le producteur ayant demandé un essai, Marcel ne lésine pas. Comme pour Jean-Louis Barrault, il lui chante L’Internationale et La Jeune garde : engagé sur le champ !

JennyDans le rôle du petit chanteur des rues de Paris, Mouloudji interprète Cosy Corner accompagné par l’accordéon d’Émile Prud’homme. Le film, terminé le 9 mai, sort à Paris le 18 septembre 1936, au Madeleine-Cinéma. Cette première expérience avec un Marcel Carné caractériel et tortionnaire sera également la dernière.

Ménilmontant2Le second film, tourné pratiquement en même temps que Jenny, est Ménilmontant, de René Guissart, film dans lequel Mouloudji joue le rôle de Toto. André, son frère, fait partie des figurants. Il s’agit de la première apparition parlée de Mouloudji sur les écrans. Avec un accent bellevillois prononcé, il houspille une petite fille : « Ne mets pas tes doigts dans ton nez, t’as pas l’air d’une actrice » dit-il à sa petite partenaire. « Mais y’a personne ! » répond-elle. « Y’a personne, y’a personne, bien sûr qu’y a personne, mais on s’figure ! T’as pas d’imagination ? Tu s’ras qu’une blanchisseuse, toi ! »

Ménilmontant

Tous au Flore

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Le soir, après les cours de l’École du spectacle, le petit Mouloudji rejoint ses amis de la bande à Prévert à La Rhumerie martiniquaise et surtout au Flore, qui constitue désormais le quartier général de la tribu. Le propriétaire du Flore est M. Boussige, le célèbre Paul Boubal (et son fameux poêle) ne prenant possession des lieux qu’à la veille de la guerre, en septembre 1939.

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Le roi Paul Boubal à droite, avec le serveur Pascal (que Camus surnommait Socrate). Pendant la guerre, Boubal vouera une haine tenace au jeune Moujoudji pour son dénuement vestimentaire et pécunier.

Le Flore n’est pas encore le pivot culturel de Saint-Germain-des-Prés, mais Prévert l’investit dès l’automne 1935, après s’être installé dans grand studio du septième étage de l’hôtel Montana, situé à quelques mètres.

Outre Prévert, Desnos et Duhamel, la garde rapprochée du petit Mouloudji est constituée par Roger Blin, Fabien Loris, Raymond Bussières, Toni Gonet, Jean Rougeul, Maurice Baquet…

Duhamel

Marcel Duhamel – futur inventeur et patron de la Série noire – est le mécène de la bande, un des rares à disposer de revenus fixes : gérant de l’hôtel Ambassador, boulevard Haussmann, il sait se montrer très généreux. Parfois, après le spectacle, il entasse  jusqu’à treize personnes dans sa Ford décapotable et invite toute la bande chez Lipp ou aux Charpentiers (rue Mabillon). À la fin du repas, toute la bande l’applaudit et l’appelle « papa ».

Chez Colette, au Palais-Royal

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En 1937, Mouloudji est engagé pour tourner dans Claudine à l’école, de Serge de Poligny. C’est à cette occasion qu’il rencontre Colette dans son appartement du Palais Royal, une Colette au visage triangulaire, yeux charbonneux et fardés, allure garçonne qui lui rappelle Youki Desnos.

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Claudine à l’école

 

Il joue dans le film le rôle d’un personnage qui n’existe pas dans le roman de Colette et Willy, personnage ajouté par l’adaptateur. Blanchette Brunoy, dans Les Mardis du Cinéma, se souvient d’un petit garçon de dix ans (il en a quatorze !), naïf et bien élevé, qui avait le sens des choses et qui jouait de façon extraordinaire.

 

 

Chez Dullin, au Théâtre de l’Atelier

Dullin2Sa carrière d’acteur se précisant, le jeune Mouloudji décide de prendre des leçons de théâtre. Jean-Louis Barrault, fidèle Pygmalion, le dirige vers Dullin, au Théâtre de l’Atelier. Dans cette école très cotée où les élèves s’appellent Alain Cuny, Madeleine Robinson, Jacques Dufilho, Sylvia Bataille ou Agnès Capri, il passe une audition avec une scène de Poil de carotte. Pas terrible, le gamin. Pourquoi Charles Dullin, professeur intraitable, aura-t-il toutes les indulgences pour cet élève versatile et doté d’un fort accent faubourien, alors qu’il terrorise les futures stars des scènes parisiennes ? Pour son sourire, tout simplement. Mouloudji, à quinze ans, commence à savoir user de son charme, un merveilleux sourire illuminant le visage, sur lequel on devine les douceurs de l’enfance.

Vers la fin de l’enfant-acteur

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Parmi les enfants-acteurs des années 36-37, outre Robert Lynen qui bascule désormais vers l’adolescence, Mouloudji se trouve souvent en concurrence avec Jean Claudio et Serge Grave, avec lesquels il tourne le célèbre Les Disparus de Saint-Agil. Daniel Gélin, Charles Aznavour et Serge Reggiani constituent également une concurrence annexe, mais pour des rôles de figuration.

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Les Chiche-Capons du film. Moulou est à droite

Cette expérience d’enfant-vedette du cinéma constitue une des clés de la personnalité du futur chanteur. « Le problème, expliquera-t-il sur TF 1 en juillet 1961, c’est qu’à mesure que les années passaient, on se voyait vieillir et on sentait bien que l’on se rapprochait de l’issue fatale. Alors on s’inquiétait tous. Les garçons muaient, les petites filles prenaient des seins, c’était catastrophique. »

Cette échéance inéluctable est pour le jeune Mouloudji une source d’angoisse qui générera plus tard une peur de l’avenir et une peur de manquer. La mort de l’enfance, ce paradis perdu, sera un thème récurrent dans son œuvre poétique.

Avec la « famille Sartre ».

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Sartre faillit l’épouser en 1940 (pour avoir 3 jours de permission).

Au Théâtre de l’Atelier, Mouloudji s’est lié d’amitié avec les sœurs Kosakiévitch – Olga et Wanda, dites aussi « les Cosaques ». Wanda, qui étudie la peinture, entraîne parfois Mouloudji près du Jardin des Plantes chez « Poupette », sœur de Simone de Beauvoir, dans un atelier que les poutres font ressembler à une cale de navire. Wanda lui conseille de lire La Nausée. Mouloudji s’exécute puis, par bravade, lui confie qu’il préfère Les Trois mousquetaires. Sartre, mi-vexé mi-amusé, traite Mouloudji de jeune puceau.

Le clan Sartre, qui va jouer un rôle déterminant dans la trajectoire de Mouloudji, est un monde très fermé. Autour de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir gravitent Olga et Wanda (très proche de Sartre), Jacques-Laurent Bost, Nathalie Sorokine (très proche de Beauvoir), Pierre Bost, frère de Jacques-Laurent, Robert Scipion, René-Jacques Chauffard, ancien élève de Sartre (qui trouvera le titre « Huis-clos » alors que la pièce devait s’intituler « Les Autres »).

Mouloudji sera sans doute le seul habitué du Flore à faire partie simultanément de la « bande à Prévert » et de la « famille Sartre », deux univers totalement étanches l’un à l’autre.

Un « séduisant petit monstre »

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Très belle, Simone, quand elle veut bien…

C’est clair, Beauvoir aimait beaucoup Moulou et peut-être a-t-elle envisagé d’en faire une fois son petit quatre heures. Le texte qu’elle consacre au jeune homme dans La Force de l’âge, est bien connu :

« Le petit Mouloudji, à seize ans, échappait aux disgrâces de l’adolescence. Il avait conservé le sérieux et la fraîcheur de l’enfance. Adopté par Jacques Prévert et sa bande, en particulier par Marcel Duhamel, il avait acquis à leur contact une culture curieusement bigarrée : c’était étonnant le nombre de choses qu’il savait, qu’il ne savait pas. Familier depuis longtemps avec la poésie surréaliste, avec les romans américains, il découvrait Alexandre Dumas et s’en émerveillait. Ses origines, sa réussite, le situaient en marge de la société, qu’il jugeait avec une intransigeance juvénile et une austérité prolétarienne : « Chez les ouvriers ça ne se fait pas », disait-il souvent d’un ton réprobateur. La bourgeoisie et la bohème lui paraissaient également corrompues. Réservé jusqu’à la sauvagerie, et cordial avec exubérance, tranchant du bien et du mal, et cependant perplexe jusqu’à l’égarement, sensible, ouvert, avec de brusques entêtements, d’une extrême gentillesse, mais capable de rancunes et à l’occasion de perfidies, c’était un séduisant petit monstre ».

Suite au prochain numéro…