Dans les pas d’Alfred Jarry. Qui pose la bonne question : pourquoi n’organise-t-on jamais de courses de Présidents de la République ?

Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

jarry phto.jpgSacré Père Ubu : il avait tout compris de la nature humaine : bêtise, ambition, cupidité, cruauté. Pour la première d’Ubu-roi au Théâtre de l’Oeuvre, le 10 décembre 1896, la claque est organisée par les amis ( Marcel Schwob, Mallarmé, etc…) afin que le scandale s’apparente à celui d’Hernani. Pour « décerveler les spectateurs » et pour faire « éclater le théâtre classique ». Quitte à ce que la pièce n’aille pas jusqu’à son terme.

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« Nous devions, relate Georges Rémond dans La Bataille d’Ubu roi, provoquer le tumulte en poussant des cris de fureur, si l’on applaudissait, ce qui, après tout, n’était pas exclu ; des hurlements d’admiration et d’extase si l’on sifflait. Nous devions également, si possible, nous colleter avec nos voisins et faire pleuvoir des projectiles sur les fauteuils d’orchestre. »

Mission accomplie. On peut lire dans Gil Blas du lendemain : « Comme la veille, à la répétition générale d’Ubu Roi, la première représentation du théâtre de l’Œuvre a été troublée par des protestations tumultueuses. Des cris, des vociférations, des quolibets à l’adresse des artistes partaient de tous les coins de la salle. »

Le Figaro du 11 décembre, se dit choqué par la répétition du mot « merdre », parle d’Ubu Roi comme d’une « grossière parodie de Macbeth ».

Seul critique favorable, Henry Bauër dans L’Écho de Paris : « C’est un pamphlet philosophico-politique, à gueule effrontée, qui crache aux visages des chimères de la tradition et des maîtres inventés selon les respects des peuples. » Et d’ajouter : « Mieux vaut encore, dans la nouveauté, une clameur même outrancière que les bafouillements séniles du vieux théâtre et les troubles clapotis de l’éclectisme. » 

6 rue Ballu, le Théâtre des Pantins

Bonnard.RepertoireDesPantins.jpegUbu roi est une version élaborée d’une pièce nommée Les Polonais, pièce écrite en 1888 lors des années de lycée et conçue pour être jouée par des marionnettes. Rien d’étonnant, donc, à ce que Jarry la produise en 1897 au Théâtre des Pantins de Claude Terrasse où les figurines sont signées Pierre Bonnard. 56bc411a78360ad64a20f645d1bbf41a.jpgPour l’ouverture, une annonce assortie de quelques lignes : une très jolie manifestation artistique. Ferdinand Hérold et Franc-Nohain déchaînent le fou rire avec Paphnutius et les Chansons de la Charcutière, en attendant une nouvelle mise à la scène du désopilant Ubu. Désopilant ? Le Père Ubu pourrait bien anticiper ce qui se profile dans l’Europe de demain : « J’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

 Jarry à Corbeil

Corbeil maison Jarry.jpgAu printemps 1898, Alfred Jarry débarque à Corbeil avec un groupe d’amis, notamment Alfred Valette, du Mercure, et sa célèbre (femme) Rachilde. La petite bande loue pour l’année une maison en bord de la Seine, au numéro 19 du quai de l’Apport-Paris, qu’ils renomment le Phalanstère. (La maison existe toujours).

La région est devenue un refuge littéraire. Côté Sénart, Alphonse Daudet à Champrosay, Nadar à l’ermitage de Sénart ; côté Fontainebleau, les Goncourt à Barbizon, Mallarmé à Valvins, Mirbeau à Veneux-Nadon, Pierre Louÿs à Montigny-Marlotte. Jarry navigue sur la Seine, fait du vélo sur les quais, boit de l’absinthe, tire au revolver sur les rossignols. Une voisine se plaint : « Songez Monsieur, que vous pourriez tuer un de mes enfants. » Ce à quoi Jarry répond : « Madame, si ce malheur arrivait, nous vous en ferions d’autres. » revolver Jarry.jpg

Il lui arrive aussi de travailler et il met au point Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, ouvrage qui se clôt sur un calcul de la surface de Dieu. (In fine : Dieu est le plus court chemin du zéro à l’infini, dans un sens ou dans l’autre.)

images (6).jpgIl y invente la pataphysique, la « science des solutions imaginaires ». Comment pourrait-il imaginer que se créerait en 1948 un Collège de Pataphysique (« Société de recherches savantes et inutiles ») réunissant des esprits aussi distingués et foutraques que Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Ionesco ou Arrabal ?

Boris Vian, que la surface de Dieu préoccupait également, définissait l’attitude pataphysicienne en ces termes : « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ».

calendrier.jpgPour ceux qui souhaite passer à l’ère pataphysique, quelques précisions : cette ère commence le 8 septembre 1873, qui devient de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ere Pataphysique). À partir de quoi, l’ordre des treize mois (douze de 28 jours et un de 29) du Calendrier Pataphysique est le suivant : Absolu, Haha, As, Sable, Décervelage, Gueules, Pédale, Clinamen, Palotin, Merdre, Gidouille (29 jours), Tatane et Phalle.

Attention : le mot « pataphysique », (quand il désigne son activité propre, la pataphysique volontaire), doit être précédé de l’apostrophe. ‘Pataphysique, donc. Sinon, non. Et en adjectif, jamais !

 Jarry à la Closerie des lilas

images (5).jpgAu milieu du XIXe siècle, c’était vraiment un coin champêtre. Entourée de lilas, la terrasse ombragée de l’ancienne guinguette s’étendait jusqu’à la statue du maréchal Ney. Placée sur l’axe Paris-Orléans, la Closerie servait également de relais diligence et le propriétaire louait des chambres aux voyageurs de passage. Baudelaire, Verlaine, s’y sentaient bien, le Pernod bien tassé ne coutait que six sous.

Paul Fort.jpgLa Closerie va devenir le centre de la vie parisienne. « Poètes et artistes de tous les pays, unissez-vous ! » L’appel de Paul Fort de 1900 est parfaitement entendu et le tout Paris littéraire et artistique afflue. Dont Jarry, qui force un peu trop sur l’alcool et vitupère les buveurs d’eau.

images (7).jpg« Les antialcooliques, déclare-t-il, sont des malades en proie à ce poison, l’eau, si dissolvant et corrosif qu’on l’a choisi entre autres substances pour les ablutions et lessives, et qu’une goutte versée dans un liquide pur, l’absinthe, par exemple, le trouble. »

À la Closerie (d’autres évoquent Les Deux magots), Jarry n’oublie pas d’apporter son révolver. Et, assis près d’une ravissante personne au regard un peu froid, las d’être ignoré, il dégaine et tire dans le miroir qui lui face : « Mademoiselle, dit-il, maintenant que la glace est rompue, causons ! »

14 avenue du Maine, chez le « douanier » Rousseau

Comme on le sait, Henri Rousseau fut longtemps employé à l’octroi de Paris, d’où le surnom de « Douanier » dont l’affubla son copain Alfred.

Douanier.jpeg« Le Douanier, écrit Apollinaire, avait été découvert par Alfred Jarry, dont il avait beaucoup connu le père. Mais, pour dire le vrai, je crois que la simplicité du bonhomme avait tout d’abord beaucoup plus séduit Jarry que les qualités du peintre. Plus tard cependant, l’auteur d’Ubu roi devint très sensible à l’art de son ami qu’il appelait le mirifique Rousseau. Celui-ci fit son portrait, où étaient représentés aussi un perroquet et ce fameux caméléon qui fut quelque temps le compagnon d’Alfred Jarry. Ce portrait fut brûlé en partie ; il n’en restait en 1906, où je le vis, que la tête, très expressive. »

Jarry, – le sait-on ? – eut un goût très sûr en matière de peinture et, mieux que tout critique d’art, reconnut à l’avance le talent des grands peintres de son époque, Cézanne, Manet, Renoir, Rousseau, Van Gogh…

7 rue Cassette, la grande chasublerie

jarry.jpgAprès avoir été brièvement hébergé par le douanier Rousseau, Jarry s’installe en novembre 1897 dans sa « grande chasublerie », un logis exigu qui servait autrefois de remise à des objets de culte, au « deuxième et demi » d’un immeuble de la rue Cassette (l’hôtel de Rocher de Bazancourt.). Deuxième et demi, car le propriétaire a coupé en quatre (dans le sens de la surface et dans le sens de la hauteur) l’appartement du deuxième étage. Le plafond se situe donc à 1,65 m, ce qui convient à Jarry (qui mesure 1,61 m) mais pas vraiment à ses visiteurs. Ayant raccourci à la scie les pieds de sa chaise et ceux sa table, l’auteur d’Ubu peut déclarer : « Une fois assis, comme tout le monde, j’aurai ma part bourgeoise de plafond ».

Le jarret de Jarry (Oh ! la belle paronomase !)

La bicyclette, au même titre que l’aimages.jpgbsinthe et le révolver, fait partie du mythe jarryesque. Il s’agit d’une « Clément Luxe 96 course sur piste » achetée le 30 novembre 1896, chez Jules Trochon, marchand de cycles à Laval, au prix de 525 francs, qu’il ne paiera jamais. Il fit rajouter des jantes en bois pour un supplément de 25 francs et, au total, ne paiera que deux acomptes de…  5 francs qui seront complétés d’un acompte de 15 francs payé par simages (10).jpga sœur en 1899. Pauvre Trochon…

À Paris, il se déplace toujours à vélo y compris pour ses rendez-vous professionnels et range l’engin chez lui, accroché au plafond. À ceux qui l’interrogeaient sur la nécessité d’avoir sa bicyclette dans son salon, il répondait que c’était pour « faire plus rapidement le tour de la pièce ».

Mourir à 37 ans

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« Les vieillards, disait-il, il faudrait les tuer jeunes. » Le 28 mai 1906, le tout jeune Jarry écrit à Rachilde : « (Le Père Ubu) n’a aucune tare ni au foie, ni au cœur, ni aux reins, pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement et sa chaudière ne va pas éclater mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu. » Malade, harcelé par ses créanciers, Jarry meurt le 1er novembre 1907 à l’hôpital de la Charité, rue Jacob. Dernière volonté : qu’on lui apporte un cure-dent.

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Vraiment pas entretenue, la tombe, au cimetière de Bagneux !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Au rendez-vous des amis ». Dans ce célèbre tableau, Max Ernst s’est bien amusé. Nous aussi.

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Au rendez-vous des amis, Max Ernst, 1922, Museum Ludwig, Cologne

Debout, de gauche à droite :
Philippe Soupault, Jean Arp, Max Morise, Raphaël, Paul Éluard, Louis Aragon, André Breton, Giorgio de Chirico, Gala Éluard

Assis, de gauche à droite :
René Crevel, Max Ernst, Dostoievsky, Théodore Fraenkel, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Johannes Baargeld, Robert Desnos.

 

On se souvient, dans un précédent article, de la non-visite de Saint-Julien-le-Pauvre en 1921 initiée par Tzara et Breton. C’était le bon temps du Dada triomphant, ils semblaient tous amis, tous unis dans leurs facéties. Mais non. Tzara-Breton, c’était pas compatible, pas d’accord les égo, le ver était dans le fruit. « Tous les Dada sont présidents », soutenait Tzara, ce qui ne convenait pas vraiment à André Breton.images (3).jpg

« Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises, à jamais incomprises » proclamait également Tzara.

Qu’a-t-il compris quand il a découvert le tableau de Max Ernst pour la première fois ? Tout d’abord, qu’il n’y figurait pas, pas plus que Picabia ! Ensuite, que l’auteur du tableau s’était bien amusé avec « ses amis » Voyons cela de plus près et faisons un petit tour dans ce curieux tableau peint en 1922 dans la maison d’Éluard, à Saint-Brice.

René Crevel. De dos, au piquet, joue du piano imaginaire.

crevel.jpg« Né révolté comme d’autres naissent avec les yeux bleus », écrira Philippe Soupault à propos de Crevel. Ce poète torturé, amoureux de la nuit et de Montparnasse, était le champion du « rêve éveillé » (Plus impressionnant que Desnos, parait-il, qui lui en voulut.) Sur le tableau, il apparait de dos. Au piquet, Crevel ? Un peu mon neveu. Son homosexualité gênait le groupe et en particulier Breton. Quant au piano invisible, il s’agit à nouveau de ne pas fâcher André : le patron n’aime pas la musique, considère qu’elle ne peut pas être « surréaliste », estime qu’elle empêche d’entendre sa propre musique intérieure.

Exclu du mouvement en 1925, Crevel renouera avec Breton en 1929 puis, tuberculeux et désespéré de ne pouvoir rapprocher surréalistes et communistes, il se suicidera en 1935.

Philippe Soupault. A gauche, en costume gris, entre Crevel au piano et Arp main tendue. Semble faire la gueule.

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SoupaultPoète et journaliste, il participe à l’aventure Dada avec Breton et Aragon, pour rejoindre ensuite le surréalisme dont il est un des principaux fondateurs. Co-écrit Les Champs magnétiques. Collabore activement à la revue surréaliste Littérature. Mais bon. Ça ne collera pas avec Breton. Ne supporte pas la femme d’Éluard, qu’il appelle La Punaise. Il quittera le mouvement assez rapidement.

Hans Arp. A gauche, en costume beige, main tendue vers la gauche au-dessus de la tête du pianiste.

Photo de Arp.jpgPeintre, poète et sculpteur. En 1916, il est cofondateur du mouvement Dada à Zurich. Il fut ensuite proche du surréalisme. De la main, il désigne un petit théâtre qui figure certainement le Cabaret Voltaire, berceau de Dada, cabaret qui proposait de petits spectacles destinés à mettre le public en Arprage.

 

 

 

 

Max Ernst. Assis sur les genoux de Dostoïevski, lui caressant (ou lui tirant) la barbe.

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D’origine allemande, il fut un des grands peintres du surréalisme. Il rencontre Éluard et sa femme Gala au Tyrol, s’installe à Paris en 1922, vit chez eux (et avec elle, ménage à trois, Éluard est très conciliant). La présence de Dostoïevski s’explique par la passion que voue Gala à cet écrivain. Ernst fait donc ainsi un clin d’œil à sa maitresse.

 

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Max Morise. Ballon rouge entre les mains. A gauche de Raphaël.

Max Morice et Simone Kanh
Max Morise et Simone Kahn

 

Ce médecin de profession et dessinateur par passion est un camarade discret. Selon certaines explications, il tient l’avenir artistique (donc surréaliste) du globe terrestre entre ses mains.

 

 

 

Dostoïevsk. Le barbu à la droite de Max Ernst.

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Gala en faisait le plus grand cas, ainsi que son Éluard de mari. Mais pas Breton.  Qui s’appuiera sur la description d’une chambre par le grand auteur russe pour tirer à boulets rouges sur le métier de romancier. Et écrira à propos de Crime et Châtiment. « Et les descriptions ! rien n’est comparable au néant de celles-ci. »

 

Raphaël. Entre Max Morise et Paul Eluard.

raphael-portraitQue fait sur le tableau le grand peintre de la Renaissance italienne ? Il fait ce qu’il ne faut pas faire. Max Ernst, sous l’influence du groupe Dada, a adopté en 1919 la devise Pereat ars (Que l’art périsse !) en sous-titre de son premier album Fiat Modes. Au diable Raphaël, donc, et en route pour une seconde Renaissance en peinture ! Surréaliste, évidemment.

Théodore Fraenkel. Presque caché, à droite de Dostoïevski.

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On le voit ici, en haut à droite d’André Breton, au lycée Chaptal. Pas grand-chose à dire. Après la rupture survenue entre dadaïstes et surréalistes, en 1923, il retournera à la médecine générale. Il sera l’exécuteur testamentaire de Desnos.

 

Paul Éluard. Le beau gosse sous le grand cercle, costume marron, poing serré.

Eluard

 

Pourquoi Éluard serre-t-il le poing ? Serait-ce pour l’envoyer sur le nez de Max Ernst, l’amant de sa femme ? Et l’auteur du tableau se moquerait-il de lui, en le représentant ainsi ?

 

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Jean Paulhan. En costume gris blanc, sous Éluard.

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A notre gauche, Jean Paulhan par Dubuffet.

Ecrivain, critique, éditeur, il sera un pilier de la NRF, pas vraiment proche de la revue La Révolution surréaliste. Un ami, d’accord, mais pas pour longtemps.

 

Benjamin Péret. Assis, costume bleu vif, porte un monocle.

Grand copain de Breton, il lui sera toujours fidèle. En 1921, il a participé au procès contre Barrès, apparaissant dans le rôle du soldat inconnu parlant allemand.Peret.jpg Le monocle pourrait être une référence au légendaire ustensile de Tzara, le nouvel ennemi, dont Péret prendrait ainsi symboliquement la place, au centre de la toile.

Louis Aragon. Debout, derrière Breton, tête penchée vers la gauche.

Vous avez vu ? Peut-être pas, mais il porte une bouée de sauvetage. Est-ce pour anticiper le déluge, le tsunami qui va s’abattre sur l’ancien monde quand la révolution surréaliste aura balayé toutes les vieilles valeurs ?

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André Breton. Avec sa cape rouge (qui ressemble à une écharpe).

Il semble s’envoler, pas de doute, c’est un dieu, donnant sa bénédiction au groupe qui a reconnu sa toute-puissance.

Plus tard, certains amis comme Desnos ne seront plus vraiment des amis..

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Baargeld. Il entre en courant devant Desnos.

Ami de Max Ernst, cela devrait suffire pour figurer sur le tableau. Le touriste du groupe.

Giorgio de Chirico. Entre Breton et Gala, sur sa colonne antique

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Ah ! Chirico, mon vieux, il ne fallait abandonner tes tableaux « métaphysiques » pour revenir à une peinture classique. Au pilori, mon ami, avec l’infâme Raphaël et l’ennuyeux Dostoïevski !

Gala Éluard. En haut, à droite, dans sa robe à plis

Le surréalisme, c’est une affaire d’hommes. Femmes s’abstenir. Donc, Gala, éloignez-vous (vers la droite). Remarquons le décolleté dans le dos en forme un cœur : Ernst en pince vraiment pour la dame. Gala, elle, en pince un peu moins. Elle semble quitter le groupe pour rejoindre, avec six ans d’avance, le non moins facétieux Salvador Dali…

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Robert Desnos, Totalement à droite, qui semble entrer dans le tableau

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Un rêveur, ce Desnos, toujours en retard ! C’est Benjamin Péret lui a fait découvrir le mouvement Dada et lui a présenté André Breton. Il rompra quand Breton quand celui-ci voudra orienter le mouvement vers le communisme.

 

Et les autres

Quels autres ? On ne les voit pas bien, mais ils sont là, dans le tableau, derrière Max Morice et Raphaël. Il s’agit de la cohorte de prétendants qui se pressent pour faire allégeance au mouvement surréaliste : Moi m’sieur, moi m’sieur !

Tous à la maison !

La maison d’Eluard à Saint-Brice est toujours là. Mais elle est menacée par un parking.

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Pour terminer

portable.jpgTirons notre chapeau à monsieur Aragon. N’a-t-il pas le premier, en 1924 (dans Le Paysan de Paris) décelé les dangers du portable qui envahit nos rues : « Il paraît que le téléphone est utile : n’en croyez rien, voyez plutôt l’homme à ses écouteurs se convulsant, qui crie Allô !  Qu’est-il, qu’un toxicomane du son, ivre-mort de l’espace vaincu… ? »

 

 

 

 

Le minuscule Paris d’Antoine Blondin

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Quai Voltaire, rue Mazarine, rue du Bac, boulevard Saint-Germain. Un petit quadrilatère dont il ne sortit jamais, sauf pour suivre le Tour de France ou se rendre à Tokio. Mais à l’intérieur, que d’aventures…

Mon père, baptisez cet enfant…

gigot-dagneau-raccourci-a-osIl s’appelait Bocquillon et il était commissaire de police. À Saint-Germain-des-Prés, au commissariat du 14 rue de l’Abbaye. Dans les années 60, il eut fort à faire avec les facéties d’Antoine Blondin et d’Albert Vidalie. Lesquels, par exemple, avaient tenté de faire baptiser dans l’église voisine un gigot enveloppé dans des serviettes.

 Les Hussards boivent du rhum

La Rhumerie martiniquaise – 166, boulevard Saint-Germain – ouvre en 1932. Après la guerre, les jazzmen officiant rue Saint-Benoît en apprécient le climat antillais et l’on y croise Antonin Artaud, Marcel Aymé, Man Ray, Aimé Césaire, Wols et son chien, aussi jaune que les moustaches de son maitre. Délaissée par les « existentialistes », la Rhumerie séduit les « Hussards » désireux de se distinguer. C’est ici que Blondin rencontre Nimier pour la première fois en 1950. Dans Les Enfants tristes, l’homme à la « Gaston-Martin » évoque les lieux : « La Rhumerie était un des endroits de Paris que Dominique adorait. Elle y trouvait une « atmosphère », elle s’en étonnait comme une provinciale et ce gentil café de la Rive gauche, où l’on voit Antoine Blondin, était pour elle pavé de rêves, d’aventures, de rencontres ».rhumerie.jpg

À table, jeunes gens de droite !

En 1944, Roland Laudenbach, Jean Turlais et Roger Mouton, trois jeunes gens réunis par le goût de la littérature, lancent l’aventure des éditions de La Table Ronde. L’idée ; créer une revue supplantant une NRF promise aux foudres d’une prochaine épuration. Dans les années 1950, la revue publie Mauriac, Montherlant. Paul Morand y fait paraitre son Journal d’un attaché d’ambassade et Jean Giono Un roi sans divertissement.

imagesMarquée à droite, la Table ronde accueille tout naturellement les Hussards : Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, Roger Nimier, jeunes trublions qui font passer un petit vent d’air frais et frondeur sur un quartier trop sartraïsé à leur goût. En février 1951, par exemple, Jacques Laurent signe un Paul & Jean-Paul, pamphlet satirique dans lequel il compare Jean-Paul Sartre à… Paul Bourget !

Dans son Grognards & Hussard, Bernard Frank tente de décrire le style de ces trublions de la littérature : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase il y a mort d’homme. »

Le prix des Deux magots

2 MagotsPrix des Deux Magots 1949 pour L’Europe buissonnière, Blondin connut très vite la notoriété et, situé politiquement à la droite de la droite, n’hésitait pas à pousser la provoc à fond en encensant Robert Brasillach. Ce qui le faisait marrer, de même que ses copains, Nimier, Laurent, Déon et quelques autres. À droite, les Hussards ? « Ils nous font passer pour des écrivains de droite pour faire croire qu’il existe des écrivains de gauche » ironisera-t-il.

13 rue du Bac, c’est le bar Bac

Bistrot fétiche d’Antoine Blondin : « Il m’est arrivé, écrit-il, de rester six jours de suite au Bar Bac. Et j’y étais bien. Ils étaient très gentils avec moi, ils me donnaient une cuillerée de soupe toutes les deux heures, et puis le reste du temps du pastis, ou du vin blanc. Six jours de suite. »

La patronne, c’est Blanche, que Blondin évoque dans Monsieur Jadis : « Elle s’appelait Blanche dans la nuit noire et sa silhouette noire ne tarda pas à recevoir l’hommage de toute nuit blanche. Certains ivrognes lui vouaient un culte qu’on réserve aux icônes. Mais son extraordinaire taille de guêpe étranglée sous une poitrine de comices, son œil de jais surplombé par une tignasse engluée dans la laque, donnaient plutôt à ce personnage, dont on ne connaissait que le buste et son reflet sur le zinc, l’aspect fabuleux de la Dame de Pique affligée de l’accent des Auvergnats de Paris. »

Dans ce même Monsieur Jadis, (bien écrit, non ?) Blondin fait la fermeture : « « La nuit s’achevait au Bar Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse ».

Durant ces mêmes années, Léo Ferré est également un habitué des lieux, pas vraiment aimable envers les tauliers, comme à son habitude :

« Huit heures du soir au Bar Bac / Et des hiboux plein le parterre / À s’immoler pour quelques ferréverres / Que Blanche vide dans son sac (…) Taulière des soirs en allés / Je te laisse mon capuchon / Que je baissais sur mes chansons / Le soir dans ton ancien café / Maintenant c’est sous l’œil néon / Que tu lis tes comptes de bique / Et rumines sous la musique / L’oseille bleue des vagabonds ».

Franchement, j’aurais bien aimé entendre ce que pouvait donner un dialogue entre Ferré et Blondin.

 

 

Le dernier verre de Roger Nimier

NimierPort d’attache de Malraux dans les années trente, refuge des comités de rédaction des Temps modernes à la fin des années quarante, le bar du Pont-Royal (7, rue Montalembert) abrita ensuite la bande à Nimier, en rupture de ban avec le Decameron voisin. Le bar aux fauteuils de cuir sera le dernier lieu de rencontre entre Nimier et Blondin. Le 28 septembre 1962, Nimier y croise son ami venu évoquer avec Louis Malle une adaptation du Feu Follet de Drieu la Rochelle. Nimier se tue quelques heures plus tard sur l’autoroute de l’Ouest, dans son Aston-Martin.

 Dans son palais aveugle, 33, quai Voltaire

33 quai Voltaire.jpgDans Monsieur Jadis, Blondin évoque l’appartement que sa famille occupe depuis 1934 : « J’habitais à l’époque les ruines d’un palais sur le quai Voltaire, à Paris, où j’avais connu des heures opulentes de ma jeunesse. Des tracas d’huissier avaient condamné les fenêtres ouvertes sur la Seine… (…) J’éprouvais de la délectation à m’abandonner à une inertie qui me rapprochait des morts.  Toutefois, j’entretenais mon deuil frénétique dans les cafés environnants. J’y retardais l’instant de regagner une maison qui, en perdant le fleuve, le Louvre, les jardins, avait perdu la vue. »

Monsieur le ministre, au 40 rue du Bac

 En ce temps-là, on pouvait entrer sans trop de problème dans le Ministère des travaux publics en empruntant la porte cochère du 40 rue du Bac et en se glissant vers l’hôtel Le Play. Ce dont ne se priva pas Antoine Blondin pour aller s’asseoir, en pleine nuit, dans le fauteuil du ministre et d’attendre ainsi les premiers arrivants du matin.

19, quai Voltaire, avec Wagner et Baudelaire

hôtelToujours dans Monsieur Jadis : « …Un hôtel sur le quai Voltaire, où il lui arrivait de s’enfermer à double tour pour mieux poser sur les paysages de son enfance le regard d’un homme libre. Il était admis que sa chambre avait abrité Richard Wagner (…) et que Baudelaire avait quelquefois fouetté sa négresse à l’étage au-dessus ». (Blondin oublie Oscar Wilde, qui séjourne dans la chambre 14 en 1883 et profite d’un séjour de trois mois pour rendre visite à Victor Hugo.)

Champagne sur le Pont des Arts

images (4)Lu dans A l’encre violette : « Bien que cela n’ait absolument aucun rapport, notre impayable Antoine Blondin, au temps où il occupait une chambre du très chic hôtel du quai Voltaire, eut la farceuse idée de parier douze bouteilles de champagne avec un couple de richissimes sud-américains rencontré évidemment au bar de l’établissement, qu’il pouvait traverser la Seine sans se mouiller les pieds. Pari conclu, il emprunta tout simplement, avec son ami Albert Vidalie, le pont des Arts devant les yeux ébahis des deux touristes incrédules qui s’acquittèrent volontiers de leur dette pétillante… bue sur le champ ! »

 Maillot jaune et habit vert

images (9)En 1979, Blondin reçoit le Grand Prix de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre et plusieurs immortels songent à lui pour égayer les séances à la Coupole. Pour certains, Blondin préférait rester arrimé au bar de ses bistrots préférés. Pour le remarquable site À l’encre violette « il aurait adoré justement entrer à l’Académie française mais, disait-il malicieusement, « il y a cinq cafés entre mon appartement et l’Institut, je n’y arriverai jamais. L’habit vert m’irait extrêmement bien mais comme j’habite à cent cinquante mètres, je laisserais mon épée dans le premier bistrot, mon bicorne dans le second et j’arriverais en caleçon là-bas » !

72, rue Mazarine : pour Blondin, c’est la fin

L’homme aux cinq romans, aux quatre mille chroniques sportives, aux « 100 000 kilomètres dans le sillage de postérieurs court-vêtus et relativement inexpressifs », celui qui préférait (mais non, c’est faux, mais c’est un bon mot) le maillot jaune à l’habit vert meurt rue Mazarine, le 7 juin 1991. Il est enterré au Père Lachaise, un lieu qu’il juge «  très poétique, un cimetière où l’on sait vivre. » 

 « Même l’église était bourrée »

images (3)C’est le titre mémorable trouvé par Jean-Claude Lamy pour son compte-rendu dans France-Soir des funérailles germanopratines de Blondin. Jean-Paul Belmondo avait croisé l’Antoine quelques semaines avant sa mort et lui avait demandé – « Alors, ça va ? Tu ne bois plus ? » – « Non, mais il faut qu’on aille arroser ça. »

 19 rue Mazarine, son bureau au Rubens

Au 19 rue Mazarine se trouvait le Rubens, modeste café dont Blondin avait fait son quartier général et son bureau. C’est là qu’il écrivit devant des verres de blanc Un singe en hiver, prix Interallié 1959. C’est également au Rubens qu’il n’écrivit pas son sixième roman, Le PC des Maréchaux, dont il n’avait, selon son éditrice, écrit que le titre.

Blondin au Rubens« Il était si discret, écrit Le Monde en 2011, que lorsqu’il entrait dans un bistro, il titubait exprès pour ne pas se faire remarquer. Mais quand il y était, qu’est-ce qu’il parlait !, même s’il savait combien il est difficile d’être le premier dans un état second. Son verbe, enchanté aussitôt qu’imbibé, faisant regretter plus encore les livres qu’il n’arrêtait pas de ne pas écrire. » (Le Monde, 19 mai 2011)

 

 

Et maintenant, pour la route et à jeun, quelques bons mots du cher Antoine  :

« Je ne suis pas riche mais je te présenterai mes amis » (déclaration à celle qui deviendra sa seconde épouse).

« Ah, Levallois-Perret ! » (Accueillant son ami Jacques Perret en retard pour recevoir le prix Interallié).

 « N’oublie pas qu’on écrit avec un dictionnaire et une corbeille à papier. Tout le reste n’est que litres et ratures ».

 « Juchés sur des tabourets distraits à la pénombre, secoués par le be-bop, attendris par le punch, des penseurs prétendument nocifs se métamorphosaient en noceurs prétendument pensifs … »

« Je ne suis pas un vignoble individu. »

 « Aux approches de la cinquantaine, je ne porte pas de cravate, je suis resté mince, mon œuvre aussi. »

« Méfiez-vous des fillettes, il n’est jamais trottoir pour bien faire. »

 « Maintenant, je vais pisser de la copie. » (Après avoir avalé le contenu de son encrier.)

 

Pour les amoureux de Blondin, ne pas manquer l’article de A l’encre violette :

Vous reprendrez bien un coup d’Antoine Blondin !

 

 

 

 

Peinture et rue de Seine, acte II

 

51 rue de Seine, Paul Jenkins balance la peinture chez Stadler

JenkinsAu 51, où habitait Poliakoff, comment ne pas saluer la galerie de Rodolphe Stadler ouverte en 1955. C’est chez lui qu’en 1956, Antoni Tàpiès exposera en France pour la première fois. Un an plus tard, ce sera Antonio Saura, que Stadler présentera à Matisse, contribuant à son exposition à New-York. Parmi ses grandes collaborations des années 50-60, citons notamment Paul Jenkins, en 1956. Selon Alain Bosquet les méthodes de Jenkins étaient particulières : « La plus originale consistait à verser les couleurs dans le creux de la feuille ou de la toile qu’il avait incurvée. Ensuite, balancée (…) repliés légèrement ou dépliée, elle forçait les couleurs à se concentrer (…) et partant, à trouver leur forme. »

53, rue de Seine, Roger Bissière à la galerie Jeanne Bucher

Après la mort de Jeanne Bucher, en 1946, Jean-François Jaeger prend les commandes de la galerie de Montparnasse puis déménage rue de Seine en 1960. La galerie programme essentiellement la génération 50-60 : Dubuffet, Jorn, Nevelson, Reichel, Staël, Tobey, Vieira da Silva et Roger Bissière, l’aîné de cette génération d’artistes qui font apparaître – dans les années – 1950 la peinture non figurative.

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Roger Bissière, Composition 368, 1957

 

54 rue de Seine, l’escalier de Sam Szafran

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Cet enfant des Halles, né de parents polonais juifs émigrés, n’a jamais habité la rue de Seine. Mais il évoqua l’escalier du 54 dans sa série Escaliers et ateliers des années 70.

 

La Galerie 55, au 55 rue de Seine

René Legueltel fut un copain de mon père et ils ouvrirent ensemble, avec Marc Chevalier, la première Écluse quai des Grands Augustins en 1949. Les rapports se tendirent quand il en fut évincé de la seconde Écluse en 1951. Il monta alors la Galerie 55, dans sa librairie galerie d’art, et plaça son cabaret (dans les premiers temps) sous le signe de l’humour noir : des dessins de Siné et Tetsu sur le suicide ornaient les murs. La Galerie 55 va devenir l’un des cabarets les plus en vue de la rive gauche.  En 1957, Colette Renard devient la vedette maison pour qu7783114309_capture1elques mois, après son triomphe dans Irma la Douce. Dans le même programme, Hubert Deschamps, Jacques Dufilho, Petit Bobo, Pierre Olaf, Bernard Lavalette, les Frères Ennemis. En 1958 et 1959, on pourra applaudir Cora Vaucaire, Pierre Doris, Guy Bedos, France Gabriel et le dessinateur Siné, qui tire sur tout ce qui bouge, en particulier sur de Gaulle.

Passage de Picasso au 57 rue de Seine,

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Autoportrait Picasso, 1901

En octobre 1902, pour son troisième séjour parisien, Picasso s’installe à « l’hôtel du Maroc » hébergé par un sculpteur « bordélique » chez lequel il ne parvient pas à travailler. (Il ira ensuite chez son ami Max Jacob, boulevard Voltaire.) Il peint mais ne vend rien. Il faudra attendre novembre 1902 pour qu’une mince lueur apparaisse -vite éteinte- avec sa troisième exposition chez Berthe Weill (« La petite mère Weill ») rue Victor Massé.

 

Outre le passage de Picasso, le 57 est intéressant à plusieurs titres : au début de la Deuxième république, un éphémère journal y fut fondé L’Accusateur révolutionnaire, journal des ouvriers, démocratique et socialiste. Il n’eut en effet qu’un seul numéro, paru le 2 avril 1848. Le 57 vit également le passage de Baudelaire, qui y résida entre mai 1854 et mars 1855IMG_0480. Il accueillit par ailleurs au début du 20e siècle un célèbre imprimeur, Henri Diéval, d’où le nom parfois donné au 57 : l’hôtel Diéval.

57 rue de Seine, le « beau peintre » de Barbara

Dans ses Mémoires, Barbara évoque l’appartement qu’elle a occupé rue de Seine en 1957 ou 1958 : « Un beau peintre partant pour le Mexique me laisse son appartement rue de Seine, sous les toits. » (Ça finira mal, elle y met le feu).

Luc Simon.jpgUn « beau peintre », elle en rencontrera un autre quatre ans plus tard, avec lequel elle se consolera de la perte d’Hubert Ballay, monsieur « dis-quand-reviendras-tu » : il s’agit du peintre Luc Simon, qui signera les décors de Madame (le grand four théâtral de Barbara signé Rémo Forlani) et qui sera Lancelot dans le film de Robert Bresson.

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60, rue de Seine hôtel de la Louisiane : mais oui, Mouloudji était peintre…

images (2)Dans cet hôtel mythique où séjournèrent dans les années 1940-1950 la fine fleur du Saint-Germain-des-Prés naissant, Sartre, Beauvoir, Cazalis et Gréco en tête, (sans oublier l’écrivain francophone égyptien Albert Cossery qui y vécut 57 ans dans la chambre 58 puis la 77), saluons le talent du protéiforme Marcel Mouloudji qui y résida avec sa femme Lola en 1944 avant de s’installer rue de la Bûcherie. En 2006, les 350 tableaux de son atelier furent dispersés à Drouot.

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Mouloudji

63 rue de Seine, deux peintres sinon rien

260px-Chardin_pastel_selfportrait.jpgChardin, autoportrait au pastel

Chardin y naquit en 1699 et Edmond-Marie Poullain y eut son atelier en 1904, y recevant des grands noms des arts et de la poésie. Il aimait y recevoir ses amis lors de soirées artistiques auxquelles prennent part de jeunes femmes peu farouches, et où l’on parlait peinture et poésie. André Salmon a conté dans ses Souvenirs sans fin ce que furent les réunions dans l’atelier de Poullain, évoquant notamment sa Magnificence le baron Mollet.

 

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Poullain, La Seine au Pont-Marie, 1905

 

Martin Drolling, Petit garçon

 

67 rue de Seine, Martin Drolling

Poisson d’avril. Ce n’est sans doute pas au 67. Mais c’est tout près, c’est sûr. On lit dans Wikipédia « C’est dans une maison de la rue de Seine que s’installa en 1785, le peintre Martin Drolling en compagnie de son épouse.

 

 

83 rue de Seine : la discothèque de Boris Vian

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Signés Boris Vian

Au 83, à l’angle du boulevard Saint-Germain, se tenait dans l’après-guerre le Méphisto, cabaret situé en sous-sol d’une brasserie. Albert Camus et les jeunes journalistes de Combat s’y retrouvaient fréquemment et Mouloudji y monta une sorte d’opéra bouffe : Méphisto valse.

Le cabaret fit place au milieu des années 50 à la première discothèque parisienne, La Discothèque. Elle fut dirigée pendant un moment par Boris Vian, qui fut, soyons honnêtes, un peintre tout à fait endimanché. 

91 rue de Seine : c’est le beau Marcello (Mastroianni) !

images.jpgMastroianni vécut rue de Seine de nombreuses années jusqu’à sa mort en 1996. Il n’a jamais rien peint, mais je ne résiste pas au plaisir de reproduire quelques lignes de l’article que lui consacra L’Express en 1996 : « Il offrait souvent un petit salut drôle et poignant à ses parents, racontant qu’à la fin de leur vie, son père devenu aveugle et sa mère sourde, ils allaient tout de même au cinéma quand un de ses films y était projeté. Mais ils dérangeaient toute la salle. « Dès que j’apparaissais, lui criait : Qu’est-ce qu’il fait ? et elle répliquait : Qu’est-ce qu’il dit ? C’était comme un couple de comiques. » Ou bien il évoquait la mort de sa mère pendant le tournage de La Cité des femmes. « Tu te rends compte, elle avait mis 300 000 lires de côté pour ses funérailles. Il faut dire que lorsque je lui demandais si elle était heureuse de ma réussite, elle répondait toujours : Si tu avais travaillé aux chemins de fer, on aurait eu des billets gratuits. »

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Saluons au passage l’oncle de Mastroianni – Umberto Mastroianni (1910 – 1998) – dont une rétrospective au Musée d’art moderne la ville de Paris fut organisée en 1974

La rue de Seine en a vu de toutes les couleurs (Acte I)

Beaucoup à dire, à écrire et à montrer pour cette rue de Seine où les peintres disputèrent très tôt le pouvoir aux écrivains. Je scinderai donc – si vous le permettez – mon article en deux chapitres. Celui d’aujourd’hui, pour la portion qui va du n° 6 au n° 51. Et la semaine prochaine, celui qui va du n° 53 au n° 91.

 

Ne travaillez jamais

Guy Debord.jpgC’est rue de Seine qu’en 1953 Guy Debord écrivit à la craie blanche sur un mur le slogan : « Ne travaillez jamais ». Que ce soit avant lui ou après lui, peu de peintres suivirent ce conseil.

6 rue de Seine, la poudre impalpable du sieur Leroy

Dans les années 1820 se tenait au n° 6 un magasin spécialisé dans les articles de peinture : Chez Leroy, à la Palette de Rubens. Sur le catalogue sommaire imprimé au verso des factures on pouleroy_coll_pl198_-_copie.jpgvait lire :  » L’on ne trouve qu’à ce Magasin les beaux papiers imprimés, les panneaux et les couleurs en poudre impalpable. Ces trois articles, provenant du fonds du sieur Malaine ne se trouvent qu’à cette adresse. » (Les établissements Malaine étaient – en 1808 – installés au 30, rue des Fossés-Saint-Germain, l’actuel 3, rue Claude Perrault).

12 rue de Seine, le « beau-frère » de Modigliani

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André Hébuterne, frère de la belle et tragique Jeanne Hébuterne, compagne de Modigliani, avait son atelier et domicile au 12 de la rue. Dans sa cave, de nombreuses années après sa mort, seront retrouvées neuf tableaux peints par sa sœur.

13, rue de Seine, Max Jacob se rend chez son copain André

André Billy.jpgVie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve : André Billy passera une partie de sa vie à écrire celle des autres. Il s’installe rue de Seine en 1914, y reçoit ses amis, notamment Max Jacob. (Pour les très curieux de Billy, Paul Léautaud décrit son appartement dans son Journal littéraire au 8 août 1912.

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Max Jacob par Roger Toulouse

15 rue de Seine, suivez mon regard

50

Ah ! Romi ! Nous en parlions dans un précédent article. Robert Miquel, dit Romi, écrivain, dessinateur, collectionneur un peu filou qui accueillait dans sa boutique-galerie d’art tous les originaux et les non-conformistes du quartier : Robert Doisneau, Maurice Baquet, César, Pierre et Jacques Prévert , Pierre Dumayet, Guy Breton, Pierre Mérindol, Robert Giraud, Jean-Paul Clébert… Le magasin reste célèbre pour la série Le Regard oblique, photos réalisées par Doisneau en 1948. Un nu du peintre Wagner est exposé en vitrine et le photographe, caché à l’intérieur du magasin, photographie à leur insu les passants qui s’arrêtent devant la devanture.

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16 rue de Seine, Luce, le merveilleux peintre anarchiste

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Vue de Montmartre, Maximilien Luce, 1897.

À partir de 1920, Maximilien Luce (1858-1941) habita au 16 et y garda un pied-à-terre jusqu’à sa mort. Luce n’est sans doute pas reconnu à la hauteur de son talent. Est-ce pour ses convictions anarchistes qu’il resta un peu sur le bord du chemin ? D’abord influencé par l’impressionnisme, puis par le style divisionniste de Georges Seurat, il revint sur le tard à une facture plus classique.

 

21 rue de Seine, ça peint bien chez Fraysse

chez fraysse.jpgDans ce bistrot long comme une péniche et aux vins de Bourgogne réputés, antre de Jacques Prévert, d’Albert Vidalie, de Robert Doisneau et de « Bob » Giraud (qui habite à deux pas 5 rue Visconti), on rencontre également deux peintres du quartier : Toto Cheval dit « le peintre de l’entrecôte » car il ne peignait que des tranches de viande crue ; et Thanos Tsingos, le « peintre aux mille fleurs », qui peignait par terre plusieurs toiles à la fois et officiait à mains nues, sans pinceau.

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Thanos Tzingos

23 rue de Seine

Antoine_Vestier,_by_Antoine_Vestier.jpgOn connait d’Émile Edouard Mouchy le tableau qu’il fit de la vivisection d’un chien. Il habita rue de Seine toute sa vie, occupant le 1er étage sur la rue et sur la cour et eut un locataire connu : Antoine Vestier, peintre miniaturiste et excellent portraitiste. Dont voici l’autoportrait.

24 rue de Seine

La maison qui était à cet emplacement avait été construite par Jean Cousin le père, un des peintres les plus talentueux du XVIe siècle.

29 rue de Seine, le peintre d’Henri IV

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Le 29 de la rue de Seine fut la propriété de Jacob Bunel, peintre de Henri IV.

Ici : Henri IV représenté en Mars, peint vers 1605-1606

Au 31 rue de Seine, André Breton joue les galeristes

 

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Nous connaissons tous Raymond Duncan, ce peintre/acteur/sculpteur/artisan/tisseur/frère de sa sœur/poète/écrivain/conférencier/journaliste/galeriste, avec sa toge, ses sandales spartiates, son front ceint d’un ruban retenant ses cheveux, qui tenait l’Akadémia au 31 rue de Seine. À la même adresse, notons George Sand qui y résida en 1831 et notre ami André Breton (mais oui, encore lu

Yves Tanguy 1924
Yves Tanguy

i !) qui ouvrit au 31 une galerie d’art en 1937. Dali proposa d’appeler la boutique Gradiva et de lui donner l’apparence extérieure d’une boucherie. Il réalisa des têtes de chevaux dorées d’où pendaient des chevelures, enseignes qui furent immédiatement dérobées. Dotée d’une porte en verre dessinée par Duchamp, la galerie exposa des sculptures d’art primitif et des toiles du courant surréaliste. Et notamment Yves Tanguy, le copain de Prévert et de Duhamel de la rue du Château. Gradiva voulait dire « celle qui marche ». Elle ne marcha pas du tout et Breton ferma l’année suivante.

36 rue de Seine, t’as pas 100 balles ?

La galerie Chardin fut fondée en 1943 par Jacques Ratier, de retour de captivité. Ce fut un grand ami de Lucien Fontanarosa qui exposa chez lui etbillet-100-francs-delacroix.jpg l’aida dans le choix de ses exposants : Paul Charlot, Claude Schurr, Jean Marzelle…. Certains d’entre nous (assez âgés) se souviennent sans se souvenir de Fontanarosa : de 1964 à 1969, sont talent s’exprima sur quatre billets de banque pour la Banque de France : les Berlioz, Pascal, Quentin de La Tour et Delacroix.

 

43 rue de Seine, les céramiques de La Palette

céramique La PaletteC’était à l’origine un lieu traditionnel de rassemblement pour les étudiants des Beaux-Arts. Fréquenté notamment par Cézanne, Picasso et Braque. Le café comporte deux salles, la première décorée de toiles et de palettes offertes par des clients-artistes, la deuxième ornée de six panneaux de céramique montrant la vie du café au cours des années 30 ou 40. Dont celle-ci.

 

45, rue de Seine : Cornegidouille ! Jarry fait tout à l’envers !

 

Il y avaspir2.jpgit, au 45, un restaurant nommé Le Caveau du Rocher. Rien à voir avec celui de Cancale. Selon André Salmon, Jarry y commanda dans l’ordre : un cognac, un café, un gruyère, un macaroni, une entrecôte, un radis, un potage paysan et, pour finir, un apéritif anisé. Dessina-t-il sur la nappe en papier ? L’histoire ne le dit pas mais il fut, notons-le, dessinateur et graveur.

47, rue de Seine, la dynastie Ferdinand-Elle

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L’immeuble du 47 (et celui qui était derrière, rue Mazarine), eut pour propriétaires trois générations de peintres connus : les Ferdinand-Elle. Ferdinand Elle ou Van Heelen ou encore Helle, dit L’Ancien, était un peintre flamand né vers 1580, peintre officiel de Louis XIII et maitre, dit-on, de Nicolas Poussin. Après le décès de leur père, ses enfants prirent le patronyme de Ferdinand-Elle. L’aîné, Louis, dit Ferdinand II, devint un remarquable portraitiste. Il eut lui-même un fils, également peintre : Louis Ferdinand-Elle Le Jeune.

 

51 rue de Seine, le grand destin de Serge Poliakoff

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Serge Poliakoff

Célébrons, au 51, un grand peintre qui vécut pauvre les deux tiers de sa vie, grattant des airs tsiganes sur sa guitare au fond des cabarets pour trouver de quoi payer les petites chambres d’hôtel et de pension de Saint-Germain : Serge Poliakoff. Il  habita le premier étage du bâtiment qui donne sur le jardin et fit son atelier de la pièce du fond de l’aile gauche. Puis ce fut le succès, à 50 ans : l’appartement fut décoré par ¬Madeleine Castaing, l’argent jeté sur le champ de courses de Deauville et Greta Garbo commanda une toile rose pour l’assortir à son canapé… De Gaulle se rendit à une de ses expositions, en décembre 1967. Le lendemain, le peintre reçut un mot de Malraux : « Cher Maître, le général de Gaulle, hier, voulait vous dire la grande attention qu’il porte à votre œuvre, mais nous n’avons pas pu nous retrouver dans cette cohue… »

 

 

A suivre la semaine prochaine avec, dans leur propre rôle, Paul Jenkins, Roger Bissière, Siné, Picasso, Luc Simon, Mouloudji, Edmond-Marie Poullain, Martin Drolling, Boris Vian, Marcello Mastroianni…

C’est un prince, c’est un roi, que dis-je, c’est André Breton !

Dada à Saint-Julien-le-Pauvre : soyez sales !

robinier st julien le pauvreEn avril 1921, dans le cadre d’une série « d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires », André Breton et Tristan Tzara proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. » Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ».square viviani

À trois heures de l’après-midi, les membres du mouvement Dada se retrouvent sur ce qui était à l’époque un terrain vague situé entre la Seine et l’église Saint Julien le Pauvre. Participent à l’événement : André Breton, Tristan Tzara, Paul Eluard, Benjamin Péret, Jean Crotti, Roger Vitrac, Georges d’Esparbès, Jacques Rigaud, René Crevel, Georges Ribemont-Dessaignes, Théodore Fraenkel, Louis Aragon, Philippe Soupault. Le groupe effectue une « performance » en lisant des textes choisis au hasard dans le Larousse. Certains distribuent des prospectus bleus et des enveloppes-surprise, Breton et Tzara improvisent des discours. Las ! Peu de monde, pour cause de pluie. Et au lieu d’être subversive, la manifestation s’avère dit-on, plutôt ennuyeuse.

Par haine de Montparnasse et de Montmartre

Passage_de_l'Opéra galerie du baromètre.jpgSitué à la hauteur du 10-12 bd des Italiens, ouvert en 1822, le passage de l’Opéra comprenait deux galeries parallèles : galeries de l’Horloge et du Baromètre, courant du boulevard des Italiens à la rue Le Peletier. « C’est dans ce lieu, relate Aragon, où vers la fin de 1919, un après-midi, André Breton et moi décidâmes de réunir désormais nos amis, par haine de Montparnasse et de Montmartre, par goût aussi de l’équivoque des passages, et séduits sans doute par un décor inaccoutumé qui devait nous devenir si familier ; c’est ce lieu qui fut le siège principal des assises de Dada. »

Ces assises avaient lieu au café basque Certà où furent conçues les actions symboliques du groupe : le procès de Maurice Barrès, les attaques d’intellectuels et les « manifestations dérisoires et légendaires » comme la contrevisite à Saint-Julien-le-Pauvre. Aragon était sensible au charme de la jeune femme qui tenait la caisse. Il appelait souvent le Certà au téléphone pour le plaisir de s’Menu du Certa.jpgentendre dire : « Non personne ne vous a demandé », ou encore : « Il n’y a pas personne des Dadas, Monsieur. » En 1925, le passage de l’Opéra fut démoli pour permettre le prolongement du boulevard Haussmann et de la rue Chauchat ; et « le grand cercueil de verre » disparut. Subsiste, heureusement, le merveilleux Paysan de Paris d’Aragon.

42 rue Fontaine, 17 13, c’est Breton !

breton chez lui.pngMontez un escalier étroit, quatrième étage, arrêtez-vous devant la porte sur laquelle est inscrit 17 13. Froncez les sourcils. Qu’est-ce ? En février 1924, Breton a reporté sur un carnet les mots « Personnages, perce-neige » suivis des chiffres « 17 13 » et de sa signature : « 17ndré 13reton ». CQFD ! Les chiffres 1 et 7, rapprochés, forment approximativement un A. Et le rapprochement de 1 et de 3 forme un B.

 

Crime contre la sûreté de l’esprit : Barrès prend 20 ans.

Maurice barrès.jpgLe 13 mai 1921, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise dans la salle des Sociétés savantes, 8 rue Danton, le procès de Barrès accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside (évidemment), Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense (si peu), le principal témoin à charge est incarné par un Benjamin Péret déguisé en soldat inconnu, revêtu d’une capote de poilu et parlant allemand. Verdict : Vingt ans de travaux forcés. Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux. La rupture entre Dada et les futurs surréalistes fait un pas en avant.

Ça « chie en couleurs » au théâtre Michel

Théatre Michel.jpgComme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». En 1923, Dada et surréalisme naissant s’affrontent violemment. Breton veut la peau de Tzara et décide de torpiller la présentation de sa pièce – Cœur à gaz, – lors de la Soirée du cœur à barbe qui a lieu au théâtre Michel. À la manœuvre, Éluard, Desnos et Péret. Bagarre. D’un coup de canne, Breton casse le bras du journaliste Pierre de Massot tandis qu’Éluard frappe Tzara. La police intervient. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique ».

Et ça barde également à la Closerie des lilas

closerie des lilas.jpgLe 2 juillet 1925, un banquet est donné à la Closerie des Lilas en l’honneur de Saint-Pol-Roux. Les surréalistes, qui vénèrent le poète (franchement, je me demande pourquoi), sont invités. Une écrivaine célèbre, Rachilde, clame -main sur le cœur- que jamais une Française ne pourra épouser un Allemand. Chez les surréalistes, ça s’énerve, ça veut en profiter pour protester contre la guerre du Rif. Michel Leiris se met à la fenêtre et crie : « À  bas la France ! Vive Abd el-Krim ! » Bagarre générale. Leiris est défenestré et Breton sérieusement malmené. Louis Aragon confie à Baron : « Tu sais qu’on a failli se faire tuer (mais vraiment), tu as vu ça dans les journaux. Leiris a été abominablement arrangé. Ça a été fantastique, terrible et merveilleux. »

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Rachilde

La presse, elle, n’y voit rien de merveilleux : « Ces terroristes, peut-on lire, sont des aspirants-apaches, métèques du cloaque toléré de Montparnasse, où pullulent les indésirables, les espions, les peintres fous… Ces jeunes bourgeois peints en rouge veulent ouvertement la mort de tout ordre français et crient très haut leur goût pour la trahison. Ils souillent les morts, et s’assemblent pour frapper une femme. » Il va sans dire que Breton est ravi.

Au Cyrano de la place Blanche

Le cyrano.jpgAu milieu des années 1920, André Breton fit de cette célèbre brasserie le quartier général du tout jeune mouvement surréaliste, regroupant notamment Aragon, Soupault, Desnos, Crevel, Ernst, Éluard… (Et Dédé Sunbeam, n’oublions pas Dédé Sunbeam.) « Au café Cyrano, écrit Maxime Alexandre, nous écrivions vers ce temps-là des lettres d’injures collectives aux écrivains en vogue, de même qu’aux peintres, aux critiques littéraires et artistiques ». Le roi Breton ne va pas tarder à organiser, dans l’arrière-salle, le procès de certains membres pour motifs divers, politiques ou littéraires. Et hop ! Excommunié ! En 1926, Antonin Artaud et Philippe Soupault sont condamnés sans appel. C’est au Cyrano que Breton tombe amoureux de Suzanne Musard, que Sylvia Bataille rencontre Jacques Prévert et que Jacques Lacan aurait trouvé son premier et unique analysant de longue durée.

Ça suffit, on vire Antonin Artaud

centrale surréaliste.jpgFin 1924, en marge du lancement de La Révolution surréaliste, Breton souhaite disposer d’un local ouvert à tous les sympathisants et au curieux. Ce sera dans l’hôtel de Bérulle, propriété du père de Naville : « Au 15 de la rue de Grenelle, écrit Louis Aragon dans Une Vague de rêves, nous avons ouvert une romanesque auberge pour idées inclassables et révoltes poursuivies ». Cette Centrale surréaliste avait pour vocation de « recueillir par tous les moyens appropriés les communications relatives aux diverses formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit ». Ouverte en octobre 1924, elle connait rapidement des tiraillements. Le 23 janvier 1925, les surréalistes réuniaffichette centrale.jpgs au Certà constatent le mauvais fonctionnement de la Centrale et en confient la direction à Antonin Artaud. Une semaine plus tard, Breton décide de la fermer au public. Le Bureau disparait définitivement avec la parution du n° 3 de la Révolution surréaliste.

L’énigmatique Nadja au Sphinx-Hôtel, 106, boulevard de Magenta

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Nadja

« Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme » écrit Breton dans Nadja. Rien d’étonnant, donc, à ce que Nadja (Léona Delcourt) ait choisi le Sphinx-Hôtel pour sa première nuit à Paris (1926). André Breton lui offre deux de ses livres, dont Les Pas perdus, dans lequel une jeune personne (telle un double de Nadja), pose des énigmes aux passants. En échange, elle l’entraine place Dauphine, où elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. »

La place Dauphine : « le sexe de Paris »

place Dauphine.jpgC’est, écrit Breton en 1928, un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. » Pas si vague que ça : la place Dauphine lui parait par ailleurs indissociable du sexe féminin. « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Des chats géants place de l’Étoile

Place de l’Étoile, en 1919, Breton s’angoissa : alors qu’il venait de noter (en écriture automatique avec Philippe Soupault) « Suintement cathédrale vertébré supérieur / Les derniers adeptes de les champs magnétiques.jpgces théories prennent place sur la colline devant les cafés qui ferment / Pneus pattes de velours », il vit les voitures métamorphosées en chats géants. Vision terrifiante au point que, relate Sarane Alexandrian dans Le Surréalisme et le rêve, il hésita à sortir dans la rue le jour où il écrivit : « Il faut des éléphants à tête de femme et des lions volants ». Prudent, Breton. On ne sait jamais…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bon, d’accord, promenons-nous rue des Canettes

 

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Que peut-on lire dans Regards, en février 1937 ? Un appel au meurtre des vieilles rues derue des canettes Paris : « Le 6e ne compte plus ses îlots insalubres, ni ses taudis, peut-on lire. Il faudrait démolir la rue Guisarde et la rue des Canettes, malgré leurs noms évocateurs, bousculer les rues de Nevers, de l’Hirondelle, Servandoni, Grégoire-de-Tours, élargir la rue de Seine, mettre de l’air rue de Buci, démolir, partout, des maisons vieilles, froides, aux escaliers obscurs, aux plafonds bas, aux façades tristes. De vraies maisons à rats et à cafards. »

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Dieu merci, la rue des Canettes est toujours là. Elle tire son nom de l’enseigne sculptée d’un magasin situé au n° 18, magasin qu’Anatole France évoque dans La Révolte des Anges. L’enseigne a disparu mais un médaillon en bas-relief  en perpétue le souvenir. Ce bas-relief enfermé dans un écusson représentait trois petites canes ou canettes barbotant dans l’eau. On pouvait aperçoire l’aile d’une quatrième en train de plonger.

La rue des Canettes, c’est pas les Grands boulevards, mais il y a tant de choses, tant de choses à voir sur 132 mètres.

 Au coin de la rue des Canettes et de la rue du Four, la cachette introuvable du parfumeur Caron

césar bireauteau.jpgAu coin des deux rues était établi au début des années 1800 un parfumeur nommé Antoine Caron qui servira de modèle à Balzac pour César Biroteau. Il possédait la cache le plus sûre de Paris, une cache logée dans son enseigne qui formait un coffre incliné, surplombant la rue. De sorte que les policiers pouvaient fureter dans toute la maison sans rien trouver. Cadoudal n’eut pas le temps de l’expérimenter, comme il en avait l’intention. Alors qu’il s’y rendait, le général chouan fut arrêté place du Panthéon.images (2).jpg

 

2 rue des Canettes, un Cherry Lane

alexandre_mathis.jpgSelon Alexandre Mathis (l’auteur de LSD 67, Serge Safran éditeur, 2013) il y eut à ce numéro un Cherry Lane à la fin des années 60. Était-ce une excroissance du Cherry Lane de la rue des Ciseaux ( au n° 8), bar homosexuel et une des premières discothèque des années 50 ?

 

4 rue des Canettes, le Mont Saint-Michel de Pierre Albert-Birot

Pierre Albert-Birot
Pierre Albert-Birot

 En 1938, nous confie Jean Follain dans L’Almanach de Saint-Germain-des-Prés, on pouvait faire au Mont Saint-Michel, le restaurant des sœurs Morazin, « d’excellents et abondants repas avec crème, vin et calvados à discrétion pour la somme de 14 F. Pierre Albert-Birot était un familier des généreuses sœurs et y donnait des « diners- Grabinoulor ». Pour ceux qui ne connaissent pas encore Albert-Birot, urgence. Il fut poète, sculpteur, peintre, typographe, dramaturge, toujours à l’avant-garde. Il suggéra à Apollinaire le mot « surréaliste » pour les Mamelles de Tirésias et sa revue SIC (1916) fut la première à diffuser les textes dada de Tristan Tzara. Véritable Dalí de la littérature, Albert-Birot laisse notamment une épopée burlesque écrite de 1918 à 1963 – Grabinoulor -, et de jolis poèmes-pancartes comme « Ralentissez, n’écrasez pas les paysages ».images (3)

Le 4 deviendra après la guerre Le Pouilly, fameux bistrot du Père Guitard, puis, dans les années 60 le Speakeasy, bar de garçons assez chic.

 

5 rue des Canettes, les Scènes de la Vie de Bohème à l’hôtel Merciol

henri murger        Henri Murger, écrivain, poète et ami des Goncourt résida dans cet hôtel au cours des années 1840-1850 et y recevait ses amis, Chamfleury, Nadar, Baudelaire et Théodore de Banville. Si vous souhaitez échapper à un bailleur impatient, vous faire payer un bon repas sans dépenser un sou ou trouver un habit présentable à peu de frais, lisez vite Scènes de la Vie de Bohème, un efficace manuel de survie dans la dèche parisienne.shopping.jpg

L’hôtel Merciol accueillait peintres, musiciens, sculpteurs, poètes et romanciers, qui s’y réunissait en « cénacle des buveurs d’eau », troupe famélique rêvant d’art et de gloire, qui n’avait guère de quoi se payer à boire. Murger en fut le témoin et le chroniqueur. Il publia les Scènes de la vie de Bohème en feuilleton dans Le Corsaire en 1848 et 1849. Elles furent ensuite publiées en livre et connurent un grand succès, permettant à Murger de boire autre chose que de l’eau, d’entreprendre une grande carrière littéraire et d’avoir sa statue signée (Henri Bouillon), au jardin du Luxembourg.

9 rue des Canettes, la galerie de René Breteau

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Sonia Delaunay, Voyages lointains, 1937

René Breteau, qui s’installera en février 1939 rue Bonaparte, avait ouvert en 1936 une boutique d’art au 9, rue des Canettes – dans laquelle il présentait des ouvrages d’artisans, quelques œuvres de camarades et ses propres travaux-, dans une vaste galerie qu’il avait appelée Matières et Formes. Dans le hall et le sous-sol, il accrochait tableaux et estampes, disposait sculptures, tissages, tissus imprimés, reliures, émaux, céramiques, poterie, tapis, que lui faisaient parvenir les jeunes artistes associés aux groupes « Témoignage » et « Mouvement ». Y exposèrent notamment Marcel Duchamp avec ses disques optiques et Sonia Delaunay.disque optique 1

 

chez georges.jpg11, rue des Canettes, Chez Georges

Il s’appelle Georges Abbe, sa femme, c’est Minouche. Georges est un personnage à la Queneau, bourru, sérieux comme un pape. En 1951, il ouvre une épicerie-buvette qui ne ferme pas avant deux heures du matin et qui devient rapidement un lieu incontournable pour les intellectuels, les artistes et… les clochards du quartier.

« C’est uniquement le hasard, dit-il, qui m’a amené dans ce quartier, déclare-t-il en 1967. Je cherchais un appartement et il s’est trouvé ici, avec la boutique en gérance. Je l’ai prise avec l’appartement et achetée après. Très rapidement l’ambiance s’est créée. Ont défilé André de Richaud, Laurent Terzieff, Hubert Deschamps…des gens du quartier, Aznavour, à ses débuts, qui venait manger des sandwiches, Hugues Aufray et sa sœur Pascale Audret. »

Comme le chante Catherine Derain, dans la rue des Canettes, le soleil va bientôt se réfugier au sous-sol. L’épicerie-buvette comporte en effet une cave que Georges – sous l’insistance de Monique Morelli – convertit en cabaret. Pas de piano, mais une enclume, sur laquelle on s’assied pour effectuer son tour de chant.

De 1962 à 1986, on voit notamment Jehan Jonas, Luc Roman, Jacques Bertin, Romain Bouteille, Bruno Brel, Jean-Max Brua, James Ollivier, Jacques Marchais, Catherine Derain, Hélène Martin, Marc Ogeret, Gilles Ollivier, Jean-François Panet, Paul Hébert, Jean Vasca, Jacques Serizier, Jack Treese, Gilles Servat, Francesca Solleville, Eva, Michèle et Christian, Paul Villaz, Les Enfants Terribles, Georges Chelon et Anne Vanderlove, la « Joan Baez française », qui y chante en 1966 et quatre mois de suite en 1967.

images (6)Le jeune Alain Souchon se présente en 1969 : « Je me souviens, relate-t-il dans Chorus, d’une audition chez Georges, un temple de la chanson française, on montait sur une enclume pour chanter. Moi j’arrive, j’attends cinq heures dans un coin, et au bout de cinq heures, il me dit : « allez, vas-y ! » J’y vais et je chante des chansons américaines, du country, il était scié ! »

Avec Le Port du Salut et le Bateau Ivre, Chez Georges est un des rares cabarets de la rive gauche à survivre aux années 70. En 2014, le zinc est toujours là, ainsi que la cave et l’enclume. Mais les chanteurs « rive gauche » ont disparu.

13 rue des Canettes, Gabriel-Tristan Franconi

La rue des Canettes a eu, pendant la (première) guerre un instant de touchante célébrité. Le soldat Franconi était un jeune poète qui, à la veille d’une bataille sanglante, avait célébré dans une pièce en vers la petite rue où il habitait. Ses camarades mouraient pour la patrie. Sa patrie, à lui, c’était la rue des Canettes. Son poème était intitulé : « Mort pour la rue des Canettes. » Un petit journal du front le reproduisit. En 1920, est posée une plaque de marbre portant cette inscription : « Le poète Gabriel-Tristan Franconi né dans cette maison, le 17 mai 1887, tué au bois de Sauvilliers (Somme) le 23 juillet 1918, pour défendre contre l’envahisseur sa maison, sa rue et la Place Saint-Sulpice. »

14 rue des Canettes, l’hôtel l’Alsace-Lorraine de la gouvernante de Proust

céleste alberetEn janvier 1924, quatre mois après la mort de son maitre et tyran, Céleste Albaret achète avec son mari Odilon le fond de commerce de l’hôtel d’Alsace-Lorraine, établissement misérable où on loue des chambres au mois à des ouvriers étrangers qui partent à l’aube et ne reviennent que le soir. Dans son Journal imaginaire de Céleste Albaret, Lina Lachgar écrit : « C’est là, Monsieur, dans cet hôtel médiocre et sale qui ressemble à une cave, où règne une odeur de salpêtre mêlée à celle de la soupe aux choux, que je vis dans mes souvenirs… »

« Grande, fine, belle et maigre, (…) Spirituelle, agile, intègre » avait écrit Proust dans un poème. Peut-être pas si intègre que cela, la Céleste : De 1953 à 1970, elle officie comme gardienne du Belvédère, la maison de Ravel à Montfort L’Amaury. Il semblerait qu’elle et son entourage soient repartis avec des centaines de documents d’archives, si l’on en croit notamment les ventes aux enchères d’archives de Céleste Albaret dans lesquelles se trouvent des pièces ayant appartenu au musicien.

Le petit hôtel de la servante de Proust aurait, dit-on, abrité les amours débutantes de Pierre Bergé et Bernard Buffet en 1950.images.jpg

Y croisaient-ils André de Richaud, demeurant au deuxième étage ? Cet intellectuel marginal aussi maudit qu’imbibé était un grand habitué de Chez Georges, l’épicerie-buvette située en face de l’hôtel, où il retrouvait ses amis Michel Piccoli et Jean Marais. Son roman – La Douleur –, publié chez Grasset en 1931, l’avait rendu célèbre. En 1950, il s’installa rue des Canettes d’où il ne bougea quasiment plus, devenant l’un des vagabonds célèbres de Saint- Germain.

PaDe Richaud.gifs rigolo, de Richaud. Voulez-vous savoir comment commence La Fontaine des lunatiques ? « Le jour d’automne, si court, mourait et, dans ce pays, les couchers de soleil ont un éclat tragique. Chaque soir, il semble que la lumière s’éteigne pour l’éternité. »

Après la mort de Céleste Albaret, en 1984, l’hôtel devient l’hôtel de la Perle.

18, rue des Canettes, de Balzac à A. E. Van Vogt

balzac.jpgpdf010-1955.jpgBalzac se rendait souvent au 18 rue des Canettes pour rendre visite à Mme Cardinal, une bonne grosse dame sans distinction, qui y tenait un cabinet de lecture situé au rez-de-chaussée et à l’entresol, cabinet où elle mourut en 1863. Le cabinet deviendra un siècle plus tard un restaurant franco-italien incontournable, Chez Alexandre, disposant au premier d’une salle où l’on peut venir de 1 à 25, fumer le cigare et discuter contrats d’édition sans être dérangé. Man Ray, dont l’atelier était situé rue Férou, fréquentait régulièrement les lieux et Robert Laffont y avait sa table attitrée.

Notons que depuis cinq décennies, l’ancien cabinet de lecture accueillit « les déjeuners du lundi » dédiés à la SF. Les auteurs français, autour de Curval, furent au rendez-vous, mais on y vit également des auteurs étrangers et non des moindres : Theodore Sturgeon, A. E. Van Vogt, Frank Herbert, Richard Matheson, Philip Jose Farmer, Robert Silverberg, ­ont goûté à la cuisine italienne de la rue des Canettes.

22, rue des Canettes, la Polka des Mandibules

images (4)En 1958, rien ne va plus au Milord l’Arsouille entre Francis (Claude) et Monique (Claude). La femme du bateleur-philosophe souhaite voler de ses propres ailes et revenir à Saint-Germain-des-Prés. Elle quitte la rue de Beaujolais et aménage une ancienne crémerie de rue des Canettes, en lui donnant le nom d’une chanson de Pierre Dudan : La Polka des Mandibules.

Sur la minuscule scène défilent de nombreux artistes, la plupart amis de Monique Claude : Hubert Deschamps, pilier de la maison, Olivier Hussenot, Nicole Louvier, Roger Comte, Colette Chevrot, Ricet Barrier, Eva, Guy Béart, le magicien Jacques Delord, Anne Sylvestre, Jacques Higelin, Hugues Aufray, Alain Barrière…

En 1959, Combat dresse un état des lieux : « On boit à la Polka des Mandibules des coups de rouge à volonté. Le robinet est sur les tables. Colette Chevrot est très drôle dans cette petite chapelle de la rive gauche. À l’Olympia, elle était sombre comme un Bernard Buffet. Ici, elle devient quelque peu un Modigliani. Monique Claude, ex-femme de Francis Claude, a engagé sa nouvelle épouse : Claude Sylvain. »

La Polka des Mandibules, cabaret mineur mais attachant, fut le premier cabaret à avoir accueilli Pierre Richard et Victor Lanoux, en 1962. Il ferma en 1964.

 22 rue des Canettes, Robert Laffont

En mai 1991, alors que parait le 10.000e titre des éditons Robert Laffont, une fête réunissant trois mille personnes est organisée par ses enfants de l’éditeur place St Sulpice afin de célébrer le 50e anniversaire de la création de sa maison. Ce sera le chant du cygne : en 1993, les Presses de la Cité prennent le contrôle total de l’entreprise et Bernard Fixot déménage les locaux avenue Marceau.

Jeune, Robert Laffont avait hésité entre le cinéma et l’édition. Il avait consulté son ami Guy Schoeller, à l’époque chez Hachette, qui lui avait donné son avis : « Ce sont deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine. Le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné. »

Robert Lafont et Anne Carrière.jpgRobert Laffont suivit donc le chemin « raffiné » mais ne suivit pas Fixot en rive droite. Il s’installa dans un petit bureau au plafond peint en bleu ciel, tapissé de livres, au 22 rue des Canettes, où il reçut ses amis et rédigea ses mémoires. (Une si longue quête), publiés par sa fille Anne Carrière, en 2005.

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Saluons, à nouveau pour finir le livre de Claude Dubois paru en 2007 chez Parigramme, Je me souviens de Paris. Sur la couverture, regardez bien : nous sommes au coin de la rue Guisarde et de la rue des Canettes. Et les vieux Parisiens se souviendrons qu’il existait dans la capitale un réseau de Primistère, ancêtres des supérettes.

 

 

Le fabuleux destin de Paul Braffort

« C’est moi que je suis la Joconde ».

Oui, c’était lui, l’auteur de la chanson qu’interprétait Barbara à L’Écluse en 1960. Il s’appelait Paul Braffort, c’était un de mes amis et j’allais parfois lui rendre visite rue Charles V, dans son petit images (4)pigeonnier. Il est mort en mai dernier à 94 ans et j’en suis bien triste. Il avait 25 ans en 1948 et fit partie de la haute époque de Saint-des-Prés. Familier de Boris Vian, de Raymond Queneau puis de Georges Perec, éminent pataphysicien et membre de l’Oulipo, c’était un amoureux des maths et des mots.images (2)

 

 

Boris Vian, chef des terroristes

Braffort était un grand ami de Jean Suyeux, parolier et réalisateur, futur juge (en Afrique[1]), sévissant en rive gauche sous le doux pseudonyme d’Ozéus Pottar.

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Jean Suyeux en Afrique

En 1947, avec Vian, Suyeux et Queneau, Braffort entreprend un film vaguement subventionné par le ministère de l’Éducation nationale. Le titre ? Bouliran cherche une piscine. Le scénario est signé Marco Schützenberger, grand mathématicien-linguiste

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Le Grand Marco

(qui fut également médecin et que Vian met en scène dans On tuera tous les affreux comme « l’affreux Docteur Schütz.) Scénario remarquable, jugez-en : « Bouliran, président de la République, veut abolir la coutume des bains de mer dans son pays et cherche à acheter une piscine pour les remplacer. Mais des opposants au projet cherchent à le tuer. » Boris Vian campe le chef des terroristes, sa femme Michelle et Raymond Queneau sont ses complices. Quant à Paul Braffort, il devait interpréter le rôle de Bouliran, mais n’eut pas le temps de présider : car il va sans dire que le ministère coupa illico tout subvention en visionnant les premières scènes tournées dans un immeuble éventré près de l’Hôtel de ville. Quelques minutes du film sont visibles sur Internet. Je ne les ai pas retrouvées.

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Le remarquable scénario
Vian dans Bouliran achete une piscine
Boris Vian dans Bouliran cherche une piscine

Pour mémoire, il s’agissait de la quatrième apparition de Vian à l’écran après Madame et son flirt, 1946, de Jean de Marguenat, où il joue un musicien ; le documentaire Saint-Germain-des-Prés de Jean Suyeux en 1946 ; et La Chasse aux prêtres, de Jean Suyeux, 1946, dans lequel il joue un chasseur.)

En chansons

33tours_rectoPaul Braffort, savant atomiste au demeurant, fut également compositeur, parolier et chanteur. On peut l’écouter aux 3 Baudets, en septembre 1953, en même temps que Jacques Brel avec lequel il partage une loge. « C’était tout petit, se souvient-il. J’étais petit, mais lui était grand. C’était juste, on avait juste de quoi s’asseoir. Il était maigre, et il s’était fait faire un costume de scène assez curieux. Ça avait la forme d’un bleu d’ouvrier, mais c’était marron. Il avait l’air d’une espèce de moine. Ce costume n’était pas normal. Les cheveux en arrière, une petite moustache pas jolie jolie. (…) Les gens venaient pour rire, il arrivait avec ses chansons catholiques, moralisatrices et tristes. Il n’a eu aucun succès. Moi non plus. » Braffort persistera et on le retrouvera à la Fontaine des quatre saisons de Pierre Prévert, en novembre 1957, en compagnie des Frères Jacques, de Dufilho, Lucette Raillat, Jean Yanne et Pierre Perret. Il nous laisse un triple album CD auto édité sur lequel on peut entendre l’intégralité de ses chansons.

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1956

Curiosité : Un coffret Braffort-Queneau édité chez Frémeaux, anthologie dénommée Chansons d’avant l’Oulipo, propose une quarantaine de chansons écrites par les deux hommes et interprétées notamment par Juliette Gréco, les Frères Jacques, Mouloudji, Denise Benoit, Hélène Martin.

 

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Et l’Oulipo ?

images (3)Braffort fut accepté comme membre de l’OuLiPo le 13 mars 1961, et sa première contribution concerna le potentiel littéraire des « machines à calculer électroniques ». Avec Jacques Roubaud, il créa ultérieurement une association sœur : ALAMO (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs.)images (6).jpg

Il fut également un pataphysicien distingué (régent de rhématologie), au même titre que son ami Vian. « J’avais été admis, relate-t-il, au sein du Collège comme « auditeur emphythéote », et je fus en effet nommé « régent », quelques années plus tard, dans la chaire de rhématologie descriptive. »

Késako ? dirait Zazie. Mystère et boulette de gomme. images (5)Il s’agirait, peut-être, d’une science du commentaire, mais je ne m’aventurerai pas plus loin. La pataphysique étant la science des solutions imaginaires et Braffort étant un pur scientifique, ses débuts dans l’illustre maison furent assez lents, etseulement_bibli_clip_image002

le secrétaire particulier-général de l’époque, TS Latis, ne se priva pas de le lui rappeler et de l’encourager à publier.
Pour les curieux, le TS Latis fut nommé secrétaire général-particulier lors de la Champagne-Acclamation orchestrée sur la Terrasse des Trois Satrapes (Jacques Prévert, son chien Ergé et Boris Vian) à l’occasion de la célébration du Baron Mollet (ancien secrétaire d’Apollinaire et totalement dans la dèche), élu Vice-Curateur du Collège de Pataphysique par l’Unique Électeur désigné, Raymond Queneau.

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Oui, c’est Queneau

 

 

Et à part ça, vous faites quoi dans la vie ?

Né le 5 décembre 1923 à Paris (XIV), Paul Braffort a fait ses études au Lycée Buffon, puis à la Sorbonne et a obtenu une licence ès Sciences (Mathématique) et une licence ès Lettres (Philosophie). Après avoir commencé une thèse sur le fondement des Mathématiques (sous la direction de Gaston Bachelard), il entra au Commissariat à l’Energie Atomique en 1949 comme bibliothécaire puis responsable du Laboratoire de Calcul Analogique. Détaché à EURATOM, de 1959 à 1963, puis à l’ESTEC (European Space Technology Centre), de 1964 à 1971 et à l’Université de Paris XI (Orsay), de 1971 à 1976, il dirigea ensuite une société de services informatiques (G. A.I) puis fut « Visiting Scholar » à l’Université de Chicago, de 1988 à 1991. De 1992 à 1998, il a été directeur de programme au Collège International de Philosophie. Source : oulipo.net/fr/oulipiens/pb

Question : Paul Braffort fait-il toujours partie de l’OuLiPo ?

penduJe veux, mon neveu. Tout oulipien le demeure à jamais, volens nolens. (Qu’on le veuille ou pas, ndlr). Pas d’exclusion, pas démission, même le décès est inopérant. Les statuts, pourtant, prévoient une possibilité de départ : le suicide en présence d’un huissier assermenté. Ce dernier doit constater que ce geste n’a qu’un but, quitter l’OuLiPo. (Tout autre raison, faillite financière, chagrin amoureux, etc. ne sera pas prise en compte). Pour le prochaines réunions, Paul Braffort sera donc « excusé pour cause de décès ».

Un peu d’autopromotion

Mes lecteurs assidus se souviennent bien sûr que j’évoque Paul Braffort dans Mort d’un académicien sans tête. Extrait :

Mort d'un académicien sans tête« En passant devant l’église Saint-Paul-Saint-Louis, Oxymor ressasse l’éternelle question : et son grand-père, qui était son grand-père ? D’après son père, la jolie Camille aurait eu une aventure avec un des surréalistes figurant sur le tableau de Max Ernst, Le Rendez-vous des amis. Et d’après Braffort, qui le tenait de Raymond Queneau, il ne serait pas impossible qu’il s’agisse de Robert Desnos. Oxymor n’en serait pas vraiment étonné : ne possède-t-il pas le même regard de myope, ce regard de mouton triste légèrement voilé et de beaux yeux bleus ? Paul, son père, n’a jamais voulu évoquer le sujet. Et lui-même s’est toujours défendu d’investiguer, de consulter les biographies du poète, par crainte d’être déçu. Mais, périodiquement, l’ami Lazare le pousse à se plonger dans le dossier : – Tu te rends compte ? Si c’était ce faux cul d’Aragon ? Ou cet enfoiré de Breton ? L’horreur ! Non, mon vieux, il faut en avoir le cœur net ! »

Pour finir

9782253149743-T « Toute chose pourtant doit avoir une fin » déclare Raymond Queneau dans le dernier vers des dix sonnets formant la base génératrice des Cent mille milliards de poèmes. Celle de Paul Braffort nous prive d’une voix étonnante et d’un témoignage savoureux sur les années d’après-guerre. Il est mort à des années-lumière de cet âge des cavernes et peu confiant dans notre avenir, écrivit non sans tendresse :

« Sans regret, je m’assieds maintenant sur le talus de la route pour regarder passer ceux qui, l’œil fixé sur les lointains, vont ardents à la conquête. Je n’attends plus, ayant regardé le spectacle du monde, que la grande retraite. La civilisation entre, une fois encore, dans une période troublée, une phase critique. Peut-être va-t-elle subir la plus ample et plus radicale crise de métamorphose qu’elle ait connue. Des convulsions sociales et nationales, de véritables séismes, seront le lot sans doute du prochain avenir. Les descendants immédiats et lointains de notre génération auront, s’il en est ainsi, une destinée assez rude. Selon le vœu téméraire de Nietzsche, ils vivront dangereusement. Ils verront des choses d’un grand intérêt, que nous n’avons pas prévues, nos connaissances sociologiques n’étant pas assez profondes. Mais la place au spectacle sera d’un prix fabuleux. Les hommes de ma génération, accoutumés à des pièces et à des péripéties plus mesurées, n’ont guère de regrets de quitter le théâtre – ou le cirque – avant l’entrée des gladiateurs dans l’arène. Les jeux sanglants – ils en ont vu quelques-uns – même terminés par la mort du vaincu, n’excitent pas leur enthousiasme. Mais les goûts changent vite, d’une génération à l’autre. Peut-être nos successeurs nous plaindront-ils d’avoir vécu une vie si terne à leur jugement, et si peu dans leurs tendances. Elle eut pour nous quelque charme. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Au pays Lobi, il cumulait les fonctions de procureur de la République, de juge d’instruction et de président de Tribunal. Jean Suyeux fut à l’origine du film d’Henri Gruel, La Joconde : histoire d’une obsession,  texte de Boris Vian, musique de Paul Braffort, palme d’or du court métrage à Cannes en 1958.

Deux Rose rouge sinon rien

53 rue de la Harpe, 1948
La Rose rouge de la rue de la Harpe en 1948, après le départ de Nico Papatakis vers la rue de Rennes

 

Acte I, 53 rue de la Harpe

Nous parlions de la rue de la Huchette, la semaine dernière. Si vous passez rue de la Harpe, toute proche, arrêtez-vous un instant devant le numéro 53. Un petit supermarché. Difficile d’y trouver les vestiges du passé, comme Modiano le fit rue de Sèvres en 1990, en recherchant les traces d’un cinéma de sa jeunesse. (Le Pax-Sèvres). Car rue de la Harpe, on ne « retrouve plus rien, tellement c’est loin ». Ici est née, en 1946, une première Rose rouge, inaugurant l’éclosion puis la floraison des cabarets « rive gauche » de l’après-guerre, de Saint-Germain-des-Prés à la Contrescarpe. Ouvrons le Manuel et laissons notre ami Vian (dans un français un peu bâclé) évoquer les lieux : « La Rose Rouge, écrit-il, naquit tout d’abord rue de la Harpe. Le bar qui porte ce nom, dirigé par Feral Benga, accueillit un groupe de jeunes, avec Nico, Mireille, Jean Rougeul, qui voulaient y créer un club. Le Club de la Rose Rouge fut fondé et connut un enviable succès. L’atmosphère était d’ailleurs amusante ».

Feral BengaFeral Benga ? Il s’agit de l’ancien danseur noir vedette de l’entre-deux guerres, partenaire de Joséphine Baker, qui triompha pendant une dizaine d’années aux Folies Bergères. Il avait tenu juste avant la guerre un cabaret au 4 rue de Tilsitt, y dansant sa fameuse Danse du sabre et engageant un chansonnier d’une quinzaine d’années : Francis Blanche.

En 1946, Feral Benga ouvre un petit restaurant rue de la Harpe, cumulant tous les emplois : patron, cuisinier, danseur et comédien. Après avoir préparé le « bakou », puis le « mafé », il mime devant les dîneurs d’antiques sortilèges africains. Si la salle se remplit durant le week-end,

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Nico Papatakis

c’est le vide sidéral durant la semaine. Il décide alors de chercher des partenaires, rencontre Nico Papatakis et sa compagne Mireille Trépel qui sont à la recherche d’une salle pour « faire cabaret ». Affaire se fait et une petite bande investit le local durant la semaine : Nico Papatakis, Mireille Trépel, Yves Deniaud, Jean Bellanger, Stéphane Golmann, Jean Rougeul, Michel de Ré, André Virel. La cuisine sert de loge et un podium est installé dans un coin de la salle. Dans la lignée des spectacles d’Agnès Capri de la rue Molière, en 1939, le théâtre est à l’honneur avec des saynètes de Prévert (En Famille et Tentative de description d’un dîner de tête) et la chanson à texte pointe le bout de son nez : Yves Robert, (qui faillit devenir l’un des Frères Jacques), Francis Lemarque, Stéphane Golmann, Jacques Douai.

Très vite, La Rose Rouge devient « un lieu ». On y retrouve les gens de théâtre de la rue de la Huchette (Alain Cuny, Roger Blin, Simone Signoret, Gérard Philippe et Maria Casarès

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Gérard Philippe et Maria Casarès

(qui jouent Les Épiphanies de Pichette rue de la Huchette), et des écrivains épris de nouveautés comme Louis Aragon ou Jean Genet. Grand succès, tout Saint-Germain-des-Prés accepte de franchir la frontière du boulevard Saint-Michel. La Rose rouge rayonne. Mais comme il s’y trouve souvent plus d’invités que de clients, des difficultés financières apparaissent, couplées avec des heurts avec Feral Banga. Nico Papatakis décide alors, fin 1947, de voler de ses propres ailes. Il s’approprie le nom « Rose rouge » puis, épaulé par le financier Jean Blenie (rencontré par l’entremise de Maria Casarès), il se met en quête d’un nouveau local. Ce sera rue de Rennes, au 76, à quelques centaines de mètres du Flore. Pendant cinq ans, deux enseignes La Rose Rouge cohabiteront dans les magazines de spectacles, Feral Benga refusant d’abandonner son ancienne dénomination sociale. En 1956, la Rose rouge de la rue de la Harpe disparait pour faire place au Black and White, bar jazzy. En 1960, le bar cèdera la place à petit cinéma, le Studio Saint-Germain, puis deviendra un fast-food dans les années 90.

Feral Benga a tourné dans Le sang d’un poète (Cocteau, 1930), film dans lequel il incarne l’ange noir. Par ailleurs, on peut l’apercevoir dans un petit film sur Internet : https://achac.com/artistes-de-france/feral-benga/

Acte II : 76, rue de Rennes

 

Maria Casarès a trouvé le commanditaire permettant d’investir et Nico Papatakis a demandé à Yves Robert de délaisser le tour de chant pour monter le spectacle d’ouverture. Installée dans l’ancienne brasserie du cinéma Lux-Rennes, la brasserie Lumina, la Rose rouge voit donc le jour au printemps 1948. Les débuts sont difficiles, Ferré et le mime Marceau, totalement inconnus, se produisent devant une dizaine de personnes. L’engagement des Frères Jacques va sauver Papatakis du désastre.

PARIS - LES FRERES JACQUES
Les Frères Jacques

L’inauguration officielle du cabaret-théâtre a lieu en septembre 1948 et, immédiatement, c’est l’affluence. Dès la fin de l’année, Nico loue une seconde salle derrière la scène, salle qui fait alors office de coulisses et de lieu de rangements pour les décors. Les Frères Jacques peuvent désormais répéter leur numéro devant une grande glace et les femmes se maquiller dans l’ancienne cabine téléphonique.

La Rose rouge verra les débuts de Juliette Gréco (après sa première apparition en 1949 au Bœuf sur le toit, rebaptisé L’Œil de bœuf par Marc Doelnitz). La tenue de sc

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Gréco à la Rose rouge en 1949, photo Robert Doisneau

ène ? Nico Papatakis l’a entrainée chez Balmain, a sélectionné une robe noire sur laquelle est cousue une longue traîne dorée mouchetée de velours. Dans sa chambre d’hôtel, Gréco a décousu la traîne. Sa longue robe noire « toute simple » est née, elle entame sa carrière en interprétant Sartre, Queneau et Desnos.

De 1948 à 1952, le succès de la Rose Rouge est phénoménal. Le cabaret propose notamment L’Étranger au théâtre d’André Roussin, puis Terror en Oklaoma, un pastiche de western signé Albert Vidalie et Louis Sapin. Suivront les étonnants Exercices de style de Raymond Queneau et Cinémassacre de Boris Vian, une parodie d’Hollywood.

Rue de Rennes, dès 22 h, c’est l’effervescence et il faut se battre pour entrer. « Au cœur de la mêlée confuse, écrit Guillaume Hanoteau dans L’Âge d’Or de Saint-Germain-des-Prés, plus d’éducation, plus de rang social (…) Il faut atteindre un portier derrière un registre, lui jeter mille francs ou lui crier son nom avant d’acquérir la faveur de descendre l’escalier. Consolons-nous en songeant que Charlie Chaplin, Greta Garbo, Orson Welles, Mirna Loy ont subi le même supplice. En bas, on vous case à une table. Un tabouret reçoit la moitié de votre postérieur. Whisky ou champagne ? Seul Pierre Brasseur se voit servir un kil de gros rouge qui tache dans un seau à glace, cravaté d’une serviette à la manière des Bollingers millésimés. Mais il est Pierre Brasseur. »

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Yves Robert

Le départ d’Yves Robert, en 1953, amorce le déclin. D’autant qu’un concurrent redoutable a vu le jour rue de Grenelle en février 1951 : La Fontaine des quatre saisons de Pierre Prévert. Nico prend les rênes, engage Charles Trenet pour un récital, lance Nicole Louvier pour tenter de remplacer Juliette Gréco. En vain. Fin 1953, le bel Éthiopien, (qui entre-temps a épousé Anouck Aimée), se retire. Il cède ses parts à Paolo, homme d’affaires argentin, qui tente de ressusciter la splendeur passée. Le dernier spectacle, hautement symbolique, sera Dernière heure de Boris Vian. Présentée le 18 mars 1955, cette revue de science-fiction disparaîtra de l’affiche au terme de quelques jours. La Rose Rouge disparaît en 1956. Elle deviendra le Ker Samba, un club de jazz.

On peut apercevoir La Rose rouge dans le film éponyme de Marcel Pagliero, scénario et dialogue de Robert Scipion, tourné en 1950. images (3).jpgIl s’agit d’une satire de Saint-Germain-des-Prés entièrement tournée dans le quartier et dans une cave reconstituant celle de la rue de Rennes. Les Frères Jacques y débutent à l’écran, en compagnie de Yves Deniaud, Françoise Arnoult, Maurice Teynac, Jean-Roger Caussimon, d’Yves Robert et sa troupe.

images (4)Curiosité : On y voit Louis de Funès doté d’une chevelure hirsute qui pourrait l’apparenter au poète lettriste Gabriel Pomerand. Il incarne un poète catalan qui, au lieu de laver les verres, les croque à belles dents dans un rictus féroce. Au générique également, Nico Papatakis, dans son propre rôle.

 

Du Lux-Rennes à L’Arlequin

images (6)Quelques mots sur le 76 rue de Rennes, propriété de la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (CDPE) en 1914. Les locaux devaient initialement abriter – au milieu des années 30 – une centrale électrique. Le projet fut abandonné et un cinéma au nom prédestiné vit le jour, le Lux-Rennes. Doté d’un foyer, d’un bar, d’une brasserie-restaurant, il fut le premier cinéma parisien à bénéficier de la climatisation. La salle fut inaugurée en 1934 avec un film de Christian-Jacque, Le Père Lampion.Le Père Lampion.jpg

La RoseJour de fête rouge occupa les locaux de 1948 à 1955. Que se passa-t-il entre la fermeture du cabaret et la reprise des lieux par Jacques Tati ? Je ne sais pas. Ce qui est avéré, c’est qu’en 1962, Tati rouvre le cinéma et le baptise L’Arlequin. Jour de Fête y sera joué en couleurs (avec lâcher de ballons à la fin du film), et Playtime y sera présenté en 70 mm. En 1978, L’Arlequin (sans Tati) deviendra le Cosmos et servira de vitrine jusqu’aux années 90 au cinéma soviétique. C’est aujourd’hui à nouveau l’Arlequin.

 

 

 

 

 

Dans les pas d’Aragon à travers Paris

Aragon sous la Coupole avant même d’être né

Rotonde du parc Monceau

Le préfet Andrieux, vous connaissez : mais oui, celui qui à 87 ans, soutint deux thèses à la Sorbonne. Dans les années 1880, il est député et préfet de police de Paris. À ce titre, ayant autorité sur certains bâtiments publics, il ne se prive pas d’en faire un usage personnel. Au parc Monceau, par exemple, où l’ancien octroi-rotonde de Claude-Nicolas Ledoux doté d’une coupole aménagée lui sert de garçonnière. On n’en parlerait guère si, en 1896, il n’y avait engrossé l’une de ses maîtresses, une jeune fille qui allait devenir la mère de Louis Aragon. Cela expliquerait, fait remarquer Marc Lambron, qu’Aragon n’ait guère eu envie d’entrer à l’Académie française : il était né sous une coupole.

 Et dans l’appartement de Montherlant

 berceauAdmettons. Car avec Aragon, rien n’est simple : il sera en effet le fils adoptif de sa grand-mère maternelle, le frère de sa mère et le filleul de son père. La jeune fille, donc, est enceinte. Elle accouche (discrètement, près des Invalides[1], pour dissimuler « la faute ») et s’installe avec le bébé-Aragon dans l’appartement de famille, les Toucas-Massillon, au 11bis avenue de Villars. Aragon précise, dans ses entretiens avec Dominique Alban : « On avait loué un autre appartement, affaire de brouiller les cartes à mon sujet. C’était avenue de Villars, au 11 bis, disait-on, pour ne pas dire au 13, cela porte malheur. Ma famille avait repris l’appartement des parents de H. de M. H. Vous avez bien sur reconnu sous ces initiales Henry Marie Joseph Frédéric Expedite Millon de Montherlant, l’illustre écrivain aujourd’hui (presque) oublié qui naquit dans cet appartement le 20 avril 1895. Aragon a donc balbutié ses premiers arreu dans le même appartement que l’auteur des Jeunes filles. Les deux bambins fréquenteront plus tard le même établissement, l’école Saint-Pierre, à Neuilly, où ils croiseront le jeune Jacques Prévert. Montherlant, lui, ne dédaignera pas d’entrer à l’Académie française. Et il sera publié dans la Pléiade dès 1955, ce qui provoquera la fureur de son ancien camarade de cour d’école. « Moi vivant, jamais je ne serai dans la Pléiade ! » jurait Aragon. Et, lorsqu’on lui demandait pourquoi, il fulminait : « Ils m’ont fait un affront que je n’ai jamais pardonné : ils ont publié Montherlant d’abord ![2] »

 Un petit tour dans l’Ile Saint-Louis ?

Ile St Louis« Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » C’est en se reméimagesmorant sa liaison avec Nancy Cunard qu’Aragon écrit ce célèbre passage d’Aurélien. En 1926, sa maitresse réside en effet dans l’Ile Saint-Louis, 1 rue Le Regrattier, où elle reçoit le gratin de la vie littéraire  parisienne : Léon-Paul Fargue, Drieu la Rochelle, la bande à Cocteau, celle de Breton… Dans Blanche ou l’Oubli, Aragon évoque « le quai, la Seine, le cri égorgé des remorqueurs, le soleil qui descend du Panthéon comme un chien jaune ». Elle le quittera en 1928, il ira l’année suivante à la rencontre des yeux d’Elsa. Qui déclarera : « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »

5 rue Campagne-Première, pour les beaux yeux d’Elsa

Aragon 1926 (2)

Elsa TrioletEn avril 29, Aragon prend la suite d’un ami américain dans un atelier et propose à Elsa Triolet, dont il est tombé amoureux six mois plus tôt lors d’une rencontre à la Coupole[3], d’habiter avec lui. Confort précaire : un lavabo installé dans un placard et, dans les étages, des « commodités à la turque » communes à plusieurs locataires. C’est rue Campagne première qu’Aragon se remet au roman (Les Cloches de Bâle parait en 1934), bravant ainsi les foudres d’André Breton. Louis Aragon et Elsa Triolet resteront rue Campagne Première jusqu’à fin 1934. (Et Aragon et Breton resteront fâchés).

Les plombs du 18 rue de la Sourdière

Le couple s’installe rue de la Sourdière en février 1935. Il y résidera jusqu’en 1960. Il s’agit d’un petit appartement dont Aragon aimait allumer toutes les lampes ; ce sur quoi Elsa s’écriait poétiquement : « Louis, tu vas faire sauter les plombs ! »Plombs 1950Petit mais joli. Un deux-trois pièces situé au deuxième étage auquel on accède par un bel escalier en spirale. La légende voudrait qu’il soit très exigu, obligeant le poète à sortir travailler sur un banc des Tuileries. Il n’en fut rien. « L’espace faisait cruellement défaut, écrit Juliette Darle, Elsa savait l’agencer selon les besoins du jour. Tantôt de longues planches posées sur des tréteaux formaient un plan de travail où l’on pouvait disposer toute une documentation. Tantôt les planches debout dans un angle de la pièce, laissaient place à des fauteuils de rotin, à un cercle convivial… Du sol au plafond, un mur entier vivait de la chaleur des livres, respirait à leur rythme. On accédait au plus haut, me semble-t-il, par une simple échelle. Le poète semblait connaître la place de chaque livre. »

NB Le journaliste Daniel Bougnoux a visité l’appartement, cinquante-trois ans après le départ d’Aragon. À lire sur https://media.blogs.la-croix.com/18-rue-de-la-sourdiere/2013/06/26/

T’as pas le look, coco…

56 rue de varenneEn 1960, Aragon et sa femme s’installent au 56 rue de Varenne dans un hôtel particulier « très Guermantes ». Les voisins froncent discrètement les sourcils : poète, d’accord, mais communiste ! Ils le remercieront lorsque Matignon décidera d’annexer l’immeuble. Aragon, bien en cour, obtient de Georges Pompidou l’assurance que l’opération ne se fera pas de son vivant. Aussitôt, le statut de l’écrivain passe de paria à celui de Dieu vivant, pour lequel des prières de bonne santé montent chaque matin dans le ciel de la rue de Varenne. Il avait loué son appartement en 1960, il l’occupera jusqu’en 1982, date de son décès.

Le chat angora d’Oxymor Baulay

41sOzRTIw4L._SX210_.jpgLes inconditionnels de l’œuvre de Gilles Schlesser ont pu remarquer que dans Mortelles Voyelles, notre ami Oxymor, grand amateur de figures de rhétorique, a rebaptisé le chat de sa maitresse Aragon. Court extrait :

« – Viens, ici, Aragon !

Le chat étant un Angora, Oxymor, qui a l’anagramme naturelle comme s’il était né dans la niche du chien, n’a pu résister au plaisir de le surnommer Aragon. Ou Louis. Ou Coco, selon l’humeur. »

Sur ce, bonne journée à tous…

[1] Le lieu de naissance d’Aragon reste mystérieux. Neuilly-sur-Seine, Toulon, Paris 7e ? En plaisantant, l’écrivain le situera « sur l’esplanade des Invalides ».
[2] Relaté par Renaud Camus.
[3] Elle l’avait déjà remarqué en 1925, lors de la fameuse bataille rangée à la Closerie des lilas entre les invités de Rachilde et les surréalistes. « Très beau. Trop beau. Un danseur d’établissement », avait-elle noté).