Après le Ritz, tous à la Tour Eiffel !

La plus grande énigme de l’histoire criminelle du XIXe siècle

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A la fin du XIXe siècle, Paris est le théâtre d’une série de meurtres. Très vite, on désigne le coupable : c’est la Tour Eiffel ! Va-t-elle échapper à la prison, voire y laisser sa peau, finir guillotinée ? Dieu merci, un jeune poète (Christophe) et sa fiancée (Marie-Nuage Eiffel) refusent de croire à sa culpabilité tandis que trois (vieux) polytechniciens rétrogrades s’acharnent à soutenir la thèse contraire. S’engage une nouvelle bataille des anciens et des modernes dans une pièce intitulée La Tour Eiffel qui tue, pièce un chouïa ubuesque signée Guillaume Hanoteau, musique de Georges Van Parys sur des couplets de Jean Marsan, pièce qui fit les beaux jours de la Rose rouge ou du Vieux Colombier dans l’après-guerre.

 Les anciens et les modernes

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Parmi les anciens, il y a du beau monde qui s’insurgea avant même que la tour ne soit construite, ne voyant dans le projet qu’un énorme pylône saccageant la vue des Parisiens. C’est ainsi qu’en 1887, une lettre est signée par 47 écrivains et artistes, dont Dumas fils et Zola : « Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Les critiques fusent :

Paul Verlaine : « Ce squelette de beffroi »

Léon Bloy : « Ce lampadaire véritablement tragique »

François Coppée : « Le monstre est hideux, vu de près. / Géante, sans beauté ni style… »

Joris-Karl Huysmans : « ce grillage infundibuliforme, ce suppositoire criblé de trous. »

Guy-de-Maupassant_6191Maupassant écrit : « Je me demande ce qu’on conclura de notre génération si quelque prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine. »

Quand la Tour fut ouverte au public, ce cher Guy alla souvent déjeuner ou diner au restaurant du premier étage. « C’est le seul endroit de Paris où je ne la vois pas » expliquait-il.

Une fois la chose achevée (pour l’Expo universelle 89), la meute se calmera et les modernes pourront s’exprimer, comme Blaise Cendras et Apollinaire, qui voient en la tour Eiffel le renouvellement de sources d’inspirations poétiques.

La « belle girafe en dentelle » (Cocteau) ne pouvait que fasciner le pionnier du cubisme, Robert Delaunay, qui commence à la peindre en 1910. « Je pense que la Tour, écrit-il en 1929, est devenue une des merveilles du monde. Pour l’avoir aimée et pour le plaisir qu’elle m’a donnée, je ne trouve pas de mérite de lui avoir donnée depuis 1910 des multiples formes de mon amour. »

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Apollinaire, lui, se fait bucolique : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin. »

Quant à Cendrars, ça plane :  » Ô Tour Eiffel ! Feu d’artifice géant de l’Exposition Universelle ! / … / Tu es tout / Tour / Dieu Antique / Bête moderne / Spectre solaire / Sujet de mon poème / Tour / Tour du monde  / Tour en mouvement… / Ô sonde céleste !

Merci, Alphonse Allais

Allais.pngPour ou contre, certains s’efforcèrent de faire d’une pierre deux coups, car, comme le dit si bien l’ami Lénine, il n’existe pas de conflit sérieux entre le beau et l’utile. Alphonse Allais, par le biais de son Captain Cap, eut une idée lumineuse : « J’ai une idée (…) pour rendre utile cette stupide tour qui fut, en 1889, une utile démonstration industrielle, mais qui est devenue si parfaitement oiseuse. … Conservons-la, soit, mais donnons-lui un autre aspect. (…) Renversons la tour Eiffel et plantons-la la tête en bas, les pattes en l’air. Puis, nous l’enveloppons d’une couche de magnifique, décorative et parfaitement imperméable céramique. (…) Et puis, quand j’ai obtenu un ensemble parfaitement étanche, j’établis des robinets dans le bas et je la remplis d’eau, (…), une eau ferrugineuse et gratuite à la disposition de nos contemporains anémiés. »

Zazie dans les hauts

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Je soupçonne Raymond Queneau de ne pas aimer la Tour Eiffel. La preuve, dans Courir les rues, de 1967 : « Tour Eiffel d’ossements / Catacombes aériennes / Tibias escaliers / Et à trois cents mètres au-dessus du sol / Le crâne antenne / Qui ne parle que pour l’écoute ».

Une autre preuve ? Dans Zazie, la chose est présente, mais elle n’est pas nommée. N’est-ce pas là le comble du mépris : « Ils regardèrent alors en silence l’orama, puis Zazie examina ce qui se passait à quelque trois cents mètres plus bas en suivant le fil à plomb. – C’est pas si haut que ça, remarqua Zazie. – Tout de même, dit Charles… »

Belle ou laide ? La chanson n’apporte pas la réponse

« Paris, mais c’est la Tour Eiffel / Avec sa pointe qui monte au ciel / Qu’on la trouve laide, qu’on la trouve belle, / Y’a pas de Paris sans Tour Eiffel. / On la débine, on la charrie, / Pourtant, partout ce n’est qu’un cri : / Paris ne serait pas Paris sans elle / Paris, mais c’est la Tour Eiffel. » (Paris-Tour-Eiffel, paroles et musique Michel Emer, 1946).

images.jpgA propos de chansons, il en existe plus de trente évoquant la grande dame de fer. Dont La Complainte de la tour Eiffel, (paroles de Jean Marsan – Guillaume Hanoteau, musique de Georges Van Parys) chantée par Mouloudji : « Amis, chantons la complainte / De la pauvre Tour Eiffel / Écoutez sa morne plainte / Quand le vent souffle sur elle… »

Ou Le Fantôme de la Tour Eiffel de Charles Trenet : « Hmm hmm ah, ah, ah, ah / Écoutez mes amis l’histoire fantastique / Du fantôme de la Tour Eiffel / Il avait arrêté l’ordre chronologique / Pour démonter le temps et le rendre irréel…

Complainte, fantôme, Tour Eiffel : les auteurs se sont sans doute souvenus de notre cher Robert Desnos et de sa Complainte de Fantômas :

« Écoutez, Faites silence / La triste énumération / De tous les forfaits sans nom / Des tortures, des violences / Toujours impunis, hélas / Du criminel Fantômas (…) Dans la nuit sinistre et sombre / À travers la Tour Eiffel / Juv’ poursuit le criminel / En vain guette-t-il son ombre / Faisant un suprême effort / Fantômas échappe encor… »

Douze heures pétantes

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Entre 1900 et 1914, un « Canon de Midi », installé sur la Tour Eiffel, tirait tous les jours un coup pour marquer l’heure et permettre aux Parisiens de régler leurs montres. D’où l’expression « douze heures pétantes ».

Question : serait-ce le même petit canon que celui installé dès 1786 dans le ­jardin du Palais-Royal, « canon ­solaire » ou « canon méridien » long d’une quarantaine de centimètres, construit par l’horloger Rousseau, qui était surmonté d’une loupe servant à concentrer les rayons du soleil ? Réponse bienvenue.

Contemplons Paris du haut de la tour Bönickshausen

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Gustave Eiffel, fils d’adjudant d’origine allemande, fut enregistré à l’état-civil sous le nom de « Bönickshausen dit Eiffel » et c’est sous ce nom qu’il fit la guerre contre la Prusse, pendant la IIIe République. Après la défaite de la France, en butte aux sentiments anti-allemands, il fit effacer ses origines allemandes de son nom, huit ans avant la construction de la tour… Eiffel ?

Ou de la tour Koechlin

Une tour de 300 m, ça ne tient pas debout ! Comment va-t-on faire avec le vent ? Il va la dégommer ! Allez, cherchez, les gars ! Ce n’est pas Gustave Eiffel mais l’ingénieur Maurice Koechlin qui trouve la solution, avec ses collègues Emile Nouguier et Stephen Sauvestre. L’idée ? Laisser passer le vent, pardi ! Une structure aérée. Un brevet numéro 164364 sera déposé le 18 septembre 1884. Au nom de Koechlin ou de Eiffel ? Je ne sais pas. Et c’est vrai, on s’en fout un peu.

Fake news ?

Une légende veut que Jules Verne ait loué une chambre, à son usage exclusif, au sommet de la tour, dans les années 1902-1903. Ne vous laissez pas berner ! Barricadez votre cerveau ! Alertez les réseaux sociaux ! C’est totalement faux !

AVT_Amelie-Nothomb_4478.jpgPar contre, il est tout à fait possible que la tour Eiffel doive sa forme à la lettre A, le A d’une certaine Amélie dont Eiffel aurait été amoureux. C’est une autre Amélie (Nothomb) qui le dit : « Je n’en ai jamais eu la confirmation. C’est une chose que quelqu’un m’a garantie au cours d’une soirée parisienne. (…) Je pense que je n’aurai jamais le fin mot de l’affaire, mais je trouve que c’est une belle histoire. »

L’histoire, en tout cas, fait partie du Voyage en hiver, son beau roman d’amour. 4e C du Livre de poche : « Zoïle est tombé éperdument amoureux de la douce Astrolabe, mais la jeune femme consacre tout son temps à Aliénor, une romancière géniale quoique légèrement attardée. Par dépit, il décide de détourner un avion et de l’envoyer percuter la tour Eiffel. » Suit une critique de Paul Enthoven, dans Le Point : « … on se laisse volontiers guider par une Amélie défoncée qui, jonglant avec ses figurines de lanterne magique, s’envoie joyeusement en l’air… «

Queneau, non, mais Truffaut, oui !

Il l’aimait, il put la voir depuis deux des appartements dans lesquels il habita, dont un rue de Passy, 10e étage avec terrasse, fenêtre sur tour Eiffel. Il l’aimait, à en collectionner les figurines.  Et à l’inclure dans ses films.

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Tournage de Baisers volés

Si Zazie ne verra jamais le métro, une jeune fille ne verra pas non plus la tour Eiffel. A ses débuts, François Truffaut avait songé tourner un court métrage impliquant son monument fétiche, projet qu’il avait proposé à Pierre Braunberger : « C’était une idée assez amusante : une fille vient à Paris pour un héritage, elle veut voir la tour Eiffel. Elle n’a que quelques heures, elle aperçoit de partout la tour Eiffel qui apparaît et disparaît, mais ne sait comment l’atteindre. » (Cahiers du cinéma, décembre 1984).

On retrouve la tour dans Vivement dimanche ! Mais si, souvenez-vous : Fanny Ardant saisit une tour Eiffel miniature pour assommer son adversaire. (Vlan !) On la retrouve également sur l’affiche de Baisers volés (à droite de Jean-Pierre Léaud) et sur l’affiche du Dernier Métro (à l’arrière-plan, en ombre chinoise). C’est pas de l’amour, ça ?

Terminons en beauté, avec Raoul Dufy

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Allons donc au Ritz, place Vendôme, rejoindre Oscar Wilde, Edouard VII, Proust, Luisa Casati, Hemingway, Coco Chanel, Robert Capa, Ingrid Bergman, Serge Gainsbourg…

Le bidet d’Oscar Wilde

Fargue.jpgOn peut lire, dans Le Piéton de Paris de notre ami Léon Paul Fargue :
 » Le Ritz, si tranquille, si resplendissant, si bien conçu pour le repos des grands de la terre, est en vérité tout sonore de romans.  »

Des romans ? A ma connaissance, à part Anita Loos qui y écrivit Les Hommes préfèrent les blondes, je ne vois pas trop. D’autant que Scott Fitzgerald écrivit Un diamant gros comme le Ritz sur la Côte d’Azur et qu’il n’est pas question de la place Vendôme dans sa nouvelle. Bref, romans, non. Mais écrivains, oui.

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Commençons par Oscar Wilde pas vraiment séduit par le modernisme et le confort du palace. Il se plaint des ascenseurs qui vont trop vite, de la lumière crue (et « hideuse qui vous abîme les yeux », et surtout, des bidets : « Qui peut bien vouloir d’une cuvette fixe pour se laver dans sa chambre ? Moi pas. Cachez donc cette chose. Je préfère sonner pour qu’on m’apporte de l’eau quand j’en ai besoin. »

La baignoire d’Édouard VII

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Le roi d’Angleterre, lui, appréciait le confort du palace et la discrétion du personnel, garant du silence sur sa vie amoureuse très agitée. Il était plutôt gros, même très gros, et resta, dit-on, coincé dans sa baignoire en bonne compagnie. C’est à la suite de cette « més-aventure » que César Ritz décida de changer les baignoires et d’en installer d’autres plus larges.

 

 

Le second domicile de Marcel Proust

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Oui, c’est lui, au milieu…

« Au Ritz, personne ne vous bouscule », disait-il. (Encore heureux, vu les prix). Il aimait y dîner (Céleste n’aime pas faire la cuisine) et fit de l’endroit un personnage à part entière, où l’on voit « des dames en chemise de nuit ou même en peignoir de bain [qui rôdent] dans le hall « voûté » en serrant sur leur cœur des colliers de perles. » Depuis l’inauguration en 1898, il apprécie l’atmosphère du palace : « Le clair de lune semblait comme un doux magnésium continu permettant de prendre une dernière fois des images nocturnes de ces beaux ensembles comme la place Vendôme… »

Il s’y rend deux à trois fois par semaine, emmitouflé dans son manteau enmanteau-de-proust-collectionneur-j-guerin.jpg peau de loutre, loue parfois une chambre pour écrire. Mais ce qui l’intéresse, c’est la clientèle, afin de nourrir sa Recherche. « Proust allait rejoindre sous les combles un domestique de l’hôtel, relate Coco Chanel. Il le payait pour lui noter les noms de tous les clients, ce qu’ils avaient mangé, comment ils étaient habillés. […] Chacun désirait s’offrir au regard livide de Proust sous son meilleur jour, par peur ou désir d’être pris pour modèle d’un de ses personnages. »

Proust se fait également aider par Olivier Dabescat, premier maître d’hôtel, ancien du Savoy de Londres, qui le fournit en amants parmi les jeunes serveurs (Rochat, Vanelli…) et lui fournit son matériau littéraire. Car il sait tout, Dabescat. Les plans de table, l’ordre de préséance, les collusions mondaines, qui a fait quoi avec qui, etc.

cocher.jpgProust se rendra au Ritz jusqu’en 1922, année de sa mort, souvent seul. Sur son lit de mort, il demandera que ce brave cocher d’Odilon aille y chercher une bière bien frappée qui arrivera, merci Odilon, avant son dernier soupir.

 

 

50 chambres pour le 14 juin ? C’est noté, monsieur.

Le Ritz fut allemand, très allemand durant la guerre. La légende rapporte que Clare Booth Luce, la maîtresse de Joseph Kennedy (le père de John Kennedy), avant de quitter la France en plein exode, demanda à Hans Elmiger, le directeur suisse du Ritz : – Mais comment avez-vous su que les Allemands arrivaient ? – Parce qu’ils avaient réservé, répondit-il.

Tout va très bien, madame la marquise

Luisa_Casati_1922.jpgLa foutraque et délicieuse marquise Luisa Casati fut la muse de nombreux artistes, Giovanni Boldini, Man Ray, Kees van Dongen, Salvador Dalí et l’amante passionnée de Gabriele D’Annunzio. Au Ritz, elle promenait ses cheveux rouges revêtue d’une simple fourrure, tenant en laisse (des laisses en diamants svp) ses deux gentils guépards. Pour se faire servir, elle exigeait que ses valets fussent nus et enduits d’or. Elle possédait un boa (de compagnie) qu’il fallait nourrir de lapins vivants et qui effrayait parfois les clients de l’hôtel lorsqu’il s’échappait de sa suite et se baladait dans les couloirs. Elle fut au-delà du richissime. Ruinée, elle mourut dans la pauvreté.

 

Portrait de Luisa Casati portant un costume intitulé « Lumière », réalisé par Worth

 

Hemingway fait le malin

hemingway-liberation.jpgSacré Hem. Un ego plus gros que son cul, qu’il avait pourtant assez volumineux. Et peur de rien. En mai1944, correspondant de guerre pour le magazine Collier’s, c’est-à-dire civil, il n’a qu’une idée en tête : être le premier Américain à Paris et « libérer le Ritz» Olé. En juin et juillet, il suit les troupes américaines remontant vers Paris, en appui de la 2e DB française.

Le 25 juillet, avec un groupe de résistants français, il arrive en jeep place Vendôme, fait irruption dans le palace fusil-mitrailleur à la main. « Il portait l’uniforme et donnait des instructions avec une telle autorité que beaucoup pensaient qu’il était général » racontera Colin Peter Field, le chef barman du Ritz.

– Je viens libérer le Ritz ! déclare Hemingway au directeur de l’hôtel, Claude Auzello.

– Mais monsieur, ils sont partis depuis très longtemps ! Et je ne peux pas vous laisser entrer avec une arme !

L’affaire se terminera au bar, où Hemingway laissera une ardoise historique de 51 dry Martini ! (Le Petit Bar du Ritz porte son nom depuis 1994. Sur le comptoir, sa bobine en bronze). Hem écrira plus tard : « Lorsque je rêve de l’au-delà, du paradis, je me trouve toujours transplanté au Ritz, à Paris ! […] Je me glisse dans l’un de ces grands lits en cuivre. Sous ma tête il y a un traversin de la taille d’un zeppelin et quatre oreillers carrés remplis de vraies plumes d’oie – deux pour moi et deux pour ma compagne, délicieuse. »

Hemigway avait connu le Ritz grâce à Scott Fitzgerald. Il y séjourna dans les années 20, oubliant (en 1928) une malle contenant des vestiges de ses premières années à Paris : pages de romans dactylographiées, carnets de notes relatives au Soleil se lève aussi, livres, coupures de presse, vieux vêtements. Ayant trouvé la malle à la cave, le palace l’envoya à Cuba en 1956 (sympa, le Ritz) où l’auteur put reprendre l’écriture de ses Vignettes parisiennes – premier titre de Paris est une fête. L’ouvrage sera publié en 1964, soit trois ans après son suicide.

Pas cool, Coco (Chanel)

3369-coco-chanel-sur-un-balcon-du-ritz-en-1937_5503501.jpg« Le Ritz est ma maison », avait-elle l’habitude de dire, elle dont le salon de (haute) couture était situé à deux pas. Elle s’installa dans sa suite du 2e étage (côté Vendôme) avec ses meubles et ses bibelots, terrorisa le personnel par ses caprices et y vécut pendant 34 ans, jusqu’à sa mort en 1971, un soir de pleine lune.

Capricieuse et ridicule, la Coco : durant la guerre, elle se fait suivre par des domestiques portant un masque à gaz sur un coussin de satin et court se réfugier durant les alertes dans des abris équipés de tapis de fourrure et de sacs de couchage de soie Hermès.

suite coco.jpgRidicule et un peu collabo sur les bords : sous le nom de code « Westminster », elle fut l’agent F-7124 inscrit dès 1941 dans les registres de l’Abwehr, les services de renseignements allemands. Il faut dire qu’elle était folle amoureuse du baron allemand Hans Günther von Dincklage, de treize ans son cadet, lui-même espion notoire.

Elle disait apprécier les Allemands, « plus cultivés que les Français », participait aux dîners offerts par l’ambassadeur du Reich Otto Abetz ou par l’ambassadeur de Vichy auprès du Gouvernement allemand Fernand de Brinon, entretenant des relations étroites avec René de Chambrun, gendre de Pierre Laval.

Fut-elle un agent actif ? Mystère. A la Libération, elle subira un interrogatoire des Forces françaises de l’intérieur et échappera à la tonte en public pour « collaboration horizontale ». Dédouanée, la Coco, grâce à ses relations avec Churchill ? Pas tout à fait. Et en 1946, prudente, elle préférera s’exiler de longues années à Lausanne…

 Robert Capa et Ingrid Bergman

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C’est au Ritz que va naît la grande passion entre Robert Capa et Ingrid Bergman. Ils s’y croisent en 1945, lui célèbre photographe de guerre, elle auréolée de son rôle dans Casablanca. Les circonstances ? L’actrice découvre un mot épinglé à la porte de sa chambre :

« Sujet : dîner. Concerne : Miss Ingrid Bergman.

  1. Il s’agit d’un effort communautaire. La communauté comprend Bob Capa et Irwin Shaw.
  2. Nous avions le projet de vous envoyer des fleurs en même temps que ce billet par lequel nous vous invitons à dîner ce soir même, mais après consultation, nous nous sommes aperçus qu’il nous était possible de payer soit les fleurs soit le dîner, mais pas les deux. Nous avons mis la question aux voix et le dîner l’a emporté de peu.
  3. Il a été suggéré que si le dîner ne vous intéressait pas, des fleurs pouvaient vous être envoyées. Mais sur ce point, aucune décision n’a encore été prise.
  4. Outre des fleurs, nous avons un tas de qualités douteuses.
  5. Si nous en écrivons davantage, il ne nous restera rien pour la conversation, car en matière de charme nos ressources sont limitées.
  6. Nous passerons vous prendre à 6 h 15.
  7. Nous ne dormons pas.

Signé : Inquiets. »

Comment résister à une telle invitation ? Ingrid Bergman passera la soirée au Fouquet’s puis chez Maxim’s en compagnie des deux hommes, puis plus tard, tombera amoureuse du photographe. Leur relation durera deux ans, il continua à lui écrire l’appelant « Chère vierge suédoise mâtinée de Hollywood ». Elle épousera Rosselini, il mourra en 1954 en sautant sur une mine en Indochine.

Que reste-t-il de leur amour ? Hitchcock, dit-on, s’inspira de leur idylle pour écrire le scénario de Fenêtre sur cour.

Trois bars pour Gainsbarre

 

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Le Ritz – comme le Raphaël – constituera un refuge pour Gainsbourg. Un lieu dans lequel il peut composer tranquillement. « Là-bas, confie-t-il, il y a trois bars et trois pianos. Dès que je suis un peu pété, je joue. J’enregistre sur un petit magnéto, j’appelle ça un « bloque-notes », je réécoute et si c’est de la merde, j’efface. Au Ritz, je suis un pianiste inconnu, il n’y a que des Américains et des Japonais. »

 

 

 

 

 

 

thats all

 

Quelques étonnantes femmes de la rue Jacob : Suzy Lebrun, Colette, Natalie Barney, Madeleine Castaing…

 L’Échelle de Jacob de Suzy Lebrun : de Cora Vaucaire à Jacques Brel

Echelle de Jacob.jpgL’Echelle de Jacob nait à la fin des années 40, dans les locaux de l’ancien restaurant Cheramy, au 10 rue Jacob. Suzy Lebrun, une solide normande, rachète le fond et annexe la boutique de papiers peints mitoyenne. Elle fait installer une petite estrade et un bar. Problème : l’architecte a oublié de prévoir un escalier pour monter à l’étage. On le remplace donc par une échelle et l’endroit devient… L’Échelle de Jacob.

 

Suzy Lebrun, dirigera le cabaret pendant vingt-cinq ans et en fera un haut lieu de la rive gauche, comme La Rose rouge, L’Écluse, la Galerie 55…

Dès 1951, la programmation est aussi remarquable que visionnaire : Jacques Douai, Jacqueline Villon, le jeune (et mince) Raymond Devos et Cora Vaucaire. La « Dame blanche de Saint-Germain-des-Prés » fait les grands soirs de L’Échelle de Jacob : « Les semaines où Cora Vaucaire figurait au programme, écrit Francis Lemarque, il fallait coûte que coûte essayer de passer avant elle, surtout si l’on avait d’autres engagements dans la même soirée, sinon on risquait d’arriver avec pas mal de retard. Le public refusait de la laisser partir… »

noiret.jpgPhilippe Noiret, qui passa à L’Échelle à la fin des années cinquante, garde un souvenir amusé de Suzy Lebrun : «  Elle possédait son propre langage, truffé de dérapages métaphoriques tout à fait réjouissants du type “nous sommes partis en fournée” (en tournée), le métier va « de charade en syllabe » (Charybde en Scylla) « la petite avait un de ces crack » (trac), « le triptyque (strip-tease) va nous tuer… »

Léo Ferré chante à L’Échelle à partir de 1953. Ses rapports exécrables avec toute forme de patronat, conjugués à la politique tarifaire de Suzy Lebrun, ne facilitent pas leur collaboration : « …Madame Lechose, taulière blonde, un peu grasse, un peu… taulière à l’escalier de Moïse » se souvient-il dans Et Basta.

AVT_Jacques-Brel_4793.jpgLa même année, L’Échelle programme un chanteur inconnu, meurtri par son fiasco aux Trois Baudets. Il s’agit de Jacques Brel qui cherche de nouveaux engagements sur la rive gauche. Suzy Lebrun lui demande de raser sa moustache et de limiter la gomina dans ses cheveux. Durant douze ans, Brel passera régulièrement rue Jacob et vouera une reconnaissance éternelle à Suzy Lebrun : il reviendra y chanter en janvier 1965, peu de temps avant sa retraite définitive. En 1968, il persuadera Barbara de s’y produire quelques soirs, afin de renflouer la caisse.

Après avoir accueilli tous les artistes majeurs des décennies cinquante et soixante, l’Échelle offre encore, dans le crépuscule du cabaret rive gauche, une scène aux premiers pas d’Yves Duteil et de Hugues Aufray. Le cabaret ferme ses portes en 1976, deux ans après l’Écluse.

Le Temple de l’amitié, chez Natalie Clifford-Barney, 20, rue Jacob

Natalie-Social-New-1024x536.jpgIl est toujours là, le temple de l’Amitié qu’on aperçoit dans Le Feu follet de Louis Malle. Bâti au début du XIXe siècle, ce petit édifice néo-classique à colonnes doriques charme l’excentrique Natalie Clifford-Barney, fille d’un magnat des chemins de fer américain, qui loue en 1909 une partie du 20, rue Jacob, comprenant un pavillon, une véranda, un appentis, deux jardins et le temple.

temple.jpgAu cœur de Saint-Germain-des-Prés, la célèbre amazone de Rémy de Gourmont, que François Mauriac surnommera « le pape de Lesbos » et que Cocteau comparera à un lys noir, amie de la saphique poétesse Renée Vivien, reçoit durant un demi-siècle tout ce qui brille à Paris et, en particulier, l’élite homosexuelle, de Truman Capote à Colette, de Gore Vidal à Marguerite Yourcenar.

À la Libération, les friday de Barney ont déjà la couleur du sépia et s’éteignent définitivement au début des années cinquante. Le jardin se transforme peu à peu en jungle, le temple périclite. En 1963, lorsque Louis Malle tourne dans le jardin, la vieille dame est âgée de 87 ans.  Elle meurt à 94 ans.

Chez Colette (et Willy) 28, rue Jacob

sidonie-gabrielle-colette.jpgÀ l’âge de vingt ans, Colette laisse derrière elle sa Puisaye natale pour épouser Henry Gauthier-Villars, dit Willy, et le suivre à Paris. Le couple s’installe au troisième étage du 28, rue Jacob. Début 1895, Willy s’avise des talents d’écriture de sa femme. « Vous devriez, suggère-t-il, jeter sur le papier des souvenirs d’école primaire. N’ayez pas peur des détails piquants, je pourrai peut-être en tirer quelque chose ». Il en tirera Claudine à l’école, qu’il signera de son seul nom.

Dans Mes apprentissages (1936), l’écrivaine évoque son premier appartement parisien : « Sombre, attrayant comme sont certains lieux qui ont étouffé trop d’âmes, je crois que ce petit logement était très triste. ». Elle évoque également l’odeur vague des lilas invisibles venue du jardin voisin. « Ce jardin, je n’en pouvais entrevoir, en me penchant très fort sur l’appui de la fenêtre, que la pointe d’un arbre. J’ignorais que ce repaire de feuilles agitées marquait la demeure préférée de Remy de Gourmont et le jardin de son « amazone. » Colette fréquentera en effet quinze ans plus tard le salon littéraire de Natalie Clifford Barney où elle sera vue, en 1913, « courant presque nue dans le jardin » devant le Temple de l’Amitié.

A l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, Madeleine Castaing

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Ladurée.jpgLes macarons de chez Ladurée ont-ils le même pouvoir que les madeleines de Proust ?  La boutique est située là où se tenait celle de Madeleine Castaing, décoratrice et antiquaire. Une adresse à la saveur bleue.

Madeleine Magistry épousa très tôt (à 19 ans) Marcellin Castaing, critique d’art dont elle fit la connaissance à seize ans. Il en avait 36. Riche héritier toulousain, il était réputé pour sa large culture littéraire et artistique. Jolie, la petite Madeleine : elle entama aussitôt une carrière d’actrice au cinéma (muet) avant de se consacrer à sa maison de Lèves (Eure et Loir) achetée par son mari pour lui permettre d’exercer sa passion du décor d’intérieur.

Soutine-Madeleine-Castaing-expertisez.jpgPersonnalité originale, voire fantasque, Madeleine Castaing révolutionna le monde de la décoration en bouleversant les codes de son époque et « le style Castaing » de l’entre-deux-guerres fait toujours référence. Antiquaire et décoratrice de renommée internationale, elle fut, avec son mari, l’intime et le mécène de nombreux artistes, parmi lesquels Soutine, qui réalisa son portrait en 1921 : La Petite Madeleine des décorateurs, tableau qui se trouve aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New York.

Amie d’Erik Satie, de Maurice Sachs, de Blaise Cendrars, d’André Derain, de Cocteau (dont elle aménagea la maison à Milly-la-Forêt), de Chagall, de Picasso, d’Henry Miller, de Louise de Vilmorin (à qui elle inspira le personnage de Julietta dans le roman du même nom) et de Francine Weisweiller (dont elle décora la villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat), ses choix artistiques jouèrent un rôle considérable dans le monde de l’art des années trente.

Le magasin de la rue Bonaparte

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Après la guerre, en 1947, soucieuse d’exposer les objets chinés dans les brocantes, elle ouvre une galerie d’antiquités à l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, boutique à la devanture noire et aux larges vitrines. Les différentes pièces sont repeintes en bleu poudré, en vert amande et en rose dragée. On peut y trouver des banquettes en demi-lune du Second Empire, des tôles laquées, des « causeuses » Napoléon III, des chintz anglais, des sièges de bambou pour les jardins d’hiver, des lampes opalines lactescentes Louis-Philippe, des « massacres », trophées de chasse qu’elle remet au goût du jour. le magasin.jpg

Excentrique, elle ne vend qu’à qui lui plait et dort parfois dans sa vitrine. Boris Vian, dans son Manuel, l’évoque avec humour et gourmandise : « Madeleine Castaing qui règne sur deux boutiques d’une délicatesse somptueuse, n’hésite pas à présenter dans sa vitrine de la rue Jacob des faïences qui ont orné tour à tour les vérandas proustiennes et les loges de concierges du 16ème arrondissement ».

Casser les codes

bleu Caéstaing

Antiquaire, Madeleine Castaing est également décoratrice. « Je fais des maisons comme d’autres des poèmes », disait-elle. Des poèmes peu académiques dans lesquels elle conjugue les styles néoclassique, cocotte et Regency, n’hésitant pas à créer des moquettes en faux léopard pour ses salons d’hiver. Tout se mélange avec harmonie, imprimés ocelot, feuillages exotiques, rayures multicolores…

 

« Alors que tout le monde ne jurait que par Ruhlmann ou Eileen Gray, elle mariait du Napoléon III avec du gustavien et de la porcelaine de Wedgwood », écrit Serge Gleizes, auteur de L’Esprit décoration Ladurée, ouvrage qui rend hommage à la « Diva de la décoration ».

Le bleu Castaing

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S’il existe un « bleu Klein », il existe également un « bleu Castaing » : pastel sans être pâle, il est à la fois clair et intense, hésitant entre le turquoise et l’acier, un bleu qu’elle associait à un blanc cassé ou à la couleur noire dans ses tissus et papiers imprimés. Question : d’où vient ce bleu ?

bleu soutine

Réponse des connaisseurs : Ne serait-ce pas le bleu que Soutine utilisait autour de ses portraits ?

Castaing et Soutine

soutine.jpgParlons-en, justement, de Soutine. La légende veut que le couple Castaing aient été les mécènes de ce peintre de génie. La réalité est plus nuancée. Certes, ils découvrirent Soutine dans les années 25 et furent les premiers à le soutenir. On peut lire, dans La Dépêche d’Eure-et-Loir (23 août 1934) un article signé Edme Restif dans lequel Madeleine Castaing relate les premières rencontres :

« … souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s’était voué à la peinture, avec Krémègne et d’autres. (…) Et Brune nous dit un soir « Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n’a pas mangé depuis plusieurs jours ». Mon mari dit « Bien sûr, prenez rendez-vous ». Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c’était l’arrière-boutique d’un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit « Soutine, ce que je veux, c’est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier… En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai ». Soutine prend le billet, le lance au pieds de mon mari, prend ses tableaux et s’en va : « Vous m’auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j’étais le plus heureux des hommes ».

– Que s’est-il passé ensuite ? (demande le journaliste)

– A quelque temps de là, rue de la Ville-l’Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine : C’était un poulet accroché au-dessus d’un plat de tomates. La toile était à Carco. On ne pouvait pas l’acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande « Vous n’avez pas de Soutine ? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre ? ». Un portrait de vieille femme m’est signalé. Pour huit cents francs j’emporte mon chef-d’œuvre. C’était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n’avions qu’un but : acheter des Soutine. »

Ils en achetèrent. Beaucoup, une cinquantaine de toiles sur quinze ans. S’ils furent ses « mécènes », ils en furent aussi les grands bénéficiaires, achetant à bon prix et revendant rapidement aux Etats-Unis.

Où l’on croise (déjà) François-Marie Banier

Si Soutine contribua  à la fortune de Madeleine Castaing, Madeleine Castaing contribua à celle d’un photographe amateur d’art et… de vieilles dames. Avant de devenir le chevalier servant – ou plutôt se servant – de Liliane Bettencourt, le sulfureux François-Marie Banier avait déjà œuvré auprès de Madeleine Castaing durant les décennies 70-80. Dans Le Figaro, le petit-fils de la décoratrice évoque cette « liaison » : « À coup de fausse camaraderie, d’anticonformisme de bazar et parfois aussi avec un zeste de violence, il s’est imposé à ses côtés pendant plus de vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, en 1992, à l’âge de 98 ans.

Question du journaliste :

– Avez-vous durant toutes ces années, craint que François-Marie Banier ne cherche à tirer un profit matériel de cette proximité ?

Réponse :

– Toute ma vie, enfant, adolescent puis adulte, j’ai entendu parler des pillages dont notre famille avait été victime. C’était un sujet de conversation qu’on abordait sans acrimonie, sur le ton de la plaisanterie, presque comme une coquetterie. Dans les années 1930, l’écrivain Maurice Sachs, ami de mes grands-parents, vient dormir dans notre maison de Lèves et disparaît, le lendemain, avec une toile de Soutine. Un autre Soutine, Le Petit Veau, nous a été volé dans les années 1980. Disparues, aussi, les correspondances de mes grands-parents avec Picasso, Satie, Cocteau ou Jouhandeau. Par ailleurs, je sais que ma grand-mère a fait don à François-Marie Banier d’un local aménagé en jardin d’hiver rue Visconti, dans le VIe arrondissement de Paris. »

Cher Soutine…

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En 2013, une toile de Chaïm Soutine réalisée en 1927, Le petit pâtissier, a été adjugée 18 millions de dollars aux enchères à New York, record mondial pour une toile du peintre français né en Russie.

Le savez-vous ?

the_little_greene_Avant Ladurée, il me semble qu’il y avait au coin des deux rues une magasin nommé Little green. Mais avant ? Cela étant, sachez que le réalisateur James Ivory s’est rendu acquéreur du grand appartement situé au-dessus de la boutique. Les lieux sont filmés (brièvement) dans le film La Propriétaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques pas sur le Boul’ Mich’ ?

Grand axe nord-sud de la capitale, prolongement du « Sébasto », le « Boul Mich’ » fut tout d’abord appelé « boulevard de Sébastopol rive gauche » (pour la portion allant de la place Saint-Michel à la rue Cujas) avant de devenir en 1867 boulevard Saint-Michel. Centre névralgique du quartier Latin, il brille par ses cafés (littéraires), son petit train plein de légumes (L’Arpajonnais) et quelques canulars d’étudiants.

Votez Duconnaud

Pissotierre.jpgLors des législatives de 1928, contre Raoul Brandon, député conservateur, un candidat se dresse, furieux de la suppression des pissotières du Boul’ Mich’. Coaché par les étudiants, ce modeste vendeur de violettes, clochard sur les bords, se nomme… Paul Duconnaud. Et il va mettre en ballotage le député sortant. Programme : suppression des impôts, rétablissement des pissotières, transformation de la station du quai Saint-Michel en gare maritime. Ses meetings furent un triomphe et pour 127 voix, Duconnaud mit Brandon en ballotage. Est-ce le prolongement du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer qui suscita cet engouement ? L’illustre Ferdinand Lop reprit l’idée dans les années 60. Pressé de répondre à question de savoir par quel bout le boulevard serait prolongé, il répondit avec hardiesse : « Par les deux bouts ».

 Au 20, le quatrain (de Rimbaud)

C’est au café Le Cluny, 20, boulevard Saint Michel, que Rimbaud écrit en 1871 sur le mur des toilettes son quatrain scatologique. Je ne le trouve pas spécialement scato, en tout cas moins que son Sonnet du trou du cul : « De ce siège si mal tourné / Qu’il fait s’embrouiller nos entrailles, / Le trou dut être maçonné / Par de véritables canailles. »

Au 35, à la source des Champs magnétiques

breton   soupault

Dans le café La Source, en 1919, André Breton et Philippe Soupault commencent à écrire simultanément (ou alternativement) Les Champs magnétiques, parfois jusqu’à dix heures d’affilée. « Nous remplissons des pages de cette écriture sans sujet ; nous regardons s’y produire des faits que nous n’avons pas même rêvés, s’y opérer les alliages les plus mystérieux ; nous avançons comme dans un conte de fées. » Ils suivent trois méthodes : rédaction indépendante, écriture en alternance de phrases ou de paragraphes et composition simultanée.

Ecriture automatique ? On soupçonne Breton d’avoir retouché de nombreux passage pour faire apparaitre des « trouvailles poétiques ».

64, boulevard Saint-Michel, Leconte de Lisle

leconte de lisle.jpgAprès ses Poèmes barbares (1862), Leconte de Lisle s’est imposé comme le chef de file de ce qui deviendra le Parnasse. Monocle encadré d’écaille rivé à son œil droit, longue chevelure grisonnante, le « maitre » reçoit dans son salon la jeune génération – Heredia, Sully Prudhomme, Catulle Mendès, Coppée – et distille ses conseils dans un modeste appartement au salon mansardé. Question au maitre (dans les années 1880) : « Considérez-vous le symbolisme comme une suite du Parnasse ou comme une réaction contre lui ? « Réponse du maitre : « Ni comme l’une ni comme l’autre. Ou plutôt si, c’est évidemment, comme je vous l’ai dit, une réaction d’enfants et d’impuissants, contre un art viril et difficile à atteindre. » Et toc !

Le café 66 et le mai 68 de Modiano

Le Luxembourg.jpgEn 1965, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la place Edmond Rostand (58, boulevard Saint-Michel), le « 66 » est le seul café ouvert toute la nuit. Le narrateur de L’Herbe des nuits y retrouve une certaine Dannie et fréquente « des clients un peu bizarres », surveillés par la police. Pourquoi appellent-ils ce café le 66, alors qu’il est situé au 58 ? Mystère. C’est aujourd’hui Le Luxembourg et les clients « un peu bizarres » qui le fréquentaient, liés à l’affaire Ben Barka, l’ont déserté depuis des décennies.

En mai 68, Patrick Modiano (23 ans) est sur les barricades. Non en insurgé mais comme journaliste pour Vogue. Le jeune écrivain qui vient de publier La Place de l’Étoile a du mal à prendre au sérieux l’embrasement du quartier Latin : « Je doute, écrit-il, que les dates de notre guerre en dentelles figurent un jour dans l’histoire au même titre que la bataille de Poitiers… »

Capoulade, 63, boulevard Saint-Michel

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C’était auparavant la Taverne du Panthéon, qui accueillit les dîners du Mercure de France, avec Pierre Louÿs, Jean de Tinan, Henry Bataille, etc. En 1930, le café devient le célèbre Capoulade dont le patron revendiquait la plus forte concentration de cerveaux de toute la France, élevant son établissement au rang d’une académie des sciences et de la pensée. On y buvait, parait-il, un des meilleurs cafés de Paris. Capoulade sera rachetée par Jacques Borel en 1965 et deviendra un (éphémère) Wimpy.

 Verlaine et Oscar Wilde au 71

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Photo connue. Prise au café François 1er en 1891. A la table du fond, le vieux prince des poètes médite devant son verre d’absinthe. Moins connu : c’est au François 1er qu’il rencontra Oscar Wilde, alors dans sa période dandy. Quelques mois avant sa mort, alors qu’il était tombé lui aussi dans la misère, ce dernier écrivit : « Ce siècle aura eu deux vagabonds des lettres: Verlaine et moi. »

 Au 47, le Flicoteaux et Balzac

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Décrit par Balzac comme « le temple de la faim et de la misère », le restaurant Flicoteaux était, au début du XXe siècle une véritable institution. Dans Les Illusions Perdues, Lucien de Rubempré, après avoir dépensé une fortune chez Véry, le grand restaurant au Palais-Royal, fréquente le restaurant Flicoteaux, à la portée de sa bourse. Dans Scènes de la vie de province », Balzac esquisse un état des lieux : « Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n’y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu’il s’en trouverait chez Flicoteaux.  (…) Elle s’y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure hachée, et jouit d’un privilège envié par les femmes : telle vous l’avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. »

Succédant à Flicoteaux, le Café d’Harcourt

Cafe-Arcourt.jpgEn 1890, Flicoteaux laisse la place à l’un des plus fameux cafés d’étudiants et d’intellectuels de la rive gauche, le Café d’Harcourt. Les normaliens de la rue d’Ulm viennent y réinventer le monde autour d’un café, d’une bière ou d’un verre d’absinthe. Paul Valéry aimait cet endroit pour l’atmosphère des soirées. Daudet le considérait comme le meilleur café du quartier Latin. Le 18 mai 1896 un grand dîner salua la naissance du premier numéro du Centaure revue trimestrielle de littérature et d’art, réunissant notamment Paul Valéry, Colette et Willy, Marcel Schwof, Debussy, Rachilde, Lord Alfred Douglas et Léon Paul Fargue.

Le café fut réquisitionné en 1940, pendant l’occupation allemande, et transformé en une librairie de propagande nazie : La librairie rive gauche, qui fit l’objet d’un attentat à la bombe en novembre 1941, commis par Pierre Georges, alias colonel Fabien.

Arrêtons-nous à la gare du Luxembourg

La gare fut créée en 1895 sur l’emplacement d’un ancien café, le Café rouge. Elle marquait alors le nouveau terminus de la ligne de Sceaux, l’ancien se situant à Denfert-Rochereau. On n’oublia pas d’y inclure des cheminées afin d’évacuer la fumée des locomotives à vapeur. (L’arrivée du premier train électrique transportant des voyageurs date de novembre 1937.)

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Dans les années 1970, la décision de raccorder la ligne de Sceaux à la gare du Nord menace la gare du Luxembourg. Comme la pente est trop raide en direction de la Seine, il est en effet question de créer une nouvelle station au nord du carrefour de l’Odéon : elle serait dénommée Quartier Latin et proposerait une correspondance avec les lignes 4 et 10 du métro. Une campagne de protestation des riverains compromettra le projet : la gare du Luxembourg sera conservée et aménagée pour le RER.

L’Arpajonnais

 

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Le long du boulevard Saint-Michel, on pouvait admirer ( ? ) dans l’entre-deux guerres un étrange et poussif convoi qui crachait fumées dans l’air du Boul’ Mich’ et faisait trembler les maisons de 23 h à 4 h du matin

Il s’agissait de l’Arpajonnais, le « train des Halles », qui traversait Paris. Un petit train à vapeur venant du fin fond de la campagne pour décharger sa cargaison de maraîchers en empruntant les rails du tramway. Jusqu’à 42 wagons arrivent la nuit, transportant en 1927 jusqu’à 24 000 tonnes de fruits et légumes vers les Halles de Paris. L’Arpajonnais sera remplacé par des camions à la fin des années 30.

Le Bal Bullier

S’il est officiellement situé avenue de l’Observatoire, le Bal Bullier (aujourd’hui resto U et centre sportif) marque la fin du boulevard Saint-Michel.

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En 1843, un ancien employé du Bal de La Grande Chaumière situe sur le Boulevard du Montparnasse, François Bullier (1796-1869) rachète le Prado d’été et, en 1847, y plante 1000 pieds de lilas. Ce sera la Closerie des Lilas, qui ouvre ses portes le 9 mai 1847. Il deviendra ensuite le Jardin Bullier puis le Bal Bullier et enfin Le Bullier. (La célèbre Closerie des Lilas qui fait face à l’actuel Centre Sportif Universitaire était alors un relais de poste que fréquentaient les clients du Bullier. En 1883, les propriétaires de ce relais achèteront le nom aux héritiers de François Bullier et l’établissement sera rebaptisé La Closerie des Lilas.)101072563.png

Beaucoup moins cher que le bal Mabille et ouvert toute l’année, le bal eut un prodigieux succès auprès des midinettes comme auprès du beau monde.

Jusqu’en 1914, le jeudi, Robert et Sonia Delaunay se rendent au Bullier où ils font sensation en dansant le tango. Elle y porte ses premières robes simultanées, Robert est vêtu un costume du même style conçu par sa femme. Le Bullier a fermé ses portes en 1940.

Connaissez-vous Le Bal Bullier, l’un des trois tableaux de Sonia Delaunay exécutés en 1913 ? Pas dégueu, comme dirait Gainsbourg.

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Un petit tour à l’Académie Goncourt ?

Pour remporter le Goncourt, selon de savants calculs, il serait préférable qu’il s’agisse de votre sixième roman, que vous soyez un homme, parisien, âgé d’une cinquantaine d’années, édité chez Gallimard, Grasset, Le Seuil, Actes Sud ou P.O.L. Il serait préférable que le titre de votre roman comporte le mot « nuit » (ou, en deuxième choix « amour », « français », « grand » et « Dieu »). Une intrigue faisait appel à des Nazis ne serait pas à dédaigner. A vous de jouer.

 Le premier prix Goncourt

Prié de donner son avis sur la toute nouvelle Société littéraire des Goncourt, l’illustre Émile Faguet, de l’Académie française, avait lancé : « Une Académiette ! ». Le 21 décembre 1903 neuf des dix écrivains membres de l’Académie Goncourt (Rosny jeune, absent, a transmis son vote à Joris-Karl Huysmans) se réunirent pour dîner et parler miettes au restaurant Champeaux. Par six voix contre trois à Camille Mauclair (La Ville lumière) et une à Jean Vignaud (Les Amis du peuple), ils décernent le premier prix Goncourt à un quasi inconnu, John-Antoine Nau pour Force ennemie.

Champeaux.jpgChampeaux, situé au 13, place de la Bourse, était un petit restaurant avec jardin situé à l’angle de la rue Vivienne et de la rue des Filles-Saint-Thomas. Rendez-vous des financiers, écrivains et journalistes, il figure dans l’incipit de L’Argent de Zola (1863) : « Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place ».

La presse ne fit pas ses choux gras du premier prix Goncourt : « Quelque chose comme l’histoire d’un fou » écrivit L’Aurore. A l’issue du dîner, Joris Karl Huysmans envoya un télégramme au lauréat pour le prier de passer retirer son chèque de 5 000 francs.

Chez Drouant

salon drouant.jpgL’écrivain Ajalbert aurait lancé : « Je puis vous donner l’adresse d’une maison encore assez modeste où j’ai fort bien déjeuné quelquefois. Honorable cuisine et vins loyaux. Des prix assez doux. C’est le restaurant Drouant, place Gaillon ! ». Ancien café-tabac fréquenté par les Daudet, les frères Rosny, Renoir, Pissarro, Octave Mirbeau et Edmond de Goncourt, Drouant va devenir le repaire des « dix ».

 Quel couvert choisir ?

Si vous avez le choix, le dixième couvert est gage de longévité. En 115 ans, quatre académiciens seulement l’ont occupé (Lucien Descaves, Pierre Mac Orlan, Françoise Mallet-Joris, Pierre Assouline). Le septième est plus encombré : deux fois plus d’occupants durant la même période. (Paul Margueritte, Émile Bergerat, Raoul Ponchon, René Benjamin, Philippe Hériat, Michel Tournier, Régis Debray, Virginie Despentes)

 Le déjeuner du mardi

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Depuis 1914, pour leur déjeuner et leur réunion mensuelle, les « dix » se réunissent place Gaillon chaque premier mardi du mois. (Sauf juillet et août). En décembre, le déjeuner est servi dès que le jury a délibéré. Le menu Goncourt n’est plus l’exclusivité du jury. Il est désormais proposé à tous les clients du restaurant pour 170€ (hors boissons).

 Première femme au jury

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Ce fut Judith Gautier (fille de Théophile), figure importante du monde des lettres, cooptée en 1910. La gente féminine fut accueillie fraichement. Cette « peste pontifiante » ? écrivit la presse. Cette « vieille outre noire, mauvaise et fielleuse, couronnée de roses comme une vache de concours ? » déclara Jules Renard. Sympa, les gars.

 La première lauréate

TrioletL’Académie Goncourt distingue surtout des hommes, environ 90 % des lauréats depuis la création du prix. La première femme couronnée fut Elsa Triolet, en 1944, pour Le premier accroc coûte 200 francs, un recueil de nouvelles. Prix de circonstances ? A-t-on voulu, à travers la dame, honorer l’armée russe, la Juive et la communiste ? « C’est cousu de fil rouge », commente Léautaud.

 

Le record du tour

En 1913, sont en lice notamment Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et Du côté de chez Swann de Marcel Proust. Fichtre ! Mais c’est un écrivain nantais et inconnu – Marc Elder – qui, avec Le peuple de la mer, livre composé de trois nouvelles maritimes, l’emporte après onze tours de scrutin, record à battre.

Le plus jeune lauréat

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Jean-Marie Le Clézio a reçu le prix Goncourt 1963 à 23 ans pour Le Procès verbal.

 

 

 

Lettre ouverte aux cons, par Yvan Audouard

« Il n’empêche que le Goncourt est une connerie persévérante et diabolique. Qu’il fausse totalement la vie littéraire de ce pays. Qu’il abîme ceux qui l’obtiennent, aigrit ceux qui le ratent… (…) Il n’améliore ni ne détériore ceux qui en font partie. Ils ne sont pas cons à titre privé. Mais ils sont devenus les agents actifs d’une dangereuse connerie collective. Et le pire, c’est qu’ils le savent »

Ah ? dit Proust

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En cet après-midi du 10 décembre 1919, rue Hamelin, la fidèle Céleste entre dans la chambre du maitre sans y être invitée : A l’ombre des jeunes filles en fleurs vient de recevoir le Goncourt. « Ah ? », répond l’écrivain, qui, après avoir reçu Gaston Gallimard et Léon Daudet, ordonne à sa servante de se barricader : il ne veut voir personne. Tout le monde à la porte.

Il faut dire qu’il vient de battre Roland Dorgelès et ses Croix de bois (six voix contre quatre) et que la gauche et les anciens combattants sont furieux. Proust ? Ce vieux machin ? Des jeunes filles en fleurs ? Mais de qui se moque-t-on avec cette mièvrerie ?

 C’est Céline qui vous le dit

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« C’est le Goncourt assuré, dans un fauteuil », écrit Céline à Gallimard pour accompagner son manuscrit du Voyage. Raté. Gallimard a trainé des pieds (« il faudrait élaguer ! ») et les Goncourt se ridiculisent : ils couronnent Loups de Guy Mazeline, jeune auteur choyé par la NRF. Il faut dire que Rosny aîné, président du jury, a vendu (très cher) à L’Intransigeant son dernier roman sous forme de feuilleton, journal dans lequel Mazeline tient une rubrique littéraire.

Le Goncourt, combien ?

En 1903, c’était 5000 F. Une somme considérable. Aujourd’hui, de mauvais placements en dévaluations, c’est 10 euros. Mais le plus prestigieux prix littéraire français est une promesse de (grosse) vente. Pour Rouge Brésil (2001) Jean-Christophe Rufin dépassa 700 000 ex dans l’année. D’autres auront cependant moins de chance. Les Ombres errantes (2002) de Pascal Quignard, plafonnera à 90.000 exemplaires.

 Deux Goncourt sinon rien

gary.jpgC’est interdit par le règlement, mais bon, vous pouvez toujours tenter le coup. On connait l’histoire : Romain Gary changea de nom. Aux Racines du ciel, en 1956 publié sous son vrai nom, succéda La Vie devant soi en 1975 sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Six voix au huitième tour de scrutin contre Un policeman de Didier Decoin (trois voix) et Villa triste de Patrick Modiano (une voix).

PalovitchFuté, Romain Gary : Son petit-cousin – Paul Pavlowitch, écrivain lui-même – accepta de se prêter au jeu. Mais entre les deux hommes, les choses vont se dégrader. Romain Gary, qui a signé avec le Mercure de France un contrat de cinq livres signés Ajar, échange alors 40 % de ses droits d’auteur contre la promesse du secret et l’attestation notariée du statut de prête-nom de Pavlowitch. Romain Gary s’expliquera dans une publication posthume : Vie et mort d’Émile Ajar.

Histoire de placard

En 1958, un tout jeune journaliste de 16 ans travaillant pour l’hebdomadaire Aux écoutes fait sauter les plombs de chez Drouant et profite de la confusion pour poser un micro dans le lustre afin d’enregistrer les délibérations, puis se glisse dans un placard à balais. Il s’agit d’Alain Ayache – qui deviendra plus tard le patron du Meilleur. Découvert, il ne sera relâché qu’après avoir promis de ne rien divulguer.

Le premier Goncourt « noir »

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René Maran, écrivain noir, remporta le prix Goncourt en 1921 avec Batouala, véritable roman nègre, critique violente de la colonisation. Au cinquième tour de scrutin contre L’Épithalame de Jacques Chardonne.

 La robe à fleurs du Castor

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En 1943, Simone de Beauvoir croit savoir qu’elle va recevoir le prix pour L’Invitée. Elle achète une belle robe et s’installe au Flore où elle attend un coup de fil qui ne viendra pas. Il viendra onze ans plus tard, en 1954, pour Les Mandarins. Mais bougonne, Simone, qui assimile désormais « les dix » à une mafia, refuse de se laisser photographier et ne vient même pas à la remise du prix. Sartre, gentiment, lui offre le Journal des Goncourt, qu’elle n’a jamais lu. « Quels tristes hères », commente-t-elle.

Le kiosquier de l’avenue de Flandres

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La belle histoire. En 1990, le Goncourt est attribué à un inconnu, Jean Rouaud, marchand de journaux avenue de Flandre, pour son premier roman : Les Champs d’honneur. Eberlué, le kiosquier : « J’avais déjà du mal à voir simplement mon roman exposé dans la vitrine d’une librairie, tournant la tête et accélérant le pas, comme si je ne connaissais pas cet homme ».

 

 

 

 

Passe ta rue du Bac d’abord : avec Proust, Malraux, D’Ormesson, Perec, Gary… Whistler…

 Au 1, rue du Bac, c’est d’Artagnan, palsembleu !

d'artagnanDisposant d’un hôtel particulier au 1, rue du Bac, Charles de Batz-Castelmore, dit D’Artagnan, laissa des Mémoires plus ou moins romancés, parus en 1700, où l’on apprend qu’il fut notamment « capitaine des petits chiens du Roi courant le chevreuil ». En juin 1843, Dumas découvrit ce livre chez un de ses amis. Il l’emprunta, ne le rendit jamais, et s’en inspira quelque peu.

A propos, pourquoi la statue de d’Artagnan est-elle située place du Général-Catroux, dans le 17e, hein ?

 Au 13, le Bar bac de Blanche

Dans les années 60, tous les couche-tard, insomniaques et naufragés de la nuit connaissaient Blanche : son café à l’arrière-salle vitrée avait la particularité d’être ouvert sans interruption, afin que les typographes du Journal Officiel puissent s’y sustenter et y oublier leurs cases de plomb.

«Il faut imaginer, écrit Jacques Layani, un mélange de Fréhel et de Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa, mais plus robuste, avec la gouaille parisienne et l’accent faubourien ».

FerréLéo Ferré fut un habitué des lieux : « Huit heures du soir au Bar Bac / Et des hiboux plein le parterre / À s’immoler pour quelques verres / Que Blanche vide dans son sac (…) Taulière des soirs en allés / Je te laisse mon capuchon / Que je baissais sur mes chansons / Le soir dans ton ancien café / Maintenant c’est sous l’œil néon / Que tu lis tes comptes de bique / Et rumines sous la musique / L’oseille bleue des vagabonds ».

Le Bar Bac sera l’un des bistrots préférés des Hussards et en particulier d’Antoine Blondin : « Il m’est arrivé de rester six jours de suite au Bar Bac. Et j’y étais bien. Ils étaient très gentils avec moi, ils me donnaient une cuillerée de soupe toutes les deux heures, et puis le reste du temps du pastis, ou du vin blanc. Six jours de suite. »

BlondinMais tout Blondin qu’on est, il faut bien à un moment quitter les lieux, comme il l’écrit dans Monsieur Jadis : « La nuit s’achevait au Bar Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse ».

Au 32, Marcel Brion, durant quarante ans

Marcel BrionRomancier, il fut également un des plus grands historiens de l’art, spécialiste de la Renaissance italienne et de l’Allemagne romantique. Après un échec au fauteuil du duc de La Force contre Joseph Kessel en 1962, il fut élu à l’Académie française vingt-deux ans plus tard. Têtu, l’historien. Et grand monsieur. « Marcel Brion, écrit Le Figaro en 1994, c’était l’Europe avant la lettre. Il connaissait sept des langues principales parlées en Occident, et il les connaissait en découvreur de talents. Il a su choisir et il ne s’est pas trompé ».

 

40, rue du Bac, Éditions de La Table ronde

Marquée nettement à droite, la Table ronde accueillit tout naturellement ceux que Bernard Frank appela les Hussards : Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, Roger Nimier, jeunes trublions qui font passer un petit vent d’air frais (et frondeur) sur la germanopratinité sartrienne. Dans son Grognards & Hussard, Bernard Frank tente d’en décrire le style : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase il y a mort d’homme. »

Les années soixante voient émerger une nouvelle génération : Alphonse Boudard, Gabriel Matzneff, Frédéric Musso, Éric Neuhoff, puis  Jean-Paul Kauffmann, Frédéric Fajardie…

Sartre au Pont royal.jpgSituées tout près du grand bar littéraire de Saint-Germain-des-Prés – le Pont-Royal – les éditions de la Table ronde déménagent dans les années 90. « La Table ronde a quitté la rue du Bac, écrit Matzneff, et, peu de temps après, inconsolable, le Pont-Royal a fermé ses portes. »

 

43 rue du Bac, le pas drôle professeur Cottard dans La Recherche

— Quoi ! le professeur Cottard ! Vous ne vous trompez pas ! Vous êtes bien sûr que c’est le même ! Celui qui demeure rue du Bac ! — Oui, il demeure rue du Bac, 43. Vous le connaissez ? — Mais tout le monde connaît le professeur Cottard. C’est une sommité !

CottardTout le monde aura en tout cas reconnu la langue alerte et classieuse de Marcel Proust et cet extrait de Sodome et Gomorrhe.

Ce cher Cottard, auteur de plaisanteries jugées « pas drôles », « ineptes », « grotesques », « de commis voyageur » ! Proust le cite 290 fois dans La Recherche, (dont 159 fois dans Sodome et Gomorrhe) et le loge au 43, là où vivra (très peu de temps) la jeune poétesse Elisa Mercoeur.

 

Au 43 itou, Élisa Mercœur implore Châteaubriand

A l’âge de dix-huit ans, cette poétesse (pouah, c’est pas beau, poétesse) composa son premier ouvrage, un livre dédié à Chateaubriand à qui la jeune fille adressait cette supplique : « J’ai besoin faible enfant, qu’on veille à mon berceau. Et l’aigle peut, du moins, à l’ombre de son aile, protéger le timide oiseau ». Mais rien du tout. Chateaubriand, pas sympa as usual, répondit à la demoiselle qu’il ne prenait personne sous son aile. Circulez, il n’y a rien à lire ! Touchée par la phtisie, la malheureuse petite poétesse s’éteignit rue du Bac, à l’âge de 25 ans, en 1835, trois ans avant que Châteaubriand ne s’installe au 120.

44, rue du Bac, André Malraux drôle de coco

André MalrauxQuittant le boulevard Berthier à la fin de l’été 1932, les Malraux s’installent rue du Bac. L’écrivain y compose une partie de La Condition humaine, Clara y tient un salon littéraire et s’occupe de sa fille, Florence, que le lauréat du Goncourt ignore et surnomme « l’objet ». Le 22 juillet 1936, Malraux quitte l’appartement pour se rendre en Espagne, où la guerre civile vient d’éclater.

Les Malraux.jpgEntre les deux époux, rien ne va plus. Il lui avoue l’avoir épousée pour son argent, lui interdit de prendre la plume : « Mieux vaut être ma femme qu’un écrivain de second ordre », déclare-t-il. En 1945, Clara Malraux prendra enfin son indépendance et emménagera avec sa fille Florence rue Bertholet. Pendant trente ans, André Malraux refusera d’adresser la parole à son ex-femme. C’est pas bien, Dédé ! (On peut, Louise de Vilmorin l’appelait ainsi.)

Au coin de la rue du Bac et du 52, rue de Lille, Mérimée et son faune en bronze

Il vivait dans un modeste appartement au deuxième étage, dont le cabinet de travail donnait sur la rue de Lille. Écrivain renommé, inspecteur général pour la protection des monuments historiques, prisonnier à la Conciergerie, académicien, séducteur invétéré, sénateur, familier de toutes les célébrités du siècle, Mérimée aura vécu toutes les vies. Pourtant, il décèdera à Cannes dans une indifférence quasi générale. Paris apprendra sa mort en septembre 1870 par un article du Times. Sept mois plus tard, le 52, rue de Lille est incendié. Ses lettres et manuscrits sont réduits en cendres, ne restent dans les décombres qu’une pipe turque et son fameux faune en bronze jouant avec sa queue.

 82, rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

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La réunion inaugurale de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec est coopté en 1966 et la disparition de sa lettre E assurera la renommée oulipenne.  (« Oui, il y a aussi Ismaïl, Achab, Moby Dick. Toi, Ismaïl, pion tubar, glouton d’obscurs manuscrits, scribouillard avorton qu’un cafard sans nom gagnait, toi qui partis, fourrant un sarrau, trois maillots, six mouchoirs au fond d’un sac, courant à ton salut, à ta mort, toi qui, dans la nuit, voyais surgir l’animal abyssal, l’immaculation du grand Cachalot blanc…! ». Oulipien à vie, Perec sera « excusé (en 1982) pour cause de décès ».

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Un petit palindrome plein de E  pour la route : « Ce reptile lit Perec ».

 

97 rue du Bac : Jean d’Ormesson joue les Tanguy

d'ormesson jeune« J’ai habité chez mes parents jusqu’à l’âge de trente-cinq ans. Quand une fille me téléphonait, mon père répondait : « Qu’est-ce que vous lui voulez encore ? » Je me souviens du numéro LIT-12-72. C’était juste en face de chez Romain Gary. »

D’Ormesson sera notamment directeur général du Figaro, lui qui avait écrit dans la revue Arts un article féroce sur le roman d’un des patrons d’alors, Pierre Brisson. Article qui finissait ainsi : « Il y a tout de même une justice : on ne peut pas être directeur du Figaro et avoir du talent. »

 

108, rue du Bac, Romain Gary et Jean Seberg

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Après avoir habité l’île Saint-Louis, le couple Gary-Seberg s’installe en 1963 au deuxième étage du 108, rue du Bac. L’appartement est rénové par un décorateur en vogue, les lampadaires et les bibliothèques en bronze sont signés Diego Giacometti.

Après leur divorce (1970), l’actrice s’installe dans un autre appartement de l’immeuble. Dix ans plus tard, suivant l’exemple de son ex-épouse un an plus tôt, Romain Gary se suicide. Il laisse une lettre datée « Jour J » dans laquelle il écrit : « Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs. » L’homme aux deux prix Goncourt aimait répéter que Gary – en russe – signifierait « brûler » et Ajar « braise ». Pouvait-il choisir meilleurs pseudonymes ?

 Au 100 bis, Flora Tristan, féministe notoire et grand-mère de Gauguin

floran tristan.jpgFigure majeure de la lutte des classes et du débat social dans les années 1840, elle est considérée comme une des premières féministes : « L’homme le plus opprimé, écrit-elle, peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». Militante, femme de lettres, elle publie en 1840 Promenades dans Londres, ouvrage qui s’ouvre sur une dédicace aux classes ouvrières.

Sa fille, Aline Chazal-Tristan, sera la mère de Paul Gauguin. Ci-dessous, Le Jardin de Pissarro, une œuvre de jeunesse (1881).

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Au 110, Marie Dorval, la chérie de George Sand

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Elle avait, disait Théophile Gautier, « des cris d’une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères que le théâtre était oublié, et qu’on ne pouvait croire à une douleur de convention ». Après avoir quitté Alfred de Vigny (gros jaloux, Alfred, il la fit suivre par Vidocq), l’actrice fit la conquête de George Sand qui, amoureuse, lui adressa des billets enflammés : « Je ne peux vous voir aujourd’hui, ma chérie, je n’ai pas tant de bonheur. Lundi, matin ou soir, au théâtre ou dans votre lit, il faudra que j’aille vous embrasser, ma dame, ou que je fasse quelque folie ».

Mais aussi Whistler et sa Dame en blanc

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En 1863, Napoléon III fait ouvrir le Salon des Refusés dans un coin du Palais de l’Industrie. Cézanne, Pissaro, Manet, tout le monde se marre. Deux tableaux font sensation : Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et La Dame en blanc de Whistler. Pour ce drôle d’Américain, qui balança entre le réalisme de Courbet et le flou de Turner, c’est presque la gloire. Revenons à Proust et ses personnages dans la Recherche. Au même titre que Renoir, Monet, Manet, Helleu, Whistler aurait été un de des modèles de Proust pour incarner Elstir le peintre idéal. (297 occurrences dans la Recherche !)

 

Au 120, (ex 112), Chateaubriand et ses Mémoires

Dans son rez-de-chaussée de l’hôtel des Missions Étrangères où il s’installe au fond de la cour à gauche, retiré de la vie politique depuis 1830, il se consacre à ses Mémoires (d’Outre-Tombe) dont il fait la lecture à Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois toute proche. Il y évoque sa maison de la rue du Bac : « Ma fenêtre qui donne à l’ouest sur les jardins des Missions Etrangères est ouverte : il est six heures du matin, j’aperçois la lune pâle et élargie, elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélés par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois le reflet d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main dans l’éternité ». Pouf pouf.

Au 125, c’est à nouveau Corot

C’est vrai, j’allai oublier. Corot y est né le 16 juillet 1796. Plaisanterie connue : « Corot a peint 3 000 tableaux dont 5 000 sont aux Etats-Unis ». Certes, il était facile à imiter. Certes, il signa par générosité quelques toiles d’élèves impécunieux. Mais sinon, non, que nenni. Martin Dieterle, spécialiste de la question, s’inscrit en faux (ha ha, elle est bonne !) contre cette assertion : « Il n’a jamais signé une toile qui n’était pas de lui. Simplement, il est arrivé, une ou peut-être deux fois, qu’un étudiant affamé lui apporte un tableau en lui demandant de le signer afin qu’il puisse être vendu. Il l’a retouché la nuit et le lendemain matin l’a rendu à l’étudiant. On a beaucoup exagéré l’affaire au point de dire que Corot signait même des faux. C’est absurde. »

Qu’on se le dise ! en regardant cette toile chinée à l’Emmaüs de Bourgoin-Jallieu……Un vrai faux Corot, copie de La Liseuse sur la rive boisée.

borddeleaupnicheetpersonnage Corot

 

 

Voltaire, Corot, Musset, Wilde, Baudelaire, Montherlant, Blondin… c’est quai Voltaire

Au 3, plagiat et assassinat

L’écrivain Maurice Joly vécut dans un petit appartement au 3 quai Voltaire jusqu’à sa mort en 1878. Il ne laisserait que peu de trace si les très célèbres Protocoles des Sages de Sion n’étaient pas un plagiat de son Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu. Le pamphlet antisémite fut obtenu très facilement : les auteurs remplacèrent simplement le terme « financiers » par celui de « Juifs ». Pauvre Joly. Plagié puis assassiné. C’est en tout cas ce que soutient Umberto Eco dans Le Cimetière de Prague.

Les couleurs de Sennelier pour Picasso

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Le magasin de couleurs Sennelier (Les Couleurs du quai) fut créé en 1887 par Gustave Sennelier. Il eut pour clients les plus grands artistes et notamment Picasso. Dans les années d’après-guerre, le peintre venait à pied depuis son atelier des Grands-Augustins, la maison ayant mis au point à son intention une gamme de pastels gras qu’il affectionnait, car elle lui permettait de travailler sur n’importe quel support.

Et l’atelier de Luc Simon, le grand amour de Barbara

luc simon« Il est irrésistible. Grand, mince, visage et sourire éclatants, une tête de jeune premier qui aurait bien mûri », écrit Marie Chaix. Il s’appelle Luc Simon, il est peintre, et il va vivre une grande histoire d’amour avec Barbara en 1963. La chanteuse est sérieusement éprise, elle lui adresse une lettre d’amour qui deviendra chanson, chanson qu’elle enregistrera, presque mot pour mot, en 1964 : « Je ne sais pas dire « Je t’aime. ». / Je ne sais pas, je ne sais pas. / (…) / Alors, j’ai fait cette musique / Qui mieux que moi te le dira. »

NB : Luc Simon fut également acteur. Il a joué le rôle-titre du film Lancelot du Lac de Robert Bresson.

Au 7, Cécile Sorel l’a bien descendu (l’escalier)

Cécile_Sorel,_par_Reutlinger

Clémenceau, qui faisait partie de son petit cercle du quai Voltaire, en dresse le portrait : « Une sorte de travesti empanaché. À travers les plumes, j’ai fini par reconnaître l’autruche. Elle s’était surpassée, ce qui me paraissait impossible. » Son nom reste bien sûr associé au grand escalier du Casino de Paris. Le 14 mars 1933, lors de la première de la revue Vive Paris, elle lance à Mistinguett : « L’ai-je bien descendu ? »

 

Agnès Capri habite au 9

Chère Agnès, qu’adorait Barbara. Chaque soir, dans les années 50, elle empruntait la passerelle des Arts pour se rendre dans son cabaret de la rue Molière. Cabaret qu’elle lança en 1938 et qui préfigura avec un immense talent les cabarets rive gauche d’après-guerre.

Au 11, c’est Ingres

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Monsieur Bertin, Ingres

Savez-vous (j’en parlais dans un précédent article) que son violon d’Ingres était… le violon ? D’où l’expression. Réputé pas rigolo, Ingres. Son célèbre Monsieur Bertin ne le parait pas plus.

Au 15, Delacroix et Corot

Delacroix y tint son atelier de 1829 à 1838, y peignant notamment La Liberté guidant le peuple.

La Liberté guidant le peuple.jpg

Corot le remplaça de 1843 à 1848. Issu de la tradition néoclassique, reconnu pour son travail sur la lumière, Corot fut souvent (et un peu abusivement) présenté comme le précurseur de l’impressionnisme. « Cher Corot, écrit Degas en 1883, il est toujours le plus grand, il a tout anticipé ».  Monet renchérit : « Il y a un seul maître, Corot. Nous ne sommes rien en comparaison, rien ». Né riche, Corot le resta. Et durant les dernières années de sa vie, ses toiles, très prisées, lui rapportèrent beaucoup d’argent. Très généreux, il distribua 20 000 francs aux pauvres de Paris durant le siège de Paris en 1871. Offrit une maison à Auvers-sur-Oise à Honoré Daumier, devenu aveugle, 10 000 francs à la veuve de Jean-François Millet pour l’aider à élever ses enfants.

Pionnier du travail en plein air, Corot a aussi peint Paris. Ci-après La Seine et le quai des Orfèvres, 1835.

La Seine et le quai des Orfèvres 1835

Georges Caïn, vous connaissez ? Il habita également au 15.

Square-Georges-Cain-Michel-Bonnefoy.jpgLes amoureux de Paris ne peuvent l’ignorer : Cain ne fut pas seulement un peintre, un sculpteur, incidemment conservateur du musée Carnavalet de 1897 à 1919, mais également un écrivain historique célèbre pour ses Promenades dans Paris et Nouvelles promenades dans Paris. Cela méritait amplement un square qui porte son nom : adossé au Musée Carnavalet, il abrite de nombreux vestiges architecturaux et un figuier de six mètres de haut.

Au 17, Paul Bowles avant Tanger

paul bowles.jpgL’auteur de Un thé au Sahara y occupa un studio à l’automne 1931, entre deux périples à travers les océans. Il avait déjà voyagé à travers la France deux ans auparavant, après avoir fui sa famille restée à New-York, pour vivre de musique et d’écriture. En août 1931, il découvre Tanger sur le conseil de Gertrude Stein. Il s’y installe définitivement à la fin des années 1940.

 

Au 17 bis, Lucie Delarue-Mardrus

Lucie Delarue-Mardrus.jpgElle vécut quai Voltaire de 1915 à 1936 et aurait pu devenir Mme Philippe Pétain. Mais ses parents refusèrent la main du jeune capitaine et futur maréchal. Bien vu, les parents. Romancière, journaliste, historienne, sculptrice, dessinatrice, Lucie Delarue-Mardrus laissera plus de soixante-dix romans, nouvelles et recueils de poésie. Dans les années 1950, les écoliers du primaire récitaient quelques-uns de ses Poèmes mignons : « C’est la petite souris grise, / Dans sa cachette elle est assise. / Quand elle n’est pas dans son trou, / C’est qu’elle galope partout. »

Que du (beau) monde au 19

Le 19, c’est l’hôtel Voltaire. Charles Baudelaire y achève Les Fleurs du mal, Richard Wagner y termine Les Maîtres chanteurs de Nuremberg. L’hôtel accueille également Jean Sibelius, Oscar Wilde, chambre 14, qui se promène sur le quai avec sa canne d’ivoire sertie de turquoises et lance la mode des manteaux de fourrure de couleur. Y séjourne Camille Pissarro, de fin mars à fin mai 1903, et notre ami Blondin, grand farceur devant l’éternel, qui évoque les lieux dans Monsieur Jadis : « …Un hôtel sur le quai Voltaire, où il lui arrivait de s’enfermer à double tour pour mieux poser sur les paysages de son enfance le regard d’un homme  . Il était admis que sa chambre avait abrité Richard Wagner (…) et que Baudelaire avait quelquefois fouetté sa négresse à l’étage au-dessus ».

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Au 25, pauvre Musset

En octobre 1839, profondément déprimé, Musset emménage dans cet hôtel du 18e siècle avec sa mère, son frère Paul et ses deux sœurs. La famille y restera jusqu’en 1850. « Il y a, écrit-il en 1840, un triste regard à poser sur le passé, pour y voir… les mortes espérances et les mortes douleurs, un plus triste regard à jeter sur l’avenir pour y voir… l’hiver de la vie ! ». Pas très gai, le jeune Musset.

Au 25, également, la mort de Montherlant

Montherlant

Pan ! Le 21 septembre 1972, à l’entresol du 25 où il vivait depuis trente ans, assis dans son fauteuil dessiné par David, après avoir croqué une ampoule de cyanure pour être certain de ne pas se rater, Montherlant se tire une balle dans la gorge. La raison ? Il perdait la vue à la suite d’une drague de jeune garçon hasardeuse qui avait viré au tabassage. Le mail aimé des lettres françaises dont les pièces de théâtre et les romans avaient fait la gloire laisse un mot à Claude Barat, son héritier : « Mon cher Claude, je deviens aveugle. Je me tue. Je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi. Ta mère et toi sont mes héritiers uniques. Bien affectueusement. »

Au 27, la fin de Voltaire

Voltaire y meurt le 30 mai 1778, dans une chambre du deuxième étage sur cour. Mais rien à voir avec un suicide. Savez-vous quoi ? C’est dans la même chambre que meurt, le 15 août 2013, l’avocat Jacques Vergès, chez son amie Marie-Christine de Solages. Trop fort, le hasard !

Au 29, Marie d’Agoult

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Marie d’Agoult au Père Lachaise.

Marie d’Agoult y tient salon depuis 1839.  Elle reçoit Vigny (amoureux d’elle), Eugène Sue (déguisé en dandy), Sainte-Beuve (amoureux d’Adèle Hugo). Sous le nom de Daniel Stern, elle y écrit Nelida, anagramme de Daniel, troisième enfant que Marie d’Agoult a eu de Liszt en 1839.

33, quai Voltaire, Antoine Blondin et son palais aveugle

Si vous n’avez pas lu le délicieux Monsieur Jadis, c’est le moment. « J’habitais à l’époque les ruines d’un palais sur le quai Voltaire, à Paris, où j’avais connu des heures opulentes de ma jeunesse. Des tracas d’huissier avaient condamné les fenêtres ouvertes sur la Seine… (…) J’éprouvais de la délectation à m’abandonner à une inertie qui me rapprochait des morts.  Toutefois, j’entretenais mon deuil frénétique dans les cafés environnants. J’y retardais l’instant de regagner une maison qui, en perdant le fleuve, le Louvre, les jardins, avait perdu la vue. »

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NB :  Monsieur Jadis fut adapté en 1975 pour la télévision par Michel Polac, avec Claude Rich dans le rôle-titre.

 

 

Appel à témoin

Dans La Peau de chagrin, Balzac situe quai Voltaire le magasin d’antiquités où entre Raphaël de Valentin. Mais à quel numéro ? Serait-ce au 23 ?

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Sur le quai Malaquais. De George Sand à Anatole France, de Renoir à Renoir.

Malaquais. Il s’agit à l’origine d’un quai « mal acquis ». La reine Margot (Marguerite de France, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, (voir Alexandre Dumas ou Druon) aurait opéré des transactions financières pas très nettes afin de se payer l’achat du Pré-au-Clercs qui jouxtait la Seine. D’où Mal acquis, Malacquet, Malaquais. C’est pas bien, Margot…

 

Au no 3, Joseph-Marie Vien à l’Hôtel Dorat.

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Le peintre Joseph-Marie Vien y est mort en 1809. Peintre un peu oublié, il connut de son vivant un sacré succès. En 1772, la du Barry suit sans vergogne l’engouement général en renvoyant à Fragonard les quatre grands panneaux décoratifs qu’il avait déjà livrés pour les remplacer par des compositions de Vien. Pas cool. Le succès de Vien ne faiblit pas après la Révolution : son élève, Jacques-Louis David, l’estime au plus haut point et lui rend hommage dans Le Sacre. N’est-ce pas lui qu’on aperçoit dans une loge dans son célèbre tableau, alors que Vien n’assista pas au couronnement de l’Empereur ? Considéré comme le restaurateur de la « grande peinture française », il est l’initiateur du néoclassicisme illustré par son élève. « J’ai entrouvert la porte, écrit-il dans ses Mémoires, David l’a poussée… » Son exceptionnelle longévité (92 ans) le fit traverser les règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, le Consulat et l’Empire.

Adelaide_Labille-Guizard_Portrait_de_Joseph_Marie_Vien_peintre_du_roi_referenceÀ sa mort en 1809, quai Malaquais, Napoléon lui fait l’honneur de funérailles nationales au Panthéon, où il est le seul artiste peintre à reposer. Mais oui.

Au 7, le café Malafosse de Patrick Modiano

indexTrès tôt, Modiano s’est rendu au café-tabac Malafosse, son père l’envoyant chercher des cigarettes ou un cigare. À l’angle de la rue Bonaparte et des quais, « chez Mala » est le quartier général des étudiants des Beaux-arts, mais également le rendez-vous, dans les années 50, des mariniers et des hommes de la brigade fluviale. Le patron s’appelle Maurice, coiffé d’un éternel béret d’Auvergnat. Et le garçon, c’est Léon.

Le café Malafosse est cité dans Un Pedigree : « En janvier 1960, je fais une fugue du collège car je suis amoureux d’une certaine Kiki Daragane que j’ai rencontrée chez ma mère. Après avoir marché jusqu’au hangar de l’aérodrome de Villacoublay, et rejoint en bus et en métro Saint-Germain-des-Prés, je tombe par hasard sur Kiki Daragane, au café tabac Malafosse, au coin de la rue Bonaparte et du quai. »

C’est aujourd’hui le café des Beaux-Arts.

Au 9, l’hôtel de Transylvanie du chevalier des Grieux

95Dans Manon Lescaut (L’abbé Prévost, 1728), notre brave chevalier court à sa perte sur les tables de jeu du quai Malaquais : « Le principal théâtre de mes exploits devait être l’hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de cartes dans la galerie[1] ».

 

Pharaon

Le pharaon, sorte de gin rami où l’on ponte contre un banquier, apparait dans diverses œuvres littéraires : Candide (Voltaire), Bonheur au jeu (Hoffmann 1820), La Dame de pique (Pouchkine 1834), Lucien Leuwen (Stendhal).

15, quai Malaquais, Anatole France

images.jpgAprès être né en 1844 au n° 19, le jeune Anatole France réside avec ses parents dans l’hôtel particulier du n° 15, le « petit hôtel de Chimay », auparavant appelé « petit hôtel de Bouillon.

Content de son sort, Anatole. « Il ne me paraît pas possible, écrira-t-il, qu’on puisse avoir l’esprit tout à fait commun, si l’on fut élevé sur les quais de Paris, en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière Seine » (Le Livre de mon ami, Calmann-Lévy, 1896.)

En 1892, Anatole France quitte sa femme qui n’a pas supporté plus longtemps sa liaison avec Madame Arman de Caillavet (qui inspire Le Lys rouge paru en 1894). Suivront les honneurs, l’Académie (1881), le Nobel (1921). Anatole France a probablement inspiré Proust pour camper l’écrivain Bergotte dans La Recherche. On le reconnait plus nettement dans Sous le soleil de Satan, de Georges Bernanos, sous les traits de l’académicien Saint-Marin, « illustre vieillard qui exerce la magistrature de l’ironie ».

un cadavre

France meurt en 1924, s’attirant les foudres des surréalistes.  « Avez-vous déjà giflé un mort ? » écrit Aragon dans le célèbre tract Un Cadavre ?  Et d’ajouter : « Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé. »

Pauvre France ! Savez-vous quoi ? C’est en pensant à cet épisode et avec un certain remord que Robert Desnos – qui ne fut pas le dernier à signer le tract – a baptisé Anatole l’un de ses Quatre sans cou. « Le premier, c’est Anatole, / le second, c’est Croquignole, / Le troisième, c’est Barbemol, / Le quatrième, c’est encore Anatole. » (Mais non, fake news !)

Au 19, la libraire du père de France…

Le père d’Anatole, François Noël Thibault dit Noël France, y tint boutique de livres, de documents et de manuscrits sur la Révolution française. Anatole y naquit. Dans l’arrière-boutique.

… Et Boudu (sauvé des eaux)

librairie anatole france

Auguste Renoir peint le quais Malaquais vers 1874. Comment pourrait-il imaginer que son fils Jean tournerait sur ce même quai, en 1932, son Boudu sauvé des eaux, en utilisant la librairie-appartement du père de France ?  Et serait-ce la librairie que l’on voit sur le tableau ? Sacré Boudu. J’aime bien Depardieu mais j’ai préfèré Michel Simon.

Boudhu depardieu

Au 19 également, la mansarde bleue de George Sand

Sand

En octobre 1832, Henri de Latouche (du Figaro) cède à George Sand son bail du 19 quai Malaquais. George Sand quitte le quai Saint-Michel pour s’installer quai Malaquais. Sur le quai, elle fait forte impression avec ses habits masculin, ses cigares et son franc-parler.

« Nous voyons de grands jardins, écrit-elle à son fils, et nous n’entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir, c’est silencieux et tranquille comme Nohant, c’est très commode pour travailler, aussi j’y travaille beaucoup. »

C’est dans la « mansarde bleue » qu’est écrit Lelia, publié en 1833, ouvrage qui déchaîne les passions et bouleverse une existence jusque-là discrète. Sollicitée et courtisée, George Sand devint un personnage à la mode. C’est le temps des amours éphémères : Marie Dorval, Prosper Mérimée, avant que ne vienne Musset. Elle quitte le quai Malaquais en 1836 et l’évoquera toujours avec nostalgie : « J’ai éprouvé autrefois des regrets sérieux à me voir délogée d’une mansarde qui me tombait sur la tête un peu tous les jours, mais j’y aurais passé ma vie. »

Au 23, Nadja continue d’épater Breton au restaurant Delaborde

nadja« 10 octobre. – Nous dînons quai Malaquais, au restaurant Delaborde. Le garçon se signale par une maladresse extrême : on le dirait fasciné par Nadja. Il s’affaire inutilement à notre table, chassant de la nappe des miettes imaginaires, déplaçant sans motif le sac à main, se montrant pas fini. En effet, alors qu’il sert normalement les tables voisines, il répand du vin à côté de nos verres et, tout en prenant d’infinies précautions pour poser une assiette devant l’un de nous, en bouscule une autre qui tombe et se brise. Du commencement à la fin du repas (on entre de nouveau dans l’incroyable), je compte onze assiettes cassées. »

Bon. Koikifo en penser ? Nadja serait-elle celle qui déclenche le spectacle de la vie, qui en connait le déroulement ? Quoi qu’il en soit, Breton est bluffé.

Et Pissaro, alors ?

D’accord. Il a séjourné sur le quai. Mais si peu, à la fin de sa vie. Le temps de nous laisser un tableau de toute beauté.

Camille-Pissarro-Quai-Malaquais 1903

Finissons en chanson, paroles de Marcel Aymé, musique de Guy Béart

 

aymé.jpg   bébé     beart

« La dame faisant marche arrière, marche arrière / Retrouva le militaire, militaire / Qui toujours déambulait / Le long du quai Malaquais. / N’ayant rien à s’ dire du tout, / Rien de rien, / Ils fabriquèrent un bambin ! »

 

 

 

 

 

 

 

[1]Cité par Dominique Leborgne dans Saint-Germain-des-Prés et son faubourg, Parigramme, 2005.

Dans les coulisses de l’Académie française

Avant de se rendre au 23 quai de Conti, quelques petites phrases pour se mettre en appétit :

« Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie ». (Bernanos)

« A moins que ce ne soit pour avoir un en-tête sur ton papier à lettres, qu’est-ce que tu vas foutre là-dedans ? » (Gaston Gallimard à Joseph Kessel.) 

« A quoi ça sert, l’Académie ? A faire élire des académiciens. » (J’ai oublié l’auteur).

« Le vote est imprévisible, le résultat inexplicable » (c’est la maxime de l’Académie)

 

Le costume

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Le faire confectionner chez Old Bond Street, à Londres, ou chez Stark, rue de la Paix. Compter environ 35 000 euros, entièrement brodé à la main, au fil vert et au fil d’or. Version low cost possible au Vietnam, environ 5 000 euros. Possibilité de se glisser dans le costume d’un académicien décédé. (Sous deux conditions : l’accord de la famille et qu’il soit plus grand que vous, afin de pouvoir effectuer les retouches).

La couleur du costume

C’est un décret du Consulat qui en a défini la couleur. Vert parce qu’aucune autre couleur ne convient : le rouge est trop violent, le blanc trop royal, le violet trop ecclésiastique, l’orange trop vif, et le jaune, ça fait cocu…

L’épée

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Prévoir environ 100 000 euros, mais vous pourrez éventuellement compter sur un comité de souscription composé d’amis et d’admirateurs qui la prendra en charge. Pour la réaliser, vous avez l a maison Arthus Bertrand, René Boivin, Stéphane Bondu, Boucheron, Cartier,  Lorenz Bäumer, Mellerio ou Jean Vendome.

 

Quelques records  

Armand de Cambout.jpgArmand du Cambout, duc de Coislin, (ci-contre) entra à l’Académie à 16 ans et n’écrivit pas une seule ligne, sa vie étant consacrée à la carrière des armes. Il détient par ailleurs le record de longévité : entré en 1652, il quitta l’institution les pieds devant cinquante ans plus tard, en 1702. Parmi les célébrités, Émile Zola, se présenta vingt-cinq fois et ne fut jamais élu. Parmi les inconnus, le Vicomte de Venel, poète provincial, se serait présenté 37 fois (jusqu’en 1955).

Le poète Charles-Pierre Colardeau (1732-1776), mourut trente-cinq jours après son élection, ce qui est fort bref pour un immortel.

Age limite

Les candidats doivent avoir moins de 75 ans à la date du dépôt de candidature. (C’est cuit pour moi). Il n’y a aucune condition de titre, ni de nationalité. Il est bien entendu nécessaire de parler le français, puisque la mission des académiciens est de défendre la langue française.

Age moyen

L’âge moyen d’entrée à l’Académie française était de quarante-quatre ans entre 1635 et 1757. Il était passé à cinquante ans pour les promotions de 1758 à 1878 et à soixante ans pour les promotions de 1880 à 1983. En se livrant au même exercice sur les académiciens élus depuis 2005, l’âge moyen d’entrée se situe actuellement à soixante-huit ans. Certaines bonnes âmes parlent ainsi de gagadémie française.

Centenaire

obaldia

La Compagnie compte un centenaire, René de Obaldia, toujours bon pied, bonne œil, né en 1918. Michel Déon né en 1919, est mort quelques mois trop tôt. Jean d’Ormesson, lui, l’a raté de deux ans.

 

 

Le bon fauteuil

Depuis sa création, chacun des quarante fauteuils de l’Académie a connu, en moyenne, moins de vingt occupants, soit à peine 730 académiciens en près de quatre siècles. Mieux vaut être élu au fauteuil 26 ou au fauteuil 35 : on reste immortel en moyenne pendant 29,4 ans tandis qu’au fauteuil 4, on n’y reste que 15,9 ans.

Le dangereux fauteuil 32

L'INSTITUT DE FRANCE

Ce fauteuil est à éviter. Danger. Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, après avoir été élu en 1803, en fut, fait rarissime, exclu en 1816. Louis-Simon Auger, élu en 1816, se jeta dans la Seine depuis la passerelle des Arts, face à l’Académie. En 1911, le général Hippolyte Langlois s’éteignit seulement sept mois après avoir été intronisé. En 1975, Robert Aron, élu à ce sulfureux fauteuil, mourut cinq jours avant d’être reçu sous la Coupole. Cet énigmatique mauvais sort fut le sujet, en 1910, d’un roman de Gaston Leroux : Le Fauteuil hanté. Plus récemment, Nathalie Reims (dont le père occupa le fameux fauteuil 32), a publié Le Fantôme du fauteuil 32.

Le fauteuil 41

À tout prendre, mieux vaut occuper le fameux « 41e fauteuil », celui des recalés. Vous y siégerez pour l’éternité en compagnie de Molière, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, Proust, Gide et autres figures illustres.

Le candidat idéal

L'habit vert flers et cavaillet

 

« Le candidat idéal, c’est celui qui n’a rien fait, qui n’a pas cédé à cette manie d’écrire qui perd tant d’hommes remarquables. C’est celui que personne ne connait et qui, en entrant à l’Académie, lui doit tout car sans elle il ne serait rien ». (Dans L’Habit vert, de Flers et Cavaillet)

 

Les visites

flagornerie.jpgL’usage veut que les aspirants à l’immortalité proposent aux immortels en place de leur rendre visite, à domicile. Ces derniers ne sont bien sûr pas obligés d’accepter. Au cours de ces entrevues, le candidat tente de se concilier les bonnes grâces de son interlocuteur. (Parler avec brio mais humilité). Certains académiciens souhaitent que le candidat parle de lui (sa vie, son œuvre), d’autres (les plus âgés) préfèrent de beaucoup qu’on leur parle d’eux (leur vie, leur œuvre). Les plus pervers sollicitent ces visites, afin de voir les postulants rivaliser de basses flatteries et pratiquer un lèche-culisme éhonté.

Les petits mots doux

daf.jpgQuand un nouvel académicien est reçu à la première séance du Dictionnaire, on lui révèle le mot sur lequel on planche. Ce mot lui est « attribué ». On lui lit la définition de l’Académie et on lui demande quel est son sentiment personnel sur ce mot. Maurice Genevoix reçut « attrape-nigaud », François Mauriac « quelconque », Ionesco « cressonnière », Pierre Nora, « raviver », Érik Orsenna, « minauder », Finkielkraut « variété » …

Antiféminisme

Antiféministe, la Coupole ? En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’incipit du mot « femme » est redoutable : « Femme. La femelle de l’homme. » La huitième édition, en 1935, ne fera guère mieux : « Femme. Être humain du sexe féminin. La compagne de l’homme. » Cette définition avant-gardiste durera… jusqu’au début du XXIe siècle.

La première femme

838_marguerite_yourcenar-.jpgUne femme sous la Coupole. Il aura fallu attendre le 6 mars 1980 pour y voir l’élection de Marguerite Yourcenar (au fauteuil de Roger Caillois). Jean d’Ormesson, qui fut l’initiateur de cette révolution, aimait rappeler sa blague de l’époque (« Il y aura deux toilettes : « Messieurs » et « Marguerite Yourcenar ».

La honte

pétainL’Académie compta dans ses rangs, sous l’Occupation, plusieurs collaborationnistes :  Philippe Pétain, Abel Bonnard, Abel Hermant, Charles Maurras), et n’hésita pas, après la guerre, à accueillir les anciens collabos Paul Morand (en 1968) et Félicien Marceau (en 1975). Dans le bureau d’Hélène Carrère d’Encausse trône, (est-il toujours là ?) depuis des décennies, un grand tableau de groupe représentant l’Académie en 1935 avec Philippe Pétain en majesté au centre de la composition. On ne voit que lui. Ce spectacle aurait glacé Philippe Sollers quand l’Académie l’avait approché pour savoir s’il accepterait de se porter candidat : déjà réticent à l’idée d’être momifié de son vivant, il serait ressorti du bureau en courant.

Rémunération

monnaie.jpgUn académicien français perçoit 114 euros par mois d’indemnité forfaitaire. Ajoutons les jetons de présence aux diverses commissions, l’habit vert assidu peut espérer gagner dans les 4 000 euros par an. Une misère. En revanche, « l’Académie, c’est l’assurance de ne pas mourir sous les ponts », comme l’avait confié Jacques Laurent à Pierre Assouline. Un académicien à la rue ou au RSA, ça ferait très mauvais genre.

Obligations ? Jamais sanctionné.

punition.jpgLes devoirs des académiciens sont des plus légers. L’Académie siège tous les jeudis après-midi, mais rien n’oblige ses membres à venir. Marguerite Yourcenar, la première femme élue, n’y mit pratiquement jamais les pieds. Les absentéistes sont nombreux et jamais sanctionnés. De même, la participation à la commission du dictionnaire, qui, elle, se réunit tous les jeudis matin, est volontaire. A propos du Dictionnaire, anecdote : alors que la séance débattait du mot « mitrailleuse », le maréchal Joffre (élu en 1918 au fauteuil 35) fut tiré de sa sieste pour apporter au sujet sa science de militaire : « C’est une sorte de fusil qui fait pan, pan, pan », se borna-t-il à dire, avant de refermer ses paupières.

Institut et académie

Ne pas confondre Académie française et Institut. L’Académie française a quatre « sœurs » – l’Académie des sciences, celles des beaux-arts, des inscriptions et belles lettres et des sciences morales et politiques –, l’ensemble formant l’Institut de France, gouverné par un chancelier, Xavier Darcos.

Prix

prixChaque dernier jeudi d’octobre, l’Académie française ouvre le bal des prix littéraires en décernant son Grand prix du roman. À l’inverse du Goncourt, qui ne rapporte à son lauréat qu’un chèque symbolique de dix euros (mais lui assure des ventes de 250 000 exemplaires en moyenne), le Grand prix du roman est plus richement doté ( 7 500 euros ), mais pour un impact commercial bien moindre ( entre 30 000 et 40 000 exemplaires ).

La Compagnie décerne chaque année pas moins de cinquante-huit prix littéraires, dont le Prix mondial Del Duca, doté de 200 000 euros.

Patrimoine

chateau de chantilly

L’Institut est propriétaire du château de Chantilly, des somptueuses collections d’art qu’il abrite, de la forêt qui l’entoure ( 6 500 hectares  + de 1 500 hectares de terre agricole), du musée Jacquemart-André et du musée Marmottan, de la maison de Claude Monet à Giverny, des deux joyaux de la Côte d’Azur que sont la Villa Kerylos et la Villa Ephrussi de Rothschild, du château de Langeais, de l’abbaye de Chaalis, de la galerie Vivienne à Paris ( trente boutiques de luxe en rez-de-chaussée et deux cents appartements dans les étages… ), de la Mer de Sable, du Parc Astérix ), sans parler de tous les immeubles « anonymes ».

L’Académie française, pour sa part, est propriétaire en propre, dans les beaux quartiers parisiens, de sept immeubles de rapport, qui représentent 10 000 m2 de surfaces locatives et de 150 millions d’euros. Sur le sujet, lire Le Monopoly du Quai Conti, de Daniel Garcia

Si, au terme de cette visite, vous pensez postuler, ne vous découragez pas. Comme disait Jean Dutourd, « on est ridicule quand on est candidat à l’Académie, on cesse de l’être quand on est élu. »

 

 

 

 

 

 

 

Quai de Bourbon. De Camille Claudel à Drieu la Rochelle

15 quai de Bourbon, ce sacré Meissonnier

050_NapoleonIII_Meissonier.jpgLe peintre des batailles, le toutou fidèle des gloires impériales eut son atelier au n° 15 dans les années 1840. Pas vraiment de spontanéité, dans les tableaux du monsieur. L’émotion est en acier trempé. C’est mé-ti-cu-leux. Dire que Proust le considéra (durant son adolescence) comme son peintre préféré… Ce « géant des nains » (Edgar Degas) fut également sculpteur et illustrateur, notamment pour Hugo et Balzac.

 Mais aussi l’écrivain colonial Pierre Mille

 

Pierre Mille s’y installa avec sa femme, la sculptrice Yvonne Serruys, de 1912 à 1926. Ecrivain reconnu, il fut également critique d’art dans Le Temps et l’on se souvient de son échange avec Apollinaire au sujet du Douanier Rousseau qu’il considérait comme , « ingénu, maladroit, ignorant et sincère ». Ce à quoi le poète lui répondit, par lettre, que les qualités plastiques du Douanier étaient pour lui équivalents aux qualités littéraires d’un Restif. Tout en lui donnant du « Cher Maitre ».

Pauvre Camille Claudel, emmurée au 19

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Elle a cloué des planches sur ses volets pour obturer les fenêtres. Elle ne reçoit personne, elle s’est emmurée vivante après sa rupture avec Rodin. Dans son atelier, de 1899 à 1913, la sculptrice sombre peu à peu dans la folie. Á partir de 1905, chaque été, elle détruit systématiquement à coups de marteau les œuvres de l’année, puis enterre les débris. Elle pense que Rodin retient ses sculptures pour les mouler et se les faire attribuer, que des inconnus veulent pénétrer chez elle pour la voler. 1913 sonne la fin de sa carrière et le début de son internement en hôpital psychiatrique. Elle n’en ressortira jamais.

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L’Âge mûr (1902) met en scène trois personnages : Camille éplorée, essayant de retenir Rodin qui penche pour Rose Beuret, sa compagne officielle.

Au 19 également, Maurice Maindron et ses insectes

maindron.jpgIl fut entomologiste, auteur de romans d’aventures et incidemment gendre de José-Maria de Heredia. (Ses deux beaux-frères furent donc Henri de Régnier et Pierre Louÿs !). Il faillit être élu à l’Académie française, mais oui, sauf que : Edmond Perrier, directeur du Muséum, membre de l’Académie des Sciences, ne lui pardonna pas de l’avoir férocement caricaturé dans son livre L’Arbre de science. Torpillé, le Maindron.

Léon Blum dans les beaux quartiers, c’est au 25.

front populaire

On oublie souvent que Léon Blum fut un littéraire. Il croisa Gide à Henri IV, passa ensuite par Normale sup’, fréquenta Pierre Louÿs, Proust, Valéry… collabora au Banquet (revue créée par Proust) puis à la Revue Blanche, (aux côtés de France et de Barrès), écrivit des ouvrages sur Goethe et Stendhal.

Durant les années du Front populaire, il résidera quai de Bourbon où il fera l’objet d’un projet d’enlèvement par les activistes de la Cagoule.

 Au 31 : Charles-Louis Philippe

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« Ce n’est rien, Seigneur. C’est une femme, sur un trottoir, qui passe et qui gagne sa vie parce qu’il est bien difficile de faire autrement. Un homme s’arrête et lui parle parce que vous nous avez donné la femme comme un plaisir. Et puis cette femme est Berthe, et puis vous savez le reste. Ce n’est rien. C’est un tigre qui a faim. » Cette citation de Charles-Louis Philippe est extraite de son Bubu de Montparnasse et mise en exergue de La Faim du tigre, de Barjavel. Paru en 1901, Bubu sera adapté au cinéma par Mauro Bolognini. Rappelons que Charles-Louis Philippe fut, avec quelques amis, fondateur de la Nouvelle Revue française

 

Au 41, l’ami Soupault

Litterature     Littérature Picabia

Il demeurait à l’entresol, y recevait Breton et Aragon afin de mettre au point (en 1919) les premiers numéros de la revue Littérature. Pas encore surréalistes, les jeunes gens. Dadaïstes. (La revue va faire le lien entre les deux courants.) En 1922, André Breton prend seul les rênes. Il abandonne le chapeau haut-de-forme retourné dessiné par Man Ray pour les trois premiers numéros de la nouvelle série pour confier à Francis Picabia l’illustration des couvertures.

 Au 43, Paul Claudel

L’écrivain-diplomate y réside en 1892 et 1893, jusqu’à son voyage à New-York. Lorsqu’il revient à Paris, l’auteur de Tête d’or loge chez sa sœur Louise, 37 quai d’Anjou, ou chez sa sœur Camille, dont l’atelier se situe au 19. En 1913, il pousse sa mère à la faire interner. Objectif : éviter tout scandale dans ce milieu très bourgeois. Camille Claudel passera trente ans et mourra en asile. Le frère rendra une petite douzaine de visites à sa sœur. Pas terrible. Devait-il vraiment la faire interner ? Aurait-il pu la faire sortir ? On ne le saura jamais, quoiqu’il reconnaisse une certaine culpabilité dans son Journal.

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Quatre ans avant sa mort, l’écrivain signera le texte du catalogue d’une première exposition dédiée à Camille Claudel au musée Rodin. De cette réconciliation posthume demeure une image : Claudel, âgé, enlaçant un buste de sa sœur Camille sculpté par Rodin.

45, quai de Bourbon : la princesse Bibesco

Princesse Bibesco

Des trois fenêtres du salon, le plus beau point de vue de Paris : Saint-Gervais, l’hôtel des Ursins, le chevet de Notre-Dame. La famille princière Bibesco s’installe dans l’immeuble en 1919. L’âge d’or : il se dit que l’Orient-Express met une journée à traverser leurs propriétés en Roumanie.

Les débuts dans les lettres de la princesse surviennent en 1908 avec des souvenirs de voyage encensés par la critique. Suivra une carrière littéraire féconde, dont il ne reste guère aujourd’hui que Le Perroquet vert (1924) et Katia paru en 1938 et incarné au cinéma par Danielle Darrieux puis par Romy Schneider.katia Romy.jpg

En 1948, la princesse s’installe dans un appartement que lui a laissé son cousin le prince Antoine Bibesco, 45 quai de Bourbon. Elle y tient son salon littéraire et l’habitera jusqu’à sa mort, en 1973. Mondaine mais lettrée, elle fut proche de Jean Cocteau, Francis Jammes, Max Jacob, François Mauriac, Rainer Maria Rilke ou Paul Valéry. La princesse Bibesco alliait intelligence, grâce, érudition, beauté, charme et séduction. Dotée de toutes ces qualités, elle se jugeait trop comblée. « Je suis humiliante sans le savoir », disait-elle.

Au 45, l’Aurélien d’Aragon

aurélien.jpgLe héros d’Aragon inspiré de Drieu la Rochelle réside quai de Bourbon, à l’endroit où le quai fait un coude pour rejoindre le quai d’Orléans. (Drieu y vécut dans un petit deux-pièces loué en 1932 au prince Bibesco). La vue est somptueuse : « Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » (Aurélien)

André Billy aussi

Le critique littéraire et écrivain André Billy était, entre 1911 et 1920, détenteur d’un bail sur l’appartement du troisième étage. Il passa une partie de sa vie à écrire celle des autres. Vie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve. Gros bosseur, Billy, il aurait mérité de donner son nom à des étagères IKEA : la somme de ses chroniques pour une centaine de périodiques européens s’élève à plus de dix mille articles.

Il prit comme locataire l’écrivaine journaliste (et aviatrice) Lucie Laure Favier qui, avant 1914, fit salon tous les premiers mercredis du mois, accueillant notamment, Francis Carco, Max Jacob, Paul Léautaud, Pierre Mac Orlan et Guillaume Apollinaire.

 Et Brigitte Bardot ? Faudrait pas l’oublier !

Brigitte-Bardot-decouvrez-la-scene-censuree-du-film-En-cas-de-malheur-Video_exact1024x768_l.jpgLe 45 a servi au tournage extérieur du film En cas de malheur avec Jean Gabin et Brigitte Bardot (1958).

 Stuart Merrill, c’est au 53

stuart merril.jpgAu 5e étage du 53, vécut (de 1893 à 1908) le poète d’origine américaine Stuart Merrill. Il participa activement au mouvement symboliste et s’intéressa au caractère purement musical de la poésie (un rossignol de nuit / Module en mal d’amour sa molle mélodie »), faisant alterner de manière très singulière alexandrins et vers de quinze syllabes.

 

Le 53 a servi au tournage extérieur de Minuit à Paris, réalisé par Woody Allen en 2011.

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Au 55, Claude Sarraute

Fille de l’écrivaine Nathalie Sarraute, elle fut l’épouse de l’écrivain-journaliste et académicien Jean-François Revel (après avoir épousé le célèbre historien Stan­ley Karrow.)

Elle voulut être actrice : « J’ai joué […] du théâtre d’avant-garde, le seul qui comptait aux yeux de mes parents. Contrairement au boulevard, où il fallait parler le plus naturellement possible, l’avant-garde nécessitait de parler différemment. Comme je parlais faux, j’étais prise ».

Devenue journaliste, elle assura pendant trente-cinq ans une chronique quotidienne – Sur le vif – dans Le Monde.
À 90 ans, elle a publié son treizième livre chez Flammarion : Encore un instant. Avec humour, elle y relate, sans rien cacher, le poids de la vieillesse.

Pour finir en beauté (en chaussures Berlutti)

chaussures berluttiRoland Dumas a-t-il toujours son appartement et les bureaux de son cabinet d’avocat au 19, quai de Bourbon ? Entend-il les plaintes sourdes de Camille Claudel ? C’est en effet dans l’atelier qu’elle quitta en 1913 qu’il officiait, un rez-de-chaussée donnant d’un côté sur la Seine, de l’autre sur une belle cour arborée. Pas toujours rectiligne, l’ancien président du Conseil constitutionnel. « Mitterrand a deux avocats, aurait dit Roger-Patrice Pelat. Badinter pour le droit. Dumas pour le tordu ».