« Rue de la Huchette, y a Paris et un peu de pluie » chantait Yves Simon. Mais il y a aussi l’ombre de Neruda, de Ionesco et de Boby Lapointe.

NerudaIonescoBoby

 

L’Institutrice blonde

 330px-Theatre_HuchetteLa rue de la Huchette, – dont le nom viendrait de la « Huchette d’Or », célèbre auberge située au numéro 1, – n’est pas très longue. Mais que de choses, en 160 mètres ! Rabelais, tout d’abord, qui fait état de la rue en ces termes : « Il y a encore aujourd’hui, rue de la Huchette, une ruelle descendant à la rivière, qui s’appelle rue de l’Abreuvoir du Caignard ». Puis l’abbé François Prévost (dit Prévost d’Exiles, dit l’abbé Prévost), qui aurait écrit une partie de Manon Lescaut dans un des nombreux cafés de la rue. Mais la palme de la Huchette d’or revient bien sûr à Ionesco, dont la cantatrice est chauve sans interruption depuis 1957. Près de vingt mille représentations ! Respect, comme on dit. Car ce n’était pas gagné dans les années 50. Roumain de mère française, Ionesco écrivit son « anti-pièce » en s’inspirant de la méthode Assimil : phrases courtes, clichés, coq-à-l’âne, tout ce qu’il faut pour élaborer des dialogues « absurdes ». La pièce, initialement, devait s’appeler L’Anglais sans peine. Pourquoi donc La Cantatrice chauve ? Mais si, vous le savez ! Le titre fut changé à la suite du lapsus d’un comédien qui prononça lors d’une répétition – on se demande bien pourquoi – « cantatrice chauve » au lieu de « institutrice blonde ».

Un prix Nobel de littérature rue de la Huchette

Neruda couleursLa seconde institution de la rue est l’hôtel du Mont blanc, au numéro 28, que fréquentait Neruda, avant et après la guerre. En 1939, Pablo Neruda est nommé consul à Paris, chargé en particulier de l’immigration au Chili des réfugiés espagnols. Puis, lorsque la gauche vient au pouvoir trente ans plus tard, il est nommé ambassadeur à Paris. Il y publie L’Épée en flammes et Les Pierres du ciel, puis, en octobre 1971, devient le troisième écrivain d’Amérique Latine à se voir décerner le Prix Nobel de littérature (après la poétesse Gabriela Mistral (Chili, 1945) et le poète-écrivain Miguel Angel Asturias (Guatemala 1967).

The Narrow street.jpgNotons que l’hôtel Mont blanc accueillit dans les années 20 le journaliste et romancier Elliot Paul, qui y écrivit C’est ici que je découvris Paris et un livre à la gloire de la rue : The Narrow street. Peut-être y croisa-t-il Henri Miller et Hemingway, qui fréquentèrent également l’hôtel à cette époque.

 

Et chez Popoff ?

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Que pensait Neruda du mouvement beatnik ? Je ne sais pas. Mais il l’a côtoyé dans cette étroite rue, c’est certain. Car outre le Beat hôtel de madame Rachou (rue Git-le-cœur) et le square du Vert Galant, ces messieurs fréquentaient une autre institution de la rue de la Huchette : « Chez Popoff », bar légendaire situé au 8 de la rue, tenu par un couple de vieux russes exilés. Parmi les premiers beatniks, saluons le Baron di Lima (Eugène), sommité du quartier de cuir noir habillé, portant une babarondelimague à chaque doigt et faisant collection de cannes à pommeau d’or ou d’argent. Très entouré, il distribuait à ses sujets des cartes d’Homme libre et réalisait des bijoux à base de fourchettes. Peut-être vous souvenez-vous de son ami Mouna, (Mouna Aguigui, né André Dupont), anarchiste vélocipédique dont Cavanna disait : « C’est une manif à lui tout seul ». À propos de beatnik, précisons : le « nik » ajouté à « beat » viendrait d’un rapprochement avec le mot spoutnik, car les Kerouac, Ginsberg, Burroughs et autres Corso étaient suspectés d’être des pro-communistes.

 

De Bonaparte à Boby Lapointe

Bobby LapointeArrêtons-nous un moment au numéro 10, là où était situé l’hôtel du Cadran bleu sous la Révolution. Le jeune Bonaparte désargenté y aurait résidé au troisième (ou quatrième) étage de juillet à octobre 1795. L’homme connaissant bientôt des jours meilleurs, l’enseigne serait devenue « Au Petit Caporal » avant que la Restauration n’y mette bon ordre. Le 10 rue de la Huchette connut certainement nombre de commerces et d’appellations diverses avant que n’ouvre, en avril 1954, le cabaret Le Bidule, dont le carton d’invitation pour la première précisait « Tohubohu et bouhaha de rigueur ». On put y applaudir pendant quelques temps Léo Campion, François Chevais et Pierre Dac. Comment le nom du Cadran bleu revint-il à la surface ? Est-ce par le tic tac de Ta Katie t’a quitté ? Il faudrait demander à Boby Lapointe. En 1963, pendant un (très) court moment, il monte son propre cabaret, le Cadran Bleu, en posant à l’entrée une pointeuse. D’où la devise affichée à l’entrée : « Chez Lapointe, on s’pointe et on pointe ! » Au Cadran Bleu, Boby montera un spectacle à sa façon, Show et froid de volaille. Il passe les plats, chante, joue du violon, drague les filles, boit plus que de coutume et fait faillite en quelques mois. Sans regret, il retourne alors vers ces lieux familiers où il se sent vraiment chez lui : Le Cheval d’Or, le Port du Salut, La Méthode.

Yves Simon et son notaire

Yves simonComment ne pas évoquer, enfin, le talentueux Yves Simon. Lorsqu’il écrit « Rue de la Huchette, y a Paris et un peu de pluie / Du goudron sur des vieux pavés / Où traînent des rêves infinis », il a déjà publié deux romans : En couleur et L’Homme arc-en-ciel, roman dans lequel Monsieur Vernier, ancien notaire de province, tente de créer les vingt ans qu’il n’a pas eus par une imagination fantastique et débridée, devenant notamment un Fitzgerald (milliardaire) sur la Côte d’azur. À lire.

 

 

 

Si par hasard, sur Le Pont des arts, tu croises Balzac, Camus, Modiano et les autres

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Photo Henri Cartier-Bresson, 1955

 

C’est deux sous !

Cher pont des Arts : dans La Rabouilleuse, Balzac rappelle qu’il existait un péage poimages (8)ur traverser la Seine entre le Louvre et L’Institut de France. Philippe Bridau rappelle-t-il, « faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu’il eût donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal ».

Quelques gouttes de surréalisme

shopping (2)     Parmi les écrits faisant état du pont des Arts, signalons Les Dernières Nuits de Paris dans lequel Philippe Soupault évoque la célèbre passerelle : « Trainant un parapluie comme on tire un chien mélancolique, un couple passa sur le quai et s’arrêta un instant pour jeter un coup d’œil. Je les vis prendre les jambes à leur cou. La femme jetait des petits cris qui rappelaient ceux de la chouette. Ils laissèrent leur parapluie en otage sur le pont des Arts ».

La marche hongroise

Dans La Marche à l’Étoile, de Vercors, le jeune hongrois (Thomas Muritz) qui parcourt l’Europe n’a qu’un objectif : rejoindre « ce point du monde où l’on embrasse à la fois […] l’Institut, le Louvre, la Cité — et les quais aux bouquins, les Tuileries, la butte latine jusqu’au Panthéon, la Seine jusqu’à la Concorde ».

Pauvre Jean-Baptiste Clamence. Que n’a-t-il empêché le suicide de la jeune fille sur le pont des Arts…

images (19)Plus connu est La Chute, de notre ami Camus. « J’étais monté sur le pont des Arts, désert à cette heure, pour regarder le fleuve qu’on devinait à peine dans la nuit maintenant venue. Face au Vert-Galant, je dominais l’île. Je sentais monter en moi un vaste sentiment de puissance et, comment dirais-je, d’achèvement, qui dilatait mon images (21).jpgcœur. Je me redressai et j’allais allumer une cigarette, la cigarette de la satisfaction, quand, au même moment, un rire éclata derrière moi. » Pauvre Jean-Baptiste Clamence. Condamné à chuter, coupable pour l’éternité.

 

Claude Roy parle de Rivière sur le pont des Arts

La Seine, fleuve du temps qui passe. Et une passerelle, pour relier les rives intérieures. Dans La traversée du Pont des Arts, Charles Rivière y fait la rencontre d’un passé perdu et retrouve la femme qu’il a aimée depuis l’enfance.shopping

 

Cessez de rire, charmante Elvire…

Albert Vidalie (Vidaloche, pour les intimes) fut romancier, nouvelliste, poète, auteur de théâtre, scénariste et product_9782207205570_98x0parolier pour Gréco, Montand, Les Frères Jacques et bien sûr Reggiani, pour lequel les loups entrèrent dans Paris en 1967. Grand copain d’Antoine Blondin, Vidalie trainait souvent au Bar-Bac, à quelques pas du pont des Arts. Il publia Bijoutiers du clair de lune, puis Le pont des Arts, livre autobiographique.

D’une rive à l’autre avec Modiano

images (7)Dans sa dérive déambulatoire, Patrick Modiano oppose souvent les deux rives de Seine, frontière entre deux univers reliés par le mince pont des Arts. La Rive gauche est celle du quai Conti, de la mère, de l’enfance malmenée, des parents séparés, de la mort de son frère Rudy. La Rive droite est celle du père, des années noires de l’Occupation. « À vingt ans, déclare-t-il en 1996 dans Les Inrockuptibles, j’éprouvais un soulagement quand je passais de la Rive gauche à la Rive droite de la Seine, en traversant le pont des Arts. Je me retournais une dernière fois pour voir briller, au-dessus de la coupole de l’Institut, l’étoile du Nord. Tous les quartiers de la Rive gauche n’étaient que la province de Paris. Dès que j’avais abordé la Rive droite, l’air me semblait plus léger. Je me demande aujourd’hui ce que je fuyais en traversant le pont des Arts. Peut-être le quartier que j’avais connu avec mon frère et qui, sans lui, n’était plus le même »

Qui se souvient de Louis-Simon Auger ?

images (8)Il fut élu à l’Académie le 11 avril 1816 en remplacement de Lucien Bonaparte qu’avait exclu l’ordonnance royale du 21 mars et devint secrétaire perpétuel le 1er janvier 1826. La perpétuité dura trois ans : il se suicida en se jetant dans la Seine du haut du Pont des Arts, le 2 janvier 1829. Pourquoi ? Je ne sais pas.

 

39-41 avenue Junot : de Clouzot à Truffaut en passant par Chez Elle

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En relisant Modiano, Souvenirs dormants, je tombe sur l’évocation de l’hôtel Alsina, avenue Junot : « Un après-midi, je me suis arrêté devant l’hôtel Alsina, que l’on avait divisé en appartements. Le Montmartre de l’été 1965, tel que je croyais le voir dans mon souvenir, m’a semblé tout à coup un Montmartre imaginaire. »

À quelle date cet hôtel a-t-il perdu son nom pour devenir un immeuble « de rapport » ? Sans doute dans les années 90. Je pense qu’il aurait mérité une plaque, apposé par le maire du 18e arrondissement de l’époque, le mitterrandien Roger Vaillant : « Ici, dans l’ancien hôtel Alsina, il s’est passé beaucoup de choses ».

L’assassin habite au… 39

filmon1992-e1c79.jpgOui, que de choses. En 1942, l’hôtel Alsina sert de décor à L’Assassin habite au 21, film d’Henri-Georges Clouzot avec Pierre Fresnay comme commissaire. Pour la circonstance, l’hôtel devient la pension Les Mimosas. Et le 39 devint le 21. Clouzot vient de passer derrière la caméra, bénéficiant de l’exil des grands cinéastes de l’époque. Employé par la Continental, créée par Joseph Goebbels, il réalise successivement L’Assassin habite au 21 et Le Corbeau, qui lui vaudra des accusations d’anti-patriotisme et de collaboration. Interdit de réalisation à la Libération, il voit sa sanction levée grâce à l’intervention de nombreux artistes et d’Henri Jeanson, qui, en parfait dialoguiste, aurait déclaré à un adversaire du réalisateur : « Mon cher, tu sais bien que Clouzot n’a pas plus été collabo que toi tu n’as été résistant. »

Curiosité : dans la distribution de L’assassin habite au 21, on peut apercevoir « le type qui cause à Alfred », un comédien inconnu reconnaissable à son accent : il s’agit d’Yves Montand, qui, connu, séjournera à l’hôtel Alsina avec Édith Piaf quelques années plus tard, en 1945. Laquelle Édith Piaf épousera Jacques Pills en 1952, Jacques Pills qui se produisait dans le cabaret voisin, en 1941.

Chez Elle : interdit aux Juifs

Chez elle avenue Junot.JPGMitoyen de l’hôtel, au numéro 41, ce cabaret montmartrois baptisé « Chez Elle » est animé par Lucienne Boyer, la célèbre « dame en bleu » qui y susurre Parlez-moi d’amour accompagnée par le piano de Van Parys, alors que son mari, Jacques Pills, y crée Elle était swing de Louis Gasté. Sur la façade du cabaret est inscrit, comme dans de nombreux endroits dans la capitale, un infâme « Interdit aux Juifs ». Lucienne Boyer soutiendra que l’écriteau était censé protéger son mari, qui était juif, en ces temps difficiles.

Allo, Marcel ? C’est Édith Piaf !

L’hôtel Alsina est indissociable des amours d’Édith Piaf : en 1937, elle quitte Pigalle et s’y installe avec Raymond Asso, avant d’emménager en 1939 rue Anatole-de-la-Forge chez Paul Meurisse. On la retrouve à l’hôtel montmartrois en 1945, lors de son idylle avec Yves Montand. C’est de l’hôtel Alsina qu’elle appelle sans relâche Marcel Carné pour qu’il confie le rôle de Diego dans Les Portes de la nuit à son jeune amant, e19815915.jpgn remplacement de Gabin. « J’étais un peu hésitant, relate le cinéaste, mais Prévert, qui trouvait Montand très bien, me pressait, et surtout Piaf m’appelait cinq fois par jour pour me dire « écoute, Marcel, prends Yves, il est merveilleux. C’est l’homme de l’avenir ».

Baisers volés, 1968

images (4).jpgVingt-trois ans plus tard, l’hôtel Alsina verra une nouvelle équipe cinématographique investir les lieux. Il s’agit de François Truffaut, qui y tourne le troisième volet de sa saga Doinel, Baisers volés, après Les Quatre cents coups et Antoine et Colette. On y reconnait parfaitement l’hôtel où Jean-Pierre Léaud campe un veilleur de nuit lisant La Sirène du Mississipi, enveloppé dans des couvertures. Où il sort les poubelles, à l’aube. Où Claude Jade le rejoint avec sa queue de cheval et son étui à violon. Truffaut et Paris sont indissociables. Un Paris essentiellement rive droite, malgré son appartement avec vue Tour Eiffel, avenue Pierre de Serbie, dans lequel il tournera une scène de L’Homme qui aimait les femmes.

Le Paris de Truffaut n’est pas éloigné de celui de Modiano, le Paris des porte-cochères le-paris-de-francoi-5ac78224ad92b.jpgsans interphone mais avec « blunt », des cinéacs, du noir et blanc. Le Paris de Modiano est disponible dans tous ses livres. Pour le Paris de Truffaut, ne pas hésiter : Le Paris de François Truffaut, par Philippe Lombard, chez Parigramme .  « L’ouvrage réjouira les cœurs les plus endurcis, ravira les nostalgiques, comblera les cinéphiles. Il s’agit d’un bel hommage, d’une promenade en zigzag dans une vie et dans une œuvre. » (Éric Neuhoff, Le Figaro)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A nos gloires du 6e arrondissement (1951)

 

Binet

Le 20 avril 1946, on a pu lire dans Samedi-Soir : « L’existentialisme avait en France son roi (Sartre), sa reine (Simone de Beauvoir) et son dauphin (Mouloudji). Il a maintenant son peintre : Patrix. Patrix, compagnon de jeunesse de Mouloudji et élève de Sartre, veut lancer la peinture existentialiste. »

Cinq ans plus tard, le 10 mars 1951, Paris-Match titre : « Un existentialiste du dimanche a peint ses dieux ». L’article concerne un tableau de Georges Patrix signé sous l’allonyme d’Émile Binet, son concierge sourd et muet. (Quand les journalistes veulent en savoir davantage sur le fameux tableau, on les lui adresse). Ce tableau (A nos gloires du 6e arrondissement, peint en 1951), fut accroché au Club Saint-Germain, durant des années.

Revue d’effectif :

 Paul Boubalimages (3)

Premier à gauche sur le tableau, avec une serviette sur le bras

Ah ! Le roi Boubal, patron du Flore ! Que dis-je ! L’empereur de Saint-Germain-des-Prés ! Savez-vous que les époux Boubal, en 1939, ont hésité entre acheter le café de Flore et acheter une brasserie de la porte Dorée ? C’est la femme, Henriette, qui a eu le dernier mot. S’ils avaient opté pour l’autre solution, tandis que Sartre était prisonnier en Allemagne, Beauvoir aurait-elle délaissé le Dôme pour le Flore ? Certainement pas. Et, comme le nez de Cléopâtre, la face du Paris rive gauche en aurait été changée. « …Je m’efforçais, écrit-elle dans La Force des choses, d’y arriver dès l’ouverture pour occuper la meilleure place, celle où il faisait le plus chaud, à côté du tuyau de poêle. » Eh oui, le poêle ! La botte secrète de l’ancien garçon du Bœuf sur le toit, avec les deux tonnes de thé qu’il avait en réserve. Savez-vous également que, durant la guerre, Boubal avait ses têtes ? Parmi les « bons élèves » Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches bien remplies. Parmi les « mauvais élèves », Sartre, Beauvoir et autres « plumitifs » qu’il contemplait d’un air dégoûté. Quant à Mouloudji, qui n’avait jamais un sou pour payer ses consommations, c’était le fond de l’abomination. Quand, au printemps 1944, Mouloudji obtient le prix de la Pléiade pour son roman Enrico, doté de cent mille francs, cette incroyable récompense provoque aussitôt la colère de Boubal : « Moi aussi, donnez-moi 100 000 francs et j’écrirai que ma mère était folle. » Mais Boubal n’a nul besoin de ces 100 000 francs. L’après-guerre verra le triomphe du Flore et le 2 juillet 1949, France-Soir consacrera une page entière au « patron de café le plus célèbre du monde ».

Boris Vian

Entre Boubal et Prévert, avec un bout de trompinette qui dépasse.

Manuel Vian.jpgSans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, paru en 1951 aux éditions du Scorpion, l’homme à la trompinette figurerait-il sur le tableau de Patrix ? Pas évident. Vian n’a commencé à fréquenter le « quartier » qu’en 1946, il n’y réside pas, occupant bourgeoisement l’appartement de ses beaux-parents rue du Faubourg Poissonnière. Certes, il y a le Tabou, puis le Club Saint-Germain, le scandale du J’irai cracher sur vos tombes, ouvrage « bassement pornographique », certes, il y a la liaison de sa femme avec Jean-Paul Sartre à la fin des années 40, mais rien n’y fait : Boris Vian n’est pas vraiment un enfant de Saint-Germain-des-Prés, même s’il en a écrit la bible et honni les pisse-copies pourris de vices de Françamedimanchesoir qui avilissent le quartier.

 Jacques Prévert

Bizarre, bizarre, il n’a pas la clope au bec, comme toujours .

images (11)Prévert sur le tableau, gloire du 6ème arrondissement ? Sans aucun doute. Il fut avant et dans l’immédiate après-guerre, l’un des « inventeur » de Saint-Germain-des-Prés, investissant le Flore en 1938 avec le groupe Octobre, « découvrant » le Bar vert en 1946, habitant successivement 39 rue Dauphine, à l’hôtel Acropolis (160 boulevard Saint-Germain), au Montana de la rue Saint-Benoit. La gloire : Paroles, paru en 1946, s’est vendu à plus de trente mille exemplaires, chiffre pharamineux pour un recueil de poèmes. En 1951, il prépare avec son frère l’ouverture de la Fontaine des 4 saisons, concurrent de la Rose rouge. Comme son ami Vian, il ne va pas tarder à quitter le quartier. Tous deux transporteront leurs lauriers à la Cité Véron, l’un en 1953, l’autre deux ans plus tard.

Louis Armand Fèvre

Entre Prévert et Jean Genet, le bonapartiste fait un peu la gueule. C’est son style…

images (16).jpgLouis Armand Fèvre méprisait le Coca-cola, écrit Boris Vian dans son Manuel, car Bonaparte n’est buvait pas. Et il ne prenait jamais le métro, sans toute pour les mêmes raisons. Dans l’article Rue Bonaparte, années 50/60, j’ai évoqué ce Bonapartiste habitant au 10 rue Bonaparte : courtier en librairie et chanteur épique au cabaret le Saint-Yves, habillé en dragon en toutes saisons, qui provoqua en duel (au sabre d’abordage) le journaliste Pierre Mérindol qui l’avait traité de « déshydraté ». Sur les neuf personnages figurant sur le tableau, c’est indéniablement le plus oublié. Il existe une photo de lui prise sur les quais, en redingote, que je n’ai jamais retrouvée.

Jean Genet

À côté de Gréco, coiffé de ce qui doit être un bonnet de bagnard.

Jean Genet.jpgFranchement, comme gloire du 6e arrondissement, ce n’est pas évident. Mais bon. C’est aux Deux Magots que Beauvoir transmet via la caissière Le Miracle de la rose à Violette Leduc. Et à partir de 1942, on le voit chez Marguerite Duras, dans le « groupe de la rue  St Benoît » comportant notamment Robert Antelme, Marguerite Duras Henri Michaux, Georges Bataille, Maurice Merleau-Ponty, Albert Camus, Claude Roy…. Genet fréquente effectivement Sartre, Beauvoir, Giacometti, il joue dans Désordre, de Jacques Baratier (1947), mais est-ce réellement un « germanopratin ? » Évidemment non. Qui, à sa place, aurait pu figurer sur le tableau des « gloires » ? Allez, au hasard: Marc Doelnitz, Gabriel Pomerand, Ozeus Pottar, Michel de Ré, Raymond Queneau, Hot d’Déé, Jacques Audiberti, Yves Corbassière, Henri Leduc, Alexandre Astruc, Anne-Marie Cazalis, Tarzan, Annabel, Adamov, Marguerite Duras, « Bébé » Bérard, Georges Hugnet…

Juliette Gréco

En pastiche de Marie Laurencin, à côté de « Sartre-Apollinaire », façon Douanier Rousseau.

images (15)Le 3 mai 1947, l’hebdomadaire à succès (et à scandales) Samedi-soir, tiré à 424 000 exemplaires, publie en première page la photo d’un couple très « existentialiste » (Juliette Gréco et Roger Vadim), accompagnée d’une accroche plutôt énigmatique : « Je voudrais renaître en catastrophe de chemin de fer, lire page 6 « . L’article est à l’avenant : « Il ne faut plus chercher les existentialistes au café de Flore, ils se sont réfugiés dans les caves. (…). Le Tabou est le véritable sanctuaire de la nouvelle génération. » Eh oui, Gréco – dite La Toutoune – est incontournable parmi les « gloires du 6e arrondissement », même si l’âme damnée de Saint-Germain-des-Prés fut plutôt Anne-Marie Cazalis. À l’époque du tableau, après des années passées à l’hôtel La Louisiane, Gréco loge au Montana de la rue Saint-Benoit, mitoyen du Flore. Adulée, déjà, après son passage à la Rose rouge où elle chante Sartre et Queneau. Remarquée dans le film de Duvivier, Le Royaume des cieux, où, selon Vian, sa réplique « la porte de la sacristie est ouverte » lui vaut l’estime de tout le quartier. En 1951, c’est le coup de foudre pour Miles Davis, c’est également le prix de la Sacem pour Je hais les dimanches. Mais la belle va bientôt partir en tournée pour l’Amérique du sud : circulez, il n’y a plus rien à voir et place aux touristes à Saint-Germain-des-Prés.

 Jean-Paul Sartre

Plume à la main et pipe au bec, déguisé en Apollinaire, façon Douanier Rousseau.

images (13)S’il n’y en avait qu’un, ce serait lui. Lui, le créateur malgré lui de la folie existentialiste qui agita le bocal de Saint-Germain-des-Prés de 1947 à 1953. Mais sa présence sur le tableau d’Émile Binet et sa « gloire » proclamée ne pouvait que lui inspirer un haussement d’épaules. Il y a des choses plus importantes. En 1948, il était la bête noire du Parti communiste français, l’existentialisme apparaissant comme un concurrent dangereux du marxisme. En 1951, date du tableau, le philosophe se laisse convaincre qu’un rapprochement avec les Soviétiques est nécessaire. Pourtant, les communistes ne vont pas cesser de le diaboliser, même s’il en vient à renier son meilleur théâtre (Les Mains sales) pour démontrer qu’ils sont du même bord. Alors, adieu, les amitiés de Saint-Germain-des-Prés avec Camus et avec Merleau-Ponty… Il lui faudra du temps pour admettre que le marxisme n’est pas vraiment un humanisme.

 Raymond Duncan

Au premier rang, tel qu’en lui-même, mais assis, car il a près de 80 ans.

images (14).jpgFrère de l’illustre danseuse Isadora Duncan, profil d’aigle et teint de brique, cheveux longs retenus par un lien, il arpente le quartier revêtu d’une toge de bure, pieds nus dans des sandales antiques, même en hiver. (Attention les ricaneurs : il était très musclé et possédait une bonne droite). Autoproclamé philosophe, poète, artiste et dramaturge, il a créé L’Akadémia au 31 rue de Seine, utopie concrète inspirée de la Grèce antique de Platon, lieu se voulant ouvert à toutes les innovations, théâtre, littérature, musique et arts plastiques. Il y dispense gratuitement des cours de danse, de beaux-arts et d’artisanat. Idéaliste, Raymond : n’a-t-il pas proposé, en 1947, de créer la ville de « New-Paris-York » au milieu de l’océan Atlantique, symbole d’une coopération culturelle internationale ?

Camille Bryen

Au premier plan, à côté de Raymond Duncan. Un béret, l’air narquois, un vrai galopin…

« Défense d’interdire », c’est lui, ce slogan placardé en plusieurs camille-bryen.jpgendroits de Paris à la fin des années 40 et qui sera repris sous la forme « Il est interdit d’interdire » en 1968. Écrivain, peintre, graveur et dessinateur, il perpétua l’esprit dada dans les années existentialistes et fut de tous les mouvements : surréalisme, abstraction, expressionnisme abstrait, lettrisme, art brut, tachisme…
Petit homme échappé d’un dessin animé, vitupérant, sans cesse en mouvement, il fut une grande figures de Saint-Germain-des-Prés, adepte de la Rhumerie martiniquaise et de l’hôtel Taranne, entre Lipp et la Reine Blanche, où il résidait en compagnie d’Audiberti.

 

Si le Saint-Germain-des-Prés de l’époque Tabou vous intéresse, je vous recommande l’excellent livre de Gilles Schlesser, Mortel Tabou, paru chez le non moins excellent éditeur Parigramme, où un jeune journaliste traque un tueur existentialiste (qui veut tuer Jean-Paul Sartre).

Extrait n°1 :

« Paul se glisse entre les groupes, serre une dizaine de mains, salue Jean-Bertrand Pontalis et sa sublime Eurydice, délivre une vingtaine de « ça va ? ça va » mécaniques. Près de l’entrée, devant un parterre féminin attentif, Ozéus Pottar expose le scénario de Bouliran achète une piscine, film de vingt minutes,  subventionné par le Ministère de l’Éducation, doté d’un scénario digne des films comiques de la Gaumont des années 1910 dans des décors et des éclairages inspirés de l’expressionisme allemand.

– En fait, expose Pottar, ce n’est pas très compliqué. Il s’agit de Bouliran, président de la République, qui veut abolir les bains de mer et qui souhaite acheter une grande piscine pour les remplacer. Mais tout le monde n’est pas d’accord. Quatre dangereux terroristes le suivent dans ses recherches, afin de le noyer. Boris Vian est le chef des terroristes, Raymond Queneau, Michelle Vian et le Major sont ses complices. Quant à moi, je suis le policier.

– Remarquable scénario, glisse une voix. »

Mortel Tabou

Extrait n°2 :

« – Il faut entretenir la flamme existentialiste, poursuit Cazalis. C’est notre fond de commerce. Beauvoir rentre aujourd’hui des États-Unis, il faudrait s’arranger pour l’attirer au Tabou, en compagnie de Sartre, une belle photo dans l’escalier qui mène à l’enfer et aux autres, ça emballerait la machine. Boris, tu pourrais nous arranger ça ?

– Je vais voir mais ça m’étonnerait. Le patron fait la gueule. Et ta péniche ?

Parmi les projets de l’espiègle rouquine figure une péniche existentialiste qui serait amarrée quai Conti. Les serveurs auraient un masque en carton-pâte à l’effigie du philosophe et la caissière aurait la tête de sa compagne. Figurent également le lancement en septembre de la première collection de mode existentialiste, confiée à Moana Kermarec, et l’ouverture rue de Seine d’une galerie de peinture existentialiste où seraient exposées les œuvres de Patrix.

– Georges ? s’étonne Boris. Il va peindre des tableaux existentialistes ?

– C’est bien beau, dit Chauvelot, mais s’il y a un nouveau meurtre lié au Tabou, ils fermeront la boite. Qu’en penses-tu, Paul, toi qui a tes entrées au Quai des Orfèvres ?

– Je n’en sais rien. En fait d’entrées, à ce jour, je serais plutôt du côté de la sortie.

– Il m’est venu une idée, dit Cazalis en sortant un papier de sa poche. Un slogan : le Tabou, au coin de la rue Dauphine et du monde. Et j’ai écrit une chanson, La Complainte de l’assassin, Crolla m’a fait la musique, Charlotte pourrait la chanter aux terrasses en s’accompagnant de son piano-accordéon, ça peut faire un carton. Toutoune va nous montrer, tu veux bien, Juliette ?

– J’ai pas de voix…

– Mais si !

– Je ne sais pas chanter…

– Fais comme hier, tu parles en chantant ou tu chantes en parlant, c’était très bien.

Gréco se lève. Elle porte un pantalon mastic d’officier américain et une veste noire déchirée dans le dos.

– Bon, vous l’aurez voulu !

Mains derrière le dos, yeux cachés sous sa frange, elle se met à chantonner :

– « Attention bonne gens / Les nuits de Saint-Germain / Ont du sang sur les mains / Tu marches dans la rue / Et soudain tu n’es plus / Tabou ! Ton Tabou tue ! / Saint-Germain est tabou / S’y hasarder la nuit serait pure folie / Attention il vous piste, vous êtes sur la liste / Du tueur existentialiste ! »

Pas mal, songe Paul. Elle pourrait faire chanteuse, notre jolie Juliette ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est devenue Pierrette d’Orient ?

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Robert Doisneau – Les Bouchers mélomanes, 1953

Doisneau, Izis, Ronis… Les photos de rue ont cela de terrifiant qu’ils immortalisent des inconnus. Ils les figent, – dans nos mémoires et dans nos cœurs – , à jamais proches mais pourtant inaccessibles. « J’ai réussi, déclarait Doisneau, 300 photos dans ma vie, au centième de seconde ; ça fait trois secondes en cinquante ans ». Oui, mais des secondes qui contiennent tout l’humanité

J’ai toujours été fasciné par l’accordéoniste que l’on distingue sur les photos de Doisneau, cette accordéoniste qu’il suivit en 1953 du canal Saint-Martin à la porte de la Villette en passant par les Halles. On l’appelait Pierrette d’Orient et elle chantait avec madame Lulu. J’ai longtemps cherché des informations la concernant. En vain. Qu’est-elle devenue, cette jolie accordéoniste qui interprétait Tu ne peux pas t’figurer comme je t’aime, chanson de Misraki, créée par Suzy Delair en 1950 ? Imaginons qu’elle soit âgée de 25 ans en 1953, elle serait née en 1928, elle aurait donc 89 ans. Est-elle toujours vivante ?

La seule autre trace sur Internet de Pierrette d’Orient est une chanson éponyme inspirée de Baudelaire que l’on doit au groupe Ataraxia. « Laisse-moi respirer longtemps / l’odeur de ta chevelure / y plonger tout mon visage / et l’agiter pour secouer des souvenirs / dans l’air. / Si tu pouvais savoir / tout ce que je vois ! / tout ce que je sens ! / Pierrette d’Orient… / Pierrette d’Orient… »Mais est-ce la même ? Mystère encore.

 

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Robert Doisneau, la balade de Pierrette d’Orient, 1953

Cette photo nous entraine sur les traces de Robert Giraud (1921-1997), le copain de Doisneau, lequel choisit au début des années cinquante de photographier le monde de la nuit et de la cloche parisienne. Les deux hommes (« la paire de Robert » !) se sont rencontrés en 1947, ils trainent dans les quartiers des Halles de la Maub’ ou de Mouffetard que Giraud connaît comme sa poche. À l’époque, SDF n’existait pas. On disait les clochards. Robert Giraud les appelait « le peuple des berges », « le monde guenilleux » ou « l’armée des couche-dehors ». Il « jactait » leur langue, connaissait tout de leurs combines de subsistance. (Pour Détective, en 1956, il brossera en neuf épisodes une enquête sur les 25 000 « manchards » de la capitale).

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Robert Doisneau et Robert Giraud, photo Colagrossi

La rue n’avait aucun secret pour lui et il fit connaitre à son copain photographe toutes les grandes figures de la nuit et de la rue : Richardot le tatoué, Olga et Titine, La Lune, Robespierre, le Chat borgne et le roi de la cloche, l’Amiral, qui parlait huit langues et ressemblait à Victor Hugo.

Jusqu’en 1960, Robert Giraud habita rue Visconti, au 5. Dans son livre le plus connu, Le Vin des rues, il évoque sa masure : « Pont-Neuf, quai du Louvre, Pont-des-Arts, rue de Seine, rue Visconti, terminus, l’escalier sombre et si étroit, si étroit qu’il fallait se mettre de profil pour passer. La porte poussée, il n’y avait plus qu’à se jeter sur le lit de camp, acheté à rabais aux surplus américains de Clignancourt et dormir. Dormir, encore une drôle de combine, à l’heure où les autres se lèvent. »

Jean-Paul Clébert, dans son Paris Insolite, évoque également la rue Visconti  : « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

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Robert Giraud (à gauche) en  discussion avec le clochard Pierrot la lune. © blog d’Olivier Bailly.

Robert Giraud a un second domicile : chez Fraysse, au 21 rue de Seine, le café-tabac tout en longueur fréquenté par Jacques Prévert, Jean-Paul Clébert, Albert Vidalie, Guy Breton, Pierre Mérindol, Maurice Baquet, Robert Doisneau… Dans À l’imparfait de l’objectif, ce dernier raconte : « J’étais assuré d’y retrouver, toujours à sa place, l’ami Giraud. Matou en semelles de crêpe, il attendait là, pour démarrer, l’heure où les honnêtes gens se glissent dans les draps. Appuyé au comptoir, il racontait, pour une poignée de chers auditeurs, les rencontres de ses nuits des Halles, de Maubert ou de Mouffetard. Il racontait si bien qu’Albert Fraysse, en Aveyronnais économe, était écœuré par ce gâchis. Un soir, n’y tenant plus : « Nom de Dieu, Bob, c’est toi qui dois écrire. Viens dans la cuisine, j’ai à te parler ». C’est ainsi que notre Bob, expédié par les soins du bon Albert dans l’île de Bréhat, a fini par pondre Le Vin des rues.

Le titre avait été trouvé par Jacques Prévert qui, le premier, avait eu le manuscrit en main, manuscrit sans ratures : le temps de décantation avait été suffisamment long pour permettre un travail propre. La sortie du livre fut l’occasion d’une fête de l’amitié avec, au centre, un papa Fraysse rayonnant. »

 

Robert Giraud travailla longtemps pour Romi, l’antiquaire-galeriste du 15 de la rue de Seine. Une canaille et un génie. J’aurai l’occasion de lui consacrer prochainement un article.

Robert Giraud a fait l’objet d’un livre d’Olivier Bailly, chez Stock : Pour en savoir plus

 

Le Château Tremblant de Jacques Prévert

images (3).jpg  Ce fut un café-hôtel au nom étrange. Au Château tremblant, quai de la Marne, dans le 19e arrondissement. Un bistrot délabré, dont les murs tremblaient au passage des trains, à cause du pont métallique mitoyen surnommé « le pont craqueur ». Le pont craquait ; et l’hôtel tremblait.  En 1928, les deux frères Prévert et le « troisième frère », Marcel Duhamel, tournent un documentaire : Souvenirs de Paris, film muet en 35 mm, 39 minutes, images de Man Ray et Jacques-André Boiffard. La caméra suit des femmes dans les quartiers de l’Opéra, des Champs-Élysées, sur le quai d’Austerlitz et vers le canal de l’Ourcq. On y aperçoit le pont de Crimée et le fameux hôtel-bistrot, Au Château tremblant, qui inspirera à Prévert un poème, Intempéries, dans lequel un ramoneur a perdu sa marmotte, emportée par le vent du nord. Il boit. « Et le vin du Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées ».

Prévert s’en souviendra pour Jenny, premier long métrage de Carné, dont il co-signe les dialogues en 1936. Dans Jenny, la scène du canal de l’Ourcq se situe au milieu du film. Albert Préjean sauve une jeune fille qui se fait « embêter » par un monsieur « très bien » (joué par Robert Le Vigan) et qui l’emmène en voiture sur les bords du canal. Ils empruntent le pont craqueur, passent devant le Château tremblant, poursuivent jusqu’au bar « Au Rendez-vous de la marine ».

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Curiosité : Prévert, adaptateur et dialoguiste, toujours soucieux de caser ses copains, parvient à faire engager le tout jeune Mouloudji, treize ans et demi, qui interprète Cosy Corner[1] accompagné par l’accordéon d’Émile Prud’homme, l’accordéoniste de Piaf. Autre curiosité : si le Château tremblant a disparu, le Rendez-vous de la marine est toujours là, sous ce même nom. Et sur les murs, d’innombrables photos parmi lesquelles Montand ou Michel Simon, hommages à l’âge d’Or du Cinéma français. Je ne sais pas si l’on voit la photo de Jenny.

Regardez la photo ci-dessous, datant des années trente, à côté de la situation d’aujourd’hui. Ce n’est pas le canal Saint-Martin, comme le dit la légende, mais le canal de l’Ourcq. Et n’est-ce pas Le Château tremblant, ce bâtiment blanc, dans l’axe du réverbère, le long du pont de la Petite Ceinture ?

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Intempéries (Féerie) est un extrait du recueil La Pluie et le beau temps. Quant à la biographie de Mouloudji, si elle vous intéresse, n’hésitez pas :

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[1] « Oh vous qui connaissez l’Angleterre / vous n’avez pas connu Cosy Corner / Cosy Cozy / Un soir derrière une palissade / un soir d’été… »

 

Chez Sartre et sa maman, 42 rue Bonaparte

42 rue Bonaparte.jpgNous parlions l’autre jour de la rue Bonaparte. La boutique de Madeleine Castaing, le bistrot L’Escale, Armand Fèvre, le dragon bonapartiste… Remontons d’une centaine de mètres vers Saint-Germain-des-Prés, arrêtons-nous devant le 42. Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait ressentir en habitant l’appartement naguère occupé par une célébrité littéraire comme Sartre. Qu’éprouve-t-on, dans un tel endroit ? Est-on intimidé ? (Au début). Se sent-on immédiatement plus intelligent ? Pose-t-on L’Être et le néant sur l’étagère des toilettes ? Chantonne-t-on Dans la rue des Blancs-Manteaux en prenant sa douche ?

Mortel Tabou.png          J’ai, dans Mortel Tabou, largement mis en scène Jean-Paul Sartre et son parlé imagé. Continuons. Nous sommes en 1945, Madame Mancy, mère de Sartre, distinguée veuve sexagénaire, vient d’hériter de son mari, Joseph Mancy.

Mme Mancy : « Mon Poulou, achetons un appartement et vivons ensemble ». Jean-Paul Sartre : « Quelle bonne idée ! Ils commencent tous à m’emmerder ! »

Il est de fait que l’écrivain est fatigué d’être sans cesse importuné lorsqu’il écrit au Flore ou aux Deux Magots. Il a jusqu’ici vécu à l’hôtel, le dernier étant La Louisiane, mais ce n’est plus tout à fait de son âge. (Il est né en 1905)

images (13).jpgEn septembre 1946, en rentrant d’Italie, Sartre s’installe donc avec sa mère[1] au quatrième étage du 42 rue Bonaparte, immeuble d’angle, dans un appartement meublé en faux Louis XVI. Rideaux de dentelle et odeur d’encaustique. Sartre occupe une chambre-bureau comportant deux chaises, un fauteuil en cuir et un canapé-lit. Chambre de dimension modeste, mais vue plongeante sur l’église et les Deux Magots. Dans le salon, madame Mancy a installé un piano sur lequel mère et fils jouent à quatre mains. (Sartre est bon pianiste, il sait déchiffrer et a même composé une sonate). Et puis, il y a Eugénie, une « bonne » aux petits soins pour l’écrivain. Eugénie, qu’un photographe indélicat a pris pour la mère du philosophe et dont le portrait s’est étalé dans Samedi soir.

Sartre va habiter au 42 avec sa mère pendant douze ans, jusqu’aux attentats organisés par l’OAS, le premier, en juillet 1961, le second, en janvier 1962. À la suite de ce dernier, le philosophe déménagera et retournera à Montparnasse, boulevard Raspail. A la mort de sa mère, en 1969, il revendra l’appartement de la rue Bonaparte.

Question existentielle : un tel appartement est-il loué ou vendu plus cher que celui, par exemple, du troisième étage ?

– Moi : « C’est un peu cher… » L’agent immobilier : « Mais, Monsieur, c’était l’appartement de Jean-Paul Sartre ! Ça n’a pas de prix ! [2]»

[1] Selon John Gerassi, c’est Jean-Paul Sartre qui aurait acheté l’appartement. (Entretiens avec Sartre, Grasset 2011).
[2] Prix moyen à ce jour du m2 dans le quartier : 20 500 €

Le Grenier des Grands-Augustins

 

images (9).jpgLe réalisateur Carlos Saura l’a qualifié de « lieu le plus emblématique de la capitale ». Et pour cause. Le 7 rue des Grands-Augustins aura abrité dans les années trente les premiers travaux de mime de Jean-Louis Barrault, les répétitions du groupe Octobre de Jacques Prévert, les réunions du groupe Contre-attaque de Breton-Bataille et l’atelier de Picasso qui y peignit Guernica. Sans compter son héritage balzacien : c’est en effet à cette même adresse, dans ce même grenier qu’Honoré de Balzac situe l’action de sa nouvelle : Le Chef d’œuvre inconnu.

L’ancien hôtel d’Hercule

Les hôtels des n° 5 et n° 7 rue des Grands Augustins ont une origine commune : ils appartiennent tous deux à l’ancien hôtel d’Hercule, un des plus vastes hôtels parisiens sous la Renaissance, qui fut plus tard englobé dans l’hôtel de Savoie-Nemours. Lorsque la duchesse de Savoie divisa celui-ci en 1670, les numéros 5 et 7, habités par les Carignan, branche de la maison de Savoie, devint la propriété d’une demoiselle de Bretteville qui les fit refaire. Le n° 5 prendra le nom d’hôtel de Conflans-Carignan, l’hôtel du n° 7 prenant le nom d’hôtel Brière de Breteville.

Le « Grenier Barrault »

images (10).jpgDans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier Brière de Breteville, au 7 rue des Grands-Augustins, comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers. C’est au dernier étage, en 1934, que s’installe Jean-Louis Barrault. Le grenier est immense. Une première pièce de quatorze mètres sur huit sert d’atelier de travail et de lieu de représentation. (Ce sera l’atelier de Picasso). La deuxième, quinze mètres sur quatre, sert de dortoir, de salle à manger, de fourre-tout. Une étiquette sur le lavabo stipule : « Le lavabo doit rester bo ». La troisième pièce de huit mètres sur quatre est réservée à l’usage personnel de Barrault, mais il lui arrive souvent de trouver quelqu’un dans son lit. Cet espace total de deux cents mètres carrés est la république des copains et le lundi, un immense pique-nique réunit périodiquement cinquante à soixante personnes. Chaque jour, le grenier vrombit d’élans créatifs : Barrault improvise du mime sur Ionisation de Varèse, Gilles Margaritis, ancien élève de Jacques Copeau, s’exerce sur son numéro de Chesterfolies, Sylvain Itkine répète Parsiphae de Montherlant et Ubu enchaîné de Jarry…

Youki Desnos, dans ses Confidences, évoque le fameux grenier : « Ce grenier des Grands Augustins, ainsi l’avait baptisé Jean-Louis, fut véritablement une ruche, une école, jaillie spontanément de l’enthousiasme même des camarades de Barrault, lesquels, au début, étaient venus là pour y trouver un toit, mais pas du tout pour y travailler.

Dans ses Souvenirs pour Demain, Barrault évoque son passage rue des Grands-Augustins : « Je fondai une compagnie : le Grenier des Augustins. Jean Dasté, au début, s’y était associé, il reprit vite sa liberté ; il eut raison car j’étais loin d’être mûr. Il me fallait encore beaucoup vivre. […] Au Grenier, la porte n’était jamais fermée, venait y habiter qui voulait. […] Joseph Kosma, compositeur tzigane, nous écrivait de merveilleuses chansons sur des poèmes de Prévert. Nous cherchions un enfant. Itkine m’en indique un qui traîne dans un quartier populaire de Paris, il doit avoir dans les huit ans, ne craint que deux espèces d’animaux : les flics et les chiens. Ce petit s’appelait Mouloudji »

 Le groupe Octobre et le petit Mouloudji

images (11)Au printemps 1935, le Groupe Octobre – groupe théâtral ouvrier mené par Prévert – s’installe dans le « Grenier Barrault » et y répète Le Tableau des merveilles, adapté de Cervantès. Le groupe est composé d’une incroyable pléiade d’inconnus en devenir : Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Arlette Besset, Gisèle Fruhtman, Jean Brémaud, Margot Capelier, Jean-Bernard Brunius, Jean Loubès, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Gazelle, Guy Decomble, Jean-Louis Barrault, Jeannette et Lazare Fuschmann, Suzanne Montel, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean Ferry, Pierre Sabas, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise. Et, bien sûr, le petit Marcel Mouloudji découvert par Sylvain Itkine à La Grange aux belles.

Mouloudji se souvient, dans Le Petit invité : « J’avais séché l’école et mis plusieurs heures à trouver cette rue des Grands Augustins. La maison était vieille et majestueuse. La concierge m’indiqua de monter jusqu’en haut de l’escalier. Au dernier étage, je cognai contre une porte. Rien. Je recommençai, images (12)un peu plus fort. Pas de réponse. J’allais renoncer quand elle s’entrouvrit légèrement. Une étrange tête méfiante se profila, deux yeux soupçonneux m’inspectèrent ». Le gamin découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. « Il avait, relate Mouloudji, un visage d’oiseau de proie, casqué d’une chevelure frisée que je trouvais admirable. Un corps extraordinairement musclé, dont il jouait à la façon d’un instrument. Voilà qu’il commença à galoper en cercle, s’arrêtant parfois pour lancer des ruades, gratter les carreaux, ou brouter je ne sais quelle herbe imaginaire ».

Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

Le groupe Contre-attaque

Groupe Contre-attaque.pngLe Grenier des Grands Augustins – adresse créative et non-conformiste – ne pouvait qu’intéresser André Breton. En 1935, Barrault lui prête ses locaux pour des réunions-conférences du groupe. Fondé en septembre 1935, le Mouvement Contre-Attaque comprend les Surréalistes, leurs sympathisants et les anciens membres du Cercle communiste-démocratique de Souvarine, réunis autour de Georges Bataille. Le Grenier abritera plusieurs réunions-conférences comme, le 5 janvier 1936, La Patrie et la Famille et, surtout, le 21 janvier 1936, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Louis XVI, une réunion-conférence sur le thème Les deux cents familles qui relèvent de la justice du peuple, réunion animée par Georges Bataille, André Breton et Maurice Heine. Le mouvement Contre-attaque sera dissous en mars 1936.

L’atelier de Picasso

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Est-ce par Dora Maar (qui a fait partie du groupe Contre-attaque) ou par Barrault directement que Picasso s’intéresse au fameux grenier ? Il ne peut ignorer que Balzac a situé l’intrigue du Chef d’œuvre inconnu dans ce même grenier puisqu’il a illustré cette nouvelle par une série de 12 gravures à la demande d’Ambroise Vollard quelques années auparavant. Début  1937, Picasso installe son atelier dans la plus grande pièce – 14 m x 8. Et cent ans après la dernière version de Balzac, il y peint son célèbre chef-d’oeuvre, Guernica. C’est en ouvrant L’Humanité, le 28 avril 1937, que Picasso a découvert, horrifié, les photos de la ville basque de Guernica réduite en cendres par les aviations allemande et italienne qui soutiennent Franco. Il a passé aussitôt commande d’une toile à Antonio Castelucho, rue de la Grande-Chaumière. Format : près de 8 mètres de long par 3,5 de haut. La toile sera peinte entre le 11 mai et le 4 juin.

En 1942, les lieux évoluent et Brassaï écrit (Conversations avec Picasso) : « …depuis ma dernière visite il y a du changement : la grande entrée est condamnée, on monte maintenant au  »grenier » par un étroit escalier en colimaçon dont les marches usées, boiteuses, et l’obscurité rappellent celui de la tour de Notre-Dame. On grimpe ; on grimpe, on passe devant l’entrée de l’Association des Huissiers de la Seine, propriétaire de l’immeuble : on grimpe encore dans la pénombre jusqu’à un ICI gigantesque tracé par Picasso sur un bout de carton désignant le bouton de la sonnette ». Petit à petit, dès 1946, Picasso désertera son atelier des Grands Augustins pour Antibes, Vallauris puis Cannes et Mougins. En 1966, le propriétaire demandera à Picasso de quitter définitivement les lieux et tous les objets, livres, peintures et dessins seront envoyés à Mougins.

L’atelier de Picasso a été classé aux Monuments historiques en 2014.

 

Le Chef d’œuvre inconnu

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« Vers la fin de l’année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très mince apparence, se promenait devant la porte d’une maison située rue des Grands-Augustins, à Paris. »

Ainsi commence la nouvelle de Honoré de Balzac, tout d’abord publié en 1831 dans le journal l’Artiste sous le titre de Maître Frenhofer, puis intégrée à La Comédie Humaine en 1846. L’histoire met en scène le vieux Frenhofer, meilleur peintre de sa génération, qui révèle à Pourbus et Poussin, deux admirateurs, qu’il a travaillé sur une mystérieuse peinture pendant des années, peinture qui a épuisé tout son potentiel créatif. En échange d’un jeune modèle, Pourbus et Poussin sont autorisés à voir le tableau. Quand ils voient le « chef-d’oeuvre inconnu », ils ne comprennent pas : ce n’est rien d’autre qu’un fouillis de lignes et de couches de peinture, l’œuvre, nécessairement, d’un dérangé.

 

 

 

 

Dans le Paris de Balzac

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Honoré de Balzac habita dans de nombreux quartiers, parfois sous de fausses identités afin d’échapper aux créanciers et aux huissiers. Suivons-le dans la capitale entre 1814 et 1850 :

 

9 rue de Thorigny (1814)

40 rue du Temple (1814-1819), aujourd’hui 122 rue du Temple
9 rue Lesdiguières (1819)
17 rue Portefoin (1819)
7 rue du Roi Doré (1820-1824)
2 rue de Tournon (1824-1826)
17 rue des Marais Saint-Germain (1826-1828), aujourd’hui rue Visconti
1 rue Cassini (1830-1834), bâtiment aujourd’hui disparu
13 rue des Batailles, aujourd’hui 9 avenue d’Iéna (1834)
22 rue de Provence (1835-1839)
108 rue de Richelieu (1839-1842)

 

Quelques conseils balzaciens :

« Venir aux Tuileries le dimanche serait du plus mauvais goût. »

« Il est bon de se montrer le lundi au Français, pour écouter Talma. »

« Sur les Champs, il faut être sur la contre-allée méridionale. »

« Il faut soixante mille francs de rentes annuelles pour commencer à vivre convenablement à Paris. »

« Le boulevard des Italiens est comme le Pont-Neuf de 1650 : les gens connus le traversent au moins une fois par jour. »

« La Chaussée d’Antin où tout est vivant, jeune, c’est là où les modes apparaissent. »

« Qui n’a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine ! »

 

 

Queneau et Coluche sont dans l’autobus (le 84)

 

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Écrits durant l’Occupation, les Exercices de Style furent publiés en 1943 dans la revue Messages puis édités par Gallimard en 1947. Performance « oulipiesque » du génial Queneau, ils consistent à raconter la même histoire (courte et insipide) de 99 façons différentes. Mis en scène par Yves Robert à la Rose rouge en 1949 puis chantés par les Frères Jacques, ils vont devenir légendaires. Les Exercices de Style eurent une influence considérable sur le théâtre de Ionesco. « Je crois, déclara ce dernier, que si je n’avais pas lu les Exercices de style de Raymond Queneau , je n’aurais pas pu présenter La Cantatrice Chauve, ni rien d’autre à une compagnie théâtrale ».

En voici une des 99 versions intitulée Surprises :

Ce que nous étions serrés sur cette plate-forme d’autobus ! Et ce que ce garçon pouvait avoir l’air bête et ridicule ! Et que fait-il ? Ne le voilà-t-il pas qui se met à vouloir se quereller avec un bonhomme qui -prétendait-il ! ce damoiseau ! – le bousculait ! Et ensuite il ne trouve rien de mieux à faire que d’aller vite occuper une place laissée libre ! Au lieu de la laisser à une dame ! Deux heures après, devinez qui je rencontre devant la gare Saint-Lazare ? Le même godelureau ! En train de se faire donner des conseils vestimentaires ! Par un camarade !

Mais pourquoi 99 ? Pourquoi pas 100 ? Réponse : c’est la faute à Gaston. Pour leur publication, Gallimard aurait en effet jugé inconvenant publier le centième, car à même « de choquer les jeunes lecteurs ». Jugez-en :

Sur la ligne S, à une heure d’affluence, un beau mec dans les vingt-six ans qui se trouve être une fille, se fait presser par un homme agité, haletant, au visage écarlate. Soudain elle s’écarte de son voisin car elle vient de constater que sa robe est tâchée de manière suspecte. Elle houspille le type et change de place. Deux heures plus tard, je la retrouve devant un sex-shop près de la gare Saint-Lazare. La fille est avec un camarade qui a le nez plongé dans son décolleté et lui dit : « Il y a des pervers partout, tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus ».

Innombrables sont les versions « à la manière de ». En voici une de plus, à la manière de Coluche :

C’est l’histoire d’un mec, il est dans l’autobus. Le 84. Mais à l’époque, on dit le S. Bon. Alors, le mec, dans l’autobus, il a des mots avec un autre mec. Ridicule, l’autre mec, avec son chapeau à la con. Ils s’engueulent. Oui, heu, non, oui mais alors, on me bouscule, tout ça, quoi ! Pas content le mec au chapeau. Attends, attends, c’est pas là qu’il faut rire. Ce qui est rigolo, c’est qu’après, le premier mec, il retrouve le mec pas content devant la  gare Saint-Lazare. Qui discute avec un autre mec qui lui dit de mettre un bouton à son pardessus. Ouah ! La crise de rire !