Le Paris de Modiano

Image associéeMarcher dans les pas de Modiano, inventorier et décrypter les mille adresses, rues, cafés, hôtels, meublés, personnages de fiction ou personnages réels, numéros de téléphone… Mon livre – Dans les pas de Patrick Modiano – sortira au printemps 2019 chez Parigramme.

Un observateur posté au café de la Mairie de la place Saint Sulpice, tel Georges Perec notant en 1974 tout ce qui entrait dans son champ de vision, apercevrait peut-être un « piéton solitaire, au regard de hibou perdu, enveloppé dans ses pensées ». Un « individu de grande taille, à l’allure de héron triste ou d’albatros rêveur. Où irait-t-il, cet homme faisant peu de cas des regards considérant son mètre quatre-vingt-dix-huit ou, pour certains, son prix Nobel de littérature ? On l’ignore… mais il est probable qu’il ne dévierait pas de sa route, plongé dans ses souvenirs, à la recherche d’un Paris perdu.

 

Extrait :

Le Condé, café perdu du Café de la jeunesse perdue

Où se trouvait exactement le Condé ? Mystère. Il a été transformé en maroquinerie dans les années 70 puis son souvenir s’est perdu dans les limbes du quartier de l’Odéon. Modiano tenta d’en retrouver l’emplacement. En vain : « … la porte n’existait plus. De ce côté-ci, il y avait maintenant une vitrine où étaient exposé des sacs en crocodile, des bottes, et même une selle et des cravaches. Au prince de Condé, maroquinerie. J’ai collé mon front à la vitrine pour voir s’il restait un vestige quelconque du café : un pan de mur, la porte du fond donnant accès au téléphone mural, l’escalier en colimaçon qui menait au petit appartement de madame Chadly. Rien. Tout était lisse et tendu de tissu couleur orange. Et c’était partout comme cela dans le quartier. Au moins, on ne risque pas de rencontrer des fantômes. Les fantômes eux-mêmes étaient morts. ».

Le titre du roman dont le café est l’épicentre est tiré d’un film de Guy Debord au titre en forme de palindrome, In girum imus nocte et consumimur igni, (1978). Modiano cite plus complètement Debord en épigraphe : « À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue.[1] »

Dans ce café inspiré de chez Moineau, rue du Four, se réunit au début des années soixante une bande hétéroclite : Zacharias, Tarzan, Guy de Vere, Bowing, Mireille, la Houpa et bien sûr Louki, l’héroïne au destin tragique dont Roland, le narrateur qui tente d’écrire sur « les zones neutres » de Paris, est amoureux. Des personnages de fiction auxquels se mêlent des personnages réels comme le danseur Jean Babilée, le docteur Vala(t) et trois écrivains plus ou moins à la dérive : le sulfureux Maurice Raphaël[2] (l’Ange Bastiani de la Série Noire) ; Olivier Larronde[3], l’archange alcoolique et opiomane, un « prince devenue clochard » que Genet et Cocteau firent connaître lorsqu’il publia à 17 ans, en 1948,  Les Barricades mystérieuses ; et le dramaturge Arthur Adamov, l’ami d’Artaud, dont les pièces – dans le courant de l’absurde des années cinquante – furent montées par les grands noms de l’époque, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Roger Blin, Roger Planchon…

Qui a inspiré le nom et le personnage de Louki, alias Jacqueline Delanque ? C’est un peu Youki, la femme de Robert Desnos. Et c’est aussi une autre femme dont Modiano fut sans doute très proche. Comme Louki, elle se prénommait Jacqueline. On la surnommait Kaki. Elle se suicida en décembre 1953.

[1] Cette citation est elle-même à rapprocher des premiers vers de la Divine Comédie de Dante : « Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt sombre, la juste direction étant perdue. »

[2] Victor Maurice Le Page, né le 2 décembre 1918 à Toulon et mort le 9 novembre 1977 à Paris, écrivit plus de quatre-vingt romans, la plupart policiers, sous les noms de Ralph Bertis, Zep Cassini, Luigi Da Costa, Ange Gabrielli, Maurice Raphaël, Victor Saint-Victor, Vic Vorlier et bien sûr Ange Bastiani. Personnage controversé, ami de Breton et de Queneau, il aurait fait partie de la milice de la rue Lauriston. Ce ne sont pas les seules raisons pour lesquelles Modiano l’aurait glissé parmi ses personnages. Maurice Raphaël est également un marcheur infatigable, comme en témoigne Une morte saison, déambulation dans les rues du Paris d’après-guerre.

[3] Selon Jean Cau, un poète « couronné de génie, de grâce, de jeunesse, de folles insolences, d’incroyables culots, de beauté déchaînée. » Olivier Larronde meurt en 1965, année approximative de l’action du roman. Adamov se suicidera cinq ans plus tard.

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