Bon, d’accord, promenons-nous rue des Canettes

 

avant après.jpg

Que peut-on lire dans Regards, en février 1937 ? Un appel au meurtre des vieilles rues derue des canettes Paris : « Le 6e ne compte plus ses îlots insalubres, ni ses taudis, peut-on lire. Il faudrait démolir la rue Guisarde et la rue des Canettes, malgré leurs noms évocateurs, bousculer les rues de Nevers, de l’Hirondelle, Servandoni, Grégoire-de-Tours, élargir la rue de Seine, mettre de l’air rue de Buci, démolir, partout, des maisons vieilles, froides, aux escaliers obscurs, aux plafonds bas, aux façades tristes. De vraies maisons à rats et à cafards. »

ancien écusson.jpg

Dieu merci, la rue des Canettes est toujours là. Elle tire son nom de l’enseigne sculptée d’un magasin situé au n° 18, magasin qu’Anatole France évoque dans La Révolte des Anges. L’enseigne a disparu mais un médaillon en bas-relief  en perpétue le souvenir. Ce bas-relief enfermé dans un écusson représentait trois petites canes ou canettes barbotant dans l’eau. On pouvait aperçoire l’aile d’une quatrième en train de plonger.

La rue des Canettes, c’est pas les Grands boulevards, mais il y a tant de choses, tant de choses à voir sur 132 mètres.

 Au coin de la rue des Canettes et de la rue du Four, la cachette introuvable du parfumeur Caron

césar bireauteau.jpgAu coin des deux rues était établi au début des années 1800 un parfumeur nommé Antoine Caron qui servira de modèle à Balzac pour César Biroteau. Il possédait la cache le plus sûre de Paris, une cache logée dans son enseigne qui formait un coffre incliné, surplombant la rue. De sorte que les policiers pouvaient fureter dans toute la maison sans rien trouver. Cadoudal n’eut pas le temps de l’expérimenter, comme il en avait l’intention. Alors qu’il s’y rendait, le général chouan fut arrêté place du Panthéon.images (2).jpg

 

2 rue des Canettes, un Cherry Lane

alexandre_mathis.jpgSelon Alexandre Mathis (l’auteur de LSD 67, Serge Safran éditeur, 2013) il y eut à ce numéro un Cherry Lane à la fin des années 60. Était-ce une excroissance du Cherry Lane de la rue des Ciseaux ( au n° 8), bar homosexuel et une des premières discothèque des années 50 ?

 

4 rue des Canettes, le Mont Saint-Michel de Pierre Albert-Birot

Pierre Albert-Birot
Pierre Albert-Birot

 En 1938, nous confie Jean Follain dans L’Almanach de Saint-Germain-des-Prés, on pouvait faire au Mont Saint-Michel, le restaurant des sœurs Morazin, « d’excellents et abondants repas avec crème, vin et calvados à discrétion pour la somme de 14 F. Pierre Albert-Birot était un familier des généreuses sœurs et y donnait des « diners- Grabinoulor ». Pour ceux qui ne connaissent pas encore Albert-Birot, urgence. Il fut poète, sculpteur, peintre, typographe, dramaturge, toujours à l’avant-garde. Il suggéra à Apollinaire le mot « surréaliste » pour les Mamelles de Tirésias et sa revue SIC (1916) fut la première à diffuser les textes dada de Tristan Tzara. Véritable Dalí de la littérature, Albert-Birot laisse notamment une épopée burlesque écrite de 1918 à 1963 – Grabinoulor -, et de jolis poèmes-pancartes comme « Ralentissez, n’écrasez pas les paysages ».images (3)

Le 4 deviendra après la guerre Le Pouilly, fameux bistrot du Père Guitard, puis, dans les années 60 le Speakeasy, bar de garçons assez chic.

 

5 rue des Canettes, les Scènes de la Vie de Bohème à l’hôtel Merciol

henri murger        Henri Murger, écrivain, poète et ami des Goncourt résida dans cet hôtel au cours des années 1840-1850 et y recevait ses amis, Chamfleury, Nadar, Baudelaire et Théodore de Banville. Si vous souhaitez échapper à un bailleur impatient, vous faire payer un bon repas sans dépenser un sou ou trouver un habit présentable à peu de frais, lisez vite Scènes de la Vie de Bohème, un efficace manuel de survie dans la dèche parisienne.shopping.jpg

L’hôtel Merciol accueillait peintres, musiciens, sculpteurs, poètes et romanciers, qui s’y réunissait en « cénacle des buveurs d’eau », troupe famélique rêvant d’art et de gloire, qui n’avait guère de quoi se payer à boire. Murger en fut le témoin et le chroniqueur. Il publia les Scènes de la vie de Bohème en feuilleton dans Le Corsaire en 1848 et 1849. Elles furent ensuite publiées en livre et connurent un grand succès, permettant à Murger de boire autre chose que de l’eau, d’entreprendre une grande carrière littéraire et d’avoir sa statue signée (Henri Bouillon), au jardin du Luxembourg.

9 rue des Canettes, la galerie de René Breteau

ob_164364_voyages-lointains1937.jpg
Sonia Delaunay, Voyages lointains, 1937

René Breteau, qui s’installera en février 1939 rue Bonaparte, avait ouvert en 1936 une boutique d’art au 9, rue des Canettes – dans laquelle il présentait des ouvrages d’artisans, quelques œuvres de camarades et ses propres travaux-, dans une vaste galerie qu’il avait appelée Matières et Formes. Dans le hall et le sous-sol, il accrochait tableaux et estampes, disposait sculptures, tissages, tissus imprimés, reliures, émaux, céramiques, poterie, tapis, que lui faisaient parvenir les jeunes artistes associés aux groupes « Témoignage » et « Mouvement ». Y exposèrent notamment Marcel Duchamp avec ses disques optiques et Sonia Delaunay.disque optique 1

 

chez georges.jpg11, rue des Canettes, Chez Georges

Il s’appelle Georges Abbe, sa femme, c’est Minouche. Georges est un personnage à la Queneau, bourru, sérieux comme un pape. En 1951, il ouvre une épicerie-buvette qui ne ferme pas avant deux heures du matin et qui devient rapidement un lieu incontournable pour les intellectuels, les artistes et… les clochards du quartier.

« C’est uniquement le hasard, dit-il, qui m’a amené dans ce quartier, déclare-t-il en 1967. Je cherchais un appartement et il s’est trouvé ici, avec la boutique en gérance. Je l’ai prise avec l’appartement et achetée après. Très rapidement l’ambiance s’est créée. Ont défilé André de Richaud, Laurent Terzieff, Hubert Deschamps…des gens du quartier, Aznavour, à ses débuts, qui venait manger des sandwiches, Hugues Aufray et sa sœur Pascale Audret. »

Comme le chante Catherine Derain, dans la rue des Canettes, le soleil va bientôt se réfugier au sous-sol. L’épicerie-buvette comporte en effet une cave que Georges – sous l’insistance de Monique Morelli – convertit en cabaret. Pas de piano, mais une enclume, sur laquelle on s’assied pour effectuer son tour de chant.

De 1962 à 1986, on voit notamment Jehan Jonas, Luc Roman, Jacques Bertin, Romain Bouteille, Bruno Brel, Jean-Max Brua, James Ollivier, Jacques Marchais, Catherine Derain, Hélène Martin, Marc Ogeret, Gilles Ollivier, Jean-François Panet, Paul Hébert, Jean Vasca, Jacques Serizier, Jack Treese, Gilles Servat, Francesca Solleville, Eva, Michèle et Christian, Paul Villaz, Les Enfants Terribles, Georges Chelon et Anne Vanderlove, la « Joan Baez française », qui y chante en 1966 et quatre mois de suite en 1967.

images (6)Le jeune Alain Souchon se présente en 1969 : « Je me souviens, relate-t-il dans Chorus, d’une audition chez Georges, un temple de la chanson française, on montait sur une enclume pour chanter. Moi j’arrive, j’attends cinq heures dans un coin, et au bout de cinq heures, il me dit : « allez, vas-y ! » J’y vais et je chante des chansons américaines, du country, il était scié ! »

Avec Le Port du Salut et le Bateau Ivre, Chez Georges est un des rares cabarets de la rive gauche à survivre aux années 70. En 2014, le zinc est toujours là, ainsi que la cave et l’enclume. Mais les chanteurs « rive gauche » ont disparu.

13 rue des Canettes, Gabriel-Tristan Franconi

La rue des Canettes a eu, pendant la (première) guerre un instant de touchante célébrité. Le soldat Franconi était un jeune poète qui, à la veille d’une bataille sanglante, avait célébré dans une pièce en vers la petite rue où il habitait. Ses camarades mouraient pour la patrie. Sa patrie, à lui, c’était la rue des Canettes. Son poème était intitulé : « Mort pour la rue des Canettes. » Un petit journal du front le reproduisit. En 1920, est posée une plaque de marbre portant cette inscription : « Le poète Gabriel-Tristan Franconi né dans cette maison, le 17 mai 1887, tué au bois de Sauvilliers (Somme) le 23 juillet 1918, pour défendre contre l’envahisseur sa maison, sa rue et la Place Saint-Sulpice. »

14 rue des Canettes, l’hôtel l’Alsace-Lorraine de la gouvernante de Proust

céleste alberetEn janvier 1924, quatre mois après la mort de son maitre et tyran, Céleste Albaret achète avec son mari Odilon le fond de commerce de l’hôtel d’Alsace-Lorraine, établissement misérable où on loue des chambres au mois à des ouvriers étrangers qui partent à l’aube et ne reviennent que le soir. Dans son Journal imaginaire de Céleste Albaret, Lina Lachgar écrit : « C’est là, Monsieur, dans cet hôtel médiocre et sale qui ressemble à une cave, où règne une odeur de salpêtre mêlée à celle de la soupe aux choux, que je vis dans mes souvenirs… »

« Grande, fine, belle et maigre, (…) Spirituelle, agile, intègre » avait écrit Proust dans un poème. Peut-être pas si intègre que cela, la Céleste : De 1953 à 1970, elle officie comme gardienne du Belvédère, la maison de Ravel à Montfort L’Amaury. Il semblerait qu’elle et son entourage soient repartis avec des centaines de documents d’archives, si l’on en croit notamment les ventes aux enchères d’archives de Céleste Albaret dans lesquelles se trouvent des pièces ayant appartenu au musicien.

Le petit hôtel de la servante de Proust aurait, dit-on, abrité les amours débutantes de Pierre Bergé et Bernard Buffet en 1950.images.jpg

Y croisaient-ils André de Richaud, demeurant au deuxième étage ? Cet intellectuel marginal aussi maudit qu’imbibé était un grand habitué de Chez Georges, l’épicerie-buvette située en face de l’hôtel, où il retrouvait ses amis Michel Piccoli et Jean Marais. Son roman – La Douleur –, publié chez Grasset en 1931, l’avait rendu célèbre. En 1950, il s’installa rue des Canettes d’où il ne bougea quasiment plus, devenant l’un des vagabonds célèbres de Saint- Germain.

PaDe Richaud.gifs rigolo, de Richaud. Voulez-vous savoir comment commence La Fontaine des lunatiques ? « Le jour d’automne, si court, mourait et, dans ce pays, les couchers de soleil ont un éclat tragique. Chaque soir, il semble que la lumière s’éteigne pour l’éternité. »

Après la mort de Céleste Albaret, en 1984, l’hôtel devient l’hôtel de la Perle.

18, rue des Canettes, de Balzac à A. E. Van Vogt

balzac.jpgpdf010-1955.jpgBalzac se rendait souvent au 18 rue des Canettes pour rendre visite à Mme Cardinal, une bonne grosse dame sans distinction, qui y tenait un cabinet de lecture situé au rez-de-chaussée et à l’entresol, cabinet où elle mourut en 1863. Le cabinet deviendra un siècle plus tard un restaurant franco-italien incontournable, Chez Alexandre, disposant au premier d’une salle où l’on peut venir de 1 à 25, fumer le cigare et discuter contrats d’édition sans être dérangé. Man Ray, dont l’atelier était situé rue Férou, fréquentait régulièrement les lieux et Robert Laffont y avait sa table attitrée.

Notons que depuis cinq décennies, l’ancien cabinet de lecture accueillit « les déjeuners du lundi » dédiés à la SF. Les auteurs français, autour de Curval, furent au rendez-vous, mais on y vit également des auteurs étrangers et non des moindres : Theodore Sturgeon, A. E. Van Vogt, Frank Herbert, Richard Matheson, Philip Jose Farmer, Robert Silverberg, ­ont goûté à la cuisine italienne de la rue des Canettes.

22, rue des Canettes, la Polka des Mandibules

images (4)En 1958, rien ne va plus au Milord l’Arsouille entre Francis (Claude) et Monique (Claude). La femme du bateleur-philosophe souhaite voler de ses propres ailes et revenir à Saint-Germain-des-Prés. Elle quitte la rue de Beaujolais et aménage une ancienne crémerie de rue des Canettes, en lui donnant le nom d’une chanson de Pierre Dudan : La Polka des Mandibules.

Sur la minuscule scène défilent de nombreux artistes, la plupart amis de Monique Claude : Hubert Deschamps, pilier de la maison, Olivier Hussenot, Nicole Louvier, Roger Comte, Colette Chevrot, Ricet Barrier, Eva, Guy Béart, le magicien Jacques Delord, Anne Sylvestre, Jacques Higelin, Hugues Aufray, Alain Barrière…

En 1959, Combat dresse un état des lieux : « On boit à la Polka des Mandibules des coups de rouge à volonté. Le robinet est sur les tables. Colette Chevrot est très drôle dans cette petite chapelle de la rive gauche. À l’Olympia, elle était sombre comme un Bernard Buffet. Ici, elle devient quelque peu un Modigliani. Monique Claude, ex-femme de Francis Claude, a engagé sa nouvelle épouse : Claude Sylvain. »

La Polka des Mandibules, cabaret mineur mais attachant, fut le premier cabaret à avoir accueilli Pierre Richard et Victor Lanoux, en 1962. Il ferma en 1964.

 22 rue des Canettes, Robert Laffont

En mai 1991, alors que parait le 10.000e titre des éditons Robert Laffont, une fête réunissant trois mille personnes est organisée par ses enfants de l’éditeur place St Sulpice afin de célébrer le 50e anniversaire de la création de sa maison. Ce sera le chant du cygne : en 1993, les Presses de la Cité prennent le contrôle total de l’entreprise et Bernard Fixot déménage les locaux avenue Marceau.

Jeune, Robert Laffont avait hésité entre le cinéma et l’édition. Il avait consulté son ami Guy Schoeller, à l’époque chez Hachette, qui lui avait donné son avis : « Ce sont deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine. Le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné. »

Robert Lafont et Anne Carrière.jpgRobert Laffont suivit donc le chemin « raffiné » mais ne suivit pas Fixot en rive droite. Il s’installa dans un petit bureau au plafond peint en bleu ciel, tapissé de livres, au 22 rue des Canettes, où il reçut ses amis et rédigea ses mémoires. (Une si longue quête), publiés par sa fille Anne Carrière, en 2005.

Claude Dubois.jpg

 

 

 

Saluons, à nouveau pour finir le livre de Claude Dubois paru en 2007 chez Parigramme, Je me souviens de Paris. Sur la couverture, regardez bien : nous sommes au coin de la rue Guisarde et de la rue des Canettes. Et les vieux Parisiens se souviendrons qu’il existait dans la capitale un réseau de Primistère, ancêtres des supérettes.