La Carte du Tendre de Picasso

« L’œuvre de Picasso, écrit Cocteau, est une immense scène de ménage ». Il est de fait que les tableaux du maitre mettent en scène presque exclusivement ses amours successifs. Et que ces amours s’expriment sur la scène parisienne, chaque lieu correspondant à une femme différente. Les liaisons étant à la (dé) mesure de son appétit pictural, nombreux sont les lieux et nous traiterons donc cette Carte du Tendre en deux parties, l’une aujourd’hui, l’autre la semaine prochaine. Carte du Tendre ? Pas vraiment. Car les femmes, le Pablo, ils les cassaient. Et il confiera à Malraux : « Les femmes sont des machines à souffrir. »

11, rue Chappe, Louise et Germaine

Odette
Elle, c’est « Odette ».

Elles sont trois, jeunes et belles, qui posent comme modèle : deux demi-sœurs nées Gargallo, – Germaine et Antoinette -, et Louise Lenoir (qui se fait appeler Odette). Picasso et son ami Casagemas ont fait leur connaissance lors de leur arrivée à Paris en 1900. Picasso sort avec Odette, Casagemas tombe amoureux de Germaine qui, à cette époque, est encore mariée à Vital Florentin. L’histoire finira mal, Casagemas se suicidera par désespoir d’amour. On peut apercevoir Germaine Gargallo dans Au lapin agile, tableau de 1905, accoudée au comptoir, dans une pose mélancolique, près d’un Arlequin-Picasso au visage fermé.

Au Lapin agile
Germaine au Lapin agile. Derrière elle, Frédé et sa guitare.

 

Germaine
Là et là, c’est Germaine…

Germaine2

 

Quarante ans plus tard, en compagnie de Françoise Gilot, le peintre se rendra à Montmartre pour rendre visite à une vieille femme à laquelle il laissera un peu d’argent. « Quand elle était très jeune et très jolie, explique-t-il à la jeune femme, elle a tant fait souffrir un de mes amis peintres qu’il s’est suicidé… Elle a fait tourner bien des têtes, maintenant elle est vieille, pauvre et malheureuse. » Picasso omet de préciser que Germaine fut également sa maitresse. Germaine Pichot décèdera en 1948.

Elle s’appelait Madeleine, 13, rue Ravignan, au Bateau Lavoir

bateau

 

Madeleine

En 1903 s’ouvre la période souvent dite « rose », la palette s’orientant vers des couleurs rosées et orangées, un rose qu’Apollinaire qualifie de « pulmonaire », un rose couleur chair au service d’une forme de douceur triste. Les thèmes bleus de la misère et du mal-vivre s’estompent, apparaissent des saltimbanques, des Arlequins, une certaine allégresse. La rencontre de « Madeleine » n’y est sans doute pas étrangère. Elle sera la première femme à entrer sérieusement dans la vie de l’Espagnol et il avouera avoir failli faire un enfant avec elle. Cet espoir déçu de maternité mettra fin à leur liaison en automne 1904.

A ma connaissance, personne ne sait qui était et quel était le nom de famille de Madeleine. Est-ce elle, ci-dessous, rêvée par Picasso ?

Pablo_Picasso-Mother_and_Child

Puis ce fut la belle Fernande…

Fernande

 

Durant l’été 1904, Picasso rencontre la très belle Fernande Olivier, son premier grand amour : « Il tenait entre ses bras, écrit-elle, un tout jeune chat qu’il m’offrit en riant, tout en m’empêchant de passer. Je ris comme lui. Il me fit visiter son atelier. »

 

Jusqu’en 1909, au Bateau-Lavoir, Picasso et Fernande vont partager une vie montmartroise colorée et animée, entourés d’amis dont Max Jacob et Apollinaire, dans un atelier sans eau ni électricité. En 1909, la situation financière de Picasso s’étant considérablement embellie, le couple va aspirer à une vie plus « bourgeoise » et descendre vers la place de Clichy.

Toujours avec Fernande, 11, boulevard de Clichy

Fernande et Pablo en 1905

Picasso veut oublier la Butte, troquer le pittoresque contre du confort. Il s’installe avec Fernande (sans oublier la guenon Monina, la chienne Frika, et les deux chats siamois) dans un hôtel particulier appartenant au ministre des affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui habite le premier étage. Il « s’embourgeoise » écrit Fernande Olivier, ravie de disposer du gaz et de l’électricité. Picasso engage une bonne avec coiffe et tablier, achète un immense canapé en acajou recouvert de peluche, des commodes Louis XIV, un piano à queue. Il déserte le haut de Montmartre, fréquente le Café de l’Ermitage sur le boulevard où il retrouve Juan Gris, Apollinaire Max Jacob, Léger et surtout Braque, avec lequel il travaille presque quotidiennement.

 

Immeuble Clichy

Picasso et Fernande se mettent à « sortir ». Le vendredi chez Matisse, le samedi chez Gertrude Stein, se rendent chez le couturier Poiret ou chez Frank Haviland, eux-mêmes recevant en retour le dimanche après-midi.

 

 

 

Bd de Clichy par Picasso
Le boulevard de Clichy, par Picasso.

La rencontre d’Eva au Café de l’Ermitage.

Eva

Après les fréquentes soirées passées au cirque Medrano, la « bande à Picasso » – Braque, Gris, Apollinaire, Max Jacob, Léger, Gargallo, Metzinger… -, aime à se réunir au café de l’Ermitage, 7, boulevard de Clichy. Vers la fin de 1909, alors que son couple bat de l’aile, Picasso y remarque une jeune femme fragile du nom de Marcelle Humbert, compagne du peintre Marcoussis, et qui se fait appeler Eva Gouel. Elle entre dans sa vie, secrètement, et il signera sa présence par Ma jolie, deux mots peints sur ses tableaux, titre d’une chanson à la mode signée Fragson.

 

En mai 1912, la belle Fernande et le peintre se séparent définitivement. Une liaison tumultueuse qui aura duré sept ans, qui aura inspiré une soixantaine de toiles.

Eva à l’atelier du 242, boulevard Raspail

Raspail

En septembre 1912, Picasso s’installe avec Eva dans la cité Nicolas Poussin, un studio-atelier au rez-de-chaussée dépourvu de lumière. Il y poursuit ses expériences menées avec Braque, réalise une Guitare-assemblage en carton, procède à ses premiers papiers collés. Très amoureux, il peint pour « ma jolie » et, la fin de l’automne 1912, réalise Femme nue avec cette « inscription centrale à hauteur des cuisses : J’aime Eva ».

Il aime Eva, mais Eva n’aime pas le boulevard Raspail : pas assez de lumière. Picasso décide de déménager.

Avec Eva au 5 bis, rue Victor Schoelcher

femme en chemiseEn août 1913, Picasso et Eva quittent l’atelier du boulevard Raspail pour la toute proche rue Schœlcher. L’appartement est somptueux, les fenêtres donnent sur un mélancolique cimetière Montparnasse. L’une des toiles les plus emblématique de la rue Schoelcher est la Femme en chemise (1914) composition cubiste éclairée par des tons ocre et pourpres. Après deux années plutôt heureuses, le ciel va s’assombrir. La guerre, les soucis financiers, et la santé d’Eva qui se détériore. Souffrant d’une laryngite tuberculeuse, elle est hospitalisée à la clinique Goldmann, à Auteuil. Elle décédera en décembre 1915.

 

 

Malade de chagrin, Picasso tente de s’étourdir sur le plan amoureux.

Gaby2

Début 1916, il se lie à une certaine Gaby Depeyre, qui habite tout près de chez lui, et à laquelle il écrit : « Je t’aime de toutes les couleurs ».

Paquerette

Il fréquente également un mannequin de chez Poiret – Emilienne Paquerette Geslot- (ci-dessus entre Kisling et Picasso). Après la mort d’Eva, Picasso restera neuf mois rue Schoelcher puis s’exilera à Montrouge, à la mi-octobre 1916.

 

22, rue Victor Hugo, Montrouge

Montrouge
La maison de Picasso à Montrouge

Pourquoi le Malaguène choisit-il de s’installer à Montrouge en octobre 1916 ? Besoin d’espace ? Fuir Montparnasse et l’image d’Eva Gouel enterrée au cimetière, juste sous ses fenêtres ? Avec l’aide de Cocteau et d’Apollinaire, il emménage dans un pavillon carré (avec jardin) de Montrouge. Mais pouvant vivre sans présence féminine, il perpétue ses liaisons qu’il fréquente à la Rotonde, et en particulier la belle Irène Lagut.

Lagut

Apollinaire

Dans le roman à clés d’Apollinaire, La Femme assise, le poète se moque de l’amour tumultueux de son ami Pablo, qu’il met en scène tambourinant devant les volets clos d’Irène Lagut rebaptisée Elvire : « Elbirre, écoute-moi, oubbre-moi, jé te aime, jé te adore et si tu né m’obéit pas, jé té touerrai vec mon rébolber ! […] Ma petite Elbirre, oubbre à ton Pablo qui té adorre. » La belle n’ouvrira pas, la liaison ne durera pas, Picasso part pour l’Italie. Où il va rencontrer la danseuse Olga Khokhlova. Que nous rencontrerons donc dans notre prochain post. Mais là, attention, le père de la belle est colonel, alors, on ne plaisante pas : les Russes, on les épouse !

Sur ce, à suivre, et bonne journée.

 

 

 

 

 

Rue Fontaine, m’en allant promener…

Elle s’appelle aujourd’hui rue Pierre Fontaine. Du temps qu’elle n’était que rue Fontaine, elle abrita un nombre pharamineux de peintres, dont Degas, Pissaro ou Toulouse-Lautrec. Mais également notre ami André Breton et Villiers de l’Ile Adam, sans oublier le mage Edmond. Alors, en route, bonne troupe…

 Son prénom, c’est pas Paul

paul gavarniC’est pas Paul. C’est Sulpice-Guillaume. Alors Paul, évidemment, ça craint moins. Son père, par ailleurs, était grimacier et ventriloque. Est-ce pour se venger de ce terrible héritage qu’il dézingua fissa ses contemporains, au même titre que Daumier ou Félicien Rops ? ? Ses lithographies (Les Enfants terribles, Fourberies de femmes) et ses dessins en firent un observateur acéré et parfois amer de la capitale sous Louis-Philippe et le Second Empire. Après avoir résidé rue Ravignan, Paul Gavarni habita au n° 1 de la rue Fontaine de 1837 à 1846. Il fut très copain avec les frères Goncourt, mais beaucoup moins avec Baudelaire qui le traita de « poète des chloroses » dans Les Fleurs du mal. Ce qui ne l’empêcha pas d’avoir sa statue place Saint-Georges. (Baudelaire, lui, c’est au jardin du Luxembourg.)

 Ne bouge plus, Gustave…

etienne-carjat-gustave-courbet.jpg

Au n° 2 de la rue Fontaine était située une brasserie astucieusement dénommée Brasserie Fontaine, troquet qui servait de QG, au début des années 1860, à Gustave Courbet et Étienne Carjat.

Courbet aimait se faire tirer le portrait par son ami photographe, en bourgeois-redingote ou artiste-bras de chemise. Plus d’une dizaine de clichés furent réalisés au cours de la décennie 1860.

 

Le Bus Palladium : de Gainsbourg à Modiano

bus palladium

Dès 1966, tout Paris se bouscule pour se rendre au Bus. Antoine propose à Nounours (dans Bonne nuit les petits) d’aller « danser le jerk au Palladium », Michel Delpech chante « Un Tabarin en moins, un Palladium en bus » et Serge Gainsbourg prévient dans Qui est In, qui est out : « Tu aimes la nitroglycérIN / C’est au Bus Palladium qu’ ça s’écOUT… ». Même Léo Ferré se laisse séduire : « Au Palladium, côté Pigalle, c’est pas London, mais on s’régale. »

Georges Bellune, dans Une Jeunesse de Patrick Modiano, travaille pour une maison de disques et se rend deux fois par semaine rue Fontaine afin de repérer des groupes prometteurs : « Il s’assit sur la banquette de cuir du premier étage, le buste raide, cherchant à rassembler ses forces avant de franchir le seuil du Palladium. »

Un pilote noir dans L’Escadrille

bullard

Au no 15 se trouvait dans les années 1930 un cabaret nommé L’Escadrille dirigé par l’américain Eugène Bullard. Compagnon d’armes de Moïse Kisling et de Blaise Cendrars, il fut grièvement blessé en mars 1916. Inapte pour l’infanterie, décoré de la Croix de Guerre, il obtint d’être nommé élève-pilote et devint ainsi le premier pilote noir au monde. A propos de la guerre de 14-18, savez-vous que « le sang lourd, le regard épuisé » est l’anagramme de « les poilus de la grande guerre [1]» ? Etonnant, non ? comme dirait Pierre Desproges.

Aragon et Baron au Zelli’s

zelli's.jpgAutre cabaret, situé au16 bis. Dans les années 1890, il se nommait Les Décadents, animé par Jules Jouy, chansonnier et humoriste célèbre : « Pour le gros lot de cinq cent mille francs, pourquoi vendre tant de billets, puisqu’il n’y en a qu’un seul qui gagne ? ».

 

Dans les années 20, le cabaret deviendra le Zelli’s. Louis Aragon situe certaines scènes d’Aurélien dans un dancing appelé le Lulli’s, clone du Zelli’s, qu’il appréciait. Il faut dire que malgré les foudres d’André Breton, il ne détestait pas s’encanailler en compagnie d’une partie des surréalistes dont Jacques Baron. jacques-baron-lenfant-perdu-du-surrealisme.jpgCe dernier se souvient : « Donc, au bas de la rue Fontaine, pavée des bonnes et des mauvaises intentions surréalistes, dans le clair-obscur graveleux du quartier des plaisirs, le Zelli’s brillait de tous les prestiges d’un cabaret à la mode. Nous y fûmes des assidus, Michel Leiris et moi, en compagnie d’Aragon, qui avait sur nous l’avantage du droit d’aînesse, pendant un bon bout de temps. Max Morise, Roland Tual aussi venaient, Vitrac, je crois bien, et plusieurs autres. (…) A cette époque, nous passions la plupart du temps ensemble et presque toutes nos nuits dehors. Là où d’autres voyaient « gâcher sa vie dans les plaisirs », nous voyions, à tort ou à raison, « courir les risques nécessaires à l’inspiration ». Il me semble, qu’en raison de notre constance à visiter son cabaret, Joe Zelli nous avait à la bonne. Nous étions ses rêveurs préférés. »

Ce bon docteur Bourges

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Il habitait au 19 et hébergea pendant quelques temps Henri de Toulouse-Lautrec. Qui le remercia en faisant son portrait, en 1891.

 

(Portrait du Dr Henri Bourges, Toulouse-Lautrec, 1891)

 

 

 

Au 19 bis, Edgar Degas flingue à tout-va

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Pas un facile, le gars Degas. Il était craint pour ses jugements assassins comme, par exemple, celui sur Meissonier, peintre de petite taille et, selon lui, de petit talent : « C’est le géant des nains ! »

Le peintre mondain Helleu ne fut pas mieux loti : « C’est du Watteau à vapeur ! »

On l’aura compris, Degas avait le sens des formules. Comme celle-ci, sur l’art de peindre : « La peinture n’est pas bien difficile quand on ne sait pas… Mais, quand on sait… oh ! alors !… C’est autre chose ! »

En cinq décennies, Edgar Degas aura vécu dans un périmètre de moins d’un kilomètre carré, entre les rues de Laval (aujourd’hui Victor-Massé), Blanche, Frochot, Lepic, Pigalle, Fontaine, Ballu, sans compter les différents ateliers loués séparément, quand ses appartements n’en disposaient pas. Seul subsiste celui du 19 bis, rue Fontaine, au fond de la cour.

Au 19 bis résidait également – dans les années 1880 – le peintre Albert Grenier et sa (belle) femme Lily : corps aux belles formes, peau laiteuse, chevelure d’un roux éclatant, elle aurait pu servir de modèle à Rubens. Elle servit de modèle à Degas, qui lui fit faire de nombreuses ablutions dans un tub.

Woman in a Tub c.1883 by Edgar Degas 1834-1917

30 rue Fontaine : Toulouse-Lautrec mène l’enquête

T LautrecUne petite fille retrouvée poignardée le 28 décembre 1895 devant le cimetière Saint-Vincent, une prostituée assassinée presque aussitôt, la jeune soeur de Mireille, un des modèles préférés du peintre, qui disparaît : il n’en faut pas plus pour que l’ombre de Jack l’Eventreur plane sur Montmartre. Familier des lieux et du milieu de la prostitution, Toulouse-Lautrec participa à l’enquête aux côtés du commissaire Lepard. La traque des assassins déboucha sur une large affaire de pédophilie. Le peintre séjournera au 30 rue Fontaine de juin 1895 à mai 1897 avant d’installer son atelier 15 avenue Frochot.

Au 30 également, le célèbre mage Edmond 

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Il entama sa carrière de voyant vers 1850, s’installant rue Fontaine avant de partir, succès oblige, au Champs-Elysées. Celui que les frères Goncourt surnommaient le « grand sorcier des lorettes » fut le voyant d’Alexandre Dumas, de Victor Hugo et de Napoléon III. Au premier il prédit une renommée internationale, au second l’exil, et au troisième, en 1865, la défaite de Sedan. (Pas content, l’empereur.)

Ce voyant exceptionnel a laissé derrière lui un héritage précieux aux générations de voyants qui lui succèderont : deux jeux de cartes divinatoires qu’il a lui-même créées ; le Grand Tarot de Belline et l’Oracle de Belline.

Ah, la vache !

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Constant Troyon (1810-1865) demeura lui aussi au 30 rue Fontaine à partir de 1845. Peintre animalier, il nous laisse un troupeau de tableaux très impressionnant.

Van Gogh veut un rabais chez le marchand de couleurs

 Le magasin (Tasset et Lhote) ouvre au 31 bis rue Fontaine en 1885, quand Degas s’installe au 19 bis. Guillaume Tasset sera son négociant attitré et le peintre lui confiera ses tirages photographiques. Pendant un temps, la maison fournira ses fournitures à Vincent van Gogh comme en témoigne cette lettre à son frère Théo :
« Mon cher Theo, Suis obligé de t’écrire puisque je t’envoie une commande de couleurs laquelle si tu la commandes chez Tasset & l’Hôte Rue Fontaine, tu ferais bien – puisqu’ils me connaissent – de leur dire que je compte sur une remise au moins équivalente aux frais de transport que moi je payerai volontiers – ils n’ont pas à faire l’expédition, c’est nous qui la payerons, mais la remise devrait être dans ce cas de 20%. S’ils veulent te l’accorder – selon ce que je suis porté à croire – ils pourront me fournir jusqu’à nouvel ordre et il s’agit donc pour eux d’une commande importante. Tu demanderas – je t’en prie – au père Tasset ou au père l’Hôte le tout dernier prix de 10 mètres de sa toile au plâtre ou absorbante – et me feras parvenir le résultat de la discussion que tu auras probablement avec ce monsieur pour livraison de la marchandise. »

Pissaro, c’est au 38 bis

1024px-Camille_Pissarro Bd Montmartre, effet de nuit.jpgCamille Pissarro vécut rue Fontaine en 1856. Vers la fin de sa vie, après de nombreux séjours hors de Paris et notamment dans l’Eure, il revint dans la capitale et prit une chambre à l’Hôtel de Russie, à l’angle du boulevard des Italiens et de la rue Drouot. Là, en 1897, il produisit une série de tableaux sur le boulevard Montmartre à différents moments de la journée, dont la scène de nuit ci-dessus. Il ne l’a pas signée et elle ne sera pas exposée de son vivant.

Au 42, le 17 13 d’André Breton

breton à son bureau.jpgLe 1er janvier 1922, Breton s’installe rue Fontaine dans l’ancien appartement du frère de Jacques Rigaut. (En 1948, Breton passera du quatrième au troisième étage, dans un appartement un peu plus grand). On y accède par un escalier étroit qui part de la cour intérieure et qui mène à une porte sur laquelle apparaissent quatre chiffres : 1713 (le 1 et le 7 accolés représentent le A, le 1 et le 3 accolés représentent le B d’André Breton). Tournant le dos au mouvement Dada, Breton va explorer le domaine mental à travers des jeux collectifs comme le rêve éveillé. L’appartement devient le lieu de réunions où se retrouvent notamment Crevel, Desnos, Péret, de même que… Raymond Queneau et Pierre Brasseur, surréalistes de la première heure. André Breton restera rue Fontaine jusqu’à sa mort, en 1966.

À noter : à partir de 1924 et jusqu’à 1931, dans le même immeuble, Paul Éluard occupera un atelier au 3ème étage. (Ci-dessous, Éluard et Breton dans une bataille d’égos. Photo Man Ray, évidemment.

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45 rue Fontaine, Villiers de L’Isle-Adam

Villiers de l''ile adam.jpg« Il avait, écrit Maurice Maeterlinck, des yeux voilés d’énigmes, fanés et fatigués de regarder dans l’âme ou dans l’au-delà et d’y voir ce que d’autres ne voient point et n’y verront jamais (…). Vêtu d’un pardessus et d’une redingote élimés, il portait sa discrète misère avec la dignité d’un roi provisoirement détrôné. »

Admirateur d’Edgar Poe et de Baudelaire, grand ami de Mallarmé, Villiers de l’Île-Adam joua un grand rôle dans l’avènement du symbolisme français. Ses ouvrages les plus célèbres sont les Contes cruels(1883), et L’Ève future(1886), roman fondateur de la science-fiction. Sur son lit de mort, rue Fontaine, il prononça ces mots célèbres : « Eh bien, je m’en souviendrai de cette planète !

[1]  Issu du remarquable petit ouvrage Anagrammes pour lire dans les pensées de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow

 

39-41 avenue Junot : de Clouzot à Truffaut en passant par Chez Elle

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En relisant Modiano, Souvenirs dormants, je tombe sur l’évocation de l’hôtel Alsina, avenue Junot : « Un après-midi, je me suis arrêté devant l’hôtel Alsina, que l’on avait divisé en appartements. Le Montmartre de l’été 1965, tel que je croyais le voir dans mon souvenir, m’a semblé tout à coup un Montmartre imaginaire. »

À quelle date cet hôtel a-t-il perdu son nom pour devenir un immeuble « de rapport » ? Sans doute dans les années 90. Je pense qu’il aurait mérité une plaque, apposé par le maire du 18e arrondissement de l’époque, le mitterrandien Roger Vaillant : « Ici, dans l’ancien hôtel Alsina, il s’est passé beaucoup de choses ».

L’assassin habite au… 39

filmon1992-e1c79.jpgOui, que de choses. En 1942, l’hôtel Alsina sert de décor à L’Assassin habite au 21, film d’Henri-Georges Clouzot avec Pierre Fresnay comme commissaire. Pour la circonstance, l’hôtel devient la pension Les Mimosas. Et le 39 devint le 21. Clouzot vient de passer derrière la caméra, bénéficiant de l’exil des grands cinéastes de l’époque. Employé par la Continental, créée par Joseph Goebbels, il réalise successivement L’Assassin habite au 21 et Le Corbeau, qui lui vaudra des accusations d’anti-patriotisme et de collaboration. Interdit de réalisation à la Libération, il voit sa sanction levée grâce à l’intervention de nombreux artistes et d’Henri Jeanson, qui, en parfait dialoguiste, aurait déclaré à un adversaire du réalisateur : « Mon cher, tu sais bien que Clouzot n’a pas plus été collabo que toi tu n’as été résistant. »

Curiosité : dans la distribution de L’assassin habite au 21, on peut apercevoir « le type qui cause à Alfred », un comédien inconnu reconnaissable à son accent : il s’agit d’Yves Montand, qui, connu, séjournera à l’hôtel Alsina avec Édith Piaf quelques années plus tard, en 1945. Laquelle Édith Piaf épousera Jacques Pills en 1952, Jacques Pills qui se produisait dans le cabaret voisin, en 1941.

Chez Elle : interdit aux Juifs

Chez elle avenue Junot.JPGMitoyen de l’hôtel, au numéro 41, ce cabaret montmartrois baptisé « Chez Elle » est animé par Lucienne Boyer, la célèbre « dame en bleu » qui y susurre Parlez-moi d’amour accompagnée par le piano de Van Parys, alors que son mari, Jacques Pills, y crée Elle était swing de Louis Gasté. Sur la façade du cabaret est inscrit, comme dans de nombreux endroits dans la capitale, un infâme « Interdit aux Juifs ». Lucienne Boyer soutiendra que l’écriteau était censé protéger son mari, qui était juif, en ces temps difficiles.

Allo, Marcel ? C’est Édith Piaf !

L’hôtel Alsina est indissociable des amours d’Édith Piaf : en 1937, elle quitte Pigalle et s’y installe avec Raymond Asso, avant d’emménager en 1939 rue Anatole-de-la-Forge chez Paul Meurisse. On la retrouve à l’hôtel montmartrois en 1945, lors de son idylle avec Yves Montand. C’est de l’hôtel Alsina qu’elle appelle sans relâche Marcel Carné pour qu’il confie le rôle de Diego dans Les Portes de la nuit à son jeune amant, e19815915.jpgn remplacement de Gabin. « J’étais un peu hésitant, relate le cinéaste, mais Prévert, qui trouvait Montand très bien, me pressait, et surtout Piaf m’appelait cinq fois par jour pour me dire « écoute, Marcel, prends Yves, il est merveilleux. C’est l’homme de l’avenir ».

Baisers volés, 1968

images (4).jpgVingt-trois ans plus tard, l’hôtel Alsina verra une nouvelle équipe cinématographique investir les lieux. Il s’agit de François Truffaut, qui y tourne le troisième volet de sa saga Doinel, Baisers volés, après Les Quatre cents coups et Antoine et Colette. On y reconnait parfaitement l’hôtel où Jean-Pierre Léaud campe un veilleur de nuit lisant La Sirène du Mississipi, enveloppé dans des couvertures. Où il sort les poubelles, à l’aube. Où Claude Jade le rejoint avec sa queue de cheval et son étui à violon. Truffaut et Paris sont indissociables. Un Paris essentiellement rive droite, malgré son appartement avec vue Tour Eiffel, avenue Pierre de Serbie, dans lequel il tournera une scène de L’Homme qui aimait les femmes.

Le Paris de Truffaut n’est pas éloigné de celui de Modiano, le Paris des porte-cochères le-paris-de-francoi-5ac78224ad92b.jpgsans interphone mais avec « blunt », des cinéacs, du noir et blanc. Le Paris de Modiano est disponible dans tous ses livres. Pour le Paris de Truffaut, ne pas hésiter : Le Paris de François Truffaut, par Philippe Lombard, chez Parigramme .  « L’ouvrage réjouira les cœurs les plus endurcis, ravira les nostalgiques, comblera les cinéphiles. Il s’agit d’un bel hommage, d’une promenade en zigzag dans une vie et dans une œuvre. » (Éric Neuhoff, Le Figaro)