Capitale et centrale, reine de la Nouvelle-Athènes, c’est la rue Pigalle !

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Soyons honnêtes, elle avait un peu la gale, cette bonne rue Pigalle. Strip-tease, néons racoleurs, truands, proxénétisme et commissaire Maigret, elle avait oublié qu’elle fut rue Royale quelques siècles plus tôt. Alors, ni une ni deux, une petite retouche et le tableau voit sa cote (re)bondir. Ce n’est plus la rue Pigalle, mais, nuance, la rue Jean-Baptiste Pigalle. Bien joué, la Mairie de Paris : en se plaçant (en 1993) sous le signe du remarquable sculpteur, ami de Voltaire et de Diderot, la rue renoue avec sa splendeur passée. Bienvenue dans une rue qui participa – ô combien – aux fastes culturels de la Nouvelle-Athènes, ce territoire où soufflait l’esprit entre 1820 et la fin du siècle.

Au 1, donc, Jean-Baptiste Pigalle

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Diderot par J.B. Pigalle

Il fut l’ami de Diderot, nous laissant une sculpture de l’écrivain au soir de sa vie, traits fatigués, regard désenchanté. « Il semblait s’être fait une loi rigoureuse de n’imiter que la vérité, écrivit Joubert, telle non seulement que les yeux peuvent la voir, mais telle que les mains pourraient la toucher ». Son Voltaire nu (1776, qui fit scandale pour la « décrépitude » du vieillard) est visible au Louvre. L’œuvre a été léguée par Voltaire à son petit-neveu, qui en fit don à son tour à l’Institut de France en 1807. Elle fut déposée au Louvre en 1962, en échange du retour sous la coupole de l’Institut du mausolée de Mazarin.

Au 8, le marchand de couleurs de Renoir

On a perdu son prénom mais le nom est resté : Mullard, marchand de couleurs du 8 rue Pigalle où Renoir venait se fournir en voisin. Regardons cette Grenouillère de 1869 : c’est fou ce que les tubes de peinture de monsieur Mullard ont pu réaliser…

Grenouillère Renoir

Au 12, les 425 pièces de théâtre d’Eugène Scribe

scribe » Pendant soixante-dix ans, Scribe n’a guère fait de plus long voyage que de la rue Saint-Denis, où il a été élevé, à la rue Pigalle, où il est mort »  écrivit l’un de ses contemporains. L’un des auteurs dramatiques les plus joués du XIXe siècle, en France comme dans le reste du monde, serait totalement oublié si une rue ne portait pas son nom près de l’Opéra. A la fin de sa vie, riche à millions, il se fit construire rue Pigalle son hôtel particulier, y plaça (en 1857) six panneaux peints muraux retraçant sa carrière signés Jules Héreau et y mourut le 20 février 1861. « M. Scribe, écrivit Dumas, a fait la même révolution dans le vaudeville que celle que nous avons faite dans le drame ». Élu à l’Académie en 1834, Scribe vota contre l’admission de Victor Hugo. Pas sympa.

Au 12, et après Scribe, le « plus beau théâtre du monde »

ob_35c5d7_pigalle-theatre-pigalleAu milieu des années 20, l’hôtel de Scribe est démoli pour faire place au Théâtre Pigalle, chef d’œuvre de l’Art Déco. Inauguré en 1929, doté d’une machinerie révolutionnaire, il est aussitôt sacré « plus beau théâtre du monde ».  Dirigé à ses débuts par Antoine, puis par Jouvet, il fait faillite, est vendu en 1948 et remplacé par un infâme garage-parking.

Au 14, la « perversion londonienne » d’Aragon

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Dans les années 30 se trouvait au 14 un cabaret dénommé Fred Payne’s Bar. Malgré les menaces d’excommunion, certains surréalistes (Artaud, Crevel et Leiris en tête) bravaient les interdits d’André Breton et partaient faire la fête après les réunions de la rue Fontaine. Aragon n’était pas le dernier : « Avec Michel Leiris, il n’y a pas si longtemps, j’ai eu un grand goût d’un petit endroit dans le bas de la rue Pigalle, Fred Payne’s, un étroit bar avec trois tables, et son comptoir, qui est perversement londonien. »

Au 18, le (très) jeune Claude Monet

Claude Monet s’installe en 1857 à Paris pour y étudier à l’académie Suisse, (de Charles Suisse, quai Orfèvres), où il fait la connaissance de Pissarro. Il a 20 ans habite au 18, rue Pigalle, un quartier abordable, fréquente la brasserie des Martyrs, lieu de rendez-vous des peintres où sur un coin de table, délaissant ses pinceaux, il dessine des portraits et des caricatures :

claude-monet-jeune-homme-à-la-chevelure-romantique« A cette époque, écrit-il, j’allais à la fameuse brasserie de la rue des Martyrs, qui me fit perdre beaucoup de temps et me fit le plus grand mal. » Photographié par Carjat en 1860, le beau jeune homme de 20 ans fait tourner bien des têtes. Est-ce son incapacité à trouver son chemin d’expression ou un chagrin d’amour qui le pousse à partir ? Il ne restera rue Pigalle que quelques mois et passera deux ans aux Bat’ d’Af’ de l’autre côté de la Méditerranée.

 

Au 20, George Sand et Chopin

Chopin.SandAu fond d’un jardin, à l’ancien 16 rue Pigalle, George Sand loue en 1841 deux pavillons d’été dont un qu’elle sous-loue à Chopin avant d’emménager  avec lui. Dans une lettre à Mme Hanska, Balzac décrit les lieux : « Son petit salon est couleur café au lait et le salon où elle reçoit est plein de vases chinois superbes, plein de fleurs. (…) Il y a un dressoir plein de curiosités, des toiles de Delacroix, son portrait par Calamatta. » Les amants se sont connus en 1836. Le soir de leur rencontre, Chopin confie à son ami Ferdinand Hiller : « Quelle femme antipathique que cette Sand ! Mais est-ce vraiment bien une femme ? Je serais tenté d’en douter ».

Au 21, Degas et « l’âme de la vie ».

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Autoportrait

Il s’y installe début 1882, après s’être fâché avec Caillebote qui lui reproche « de pérorer à la Nouvelle-Athènes au lieu de travailler ». Sa gouvernante  – Sabine Neyt- vient de mourir et il engage Zoé Closier, qui restera auprès de lui jusqu’à la fin. « Un original garçon que ce Degas, écrit l’historien de l’art Jean-Jacques Lévêque, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à un point qu’il craint de perdre la vue mais par cela même un être éminemment sensitif… (…) C’est jusqu’à présent l’homme que j’ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, l’âme de cette vie. »

Au 28, Bonnard, Vuillard et Maurice Denis sont dans un (même) bateau

« Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est vert. Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible ». Ainsi nous fut présenté pour la première fois, sous une forme paradoxale, inoubliable, le fertile concept de la « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». (Relaté par Maurice Denis)

talismanDisciples de Gauguin, les Nabis rêvent de couleurs vives et d’anti-académisme. Club des cinq formé en 1888 à l’Académie Julian, il comprend  Paul Sérusier (dont le tableau Le Talisman est le déclencheur du mouvement), Maurice Denis, Pierre Bonnard, Ker-Xavier Roussel et Paul-Élie Ranson, bientôt rejoints par Édouard Vuillard. Ils se baptisent Nabis (« prophètes » en Hébreu), courant postimpressionniste prônant un retour à l’imaginaire. Le 28 rue Pigalle fut l’épicentre du mouvement. Pierre Bonnard y travailla, partageant l’espace avec Vuillard puis avec Maurice Denis.

Mais il n’y a pas que la couleur dans la vie : début 1891, Bonnard exécute une commande pour France Champagne. La mise en page est révolutionnaire. Seuls la tête et le haut du corps y apparaissent. Bonnard est ravi : « J’ai touché cent francs. Je t’assure que j’étais fier d’avoir ça dans ma poche » déclare-t-il à Toulouse-Lautrec. Un an plus tard, ils seront en concurrence pour le projet d’affiche pour le Moulin Rouge. Lautrec l’emportera.

Au 37, les 80 000 francs de Frank-Will

WillPendant la guerre, cet aquarelliste ami de Gen Paul et peintre réputé « facile » résida au 37, rue Pigalle, là où Benjamin Constant avait son atelier dans les années 1890. En 1926, il avait reçu en héritage la (grosse) somme de 80 000 F qu’il alla déposer en liquide chez le célèbre Manière, 65 rue Caulaincourt, à charge pour le bistrot de prélever sur cette somme le coût des liquides que lui et ses amis consommeraient. En quelques mois, ce fut liquidé.

Au 45, adieu Fréhel

L’immense chanteuse y décède le 3 février 1951, dans ce qui était à l’époque un hôtel de passe.

Quoi de Nouveau, au 49 ?

germain nouveauGermain Nouveau y séjourna en mars 1879. Fin 1873, il a rencontré Rimbaud au café Tabourey et, en mars 1874, ils sont partis ensemble s’installer à Londres. Certains prétendent qu’il aurait contribué à l’écriture des Illuminations. Poète, il l’était assurément et, selon Aragon, « non pas un poète mineur mais un grand poète. Non un épigone de Rimbaud : son égal. » Son poème le plus connu, Les Cathédrales, a parfois des accents rimbaldiens, avec son « bourdonnement de guêpes colossales », sa « rumeur des cloches éblouies » ou ses « vaisseaux délicieux qui voguent vers le jour. »

Au 52, le Grand Duc

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En 1923, le célèbre batteur Louis Mitchell se consacre à sa nouvelle vocation de patron de clubs. En novembre, après avoir gagné une grosse somme aux dés, ouvre son premier club qu’il nomme Chez Mitchell mais qui devient vite Le Grand Duc, temple du jazz qui sera notamment animé par la célébrissime Bricktop. (Bricktop fait une courte apparition dans Zelig, de Woody Allen, qui lui rend également hommage dans Midnight in Paris.)

Au 55,  Juliette Drouet et son Toto

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Victor Hugo rentre d’exil le 25 septembre 1871 pour s’installer (après un séjour à l’Hôtel Byron, rue Laffitte), au 66, rue de La Rochefoucauld. Juliette Drouet emménage aussitôt au 55 rue Pigalle, la maison juste en face, pour être au plus près de son «Toto ».

Au 60, le pauvre pantalon de Baudelaire

BaudelaireLe poète y vécut par intermittence dans un garni, d’octobre 1852 à mai 1854. Perpétuellement endetté, recherché par des créanciers, il écrit à sa mère le 26 décembre 1853 : « …je sais si bien ajuster chemises sous un pantalon et un habit déchiré que le vent traverse ; je sais si adroitement adapter des semelles de paille ou même de papier dans des souliers troués, que je ne sens presque que les douleurs morales. Cependant, il faut avouer, j’en suis venu au point que je n’ose plus faire de mouvements brusques ni même trop marcher de peur de me déchirer davantage ».

Au 62,  l’atelier de Carjat

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Moins connu que Nadar et pourtant. De 1866 à 1869, le 62 accueillit l’atelier de d’Étienne Carjat, photographe-peintre-poète-caricaturiste et homme de théâtre. Essentiellement connu pour les portraits de son ami Baudelaire et de son (pas ami du tout) Rimbaud.

Au 73, le jeune Maurice Ravel

RavelLe 4 novembre 1889, le jeune homme âgé de 14 ans est admis dans la classe préparatoire de piano d’Eugène Anthiome, après avoir interprété un concerto de Chopin. En septembre 1891, il rejoint la classe de piano supérieur et d’harmonie de Charles de Bériot. Faute de récompenses, il en est radié en  1895. Commentaire de Bériot : « Beaucoup de tempérament, mais une tendance à la recherche du gros effet ; a besoin d’être tenu en bride ».

 

Suite de la rue Lepic, où l’on rencontre Louis-Ferdinand Céline dans la maison de Dalida, Courteline et ses steaks trop cuits, Gen Paul, Yves Bonnefoy, Paul Fort et Autant-Lara.

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Louis-Ferdinand Céline, par son « ami » Gen Paul

 

 

 

Au 65, Alexandre-Claude-Louis Lavalley (1862-1927)

Cet artiste habita et exerça son art dans le pavillon C, peignant nus féminins  (après le bain), figures mythologiques ou bibliques. Il resterait peu connu s’il n’avait obtenu en 1881 la 3e médaille, prix de la figure dessinée d’après l’antique pour Faune à la flûte.

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Il fit également du gallo-roman, honnêtement, c’est plutôt tarte.

Au 66, la salle du Grenier jaune

C’était du théâtre, c’était confidentiel, c’était moderne, c’était gratuit, et on accédait à la salle par un escalier de meunier. Ouvert en 1921 dans leur propre maison par les parents de Claude Autant-Lara, le Grenier joua le futuriste Marinetti, le symboliste René Ghil, le pré-surréaliste Pierre Albert-Birot, de même que Michel de Ghelderode, Maïakovski, des textes de Mallarmé, Rimbaud, Aragon… La salle fermera en 1939.

Claude Autant-Lara se souviendra la rue Lepic de son enfance en y situant le lieu de livraison du cochon de la rue Poliveau (Au 45, naturlich, hein, Jambier !).

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Au 68, Paul Fort et Margot-mon-Page

Le (prince des) poète s’y installa (en 1900 et au rez-de-chaussée) en compagnie de la poétesse Marguerite Gillot (c’est elle, Margot-mon-Page). C’est elle également que l’on aperçoit sur le tableau de Marie Laurencin à droite de Picasso.

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Paul Fort n’apprécia pas Montmartre et fut l’un des premiers à amorcer la transhumance artistique de la Butte vers Montparnasse.

Au 72, Félix Ziem

ZiemCe fils d’un hussard hongrois  (d’autres disent un tailleur d’habits) est un peintre français de l’École de Barbizon renommé pour ses marines et ses paysages de Venise et de Constantinople. Rattaché au mouvement orientaliste, il est considéré comme un des précurseurs de l’impressionnisme. Arrivé à Montmartre en 1847, il se fit construire ensuite une maison au 72, rue de l’Empereur (ancienne rue Lepic), sorte de bâtisse romane, montée en briques rouges, avec des verrières. Grand voyageur, Ziem passa néanmoins plus de cinquante ans de sa vie sur la Butte et peignit plus de 10 000 œuvres . Notons que dans sa correspondance avec son frère, Van Gogh fait l’éloge des couleurs de Ziem.

 

Au 72 également, le sculpteur Victor Brauner

Il fit partie, comme Brancusi, Ionesco, Eliade, Istrati ou Cioran, de la communauté d’artistes et d’intellectuels roumains de Paris au siècle dernier. Figure importante et déroutante de la peinture surréaliste, son œuvre et sa personne exercèrent autour de lui rayonnement occulte. Perdit un œil dans des conditions énigmatiques.

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Au 72 également, le poète Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy est décédé en 2016 (à 93 ans) dans son appartement de la rue Lepic qu’il occupait depuis les années 1950. Ce traducteur, critique d’art, professeur au collège de France, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, fut un très grand poète.

« Tout est toujours à remailler du monde. / Le paradis est épars, je le sais, / C’est la tâche terrestre d’en reconnaître / Les fleurs disséminées dans l’herbe pauvre ».

Au 77,  le Moulin de la galette

Peu de lieux parisiens ont été autant représentés. Pour l’extérieur du Moulin, citons notamment les tableaux de : Renoir, Van Gogh, Picasso, Toulouse-Lautrec, Ramon Casas, Kees van Dongen, Utrillo, Gen Paul, Eugène Cicéri, Paul Vogler, Roland Dubuc, Isaac Israël, Charles Menneret, Ludovic Piette, Paul Signac, Santiago Rusinyol, Roger bertin, Elysée Maclet, Paul François Quinsac, Lucien Vieillard, Alphonse Quizet, Bruno Emile Laurent, Albert Tissandier, Jean-Louis Forain, Gustave Maincent, Charles Malle, Gazi le Tatar, Fernand Laval…

moulin-de-la-galette-gen-paul-1929Evidemment, avec Gen Paul, ça chahute toujours un peu…

De nombreux tableaux représentent également l’intérieur et en particulier le bal du Moulin de la galette. J’aime bien celui du peintre catalan Pere Ysern Alié.

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Au 81, le Théâtre du Tertre

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Anciennement « cabaret-moulin du Radet », puis « Sur les Toits de Paris, le cabaret du vrai Montmartre », le Théâtre du Tertre ouvre en 1954, dirigé par l’écrivain Georges Charaire et le metteur en scène Pierre Sonnier, avec le soutien d’Eugène Ionesco qui y expérimente ses pièces. Curiosité : on y vit jouer pour la première fois Brigitte Fontaine en 1961.

 

edtihEn 1983, Claude Lelouch achète le lieu et le rebaptise Ciné 13. Il y tournera certaines scènes de « Edith et Marcel », utilisant notamment le célèbre bar décoré dans le style new-yorkais des années 30 pour projeter ses films en avant-première. L’endroit deviendra ensuite un cinéma de quartier jusqu’en 2003, puis Salomé Lelouch l’achètera et décidera d’en refaire un théâtre : le Théâtre Lepic.

 Au 87, Adolphe Willette

Artiste singulier, foisonnant et contradictoire, il s’illustra dans la peinture, le dessin de presse et publicitaire. Son nom est indissociable  de Pierrot, son double artistique, et de la République de Montmartre dont il fut le premier « président ».

Issu de la tradition picturale du XVIIIe siècle, et en particulier de Fragonard et Watteau (Pierrot est bien le descendant du Gilles de Watteau), il fut l’incarnation de la mélancolie fin de siècle, déclarant notamment : « J’étais bien plus heureux quand j’étais malheureux ».

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Au 89, Georges Courteline

CourtelineTout le monde connait : « L’administration est un lieu où les gens qui arrivent en retard croisent dans l’escalier ceux qui partent en avance. »

Après avoir habité place Émile Goudeau, puis rue d’Orchampt, il s’installe en 1890 (jusqu’en 1903) rue Lepic. La vie avec sa femme est mouvementée, comme le relate Dorgelès dans Quand j’étais montmartrois, évoquant des biftecks trop cuits qu’on se jetait à la figure. « L’alcool tue lentement : on s’en fout, on n’est pas pressé » lui doit-on. Il fréquente donc L’Auberge du Clou (avenue Trudaine) où, chaque jour à heure fixe, devant un « précipité » (mélange de Pernod et d’anisette), il écrit, joue aux cartes, engueule ses partenaires et mesure la bêtise de ses contemporains grâce à son fameux « conomètre ».

Au 92, Eugène Delâtre

92 rue Lepic : c’est la première adresse des quatre successives et dans la même rue d’Eugène Delâtre (1864-1938), graveur, peintre, aquarelliste et imprimeur français. Il initia à l’art du burin de nombreux artistes dont Renoir, Toulouse-Lautrec, Mary Cassatt, Steinlen… Il travailla également avec Pablo Picasso (Le Repas frugal, 1904) dont il imprima en 1911 les quatre eaux-fortes illustrant le Saint Matorel de Max Jacob. Il est également connu pour ses productions sur la butte Montmartre en noir et blanc et en couleurs, témoignages précieux du Montmartre de la fin du XIXe siècle.aEugene-DELATRE-Montmartre-disparait-les-deux-moulins-

Au 96, Gen Paul

Il y naquit mais vécut essentiellement dans une petite maison – 2, avenue Junot -, où il demeura jusqu’à sa mort. Gen Paul est un peintre autodidacte influencé de façon très disparate par ses amis de Montmartre, Vlaminck, Utrillo, Toulouse-Lautrec, van Gogh et, avant eux, par Goya, Vélasquez, le Greco…

Gen paul.1Pour cet artiste issu de la première vague expressionniste française, tout est bon à peindre pourvu qu’il y ait mouvement, c’est-à-dire de la vie. Martyrisant la couleur, il n’hésite pas à grossir, à déformer, à trancher dans les formes, préférant le rythme à la lisibilité.

fnepsa-GEN-PAUL1Il parlait un argot somptueux, faisait jaillir les mots à un rythme célinien, une jactance royale et intarissable. Ami de Marcel Aymé, il fut je t’aime moi non plus avec Céline pour lequel il illustra une édition de Voyage et de Mort à crédit en 1942.

Cette figure de Montmartre est présente dans de nombreux écrits : il est un des personnages du Passe-muraille et de Avenue Junot, nouvelles de Marcel Aymé. Il est au centre de Féerie pour une autre fois (1952), roman de Céline qui le dépeint en peintre-sculpteur cul-de-jatte colérique, obsédé, alcoolique, et jaloux de l’auteur. Gen Paul a par ailleurs joué le rôle d’un invité à la sortie de l’église dans L’Atalante (1934) de Jean Vigo.

 Au 98,  Louis-Ferdinand Céline

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Céline y emménage en 1929 avec la danseuse Elizabeth Craig. Médecin des pauvres, médecin des poux, de la gale, des chaudes-pisses et des véroles, médecin à 5 F qu’il n’ose pas réclamer à ses malades, Louis Destouches y écrit ses deux plus importants romans Voyage au bout de la nuit (1932) et Mort à crédit (1937). Il habite au fond de la cour du 98, un petit appartement sous les toits.

Maison dalidaCet appartement fait partie l’hôtel particulier style 1900 que se disputeront Dalida et Belmondo en 1961, Dalida l’emportant in fine, demeure estimée aujourd’ui à 3 millions d’euros et dont l’entrée se trouve rue d’Orchampt. Donc, pas de doute, le même ciel fut par-dessus le toit (pas si bleu, pas si calme) de Céline et de Dalida. Le bon docteur résidera rue Lepic jusqu’en 1941, puis déménagera au 4, rue Girardon.

Au 98, également Abel Gance

VoyageEn 1932, la parution du Voyage est un coup de tonnerre dans le monde littéraire. Rue Lepic, Louis Destouches a pour voisin de palier un cinéaste très célèbre : Abel Gance. Un soir, le réalisateur évoque avec enthousiasme un chef-d’œuvre qui vient de paraitre chez Denoël, signé d’un certain Louis-Ferdinand Céline. Et le docteur Destouches de répondre en souriant : « Je sais, mon vieux, Céline, c’est moi ».

A noter que Gance, en accord avec Céline, envisagea une adaptation cinématographique dès le mois de novembre. Les éditions Denoël et Steele consentirent alors une cession des droits pour l’Europe moyennant la somme de 300 000f (d’après une lettre adressée à Gance le 4 mars 1933, BnF, Arts du spectacle, 4°COL-36/199). Le projet n’aboutira pas. Faut-il rappeler qu’Abel Gance était juif ?

 

 

 

 

En remontant la rue Lepic avec Pacsin, Dimey, Amélie (Poulain), Degas, Van Gogh et Pierre Dac

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 Au 1, Jules Pascin à l’hôtel Beauséjour

Pacsin« L’homme  le plus libre du monde » disait de lui Mac Orlan. Julius Mordecai Pincas dit Jules Pascin, (anagramme de Pincas) s’installe rue Lepic au cours de l’automne 1907 avec Hermine-Lionette Cartan dite Hermine David, femme peintre de talent. Il y séjournera deux ans, avant de partir aux USA puis de s’installer à Montparnasse. Anarchiste déguisé en dandy, il scandalise par ses tableaux de femmes dénudées et sa vie de débauche. Pacsin disparaitra en 1930, à 45 ans, rongé par l’alcool et le doute sur son œuvre. Il se suicide dans son atelier du 36 boulevard de Clichy en laissant une lettre à Lucy, sa maitresse : « Je suis un maquereau, j’en ai marre d’être un proxénète de la peinture … Je n’ai plus aucune ambition, aucun orgueil d’artiste, je me fous de l’argent, j’ai trop mesuré l’inutilité de tout. »

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 Au 12, le Lux-bar de Dimey et de Mouloudji

 Bernard Dimey, vous connaissez ? Mais si : Syracuse, pour Salvador.  Ou Mon truc en plumes, pour Zizi Jeanmaire. Grande figure de Montmartre, il était un des habitués du Lux Bar. En attendant de voir Syracuse, vous pouvez voir son portrait et lire quelques vers de lui au Lux-Bar, ex-A la Croix blanche :

« Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles, / Tous ceux qui rue Lepic viennent traîner leurs patins, / Les rigolos du coin, les connards, les terribles / Qui sont déjà chargés à dix heures du matin… / Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,  / et même les Abbesses ils ont jamais vu ça ! / avec dix coups d’rouquin, ils se font leur dimanche,  / Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi ! »

DimeyDans les années 70, Mouloudji habite rue Robert Planquette et fréquente assidument le Lux, dont les faïences 1900 reproduisent le Moulin rouge et la place Blanche, et sur lesquelles on peut reconnaître la première femme de Sacha Guitry, Charlotte Lysès. Pour ma bio de Mouloudji, j’avais interviewé le producteur Michel Célie : « On se retrouvait au Lux, le midi, bien souvent, il y avait Jean Wiener, Bernard Dimey, Prévert, Mouloudji, Caussimon, on rigolait parce que les touristes montaient à Montmartre pour voir des artistes et qu’ils passaient à côté de nous sans nous voir. »

Au 15 : le café des 2 Moulins et Amélie Poulain.

2M« T’as vu, c’est le café d’Amélie Poulain ! » C’est ce qu’on pouvait entendre rue Lepic environ cent fois par jour et dans toutes les langues avant le coronavirus.

 

En 2009, huit ans après le tournage, l’établissement ferme pour trois semaines afin d’effectuer des travaux. « Une Japonaise a presque défailli quand elle est arrivée devant le café en travaux. Elle était en larmes ! » s’amuse le patron de l’époque. (Marc). Depuis, l’engouement ne s’est pas tari : « Aujourd’hui, notre clientèle est composée à 60 % de touristes, qui viennent pour le film ou pour le quartier, et 40 % d’habitués » note le patron en  2016. (Anthony).

56Et Collignon-tête-à-gnions-face-de-fion ? L’épicerie va très bien, merci. Au 56 rue des Trois Frères, l’ancien propriétaire, un certain Ali, vit son affaire décoller à la suite au film et il sortit un CD où on pouvait l’entendre chanter et dresser les louanges de son épicerie.

 

CastellainEn 1910, le futur bistrot d’Amélie s’appelait Castelain, du nom de la bière…

2M.1950Il devint 2 Moulins après la guerre de 39-45

Au 25, La Vache enragée de Pierre Dac

dacCe cabaret perdu dans la nuit des temps vit les débuts en 1919 de Raymond Souplex et Gabriello et, en 1922, de Pierre Dac. (« Si Dieu existe, qu’il le prouve ! Et s’il n’existe pas, qu’il ait le courage de l’avouer… ») Pierre Dac habitera Montmartre (46, avenue Junot) et se verra gratifier, à sa mort, d’un joli petit bout de rue près de son domicile.

Au 50, Degas et Jehan Rictus

En 1877, Edgar Degas (Hilaire Germain Edgar de Gas dit Edgar Degas) voit son bail résilié pour la maison qu’il occupe avenue Frochot et se met en quête d’un nouveau logement. « Je bats le quartier. Où poserai-je ma tête et Sabine (sa bonne). Je ne trouve rien de bien » écrit-il à Halévy. Ce sera finalement un appartement et un atelier rue Lepic, dans lesquels il restera cinq ans, vivant en reclus. A part ses lundis à l’Opéra Garnier, ses quelques dîners chez les Rouart ou chez les Halévy, il vit seul au milieu de ses toiles dont il ne se défait qu’avec difficulté.

degas2C’est l’époque où il délaisse peu à peu l’huile pour le pastel. François Fosca, un critique d’art de l’époque, en avance la raison : ce changement serait dû « à la nature inquiète et scrupuleuse de Degas qui voulait pouvoir retoucher son travail indéfiniment, l’abandonner pour le reprendre ensuite, parfois après des années, sans être entravé par la matière de la peinture à l’huile  qui, tantôt n’était pas encore sèche, ou  tantôt l’était trop. Le pastel lui accordait sur ce point toute la liberté qu’il souhaitait et donnait, en outre à ses oeuvres, une matité qu’il semble avoir beaucoup appréciée. »

Le poète-chansonnier Jehan Rictus habita lui aussi au 50, de 1904 à 1913. L’homme des Soliloques, le poète de de la compassion et de la révolte fut souvent « croqué » par Steinlen comme ci-dessous, où un clochard voit croit discerner face à lui, un Christ, aussi lugubre que lui. (Il s’agit en fait de son reflet dans la vitrine d’un magasin.)

ob_301158_rictus-steinlen-034« Ah! Comm’ t’es pâle…ah! comm’ t’es blanc. / Sais-tu qu’t’as l’air d’un Revenant, / Ou d’un clair de lune en tournée? / T’es maigre et t’es dégingandé, /Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée / Au temps où tu t’ proclamais Roi! / A présent t’es comm’ en farine. / Tu dois t’en aller d’ la poitrine / Ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’ toi ! »

Au 53, Jean-Baptiste Clément et ses cerises

L’auteur du Temps des cerises y a vécu en 1880 juste après l’amnistie et le retour des communards exilés. Il avait combattu sur les barricades pendant la Semaine sanglante, avait fui Paris, avait été condamné à mort par contumace. Mais point de cerises sur la Butte. Il écrivit la  chanson lors d’un voyage vers la Belgique, à Conchy-Saint-Nicaise, en 1866. Or donc, rien à voir avec la Commune.

Au 54, Van Gogh, Théo et les fausses tours de Notre-Dame

Les deux frères habitèrent au 54, au troisième étage, de 1886 à 1888. Il s’agit d’un petit appartement doté d’une minuscule entrée, d’une pièce de séjour de 7 m2, d’une chambre de même taille occupée par Théo, chambre par laquelle il faut passer pour se rendre dans la chambre de Vincent.

Van-Gogh-View-of-Paris-from-Vincents-Room-in-the-Rue-Lepic-1887Contrairement à ce qui est dit habituellement, les deux tours que l’on aperçoit au milieu du tableau peint depuis la fenêtre ne sont pas les tours de Notre-Dame mais seraient, selon le remarquable site autourduperetanguy, les tours de style mauresquo-néo-byzantin du Trocadéro construites par Davioux et Bourdais en 1878 pour l’exposition Universelle.

Au rez-de-chaussée du 54 se tenait la galerie d’Alphonse Portier, un des premiers à soutenir les Impressionnistes, ex-marchand de couleurs ayant exposé Corot et Cézanne.

Au 55 également, Armand Guillaumin

Le peintre Armand Guillaumin, « le moins connu des peintres impressionnistes », résida au 54, au premier étage. Il est par contre connu pour avoir gagné deux fois (durant la même année) à la Loterie nationale, une fois 100 000 francs-or et une autre fois 500 000. Vers la fin des années 1880, il se lia d’amitié avec les frères Van Gogh et l’ami Théo vendra certaines de ses toiles.

 Au 59, Charles Léandre et ses portraits en charge

victoriaEn 1890, le peintre Charles Léandre s’installe au 59, rue Lepic où il louera un atelier et un appartement dans lequel il va demeurer pendant un quart de siècle. Il fut également – comme Daumier, Gill, Traviès, Monnier -, caricaturiste de journaux illustrés (Le Chat noir, La Vie moderne, Le Figaro, Le Rire, le Grand Guignol) et croqua avec gourmandise les grands de son époque (la reine Victoria, Clemenceau, Zola, etc.)

 

Au 64, Jean-Louis Forain

Vers 1910, Forain résida au 64. Essentiellement connu comme caricaturiste et comme ami de Rimbaud (avec lequel il partagea une chambre rue Campagne-première pendant les premiers mois de 1872), il fut également un peintre de talent comme en témoigne son tableau Les Courses.

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Hommages :

« Aucun homme sinon Molière ne sut s’élever comme Forain à ce sublime comique qui ne va pas sans amertume. »  (Apollinaire).

« M. Forain est l’un des peintres de la vie moderne les plus incisifs que je connaisse. » (Huysmans)

« Je ne suis d’aucune école. Je travaille dans mon coin. J’admire Degas et Forain. » (Toulouse-Lautrec).

 

Sur ce, à la semaine prochaine avec le haut de la rue Lepic.

 

 

La Carte du Tendre de Picasso

« L’œuvre de Picasso, écrit Cocteau, est une immense scène de ménage ». Il est de fait que les tableaux du maitre mettent en scène presque exclusivement ses amours successifs. Et que ces amours s’expriment sur la scène parisienne, chaque lieu correspondant à une femme différente. Les liaisons étant à la (dé) mesure de son appétit pictural, nombreux sont les lieux et nous traiterons donc cette Carte du Tendre en deux parties, l’une aujourd’hui, l’autre la semaine prochaine. Carte du Tendre ? Pas vraiment. Car les femmes, le Pablo, ils les cassaient. Et il confiera à Malraux : « Les femmes sont des machines à souffrir. »

11, rue Chappe, Louise et Germaine

Odette
Elle, c’est « Odette ».

Elles sont trois, jeunes et belles, qui posent comme modèle : deux demi-sœurs nées Gargallo, – Germaine et Antoinette -, et Louise Lenoir (qui se fait appeler Odette). Picasso et son ami Casagemas ont fait leur connaissance lors de leur arrivée à Paris en 1900. Picasso sort avec Odette, Casagemas tombe amoureux de Germaine qui, à cette époque, est encore mariée à Vital Florentin. L’histoire finira mal, Casagemas se suicidera par désespoir d’amour. On peut apercevoir Germaine Gargallo dans Au lapin agile, tableau de 1905, accoudée au comptoir, dans une pose mélancolique, près d’un Arlequin-Picasso au visage fermé.

Au Lapin agile
Germaine au Lapin agile. Derrière elle, Frédé et sa guitare.

 

Germaine
Là et là, c’est Germaine…

Germaine2

 

Quarante ans plus tard, en compagnie de Françoise Gilot, le peintre se rendra à Montmartre pour rendre visite à une vieille femme à laquelle il laissera un peu d’argent. « Quand elle était très jeune et très jolie, explique-t-il à la jeune femme, elle a tant fait souffrir un de mes amis peintres qu’il s’est suicidé… Elle a fait tourner bien des têtes, maintenant elle est vieille, pauvre et malheureuse. » Picasso omet de préciser que Germaine fut également sa maitresse. Germaine Pichot décèdera en 1948.

Elle s’appelait Madeleine, 13, rue Ravignan, au Bateau Lavoir

bateau

 

Madeleine

En 1903 s’ouvre la période souvent dite « rose », la palette s’orientant vers des couleurs rosées et orangées, un rose qu’Apollinaire qualifie de « pulmonaire », un rose couleur chair au service d’une forme de douceur triste. Les thèmes bleus de la misère et du mal-vivre s’estompent, apparaissent des saltimbanques, des Arlequins, une certaine allégresse. La rencontre de « Madeleine » n’y est sans doute pas étrangère. Elle sera la première femme à entrer sérieusement dans la vie de l’Espagnol et il avouera avoir failli faire un enfant avec elle. Cet espoir déçu de maternité mettra fin à leur liaison en automne 1904.

A ma connaissance, personne ne sait qui était et quel était le nom de famille de Madeleine. Est-ce elle, ci-dessous, rêvée par Picasso ?

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Puis ce fut la belle Fernande…

Fernande

 

Durant l’été 1904, Picasso rencontre la très belle Fernande Olivier, son premier grand amour : « Il tenait entre ses bras, écrit-elle, un tout jeune chat qu’il m’offrit en riant, tout en m’empêchant de passer. Je ris comme lui. Il me fit visiter son atelier. »

 

Jusqu’en 1909, au Bateau-Lavoir, Picasso et Fernande vont partager une vie montmartroise colorée et animée, entourés d’amis dont Max Jacob et Apollinaire, dans un atelier sans eau ni électricité. En 1909, la situation financière de Picasso s’étant considérablement embellie, le couple va aspirer à une vie plus « bourgeoise » et descendre vers la place de Clichy.

Toujours avec Fernande, 11, boulevard de Clichy

Fernande et Pablo en 1905

Picasso veut oublier la Butte, troquer le pittoresque contre du confort. Il s’installe avec Fernande (sans oublier la guenon Monina, la chienne Frika, et les deux chats siamois) dans un hôtel particulier appartenant au ministre des affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui habite le premier étage. Il « s’embourgeoise » écrit Fernande Olivier, ravie de disposer du gaz et de l’électricité. Picasso engage une bonne avec coiffe et tablier, achète un immense canapé en acajou recouvert de peluche, des commodes Louis XIV, un piano à queue. Il déserte le haut de Montmartre, fréquente le Café de l’Ermitage sur le boulevard où il retrouve Juan Gris, Apollinaire Max Jacob, Léger et surtout Braque, avec lequel il travaille presque quotidiennement.

 

Immeuble Clichy

Picasso et Fernande se mettent à « sortir ». Le vendredi chez Matisse, le samedi chez Gertrude Stein, se rendent chez le couturier Poiret ou chez Frank Haviland, eux-mêmes recevant en retour le dimanche après-midi.

 

 

 

Bd de Clichy par Picasso
Le boulevard de Clichy, par Picasso.

La rencontre d’Eva au Café de l’Ermitage.

Eva

Après les fréquentes soirées passées au cirque Medrano, la « bande à Picasso » – Braque, Gris, Apollinaire, Max Jacob, Léger, Gargallo, Metzinger… -, aime à se réunir au café de l’Ermitage, 7, boulevard de Clichy. Vers la fin de 1909, alors que son couple bat de l’aile, Picasso y remarque une jeune femme fragile du nom de Marcelle Humbert, compagne du peintre Marcoussis, et qui se fait appeler Eva Gouel. Elle entre dans sa vie, secrètement, et il signera sa présence par Ma jolie, deux mots peints sur ses tableaux, titre d’une chanson à la mode signée Fragson.

 

En mai 1912, la belle Fernande et le peintre se séparent définitivement. Une liaison tumultueuse qui aura duré sept ans, qui aura inspiré une soixantaine de toiles.

Eva à l’atelier du 242, boulevard Raspail

Raspail

En septembre 1912, Picasso s’installe avec Eva dans la cité Nicolas Poussin, un studio-atelier au rez-de-chaussée dépourvu de lumière. Il y poursuit ses expériences menées avec Braque, réalise une Guitare-assemblage en carton, procède à ses premiers papiers collés. Très amoureux, il peint pour « ma jolie » et, la fin de l’automne 1912, réalise Femme nue avec cette « inscription centrale à hauteur des cuisses : J’aime Eva ».

Il aime Eva, mais Eva n’aime pas le boulevard Raspail : pas assez de lumière. Picasso décide de déménager.

Avec Eva au 5 bis, rue Victor Schoelcher

femme en chemiseEn août 1913, Picasso et Eva quittent l’atelier du boulevard Raspail pour la toute proche rue Schœlcher. L’appartement est somptueux, les fenêtres donnent sur un mélancolique cimetière Montparnasse. L’une des toiles les plus emblématique de la rue Schoelcher est la Femme en chemise (1914) composition cubiste éclairée par des tons ocre et pourpres. Après deux années plutôt heureuses, le ciel va s’assombrir. La guerre, les soucis financiers, et la santé d’Eva qui se détériore. Souffrant d’une laryngite tuberculeuse, elle est hospitalisée à la clinique Goldmann, à Auteuil. Elle décédera en décembre 1915.

 

 

Malade de chagrin, Picasso tente de s’étourdir sur le plan amoureux.

Gaby2

Début 1916, il se lie à une certaine Gaby Depeyre, qui habite tout près de chez lui, et à laquelle il écrit : « Je t’aime de toutes les couleurs ».

Paquerette

Il fréquente également un mannequin de chez Poiret – Emilienne Paquerette Geslot- (ci-dessus entre Kisling et Picasso). Après la mort d’Eva, Picasso restera neuf mois rue Schoelcher puis s’exilera à Montrouge, à la mi-octobre 1916.

 

22, rue Victor Hugo, Montrouge

Montrouge
La maison de Picasso à Montrouge

Pourquoi le Malaguène choisit-il de s’installer à Montrouge en octobre 1916 ? Besoin d’espace ? Fuir Montparnasse et l’image d’Eva Gouel enterrée au cimetière, juste sous ses fenêtres ? Avec l’aide de Cocteau et d’Apollinaire, il emménage dans un pavillon carré (avec jardin) de Montrouge. Mais pouvant vivre sans présence féminine, il perpétue ses liaisons qu’il fréquente à la Rotonde, et en particulier la belle Irène Lagut.

Lagut

Apollinaire

Dans le roman à clés d’Apollinaire, La Femme assise, le poète se moque de l’amour tumultueux de son ami Pablo, qu’il met en scène tambourinant devant les volets clos d’Irène Lagut rebaptisée Elvire : « Elbirre, écoute-moi, oubbre-moi, jé te aime, jé te adore et si tu né m’obéit pas, jé té touerrai vec mon rébolber ! […] Ma petite Elbirre, oubbre à ton Pablo qui té adorre. » La belle n’ouvrira pas, la liaison ne durera pas, Picasso part pour l’Italie. Où il va rencontrer la danseuse Olga Khokhlova. Que nous rencontrerons donc dans notre prochain post. Mais là, attention, le père de la belle est colonel, alors, on ne plaisante pas : les Russes, on les épouse !

Sur ce, à suivre, et bonne journée.

 

 

 

 

 

Rue Fontaine, m’en allant promener…

Elle s’appelle aujourd’hui rue Pierre Fontaine. Du temps qu’elle n’était que rue Fontaine, elle abrita un nombre pharamineux de peintres, dont Degas, Pissaro ou Toulouse-Lautrec. Mais également notre ami André Breton et Villiers de l’Ile Adam, sans oublier le mage Edmond. Alors, en route, bonne troupe…

 Son prénom, c’est pas Paul

paul gavarniC’est pas Paul. C’est Sulpice-Guillaume. Alors Paul, évidemment, ça craint moins. Son père, par ailleurs, était grimacier et ventriloque. Est-ce pour se venger de ce terrible héritage qu’il dézingua fissa ses contemporains, au même titre que Daumier ou Félicien Rops ? ? Ses lithographies (Les Enfants terribles, Fourberies de femmes) et ses dessins en firent un observateur acéré et parfois amer de la capitale sous Louis-Philippe et le Second Empire. Après avoir résidé rue Ravignan, Paul Gavarni habita au n° 1 de la rue Fontaine de 1837 à 1846. Il fut très copain avec les frères Goncourt, mais beaucoup moins avec Baudelaire qui le traita de « poète des chloroses » dans Les Fleurs du mal. Ce qui ne l’empêcha pas d’avoir sa statue place Saint-Georges. (Baudelaire, lui, c’est au jardin du Luxembourg.)

 Ne bouge plus, Gustave…

etienne-carjat-gustave-courbet.jpg

Au n° 2 de la rue Fontaine était située une brasserie astucieusement dénommée Brasserie Fontaine, troquet qui servait de QG, au début des années 1860, à Gustave Courbet et Étienne Carjat.

Courbet aimait se faire tirer le portrait par son ami photographe, en bourgeois-redingote ou artiste-bras de chemise. Plus d’une dizaine de clichés furent réalisés au cours de la décennie 1860.

 

Le Bus Palladium : de Gainsbourg à Modiano

bus palladium

Dès 1966, tout Paris se bouscule pour se rendre au Bus. Antoine propose à Nounours (dans Bonne nuit les petits) d’aller « danser le jerk au Palladium », Michel Delpech chante « Un Tabarin en moins, un Palladium en bus » et Serge Gainsbourg prévient dans Qui est In, qui est out : « Tu aimes la nitroglycérIN / C’est au Bus Palladium qu’ ça s’écOUT… ». Même Léo Ferré se laisse séduire : « Au Palladium, côté Pigalle, c’est pas London, mais on s’régale. »

Georges Bellune, dans Une Jeunesse de Patrick Modiano, travaille pour une maison de disques et se rend deux fois par semaine rue Fontaine afin de repérer des groupes prometteurs : « Il s’assit sur la banquette de cuir du premier étage, le buste raide, cherchant à rassembler ses forces avant de franchir le seuil du Palladium. »

Un pilote noir dans L’Escadrille

bullard

Au no 15 se trouvait dans les années 1930 un cabaret nommé L’Escadrille dirigé par l’américain Eugène Bullard. Compagnon d’armes de Moïse Kisling et de Blaise Cendrars, il fut grièvement blessé en mars 1916. Inapte pour l’infanterie, décoré de la Croix de Guerre, il obtint d’être nommé élève-pilote et devint ainsi le premier pilote noir au monde. A propos de la guerre de 14-18, savez-vous que « le sang lourd, le regard épuisé » est l’anagramme de « les poilus de la grande guerre [1]» ? Etonnant, non ? comme dirait Pierre Desproges.

Aragon et Baron au Zelli’s

zelli's.jpgAutre cabaret, situé au16 bis. Dans les années 1890, il se nommait Les Décadents, animé par Jules Jouy, chansonnier et humoriste célèbre : « Pour le gros lot de cinq cent mille francs, pourquoi vendre tant de billets, puisqu’il n’y en a qu’un seul qui gagne ? ».

 

Dans les années 20, le cabaret deviendra le Zelli’s. Louis Aragon situe certaines scènes d’Aurélien dans un dancing appelé le Lulli’s, clone du Zelli’s, qu’il appréciait. Il faut dire que malgré les foudres d’André Breton, il ne détestait pas s’encanailler en compagnie d’une partie des surréalistes dont Jacques Baron. jacques-baron-lenfant-perdu-du-surrealisme.jpgCe dernier se souvient : « Donc, au bas de la rue Fontaine, pavée des bonnes et des mauvaises intentions surréalistes, dans le clair-obscur graveleux du quartier des plaisirs, le Zelli’s brillait de tous les prestiges d’un cabaret à la mode. Nous y fûmes des assidus, Michel Leiris et moi, en compagnie d’Aragon, qui avait sur nous l’avantage du droit d’aînesse, pendant un bon bout de temps. Max Morise, Roland Tual aussi venaient, Vitrac, je crois bien, et plusieurs autres. (…) A cette époque, nous passions la plupart du temps ensemble et presque toutes nos nuits dehors. Là où d’autres voyaient « gâcher sa vie dans les plaisirs », nous voyions, à tort ou à raison, « courir les risques nécessaires à l’inspiration ». Il me semble, qu’en raison de notre constance à visiter son cabaret, Joe Zelli nous avait à la bonne. Nous étions ses rêveurs préférés. »

Ce bon docteur Bourges

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Il habitait au 19 et hébergea pendant quelques temps Henri de Toulouse-Lautrec. Qui le remercia en faisant son portrait, en 1891.

 

(Portrait du Dr Henri Bourges, Toulouse-Lautrec, 1891)

 

 

 

Au 19 bis, Edgar Degas flingue à tout-va

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Pas un facile, le gars Degas. Il était craint pour ses jugements assassins comme, par exemple, celui sur Meissonier, peintre de petite taille et, selon lui, de petit talent : « C’est le géant des nains ! »

Le peintre mondain Helleu ne fut pas mieux loti : « C’est du Watteau à vapeur ! »

On l’aura compris, Degas avait le sens des formules. Comme celle-ci, sur l’art de peindre : « La peinture n’est pas bien difficile quand on ne sait pas… Mais, quand on sait… oh ! alors !… C’est autre chose ! »

En cinq décennies, Edgar Degas aura vécu dans un périmètre de moins d’un kilomètre carré, entre les rues de Laval (aujourd’hui Victor-Massé), Blanche, Frochot, Lepic, Pigalle, Fontaine, Ballu, sans compter les différents ateliers loués séparément, quand ses appartements n’en disposaient pas. Seul subsiste celui du 19 bis, rue Fontaine, au fond de la cour.

Au 19 bis résidait également – dans les années 1880 – le peintre Albert Grenier et sa (belle) femme Lily : corps aux belles formes, peau laiteuse, chevelure d’un roux éclatant, elle aurait pu servir de modèle à Rubens. Elle servit de modèle à Degas, qui lui fit faire de nombreuses ablutions dans un tub.

Woman in a Tub c.1883 by Edgar Degas 1834-1917

30 rue Fontaine : Toulouse-Lautrec mène l’enquête

T LautrecUne petite fille retrouvée poignardée le 28 décembre 1895 devant le cimetière Saint-Vincent, une prostituée assassinée presque aussitôt, la jeune soeur de Mireille, un des modèles préférés du peintre, qui disparaît : il n’en faut pas plus pour que l’ombre de Jack l’Eventreur plane sur Montmartre. Familier des lieux et du milieu de la prostitution, Toulouse-Lautrec participa à l’enquête aux côtés du commissaire Lepard. La traque des assassins déboucha sur une large affaire de pédophilie. Le peintre séjournera au 30 rue Fontaine de juin 1895 à mai 1897 avant d’installer son atelier 15 avenue Frochot.

Au 30 également, le célèbre mage Edmond 

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Il entama sa carrière de voyant vers 1850, s’installant rue Fontaine avant de partir, succès oblige, au Champs-Elysées. Celui que les frères Goncourt surnommaient le « grand sorcier des lorettes » fut le voyant d’Alexandre Dumas, de Victor Hugo et de Napoléon III. Au premier il prédit une renommée internationale, au second l’exil, et au troisième, en 1865, la défaite de Sedan. (Pas content, l’empereur.)

Ce voyant exceptionnel a laissé derrière lui un héritage précieux aux générations de voyants qui lui succèderont : deux jeux de cartes divinatoires qu’il a lui-même créées ; le Grand Tarot de Belline et l’Oracle de Belline.

Ah, la vache !

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Constant Troyon (1810-1865) demeura lui aussi au 30 rue Fontaine à partir de 1845. Peintre animalier, il nous laisse un troupeau de tableaux très impressionnant.

Van Gogh veut un rabais chez le marchand de couleurs

 Le magasin (Tasset et Lhote) ouvre au 31 bis rue Fontaine en 1885, quand Degas s’installe au 19 bis. Guillaume Tasset sera son négociant attitré et le peintre lui confiera ses tirages photographiques. Pendant un temps, la maison fournira ses fournitures à Vincent van Gogh comme en témoigne cette lettre à son frère Théo :
« Mon cher Theo, Suis obligé de t’écrire puisque je t’envoie une commande de couleurs laquelle si tu la commandes chez Tasset & l’Hôte Rue Fontaine, tu ferais bien – puisqu’ils me connaissent – de leur dire que je compte sur une remise au moins équivalente aux frais de transport que moi je payerai volontiers – ils n’ont pas à faire l’expédition, c’est nous qui la payerons, mais la remise devrait être dans ce cas de 20%. S’ils veulent te l’accorder – selon ce que je suis porté à croire – ils pourront me fournir jusqu’à nouvel ordre et il s’agit donc pour eux d’une commande importante. Tu demanderas – je t’en prie – au père Tasset ou au père l’Hôte le tout dernier prix de 10 mètres de sa toile au plâtre ou absorbante – et me feras parvenir le résultat de la discussion que tu auras probablement avec ce monsieur pour livraison de la marchandise. »

Pissaro, c’est au 38 bis

1024px-Camille_Pissarro Bd Montmartre, effet de nuit.jpgCamille Pissarro vécut rue Fontaine en 1856. Vers la fin de sa vie, après de nombreux séjours hors de Paris et notamment dans l’Eure, il revint dans la capitale et prit une chambre à l’Hôtel de Russie, à l’angle du boulevard des Italiens et de la rue Drouot. Là, en 1897, il produisit une série de tableaux sur le boulevard Montmartre à différents moments de la journée, dont la scène de nuit ci-dessus. Il ne l’a pas signée et elle ne sera pas exposée de son vivant.

Au 42, le 17 13 d’André Breton

breton à son bureau.jpgLe 1er janvier 1922, Breton s’installe rue Fontaine dans l’ancien appartement du frère de Jacques Rigaut. (En 1948, Breton passera du quatrième au troisième étage, dans un appartement un peu plus grand). On y accède par un escalier étroit qui part de la cour intérieure et qui mène à une porte sur laquelle apparaissent quatre chiffres : 1713 (le 1 et le 7 accolés représentent le A, le 1 et le 3 accolés représentent le B d’André Breton). Tournant le dos au mouvement Dada, Breton va explorer le domaine mental à travers des jeux collectifs comme le rêve éveillé. L’appartement devient le lieu de réunions où se retrouvent notamment Crevel, Desnos, Péret, de même que… Raymond Queneau et Pierre Brasseur, surréalistes de la première heure. André Breton restera rue Fontaine jusqu’à sa mort, en 1966.

À noter : à partir de 1924 et jusqu’à 1931, dans le même immeuble, Paul Éluard occupera un atelier au 3ème étage. (Ci-dessous, Éluard et Breton dans une bataille d’égos. Photo Man Ray, évidemment.

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45 rue Fontaine, Villiers de L’Isle-Adam

Villiers de l''ile adam.jpg« Il avait, écrit Maurice Maeterlinck, des yeux voilés d’énigmes, fanés et fatigués de regarder dans l’âme ou dans l’au-delà et d’y voir ce que d’autres ne voient point et n’y verront jamais (…). Vêtu d’un pardessus et d’une redingote élimés, il portait sa discrète misère avec la dignité d’un roi provisoirement détrôné. »

Admirateur d’Edgar Poe et de Baudelaire, grand ami de Mallarmé, Villiers de l’Île-Adam joua un grand rôle dans l’avènement du symbolisme français. Ses ouvrages les plus célèbres sont les Contes cruels(1883), et L’Ève future(1886), roman fondateur de la science-fiction. Sur son lit de mort, rue Fontaine, il prononça ces mots célèbres : « Eh bien, je m’en souviendrai de cette planète !

[1]  Issu du remarquable petit ouvrage Anagrammes pour lire dans les pensées de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow

 

39-41 avenue Junot : de Clouzot à Truffaut en passant par Chez Elle

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En relisant Modiano, Souvenirs dormants, je tombe sur l’évocation de l’hôtel Alsina, avenue Junot : « Un après-midi, je me suis arrêté devant l’hôtel Alsina, que l’on avait divisé en appartements. Le Montmartre de l’été 1965, tel que je croyais le voir dans mon souvenir, m’a semblé tout à coup un Montmartre imaginaire. »

À quelle date cet hôtel a-t-il perdu son nom pour devenir un immeuble « de rapport » ? Sans doute dans les années 90. Je pense qu’il aurait mérité une plaque, apposé par le maire du 18e arrondissement de l’époque, le mitterrandien Roger Vaillant : « Ici, dans l’ancien hôtel Alsina, il s’est passé beaucoup de choses ».

L’assassin habite au… 39

filmon1992-e1c79.jpgOui, que de choses. En 1942, l’hôtel Alsina sert de décor à L’Assassin habite au 21, film d’Henri-Georges Clouzot avec Pierre Fresnay comme commissaire. Pour la circonstance, l’hôtel devient la pension Les Mimosas. Et le 39 devint le 21. Clouzot vient de passer derrière la caméra, bénéficiant de l’exil des grands cinéastes de l’époque. Employé par la Continental, créée par Joseph Goebbels, il réalise successivement L’Assassin habite au 21 et Le Corbeau, qui lui vaudra des accusations d’anti-patriotisme et de collaboration. Interdit de réalisation à la Libération, il voit sa sanction levée grâce à l’intervention de nombreux artistes et d’Henri Jeanson, qui, en parfait dialoguiste, aurait déclaré à un adversaire du réalisateur : « Mon cher, tu sais bien que Clouzot n’a pas plus été collabo que toi tu n’as été résistant. »

Curiosité : dans la distribution de L’assassin habite au 21, on peut apercevoir « le type qui cause à Alfred », un comédien inconnu reconnaissable à son accent : il s’agit d’Yves Montand, qui, connu, séjournera à l’hôtel Alsina avec Édith Piaf quelques années plus tard, en 1945. Laquelle Édith Piaf épousera Jacques Pills en 1952, Jacques Pills qui se produisait dans le cabaret voisin, en 1941.

Chez Elle : interdit aux Juifs

Chez elle avenue Junot.JPGMitoyen de l’hôtel, au numéro 41, ce cabaret montmartrois baptisé « Chez Elle » est animé par Lucienne Boyer, la célèbre « dame en bleu » qui y susurre Parlez-moi d’amour accompagnée par le piano de Van Parys, alors que son mari, Jacques Pills, y crée Elle était swing de Louis Gasté. Sur la façade du cabaret est inscrit, comme dans de nombreux endroits dans la capitale, un infâme « Interdit aux Juifs ». Lucienne Boyer soutiendra que l’écriteau était censé protéger son mari, qui était juif, en ces temps difficiles.

Allo, Marcel ? C’est Édith Piaf !

L’hôtel Alsina est indissociable des amours d’Édith Piaf : en 1937, elle quitte Pigalle et s’y installe avec Raymond Asso, avant d’emménager en 1939 rue Anatole-de-la-Forge chez Paul Meurisse. On la retrouve à l’hôtel montmartrois en 1945, lors de son idylle avec Yves Montand. C’est de l’hôtel Alsina qu’elle appelle sans relâche Marcel Carné pour qu’il confie le rôle de Diego dans Les Portes de la nuit à son jeune amant, e19815915.jpgn remplacement de Gabin. « J’étais un peu hésitant, relate le cinéaste, mais Prévert, qui trouvait Montand très bien, me pressait, et surtout Piaf m’appelait cinq fois par jour pour me dire « écoute, Marcel, prends Yves, il est merveilleux. C’est l’homme de l’avenir ».

Baisers volés, 1968

images (4).jpgVingt-trois ans plus tard, l’hôtel Alsina verra une nouvelle équipe cinématographique investir les lieux. Il s’agit de François Truffaut, qui y tourne le troisième volet de sa saga Doinel, Baisers volés, après Les Quatre cents coups et Antoine et Colette. On y reconnait parfaitement l’hôtel où Jean-Pierre Léaud campe un veilleur de nuit lisant La Sirène du Mississipi, enveloppé dans des couvertures. Où il sort les poubelles, à l’aube. Où Claude Jade le rejoint avec sa queue de cheval et son étui à violon. Truffaut et Paris sont indissociables. Un Paris essentiellement rive droite, malgré son appartement avec vue Tour Eiffel, avenue Pierre de Serbie, dans lequel il tournera une scène de L’Homme qui aimait les femmes.

Le Paris de Truffaut n’est pas éloigné de celui de Modiano, le Paris des porte-cochères le-paris-de-francoi-5ac78224ad92b.jpgsans interphone mais avec « blunt », des cinéacs, du noir et blanc. Le Paris de Modiano est disponible dans tous ses livres. Pour le Paris de Truffaut, ne pas hésiter : Le Paris de François Truffaut, par Philippe Lombard, chez Parigramme .  « L’ouvrage réjouira les cœurs les plus endurcis, ravira les nostalgiques, comblera les cinéphiles. Il s’agit d’un bel hommage, d’une promenade en zigzag dans une vie et dans une œuvre. » (Éric Neuhoff, Le Figaro)