39-41 avenue Junot : de Clouzot à Truffaut en passant par Chez Elle

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En relisant Modiano, Souvenirs dormants, je tombe sur l’évocation de l’hôtel Alsina, avenue Junot : « Un après-midi, je me suis arrêté devant l’hôtel Alsina, que l’on avait divisé en appartements. Le Montmartre de l’été 1965, tel que je croyais le voir dans mon souvenir, m’a semblé tout à coup un Montmartre imaginaire. »

À quelle date cet hôtel a-t-il perdu son nom pour devenir un immeuble « de rapport » ? Sans doute dans les années 90. Je pense qu’il aurait mérité une plaque, apposé par le maire du 18e arrondissement de l’époque, le mitterrandien Roger Vaillant : « Ici, dans l’ancien hôtel Alsina, il s’est passé beaucoup de choses ».

L’assassin habite au… 39

filmon1992-e1c79.jpgOui, que de choses. En 1942, l’hôtel Alsina sert de décor à L’Assassin habite au 21, film d’Henri-Georges Clouzot avec Pierre Fresnay comme commissaire. Pour la circonstance, l’hôtel devient la pension Les Mimosas. Et le 39 devint le 21. Clouzot vient de passer derrière la caméra, bénéficiant de l’exil des grands cinéastes de l’époque. Employé par la Continental, créée par Joseph Goebbels, il réalise successivement L’Assassin habite au 21 et Le Corbeau, qui lui vaudra des accusations d’anti-patriotisme et de collaboration. Interdit de réalisation à la Libération, il voit sa sanction levée grâce à l’intervention de nombreux artistes et d’Henri Jeanson, qui, en parfait dialoguiste, aurait déclaré à un adversaire du réalisateur : « Mon cher, tu sais bien que Clouzot n’a pas plus été collabo que toi tu n’as été résistant. »

Curiosité : dans la distribution de L’assassin habite au 21, on peut apercevoir « le type qui cause à Alfred », un comédien inconnu reconnaissable à son accent : il s’agit d’Yves Montand, qui, connu, séjournera à l’hôtel Alsina avec Édith Piaf quelques années plus tard, en 1945. Laquelle Édith Piaf épousera Jacques Pills en 1952, Jacques Pills qui se produisait dans le cabaret voisin, en 1941.

Chez Elle : interdit aux Juifs

Chez elle avenue Junot.JPGMitoyen de l’hôtel, au numéro 41, ce cabaret montmartrois baptisé « Chez Elle » est animé par Lucienne Boyer, la célèbre « dame en bleu » qui y susurre Parlez-moi d’amour accompagnée par le piano de Van Parys, alors que son mari, Jacques Pills, y crée Elle était swing de Louis Gasté. Sur la façade du cabaret est inscrit, comme dans de nombreux endroits dans la capitale, un infâme « Interdit aux Juifs ». Lucienne Boyer soutiendra que l’écriteau était censé protéger son mari, qui était juif, en ces temps difficiles.

Allo, Marcel ? C’est Édith Piaf !

L’hôtel Alsina est indissociable des amours d’Édith Piaf : en 1937, elle quitte Pigalle et s’y installe avec Raymond Asso, avant d’emménager en 1939 rue Anatole-de-la-Forge chez Paul Meurisse. On la retrouve à l’hôtel montmartrois en 1945, lors de son idylle avec Yves Montand. C’est de l’hôtel Alsina qu’elle appelle sans relâche Marcel Carné pour qu’il confie le rôle de Diego dans Les Portes de la nuit à son jeune amant, e19815915.jpgn remplacement de Gabin. « J’étais un peu hésitant, relate le cinéaste, mais Prévert, qui trouvait Montand très bien, me pressait, et surtout Piaf m’appelait cinq fois par jour pour me dire « écoute, Marcel, prends Yves, il est merveilleux. C’est l’homme de l’avenir ».

Baisers volés, 1968

images (4).jpgVingt-trois ans plus tard, l’hôtel Alsina verra une nouvelle équipe cinématographique investir les lieux. Il s’agit de François Truffaut, qui y tourne le troisième volet de sa saga Doinel, Baisers volés, après Les Quatre cents coups et Antoine et Colette. On y reconnait parfaitement l’hôtel où Jean-Pierre Léaud campe un veilleur de nuit lisant La Sirène du Mississipi, enveloppé dans des couvertures. Où il sort les poubelles, à l’aube. Où Claude Jade le rejoint avec sa queue de cheval et son étui à violon. Truffaut et Paris sont indissociables. Un Paris essentiellement rive droite, malgré son appartement avec vue Tour Eiffel, avenue Pierre de Serbie, dans lequel il tournera une scène de L’Homme qui aimait les femmes.

Le Paris de Truffaut n’est pas éloigné de celui de Modiano, le Paris des porte-cochères le-paris-de-francoi-5ac78224ad92b.jpgsans interphone mais avec « blunt », des cinéacs, du noir et blanc. Le Paris de Modiano est disponible dans tous ses livres. Pour le Paris de Truffaut, ne pas hésiter : Le Paris de François Truffaut, par Philippe Lombard, chez Parigramme .  « L’ouvrage réjouira les cœurs les plus endurcis, ravira les nostalgiques, comblera les cinéphiles. Il s’agit d’un bel hommage, d’une promenade en zigzag dans une vie et dans une œuvre. » (Éric Neuhoff, Le Figaro)