Et il y a qui, rue du Cherche-midi ?

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centauteTout commence par la statue de César. Son centaure pourvu d’un plumeau dans le cul est toujours aussi laid. Et le nom du carrefour toujours aussi insupportable. Comment la mairie a-t-elle osé rebaptiser le carrefour Croix rouge, dont le nom remonte au XVIIIe siècle, en « place Michel Debré » ? Une honte. Et comment l’ancien premier ministre a-t-il pu être élu à l’Académie française, lui qui n’a jamais écrit une ligne à part quelques passages de la Constitution ? Vite, fuyons, engageons-nous rue du Cherche-midi.

 Le Fiacre : comme le temps passe…

Le Fiacre.jpg  lagerfeld-dans-les-annees-1960

Au 4, rue du Cherche-Midi, à la fin des années 50, c’était vraiment très gay. Comme le Flore, la Reine Blanche, le Royal Saint-Germain ou la Pergola, le Fiacre devint un haut lieu de l’homosexualité masculine. Dans son (remarquable) livre Bel de nuit, Elisabeth Quin évoque cet incontournable rendez-vous des temps anciens : « Il y avait le Fiacre, l’étoile la plus brillante (…) et son cocher, Louis Baruc, dit « Louise », un ancien maitre d’hôtel originaire du pays basque. (…) Le duc de Windsor, Rubirosa, Karl Lagerfeld, [ci-dessus dans les années 60] ainsi qu’une ménagerie haute en couleur de tapins et de jolis affamés y ont dîné, chassé, dansé. »

Léo Fontan, en face du Fiacre, au 6

Train Fontan.jpgNe cherchez pas, c’est moyen côté peinture. Pauvre Fontan : il fut retenu parmi les dix derniers candidats au grand prix de Rome en 1909, mais n’obtint aucun point. Par contre, coté illustration, c’est pas mal, comme ces couvertures pour les petits livres de la série Arsène Lupin et diverses illustrations. Il habita au no 6 rue du Cherche-Midi, de 1913 à 1922.

Mais si, c’est Musso !

imagesSacré Guillaume. Toujours dans les beaux quartiers, comme dans Un appartement à Paris. Extrait : « La pluie cessa enfin lorsqu’il arriva boulevard du Montparnasse. Alors que de timides­­ rayons de soleil faisaient miroiter­­ le trottoir, il reprit sa route jusqu’à la rue du Cherche-Midi et s’arrêta devant un petit portail recouvert d’une couche de peinture bleu de Prusse. » (A mon avis, c’est au n° 42).

Le Cherche midi, l’éditeur, c’est au 23

Fondée en 1978 par Philippe Héraclès et Jean Orizet, dans une librairie de la rue du Cherche-Midi, la maison est rachetée par le groupe Editis en 2005. Si vous soumettez un manuscrit, il parait qu’on vous répondra. Et vous pouvez le faire par Internet, chose assez rare chez les (grands) éditeurs.

Au 9, Roger Martin du Gard joue les Zola

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Après la Première Guerre mondiale, Roger Martin du Gard conçoit le projet d’un « roman de longue haleine » sur l’histoire de deux frères. Ce sera Les Thibault, près de 3000 pages, 100 personnages, vingt années d’écriture de 1920 à 1940. C’est épatant, sauf peut-être l’agonie d’Oscar Thibault qui dure 200 pages. Pour son ouvrage, Martin (du Gard) obtint le Nobel 1937 de littérature.

A ce propos, fermez les yeux et citez les lauréats français que vous connaissez.

Alors, combien ? Voici la liste : 1901 : Sully Prudhomme (préféré à Tolstoï).  1904 : Frédéric Mistral. 1915 : Romain Rolland. 1921 : Anatole France. 1927 : Henri Bergson. 1937 : Roger Martin du Gard. 1947 : André Gide. 1952 : François Mauriac. 1957 Albert Camus. 1960 : Saint-John Perse. 1964 : Jean-Paul Sartre (qui refuse le prix. André Maurois s’exclama que Sartre l’avait refusé parce qu’il était incapable de porter un smoking). 1985 : Claude Simon. 2000 : Gao Xingjian (oui mais bon, il n’était français que d’adoption et écrivait en chinois…). 2008 : J. M. G. Le Clézio. 2014 : Patrick Modiano. Ensuite ? J’aimerais bien Jean Echenoz pour la prochaine fois…

 

 Au 17, Saint-Simon allume sévère

Saint-Simon.jpgLouis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, quitte la Cour après la mort du Régent. En 1746, s’installe 17 rue du Cherche-midi et rédige les années 1716-1721 de ses Mémoires. D’une plume alerte, le duc allume sévère ses contemporains. Le Cardinal Dubois, par exemple : « Son esprit était fort ordinaire, son savoir des plus communs, sa capacité nulle, son extérieur d’un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, sa fausseté écrite sur son front. » Ou bien, Monsieur, le frère de Louis XIV : « C’était un petit homme ventru monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge ». Saint-Simon ? Un « sniper », le « tueur de Versailles » comme l’écrit Philippe Sollers !

 Au n° 36, Eugène-Louis Charpentier

Charpentier ? Aucun rapport avec le collectionneur Jean Charpentier qui donna son nom à la célèbre galerie et qui exposa une centaine d’artistes de Géricault (1924) à Rouault (1965). Élève de François Gérard et de Léon Cogniet, Eugène-Louis Charpentier est connu essentiellement pour des scènes de batailles conservées au château de Versailles. On lui doit également de nombreux portraits, dont celui de George Sand (1839). Que voici :

George Sand par E L Charpentier

Le petit Jules habite au 76

George Sand ? Parlons-en.  Elle écrivit avec son Jules (Sandeau) un livre intitulé Rose et Blanche en 1831. Qui finit ainsi : « Est-ce que la vie vous a beaucoup amusé, monsieur ? – C’est un méchant livre que je ne voudrais pas relire, répondit le vieillard ; je vous souhaite le bonsoir. »
Sand et sandeau.jpgLe bonsoir, c’est Jules qui le reçoit de la part de sa belle amie. En 1834, désespéré, il confie à Balzac qu’il songe à se suicider. Balzac lui propose alors de s’installer rue Cassini et de l’aider dans ses écritures. Mais les exigences de celui qu’il appelle « le Titan » vont le faire fuir deux ans plus tard, laissant à son protecteur des dettes et un loyer impayé. Pas content, Honoré. D’autant que le « petit Jules » – contrairement à lui – sera admis à l’Académie française.

La Rebelle du 18 rue du Cherche-Midi

On l’appelait la « Sand du Limousin ». Elle s’appelait Marcelle Tinayre et fréquentait le salon littéraire de Madame Arman de Caillavet. En 1904, elle fait partie des cofondatrices du prix Vie heureuse (futur prix Femina) puis, en 1905, elle publie La Rebelle qui aborde la question du féminisme. J’aime beaucoup ce passage de son Château en Limousin : « Adélaïde Lafarge était une des gloires culinaires du canton. Ses pâtés, ses clafoutis, ses confits étaient célèbres. Mais son triomphe, c’étaient les choux ou casse-museaux. »

Au 37, la (grande) Verrue de la (belle) marquise

Jeanne_Baptiste_d'Albert_(Comtesse_de_Verrue.jpgBelle marquise (ou comtesse) ? mourir votre fortune d’amour me fait. Âgée de 13 ans (et 7 mois), vous épousâtes dans l’église Saint-Sulpice Joseph-Ignace de Scaglia (1661-1704), comte de Verrue [Verrua Savoia, province de Turin, Italie]. Riche, belle, intelligente et lettrée, vous vous pâmates pour la peinture de Watteau à qui vous achetâtes une trentaine de toiles. Vous fûtes également une grande bibliophile car vos salons comptaient près de 18000 ouvrages contenus dans des bibliothèques à marqueterie Boulle.

L’hôtel de Verrue fut démoli en 1907 lors du percement du boulevard Raspail. Subsiste, tout à côté (1, rue du Regard) le petit hôtel de Verrue.

 

 

39 rue du Cherche-Midi, lecture chez les Hugo

Hugo CromwellAu 39, l’hôtel des Conseils de guerre était la demeure des beaux-parents de Victor Hugo, chez qui lesquels il habite après son mariage avec Adèle (Foucher). Il y donne en 1826 la lecture de son Cromwell, du Shakespeare petit bras totalement injouable qui, avouons-le, ne vaut pas tripette, à part sa préface qui défend le drame romantique face à la tragédie classique, la modernité face au conservatisme.

 

42-44, rue du Cherche-Midi, Pierre Moinot

Moinot.jpgOutre sa carrière au ministère de la Culture puis à la Cour des comptes, Pierre Moinot a mené une longue carrière littéraire. Après Armes et bagages, en 1952, il publie notamment La Chasse royale (1953), Le Sable vif (Prix des libraires 1963), Le Guetteur d’ombre (Prix Femina 1979), Le Coup d’État (prix Jean Giono 2004). Il entre à l’Académie française en 1982 pour occuper le fauteuil de René Clair.

Haut fonctionnaire chez Malraux, il n’en partageait pas les idées politiques. En 1968, lors de la crise de la cinémathèque qui allait accoucher de mai 68, Malraux l’appelle dans son bureau : « Moinot, vous qui êtes de gauche, réglez-moi cette affaire ». Ce qui fut fait.

Rodolphe Julian aime les femmes. Au 47 de la rue.

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Jusqu’en 1896, les femmes furent interdites d’école des beaux-arts. En 1897, on les admit du bout du pinceau : elles doivent formuler une requête écrite, être âgées de quinze à trente ans, et présenter un acte de naissance ainsi qu’une lettre de recommandation d’un professeur ou d’un artiste confirmé.

Rodolph Julian – peintre de talent – fut le premier à proposer des ateliers pour femmes. Galerie Vivienne puis au 27 galerie Montmartre, au 45 rue du faubourg Saint-Denis, au 31 rue du Dragon, au 5 rue de Berri, au 338 rue Saint-Honoré, au 28 rue Fontaine et au 47 rue du Cherche-Midi, en 1896.

Les ateliers de l’Académie Julian ont tous disparu, à l’exception de celui du Cherche-Midi qui abrite aujourd’hui l’Atelier de Sèvres, une école préparatoire aux grandes écoles d’art.

Moïse Kisling et son duel au sabre

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Entre les nos 85 et 87 de la rue du Cherche-Midi débutait la rue de Bagneux, aujourd’hui Ferrandi, où des ateliers accueillirent Adolphe Lavée, Boleslas Biegas ou encore Moïse Kisling, avant qu’il ne déménage en 1913 pour le 3 de la rue Joseph-Bara. Avant de s’engager dans la Légion étrangère, Kisling se distinguera notamment par son duel avec le peintre Léopold Gottlieb (au Parc des Princes), duel au pistolet puis au sabre qui dura une heure qui prit fin quand un revers de Gottlieb fendit légèrement le nez de Kisling Nul ne connut jamais le motif de la querelle.

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Ci-dessus, on aura reconnu Kisling par Modigliani.

Pour terminer, un petit poème de Raymond Queneau, Une Prison démolie, paru dans Courir les rues, Gallimard, 1967 :

 

« On démolit / Le Cherche-midi / à quatorze heures / tout sera dit »

 

 

 

 

 

 

 

Le 14e arr. de Patrick Modiano

 

Modiano

 

 

Bon d’accord. Modiano, c’est pas rigolo. Mais c’est tellement beau… Cette semaine, suivons-le dans le quatorzième arrondissement, pour une balade qui se termine vers les boulevard de ceinture. Un quartier où il trouvait refuge à 20 ans dans les petits hôtels de la rue Delambre ou de la rue du Montparnasse. Un quartier « qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement, loin de Paris ».

Cette contrée existe-t-elle encore, se demande l’auteur de L’Herbe des nuits ? « On ne retourne pas souvent dans les quartiers du sud. C’est une zone qui a fini par devenir un paysage imaginaire, au point qu’on s’étonne que des noms comme Tombe-Issoire, Glacière, Montsouris, le château de la Reine Blanche, figurent dans la réalité, en toutes lettres, sur des plans de Paris. »

Le Lutetia, 45, boulevard Raspail

« En juin, mon père et moi, nous nous réconcilions. Je le retrouve souvent dans le hall de l’hôtel Lutetia. » (Un pedigree)

Lutetia.jpgConstruit par le propriétaire du Bon Marché pour y loger sa meilleure clientèle provinciale, le Lutetia fut le premier hôtel Art nouveau à Paris. En juin 1940, il est occupé par l’Abwehr, le service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand. En août 1944, après la Libération, le bâtiment est réquisitionné par le général de Gaulle et accueille les déportés à leur retour des camps de concentration nazis. Si Modiano évoque la piscine Molitor et la piscine Deligny dans son œuvre, il ne mentionne jamais celle du Lutetia, très belle piscine « à vagues artificielles » qu’il aurait pu fréquenter. Piscine privée de l’hôtel avant la guerre, elle devint municipale à la Libération avant de fermer dans les années 1970.

Le Poisson d’or, 24, rue Vavin 

Dans Les Boulevards de ceinture, le père du narrateur suggère doucement : « Peut-être au Poisson d’or, Odéon 90.95… », avant de se faire rabrouer par Murraille.

Le Poisson d’or était durant l’Occupation un restaurant-boîte de nuit proche des standards des Champs-Élysées ou de Pigalle. Il deviendra l’Éléphant blanc puis le Club Saint-Hilaire.

Le Cabaret des Isles et Les Vikings, 31, rue Vavin

« […] le Cabaret des Isles, rue Vavin, où l’on aurait remarqué la présence du couple, occupait le sous-sol des Vikings. » (Fleurs de ruine)

Les Vikings furent créés en 1926 par le Norvégien Carl F. Hem et prêtèrent leur cave au Cabaret des Isles. Les deux établissements mélangeaient donc à la même adresse le froid et le chaud.

L’ancienne gare Montparnasse

« Quand il pleuvait rue d’Odessa ou rue du Départ, je me sentais dans un port breton, sous le crachin. De la gare qui n’était pas encore détruite, s’échappaient des bouffées de Brest ou de Lorient. » (Fleurs de ruine)

accident montparnasse

L’ancienne gare Montparnasse reste célèbre pour l’accident du 22 octobre 1895, quand la locomotive à vapeur du train Granville-Paris pulvérise le heurtoir, traverse les deux murs du bâtiment puis s’écrase en contrebas. Mais c’est sans fracas que, trente ans plus tard, un génie du cinéma tient dans la même gare une petite boutique de jouets et de confiserie : ruiné par la faillite de son studio de cinéma, Georges Méliès n’a pas trouvé d’autre moyen de subsistance.

tour montparnasse.jpg« Je marche dans un quartier maussade que la tour voile de deuil, écrit Modiano dans Fleurs de ruine. » Une tour qui « endeuille le boulevard Edgar-Quinet et les rues avoisinantes ».

La démolition de l’ancienne gare commence en 1965. Fin 1967, Jacques Dutronc chante : « Et sur le boulevard Montparnasse / La gare n’est plus qu’une carcasse / Il est cinq heures / Paris s’éveille. »

Roger la Frite, 57, boulevard du Montparnasse

« Nathalie […] me racontera plus tard que les jours de dèche, mon père ne l’emmenait pas dîner chez Charlot roi des coquillages mais chez Roger la Frite. » (Un pedigree)

frites.jpgVéritable institution, Roger la Frite fit les beaux jours des fauchés en tous genres dans les années 1960 et 1970. « Avec Jean-Luc et ses copains, Truffaut, Rozier, Rivette, on allait souvent chez Roger la Frite, à Montparnasse », se souvient Anna Karina dans Libération. Pour un prix modique, le client était servi ici d’un steak garni d’une montagne de frites et arrosé d’un quart de rouge. Quant à « Charlot roi des coquillages » de la place de Clichy, il a été créé en 1937 par un Marseillais du nom de « Charlot » Lombardo, un ancien de chez Prunier. Dans une ambiance surannée, l’établissement a proposé ses plateaux de fruits de mer jusqu’en 2017 et sa transformation en supermarché. Lequel a néanmoins conservé, selon le souhait de la municipalité, l’auvent rouge en façade.

Le cinéma Montparnasse, 16, rue d’Odessa

 « Un dimanche après-midi, j’étais seul avec Dannie, au bas de la rue d’Odessa. La pluie commençait à tomber et nous nous étions réfugiés dans le hall du cinéma Montparnasse. » (L’Herbe des nuits)

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Sans doute Modiano désigne-t-il le Gaumont Parnasse, 16, rue d’Odessa, qui se trouvait près du café Dupont. En 1964, la place Montparnasse voit surgir de nouvelles salles « d’exclusivités » : le Miramar et le Bretagne. Dans la gare existe encore le Cinéac, une salle aux fauteuils avachis, fréquentée par des voyageurs en instance, des désœuvrés, des lycéens du jeudi. Au programme et en continu : actualités, dessins animés, magazines exotiques. Le Cinéac ferme ses portes le 28 juin 1966, avant que la gare ne soit totalement démolie.

L’Unic Hôtel, 56, rue du Montparnasse

« Dehors, je n’ai pu m’empêcher de les observer derrière la vitre. Et, aujourd’hui, à mesure que j’écris, il me semble que je les observe encore, debout sur le trottoir comme si je n’avais pas changé de place. » (L’Herbe des nuits)

Unic hotelQue reste-t-il de l’affaire Ben Barka, du nom de cet opposant marocain enlevé devant le drugstore du boulevard Saint-Germain en 1965 ? Dans L’Herbe des nuits, Modiano part dans les replis du temps sur les traces d’un « Paris très menaçant, noir et trouble ». L’Unic Hôtel en est l’épicentre. L’établissement (aujourd’hui Unic Renoir) appartenait à Georges Boucheseiche, ancien truand reconverti dans le proxénétisme, qui fut suspecté d’avoir séquestré l’opposant marocain et participé à son meurtre. Dans le roman, il apparaît sous le nom de Georges B., un homme qui « n’est pas un enfant de chœur ». Quant à Ghali Aghamouri, autre figure de la bande de l’Unic Hôtel, ce pourrait être Thami Azemmouri, l’étudiant en histoire qui accompagnait Ben Barka lors de sa disparition.

indexLe choix du personnage de Georges Boucheseiche n’est pas anodin. Et comme souvent chez Modiano, les années 1940 et 1960 se tiennent par la main. Bien avant d’être mêlé au meurtre de Ben Barka, Boucheseiche avait prêté main-forte à la Gestapo française de la rue Lauriston. Et le docteur Lucaszek, un autre personnage de L’Herbe des nuits, fut également en contact avec cette sinistre bande.

La rue Vandamme

Dans Fleur de ruine, le narrateur évoque la rue Vandamme : « Non, je n’avais pas rêvé. La rue Vandamme s’ouvrait sur l’avenue à peu près à cette hauteur, mais ce soir-là, les façades étaient lisses, compactes, sans la moindre échappée. Il fallait bien que je me rende à l’évidence : la rue Vandamme n’existait plus. »

ruie vandamme

Pauvre rue Vandamme ! En 1937, la restructuration de la gare Montparnasse l’amputa d’un bon tiers. Puis, dans les années 1960, la rénovation du quartier Plaisance détruisit sa partie centrale, la plus pittoresque. Ne subsiste aujourd’hui qu’une petite rue reliant la rue de la Gaîté à l’avenue du Maine.

L’atelier de Jansen, 9, rue Froidevaux

« – Si cela vous intéresse, a-t-il dit, je vous montrerai les photos quand elles seront développées. […] J’avais inscrit son numéro de téléphone sur un paquet de cigarettes. D’ailleurs, il était dans le Bottin, nous avait-il précisé. Jansen, 9, rue Froidevaux, Danton 75-21. » (Chien de printemps)

CapaLa rue Froidevaux… Des photos que l’on abandonne sur place avant de disparaître… On pense bien sûr à Robert Capa qui, en 1939, résida 37, rue Froidevaux et quitta précipitamment Paris devant les menaces de guerre. D’autant plus que Modiano fait de Jansen un proche du photographe, avec lequel il aurait « couvert le Tour de France ».

Modiano ne pouvait être que sensible à la rocambolesque histoire de la « valise mexicaine » de Robert Capa, qui, avant de quitter la capitale pour les États-Unis, confia des boîtes contenant près de deux cents rouleaux de pellicules sur la guerre civile espagnole à Csiki Weisz, ami et photographe. La « valise » se volatilise cependant pendant quarante ans, avant de réapparaître miraculeusement au Mexique, en 1979. Au total, quatre mille cinq cents négatifs sont retrouvés, qui retracent les combats de la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939. Quant à Jansen, il partira à son tour au Mexique en juin 1964 pour « ne plus donner signe de vie ».

L’hôtel Savoie, 8, rue Cels

Dans Le Café de la jeunesse perdue, Louki réside à l’hôtel Savoie après avoir habité la rue Fermat, dans ce que Modiano appelle « l’arrière-Montparnasse ». Le personnage de Louki s’inspire d’une personne réelle, une certaine Kaki. Comme dans le roman, elle s’appelait en réalité Jacqueline ; sous l’effet de la drogue, elle sCafé de la jeunesse perdueauta par la fenêtre de son hôtel, rue Cels, un samedi de novembre 1953. On put lire, à la une de France Dimanche : « En se jetant par la fenêtre, “Kaki” a mis fin au roman-type d’une désaxée de Saint-Germain-des-Prés. »

Au carrefour de la rue de la Santé et du boulevard Arago

« Boulevard Arago, je ne détachais pas les yeux du mur sombre et interminable de la prison. C’était là où, jadis, on dressait la guillotine. » (Fleurs de ruine)

Guillotine.jpgEntre 1909 et 1939, les exécutions avaient lieu à l’angle du boulevard Arago et de la rue de la Santé. En juin 1939, les exécutions publiques furent interdites et la guillotine installée dans la cour d’honneur de la prison. Contemplant le mur de la Santé, le narrateur songe-t-il au fantôme qu’il poursuit dans la première partie de son œuvre, ce Louis Pagnon, gestapiste et proche de son père, détenu à la Santé en 1941 avant de rejoindre la rue Lauriston ? Pagnon ne fut pas guillotiné mais fusillé avec Lafont et Bonny au fort de Montrouge, en décembre 1944.

Sur les traces de Roger Gilbert-Lecomte, rue Bardinet

gilbert lecomte.jpg« Combien de fois ai-je suivi cette rue, sans même savoir que Gilbert-Lecomte m’y avait précédé ? » écrit Modiano dans Dora Bruder. S’il évoque ce poète mort à 37 ans, qui habita au 16 bis, c’est parce que sa compagne, Ruth Kronenberg, fut déportée dans le convoi du 11 septembre 1942, une semaine avant Dora Bruder. Et qu’à trente ans de distance, en 1965, Gilbert-Lecomte et Modiano résidèrent dans le même hôtel, square Caulaincourt.

La rue de la Voie-Verte

« Je m’étais souvent demandé pourquoi, en l’espace de quelques années, les lieux où je rencontrais mon père s’étaient peu à peu déplacés des Champs-Élysées vers la porte d’Orléans. Je me rappelle même avoir déployé dans ma chambre d’hôtel de la rue de la Voie-Verte, un plan de Paris. » (Accident nocturne)

rue de la voie verte.jpgLa rue de la Voie-Verte perdit son nom en 1945 pour devenir la rue du Père-Corentin. Le franciscain et patriote assassiné par les nazis en 1944 méritait amplement d’être ainsi honoré mais on ne peut qu’approuver la volonté de Modiano d’évoquer l’ancien nom à la sonorité si musicale.

Jean de L’Herbe des nuits et Jean de L’Horizon, 28, rue de l’Aude

« Je ne suis jamais revenu rue de l’Aude. Sauf dans mes rêves… » (L’Herbe des nuits)

Jean, le narrateur de L’Herbe des nuits, y loue une chambre. C’était déjà l’adresse de Jean Bosmans, le personnage central du précédent roman, L’Horizon. Et Jean est le premier prénom de Patrick Modiano.

Le palais arabe du parc Montsouris

« Le livre de Michel Audiard m’a ému, écrit Modiano, parce qu’en le lisant, j’ai constaté, une fois de plus, que la démarche essentielle d’un écrivain, c’est de partir à la recherche du temps perdu. Audiard nous dit à demi-mots que nous n’aurions jamais dû quitter le parc Montsouris avec ses pelouses qui descendent à pic, le petit train qui le traverse, et le palais arabe qui demeure là, dérisoire, comme le dernier vestige de notre enfance. » (Le Monde, 23 juin 1978, à propos du roman d’Audiart La Nuit, le jour et toutes les autres nuits.

parc Monsouris

Jusqu’en 1991, le parc Montsouris abrita le palais du Bardo, reproduction à échelle réduite de la résidence d’été des beys de Tunis, vestige de l’Exposition universelle de 1867 au Champ-de-Mars. À la fin de l’Exposition, la Ville de Paris acheta la bâtisse et la fit remonter par des ouvriers tunisiens en haut du parc Montsouris. Ce « palais arabe » était classé Monument historique et devait être restauré dans les années 1980 pour accueillir un musée tunisien. Il fut détruit dans un incendie en 1991.

La Cité universitaire, 17, boulevard Jourdan

« Je me suis réfugié dans le quartier du boulevard Kellermann, et je fréquente la Cité universitaire voisine, ses grandes pelouses, ses restaurants, sa cafétéria, son cinéma et ses habitants. Amis marocains, algériens, yougoslaves, cubains, égyptiens, turcs… » (Un pedigree)

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Dans les années 1960, la Cité U achève son déploiement et voit le nombre de ses pavillons passer à dix-sept, le dernier étant la Maison de l’Iran. Dans L’Herbe des nuits, le narrateur s’étonne que Dannie occupe une chambre dans le bâtiment des États-Unis, car elle n’est ni américaine ni étudiante. Le lieu est propice aux infiltrations, aux statuts incertains. Patrick Modiano s’y aventure en 1966, ultime borne de ses dérives vers le sud : « Je fréquentais la Cité universitaire, le pavillon du Maroc, sans être étudiant. C’était une principauté bizarre à la lisière de Paris avec de vrais et de faux étudiants, comme un port franc, surveillé par la police. » C’est dans ses souvenirs de la Cité U qu’il puisera certains éléments de L’Herbe des nuits, évocation discrète de l’affaire Ben Barka.

Dans Fleurs de ruine, le narrateur insiste sur le prodigieux refuge que constitue la Cité U :

« Quand nous en franchissions la frontière – avec nos fausses cartes d’identité –, nous étions à l’abri de tout. »

Le café La Rotonde, 7, place du 25-août-1944

« Nous nous sommes levés et, sans nous serrer la main, nous sommes sortis ensemble du café de La Rotonde. J’ai été surpris de le voir s’éloigner dans son pardessus bleu marine vers le périphérique. » (Accident nocturne)

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Photo Roger Violet

Pour le narrateur d’Accident nocturne, le café La Rotonde marque une frontière. Au-delà, on s’aventure à Montrouge, en pays étranger. Si le père s’éloigne vers de « lointaines banlieues », le fils ne franchit pas la frontière à pied. Il prend le car dans Paris intra-muros pour rentrer au collège. La porte d’Orléans marque également la déchéance du père, qui y donne désormais ses rendez-vous. Adieu les halls du Claridge ou du Grand Hôtel. Les affaires se traitent désormais au milieu des sifflements des percolateurs, en compagnie de forains, d’hommes « au teint rubicond de voyageur de commerce, ou à l’allure chafouine de clercs de notaire provinciaux ».

La porte d’Orléans – limite des quartiers Sud – suinte l’absolue tristesse. On peut lire dans Accident nocturne une phrase aux allures d’excipit : « Le quartier […] m’a soudain paru lugubre, peut-être parce qu’il me rappelait un passé récent : la silhouette de mon père s’éloignant vers Montrouge, on aurait cru à la rencontre d’un peloton d’exécution. »

 

Un peu d’autopromo ?

Certains d’entre vous se sont peut-être procurés mon livre sur Le Paris de Modiano, paru il y a une semaine chez Parigramme, dont le texte de cet article est issu.  L’Express le crédite d’un 18/20 (merci, merci) et écrit : « Quelle balade ! Prenez Paris, scrutez-la à la loupe à travers l’oeuvre et la vie de Patrick Modiano, et vous obtenez ce beau livre passionnant, reflétant à merveille « l’immense jeu de piste spatial et temporel », entamé par le Prix Nobel depuis les premiers jours. »

 

Apollinaire, Daudet, Genet : quand on est écrivain, rien ne vaut la prison de la Santé.

Apolinnaire.jpg daudet-lc3a9onJean Genet

A la santé de qui ? À la santé des pestiférés ! La prison fut en effet construite sur « l’Enclos de la santé », terrain qui avait hébergé il y a fort longtemps une maison de santé à l’usage de ces derniers.

838_portail-entreePlutôt classe, la prison, dont la rénovation devrait s’achever prochainement : c’est la seule à résider dans le Paris intra-muros, dans un quartier qui dépasse les 10-12 000 euros le m2. Et plutôt chic, la taule : sur une carte de visite, cela sonne mieux que Fresnes ou Fleury-Mérogis. Sa situation « rive gauche » proche de Montparnasse ne pouvait qu’attirer les intellectuels, et nous nous intéresserons donc aux écrivains qui y furent incarcérés. Non sans faire au préalable un travail de mémoire sur le « café d’en face ».

Il existait en effet au siècle dernier, juste en face de la sortie de la prison, un café dénommé « À la bonne Santé ». Café santé.jpg

Quel humour ! On peut apercevoir le bistrot dans un nanar d’enfer – L’Ardoise – dans lequel s’ébattent de solides pointures comme Michel Constantin, Jess Hahn, Boby Lapointe, sans oublier, dans le rôle principal… Salvatore Adamo ! Mais revenons à nos moutons (mot à proscrire à la Santé) et remontons un peu plus loin dans le temps. 1911 par exemple, avec Apollinaire.

Guillaume Apollinaire et la Joconde

O1490969667432-presse.jpeguvrons Le Gaulois du 23 août 1911. On y lit : « Il faut se le répéter dix fois pour y croire et, malgré le mur vide, malgré la découverte du cadre d’où le panneau fut dévissé, malgré le néant des recherches d’une nuée de policiers fouillant le Louvre du haut en bas, il reste des sceptiques pour affirmer que ce n’est pas possible et que La Joconde, l’œuvre capitale de Léonard de Vinci, n’a pu être volée au Louvre. Le fait est, il faut le reconnaître, inouï ; il demeure invraisemblable dans sa brutale réalité. Rien ne saurait mieux dépeindre le désarroi, l’affolement et la terreur que cette disparition a provoqués dans le personnel du Louvre, que ce mot que répétait avec accablement hier soir un des conservateurs, épuisé d’angoisse et peut-être de remords. La question du Maroc à côté de cela n’est qu’un banal incident ».

Soupçonné (injustement, évidemment) d’avoir participé au vol de la Joconde, (de même que Picasso), Guillaume Apollinaire va faire un petit tour rue de la Santé. Séjour de quelques jours qui lui inspirera un poème publié dans Alcools : « J’écoute les bruits de la ville / Et prisonnier sans horizon / Je ne vois rien qu’un ciel hostile / Et les murs nus de ma prison / Le jour s’en va voici que brûle / Une lampe dans la prison / Nous sommes seuls dans ma cellule / Belle clarté Chère raison…

Le poète sera libéré au bout de quelques jours. Mais la Joconde, me direz-vous ? Le Louvre va se résoudre à remplacer le portrait de Mona Lisa par celui de Baldassare Castiglione, de Raphaël. B. CastiglionePas mal, mais ça ne fait tout de même pas le compte. Petit à petit, à Paris, on se fait à l’idée : le fameux sourire s’est effacé pour toujours. C’est sous un lit d’ouvrier que Mona Lisa va dormir pendant deux ans et demi avant de rejoindre l’Italie, emportée par Vincenzo Peruggia, immigré italien, qui officia momentanément au Louvre comme vitrier et voleur d’occasion. De retour au pays, en 1913, il tenta de revendre La Joconde à Alfredo Geri, antiquaire florentin qui le dénonça. Ouf.

Jean Genet a besoin de fric

Le 19 juillet 1943, Jean Genet comparait devant le tribunal correctionnel de la Seine pour avoir dérobé chez un libraire parisien de la Chaussée d’Antin une édition de luxe des Fêtes galantes de Verlaine, illustrée par Dignimont. Connaisseur, le poète : le livre vaut 4000 francs. Récidiviste, déjà condamné à sept reprises, Jean Genet est incarcéré à la Santé.

Genet lettre à Barbezat.jpgC’est dans cette prison qu’il va achever, après Notre-Dame des Fleurs, le Miracle de la rose. Et qu’il écrit à Marc Barbezat, aux éditions L’Arbalète, le 8 novembre 1943 : « Monsieur Cocteau et monsieur François Sentein m’ont écrit pour me dire que vous accepteriez de rendre publics quelques-uns de mes textes, mais vous ignorez qu’ils sont impubliables pour toutes sortes de raisons. Je vous écris donc pour vous demander de voir ma production, l’examiner d’une façon sérieuse, afin de vous décider. Mais avant tout je veux vous prévenir qu’une seule chose m’intéresse, c’est d’avoir de l’argent. ON peut fort bien publier mon livre dans cent ans, je m’en fous, mais j’ai besoin de fric. Je mène une vie qui me conduit trop souvent en prison, d’où je vous écris. Dans un mois 12 peut-être j’aurai fini un petit livre de 100 à 150 pages : « Miracle de la Rose » C’est l’aventure, merveilleuse des 45 jours d’un condamné à mort. Merveilleuse, vous comprenez. Après mes souvenirs, romancés à peine – pas du tout même – sur Mettray. Voilà. Mais dites-moi bien franchement ce que vous pensez de N.D. des Fleurs. On verra à ma sortie ou avant. Je sors le 25 décembre. Au revoir, monsieur. Je vous serre très gentiment la main. Jean Genet 1ere Division, Cellule 27 42, rue de la Santé, Paris 14.

À l’aide de phrases plus tranchantes que la guillotine, Genet avait le don de l’écriture, ce qui le sauva sans doute de la prison à perpétuité. Ses codétenus ? : « Je les mure vivants dans un palais de phrases ».

Georges Arnaud, ange ou démon ?

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Dans la nuit du 24 au 25 octobre 1941, le père et la tante de Georges Arnaud (de son vrai nom Henri Girard), ainsi qu’une domestique, sont assassinés dans le château familial du Périgord. Seul rescapé (et héritier), Georges Arnaud, qui donne l’alerte le matin. Face aux circonstances mystérieuses du drame et à certains détails troublants, voire accablants, il est arrêté, inculpé et écroué. Il passera dix-neuf mois en prison en Dordogne, jusqu’à son acquittement (sous les huées de la foule) le jour du procès.

salaire de la peur.jpgL’auteur du Salaire de la peur suscite encore bien des interrogations : « Alors, tu les as tués, ou pas ? » Il aurait avoué que oui à Gérard de Villiers, l’auteur des SAS. Certains de ses amis, comme Yvan Audouard, étaient persuadés de sa culpabilité. L’ancien commissaire de police, Guy Penaud, qui a repris l’enquête dans le Triple Crime du château d’Escoire, est de cet avis. Mais les épouses d’Henri Girard (il a été marié quatre fois) étaient certaines du contraire. Roger Martin aussi, biographe bienveillant dans Georges Arnaud, vie d’un rebelle. Et, enfin, Philippe Jaenada.[1] »

Son passage à la Santé se fera dans un autre contexte. En 1960, en tant que journaliste, il est arrêté pour non-dénonciation des participants et de l’endroit où Francis Jeanson a donné une conférence de presse en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Sanction : deux mois de prison. Il transforme alors son procès en tribune politique contre la guerre en Algérie, reçoit le soutien de nombreuses personnalité  : Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert, François Maspero, André Frossard, Pierre Lazareff… Avec superbe, Georges Arnaud demande son acquittement et… des excuses de la part de l’armée ! Verdict : deux années avec sursis, annulées ultérieurement par la cour de cassation.

Léon Daudet s’évade par le trou de l’écouteur

Daudet.jpgRappel des faits. Léon Daudet (fils d’Alphonse) est un des leaders de l’ultra-droite. Lorsque son fils se suicide, il accuse le gouvernement de l’avoir fait assassiner. Il porte plaine pour homicide volontaire. Procès. Débouté, ayant accusé de faux témoignage un des principaux témoins, il est condamné pour diffamation en 1925 à cinq mois de prison ferme. Pendant deux ans, il accumule les recours, puis acculé, organise le fameux Fort Chabrol, épisode légendaire au terme duquel il doit finalement se rendre à la Justice. Incarcéré à la Santé, il est libéré deux mois plus tard. Comment ? Par téléphone.tel 1925.jpg

Charlotte Montard, ancienne standardiste aux P&T, proche de l’Action française et des Camelots du roi, détourne pour ce faire les communications téléphoniques de la prison. Et Pierre Lecœur, habile imitateur, se fait passer pour le ministre de l’Intérieur auprès du directeur de la prison. Suprême finesse, le « ministre de l’Intérieur » fait libérer en même temps un député communiste, Pierre Sémard. Olé.

daudet-lc3a9on.jpgLéon publia plus de trente romans (avec un égal insuccès), une vingtaine d’essais, de nombreux pamphlets et des Mémoires où il règle ses comptes (au vitriol) avec son siècle et avec un milieu littéraire qu’il jugeait médiocre.

Maupassant : « On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. »

José-Maria de Heredia : « pâle et noir, splendide et velu jusqu’aux yeux. Je n’ai jamais entendu bégayer avec autant de force ».

Zola : « C’était chez les Charpentier qu’il fallait voir Zola, gras, content, dilaté, bon homme, affichant les chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur. Deux traits frappaient ses auditeurs : son front vaste et non encore plissé, qu’il prêtait d’ailleurs généreusement à ses personnages, quand ceux-ci portaient quelque projet de génie, artistique, financier ou social, son front « comme une tour » ; et son nez de chien de chasse, légèrement bifide, qu’il tripotait sans trêve de son petit doigt boudiné. »

 José Giovanni fait son Trou

le trou film beckerDans Le Trou (paru en 1957), José Giovanni (Joseph Damiani) relate sa tentative d’évasion, en 1947, par un tunnel derrière un soupirail pour ressortir par une plaque d’égout rue de la Santé…

Un cador, le José. Condamné à mort en 1948 par la Cour d’assises de Paris pour complicité d’assassinat, il échappe de peu à la guillotine, gracié par le président Vincent Auriol. Sa peine est commuée en vingt ans de travaux forcés et il sort de prison en décembre 1956. Ensuite, c’est la rédemption, grâce à son avocat qui lui conseille d’écrire et qui l’aiguille vers son ami Roger Nimier et vers Albert Camus. Après Le Trou, (et le film éponyme de Jean Becker tourné en 1960) Le Deuxième Souffle et Classe tous risques deviendront de grands classiques d’une littérature policière où les truands respectaient encore un code d’honneur. Puis viendra au début des années 1970 le « néo-polar » situationniste, instrument de critique sociale,  initié par Jean-Pierre Manchette.

Le Passe-muraille de Marcel Aymé

Marcel Aymé« Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d’Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé. Il portait un binocle, une petite barbiche noire, et il était employé de troisième classe au ministère de l’Enregistrement. »

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Dans Le Passe-muraille (1941), Dutilleul, par jeu, se laisse enfermer à la Santé pour tâter de la qualité des murs. Extrait : « Lorsque Dutilleul pénétra dans les locaux de la Santé, il eut l’impression d’être gâté par le sort. L’épaisseur des murs était pour lui un véritable régal. Le lendemain même de son incarcération, les gardiens découvrirent avec stupeur que le prisonnier avait planté un clou dans le mur de sa cellule et qu’il y avait accroché une montre en or appartenant au directeur de la prison. »

l'appel du centre.jpgMarcel Aymé, pour sa nouvelle, se serait-il inspiré d’un autre Dutilleul ? On peut lire (le 13 octobre 1941) dans le quotidien collaborationniste L’Appel du Centre : « Dutilleul est arrêté. On vient de retrouver Émile Dutilleul, député communiste d’Asnières, qui se trouvait sous mandat d’arrêt et qui était en fuite. Il se trouvait chez un certain M. Pomez, administrateur de sociétés. Une perquisition opérée chez Pomez a fait découvrir un coffre-fort contenant une partie de la caisse du parti communiste, s’élevant à plusieurs millions de francs. Pomez et Dutilleul ont été incarcérés. » Les députés communistes – c’est connu – n’ont pas le pouvoir de traverser les murs. Émile Dutilleul dut donc attendre le 17 août 1944 pour être libéré de la prison de la Santé par la Résistance.

Albert Paraz et son Bitru

bitruConnaissez-vous Bitru ? Il s’agit du « héros » de quatre romans d’Albert Paraz, l’histoire d’un type très gilet jaune, citoyen français moyen en butte aux vexations de la société et du monde du travail.

lettres paraz celineLe premier Bitru (Bitru ou les Vertus capitales) fut rédigé en partie à la prison de la Santé, où Paraz, grand copain de Céline, fut incarcéré pour escroquerie entre décembre 1926 et avril 1927.

 

Laurent Tailhade

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Pour un article incendiaire paru dans le journal Le Libertaire, véritable appel au meurtre à l’encontre du tsar Nicolas II (qui faisait en 1901 sa seconde visite en France), Laurent Tailhade fut condamné à un an de prison ferme et séjourna environ six mois à la Santé entre octobre 1901 et février 1902. Journaliste et écrivain, il publia une trentaine d’ouvrages. Mais c’est un petit texte, chanté, qui fera sa gloire : il serait en effet l’auteur des Filles de Camaret (mais oui, celles qui se disaient toutes vierges).

À la santé d’Arsène Lupin

lupin.jpgIl n’y a pas que les écrivains pour aimer la Santé. Les héros de roman ne dédaignent pas s’y rendre. Dans Arsène Lupin en prison, Maurice Leblanc l’envoie  à la Santé, où ce gentleman-cambrioleur continuera d’organiser ses cambriolages. Extrait du roman :

« Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : Arsène Lupin. Stupéfait, il lut : « Monsieur le baron, il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe de Champaigne d’excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des bijoux et des miniatures. Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je crois, d’un écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer convenablement et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des Batignolles, avant huit jours… faute de quoi, je ferai procéder moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets sus-indiqués. Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter l’expression de mes sentiments de respectueuse considération. Arsène Lupin P.-S. Surtout ne pas m’envoyer le plus grand des Watteau. Quoique vous l’ayez payé trente mille francs à l’Hôtel des Ventes, ce n’est qu’une copie, l’original ayant été brûlé, sous le Directoire, par Barras, un soir d’orgie. Consulter les Mémoires inédits de Garat. Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l’authenticité me semble douteuse. »

pissotière.jpgQuel talent, ce Lupin… Est-ce lui qui a dérobé les 437 pissotières (pardon, vespasiennes) qui permettaient au promeneur parisien doté d’une forte prostate de déambuler sereinement dans la capitale ? Il n’en reste plus qu’une :  boulevard Arago. Pile en face de la Santé.

 

[1] https://next.liberation.fr/livres/2017/08/30/la-serpe-un-mystere-a-trancher_1593046

Migration culturelle : de Montparnasse à Saint-Germain-des-Prés

imagesEn lisant Modiano, comment ne pas s’interroger sur le destin des quartiers dits culturels de la capitale ? La migration de Montparnasse vers Saint-Germain-des-Prés, en particulier. Le pourquoi de leur gloire. Le début de leur fin. Dans Fleurs de ruine, l’écrivain évoque son Montparnasse du milieu des années soixante : « Montparnasse m’avait déjà semblé un quartier qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement, loin de Paris ». Sévère mais juste. Comment ce Montparnasse mythique a-t-il perdu son statut d’aimant en 1940 alors qu’il était sans nul doute le centre du monde entre les deux guerres ? L’explication est connue, sinon complète : 1 : durant la guerre, la station de métro Vavin était fermé, alors que celle de SGDP était ouverte. 2 : les Allemands affectionnaient les cafés de Montparnasse, ils ne mettaient pratiquement jamais les pieds au Flore. 3 : Boubal l’ingénieux avait installé un poêle au Flore, denrée précieuse en ces temps de disette. Certains évoquent un rendez-vous donné par Beauvoir au début de la guerre : au Flore plutôt qu’au Dôme, son café fétiche. Tel le papillon de Lorenz, cet événement insignifiant aurait marqué le coup d’envoi de la grande migration. On peut également s’interroger sur le rôle des meublés dans cette étrange affaire : avant et après la guerre, artistes et intellectuels vivent à l’hôtel. Et cet hôtel doit se trouver près de l’épicentre du quartier. Il me semble que sur ce plan, Saint-Germain-des-Prés est mieux loti. Le Taranne, le Madison, l’Acropolis, la Louisiane, le Crystal et le Montana pour ne nommer qu’eux forment un cercle presque parfait autour du clocher.

Exit donc Montparnasse en 1946, après deux décennies de règne, quartier qui va devenir « trouble comme une vitre mal lavée » (Modiano). Saint-Germain-des-Prés va tenir plus longtemps. S’il n’y a déjà plus d’après dès la fin des années soixante, il faudra attendre la disparition des librairies et des éditeurs pour que le quartier, à la fin du siècle, perde définitivement son aura culturelle au profit… du profit.

images (4)Il y eut Montmartre, il y eut Montparnasse puis Saint-Germain-des-Prés. Qui, ensuite ? La Contrescarpe aurait pu prétendre à la succession, ce fut le cas pour la « chanson rive gauche », mais l’absence de métro fut rédhibitoire. Alors, où ? Il me plait à penser que carrefour Laumière, dans le 19e, au coin de l’avenue du même nom et du boulevard Jean-Jaurès, pourrait postuler. Il y a un métro, trois cafés bien placés, le canal et le parc à proximité. Et surtout, un de mes fils y habite. Un littéraire. C’est peut-être lui, le papillon…