Mal-aimée, la Place Clichy ? Allons donc…

 

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Merci, Tardi

C’est vrai, la place Clichy ne sait pas trop où elle habite. (Ni comment elle s’appelle : Clichy ou de Clichy ?) A la jonction de quatre arrondissements (les 8e, 9e, 17e et 18e), elle hésite. Montmartroise ou Nouvelle Athènes ? Elle n’en sait rien. Mais ce qu’elle sait, c’est qu’elle mérite mieux que le regard indifférent que l’on pose trop souvent sur elle. Peintres, écrivains, cinéastes, chanteurs, ils furent nombreux à lui rendre visite.

La place Clichy résiste aux Russes

bas relief.JPGJetons un coup d’œil sur le bas-relief qui orne le socle de la statue centrale de la place. Ne représenterait-il pas le général Moncey, en s’inspirant du tableau d’Horace Vernet ?

-Horace_Vernet_-_La_Barrière_de_Clichy.jpgMais oui. Souvenons-nous : Napoléon était cuit, pris en tenaille à l’Est et au Sud, incapable d’empêcher la coalition européenne d’occuper Paris. Curieux moment : alors que les armées ennemies s’étaient emparé de Belleville, Pantin, Charenton et les Buttes Chaumont, les Parisiens ne se rendaient compte de rien. La fête battait son plein et les cafés débordaient de clients. Il leur faudra voir, effarés, des flots de paysans fuyant se réfugier dans la capitale pour commencer à s’inquiéter. Alors que les troupes russes se préparaient à fondre sur Paris, le général Moncey décida de lever une petite armée (soldats invalides, élèves des écoles polytechnique et vétérinaire, jeunes pupilles et bourgeois sans expérience) et de résister. (Ce qu’il fit vaillamment, jusqu’à l’armistice). C’était fin mars 1814, à la barrière de Clichy.

 Le cabaret du Père Lathuile

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On distingue ou on devine, sur le tableau de Vernet, le local du Père Lathuile. C’était vers 1750 une ferme que l’on transforma en cabaret. Bonne affaire : la construction de la barrière des Fermiers Généraux fut une aubaine, les Parisiens choisissant de « sortir de Paris » pour payer moins chers vins et alcools qui n’avaient pas d’octroi à passer. On y mangeait, sous les bosquets de lilas, du lapin sauté et de la matelote d’anguilles, arrosés de cidre et de reginglard.

Lors de la bataille illustrée par le tableau d’Horace Vernet, le cabaret servit de QG au général Moncey pour manœuvrer son armée improvisée.  » Mangez, buvez, mes enfants ! Il ne faut rien laisser à l’ennemi !  » déclara le Père Lathuile. Il eut son heure de gloire quand un boulet russe traversa le cabaret et vint se ficher dans le comptoir. On l’y laissa pour l’admirer jusqu’en 1860 !

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Le tableau de Manet au Père Lathuile (1879) représente Louis, le fils du patron, attablé à côté d’Ellen Andrée, une actrice connue qui servit de modèle à de nombreux peintres. On la voit notamment dans La Fin du déjeuner et Le Déjeuner des canotiers, de Renoir ; dans Dans un café, de Degas ; dans Rolla de Gervex. Égérie des peintres impressionnistes, elle fut la compagne puis épousa Henri Dumont, peintre spécialisé dans les lieux de plaisirs de Montmartre et qui se tournera à la fin du siècle vers la peinture de fleurs.

Le cabaret du Père Lathuille perdurera jusqu’en 1906. Il deviendra le Kursaal, café-concert où l’on pourra applaudir Maurice Chevalier et Lucienne Boyer… Mais son destin sera indubitablement celui d’un cinéma : lEden, dans les années 30, puis Les Mirages, puis Pathé Clichy en 1973, enfin Cinéma des Cinéastes en 1996.

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Le café Guerbois

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Le café Guerbois par Manet

Aubry, gendre du père Lathuille, ouvrit en 1830 – attenant à Lathuile – un café au décor luxueux, éclairée au gaz, qui deviendra le célèbre café Guerbois où l’on rencontrera Monet, Manet, Baudelaire, Cézanne, Degas, Renoir, Pissaro, Sisley…

zola.jpgZola, dans L’Oeuvre, le transformera en café Baudequin, mot-valise faisant référence à Baudelaire et à Hennequin, le marchand de peintures tout proche.

 

Le café Guerbois n’existe plus mais un panonceau en signale l’existence au 11 avenue de Clichy. C’était vers 1865 le lieu de rendez-vous de Manet et dans son sous-sol se théorisa le courant impressionniste.

La place Clichy et les peintres

Nombre de peintres habitèrent autour de place Clichy et notamment sur le boulevard éponyme : Degas au n° 6 ; Signac, au 130 ; Seurat au 128 bis ; Signac au 130, Picasso au 130 ter, de 1901 à 1904.

Ont peint notamment la place Clichy :

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Paul Signac, Place Clichy

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Raoul Dufy, Place Clichy

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Pierre Bonnard, Place Clichy

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Edmond Georges, Place Clichy

Mais également Edouard Manet : Vue prise de la Place Clichy ; Auguste Renoir : Place de Clichy ; Vincent Van Gogh : Boulevard de Clichy ; Louis Abel Truchet : Place de Clichy après la pluie ; Edmond-Georges Granjean : Place Clichy ; Eugène Carrière : Place Clichy la nuit.

Attablons-nous au Wepler avec Nadja

Au même titre que des cousins de Montparnasse ou de Saint-Germain-des-Prés, le Wepler fait partie des cafés de légende. C’est sur ses banquettes que Nadja écrit une lettre d’amour à André Breton, sur le papier à lettre de la brasserie.

 

Lettre Nadja.jpgMon André, C’est fort quand je suis seule j’ai peur de moi-même… Quand tu es là… le ciel est à nous deux… et nous ne formons plus qu’un… rêve si bleu… comme une voix azurée, comme ton souffle, André, je t’aime. Pourquoi, dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux ?

Ta Nadja

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C’est également dans l’illustre café que commence le Voyage au bout de la nuit (1936) : « Ça a débuté comme ça, écrit Céline. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » (Scène où l’on apprend que « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »)

 

 

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Un an plus tard, dans un tout autre registre, le Wepler est à l’honneur dans une chanson de Georgius – Monsieur Bébert – qui fait bidonner tous les Parisiens : « C’est Monsieur Bébert / Le roi des gangsters/ Qu’a trois révolvers / Au Café Wepler ! »

 

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Le Wepler fut dans l’entre-deux guerre la cantine d’Henri Miller qui évoque sa brasserie fétiche dans Jours tranquilles à Clichy (1956) : « Du côté de la place Clichy, se trouve le café Wepler qui fut longtemps mon repère favori. Je m’y suis assis à l’intérieur ou sur la terrasse, par tous les temps. Je le connaissais comme un livre. Les visages des serveurs, des directeurs, des caissières, des putains, des habitués même ceux des dames des lavabo sont gravés dans ma mémoire comme les illustrations d’un livre que je lirais tous les jours. »

 

A signaler, enfin, que le roman de Georges Perec, Un Homme qui dort s’achève place Clichy.perec

 

La place Clichy au cinéma

wepler-400-coups-truffaut.jpgFrançois Truffaut sera un fidèle de la place Clichy. On aperçoit le Wepler dans Les Quatre cents coups (1959) ci-dessus et Antoine Doinel, ayant séché la classe, surprend sa mère avec son amant, devant la bouche du métro. Dans Antoine et Colette (1962), le même Doinel occupera une chambre de bonne sur la place.

Et en chansons

 On se promène (ou on se quitte) place Clichy dans :

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Rosy, de Michel Polnareff : « Un jour vous êtes partie / Sans dire pourquoi / Très loin de la place Clichy / Et loin de moi… »,

 

Place Clichy, de Julien Clerc…

« En avant-plan la pluie / Et le ciel anthracite / Derrière la place Clichy / Les Batignolles à droite/ Voici le métro la bouche/ Et là la pharmacie : Voilà la place Clichy… »clerc.jpg

 

 

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Le Film de Polanski d’Yves Simon :

« Dans un ciné Place de Clichy / Y avait un film de Polanski / Pas Chinatown mais Cul-de-sac / Celui avec La Dorléac… »

 

delerm.jpgOn s’y promène également dans Place Clichy, de Vincent Delerm, mais je n’ai pas trouvé les paroles…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que du beau monde rue Visconti !

image004La rue Visconti, vous connaissez, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine, pratiquement à la hauteur de l’école des Beaux-Arts. Elle fut, du temps de Balzac, rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré-aux-Clercs (délimité par les rues Bonaparte, rue de Seine, rue Jacob) où venaient ferrailler les mignons de la Cour. Occupée par les protestants, la rue fut surnommée « la petite Genève » sous Henri II.

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C’était encore, en 1920, une rue humide gluante et sombre, à ce point étroite que les balayeurs la « faisaient » d’un seul coup de balai. Une rue où l’on trouvait surtout des gargotiers, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillant la blanquette de Limoux à dix centimes le verre. Tout cela a bien changé et le prix moyen du m2 dépasse aujourd’hui les 14 000 euros. Un prix à la hauteur du patrimoine culturel de cette petite rue de 176 mètres.

 

Commençons par un régicide

Au numéro 3 existait, au début du 19e siècle un hôtel du Pont-des-Arts qui deviendra hôtel Visconti. Il abrita un certain Louis Alibaud lequel tira, en juin 1836, sur Louis-Philippe, à l’aide d’un fusil dissimulé dans une canne. Le coup effleura le roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris.Louis Philippe.jpg

Traduit devant une cour d’Assises, Alibaud plaida la passion démocratique mais fut condamné et exécuté, la tête recouverte du voile noir des parricides, sur la place Saint-Jacques protégée par 6 000 soldats afin d’éviter toute émeute populaire. Avant de mourir, Alibaud déclara « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour l’extinction de la monarchie. »  Curiosité : Hégésippe Moreau fait l’apologie de Louis Alibaud dans son poème « Mil huit cent trente-six » (Le Myosotis, 1838).

Henri Giraud et le Scorpion

robert giraudHenri Giraud, l’auteur du Vin des rues, le copain de bas-fonds de Robert Doisneau, habita au n° 5. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, se souvient de son copain Giraud « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

Au 5 rue Visconti, Giraud croisait certainement Jean d’Hallouin, l’éditeur de Boris Vian (J’irai cracher sur vos tombes, Les Morts ont tous la même peau, L’Automne à Pékin), qui installa ses bureaux dans l’immeuble en 1966 après la faillite des Éditions du Scorpion, rue Lobineau. Il y créa également une galerie de peinture, 3 + 2, dans les locaux qu’occupait auparavant la galerie Drouin.

Le violon d’Ingres et Man Ray

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Jean Dominique Ingres vécut au 8 ou au 10, rue Visconti, vers 1825, à son retour de Rome. Il influença de nombreux peintres mais également… Man Ray qui repris le thème des dos féminins dans son célèbre Violon d’Ingres. Savait-il que Ingres fut également violoniste et fit partie – comme deuxième violon – de l’Orchestre du Capitole de Toulouse ? (Le violon fut donc son… violon d’Ingres, ah ah !).

 Il peignait comme un pied

Ducornet_r.gifAu n° 14, dans l’hôtel de la Rochefoucauld, vécut et travailla, de 1844 à 1856, le peintre César Ducornet, né sans bras ni fémurs, qui peignait avec son pied droit doté de quatre orteils. Il était nain, possédait une tête énorme et une voix retentissante. « Ducornet dont les tableaux, écrit Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires, n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main. » Il n’avait pas à bouger beaucoup pour ses fournitures : dans le même immeuble se suivirent trois générations d’une famille Haro, illustres marchands de couleurs que fréquentaient notamment et Eugène Delacroix et Ingres.

Le plus petit de Paris

Mais oui, c’est lui : 80 m2, le plus petit square de Paris, en l’honneur de Bernard Palissy qui aurait vécu trois années (1584 à 1587) entre les numéros 16 à 26 de la rue Visconti. Le célèbre faïencier, écrivain et scientifique, fut condamné à la pendaison pour sa foi protestante, peine est commuée en prison à vie. Il meurt à la Bastille en 1590.plats faience Palissy.jpg  palissy.jpg

 

 

 

 

Mourir d’un bouquet de fleurs

adrienne_lecouvreur_ en_cornelie_par_charles_antoine_coypelAdrienne Lecouvreur, actrice, vécut au numéro 16 de 1718 à 1730. Elle triompha dans Corneille et Racine, abandonnant une diction chantante pour une déclamation « simple, noble et naturelle ». Elle collectionnait les amants : Voltaire, le chevalier de Rohan, Lord Peterborough, le maréchal Maurice de Saxe… Ce dernier fut peut-être la cause de sa perte. En 1730, elle s’évanouit pendant une représentation : on lui a offert un bouquet empoisonné. Le coupable ? Il s’agirait de la duchesse de Bouillon, sa rivale dans le cœur de Maurice de Saxe. Voltaire, l’ami, demandera une autopsie, dont les résultats ne seront pas concluants. Les comédiens étant frappés d’excommunication, l’Église refusera un enterrement chrétien. Elle sera donc enterrée à la sauvette dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain et Voltaire, scandalisé, exprimera son indignation dans le poème La Mort de Mlle Lecouvreur :

« Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Pauvre monsieur Honoré (de) Balzac…

Imprimerie de Balzac.JPGMorceau de choix, l’imprimerie de Balzac, au numéro 17. Soutenu par Laure de Berny, Balzac s’y installe en 1826. Il dispose d’un grand local pour son imprimerie et, au-dessus, un petit appartement où il reçoit sa maitresse nourricière. La première feuille sortie des presses est un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine.

L’aventure durera deux ans, Balzac devra fuir, couvert de dettes. Au début de l’année 1842, quatorze ans plus tard, Balzac rédige une ébauche de roman qu’il nomme Valentine et Valentin. Le roman commence par une description de la rue des Marais qui lui laisse certainement de mauvais souvenirs : « La rue des Marais, située au commencement de la rue de Seine à Paris, est une horrible petite rue rebelle à tous les embellissements… »

 De Delacroix à Cassandre

Dans un vaste atelier du numéro 19, de 1838 à 1843, Delacroix œuvra. Il y exécuta notamment Médée, La Justice de Trajan, Les Croisés de Constantinople, Le Naufrage du Don Juan. Et c’est latelier Delacroix au 19.jpgà qu’il
a fait poser le couple de stars de l’époque, George Sand et Chopin.

Après lui, d’autres peintre suivirent : Henry Rodakowski (1854-63), célèbre peintre polonais puis Alfred Dehodencq (1854-63) puis Frédéric Léon (1896-1925). L’affichiste Cassandre s’y installa au début des années 30 puis céda l’atelier en 1937 au peintre et graveur Constant Le Breton. Cassandre avait proposé son atelier à Derain, qui n’en voulut pas car, disait le doux géant, « la rue Visconti est pleine de communistes et je ne tiens pas à avoir des emmerdements ».

 

Vue de l’atelier du 19, rue Visconti. A travers la baie vitrée, on voit le haut des 18 et 16, rue Visconti.

Mort trop tôt, Bazille

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Après avoir partagé un atelier avec Monet rue Fürstenberg, Frédéric Bazille s’installe en 1866 avec Renoir au 20 rue Visconti, dans un « atelier avec logement ». Mort à l’âge de 29 ans, victime de la guerre de 1870, il n’aura pas le destin qui lui était promis, à l’instar de ses frères impressionnistes, Sisley, Renoir, Monet et Cézanne.

Ici, le portrait de Renoir par Bazille.

A noter : Prosper Mérimée habita au 20, en 1836, entre son logement de fonction au 18 rue des Petits Augustins (rue Bonaparte) et le 10 rue des Beaux-Arts.

 

La Clairon habite au 21

Clairon.jpgAprès avoir habité rue de Buci, l’actrice emménage à l’hôtel de Ranes, au 21 rue des Marais, vers 1748. Elle y vivra dix-huit ans. Claire-Josèphe Léris, dite Mademoiselle Clairon, ou encore la Clairon, débute à l’Opéra, en 1743, à l’âge de vingt ans, puis entre à la Comédie-Française dont elle va devenir une vedette. Choyée, adulée, la Clairon reçoit du beau monde dans l’hôtel de Ranes : Voltaire, Diderot, Louis XV lui-même (dit-elle dans ses Mémoires). Á force d’être adorée, elle finit par se croire une divinité, disant de la Pompadour : « Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne au génie. » Aux années dorées succéderont des années noires. L’âge et les mauvais placements aidant, elle meurt dans la misère en 1803.

Racine et ses sept enfants

jean_racine_rPas vraiment dans le besoin, Racine : il avait chevaux et laquais, possédait deux carrosses et une très grande maison pour une famille comportant sept enfants. Jusqu’en 1914, on pensa qu’il avait vécu et qu’il était mort au 21 rue Visconti. On posa en 1887 une plaque de marbre noir indiquant « Hôtel de Ranes », bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs. Jean racine y mourut le 22 avril 1699. Cette plaque induira en erreur des générations d’historiens qui affirmeront que Racine est mort à l’hôtel de Ranes sans en vérifier l’information. Il vécut et mourut au 24 de la rue, sans l’ombre d’un doute.

Christo barre la rue

En juin 1962, vingt-trois ans avant d’emballer le Pont-Neuf, Christo fait ses gammes rue Visconti. En fin de journée, il fait décharger d’un camion de cinq tonnes une cinquantaine de tonneaux bleus, blancs, jaunes, rouges (estampillés Esso, Azur, Shell, BP…)  et dresse une barricade de 4,30 m de haut qui barre totalement la rue Visconti entre le numéro 1 et le numéro 2. La « performance » durera 8 heures, il sera conduit au commissariat, sans pour autant être inquiété.

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Et pour finir, une question :

Mais que faisait le jeune Jacques Perrin rue Visconti en 1961 ?

jacques perrinr

 

Pour en savoir plus sur la rue Visconti, découvrez le formidable site de Baptiste Essevaz-Roulet : http://www.ruevisconti.com.

 

Écoutez la complaine du Cheval d’Or, où débuta Boby Lapointe

deventure cheval d'or avec Boby

Il était une fois un cheval. Un cheval d’or. Il était né d’une chanson de Jean-Pierre Suc, chanson qui raconte les amours impossibles entre une tête de cheval servant d’enseigne à une boucherie et une jument attelée à une voiture de laitier passant chaque jour devant l’étal.

restaurant sichouanSi vous passez devant le 33 rue Descartes, à la Contrescarpe, comment imaginer qu’existait, à la place du petit restaurant, un endroit magique des années 50, un cabaret « rive gauche » qu’affectionnait François Truffaut : le Cheval d’or.

Le Cheval d’Or est créé en mars 1955, à quelques mètres de l’immeuble où est mort Paul Verlaine. Au milieu des années 50, la Contrescarpe commence à pointer son nez et à chatouiller Saint-Germain-des-Prés sur le plan de la chanson et de la poésie. De quoi donner des idées. Au 33 rue Descartes, M. et Mme Tcherniak (Léon et Yvonne) tiennent une mercerie et rêvent d’autre chose. (On se croirait dans Contrescarpe 1950un conte de Marcel Aymé). Léon est un homme petit, trapu, barbe et moustache à la Trotski. Yvonne est une femme plutôt effacée, qui ne parle jamais, une femme de l’ombre qui donne l’impression de n’avoir jamais vu la lumière. George Bilbille – l’animateur de la mythique Mouffe, au 76 rue Mouffetard -, se souvient : « Yvonne tenait une boutique de sous-vêtements, de corsets rouges, un truc assez lamentable sans le moindre client. Un jour, Léon m’a dit : « Bill, si je transformais ma boutique en cabaret, vous pourriez m’aider ? » J’ai dit bien sûr, et je lui ai fourni des tables et des chaises, stockées dans les greniers de la Mouffe ».

Après quelques travaux qui engloutissent la boutique et l’arrière-boutique, « Monsieur Léon » confie la direction artistique du lieu à Jean-Pierre Suc.

Suc a retrouvé un ami d’enfance, Henri Serre, et ils chantent désormais ensemble, sous le nom de Suc et Serre.suc et serre

henri serreHenri Serre, vous connaissez. Mais si : il deviendra acteur, jouera dans Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier, puis, en 1963, dans Jules et Jim de François Truffaut (il est « Jim », Oskar Werner est « Jules ») puis dans Le Feu Follet, de Louis Malle.

Jean-Pierre Suc, vous connaissez moins. Suc001.jpgIl s’est suicidé en 1960, car ses chansons ne perçaient pas. Et pourtant… Georges Brassens disait de lui : « Il y a à Paris un jeune auteur-compositeur qui écrit des chansons que j’aurais eu plaisir à écrire moi-même », et Catherine Sauvage ajoutait : « Il y a deux auteurs à Paris : Léo Ferré et Jean-Pierre Suc ».

Les premiers spectacles de 1955 et 1956 s’appuient sur Suc et Serre, Petit Bobo (Pierre Maguelon) Albert Nicolas, Pauline Julien, Christian Marin. La presse ne s’intéresse guère au quartier de la Contrescarpe, à part Robert Thill, dans Arts, qui salue la naissance du nouveau cabaret et surtout celle du duo Suc et Serre : « Si vous avez une heure à ne pas perdre, (…), si vous avez le goût du jaillissement pratique et de l’ironie décrispée, courez un soir rue Descartes où, à l’enseigne du Cheval d’Or, deux nouveaux venus, Suc et Serre, vous feront entendre un choix de sympathiques chansons fraîches comme leur jeunesse, pleines de sève, communicatives, bien écrites avec parfois un comique franc, parfois le sens du mystère et de la féerie cachée des choses… »

Le « Cheval » fait partie de la vie sociale du quartier encore misérable. rue MouffetardLéon est un ami du Père Georges (Georges Rodier), patron du légendaire café des 5 Billards, rue Mouffetard et bien sûr de Georges Bilbille. Parmi les amis de la première heure, on note Audiberti (voisin de quartier qui n’hésite pas à donner la réplique à Petit Bobo), Brassens, Jean-Claude Carrière, René Fallet, l’écrivain André Schwartz-Bart, (prix Goncourt 59), Claude de Givray, Robert Doisneau, François Truffaut…

 

Pierre MaguelonLe présentateur attitré du Cheval d’Or est Petit Bobo surnommé ainsi pour sa ressemblance avec le boxeur Bobo Olsen ; il raconte des histoires poétiques et drôles à propos de sa grand-mère. Au fil des années, le cercle d’artistes s’agrandit : les marionnettistes Georges Tournaire et Bob Gouge, Ricet-Barrier, professeur de gym dans la journée, Roger Riffard, le cheminot à veste de cuir noir, débitant des histoires cocasses vaguement chantées avec des airs de clochard inspiré. À la fin des années cinquante, le Cheval d’Or va accueillir Christian Marin, grand dégingandé, qui dit des poèmes de Jules Renard et chante « j’suis professeur de gymnastique, tic, tic » ; Jacques Florencie, qui chante Bruant et Couté ; Luce Klein, auteure-compositrice-interprète, qui chante des textes réalistes ; l’immense et menue Anne Sylvestre ; Christine Sèvres à la voix rauque et au regard étincelant, ainsi que son mari, Jean Ferrat.

La petite bande du Cheval comprend également Boby Lapointe, Pierre Louki, Pierre Perret, Annie Colette, compositeur-interprète, « rousse aux yeux pervers », qui chante des textes écrits par sa mère ;

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Max Rongier, ancien instituteur, dont le répertoire engagé provoque la fureur des trublions d’extrême droite ; Jacques Yvart, qui chante la mer  ; Jean Dréjac et son « petit vin blanc » ; Paul Villaz, personnage grand-guignolesque, face carrée, la bouche en O, qui chante « J’ai perdu mes lunettes » ; Jean-Claude Massoulier et sa femme, Anne, qui chante Ferré à la perfection ;  Jacques Serizier, auteur-compositeur-interprète, gavroche, la face pâle, qui chante La Fronde à la main, une superbe chanson sur les petits vieux de Nanterre ; Daniel Laloux, silhouette d’échassier, digne de figurer à la galerie des phénomènes, dont la voix grave laisse exhaler un comique abracadabrant.

En juin 1961, Léon Tcherniak décide d’agrandir son cabaret en empiétant sur son domicile. Henri Serre se souvient : « Plus la notoriété du cabaret augmentait, plus l’appartement des Tcherniak diminuait ! »

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Richard et Lanoux, avant qu’ils ne deviennent Pierre Richard et Victor Lanoux.

 

 

Le milieu des années 60 voit l’éclosion nouveaux talents Bernard Haller, Jean-Pierre Rambal, Richard et Lanoux, Maurice Fanon, Pia Colombo, Daniel Prévost, Jean Bériac, Richard de Bordeaux et Daniel Beretta, Jean Obé … Mais la chanson rive gauche agonise. Pour le petit cheval, l’âge d’or est passé. : « Nous approchons de mai 68, écrit Léon Tcherniak, les cabarets sont en survie, la promotion ne peut plus se faire, les jeunes ne pensent qu’au disque, les anciens à eux seuls. (…) Je commence en entrevoir la fermeture ».

 

 

tournage TruffautFrançois Truffaut, familier des lieux et initiateur de la carrière de Boby Lapointe, tente de soutenir le cabaret. Il y tourne quelques scènes de Baisers Volés, où l’on peut voir Jacques Delord exécuter son fameux numéro des cordes.

En avril 1968, le Cheval d’or produit l’un de ses derniers spectacles, Pachelbel and C°, créé et joué par Ricet Barrier, Annie Colette, François Lalande, avec, en première partie, Daniel Beretta et Richard de Bordeaux.

En mai, il sera remplacé par Dedvis des duos, spectacle de Boby Lapointe. Le cabaret de la rue Descartes, isolé par les barricades de mai 68, ne réouvrira qu’en juin. Mais le cœur n’y est plus et Léon Tcherniak décidera en juillet de cesser son activité et le Cheval d’Or fermera ses yeux à l’automne 1968.

Quelques pensionnaires du Cheval d’or

Anne Sylvestre

anne sylvestreÀ 23 ans, en 1957, Anne Sylvestre apparaît sur la rive gauche comme une petite pluie de fraîcheur aux gouttelettes parfois acides. Surnommée rapidement « la duchesse en sabots » pour son côté bucolique ou « Brassens en jupon » pour son côté provocateur, Anne Sylvestre sera un des piliers du Cheval d’Or.

« Enfant de la rive gauche, écrit Lucien Rioux, elle a percé juste avant la déferlante yé-yé, offrant aux jeunes un répertoire anticonformiste et intelligent, courageux et sensible, avec des textes parfaitement écrits sur des musiques originales et élaborées. Un répertoire hors du temps. Anne invente des mélodies étranges et fraîches, parfois archaïques, et de délicieux petits poèmes mélancoliques, parfois tragiques, parfois joyeux, toujours pleins de malice. »

Roger Riffart

RiffardPierre Maguelon n’hésitait pas à comparer Riffard à Boby Lapointe, regrettant que Riffard n’ait pas eu la carrière qu’il méritait : « Roger et Boby sont à rapprocher : une même folie, une même gestuelle… J’aime autant les chansons de Roger que celles de Boby et je trouve qu’il y a une petite injustice quand je vois combien on adule Boby aujourd’hui. »  Anne Sylvestre se souvient d’un Riffard volontairement effacé, totalement tourné vers l’amitié : »Je crois qu’il ne recherchait pas le succès. Au moment où tout le monde a été balayé par la vague yéyé, il a fait autre chose : du cinéma, du théâtre. Il n’était pas en position de lutter et ce n’était peut-être pas dans son tempérament. Ce qu’il aimait, c’était être avec ses copains dans une équipe et travailler comme ça.  »

Pierre Louki

pierre loukiVous souvenez-vous de Pierre Louki, copain de Brassens, sorte de Buster Keaton rive gauche à la voix funambulesque ? Je l’ai rencontré au début des années 2000, il m’a raconté son passage rue Descartes : « À cette époque, je me destinais au théâtre, j’étais élève de Roger Blin et je gagnais ma vie comme horloger. Sur mes factures, je griffonnais de petits textes. Un jour, chez moi, Lucien Raimbourg a découvert mes notes, de petits poèmes et quelques chansons, en particulier La Môme aux boutons. Tout s’en enchaîné, j’ai commencé à chanter dans des petits lieux, puis au Cheval d’Or, Canetti s’en est mêlé et je me suis retrouvé chanteur. Le cabaret ne me plaisait qu’à moitié. J’avais l’impression que ce que je chantais était futile, que cela me fermait à tout jamais la porte du théâtre. J’étais terrorisé à l’idée que Roger Blin puisse m’entendre. Un soir que je passais au Cheval d’Or, je l’ai aperçu dans la salle. À la fin de mon tour de chant, au lieu de sortir, je suis resté caché dans les coulisses pendant tout le spectacle, c’est à dire à la cave, en attendant qu’il s’en aille. Jusqu’au moment où le patron a commencé à râler, à me demander de sortir. Je me suis dit, bon, Blin s’est barré, et je suis sorti. Il ne restait qu’une seule personne : c’était lui ! Il m’a traité de con et m’a dit que sa chanson préférée était « Ah ! les p’tits pois, les p’tits pois, ça s’mange pas avec les doigts ». Cet aveu m’a ouvert des horizons merveilleux et je me suis dit, ça y est, c’est bon, je peux essayer de vivre avec mes chansons. »

Pierre Perret

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« Je me commettais à La Colombe, à L’Échelle de Jacob, au Port du Salut, écrit-il, mais je n’avais pas encore ma chance au Cheval d’Or. Elle vint un jour. François Truffaut, assidu spectateur à l’affût de talents nouveaux venait d’engager Ricet-Barrier et une partie de la bande pour tourner un film. Les effectifs manquants firent de la place à de nouveaux venus. Je fus l’un d’eux ».

 

Boby Lapointe

 

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En 1952, Boby Lapointe tient un magasin de bonneterie baptisé « Poil de Carotte », puis exerce divers métiers pour subsister : électricien, fort des halles, barman, vendeur de machines à écrire, livreur, représentant en café, figurant dans quelques films. En 1954, il installe des antennes de télévisions. Quand on lui demande comment il les installe, il répond sans hésiter : « Sur le toit ! »

Pendant quatre années de « hauts » et de « bas » (avant de poser des antennes, Boby Lapointe a également été scaphandrier ), Bobby, comme Brassens à ses débuts, tente de caser ses chansons auprès d’interprètes dans divers cabarets. C’est un soir de décembre 1959, rue Descartes, que sa carrière va commencer.

Léon Tcherniak se souvient : « Sa tenue vestimentaire détonnait au Cheval. Costume trois pièces et cravate, il avait l’allure d’un représentant de commerce, un peu bedonnant. Représentant, il l’était ; un jour, il me demanda de venir avec lui voir un oncle négociant à la Halle aux Vins. Nous montons dans sa voiture et je m’étonne d’y voir un amoncellement de bouteilles vides, de formes biscornues ; il me dit faire le ramassage pour son oncle, qui vend du vin italien ; il s’arrangeait avec les clochards et ramasseurs de poubelles qui lui échangeaient ces bouteilles vides pour quelques bouteilles de vin. »

« Monsieur Léon » couve Bobby comme un fils, et Bobby saura s’en souvenir : « Il a du bobo Léon / il va peut-être caner Léon » est un hommage amical à Léon Tcherniak. L’année suivante, Boby Lapointe jouera un petit rôle et chantera Avanie et Framboise dans Tirez sur le pianiste, de Truffaut. C’est le début d’une carrière d’une dizaine d’années, au cours desquelles Boby Lapointe se produira essentiellement au Cheval d’Or, au Port du Salut et à La Méthode. Il disparaît le 29 juin 1972, à 50 ans, victime d’un cancer.

Christine Sèvres

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Grâce, magnétisme, intelligence, sensibilité… Tous ceux qui ont connu Christine Sèvres en conservent une image grandiose, celle d’une chanteuse déchirée, violente, passionnelle. Interprète culte des années 60 sur les petites scènes de la rive gauche, elle sera la part d’ombre de Ferrat, plus connue que lui à leurs débuts, puis irrémédiablement lâchée sur le chemin de la notoriété.

En 1956, elle commence à fréquenter les cabarets rive gauche, Chez Moineau, L’Échelle de Jacob, Le Cheval d’or.

En 1960, elle entrera à l’Écluse où Henri Gougaud fait ses premiers pas de chanteur : « À l’époque, je passais en début de programme et Christine à la fin du spectacle. Elle partageait la vedette avec Barbara. À L’Écluse, elles étaient hiérarchiquement sur le même niveau. Elle m’impressionnait beaucoup. (…) Quand elle arrivait sur scène, il émanait d’elle un tel rayonnement que tout le monde se taisait et était prêt à l’écouter.  »

Comme Maurice Fanon ou Bernard Dimey, Christine boit beaucoup. Trop. L’alcool et mai 68 marqueront la fin de sa carrière. Celle que tous considèrent comme l’une des plus grandes interprètes d’après-guerre se retire à Antraigues et se consacre à la peinture. Elle meurt à 50 ans, le 1er novembre 1981, un jour après Georges Brassens et Roger Riffard.

 

Et pour finir, la chanson de Jean-Pierre Suc qui donna son nom au mythique cabaret de la rue Descartes.

LE CHEVAL D’OR

Un cheval d’or sur une devanture, ture ture ture
D’une boucherie
Un cheval d’or montrait sa denture, ture, ture, ture
En baillant d’ennui

Une blanche jument à la fière allure, lure lure lure
Passait le lundi
Toujours si fringante tirant sa voiture, ture ture ture
Devant la boucherie

Notre cheval d’or, cela je vous l’assure, sure sure sure
Car il me l’a dit
Adorait la jument si blanche et si pure, pure pure pure
Avec un brin d’envie

Il aurait bien aimé monter la monture, ture, ture, ture
Et son cœur d’or frémit
S’il entend le sabot de sa maîtresse future, ture ture ture
Qui de loin hennit

Mais par un mauvais jour, un jour de froidure, dure, dure dure
Sale jour de pluie
Il coupa devant lui en morceaux sa future, ture ture ture
Le boucher qui rit

Malheureux cheval collé par l’encolure lure lure lure
Rugit en furie
A mort bourreau boucher, et crac il se démure mure mure mure
Et en tombant l’occit.

Cheval d’or, boucher, jument dans la sciure iure iure iure
Sur le pavé qui luit
Quel drôle d’endroit pour une sépulture ture ture ture
Et quelle boucherie
Et quelle boucherie

 

 

 

 

 

Arthur Rimbaud à Paris : quel voyou, ce voyant !

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Pour commencer, la case prison

Pas de billet ? En ce temps-là, c’est le dépôt. Puis la prison. Mazas, près de la gare de Lyon. (Démolie en 1900, la prison Mazas était située dans le pentagone défini aujourd’hui par le boulevard Diderot, les rues de Lyon, Traversière, de l’avenue Daumesnil et de la rue Legraverend.) Rimbaud est arrivé à la gare du Nord le 31 août 1870, arrêté, il sera libéré le 4 septembre. C’est l’acte 1 de ses dérives parisiennes où seront mises à mal toutes les conventions sociales de l’époque.

Chez les Verlaine, 14 rue Nicolet

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En septembre 1871, Rimbaud revient à Paris sur invitation de Verlaine auquel il a adressé quelques poèmes, lui précisant par ailleurs qu’il est « sans ressources ». Hébergé par le couple au 14 rue Nicolet, il ne fait pas vraiment la conquête de Mathilde, la femme de Verlaine : « C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. (…) Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité. »

Chez Charles Cros, 13, rue Séguier

Un mois plus tard, « recommandé » par la femme de Verlaine, Rimbaud est hébergé par Charles Cros. Le poète et inventeur du phonographe le loge, le nourrit, organise une collecte auprès des amis pour assurer au « nourrisson des muses » une petite rente.

Seguier_rue_13_Cros_Rimbaud_02_mini.jpgCharles Cros BNF.JPEGEn remerciement, le jeune homme de Charleville déchire des poèmes de son hôte et se torche le cul avec un numéro de L’Artiste dans lequel figure l’un de ses écrits. De cet hébergement, le poète Louis Marsolleau donne une version plus musclée : Charles Cros fut surpris « quand il aperçut, par un jeu de glaces, son invité qui s’apprêtait à lui enfoncer un poinçon dans le dos. Du coup il coupa court à cette hospitalité dangereuse et malgré le père Banville, Richepin et les autres, il mit Rimbaud à la porte. »

 Ça ne s’arrange pas chez Théodore de Banville, rue de Buci

Banville+par+Nadar+BNF.jpgÀ la porte mais où ? Rimbaud n’a pas un sous. Au 10 rue de Buci, Théodore de Banville occupe un premier étage. Il dispose par ailleurs d’une chambre de bonne sous les combles. Après Charles Cros, il y loge Rimbaud qui s’empresse aussitôt de faire scandale : il jette ses vêtements « criblés de poux » par la fenêtre et s’exhibe nu à la fenêtre. L’hébergement tourne court au bout de quelques jours. D’autant que Banville se permet, dit-on, de conseiller au jeune homme de changer le premier vers du Bateau ivre. Vieux con, aurait dit Rimbaud. Ce qui est sûr, c’est qu’entre Rimbaud, précurseur des symbolistes qui amèneront le vers libre et le respectable Banville, parnassien et défenseur acharné de la rime, il existe un abîme.

Le vilain jeune homme au diner des « Vilains Bonshommes », 72 bis rue Bonaparte

C’est chez un marchand de vins, à l’angle de la rue Bonaparte et du Vieux Colombier, que se réunissent en mars 1872 les « Vilains Bonhommes », un groupe composé au départ de Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Charles Cros et ses frères Henry et Antoine, Camille Pelletan, Émile Blémont, Ernest

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d’Hervilly et Jean Aicard. Plus tard se joindront à eux les peintres Fantin-Latour et Michel-Eudes de L’Hay, l’écrivain Paul Bourget, le photographe Étienne Carjat, les dessinateurs André Gill, et Félix Régamey, les poètes parnassiens Léon Dierx, Catulle Mendès, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé et François Coppée.

De ces diners, Fantin-Latour nous laissera un tableau sur lequel figurent Verlaine et Rimbaud : Le Coin de Table.

Le 2 mars 1872, la soirée a été bien arrosée. Chacun récite ses vers personnels. Et soudain c’est l’esclandre. « Merde, merde, merde… » se met à crier Rimbaud, à l’écoute d’un poème qu’il juge manifestement « barbant ». Le photographe Etienne Carjat lui demande de se taire, mais Rimbaud reprend de plus belle : « Merde, merde, merde ! » Carjat s’énerve : « Ferme ta gueule !  Petit morveux ! » Rimbaud, furieux, s’empare d’une canne-épée et blesse légèrement le photographe. Viré, expulsé définitivement des dîners du cercle !

Les dîners des Vilains Bonshommes se déroulaient périodiquement, le plus souvent une fois par mois, à partir de 1869. La guerre de 1870 les interrompit un temps et ils reprirent en août 1871 après la Commune pour se terminer fin 1872. Les convives se réunissaient en divers endroits de la capitale, à l’hôtel Camoens rue Cassette, au café des Milles Colonnes, 36, galerie Montpensier au Palais-Royal et au 72 bis rue Bonaparte.

 Coups de couteau au Rat mort, 7 place Pigalle

a-pigalle-rat-mort-1.jpg Verlaine.jpg

Nous sommes en mai 1872, Rimbaud est attablé avec Verlaine et Charles Cros. Ce dernier se souvient : « Nous étions tous trois au café du Rat mort (…) lorsque Rimbaud nous dit : « Etendez vous mains sur la table, je veux vous montrer une expérience. Croyant à une plaisanterie, nous étendîmes nos mains ; tirant un couteau tout ouvert de sa poche, il coupa assez profondément les poignets de Verlaine. J’eus le temps de retirer mes mains et ne fut pas blessé. Verlaine sortit avec son sinistre compagnon et reçut deux autres coups à la cuisse. (…) Un autre jour, j’étais assis au café à côté de Rimbaud. Je quittais la table un moment et lorsque je revins, je vis que mon bock contenait un liquide bouillonnant. C’était de l’acide sulfurique que Rimbaud venait d’y verser. »

 

Quelques adresses du jeune Arthur

L’Hôtel d’Orient, 41 rue Monsieur-le-Prince

images (4)En septembre 1871, de retour de Charleville, Rimbaud s’installe à l’hôtel d’Orient, rue Monsieur-le-Prince. L’hôtel est situé au-dessus du restaurant Polidor, l’est un des plus anciens bistrots parisiens.  Dans une des ses lettres, Rimbaud évoque son court séjour : « Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. »

 5 voyelles + l’oméga à l’Hôtel des Étrangers

En novembre 1871, Rimbaud emménage à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine, hôtel qui accueille le Cercle Zutique, club de poètes sans statuts ni programme. En échange d’une chambre, il fait office de garçon de salle, ce qui n’arrange pas son caractère maussade et ombrageux. L’un des exercices favoris du groupe consiste à s’en prendre aux Parnassiens en général et à François Coppée en particulier, et Rimbaud ne se fait pas prier. images.jpg

Cabaner, qui décrit Verlaine comme un « Jésus-Christ après trois ans d’absinthe », est barman et pianiste de l’hôtel. Il donne à Rimbaud des leçons de piano avec une méthode d’enseignement chromatique. (Une couleur pour chaque note). Verlaine, de son côté, approvisionne le jeune homme en haschich. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour que naisse un poème : Voyelles.

Une chambre pleine d’odeurs rue Campagne-Première

C’est Verlaine, à nouveau, qui lui trouve (et paye) une chambre rue Campagne-Première, début janvier 1872, dans un logement appartenant à la Compagnie Générale des Voitures de Paris, qui occupe un vaste terrain à l’angle du boulevard d’Enfer (actuel Boulevard Raspail) et de la rue Campagne Première. Dans cet environnement (plus de sept cents chevaux à la forte odeur), Rimbaud y restera jusqu’à fin mars avant de regagner Charleville.

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Le dessinateur et peintre Jean-Louis Forain, surnommé Gavroche, partage la chambre avec Rimbaud. « j’ai logé, relate-t-il, deux mois avec lui rue Campagne-Première, dans un taudis épouvantable ; ça lui convenait, ça lui plaisait, il était si sale. Nous n’avions qu’un lit, lui couchait sur les ressorts et moi par terre sur le matelas. »

(Ci-contre : Le Veuf, par J.L. Forain)

8, rue Victor Cousin, dans la plus haute tour

« Oisive jeunesse / À tout asservie, / Par délicatesse / J’ai perdu ma vie. / Ah ! que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent… »

cluny sorbonneEn mai 1872, Rimbaud loge à l’hôtel de Cluny où il compose – parait-il – La Chanson de la plus haute tour. Il évoque son hôtel dans une Lettre à Ernest Delahaye, en juin 1872 : « … en ce moment, j’ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. La rue Victor-Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot, à l’autre extrémité. » La chambre de Rimbaud est toujours disponible à l’hôtel Cluny-Sorbonne. Il suffit de réserver suffisamment à l’avance.

Et ta statue, Arthur ?

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Certes, c’est un sculpteur de grande classe. (Jean-Robert Ipoustéguy (1920-2006)). Mais qu’a-t-il fait en transformant « l’homme aux semelles de vent » en « homme aux semelles devant » ? Pauvre calembour et pauvre Arthur ! L’œuvre en bronze fut inaugurée en 1988 place du Père-Teilhard-de-Chardin, en face de la Bibliothèque de l’Arsenal. Hauteur 1,5 mètres, largeur 4 mètres, profondeur 2 mètres. Une horreur, à mon humble avis.

 

 

 

 

 

 

 

Dans les pas d’Alfred Jarry. Qui pose la bonne question : pourquoi n’organise-t-on jamais de courses de Présidents de la République ?

Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

jarry phto.jpgSacré Père Ubu : il avait tout compris de la nature humaine : bêtise, ambition, cupidité, cruauté. Pour la première d’Ubu-roi au Théâtre de l’Oeuvre, le 10 décembre 1896, la claque est organisée par les amis ( Marcel Schwob, Mallarmé, etc…) afin que le scandale s’apparente à celui d’Hernani. Pour « décerveler les spectateurs » et pour faire « éclater le théâtre classique ». Quitte à ce que la pièce n’aille pas jusqu’à son terme.

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« Nous devions, relate Georges Rémond dans La Bataille d’Ubu roi, provoquer le tumulte en poussant des cris de fureur, si l’on applaudissait, ce qui, après tout, n’était pas exclu ; des hurlements d’admiration et d’extase si l’on sifflait. Nous devions également, si possible, nous colleter avec nos voisins et faire pleuvoir des projectiles sur les fauteuils d’orchestre. »

Mission accomplie. On peut lire dans Gil Blas du lendemain : « Comme la veille, à la répétition générale d’Ubu Roi, la première représentation du théâtre de l’Œuvre a été troublée par des protestations tumultueuses. Des cris, des vociférations, des quolibets à l’adresse des artistes partaient de tous les coins de la salle. »

Le Figaro du 11 décembre, se dit choqué par la répétition du mot « merdre », parle d’Ubu Roi comme d’une « grossière parodie de Macbeth ».

Seul critique favorable, Henry Bauër dans L’Écho de Paris : « C’est un pamphlet philosophico-politique, à gueule effrontée, qui crache aux visages des chimères de la tradition et des maîtres inventés selon les respects des peuples. » Et d’ajouter : « Mieux vaut encore, dans la nouveauté, une clameur même outrancière que les bafouillements séniles du vieux théâtre et les troubles clapotis de l’éclectisme. » 

6 rue Ballu, le Théâtre des Pantins

Bonnard.RepertoireDesPantins.jpegUbu roi est une version élaborée d’une pièce nommée Les Polonais, pièce écrite en 1888 lors des années de lycée et conçue pour être jouée par des marionnettes. Rien d’étonnant, donc, à ce que Jarry la produise en 1897 au Théâtre des Pantins de Claude Terrasse où les figurines sont signées Pierre Bonnard. 56bc411a78360ad64a20f645d1bbf41a.jpgPour l’ouverture, une annonce assortie de quelques lignes : une très jolie manifestation artistique. Ferdinand Hérold et Franc-Nohain déchaînent le fou rire avec Paphnutius et les Chansons de la Charcutière, en attendant une nouvelle mise à la scène du désopilant Ubu. Désopilant ? Le Père Ubu pourrait bien anticiper ce qui se profile dans l’Europe de demain : « J’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

 Jarry à Corbeil

Corbeil maison Jarry.jpgAu printemps 1898, Alfred Jarry débarque à Corbeil avec un groupe d’amis, notamment Alfred Valette, du Mercure, et sa célèbre (femme) Rachilde. La petite bande loue pour l’année une maison en bord de la Seine, au numéro 19 du quai de l’Apport-Paris, qu’ils renomment le Phalanstère. (La maison existe toujours).

La région est devenue un refuge littéraire. Côté Sénart, Alphonse Daudet à Champrosay, Nadar à l’ermitage de Sénart ; côté Fontainebleau, les Goncourt à Barbizon, Mallarmé à Valvins, Mirbeau à Veneux-Nadon, Pierre Louÿs à Montigny-Marlotte. Jarry navigue sur la Seine, fait du vélo sur les quais, boit de l’absinthe, tire au revolver sur les rossignols. Une voisine se plaint : « Songez Monsieur, que vous pourriez tuer un de mes enfants. » Ce à quoi Jarry répond : « Madame, si ce malheur arrivait, nous vous en ferions d’autres. » revolver Jarry.jpg

Il lui arrive aussi de travailler et il met au point Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, ouvrage qui se clôt sur un calcul de la surface de Dieu. (In fine : Dieu est le plus court chemin du zéro à l’infini, dans un sens ou dans l’autre.)

images (6).jpgIl y invente la pataphysique, la « science des solutions imaginaires ». Comment pourrait-il imaginer que se créerait en 1948 un Collège de Pataphysique (« Société de recherches savantes et inutiles ») réunissant des esprits aussi distingués et foutraques que Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Ionesco ou Arrabal ?

Boris Vian, que la surface de Dieu préoccupait également, définissait l’attitude pataphysicienne en ces termes : « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ».

calendrier.jpgPour ceux qui souhaite passer à l’ère pataphysique, quelques précisions : cette ère commence le 8 septembre 1873, qui devient de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ere Pataphysique). À partir de quoi, l’ordre des treize mois (douze de 28 jours et un de 29) du Calendrier Pataphysique est le suivant : Absolu, Haha, As, Sable, Décervelage, Gueules, Pédale, Clinamen, Palotin, Merdre, Gidouille (29 jours), Tatane et Phalle.

Attention : le mot « pataphysique », (quand il désigne son activité propre, la pataphysique volontaire), doit être précédé de l’apostrophe. ‘Pataphysique, donc. Sinon, non. Et en adjectif, jamais !

 Jarry à la Closerie des lilas

images (5).jpgAu milieu du XIXe siècle, c’était vraiment un coin champêtre. Entourée de lilas, la terrasse ombragée de l’ancienne guinguette s’étendait jusqu’à la statue du maréchal Ney. Placée sur l’axe Paris-Orléans, la Closerie servait également de relais diligence et le propriétaire louait des chambres aux voyageurs de passage. Baudelaire, Verlaine, s’y sentaient bien, le Pernod bien tassé ne coutait que six sous.

Paul Fort.jpgLa Closerie va devenir le centre de la vie parisienne. « Poètes et artistes de tous les pays, unissez-vous ! » L’appel de Paul Fort de 1900 est parfaitement entendu et le tout Paris littéraire et artistique afflue. Dont Jarry, qui force un peu trop sur l’alcool et vitupère les buveurs d’eau.

images (7).jpg« Les antialcooliques, déclare-t-il, sont des malades en proie à ce poison, l’eau, si dissolvant et corrosif qu’on l’a choisi entre autres substances pour les ablutions et lessives, et qu’une goutte versée dans un liquide pur, l’absinthe, par exemple, le trouble. »

À la Closerie (d’autres évoquent Les Deux magots), Jarry n’oublie pas d’apporter son révolver. Et, assis près d’une ravissante personne au regard un peu froid, las d’être ignoré, il dégaine et tire dans le miroir qui lui face : « Mademoiselle, dit-il, maintenant que la glace est rompue, causons ! »

14 avenue du Maine, chez le « douanier » Rousseau

Comme on le sait, Henri Rousseau fut longtemps employé à l’octroi de Paris, d’où le surnom de « Douanier » dont l’affubla son copain Alfred.

Douanier.jpeg« Le Douanier, écrit Apollinaire, avait été découvert par Alfred Jarry, dont il avait beaucoup connu le père. Mais, pour dire le vrai, je crois que la simplicité du bonhomme avait tout d’abord beaucoup plus séduit Jarry que les qualités du peintre. Plus tard cependant, l’auteur d’Ubu roi devint très sensible à l’art de son ami qu’il appelait le mirifique Rousseau. Celui-ci fit son portrait, où étaient représentés aussi un perroquet et ce fameux caméléon qui fut quelque temps le compagnon d’Alfred Jarry. Ce portrait fut brûlé en partie ; il n’en restait en 1906, où je le vis, que la tête, très expressive. »

Jarry, – le sait-on ? – eut un goût très sûr en matière de peinture et, mieux que tout critique d’art, reconnut à l’avance le talent des grands peintres de son époque, Cézanne, Manet, Renoir, Rousseau, Van Gogh…

7 rue Cassette, la grande chasublerie

jarry.jpgAprès avoir été brièvement hébergé par le douanier Rousseau, Jarry s’installe en novembre 1897 dans sa « grande chasublerie », un logis exigu qui servait autrefois de remise à des objets de culte, au « deuxième et demi » d’un immeuble de la rue Cassette (l’hôtel de Rocher de Bazancourt.). Deuxième et demi, car le propriétaire a coupé en quatre (dans le sens de la surface et dans le sens de la hauteur) l’appartement du deuxième étage. Le plafond se situe donc à 1,65 m, ce qui convient à Jarry (qui mesure 1,61 m) mais pas vraiment à ses visiteurs. Ayant raccourci à la scie les pieds de sa chaise et ceux sa table, l’auteur d’Ubu peut déclarer : « Une fois assis, comme tout le monde, j’aurai ma part bourgeoise de plafond ».

Le jarret de Jarry (Oh ! la belle paronomase !)

La bicyclette, au même titre que l’aimages.jpgbsinthe et le révolver, fait partie du mythe jarryesque. Il s’agit d’une « Clément Luxe 96 course sur piste » achetée le 30 novembre 1896, chez Jules Trochon, marchand de cycles à Laval, au prix de 525 francs, qu’il ne paiera jamais. Il fit rajouter des jantes en bois pour un supplément de 25 francs et, au total, ne paiera que deux acomptes de…  5 francs qui seront complétés d’un acompte de 15 francs payé par simages (10).jpga sœur en 1899. Pauvre Trochon…

À Paris, il se déplace toujours à vélo y compris pour ses rendez-vous professionnels et range l’engin chez lui, accroché au plafond. À ceux qui l’interrogeaient sur la nécessité d’avoir sa bicyclette dans son salon, il répondait que c’était pour « faire plus rapidement le tour de la pièce ».

Mourir à 37 ans

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« Les vieillards, disait-il, il faudrait les tuer jeunes. » Le 28 mai 1906, le tout jeune Jarry écrit à Rachilde : « (Le Père Ubu) n’a aucune tare ni au foie, ni au cœur, ni aux reins, pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement et sa chaudière ne va pas éclater mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu. » Malade, harcelé par ses créanciers, Jarry meurt le 1er novembre 1907 à l’hôpital de la Charité, rue Jacob. Dernière volonté : qu’on lui apporte un cure-dent.

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Vraiment pas entretenue, la tombe, au cimetière de Bagneux !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Au rendez-vous des amis ». Dans ce célèbre tableau, Max Ernst s’est bien amusé. Nous aussi.

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Au rendez-vous des amis, Max Ernst, 1922, Museum Ludwig, Cologne

Debout, de gauche à droite :
Philippe Soupault, Jean Arp, Max Morise, Raphaël, Paul Éluard, Louis Aragon, André Breton, Giorgio de Chirico, Gala Éluard

Assis, de gauche à droite :
René Crevel, Max Ernst, Dostoievsky, Théodore Fraenkel, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Johannes Baargeld, Robert Desnos.

 

On se souvient, dans un précédent article, de la non-visite de Saint-Julien-le-Pauvre en 1921 initiée par Tzara et Breton. C’était le bon temps du Dada triomphant, ils semblaient tous amis, tous unis dans leurs facéties. Mais non. Tzara-Breton, c’était pas compatible, pas d’accord les égo, le ver était dans le fruit. « Tous les Dada sont présidents », soutenait Tzara, ce qui ne convenait pas vraiment à André Breton.images (3).jpg

« Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises, à jamais incomprises » proclamait également Tzara.

Qu’a-t-il compris quand il a découvert le tableau de Max Ernst pour la première fois ? Tout d’abord, qu’il n’y figurait pas, pas plus que Picabia ! Ensuite, que l’auteur du tableau s’était bien amusé avec « ses amis » Voyons cela de plus près et faisons un petit tour dans ce curieux tableau peint en 1922 dans la maison d’Éluard, à Saint-Brice.

René Crevel. De dos, au piquet, joue du piano imaginaire.

crevel.jpg« Né révolté comme d’autres naissent avec les yeux bleus », écrira Philippe Soupault à propos de Crevel. Ce poète torturé, amoureux de la nuit et de Montparnasse, était le champion du « rêve éveillé » (Plus impressionnant que Desnos, parait-il, qui lui en voulut.) Sur le tableau, il apparait de dos. Au piquet, Crevel ? Un peu mon neveu. Son homosexualité gênait le groupe et en particulier Breton. Quant au piano invisible, il s’agit à nouveau de ne pas fâcher André : le patron n’aime pas la musique, considère qu’elle ne peut pas être « surréaliste », estime qu’elle empêche d’entendre sa propre musique intérieure.

Exclu du mouvement en 1925, Crevel renouera avec Breton en 1929 puis, tuberculeux et désespéré de ne pouvoir rapprocher surréalistes et communistes, il se suicidera en 1935.

Philippe Soupault. A gauche, en costume gris, entre Crevel au piano et Arp main tendue. Semble faire la gueule.

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SoupaultPoète et journaliste, il participe à l’aventure Dada avec Breton et Aragon, pour rejoindre ensuite le surréalisme dont il est un des principaux fondateurs. Co-écrit Les Champs magnétiques. Collabore activement à la revue surréaliste Littérature. Mais bon. Ça ne collera pas avec Breton. Ne supporte pas la femme d’Éluard, qu’il appelle La Punaise. Il quittera le mouvement assez rapidement.

Hans Arp. A gauche, en costume beige, main tendue vers la gauche au-dessus de la tête du pianiste.

Photo de Arp.jpgPeintre, poète et sculpteur. En 1916, il est cofondateur du mouvement Dada à Zurich. Il fut ensuite proche du surréalisme. De la main, il désigne un petit théâtre qui figure certainement le Cabaret Voltaire, berceau de Dada, cabaret qui proposait de petits spectacles destinés à mettre le public en Arprage.

 

 

 

 

Max Ernst. Assis sur les genoux de Dostoïevski, lui caressant (ou lui tirant) la barbe.

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D’origine allemande, il fut un des grands peintres du surréalisme. Il rencontre Éluard et sa femme Gala au Tyrol, s’installe à Paris en 1922, vit chez eux (et avec elle, ménage à trois, Éluard est très conciliant). La présence de Dostoïevski s’explique par la passion que voue Gala à cet écrivain. Ernst fait donc ainsi un clin d’œil à sa maitresse.

 

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Max Morise. Ballon rouge entre les mains. A gauche de Raphaël.

Max Morice et Simone Kanh
Max Morise et Simone Kahn

 

Ce médecin de profession et dessinateur par passion est un camarade discret. Selon certaines explications, il tient l’avenir artistique (donc surréaliste) du globe terrestre entre ses mains.

 

 

 

Dostoïevsk. Le barbu à la droite de Max Ernst.

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Gala en faisait le plus grand cas, ainsi que son Éluard de mari. Mais pas Breton.  Qui s’appuiera sur la description d’une chambre par le grand auteur russe pour tirer à boulets rouges sur le métier de romancier. Et écrira à propos de Crime et Châtiment. « Et les descriptions ! rien n’est comparable au néant de celles-ci. »

 

Raphaël. Entre Max Morise et Paul Eluard.

raphael-portraitQue fait sur le tableau le grand peintre de la Renaissance italienne ? Il fait ce qu’il ne faut pas faire. Max Ernst, sous l’influence du groupe Dada, a adopté en 1919 la devise Pereat ars (Que l’art périsse !) en sous-titre de son premier album Fiat Modes. Au diable Raphaël, donc, et en route pour une seconde Renaissance en peinture ! Surréaliste, évidemment.

Théodore Fraenkel. Presque caché, à droite de Dostoïevski.

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On le voit ici, en haut à droite d’André Breton, au lycée Chaptal. Pas grand-chose à dire. Après la rupture survenue entre dadaïstes et surréalistes, en 1923, il retournera à la médecine générale. Il sera l’exécuteur testamentaire de Desnos.

 

Paul Éluard. Le beau gosse sous le grand cercle, costume marron, poing serré.

Eluard

 

Pourquoi Éluard serre-t-il le poing ? Serait-ce pour l’envoyer sur le nez de Max Ernst, l’amant de sa femme ? Et l’auteur du tableau se moquerait-il de lui, en le représentant ainsi ?

 

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Jean Paulhan. En costume gris blanc, sous Éluard.

jean paulhan par dubuffet

A notre gauche, Jean Paulhan par Dubuffet.

Ecrivain, critique, éditeur, il sera un pilier de la NRF, pas vraiment proche de la revue La Révolution surréaliste. Un ami, d’accord, mais pas pour longtemps.

 

Benjamin Péret. Assis, costume bleu vif, porte un monocle.

Grand copain de Breton, il lui sera toujours fidèle. En 1921, il a participé au procès contre Barrès, apparaissant dans le rôle du soldat inconnu parlant allemand.Peret.jpg Le monocle pourrait être une référence au légendaire ustensile de Tzara, le nouvel ennemi, dont Péret prendrait ainsi symboliquement la place, au centre de la toile.

Louis Aragon. Debout, derrière Breton, tête penchée vers la gauche.

Vous avez vu ? Peut-être pas, mais il porte une bouée de sauvetage. Est-ce pour anticiper le déluge, le tsunami qui va s’abattre sur l’ancien monde quand la révolution surréaliste aura balayé toutes les vieilles valeurs ?

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André Breton. Avec sa cape rouge (qui ressemble à une écharpe).

Il semble s’envoler, pas de doute, c’est un dieu, donnant sa bénédiction au groupe qui a reconnu sa toute-puissance.

Plus tard, certains amis comme Desnos ne seront plus vraiment des amis..

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Baargeld. Il entre en courant devant Desnos.

Ami de Max Ernst, cela devrait suffire pour figurer sur le tableau. Le touriste du groupe.

Giorgio de Chirico. Entre Breton et Gala, sur sa colonne antique

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Ah ! Chirico, mon vieux, il ne fallait abandonner tes tableaux « métaphysiques » pour revenir à une peinture classique. Au pilori, mon ami, avec l’infâme Raphaël et l’ennuyeux Dostoïevski !

Gala Éluard. En haut, à droite, dans sa robe à plis

Le surréalisme, c’est une affaire d’hommes. Femmes s’abstenir. Donc, Gala, éloignez-vous (vers la droite). Remarquons le décolleté dans le dos en forme un cœur : Ernst en pince vraiment pour la dame. Gala, elle, en pince un peu moins. Elle semble quitter le groupe pour rejoindre, avec six ans d’avance, le non moins facétieux Salvador Dali…

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Robert Desnos, Totalement à droite, qui semble entrer dans le tableau

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Un rêveur, ce Desnos, toujours en retard ! C’est Benjamin Péret lui a fait découvrir le mouvement Dada et lui a présenté André Breton. Il rompra quand Breton quand celui-ci voudra orienter le mouvement vers le communisme.

 

Et les autres

Quels autres ? On ne les voit pas bien, mais ils sont là, dans le tableau, derrière Max Morice et Raphaël. Il s’agit de la cohorte de prétendants qui se pressent pour faire allégeance au mouvement surréaliste : Moi m’sieur, moi m’sieur !

Tous à la maison !

La maison d’Eluard à Saint-Brice est toujours là. Mais elle est menacée par un parking.

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Pour terminer

portable.jpgTirons notre chapeau à monsieur Aragon. N’a-t-il pas le premier, en 1924 (dans Le Paysan de Paris) décelé les dangers du portable qui envahit nos rues : « Il paraît que le téléphone est utile : n’en croyez rien, voyez plutôt l’homme à ses écouteurs se convulsant, qui crie Allô !  Qu’est-il, qu’un toxicomane du son, ivre-mort de l’espace vaincu… ? »

 

 

 

 

Le minuscule Paris d’Antoine Blondin

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Quai Voltaire, rue Mazarine, rue du Bac, boulevard Saint-Germain. Un petit quadrilatère dont il ne sortit jamais, sauf pour suivre le Tour de France ou se rendre à Tokio. Mais à l’intérieur, que d’aventures…

Mon père, baptisez cet enfant…

gigot-dagneau-raccourci-a-osIl s’appelait Bocquillon et il était commissaire de police. À Saint-Germain-des-Prés, au commissariat du 14 rue de l’Abbaye. Dans les années 60, il eut fort à faire avec les facéties d’Antoine Blondin et d’Albert Vidalie. Lesquels, par exemple, avaient tenté de faire baptiser dans l’église voisine un gigot enveloppé dans des serviettes.

 Les Hussards boivent du rhum

La Rhumerie martiniquaise – 166, boulevard Saint-Germain – ouvre en 1932. Après la guerre, les jazzmen officiant rue Saint-Benoît en apprécient le climat antillais et l’on y croise Antonin Artaud, Marcel Aymé, Man Ray, Aimé Césaire, Wols et son chien, aussi jaune que les moustaches de son maitre. Délaissée par les « existentialistes », la Rhumerie séduit les « Hussards » désireux de se distinguer. C’est ici que Blondin rencontre Nimier pour la première fois en 1950. Dans Les Enfants tristes, l’homme à la « Gaston-Martin » évoque les lieux : « La Rhumerie était un des endroits de Paris que Dominique adorait. Elle y trouvait une « atmosphère », elle s’en étonnait comme une provinciale et ce gentil café de la Rive gauche, où l’on voit Antoine Blondin, était pour elle pavé de rêves, d’aventures, de rencontres ».rhumerie.jpg

À table, jeunes gens de droite !

En 1944, Roland Laudenbach, Jean Turlais et Roger Mouton, trois jeunes gens réunis par le goût de la littérature, lancent l’aventure des éditions de La Table Ronde. L’idée ; créer une revue supplantant une NRF promise aux foudres d’une prochaine épuration. Dans les années 1950, la revue publie Mauriac, Montherlant. Paul Morand y fait paraitre son Journal d’un attaché d’ambassade et Jean Giono Un roi sans divertissement.

imagesMarquée à droite, la Table ronde accueille tout naturellement les Hussards : Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, Roger Nimier, jeunes trublions qui font passer un petit vent d’air frais et frondeur sur un quartier trop sartraïsé à leur goût. En février 1951, par exemple, Jacques Laurent signe un Paul & Jean-Paul, pamphlet satirique dans lequel il compare Jean-Paul Sartre à… Paul Bourget !

Dans son Grognards & Hussard, Bernard Frank tente de décrire le style de ces trublions de la littérature : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase il y a mort d’homme. »

Le prix des Deux magots

2 MagotsPrix des Deux Magots 1949 pour L’Europe buissonnière, Blondin connut très vite la notoriété et, situé politiquement à la droite de la droite, n’hésitait pas à pousser la provoc à fond en encensant Robert Brasillach. Ce qui le faisait marrer, de même que ses copains, Nimier, Laurent, Déon et quelques autres. À droite, les Hussards ? « Ils nous font passer pour des écrivains de droite pour faire croire qu’il existe des écrivains de gauche » ironisera-t-il.

13 rue du Bac, c’est le bar Bac

Bistrot fétiche d’Antoine Blondin : « Il m’est arrivé, écrit-il, de rester six jours de suite au Bar Bac. Et j’y étais bien. Ils étaient très gentils avec moi, ils me donnaient une cuillerée de soupe toutes les deux heures, et puis le reste du temps du pastis, ou du vin blanc. Six jours de suite. »

La patronne, c’est Blanche, que Blondin évoque dans Monsieur Jadis : « Elle s’appelait Blanche dans la nuit noire et sa silhouette noire ne tarda pas à recevoir l’hommage de toute nuit blanche. Certains ivrognes lui vouaient un culte qu’on réserve aux icônes. Mais son extraordinaire taille de guêpe étranglée sous une poitrine de comices, son œil de jais surplombé par une tignasse engluée dans la laque, donnaient plutôt à ce personnage, dont on ne connaissait que le buste et son reflet sur le zinc, l’aspect fabuleux de la Dame de Pique affligée de l’accent des Auvergnats de Paris. »

Dans ce même Monsieur Jadis, (bien écrit, non ?) Blondin fait la fermeture : « « La nuit s’achevait au Bar Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse ».

Durant ces mêmes années, Léo Ferré est également un habitué des lieux, pas vraiment aimable envers les tauliers, comme à son habitude :

« Huit heures du soir au Bar Bac / Et des hiboux plein le parterre / À s’immoler pour quelques ferréverres / Que Blanche vide dans son sac (…) Taulière des soirs en allés / Je te laisse mon capuchon / Que je baissais sur mes chansons / Le soir dans ton ancien café / Maintenant c’est sous l’œil néon / Que tu lis tes comptes de bique / Et rumines sous la musique / L’oseille bleue des vagabonds ».

Franchement, j’aurais bien aimé entendre ce que pouvait donner un dialogue entre Ferré et Blondin.

 

 

Le dernier verre de Roger Nimier

NimierPort d’attache de Malraux dans les années trente, refuge des comités de rédaction des Temps modernes à la fin des années quarante, le bar du Pont-Royal (7, rue Montalembert) abrita ensuite la bande à Nimier, en rupture de ban avec le Decameron voisin. Le bar aux fauteuils de cuir sera le dernier lieu de rencontre entre Nimier et Blondin. Le 28 septembre 1962, Nimier y croise son ami venu évoquer avec Louis Malle une adaptation du Feu Follet de Drieu la Rochelle. Nimier se tue quelques heures plus tard sur l’autoroute de l’Ouest, dans son Aston-Martin.

 Dans son palais aveugle, 33, quai Voltaire

33 quai Voltaire.jpgDans Monsieur Jadis, Blondin évoque l’appartement que sa famille occupe depuis 1934 : « J’habitais à l’époque les ruines d’un palais sur le quai Voltaire, à Paris, où j’avais connu des heures opulentes de ma jeunesse. Des tracas d’huissier avaient condamné les fenêtres ouvertes sur la Seine… (…) J’éprouvais de la délectation à m’abandonner à une inertie qui me rapprochait des morts.  Toutefois, j’entretenais mon deuil frénétique dans les cafés environnants. J’y retardais l’instant de regagner une maison qui, en perdant le fleuve, le Louvre, les jardins, avait perdu la vue. »

Monsieur le ministre, au 40 rue du Bac

 En ce temps-là, on pouvait entrer sans trop de problème dans le Ministère des travaux publics en empruntant la porte cochère du 40 rue du Bac et en se glissant vers l’hôtel Le Play. Ce dont ne se priva pas Antoine Blondin pour aller s’asseoir, en pleine nuit, dans le fauteuil du ministre et d’attendre ainsi les premiers arrivants du matin.

19, quai Voltaire, avec Wagner et Baudelaire

hôtelToujours dans Monsieur Jadis : « …Un hôtel sur le quai Voltaire, où il lui arrivait de s’enfermer à double tour pour mieux poser sur les paysages de son enfance le regard d’un homme libre. Il était admis que sa chambre avait abrité Richard Wagner (…) et que Baudelaire avait quelquefois fouetté sa négresse à l’étage au-dessus ». (Blondin oublie Oscar Wilde, qui séjourne dans la chambre 14 en 1883 et profite d’un séjour de trois mois pour rendre visite à Victor Hugo.)

Champagne sur le Pont des Arts

images (4)Lu dans A l’encre violette : « Bien que cela n’ait absolument aucun rapport, notre impayable Antoine Blondin, au temps où il occupait une chambre du très chic hôtel du quai Voltaire, eut la farceuse idée de parier douze bouteilles de champagne avec un couple de richissimes sud-américains rencontré évidemment au bar de l’établissement, qu’il pouvait traverser la Seine sans se mouiller les pieds. Pari conclu, il emprunta tout simplement, avec son ami Albert Vidalie, le pont des Arts devant les yeux ébahis des deux touristes incrédules qui s’acquittèrent volontiers de leur dette pétillante… bue sur le champ ! »

 Maillot jaune et habit vert

images (9)En 1979, Blondin reçoit le Grand Prix de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre et plusieurs immortels songent à lui pour égayer les séances à la Coupole. Pour certains, Blondin préférait rester arrimé au bar de ses bistrots préférés. Pour le remarquable site À l’encre violette « il aurait adoré justement entrer à l’Académie française mais, disait-il malicieusement, « il y a cinq cafés entre mon appartement et l’Institut, je n’y arriverai jamais. L’habit vert m’irait extrêmement bien mais comme j’habite à cent cinquante mètres, je laisserais mon épée dans le premier bistrot, mon bicorne dans le second et j’arriverais en caleçon là-bas » !

72, rue Mazarine : pour Blondin, c’est la fin

L’homme aux cinq romans, aux quatre mille chroniques sportives, aux « 100 000 kilomètres dans le sillage de postérieurs court-vêtus et relativement inexpressifs », celui qui préférait (mais non, c’est faux, mais c’est un bon mot) le maillot jaune à l’habit vert meurt rue Mazarine, le 7 juin 1991. Il est enterré au Père Lachaise, un lieu qu’il juge «  très poétique, un cimetière où l’on sait vivre. » 

 « Même l’église était bourrée »

images (3)C’est le titre mémorable trouvé par Jean-Claude Lamy pour son compte-rendu dans France-Soir des funérailles germanopratines de Blondin. Jean-Paul Belmondo avait croisé l’Antoine quelques semaines avant sa mort et lui avait demandé – « Alors, ça va ? Tu ne bois plus ? » – « Non, mais il faut qu’on aille arroser ça. »

 19 rue Mazarine, son bureau au Rubens

Au 19 rue Mazarine se trouvait le Rubens, modeste café dont Blondin avait fait son quartier général et son bureau. C’est là qu’il écrivit devant des verres de blanc Un singe en hiver, prix Interallié 1959. C’est également au Rubens qu’il n’écrivit pas son sixième roman, Le PC des Maréchaux, dont il n’avait, selon son éditrice, écrit que le titre.

Blondin au Rubens« Il était si discret, écrit Le Monde en 2011, que lorsqu’il entrait dans un bistro, il titubait exprès pour ne pas se faire remarquer. Mais quand il y était, qu’est-ce qu’il parlait !, même s’il savait combien il est difficile d’être le premier dans un état second. Son verbe, enchanté aussitôt qu’imbibé, faisant regretter plus encore les livres qu’il n’arrêtait pas de ne pas écrire. » (Le Monde, 19 mai 2011)

 

 

Et maintenant, pour la route et à jeun, quelques bons mots du cher Antoine  :

« Je ne suis pas riche mais je te présenterai mes amis » (déclaration à celle qui deviendra sa seconde épouse).

« Ah, Levallois-Perret ! » (Accueillant son ami Jacques Perret en retard pour recevoir le prix Interallié).

 « N’oublie pas qu’on écrit avec un dictionnaire et une corbeille à papier. Tout le reste n’est que litres et ratures ».

 « Juchés sur des tabourets distraits à la pénombre, secoués par le be-bop, attendris par le punch, des penseurs prétendument nocifs se métamorphosaient en noceurs prétendument pensifs … »

« Je ne suis pas un vignoble individu. »

 « Aux approches de la cinquantaine, je ne porte pas de cravate, je suis resté mince, mon œuvre aussi. »

« Méfiez-vous des fillettes, il n’est jamais trottoir pour bien faire. »

 « Maintenant, je vais pisser de la copie. » (Après avoir avalé le contenu de son encrier.)

 

Pour les amoureux de Blondin, ne pas manquer l’article de A l’encre violette :

Vous reprendrez bien un coup d’Antoine Blondin !

 

 

 

 

Peinture et rue de Seine, acte II

 

51 rue de Seine, Paul Jenkins balance la peinture chez Stadler

JenkinsAu 51, où habitait Poliakoff, comment ne pas saluer la galerie de Rodolphe Stadler ouverte en 1955. C’est chez lui qu’en 1956, Antoni Tàpiès exposera en France pour la première fois. Un an plus tard, ce sera Antonio Saura, que Stadler présentera à Matisse, contribuant à son exposition à New-York. Parmi ses grandes collaborations des années 50-60, citons notamment Paul Jenkins, en 1956. Selon Alain Bosquet les méthodes de Jenkins étaient particulières : « La plus originale consistait à verser les couleurs dans le creux de la feuille ou de la toile qu’il avait incurvée. Ensuite, balancée (…) repliés légèrement ou dépliée, elle forçait les couleurs à se concentrer (…) et partant, à trouver leur forme. »

53, rue de Seine, Roger Bissière à la galerie Jeanne Bucher

Après la mort de Jeanne Bucher, en 1946, Jean-François Jaeger prend les commandes de la galerie de Montparnasse puis déménage rue de Seine en 1960. La galerie programme essentiellement la génération 50-60 : Dubuffet, Jorn, Nevelson, Reichel, Staël, Tobey, Vieira da Silva et Roger Bissière, l’aîné de cette génération d’artistes qui font apparaître – dans les années – 1950 la peinture non figurative.

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Roger Bissière, Composition 368, 1957

 

54 rue de Seine, l’escalier de Sam Szafran

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Cet enfant des Halles, né de parents polonais juifs émigrés, n’a jamais habité la rue de Seine. Mais il évoqua l’escalier du 54 dans sa série Escaliers et ateliers des années 70.

 

La Galerie 55, au 55 rue de Seine

René Legueltel fut un copain de mon père et ils ouvrirent ensemble, avec Marc Chevalier, la première Écluse quai des Grands Augustins en 1949. Les rapports se tendirent quand il en fut évincé de la seconde Écluse en 1951. Il monta alors la Galerie 55, dans sa librairie galerie d’art, et plaça son cabaret (dans les premiers temps) sous le signe de l’humour noir : des dessins de Siné et Tetsu sur le suicide ornaient les murs. La Galerie 55 va devenir l’un des cabarets les plus en vue de la rive gauche.  En 1957, Colette Renard devient la vedette maison pour qu7783114309_capture1elques mois, après son triomphe dans Irma la Douce. Dans le même programme, Hubert Deschamps, Jacques Dufilho, Petit Bobo, Pierre Olaf, Bernard Lavalette, les Frères Ennemis. En 1958 et 1959, on pourra applaudir Cora Vaucaire, Pierre Doris, Guy Bedos, France Gabriel et le dessinateur Siné, qui tire sur tout ce qui bouge, en particulier sur de Gaulle.

Passage de Picasso au 57 rue de Seine,

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Autoportrait Picasso, 1901

En octobre 1902, pour son troisième séjour parisien, Picasso s’installe à « l’hôtel du Maroc » hébergé par un sculpteur « bordélique » chez lequel il ne parvient pas à travailler. (Il ira ensuite chez son ami Max Jacob, boulevard Voltaire.) Il peint mais ne vend rien. Il faudra attendre novembre 1902 pour qu’une mince lueur apparaisse -vite éteinte- avec sa troisième exposition chez Berthe Weill (« La petite mère Weill ») rue Victor Massé.

 

Outre le passage de Picasso, le 57 est intéressant à plusieurs titres : au début de la Deuxième république, un éphémère journal y fut fondé L’Accusateur révolutionnaire, journal des ouvriers, démocratique et socialiste. Il n’eut en effet qu’un seul numéro, paru le 2 avril 1848. Le 57 vit également le passage de Baudelaire, qui y résida entre mai 1854 et mars 1855IMG_0480. Il accueillit par ailleurs au début du 20e siècle un célèbre imprimeur, Henri Diéval, d’où le nom parfois donné au 57 : l’hôtel Diéval.

57 rue de Seine, le « beau peintre » de Barbara

Dans ses Mémoires, Barbara évoque l’appartement qu’elle a occupé rue de Seine en 1957 ou 1958 : « Un beau peintre partant pour le Mexique me laisse son appartement rue de Seine, sous les toits. » (Ça finira mal, elle y met le feu).

Luc Simon.jpgUn « beau peintre », elle en rencontrera un autre quatre ans plus tard, avec lequel elle se consolera de la perte d’Hubert Ballay, monsieur « dis-quand-reviendras-tu » : il s’agit du peintre Luc Simon, qui signera les décors de Madame (le grand four théâtral de Barbara signé Rémo Forlani) et qui sera Lancelot dans le film de Robert Bresson.

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60, rue de Seine hôtel de la Louisiane : mais oui, Mouloudji était peintre…

images (2)Dans cet hôtel mythique où séjournèrent dans les années 1940-1950 la fine fleur du Saint-Germain-des-Prés naissant, Sartre, Beauvoir, Cazalis et Gréco en tête, (sans oublier l’écrivain francophone égyptien Albert Cossery qui y vécut 57 ans dans la chambre 58 puis la 77), saluons le talent du protéiforme Marcel Mouloudji qui y résida avec sa femme Lola en 1944 avant de s’installer rue de la Bûcherie. En 2006, les 350 tableaux de son atelier furent dispersés à Drouot.

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Mouloudji

63 rue de Seine, deux peintres sinon rien

260px-Chardin_pastel_selfportrait.jpgChardin, autoportrait au pastel

Chardin y naquit en 1699 et Edmond-Marie Poullain y eut son atelier en 1904, y recevant des grands noms des arts et de la poésie. Il aimait y recevoir ses amis lors de soirées artistiques auxquelles prennent part de jeunes femmes peu farouches, et où l’on parlait peinture et poésie. André Salmon a conté dans ses Souvenirs sans fin ce que furent les réunions dans l’atelier de Poullain, évoquant notamment sa Magnificence le baron Mollet.

 

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Poullain, La Seine au Pont-Marie, 1905

 

Martin Drolling, Petit garçon

 

67 rue de Seine, Martin Drolling

Poisson d’avril. Ce n’est sans doute pas au 67. Mais c’est tout près, c’est sûr. On lit dans Wikipédia « C’est dans une maison de la rue de Seine que s’installa en 1785, le peintre Martin Drolling en compagnie de son épouse.

 

 

83 rue de Seine : la discothèque de Boris Vian

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Signés Boris Vian

Au 83, à l’angle du boulevard Saint-Germain, se tenait dans l’après-guerre le Méphisto, cabaret situé en sous-sol d’une brasserie. Albert Camus et les jeunes journalistes de Combat s’y retrouvaient fréquemment et Mouloudji y monta une sorte d’opéra bouffe : Méphisto valse.

Le cabaret fit place au milieu des années 50 à la première discothèque parisienne, La Discothèque. Elle fut dirigée pendant un moment par Boris Vian, qui fut, soyons honnêtes, un peintre tout à fait endimanché. 

91 rue de Seine : c’est le beau Marcello (Mastroianni) !

images.jpgMastroianni vécut rue de Seine de nombreuses années jusqu’à sa mort en 1996. Il n’a jamais rien peint, mais je ne résiste pas au plaisir de reproduire quelques lignes de l’article que lui consacra L’Express en 1996 : « Il offrait souvent un petit salut drôle et poignant à ses parents, racontant qu’à la fin de leur vie, son père devenu aveugle et sa mère sourde, ils allaient tout de même au cinéma quand un de ses films y était projeté. Mais ils dérangeaient toute la salle. « Dès que j’apparaissais, lui criait : Qu’est-ce qu’il fait ? et elle répliquait : Qu’est-ce qu’il dit ? C’était comme un couple de comiques. » Ou bien il évoquait la mort de sa mère pendant le tournage de La Cité des femmes. « Tu te rends compte, elle avait mis 300 000 lires de côté pour ses funérailles. Il faut dire que lorsque je lui demandais si elle était heureuse de ma réussite, elle répondait toujours : Si tu avais travaillé aux chemins de fer, on aurait eu des billets gratuits. »

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Saluons au passage l’oncle de Mastroianni – Umberto Mastroianni (1910 – 1998) – dont une rétrospective au Musée d’art moderne la ville de Paris fut organisée en 1974

C’est un prince, c’est un roi, que dis-je, c’est André Breton !

Dada à Saint-Julien-le-Pauvre : soyez sales !

robinier st julien le pauvreEn avril 1921, dans le cadre d’une série « d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires », André Breton et Tristan Tzara proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. » Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ».square viviani

À trois heures de l’après-midi, les membres du mouvement Dada se retrouvent sur ce qui était à l’époque un terrain vague situé entre la Seine et l’église Saint Julien le Pauvre. Participent à l’événement : André Breton, Tristan Tzara, Paul Eluard, Benjamin Péret, Jean Crotti, Roger Vitrac, Georges d’Esparbès, Jacques Rigaud, René Crevel, Georges Ribemont-Dessaignes, Théodore Fraenkel, Louis Aragon, Philippe Soupault. Le groupe effectue une « performance » en lisant des textes choisis au hasard dans le Larousse. Certains distribuent des prospectus bleus et des enveloppes-surprise, Breton et Tzara improvisent des discours. Las ! Peu de monde, pour cause de pluie. Et au lieu d’être subversive, la manifestation s’avère dit-on, plutôt ennuyeuse.

Par haine de Montparnasse et de Montmartre

Passage_de_l'Opéra galerie du baromètre.jpgSitué à la hauteur du 10-12 bd des Italiens, ouvert en 1822, le passage de l’Opéra comprenait deux galeries parallèles : galeries de l’Horloge et du Baromètre, courant du boulevard des Italiens à la rue Le Peletier. « C’est dans ce lieu, relate Aragon, où vers la fin de 1919, un après-midi, André Breton et moi décidâmes de réunir désormais nos amis, par haine de Montparnasse et de Montmartre, par goût aussi de l’équivoque des passages, et séduits sans doute par un décor inaccoutumé qui devait nous devenir si familier ; c’est ce lieu qui fut le siège principal des assises de Dada. »

Ces assises avaient lieu au café basque Certà où furent conçues les actions symboliques du groupe : le procès de Maurice Barrès, les attaques d’intellectuels et les « manifestations dérisoires et légendaires » comme la contrevisite à Saint-Julien-le-Pauvre. Aragon était sensible au charme de la jeune femme qui tenait la caisse. Il appelait souvent le Certà au téléphone pour le plaisir de s’Menu du Certa.jpgentendre dire : « Non personne ne vous a demandé », ou encore : « Il n’y a pas personne des Dadas, Monsieur. » En 1925, le passage de l’Opéra fut démoli pour permettre le prolongement du boulevard Haussmann et de la rue Chauchat ; et « le grand cercueil de verre » disparut. Subsiste, heureusement, le merveilleux Paysan de Paris d’Aragon.

42 rue Fontaine, 17 13, c’est Breton !

breton chez lui.pngMontez un escalier étroit, quatrième étage, arrêtez-vous devant la porte sur laquelle est inscrit 17 13. Froncez les sourcils. Qu’est-ce ? En février 1924, Breton a reporté sur un carnet les mots « Personnages, perce-neige » suivis des chiffres « 17 13 » et de sa signature : « 17ndré 13reton ». CQFD ! Les chiffres 1 et 7, rapprochés, forment approximativement un A. Et le rapprochement de 1 et de 3 forme un B.

 

Crime contre la sûreté de l’esprit : Barrès prend 20 ans.

Maurice barrès.jpgLe 13 mai 1921, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise dans la salle des Sociétés savantes, 8 rue Danton, le procès de Barrès accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside (évidemment), Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense (si peu), le principal témoin à charge est incarné par un Benjamin Péret déguisé en soldat inconnu, revêtu d’une capote de poilu et parlant allemand. Verdict : Vingt ans de travaux forcés. Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux. La rupture entre Dada et les futurs surréalistes fait un pas en avant.

Ça « chie en couleurs » au théâtre Michel

Théatre Michel.jpgComme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». En 1923, Dada et surréalisme naissant s’affrontent violemment. Breton veut la peau de Tzara et décide de torpiller la présentation de sa pièce – Cœur à gaz, – lors de la Soirée du cœur à barbe qui a lieu au théâtre Michel. À la manœuvre, Éluard, Desnos et Péret. Bagarre. D’un coup de canne, Breton casse le bras du journaliste Pierre de Massot tandis qu’Éluard frappe Tzara. La police intervient. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique ».

Et ça barde également à la Closerie des lilas

closerie des lilas.jpgLe 2 juillet 1925, un banquet est donné à la Closerie des Lilas en l’honneur de Saint-Pol-Roux. Les surréalistes, qui vénèrent le poète (franchement, je me demande pourquoi), sont invités. Une écrivaine célèbre, Rachilde, clame -main sur le cœur- que jamais une Française ne pourra épouser un Allemand. Chez les surréalistes, ça s’énerve, ça veut en profiter pour protester contre la guerre du Rif. Michel Leiris se met à la fenêtre et crie : « À  bas la France ! Vive Abd el-Krim ! » Bagarre générale. Leiris est défenestré et Breton sérieusement malmené. Louis Aragon confie à Baron : « Tu sais qu’on a failli se faire tuer (mais vraiment), tu as vu ça dans les journaux. Leiris a été abominablement arrangé. Ça a été fantastique, terrible et merveilleux. »

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Rachilde

La presse, elle, n’y voit rien de merveilleux : « Ces terroristes, peut-on lire, sont des aspirants-apaches, métèques du cloaque toléré de Montparnasse, où pullulent les indésirables, les espions, les peintres fous… Ces jeunes bourgeois peints en rouge veulent ouvertement la mort de tout ordre français et crient très haut leur goût pour la trahison. Ils souillent les morts, et s’assemblent pour frapper une femme. » Il va sans dire que Breton est ravi.

Au Cyrano de la place Blanche

Le cyrano.jpgAu milieu des années 1920, André Breton fit de cette célèbre brasserie le quartier général du tout jeune mouvement surréaliste, regroupant notamment Aragon, Soupault, Desnos, Crevel, Ernst, Éluard… (Et Dédé Sunbeam, n’oublions pas Dédé Sunbeam.) « Au café Cyrano, écrit Maxime Alexandre, nous écrivions vers ce temps-là des lettres d’injures collectives aux écrivains en vogue, de même qu’aux peintres, aux critiques littéraires et artistiques ». Le roi Breton ne va pas tarder à organiser, dans l’arrière-salle, le procès de certains membres pour motifs divers, politiques ou littéraires. Et hop ! Excommunié ! En 1926, Antonin Artaud et Philippe Soupault sont condamnés sans appel. C’est au Cyrano que Breton tombe amoureux de Suzanne Musard, que Sylvia Bataille rencontre Jacques Prévert et que Jacques Lacan aurait trouvé son premier et unique analysant de longue durée.

Ça suffit, on vire Antonin Artaud

centrale surréaliste.jpgFin 1924, en marge du lancement de La Révolution surréaliste, Breton souhaite disposer d’un local ouvert à tous les sympathisants et au curieux. Ce sera dans l’hôtel de Bérulle, propriété du père de Naville : « Au 15 de la rue de Grenelle, écrit Louis Aragon dans Une Vague de rêves, nous avons ouvert une romanesque auberge pour idées inclassables et révoltes poursuivies ». Cette Centrale surréaliste avait pour vocation de « recueillir par tous les moyens appropriés les communications relatives aux diverses formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit ». Ouverte en octobre 1924, elle connait rapidement des tiraillements. Le 23 janvier 1925, les surréalistes réuniaffichette centrale.jpgs au Certà constatent le mauvais fonctionnement de la Centrale et en confient la direction à Antonin Artaud. Une semaine plus tard, Breton décide de la fermer au public. Le Bureau disparait définitivement avec la parution du n° 3 de la Révolution surréaliste.

L’énigmatique Nadja au Sphinx-Hôtel, 106, boulevard de Magenta

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Nadja

« Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme » écrit Breton dans Nadja. Rien d’étonnant, donc, à ce que Nadja (Léona Delcourt) ait choisi le Sphinx-Hôtel pour sa première nuit à Paris (1926). André Breton lui offre deux de ses livres, dont Les Pas perdus, dans lequel une jeune personne (telle un double de Nadja), pose des énigmes aux passants. En échange, elle l’entraine place Dauphine, où elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. »

La place Dauphine : « le sexe de Paris »

place Dauphine.jpgC’est, écrit Breton en 1928, un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. » Pas si vague que ça : la place Dauphine lui parait par ailleurs indissociable du sexe féminin. « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Des chats géants place de l’Étoile

Place de l’Étoile, en 1919, Breton s’angoissa : alors qu’il venait de noter (en écriture automatique avec Philippe Soupault) « Suintement cathédrale vertébré supérieur / Les derniers adeptes de les champs magnétiques.jpgces théories prennent place sur la colline devant les cafés qui ferment / Pneus pattes de velours », il vit les voitures métamorphosées en chats géants. Vision terrifiante au point que, relate Sarane Alexandrian dans Le Surréalisme et le rêve, il hésita à sortir dans la rue le jour où il écrivit : « Il faut des éléphants à tête de femme et des lions volants ». Prudent, Breton. On ne sait jamais…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bon, d’accord, promenons-nous rue des Canettes

 

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Que peut-on lire dans Regards, en février 1937 ? Un appel au meurtre des vieilles rues derue des canettes Paris : « Le 6e ne compte plus ses îlots insalubres, ni ses taudis, peut-on lire. Il faudrait démolir la rue Guisarde et la rue des Canettes, malgré leurs noms évocateurs, bousculer les rues de Nevers, de l’Hirondelle, Servandoni, Grégoire-de-Tours, élargir la rue de Seine, mettre de l’air rue de Buci, démolir, partout, des maisons vieilles, froides, aux escaliers obscurs, aux plafonds bas, aux façades tristes. De vraies maisons à rats et à cafards. »

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Dieu merci, la rue des Canettes est toujours là. Elle tire son nom de l’enseigne sculptée d’un magasin situé au n° 18, magasin qu’Anatole France évoque dans La Révolte des Anges. L’enseigne a disparu mais un médaillon en bas-relief  en perpétue le souvenir. Ce bas-relief enfermé dans un écusson représentait trois petites canes ou canettes barbotant dans l’eau. On pouvait aperçoire l’aile d’une quatrième en train de plonger.

La rue des Canettes, c’est pas les Grands boulevards, mais il y a tant de choses, tant de choses à voir sur 132 mètres.

 Au coin de la rue des Canettes et de la rue du Four, la cachette introuvable du parfumeur Caron

césar bireauteau.jpgAu coin des deux rues était établi au début des années 1800 un parfumeur nommé Antoine Caron qui servira de modèle à Balzac pour César Biroteau. Il possédait la cache le plus sûre de Paris, une cache logée dans son enseigne qui formait un coffre incliné, surplombant la rue. De sorte que les policiers pouvaient fureter dans toute la maison sans rien trouver. Cadoudal n’eut pas le temps de l’expérimenter, comme il en avait l’intention. Alors qu’il s’y rendait, le général chouan fut arrêté place du Panthéon.images (2).jpg

 

2 rue des Canettes, un Cherry Lane

alexandre_mathis.jpgSelon Alexandre Mathis (l’auteur de LSD 67, Serge Safran éditeur, 2013) il y eut à ce numéro un Cherry Lane à la fin des années 60. Était-ce une excroissance du Cherry Lane de la rue des Ciseaux ( au n° 8), bar homosexuel et une des premières discothèque des années 50 ?

 

4 rue des Canettes, le Mont Saint-Michel de Pierre Albert-Birot

Pierre Albert-Birot
Pierre Albert-Birot

 En 1938, nous confie Jean Follain dans L’Almanach de Saint-Germain-des-Prés, on pouvait faire au Mont Saint-Michel, le restaurant des sœurs Morazin, « d’excellents et abondants repas avec crème, vin et calvados à discrétion pour la somme de 14 F. Pierre Albert-Birot était un familier des généreuses sœurs et y donnait des « diners- Grabinoulor ». Pour ceux qui ne connaissent pas encore Albert-Birot, urgence. Il fut poète, sculpteur, peintre, typographe, dramaturge, toujours à l’avant-garde. Il suggéra à Apollinaire le mot « surréaliste » pour les Mamelles de Tirésias et sa revue SIC (1916) fut la première à diffuser les textes dada de Tristan Tzara. Véritable Dalí de la littérature, Albert-Birot laisse notamment une épopée burlesque écrite de 1918 à 1963 – Grabinoulor -, et de jolis poèmes-pancartes comme « Ralentissez, n’écrasez pas les paysages ».images (3)

Le 4 deviendra après la guerre Le Pouilly, fameux bistrot du Père Guitard, puis, dans les années 60 le Speakeasy, bar de garçons assez chic.

 

5 rue des Canettes, les Scènes de la Vie de Bohème à l’hôtel Merciol

henri murger        Henri Murger, écrivain, poète et ami des Goncourt résida dans cet hôtel au cours des années 1840-1850 et y recevait ses amis, Chamfleury, Nadar, Baudelaire et Théodore de Banville. Si vous souhaitez échapper à un bailleur impatient, vous faire payer un bon repas sans dépenser un sou ou trouver un habit présentable à peu de frais, lisez vite Scènes de la Vie de Bohème, un efficace manuel de survie dans la dèche parisienne.shopping.jpg

L’hôtel Merciol accueillait peintres, musiciens, sculpteurs, poètes et romanciers, qui s’y réunissait en « cénacle des buveurs d’eau », troupe famélique rêvant d’art et de gloire, qui n’avait guère de quoi se payer à boire. Murger en fut le témoin et le chroniqueur. Il publia les Scènes de la vie de Bohème en feuilleton dans Le Corsaire en 1848 et 1849. Elles furent ensuite publiées en livre et connurent un grand succès, permettant à Murger de boire autre chose que de l’eau, d’entreprendre une grande carrière littéraire et d’avoir sa statue signée (Henri Bouillon), au jardin du Luxembourg.

9 rue des Canettes, la galerie de René Breteau

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Sonia Delaunay, Voyages lointains, 1937

René Breteau, qui s’installera en février 1939 rue Bonaparte, avait ouvert en 1936 une boutique d’art au 9, rue des Canettes – dans laquelle il présentait des ouvrages d’artisans, quelques œuvres de camarades et ses propres travaux-, dans une vaste galerie qu’il avait appelée Matières et Formes. Dans le hall et le sous-sol, il accrochait tableaux et estampes, disposait sculptures, tissages, tissus imprimés, reliures, émaux, céramiques, poterie, tapis, que lui faisaient parvenir les jeunes artistes associés aux groupes « Témoignage » et « Mouvement ». Y exposèrent notamment Marcel Duchamp avec ses disques optiques et Sonia Delaunay.disque optique 1

 

chez georges.jpg11, rue des Canettes, Chez Georges

Il s’appelle Georges Abbe, sa femme, c’est Minouche. Georges est un personnage à la Queneau, bourru, sérieux comme un pape. En 1951, il ouvre une épicerie-buvette qui ne ferme pas avant deux heures du matin et qui devient rapidement un lieu incontournable pour les intellectuels, les artistes et… les clochards du quartier.

« C’est uniquement le hasard, dit-il, qui m’a amené dans ce quartier, déclare-t-il en 1967. Je cherchais un appartement et il s’est trouvé ici, avec la boutique en gérance. Je l’ai prise avec l’appartement et achetée après. Très rapidement l’ambiance s’est créée. Ont défilé André de Richaud, Laurent Terzieff, Hubert Deschamps…des gens du quartier, Aznavour, à ses débuts, qui venait manger des sandwiches, Hugues Aufray et sa sœur Pascale Audret. »

Comme le chante Catherine Derain, dans la rue des Canettes, le soleil va bientôt se réfugier au sous-sol. L’épicerie-buvette comporte en effet une cave que Georges – sous l’insistance de Monique Morelli – convertit en cabaret. Pas de piano, mais une enclume, sur laquelle on s’assied pour effectuer son tour de chant.

De 1962 à 1986, on voit notamment Jehan Jonas, Luc Roman, Jacques Bertin, Romain Bouteille, Bruno Brel, Jean-Max Brua, James Ollivier, Jacques Marchais, Catherine Derain, Hélène Martin, Marc Ogeret, Gilles Ollivier, Jean-François Panet, Paul Hébert, Jean Vasca, Jacques Serizier, Jack Treese, Gilles Servat, Francesca Solleville, Eva, Michèle et Christian, Paul Villaz, Les Enfants Terribles, Georges Chelon et Anne Vanderlove, la « Joan Baez française », qui y chante en 1966 et quatre mois de suite en 1967.

images (6)Le jeune Alain Souchon se présente en 1969 : « Je me souviens, relate-t-il dans Chorus, d’une audition chez Georges, un temple de la chanson française, on montait sur une enclume pour chanter. Moi j’arrive, j’attends cinq heures dans un coin, et au bout de cinq heures, il me dit : « allez, vas-y ! » J’y vais et je chante des chansons américaines, du country, il était scié ! »

Avec Le Port du Salut et le Bateau Ivre, Chez Georges est un des rares cabarets de la rive gauche à survivre aux années 70. En 2014, le zinc est toujours là, ainsi que la cave et l’enclume. Mais les chanteurs « rive gauche » ont disparu.

13 rue des Canettes, Gabriel-Tristan Franconi

La rue des Canettes a eu, pendant la (première) guerre un instant de touchante célébrité. Le soldat Franconi était un jeune poète qui, à la veille d’une bataille sanglante, avait célébré dans une pièce en vers la petite rue où il habitait. Ses camarades mouraient pour la patrie. Sa patrie, à lui, c’était la rue des Canettes. Son poème était intitulé : « Mort pour la rue des Canettes. » Un petit journal du front le reproduisit. En 1920, est posée une plaque de marbre portant cette inscription : « Le poète Gabriel-Tristan Franconi né dans cette maison, le 17 mai 1887, tué au bois de Sauvilliers (Somme) le 23 juillet 1918, pour défendre contre l’envahisseur sa maison, sa rue et la Place Saint-Sulpice. »

14 rue des Canettes, l’hôtel l’Alsace-Lorraine de la gouvernante de Proust

céleste alberetEn janvier 1924, quatre mois après la mort de son maitre et tyran, Céleste Albaret achète avec son mari Odilon le fond de commerce de l’hôtel d’Alsace-Lorraine, établissement misérable où on loue des chambres au mois à des ouvriers étrangers qui partent à l’aube et ne reviennent que le soir. Dans son Journal imaginaire de Céleste Albaret, Lina Lachgar écrit : « C’est là, Monsieur, dans cet hôtel médiocre et sale qui ressemble à une cave, où règne une odeur de salpêtre mêlée à celle de la soupe aux choux, que je vis dans mes souvenirs… »

« Grande, fine, belle et maigre, (…) Spirituelle, agile, intègre » avait écrit Proust dans un poème. Peut-être pas si intègre que cela, la Céleste : De 1953 à 1970, elle officie comme gardienne du Belvédère, la maison de Ravel à Montfort L’Amaury. Il semblerait qu’elle et son entourage soient repartis avec des centaines de documents d’archives, si l’on en croit notamment les ventes aux enchères d’archives de Céleste Albaret dans lesquelles se trouvent des pièces ayant appartenu au musicien.

Le petit hôtel de la servante de Proust aurait, dit-on, abrité les amours débutantes de Pierre Bergé et Bernard Buffet en 1950.images.jpg

Y croisaient-ils André de Richaud, demeurant au deuxième étage ? Cet intellectuel marginal aussi maudit qu’imbibé était un grand habitué de Chez Georges, l’épicerie-buvette située en face de l’hôtel, où il retrouvait ses amis Michel Piccoli et Jean Marais. Son roman – La Douleur –, publié chez Grasset en 1931, l’avait rendu célèbre. En 1950, il s’installa rue des Canettes d’où il ne bougea quasiment plus, devenant l’un des vagabonds célèbres de Saint- Germain.

PaDe Richaud.gifs rigolo, de Richaud. Voulez-vous savoir comment commence La Fontaine des lunatiques ? « Le jour d’automne, si court, mourait et, dans ce pays, les couchers de soleil ont un éclat tragique. Chaque soir, il semble que la lumière s’éteigne pour l’éternité. »

Après la mort de Céleste Albaret, en 1984, l’hôtel devient l’hôtel de la Perle.

18, rue des Canettes, de Balzac à A. E. Van Vogt

balzac.jpgpdf010-1955.jpgBalzac se rendait souvent au 18 rue des Canettes pour rendre visite à Mme Cardinal, une bonne grosse dame sans distinction, qui y tenait un cabinet de lecture situé au rez-de-chaussée et à l’entresol, cabinet où elle mourut en 1863. Le cabinet deviendra un siècle plus tard un restaurant franco-italien incontournable, Chez Alexandre, disposant au premier d’une salle où l’on peut venir de 1 à 25, fumer le cigare et discuter contrats d’édition sans être dérangé. Man Ray, dont l’atelier était situé rue Férou, fréquentait régulièrement les lieux et Robert Laffont y avait sa table attitrée.

Notons que depuis cinq décennies, l’ancien cabinet de lecture accueillit « les déjeuners du lundi » dédiés à la SF. Les auteurs français, autour de Curval, furent au rendez-vous, mais on y vit également des auteurs étrangers et non des moindres : Theodore Sturgeon, A. E. Van Vogt, Frank Herbert, Richard Matheson, Philip Jose Farmer, Robert Silverberg, ­ont goûté à la cuisine italienne de la rue des Canettes.

22, rue des Canettes, la Polka des Mandibules

images (4)En 1958, rien ne va plus au Milord l’Arsouille entre Francis (Claude) et Monique (Claude). La femme du bateleur-philosophe souhaite voler de ses propres ailes et revenir à Saint-Germain-des-Prés. Elle quitte la rue de Beaujolais et aménage une ancienne crémerie de rue des Canettes, en lui donnant le nom d’une chanson de Pierre Dudan : La Polka des Mandibules.

Sur la minuscule scène défilent de nombreux artistes, la plupart amis de Monique Claude : Hubert Deschamps, pilier de la maison, Olivier Hussenot, Nicole Louvier, Roger Comte, Colette Chevrot, Ricet Barrier, Eva, Guy Béart, le magicien Jacques Delord, Anne Sylvestre, Jacques Higelin, Hugues Aufray, Alain Barrière…

En 1959, Combat dresse un état des lieux : « On boit à la Polka des Mandibules des coups de rouge à volonté. Le robinet est sur les tables. Colette Chevrot est très drôle dans cette petite chapelle de la rive gauche. À l’Olympia, elle était sombre comme un Bernard Buffet. Ici, elle devient quelque peu un Modigliani. Monique Claude, ex-femme de Francis Claude, a engagé sa nouvelle épouse : Claude Sylvain. »

La Polka des Mandibules, cabaret mineur mais attachant, fut le premier cabaret à avoir accueilli Pierre Richard et Victor Lanoux, en 1962. Il ferma en 1964.

 22 rue des Canettes, Robert Laffont

En mai 1991, alors que parait le 10.000e titre des éditons Robert Laffont, une fête réunissant trois mille personnes est organisée par ses enfants de l’éditeur place St Sulpice afin de célébrer le 50e anniversaire de la création de sa maison. Ce sera le chant du cygne : en 1993, les Presses de la Cité prennent le contrôle total de l’entreprise et Bernard Fixot déménage les locaux avenue Marceau.

Jeune, Robert Laffont avait hésité entre le cinéma et l’édition. Il avait consulté son ami Guy Schoeller, à l’époque chez Hachette, qui lui avait donné son avis : « Ce sont deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine. Le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné. »

Robert Lafont et Anne Carrière.jpgRobert Laffont suivit donc le chemin « raffiné » mais ne suivit pas Fixot en rive droite. Il s’installa dans un petit bureau au plafond peint en bleu ciel, tapissé de livres, au 22 rue des Canettes, où il reçut ses amis et rédigea ses mémoires. (Une si longue quête), publiés par sa fille Anne Carrière, en 2005.

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Saluons, à nouveau pour finir le livre de Claude Dubois paru en 2007 chez Parigramme, Je me souviens de Paris. Sur la couverture, regardez bien : nous sommes au coin de la rue Guisarde et de la rue des Canettes. Et les vieux Parisiens se souviendrons qu’il existait dans la capitale un réseau de Primistère, ancêtres des supérettes.