Dans les coulisses de l’Académie française

Avant de se rendre au 23 quai de Conti, quelques petites phrases pour se mettre en appétit :

« Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie ». (Bernanos)

« A moins que ce ne soit pour avoir un en-tête sur ton papier à lettres, qu’est-ce que tu vas foutre là-dedans ? » (Gaston Gallimard à Joseph Kessel.) 

« A quoi ça sert, l’Académie ? A faire élire des académiciens. » (J’ai oublié l’auteur).

« Le vote est imprévisible, le résultat inexplicable » (c’est la maxime de l’Académie)

 

Le costume

habit.jpg

Le faire confectionner chez Old Bond Street, à Londres, ou chez Stark, rue de la Paix. Compter environ 35 000 euros, entièrement brodé à la main, au fil vert et au fil d’or. Version low cost possible au Vietnam, environ 5 000 euros. Possibilité de se glisser dans le costume d’un académicien décédé. (Sous deux conditions : l’accord de la famille et qu’il soit plus grand que vous, afin de pouvoir effectuer les retouches).

La couleur du costume

C’est un décret du Consulat qui en a défini la couleur. Vert parce qu’aucune autre couleur ne convient : le rouge est trop violent, le blanc trop royal, le violet trop ecclésiastique, l’orange trop vif, et le jaune, ça fait cocu…

L’épée

index.jpg

Prévoir environ 100 000 euros, mais vous pourrez éventuellement compter sur un comité de souscription composé d’amis et d’admirateurs qui la prendra en charge. Pour la réaliser, vous avez l a maison Arthus Bertrand, René Boivin, Stéphane Bondu, Boucheron, Cartier,  Lorenz Bäumer, Mellerio ou Jean Vendome.

 

Quelques records  

Armand de Cambout.jpgArmand du Cambout, duc de Coislin, (ci-contre) entra à l’Académie à 16 ans et n’écrivit pas une seule ligne, sa vie étant consacrée à la carrière des armes. Il détient par ailleurs le record de longévité : entré en 1652, il quitta l’institution les pieds devant cinquante ans plus tard, en 1702. Parmi les célébrités, Émile Zola, se présenta vingt-cinq fois et ne fut jamais élu. Parmi les inconnus, le Vicomte de Venel, poète provincial, se serait présenté 37 fois (jusqu’en 1955).

Le poète Charles-Pierre Colardeau (1732-1776), mourut trente-cinq jours après son élection, ce qui est fort bref pour un immortel.

Age limite

Les candidats doivent avoir moins de 75 ans à la date du dépôt de candidature. (C’est cuit pour moi). Il n’y a aucune condition de titre, ni de nationalité. Il est bien entendu nécessaire de parler le français, puisque la mission des académiciens est de défendre la langue française.

Age moyen

L’âge moyen d’entrée à l’Académie française était de quarante-quatre ans entre 1635 et 1757. Il était passé à cinquante ans pour les promotions de 1758 à 1878 et à soixante ans pour les promotions de 1880 à 1983. En se livrant au même exercice sur les académiciens élus depuis 2005, l’âge moyen d’entrée se situe actuellement à soixante-huit ans. Certaines bonnes âmes parlent ainsi de gagadémie française.

Centenaire

obaldia

La Compagnie compte un centenaire, René de Obaldia, toujours bon pied, bonne œil, né en 1918. Michel Déon né en 1919, est mort quelques mois trop tôt. Jean d’Ormesson, lui, l’a raté de deux ans.

 

 

Le bon fauteuil

Depuis sa création, chacun des quarante fauteuils de l’Académie a connu, en moyenne, moins de vingt occupants, soit à peine 730 académiciens en près de quatre siècles. Mieux vaut être élu au fauteuil 26 ou au fauteuil 35 : on reste immortel en moyenne pendant 29,4 ans tandis qu’au fauteuil 4, on n’y reste que 15,9 ans.

Le dangereux fauteuil 32

L'INSTITUT DE FRANCE

Ce fauteuil est à éviter. Danger. Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, après avoir été élu en 1803, en fut, fait rarissime, exclu en 1816. Louis-Simon Auger, élu en 1816, se jeta dans la Seine depuis la passerelle des Arts, face à l’Académie. En 1911, le général Hippolyte Langlois s’éteignit seulement sept mois après avoir été intronisé. En 1975, Robert Aron, élu à ce sulfureux fauteuil, mourut cinq jours avant d’être reçu sous la Coupole. Cet énigmatique mauvais sort fut le sujet, en 1910, d’un roman de Gaston Leroux : Le Fauteuil hanté. Plus récemment, Nathalie Reims (dont le père occupa le fameux fauteuil 32), a publié Le Fantôme du fauteuil 32.

Le fauteuil 41

À tout prendre, mieux vaut occuper le fameux « 41e fauteuil », celui des recalés. Vous y siégerez pour l’éternité en compagnie de Molière, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, Proust, Gide et autres figures illustres.

Le candidat idéal

L'habit vert flers et cavaillet

 

« Le candidat idéal, c’est celui qui n’a rien fait, qui n’a pas cédé à cette manie d’écrire qui perd tant d’hommes remarquables. C’est celui que personne ne connait et qui, en entrant à l’Académie, lui doit tout car sans elle il ne serait rien ». (Dans L’Habit vert, de Flers et Cavaillet)

 

Les visites

flagornerie.jpgL’usage veut que les aspirants à l’immortalité proposent aux immortels en place de leur rendre visite, à domicile. Ces derniers ne sont bien sûr pas obligés d’accepter. Au cours de ces entrevues, le candidat tente de se concilier les bonnes grâces de son interlocuteur. (Parler avec brio mais humilité). Certains académiciens souhaitent que le candidat parle de lui (sa vie, son œuvre), d’autres (les plus âgés) préfèrent de beaucoup qu’on leur parle d’eux (leur vie, leur œuvre). Les plus pervers sollicitent ces visites, afin de voir les postulants rivaliser de basses flatteries et pratiquer un lèche-culisme éhonté.

Les petits mots doux

daf.jpgQuand un nouvel académicien est reçu à la première séance du Dictionnaire, on lui révèle le mot sur lequel on planche. Ce mot lui est « attribué ». On lui lit la définition de l’Académie et on lui demande quel est son sentiment personnel sur ce mot. Maurice Genevoix reçut « attrape-nigaud », François Mauriac « quelconque », Ionesco « cressonnière », Pierre Nora, « raviver », Érik Orsenna, « minauder », Finkielkraut « variété » …

Antiféminisme

Antiféministe, la Coupole ? En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’incipit du mot « femme » est redoutable : « Femme. La femelle de l’homme. » La huitième édition, en 1935, ne fera guère mieux : « Femme. Être humain du sexe féminin. La compagne de l’homme. » Cette définition avant-gardiste durera… jusqu’au début du XXIe siècle.

La première femme

838_marguerite_yourcenar-.jpgUne femme sous la Coupole. Il aura fallu attendre le 6 mars 1980 pour y voir l’élection de Marguerite Yourcenar (au fauteuil de Roger Caillois). Jean d’Ormesson, qui fut l’initiateur de cette révolution, aimait rappeler sa blague de l’époque (« Il y aura deux toilettes : « Messieurs » et « Marguerite Yourcenar ».

La honte

pétainL’Académie compta dans ses rangs, sous l’Occupation, plusieurs collaborationnistes :  Philippe Pétain, Abel Bonnard, Abel Hermant, Charles Maurras), et n’hésita pas, après la guerre, à accueillir les anciens collabos Paul Morand (en 1968) et Félicien Marceau (en 1975). Dans le bureau d’Hélène Carrère d’Encausse trône, (est-il toujours là ?) depuis des décennies, un grand tableau de groupe représentant l’Académie en 1935 avec Philippe Pétain en majesté au centre de la composition. On ne voit que lui. Ce spectacle aurait glacé Philippe Sollers quand l’Académie l’avait approché pour savoir s’il accepterait de se porter candidat : déjà réticent à l’idée d’être momifié de son vivant, il serait ressorti du bureau en courant.

Rémunération

monnaie.jpgUn académicien français perçoit 114 euros par mois d’indemnité forfaitaire. Ajoutons les jetons de présence aux diverses commissions, l’habit vert assidu peut espérer gagner dans les 4 000 euros par an. Une misère. En revanche, « l’Académie, c’est l’assurance de ne pas mourir sous les ponts », comme l’avait confié Jacques Laurent à Pierre Assouline. Un académicien à la rue ou au RSA, ça ferait très mauvais genre.

Obligations ? Jamais sanctionné.

punition.jpgLes devoirs des académiciens sont des plus légers. L’Académie siège tous les jeudis après-midi, mais rien n’oblige ses membres à venir. Marguerite Yourcenar, la première femme élue, n’y mit pratiquement jamais les pieds. Les absentéistes sont nombreux et jamais sanctionnés. De même, la participation à la commission du dictionnaire, qui, elle, se réunit tous les jeudis matin, est volontaire. A propos du Dictionnaire, anecdote : alors que la séance débattait du mot « mitrailleuse », le maréchal Joffre (élu en 1918 au fauteuil 35) fut tiré de sa sieste pour apporter au sujet sa science de militaire : « C’est une sorte de fusil qui fait pan, pan, pan », se borna-t-il à dire, avant de refermer ses paupières.

Institut et académie

Ne pas confondre Académie française et Institut. L’Académie française a quatre « sœurs » – l’Académie des sciences, celles des beaux-arts, des inscriptions et belles lettres et des sciences morales et politiques –, l’ensemble formant l’Institut de France, gouverné par un chancelier, Xavier Darcos.

Prix

prixChaque dernier jeudi d’octobre, l’Académie française ouvre le bal des prix littéraires en décernant son Grand prix du roman. À l’inverse du Goncourt, qui ne rapporte à son lauréat qu’un chèque symbolique de dix euros (mais lui assure des ventes de 250 000 exemplaires en moyenne), le Grand prix du roman est plus richement doté ( 7 500 euros ), mais pour un impact commercial bien moindre ( entre 30 000 et 40 000 exemplaires ).

La Compagnie décerne chaque année pas moins de cinquante-huit prix littéraires, dont le Prix mondial Del Duca, doté de 200 000 euros.

Patrimoine

chateau de chantilly

L’Institut est propriétaire du château de Chantilly, des somptueuses collections d’art qu’il abrite, de la forêt qui l’entoure ( 6 500 hectares  + de 1 500 hectares de terre agricole), du musée Jacquemart-André et du musée Marmottan, de la maison de Claude Monet à Giverny, des deux joyaux de la Côte d’Azur que sont la Villa Kerylos et la Villa Ephrussi de Rothschild, du château de Langeais, de l’abbaye de Chaalis, de la galerie Vivienne à Paris ( trente boutiques de luxe en rez-de-chaussée et deux cents appartements dans les étages… ), de la Mer de Sable, du Parc Astérix ), sans parler de tous les immeubles « anonymes ».

L’Académie française, pour sa part, est propriétaire en propre, dans les beaux quartiers parisiens, de sept immeubles de rapport, qui représentent 10 000 m2 de surfaces locatives et de 150 millions d’euros. Sur le sujet, lire Le Monopoly du Quai Conti, de Daniel Garcia

Si, au terme de cette visite, vous pensez postuler, ne vous découragez pas. Comme disait Jean Dutourd, « on est ridicule quand on est candidat à l’Académie, on cesse de l’être quand on est élu. »

 

 

 

 

 

 

 

Quai de Bourbon. De Camille Claudel à Drieu la Rochelle

15 quai de Bourbon, ce sacré Meissonnier

050_NapoleonIII_Meissonier.jpgLe peintre des batailles, le toutou fidèle des gloires impériales eut son atelier au n° 15 dans les années 1840. Pas vraiment de spontanéité, dans les tableaux du monsieur. L’émotion est en acier trempé. C’est mé-ti-cu-leux. Dire que Proust le considéra (durant son adolescence) comme son peintre préféré… Ce « géant des nains » (Edgar Degas) fut également sculpteur et illustrateur, notamment pour Hugo et Balzac.

 Mais aussi le peintre Pierre Mille

Emile Bernard

Le 15 abrita un autre peintre, Pierre Mille, qui s’y installa avec sa femme, la sculptrice Yvonne Serruys, de 1912 à 1926. Il fut également critique d’art dans Le Temps et l’on se souvient de son échange avec Apollinaire au sujet du Douanier Rousseau qu’il considérait comme « ingénu, maladroit, ignorant et sincère ». Ce à quoi le poète lui répondit, par lettre, que les qualités plastiques du Douanier étaient pour lui équivalents aux qualités littéraires d’un Restif. Tout en lui donnant du « Cher Maitre ».

Pointilliste, puis « cloisonniste », puis « synthétiste » (suppression de tout ce qui n’est pas mémorisé après la visualisation), Mille se fâcha avec Gauguin, lui reprochant de s’approprier les inventions picturales du groupe de Pont Aven (qu’il estimait avoir initiées).

Pauvre Camille Claudel, emmurée au 19

claudel rodin

Elle a cloué des planches sur ses volets pour obturer les fenêtres. Elle ne reçoit personne, elle s’est emmurée vivante après sa rupture avec Rodin. Dans son atelier, de 1899 à 1913, la sculptrice sombre peu à peu dans la folie. Á partir de 1905, chaque été, elle détruit systématiquement à coups de marteau les œuvres de l’année, puis enterre les débris. Elle pense que Rodin retient ses sculptures pour les mouler et se les faire attribuer, que des inconnus veulent pénétrer chez elle pour la voler. 1913 sonne la fin de sa carrière et le début de son internement en hôpital psychiatrique. Elle n’en ressortira jamais.

L-age-mur-Camille-Claudel-.jpg
L’Âge mûr (1902) met en scène trois personnages : Camille éplorée, essayant de retenir Rodin qui penche pour Rose Beuret, sa compagne officielle.

Au 19 également, Maurice Maindron et ses insectes

maindron.jpgIl fut entomologiste, auteur de romans d’aventures et incidemment gendre de José-Maria de Heredia. (Ses deux beaux-frères furent donc Henri de Régnier et Pierre Louÿs !). Il faillit être élu à l’Académie française, mais oui, sauf que : Edmond Perrier, directeur du Muséum, membre de l’Académie des Sciences, ne lui pardonna pas de l’avoir férocement caricaturé dans son livre L’Arbre de science. Torpillé, le Maindron.

Léon Blum dans les beaux quartiers, c’est au 25.

front populaire

On oublie souvent que Léon Blum fut un littéraire. Il croisa Gide à Henri IV, passa ensuite par Normale sup’, fréquenta Pierre Louÿs, Proust, Valéry… collabora au Banquet (revue créée par Proust) puis à la Revue Blanche, (aux côtés de France et de Barrès), écrivit des ouvrages sur Goethe et Stendhal.

Durant les années du Front populaire, il résidera quai de Bourbon où il fera l’objet d’un projet d’enlèvement par les activistes de la Cagoule.

 Au 31 : Charles-Louis Philippe

bubu.jpg

« Ce n’est rien, Seigneur. C’est une femme, sur un trottoir, qui passe et qui gagne sa vie parce qu’il est bien difficile de faire autrement. Un homme s’arrête et lui parle parce que vous nous avez donné la femme comme un plaisir. Et puis cette femme est Berthe, et puis vous savez le reste. Ce n’est rien. C’est un tigre qui a faim. » Cette citation de Charles-Louis Philippe est extraite de son Bubu de Montparnasse et mise en exergue de La Faim du tigre, de Barjavel. Paru en 1901, Bubu sera adapté au cinéma par Mauro Bolognini. Rappelons que Charles-Louis Philippe fut, avec quelques amis, fondateur de la Nouvelle Revue française

 

Au 41, l’ami Soupault

Litterature     Littérature Picabia

Il demeurait à l’entresol, y recevait Breton et Aragon afin de mettre au point (en 1919) les premiers numéros de la revue Littérature. Pas encore surréalistes, les jeunes gens. Dadaïstes. (La revue va faire le lien entre les deux courants.) En 1922, André Breton prend seul les rênes. Il abandonne le chapeau haut-de-forme retourné dessiné par Man Ray pour les trois premiers numéros de la nouvelle série pour confier à Francis Picabia l’illustration des couvertures.

 Au 43, Paul Claudel

L’écrivain-diplomate y réside en 1892 et 1893, jusqu’à son voyage à New-York. Lorsqu’il revient à Paris, l’auteur de Tête d’or loge chez sa sœur Louise, 37 quai d’Anjou, ou chez sa sœur Camille, dont l’atelier se situe au 19. En 1913, il pousse sa mère à la faire interner. Objectif : éviter tout scandale dans ce milieu très bourgeois. Camille Claudel passera trente ans et mourra en asile. Le frère rendra une petite douzaine de visites à sa sœur. Pas terrible. Devait-il vraiment la faire interner ? Aurait-il pu la faire sortir ? On ne le saura jamais, quoiqu’il reconnaisse une certaine culpabilité dans son Journal.

claudel et sa sculpture.jpg

 

Quatre ans avant sa mort, l’écrivain signera le texte du catalogue d’une première exposition dédiée à Camille Claudel au musée Rodin. De cette réconciliation posthume demeure une image : Claudel, âgé, enlaçant un buste de sa sœur Camille sculpté par Rodin.

45, quai de Bourbon : la princesse Bibesco

Princesse Bibesco

Des trois fenêtres du salon, le plus beau point de vue de Paris : Saint-Gervais, l’hôtel des Ursins, le chevet de Notre-Dame. La famille princière Bibesco s’installe dans l’immeuble en 1919. L’âge d’or : il se dit que l’Orient-Express met une journée à traverser leurs propriétés en Roumanie.

Les débuts dans les lettres de la princesse surviennent en 1908 avec des souvenirs de voyage encensés par la critique. Suivra une carrière littéraire féconde, dont il ne reste guère aujourd’hui que Le Perroquet vert (1924) et Katia paru en 1938 et incarné au cinéma par Danielle Darrieux puis par Romy Schneider.katia Romy.jpg

En 1948, la princesse s’installe dans un appartement que lui a laissé son cousin le prince Antoine Bibesco, 45 quai de Bourbon. Elle y tient son salon littéraire et l’habitera jusqu’à sa mort, en 1973. Mondaine mais lettrée, elle fut proche de Jean Cocteau, Francis Jammes, Max Jacob, François Mauriac, Rainer Maria Rilke ou Paul Valéry. La princesse Bibesco alliait intelligence, grâce, érudition, beauté, charme et séduction. Dotée de toutes ces qualités, elle se jugeait trop comblée. « Je suis humiliante sans le savoir », disait-elle.

Au 45, l’Aurélien d’Aragon

aurélien.jpgLe héros d’Aragon inspiré de Drieu la Rochelle réside quai de Bourbon, à l’endroit où le quai fait un coude pour rejoindre le quai d’Orléans. (Drieu y vécut dans un petit deux-pièces loué en 1932 au prince Bibesco). La vue est somptueuse : « Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » (Aurélien)

André Billy aussi

Le critique littéraire et écrivain André Billy était, entre 1911 et 1920, détenteur d’un bail sur l’appartement du troisième étage. Il passa une partie de sa vie à écrire celle des autres. Vie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve. Gros bosseur, Billy, il aurait mérité de donner son nom à des étagères IKEA : la somme de ses chroniques pour une centaine de périodiques européens s’élève à plus de dix mille articles.

Il prit comme locataire l’écrivaine journaliste (et aviatrice) Lucie Laure Favier qui, avant 1914, fit salon tous les premiers mercredis du mois, accueillant notamment, Francis Carco, Max Jacob, Paul Léautaud, Pierre Mac Orlan et Guillaume Apollinaire.

 Et Brigitte Bardot ? Faudrait pas l’oublier !

Brigitte-Bardot-decouvrez-la-scene-censuree-du-film-En-cas-de-malheur-Video_exact1024x768_l.jpgLe 45 a servi au tournage extérieur du film En cas de malheur avec Jean Gabin et Brigitte Bardot (1958).

 Stuart Merrill, c’est au 53

stuart merril.jpgAu 5e étage du 53, vécut (de 1893 à 1908) le poète d’origine américaine Stuart Merrill. Il participa activement au mouvement symboliste et s’intéressa au caractère purement musical de la poésie (un rossignol de nuit / Module en mal d’amour sa molle mélodie »), faisant alterner de manière très singulière alexandrins et vers de quinze syllabes.

 

Le 53 a servi au tournage extérieur de Minuit à Paris, réalisé par Woody Allen en 2011.

Midnigth QuaiDuBourbon.jpg

Au 55, Claude Sarraute

Fille de l’écrivaine Nathalie Sarraute, elle fut l’épouse de l’écrivain-journaliste et académicien Jean-François Revel (après avoir épousé le célèbre historien Stan­ley Karrow.)

Elle voulut être actrice : « J’ai joué […] du théâtre d’avant-garde, le seul qui comptait aux yeux de mes parents. Contrairement au boulevard, où il fallait parler le plus naturellement possible, l’avant-garde nécessitait de parler différemment. Comme je parlais faux, j’étais prise ».

Devenue journaliste, elle assura pendant trente-cinq ans une chronique quotidienne – Sur le vif – dans Le Monde.
À 90 ans, elle a publié son treizième livre chez Flammarion : Encore un instant. Avec humour, elle y relate, sans rien cacher, le poids de la vieillesse.

Pour finir en beauté (en chaussures Berlutti)

chaussures berluttiRoland Dumas a-t-il toujours son appartement et les bureaux de son cabinet d’avocat au 19, quai de Bourbon ? Entend-il les plaintes sourdes de Camille Claudel ? C’est en effet dans l’atelier qu’elle quitta en 1913 qu’il officiait, un rez-de-chaussée donnant d’un côté sur la Seine, de l’autre sur une belle cour arborée. Pas toujours rectiligne, l’ancien président du Conseil constitutionnel. « Mitterrand a deux avocats, aurait dit Roger-Patrice Pelat. Badinter pour le droit. Dumas pour le tordu ».

 

 

Rue de Varenne : de Picabia à Maurice Druon

Au 32, Picabia à la galerie Mona Lisa.

Picabia-par-ManRay-1922-p.jpg

Cette galerie, qui existe depuis 1957, exposa en 1961 Francis Picabia, mort huit ans plus tôt. Le génial rastaquouère qui conjugua les ismes (fauvisme, futurisme, cubisme, orphisme, mécanomorphisme, etc.) inventa l’art abstrait puis s’embarqua en 1919 dans l’aventure Dada, à l’avant-garde de l’avant-garde. « La seule façon d’être suivi, expliqua-t-il, est de courir plus vite que les autres. »

Picabia-L'Oeil-cacodylate.jpg

En 1921, obsédé par son œil atteint d’un zona, il peint un œil sur une toile, la suspend dans son salon et invite ses amis à y écrire. Cinquante-six mains s’y prêteront, dont celles de Tzara, Cocteau, Duchamp, Man Ray… Et celle de François Hugo, furieusement Dada, qui écrit sur la toile : « je n’ai rien fait et je signe ». Pour Francis Poulenc, c’est « j’aime la salade » et pour Tzara, c’est « Je me trouve très ».

L’œil cacodylate est présenté au salon des Indépendants. Refusé. « Un tableau ça ! Certainement pas ! L’artiste n’y a quasiment rien fait et sa signature est perdue au milieu des autres. » Ce à quoi Picabia répond que ce qui est au mur, encadré, regardé, est forcément un tableau.

Pendant trente ans, Picabia continuera à explorer toutes les formes possibles de l’art pictural – « Il n’y a d’indispensable que les choses inutiles » – , en prenant soin d’empiler scandale sur scandale et de conspuer ses détracteurs : « Ceux qui médisent derrière mon dos, mon cul les contemple. » Olé !

Certains se demandent ce qu’est le cadodylate. Sachez simplement qu’on ne peut obtenir le cacodylate par double décomposition entre un cacodylate alcalin et un sel de bismuth, car il y a formation d’oxyde hydraté, d’oxychlorure ou de sels basiques suivant les cas. Et toc.

 On retrouve le peintre Léo Fontan au 33

Léo Fontan 3

Nous l’avons déjà croisé rue du Cherche-Midi. Il vécut rue de Varenne de 1913 à 1922. Connu pour avoir illustré les aventures d’Arsène Lupin, il décora des paquebots et dessina de (jolies) femmes sur cartes postales.

 

 

La comtesse de Ségur au 48

Comtesse-Segur-1823.jpgC’est en 1819 que la comtesse de Ségur et son mari Eugène s’installent pour deux ans dans un entresol et un premier étage du 6 rue de Varenne (actuellement 48). Elle a vingt ans, elle n’écrit pas encore, et il faudra attendre 1858 (et huit enfants) pour que paraissent Les Malheurs de Sophie, écrit pour distraire ses deux petites-filles, Camille et Madeleine (alias Les petites filles modèles). Succès, fortune. Mais au XIXe siècle, une femme ne peut toucher de l’argent sans l’accord de son mari. Pendant quatre ans, elle va se battre pour qu’il l’affranchisse. Elle aura gain de cause et Eugène écrit à Louis Hachette : « Je viens vous déclarer par cette lettre que j’ai autorisé Mme de Ségur, mon épouse, à disposer complètement de ses œuvres suivant les conditions ou conventions arrêtées entre elles et vous, et à recevoir toute somme qui pourrait résulter de ces conventions ».Ségur_-_Les_Malheurs_de_Sophie_0052.jpg

Ceux qui détestent la comtesse de Ségur, qui vomissent son moralisme religieux et qui aimeraient bien voir les deux fillettes vraiment punies, nous recommandons Les Petites filles modèles, version Georges Levis, BD qui sur le plan érotique n’est pas piquée des hannetons.

 Au 52 bis, le « toujours vert » Julien Green

green 2

En février 1947, Julien Green emménage avec sa sœur dans un appartement « cossu, douillet, avec des cachemires vieillots, des meubles d’acajou, une dominante sombre, calme, et d’un autre siècle. (…) On pourrait être chez un évêque. » (Matthieu Galey). En 1972, la moitié de l’hôtel de Guébriant où il réside est démolie, il en reste le dernier occupant durant un an, résistant à l’expulsion, avant de se réfugier rue Vanneau. Matthieu Galey, qui dine chez lui cette année-là, le croque en ces mots : « Cette façon de Green, tout timide, les mains serrées entre ses genoux, ou sagement posées sur ses cuisses. Et ses gros souliers noirs qui le retiennent au sol. Sinon, on l’imaginerait bien s’envolant au ciel, assis, comme dans un tableau de Magritte. »

Premier écrivain étranger élu à l’Académie française (juin 1971, au fauteuil de François Mauriac), il est un des rares auteurs à avoir été publié de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade. De son œuvre, traversée par les questions de la sexualité, du bien et du mal, subsiste essentiellement le monumental Journal qu’il a tenu dès 1919, puis « presque tous les soirs » de 1926 à sa mort en 1998.

imagesC’est dans son Paris que j’ai puisé ma phrase d’accroche de Paris à l’encre : « J’ai bien des fois rêvé d’écrire sur Paris un livre qui fût comme une grande promenade sans but où l’on ne trouve rien de ce qu’on cherche, mais bien des choses qu’on ne cherchait pas. »

Fils d’Américains sudistes établis à Paris, Julien Green comptait parmi ses ancêtres un corsaire gallois, pirate de George II, qui donna à la famille sa devise « Semper virens » (Toujours vert). Ce qui s’avéra parfaitement justifié, puisque Green fit partie des Immortels en habit vert du quai de Conti.

 

Edith Warthon, « l’ange de la dévastation », au 53

En 1906, le couple Wharton s’est installé à Paris. Place des Etats-Unis, puis au 53, rue de Varenne, où il résidera de 1910 à 1920.

edith wharton

A Paris, la romancière américaine fréquente Paul Bourget, Anna de Noailles, André Gide et Jean Cocteau, ainsi que plusieurs « grands de passage », comme Henry James qui la décrit, sous une politesse raffinée, comme « un ange de la dévastation » pour sa dénonciation des travers de la gentry d’outre-Atlantique. Elle commença très tôt puisque Libre et Légère, son premier roman, fut écrit alors qu’elle n’avait que quatorze ans. Elle dut utiliser un pseudonyme masculin (David Olivieri) pour ne pas déclencher de polémique vu son très jeune âge.

Cette écrivaine majeure des lettres américaines a publié une cinquantaine d’ouvrages et s’est toujours passionnée pour l’émancipation des femmes. En 1921, pour Le Temps de l’innocence, (pas du tout innocent), elle a reçu le prix Pulitzer (adapté au cinéma par Martin Scorsese) et a été la première femme nommée docteur honoris causa de l’Université de Yale.

Au 56, c’est Louis Aragon

bricage-claude-1939-1992-franc-aragon-rue-de-varenne-1579725-500-500-1579725_0Matignon, c’est au 57. Eux, (Elsa et Louis), c’est en face, au 56, un appartement qu’ils habitent à partir de mars 1960, situé au dernier étage. « Il disposait, écrit Renaud Camus, d’une gouvernante, Maria, et d’un chauffeur, qui était mis à sa disposition par le Parti. Ses voisins, plutôt bourgeois, n’avaient pas vu d’un bon œil l’arrivée de ce poète communiste en leurs murs. Mais, un beau jour, Matignon a souhaité « annexer » l’immeuble. Or Aragon a obtenu de Pompidou l’assurance que l’opération ne se ferait jamais de son vivant. Du coup, comme le disait Louis en riant, il était devenu le « dieu » de tous les habitants des lieux, qui faisaient des prières pour sa santé ! » Les beaux appartements ont une fin : Aragon décèdera rue de Varenne en décembre 1982.

61 rue de Varenne, Benoîte Groult

indexNièce du couturier Paul Poiret, amie et amante de Marie Laurencin, elle épousa Georges de Caunes (en 1946) puis Paul Guimard en 1952. Un sacré caractère et une vraie peau de vache, la Benoîte. Dans son Journal d’Irlande, (posthume, publié par sa fille), elle ne fait pas de cadeau à l’auteur des Choses de la vie, détaillant sa décrépitude, le présentant comme un bonnet de nuit timoré, alcoolique, affirmant qu’au lit ce n’est pas une affaire, qu’il a peur d’aller sur l’eau et qu’en plus, il ne fait jamais la vaisselle.

Dans les années 60, elle s’intéresse à la condition féminine et on peut lire dans Elle, en 1968 : « Je me suis aperçue que les femmes étaient absentes de l’Histoire. On ne savait pas à quelle héroïne se vouer. (…) Quels étaient nos modèles féminins ? George Sand, que l’on faisait passer pour une gourgandine, Jeanne d’Arc, une pucelle qui a brûlé très vite, ce n’était pas très emballant. »

Elle se lance sur la scène littéraire et se fait remarquer à partir de 1972 avec premier best-seller, La Part des choses. En 1975, elle publie Ainsi soit-elle, ouvrage fondateur pour le féminisme du XXe siècle.

Le terme « écrivaine », c’est un peu elle : en 1984 elle préside les travaux de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers fondée par Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la femme.

72 ou 73 ? Il faudrait demander à Stendhal

hotel de Broglie.jpgL’hôtel de Broglie (au 73) aurait-il servi de modèle à l’hôtel de la Mole où Julien Sorel travaille durant un certain temps pour le marquis du même nom, ministre du roi et père de Mathilde ? Certains penchent plutôt pour l’hôtel de Castries, (au 72) et pensent reconnaître la chambre de Mathilde dans la pièce qui sert aujourd’hui de bureau à l’un des conseillers techniques du ministre de l’Égalité des Territoires et du Logement. Dans Le Rouge et le noir, Stendhal en fait une description succincte, qui ne lève pas le voile : « La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l’avaient frappé d’admiration. Il faisait un beau soleil. — Quelle architecture magnifique ! dit-il à son ami. Il s’agissait d’un de ces hôtels à façade si plate du faubourg Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le beau n’ont été si loin l’un de l’autre ».

personnage_XIXe_siecle__Stendhal____julien_sorel_gerard-philipe-danielle-darrieux-le_rouge_et_le_noir_autant-lara-1954_m.jpgCombien d’adaptations en film, Le Rouge et le noir ? Le savez-vous ? Huit ! Dont une soviétique et une cubaine. Sans oublier deux opéras dont un opéra-rock. Quant aux divers interprètes, pour ma part et en ce qui me concerne personnellement,  moi je trouve le couple Gérard Philippe / Danielle Darrieux particulièrement tarte.

 

Druon, c’est sûr, c’est au 73

En 1966, le jeune académicien (48 ans), arrière-petit-neveu du poète Charles Cros et neveu de Kessel se fixe à Paris afin d’être au plus proche de son « atelier littéraire ». Il occupe un appartement dans les communs de l’hôtel de Broglie, dont les fenêtres donnent sur un jardin. Tapisseries du XVe, toiles du XVIIe, meubles Renaissance, ce n’est pas follement moderne. Lui non plus. Maurice Druon y restera jusqu’en 1986.

druon 2

Que dire du « Maître » ? Qu’il écrivit au mètre, justement. En 1948, son roman Les Grandes Familles fut couronné par le Goncourt. Mais il est surtout célèbre pour Les Rois maudits, résultat d’un « travail d’atelier » où officièrent notamment Edmonde Charles-Roux, Matthieu Galey ou Pierre de Lacretelle. Des tirages à la Dumas et la fortune assurée, grâce à la télévision.

Il fut nommé en 1973 ministre des Affaires culturelles et fit preuve d’un conservatisme farouche et hautain, allant jusqu’à menacer les directeurs de théâtre jugés subversifs :  « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir ». Contesté par les milieux culturels, il s’appuya sur sa forte audience en librairie pour légitimer sa politique culturelle, politique s’apparentant, selon Maurice Clavel, « à donner l’Elysée à Guy Lux et Matignon à Léon Zitrone ». (Et pourquoi pas le contraire ? NDLR)

Druon.jpgNommé secrétaire perpétuel de l’Académie française, il aurait déclaré en 1980, lors de l’annonce de la candidature de Marguerite Yourcenar : « D’ici peu vous aurez quarante bonnes femmes qui tricoteront pendant les séances du dictionnaire. »

Giscard n’était pas « une bonne femme », mais Druon s’opposa violemment à sa candidature. Sur le plan littéraire, il n’avait pas tort. Mais sur le plan politique (vieille querelle, Giscard, ce traitre au gaullisme et fossoyeur de Chaban), c’était un peu mesquin.

 

chasseur.jpgPour terminer, il n’est pas inutile de savoir que le mot « varenne », dont la rue éponyme abrite Matignon et bien des ministères, désigne un endroit inculte, mais au gibier abondant.

 

 

 

 

Elle est belle, elle est belle, ma rue de Grenelle !

Le fiel de Saint-Simon, c’est au 6

120px-Duc_de_Saint_Simon_(timbre_France_1955)En février 1750, Saint-Simon s’installe rue de Grenelle. Il y termine ses Mémoires avec ses innombrables (et acides) portraits comme celui la princesse d’Harcourt de Brancas : « Quoiqu’elle ne fût pas vieille, les grâces et la beauté s’étaient tournées en gratte-cul. C’était alors une grande et grosse créature fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes et des cheveux en filasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement sale, malpropre ; (…) C’était une furie blonde, et de plus une harpie : elle en avait l’effronterie, la méchanceté, la fourbe, la violence ; elle en avait l’avarice et l’avidité… »

Trop de fiel est dangereux pour la santé. Saint-Simon meurt rue de Grenelle en 1755.

Proust fait un bide aux Éditions Fasquelle. Au 11.

manuscrit Proust.jpg

En 1912, la maison d’édition reçoit le manuscrit de Du côté de chez Swann, premier volume de La Recherche. La fiche de lecture n’est guère encourageante : « Au bout de sept-cent douze pages (…) après d’infinies désolations d’être noyé dans d’insondables développements et de crispantes impatiences de ne pouvoir jamais remonter à la surface, on n’a aucune, aucune notion de ce dont il s’agit. (…) Où tout cela veut-il mener ? Impossible d’en rien savoir ! Impossible d’en pouvoir rien dire ! »

Refusé rue de Grenelle, comme chez Gallimard et chez Ollendorf, Du côté de chez Swann est finalement publié à compte d’auteur chez Grasset. Eugène Fasquelle a-t-il plus tard regretté ce refus ? On lui prête cet avis définitif : « La pire chose qui puisse m’arriver c’est d’avoir le Prix Goncourt. Assortiment, tirage, trop de complications ». Proust obtient le Goncourt en 1919. Cinquante ans plus tard, les éditions Fasquelle sont absorbées par Grasset.

PS : fiche de lecture du lecteur d’Ollendorf : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. »

 15, rue de Grenelle, la Centrale surréaliste

 « Au 15 de la rue de Grenelle, nous avons ouvert une romanesque auberge pour idées inclassables et révoltes poursuivies ». (Louis Aragon, Une Vague de rêves.)

La centrale, par Man Ray
 

Photo de Man Ray : Arrière-plan (de gauche à droite) : Jacques Baron, Raymond Queneau, André Breton, Jacques Boiffard, Giorgio de Chirico, Roger Vitrac, Paul Eluard, Philippe Soupault, Robert Desnos, Louis Aragon. Devant : Pierre Naville, Simone Collinet-Breton, Max Morise, Marie-Louise Soupault.

 

Au début du mois d’octobre 1924, le Manifeste du surréalisme est sur le point de paraître. Le mouvement s’organise autour d’une revue – La Révolution surréaliste – dont la direction est confiée à Pierre Naville et Benjamin Péret. Le petit groupe a besoin d’un lieu de travail et profite de la mise à disposition d’un local de l’hôtel de Bérulle, propriété du père de Naville.

manifeste.jpgLe Bureau de recherches surréalistes, plus communément appelée la Centrale, a pour vocation de « recueillir par tous les moyens appropriés les communications relatives aux diverses formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit ». Et, plus simplement, de recevoir tous ceux qu’intéressent les manifestations de la pensée dégagées de toute préoccupation intellectuelle, de répondre à tout renseignement concernant le mouvement surréaliste, de noter suggestions et adhésions. La Centrale reçoit tous les jours de 4 h et demie à 6 h et demie et deux surréalistes assurent une permanence. Un grand cahier est acheté, afin de « tout noter ». Vers la fin de 1924, un malaise s’installe. André Breton (the boss) est déçu par le fonctionnement du Bureau de recherches. Trop de bureau, pas assez de recherches. Le Bureau disparait en avril 1925.

Françoise Sagan, c’est au 81. Même pas 20 ans.

sagan rue de Grenellesagan aston

Si vous retrouvez le Paris-Match du 6 février 1956, vous pourrez lire cet article sur la nouvelle demeure de l’écrivaine : « L’appartement de l’hôtel particulier de la rue de Grenelle est encore vide. Elle y a installé sa machine à écrire portative, sur laquelle elle tape « très vite, dit-elle, pour savoir la fin ». Avec Bonjour tristesse, la jeune fille de dix-huit ans a séduit et scandalisé la France ; elle a aussi emporté le plus grand succès de librairie de l’après-guerre. Avec son deuxième roman, elle prouve qu’elle est écrivain, un métier qui ne s’accorde pas encore au féminin. Son premier livre est déjà traduit en dix-neuf langues. Le prochain, dédié à Florence Malraux, doit s’appeler Un certain sourire. En exergue, cette phrase de Roger Vailland : « L’amour, c’est ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment. » Françoise a vingt et un ans, elle conduit une Jaguar décapotable à 180 km/h et écoute de la musique sur son électrophone. Albinoni et Armstrong. »

Au 59, les Prévert à la Fontaine (des quatre saisons)

Cabaret des 4 saisons.jpg

Devant le succès de la Rose rouge, au capital de laquelle il a décliné de souscrire, Paul Richez, avocat et propriétaire des Éditions du Pré-aux-Clercs, – éditeur notamment des Histoires de Prévert – décide de lancer un cabaret concurrent. Il en confie la direction artistique à Pierre Prévert, cinéaste et frère de Jacques, assisté du comédien Roger Pigaut. Un local est trouvé, au fond d’une cour aux pavés moussus, ancien d’entrepôt-garage d’un bougnat de la rue de Grenelle. S’installer dans une banlieue de Saint-Germain-des-Prés, le pari est osé. Mais le nom de Prévert autorise toutes les audaces. C’est ainsi qu’ouvre, le 20 juin 1951, La Fontaine des quatre Saisons, dont l’enseigne fait référence à la fontaine du même nom, œuvre du sculpteur Bouchardon. « Beaucoup de pierre pour peu d’eau », aurait dit Voltaire. Dès l’ouverture, la Fontaine suscite un immense engouement. Pierre Prévert affiche Le Dîner de tête, la première œuvre de son frère publiée en 1931 et qui faillit conduire son auteur au tribunal correctionnel. La presse est sous le charme. Le spectacle comprend également le tour de chant de Francine Claudel et, surtout, les marionnettes du prodigieux Georges Lafaye qui interprète L’Ogre, de Victor Hugo, et Le Grand Combat, d’Henri Michaux. Par la présence des frères Prévert, la Fontaine devient le cabaret du cinéma et du théâtre. Au burlesque de la Rose rouge, la Fontaine oppose la poésie, l’humour et la dérision. Souvent, Jacques Prévert endosse un costume de portier et accueille ses invités cigarette au bec, casquette vissée sur la tête. Dans les coulisses, devant des centaines de verres, une jeune femme s’affaire à la plonge. Elle s’appelle Barbara. Introduite rue de Grenelle par Jean Wiener, elle a présenté un tour de chant. Pierre Prévert l’a éconduite mais, compatissant à ses ennuis financiers, lui a proposé un emploi de plongeuse.

les frères prévertDurant trois ans, profitant du déclin de la Rose rouge, La Fontaine des Quatre Saisons rayonne sur la rive gauche. À partir de 1955, les difficultés économiques commencent. Fin décembre 1957, au terme d’une tournée internationale triomphale, les Frères Jacques s’installent à la Fontaine et l’on peut lire dans le Canard Enchaîné : « On se croirait revenu aux plus beaux jours de la Rose Rouge, avec quelque chose en plus : un art consommé de la perfection. Les couleurs, les mimiques et les sons se répondent ». Le départ des Frères Jacques quelques mois plus tard, associé à un procès pour nuisance sonore, signe la mort définitive du cabaret de Pierre Prévert.

Musset au 59. Ça chauffe avec Sand.

sandmuss.png

La famille Musset s’est installée rue de Grenelle en 1824, premier étage en fond de la cour. M. Musset père meurt du choléra en avril 1832 et Alfred doit alors se résoudre à vivre de sa plume. Il a connu le succès en 1829 avec Les Contes d’Espagne et d’Italie mais, en décembre 1830, sa pièce La Nuit vénitienne fut un échec à l’Odéon. Une femme va tracer son destin. C’est rue de Grenelle que George Sand vient « ravir » Musset à sa famille, fin 1833, afin de l’emmener à Venise. De cette liaison sulfureuse et passionnée qui cesse en mars 1835 naitront quelques années plus tard, Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour Confession d’un enfant du siècle.

Vous vous souvenez certainement de la fameuse lettre que lui envoya George Sand (dont il faut lire une ligne sur deux) :

Je suis très émue de vous dire que j’ai

bien compris l’autre soir que vous aviez

toujours une envie folle de me faire

danser. Je garde le souvenir de votre

baiser et je voudrais bien que ce soit

là une preuve que je puisse être aimée

par vous. Je suis prête à vous montrer mon

affection toute désintéressée et sans cal-

cul, et si vous voulez me voir aussi

vous dévoiler sans artifice mon âme

toute nue, venez me faire une visite.

Nous causerons en amis, franchement.

Je vous prouverai que je suis la femme

sincère, capable de vous offrir l’affection

la plus profonde comme la plus étroite

en amitié, en un mot la meilleure preuve

dont vous puissiez rêver, puisque votre

âme est libre. Pensez que la solitude où j’ha-

bite est bien longue, bien dure et souvent

difficile. Ainsi en y songeant j’ai l’âme

grosse. Accourrez donc vite et venez me la

faire oublier par l’amour où je veux me

mettre.

 

Vous savez quoi ? Il parait que non. Il s’agirait d’un canular qui remonte au dernier quart du XIXe siècle. (Dixit Les Amis de George Sand)

Cordélia Greffulhe, comtesse de Castellane, au 67

Louise-Cordelia-Eucharis Greffulhe.PNGAu 67 rue de Grenelle vécut Cordélia Greffulhe, comtesse de Castellane, grand amour de Chateaubriand en 1823-24. Cette relation blessa profondément Juliette Récamier qui, pour le coup, s’installa à Rome plusieurs mois. Cordélia donna ses traits à Marcelle de Castellane dans La Vie de Rancé. Et une de ses descendantes, la comtesse de Greffulhe, servit de modèle à Marcel Proust pour le personnage d’Oriane de Guermantes, dans A la Recherche du temps perdu.

 

Mme de Staël, c’est au 102

de stael.jpgLa fille de Necker (le ministre des finances de Louis XVI) fut une enfant prodige. A l’âge de 12 ans, elle rédige un petit passage pour l’abbé Reynal, pour L’Histoire philosophique des deux Indes. À trente ans, en 1796, elle publie De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Femme de lettres, c’est également une femme de pouvoir. Avec son mari le (pâle) baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède, elle s’installe en 1798 rue de Grenelle. Ayant renoncé, après le coup d’État du 18 brumaire, à idolâtrer Bonaparte, elle publie en 1800 De la littérature dans ses rapports avec les institutions, ultimatum adressé au futur empereur. Pas content, le bonhomme. « Napoléon, écrit Ghislain de Diesbach, c’était un amour déçu. Elle estimait qu’elle était la femme la plus intelligente de France, ce qui était vrai, et que le plus grand homme de France devait quand même suivre ses conseils, ou du moins la consulter. »

Mais non. Au piquet. (C’est-à-dire en Suisse). Elle est interdite de séjour à Paris en octobre 1803. Á une époque où les femmes ne pouvaient pas jouer un rôle politique public, Madame de Staël contourna l’obstacle en passant par les livres. Mais, pour cette raison, on la considéra souvent comme une intrigante empiétant sur les domaines réservés aux hommes.

Au 146, la poétesse Lise Deharme                                          

valentine-hugo-portrait-de-lise-deharme.jpgPoétesse surréaliste, Lise Deharme rassembla autour d’elle des contributions importantes, avec des auteurs tels que Léon-Paul Fargue, Man Ray et Robert Desnos pour sa revue Le phare de Neuilly. Dans Nadja, André Breton la fait apparaît sous le nom de Lise Meyer. Fut-il amoureux d’elle ? Possible. En 1927, Lise épouse Paul Deharme, responsable de la publicité de Radio Paris, radio sur laquelle s’illustrera Robert Desnos avec ses messages publicitaires pour la Marie-Rose (« la mort parfumée des poux ») ou le vermifuge Lune. C’est pour leurs enfants, Tristan et Hyacinthe, ainsi que pour Daniel, le fils de Darius Milhaud, que Robert Desnos écrira les poèmes réunis plus tard sous le titre de La Ménagerie de Tristan, La Géométrie de Daniel, Chantefleurs et Chantefables.

Ci-contre, son portrait par Valentine Hugo.

Au 174, l’atelier du peintre Henri Goetz

henri_goetz_1944Après une période surréaliste, la production de Goetz va se tourner vers l’abstraction et s’apparenter à celle d’Hartung et de Soulages. Au début de l’année 1959, avec sa compagne Christine Boumeester, il quitte son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, trop petit pour deux et s’installe rue de Grenelle, dans un grand pavillon avec un grand jardin. Deux ateliers, l’un pour lui au rez-de-chaussée et l’autre pour elle, à l’étage.

Ci-dessous, un tableau de Christine Boumeester

christine-annie-boumeester_sans-titre_1957_aware_women-artists_artistes-femmes-750x608.jpg

Au 134, Edgar (sans D) Faure

edga-f.jpgCe n’est pas le ministre (treize fois), le président du conseil (deux fois), le député, le sénateur ou l’académicien que nous saluons ici mais l’auteur de Monsieur Langois n’est pas toujours égal à lui-même, l’un des quatre romans policiers publiés par Edgar Faure sous le pseudo d’Edgar Sanday (sans D).

 

Au 192, les Joyce

joyce.jpgJames Joyce et sa famille vécurent 2, square Robiac (192 rue de Grenelle) entre juin 1925 et le 30 avril 1931. « Joyce a du bon, déclara Gertrude Stern. C’est un bon écrivain. Les gens l’aiment parce qu’il est incompréhensible et chacun y trouve quelque chose à comprendre ».

 

 

Bernard-Henri Lévy au coin de la rue de Grenelle et de la rue des Saints-Pères

Dans les années 70-90 existait, au coin des deux rues, un bistrot indissociable des éditions Grasset : Le Twickenham, où Yves Berger et Jean-Claude Fasquelle donnaient rendez-vous à leurs auteurs. Le café accède à la notoriété vers 1977 avec Bernard-Henri Lévy. « Je me souviens de BHL à l’époque, écrit E. Z. dans Petit frère, installé au fond du pub de la rue des Saints Pères, (…) plusieurs lignes de téléphone devant lui, réglant concomitamment ses liens avec son éditeur, les chaînes de télé françaises et étrangères, les acteurs, Coluche, les chefs de SOS Racisme, l’Elysée, écrivant même parfois son prochain livre, ou plus sûrement un article à forcément grand retentissement, avec une délectation jubilatoire. Il se prenait pour Jean-Paul Sartre – qui s’était pris pour Zola qui s’était pris pour Voltaire… »

l'entarteur.jpg BHL 2.jpg

Dans Tant qu’il y aura du rhum, François Cérésa évoque le Twickenham : « Un pub à l’angle de la rue de Grenelle et de la rue des Saints-Pères, repaire des éditions Grasset, où Greta montrait ses seins au patron, un ancien demi de mêlée, sosie de Jacques Fouroux. Le Twickenham fleurait le cuir et la Guiness. Disparu lui aussi. Comme le drugstore. »

 

 

 

 

Chère place des Vosges…

 Madame de Sévigné au 1 bis.

Marquise_de_Sévigné.jpg

 

Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal, naît place des Vosges en 1626. Ses parents occupent le deuxième étage de l’aile gauche d’un hôtel qu’ils vendront en 1637. Elle s’établira rue Elzévir et la correspondance avec sa fille, Françoise-Marguerite de Sévigné, comtesse de Grignan, s’échangera pendant environ vingt-cinq ans au rythme effréné de deux ou trois lettres par semaine, soit environ 3000 lettres ou, au poids, six à dix kilos.

 

Mais également Isadora Duncan, la grande danseuse au triste destin

Is Duncan.jpgEn 1910, Isadora Duncan s’installe dans l’hôtel Coulanges avec son richissime compagnon Paris Singer et ses deux enfants. Elle ne sait pas que les dix-sept ans qu’il lui reste à vivre seront ponctués de drames. 1913 : ses deux enfants et la nourrice meurent noyés dans la Seine. 1922 : elle épouse le grand poète russe Serge Essenine. Deux ans plus tard, il se suicide. 1927 : alors que son Amilcar roule sur la promenade des Anglais, son long foulard se prend dans les rayons de roue. Á moitié étranglée, elle est brutalement éjectée et meurt sur le coup.

Au 2, le peintre Georges Dufrénoy

Georges-Dufrenoy-La-Place-des-Vosges-S

 

Le peintre Georges Dufrénoy (1870-1943) y vécut de 1871 à 1914, date de son déménagement pour le no 23 de la même place. Postimpressionniste au début de sa carrière (avec de jolis tableaux de rues de Paris), il s’inscrivit ensuite dans la lignée des maîtres italiens, s’imposant comme le maître moderne du pathétique à la manière vénitienne.

 

Victor Hugo reçoit au 6. Chichement, selon certains

Un radis dans l'assiette 2.jpgLa famille Hugo s’installe en octobre 1832 dans un vaste appartement au deuxième étage de l’hôtel de Rohan-Guéménée. 280 m2 : il faut ça pour loger onze personnes à charge et un perroquet. En 1847, en visite, Charles Dickens évoque un endroit « absolument extraordinaire, tenant du magasin d’antiquités ou d’accessoires d’un vieux théâtre vaste et sombre ». Un peu pingre, le Toto de Juliette ? (Sa maitresse qu’il loge à deux pas). Pour Arsène Houssaye, c’est clair, il ne faut pas venir le ventre creux : « Je trouvais que le grand poète était logé comme un prince, mais je fis remarquer à Théophile Gautier qu’on soupait peu chez lui. (…) Il fallait y aller tout esprit en laissant son estomac dans l’antichambre. »

Marion Delorme, c’est également au 6               

marion delorme.jpgNée riche, elle dépensa. Puis, ruinée, elle se fit courtisane. Elle partagea avec Ninon de Lenclos les hommages du Tout-Paris de la galanterie et de l’esprit, tenant un salon fort couru dans son hôtel de la place Royale. Elle fut notamment la maitresse de Louis XIII et du duc de Richelieu et inspira peut-être Alexandre Dumas pour le personnage de Madame de Winter. Est-ce dans son hôtel que Hugo s’installa ? Ce qui est certain, c’est que la jolie brunette serait sans doute oubliée s’il n’avait pas titré un de ses drames joué en 1831 : Marion de Lorme (initialement titré Un duel sous Richelieu).

Au 8, le rond de serviette de Théophile Gauthier

rond de servietteEn 1828, Théophile Gautier emménage au 8, place des Vosges avec ses parents. Il n’a pas vingt ans mais appartient au cénacle romantique qui se réunissait rue Notre-Dame-des-Champs chez Hugo. Il travaille à son premier grand roman, Mademoiselle de Maupin (1835), et commence à écrire pour des journaux. Hugo occupera l’appartement mitoyen quatre ans plus tard et le couvert de Théophile sera dressé d’office à la table familiale chaque dimanche soir.

9, place des Vosges, Rachel

Rachel.jpg

La tragédienne Rachel habita au premier étage de cet ancien hôtel de Chaulmes, où se situe actuellement le siège de l’Académie d’architecture. Belle revanche pour celle qui commença par chanter et mendier dans les rues de Paris, avant de devenir la plus grande tragédienne de son temps.

Ci-contre : Mademoiselle Rachel, de William Etty.

 

 

13 place des Vosges, Anne Sinclair

anne sinclair

2007 : Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn achètent au 13 un très bel appartement de 250 m2. Après leur divorce, elle rachètera les parts de l’ancien ministre. Est-ce utile de rappeler qu’Anne Sinclair est la petite-fille de l’un des marchands d’art les plus célèbres du XXe siècle, Paul Rosenberg ? Oui, c’est utile. Car il fut, dans sa galerie parisienne du 21 de la rue La Boétie, l’un des premiers à soutenir et à exposer Braque, Léger, Matisse et bien sûr Picasso, avec lequel il avait signé un contrat de « premier regard », lui donnant priorité sur la production de l’artiste. La légende prétend que ce « premier regard » s’effectuait par la fenêtre de la cuisine d’Olga Picasso, qui jouissait d’un appartement dans l’immeuble jouxtant celui de la galerie. Picasso présentait ses tableaux à peine secs, Rosenberg levait ou baissait le pouce.

16, place des Vosges, l’ami Francis

index

Il fut le plus jeune bachelier de France (à 14 ans). Il écrivit les dialogues de La Grande bouffe, de Marco Ferreri. Il créa plus de mille épisodes de Signé Furax sur Europe n°1. Il écrivit près de 700 chansons pour Charles Trenet, Édith Piaf, les Frères Jacques, etc. Vous pouvez le dire ? Francis Blanche, bien sûr.

Au 17, Bossuet : on se presse pour le prêche

bossuet 2.jpg

 

Moins rigolo que Francis Blanche, Bossuet y fut locataire de 1678 à 1682 et y écrivit son Discours sur l’histoire universelle. L’Aigle de Meaux, célèbre pour son éloquence et l’ampleur de ses prêches, attirait un nombreux public. Si nombreux que les dames de la bonne société prenaient soin de faire garder leur place des heures à l’avance par leurs domestiques.

Jack Lang, moins austère, prend la suite du 17

images

Trois siècles après Bossuet, en 1980, Jack Lang s’installe au 17 place des Vosges. La brasserie Ma Bourgogne, au pied de son domicile, lui sert de conciergerie. Bossuet signait-il des autographes sous les belles arcades ? Non. Mais Lang, oui. Parfois, quand il fait beau, il revêt sa belle chemise rose, se met à la fenêtre et sourit aux passants.

21, place des Vosges, Simenon et le docteur Maigret

maigret.jpgEn 1924, Simenon collabore à différents journaux et contacte Colette, dans l’espoir d’être publié dans Le Matin. Après quelques essais infructueux et en suivant les conseils de l’écrivaine, il y parvient enfin. Ses revenus s’améliorent, il emménage place des Vosges dans l’ancien hôtel du maréchal de Richelieu : une pièce et demie au rez-de-chaussée, où il s’installe avec sa machine à écrire (de location). Il occupera bientôt le deuxième étage qui dispose d’un grand salon donnant sur la place. Et croisera tous les jours, dit-on, un certain… docteur Paul Maigret.

Au 21, mais au fond de la cour, Alphonse Daudet

220px-Alphonse_Daudet.jpg

 

Il habitait au 21, au fond d’une grande cour, dans un petit pavillon envahi de vignes vierges, pan oublié de l’hôtel Richelieu. Il y écrivit Les Rois en exil (1876) au milieu de vieilles boiseries Louis XIII, de dorures presque éteintes et de cinq mètres de plafond. Le cadre idéal pour une histoire de rois très mélancolique.

 

Mésalliance entre le 6 et le 21 ?

Léon Daudet (le fils d’Alphonse Daudet) épousera en première noce (et en 1891) une petite-fille de Victor Hugo. Le lapin (ultra droite) et la carpe (républicaine). Evidemment, ça ne durera pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Allons donc voir rue de Vaugirard

Au n° 4, Verlaine à l’Hôtel de Lisbonne

indexEn 1894, Verlaine revient rue de Vaugirard à l’hôtel de Lisbonne après avoir été élu Prince des poètes. (D’accord, non ? C’est quand même autre chose que son prédécesseur, Leconte de l’Ile ?). Prince, mais misérable. Les 150 F de pension mensuelle que lui versent ses amis finissent essentiellement au fond d’un verre à pied. Pauvre Lélian… Il lui reste deux ans à vivre. A propos de Prince des poètes, savez-vous que Cocteau fut sacré en 1960 ? Non sans une sacrée embrouille avec André Breton, l’ennemi juré. Mais sans embrouille, me direz-vous, Breton ne serait plus Breton.

Prévert, c’est juste en face, au 7

escalier Prévert.jpgC’est dans un petit deux pièces au troisième et dernier étage qu’André Prévert installe sa famille en 1907. Le petit Jacques est âgé de sept ans. Escalier Louis XIII « avec tellement de marches qu’on dirait un toboggan ». (…) Toilettes sur le palier : « Là, écrira-t-il, on rencontre tout le temps les voisins, comme ça, on sait qui c’est ».

Au n° 8, le prix Nobel taché de Knut Hamsun

330px-Knut_hamsun_1890.jpg

Il soutint Hitler, apporta son soutien au parti pro-nazi norvégien de Vidkun Quisling et offrit sa médaille du prix Nobel (reçu en 1920) à Joseph Goebbels. Le 7 mai 1945, une semaine après la mort d’Adolf Hitler, il publia un texte rendant hommage au Führer, le qualifiant de « guerrier pour l’humanité ». Triste fin pour l’auteur de La Faim. (Il meurt en 1952 à 92 ans). Comme indique la plaque, il vécut rue de Vaugirard entre 1893 et 1895.

Au n° 9, la glace pensive d’Auguste Comte

Après le 159 rue Saint Jacques et avant 18 rue des Francs Bourgeois (aujourd’hui rue Monsieur le Prince), Auguste Comte réside rue de Vaugirard. (De 1835 à 1837) Est-ce là qu’il fait installer pour la première fois une glace devant sa table de travail, afin…(dit-il),  de se regarder penser ?

Zola c’est là. Au n° 10

En 1Zola rue de Vaugirard.jpg865 ou 1866, Émile Zola occupe un logement au sixième étage du 10 rue de Vaugirard, où il vit avec Alexandrine Meley, future Mme Zola, et correspond avec son pote Cézanne. Est-ce Alexandrine qui lui inspire L’Amour sous les toits, une de ses Esquisses parisiennes dédiées aux femmes ? C’est l’époque où il commence à écrire, publiant notamment deux contes remarqués dans L’Illustration. Ce sera ensuite Thérèse Raquin (1867), première pierre du colossal édifice des Rougon-Macquart.

Au 14, c’est Diogène

Maillart.jpg

Le peintre  Diogène Ulysse Napoléon Maillart (1840-1926) avait un atelier à cette adresse en 1870. (Il occupera plus tard celui de Delacroix, rue de Fürstenberg). Prix de Rome 1864, catalogué « pompier », il vit une partie de son œuvre disparaitre dans les bombardements de Beauvais et dans l’incendie de la chapelle des Tuileries à Paris, en 1871.

jean denis maillard

Il est le grand-père de Jean-Denis Maillart, peintre portraitiste « mondain » (c’est Wikipédia qui l’écrit).  Pas mal, le portrait…

 

 

Le lit de Volpone, au n° 29

Volpone.jpg

En 1932, Anouilh fait représenter sa première pièce, Humulus le muet, écrite en collaboration avec Jean Aurenche. Aucun succès. Désargenté, il s’installe rue de Vaugirard (avec l’actrice Monelle Valentin) et sollicite Jouvet pour meubler son atelier. Ce dernier lui prête des meubles de théâtre et, pendant quelques temps, les amoureux vont ainsi dormir dans le lit de Volpone. Classieux, comme disait Gainsbourg.

N° 32 : la fameuse page 99

page99thebetterbookstorelogo.jpg

Ce fut la demeure de l’écrivain anglais Ford Madox Fox dans les années 20. Il publia une centaine d’ouvrages et son roman le plus connu, Le Bon soldat, paraît en 1915. Mais c’est le test de la page 99 qui va le rendre célèbre. Test qui développe une théorie selon laquelle la lecture de la 99e page d’un roman serait suffisante pour évaluer l’envie de lire ou non le livre. Entre 2012 et 2016, L’Express publia une chronique intitulée Les tests de la page 99, analysant la page 99 des ouvrages présentés. Pourquoi pas. Moi, d’adore Echeboz. Je saisis 14, ouvre à la page 99. (L’édition originale, celle de Minuit). Je lis : « …un point de couleur opposé décuple un monochrome, une infirme écharde confirme un lissé impeccable, une dissonance furtive consacre un accord parfait majeur, mais ne nous emballons pas, revenons à notre affaire. » Honnêtement, essai concluant, ça donne envie de lire le livre. Quant à La Première gorgée de bière, de Philippe Delerm, j’ai essayé, mais le livre ne comporte que 92 pages.

Au n° 42, Faulkner le marin

C’est au Grand hôtel des Principautés unies (aujourd’hui hôtel du Luxembourg) que le matelot Faulkner, 29 ans, débarque pour la première fois en France, en 1925. Préférant la compagnie des enfants du jardin du Luxembourg à celle de Gertrude Stein, de Sylvia Beach ou celle d’Hemingway, l’écrivain ne se mêlera pas à la « lost generation ». Sanctuaire paraît en France en 1933, préfacé par André Malraux, et Tandis que j’agonise un an plus tard, préfacé par Valery Larbaud. À propos de Sanctuaire, Faulkner précise : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. »

N° 50 : Madame de La Fayette, la princesse de Clèves et monsieur Sarkozy

nicolas-de-largillierre-marie-madeleine-de-la-fayette-1697.jpg 7795988679_nicolas-sarkozy-le-16-decembre-2018-a-telavi-en-georgie.jpg

Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, future comtesse de La Fayette, vit à Paris, au 48-50 rue de Vaugirard, à partir de 1659. La marquise de Sévigné, sa chère amie, aime à lui rendre visite : « Le jardin de Madame de La Fayette est la plus jolie chose du monde : tout est fleuri, tout est parfumé ; nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n’ose pas aller en carrosse ». Amie de La Rochefoucauld, admiratrice de Madeleine de Scudéry, Madame de La Fayette écrit. Son ouvrage le plus célèbre, La Princesse de Clèves, est édité par un de ses amis en 1678. Bingo. C’est du lourd et ça inspire :  Mme de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée, lui doit beaucoup. De même que l’intrigue du Bal du comte d’Orgel de monsieur Radiguet. Monsieur Sarkozy, lui, doutait en 2006 que cela puisse intéresser quelqu’un « du peuple » : « Je ne sais pas, disait-il, si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! »

No 58, Zelda et Francis Scott Fitzgerald

Fitzgerald_Zelda_02_mini-2.jpg

Le couple s’y installe entre avril et octobre 1928. C’est l’époque des rencontres, notamment avec Joyce… et des cuites mémorables. Fitzgerald est connu pour finir au moins une bouteille de vin avant le dîner. La France lui convient : le change est très favorable et « il est plus amusant pour une personne intelligente de vivre dans un pays intelligent. La France a les deux seules choses vers lesquelles nous dérivons en vieillissant : l’intelligence et les bonnes manières. » Merci, Francis…

Au no 62, Le Pont Traversé de Marcel Béalu

pont traversé.jpg

L’écrivain et poète Marcel Béalu installe sa librairie du Pont Traversé rue de Vaugirard en 1973. Le nom fait référence au Pont traversé, récit de son ami Jean Paulhan, publié en 1921. Son premier client fut Jacques Lacan, qui lui acheta les œuvres complètes de Shakespeare et oublia de les payer. Le signifié du signifiant ? Je n’ai pas trouvé.

No 88, (anciennement no 90), Hugo 

Victor Hugo y habita avec sa femme de mars 1824 au printemps 1827, dans un entresol situé au-dessus d’un atelier de menuiserie. Sa fille Léopoldine naquit dans l’appartement en août 1824. Pauvre Léopoldine, qui mourut noyée à 19 ans. Et pauvre Hugo : il n’apprendra sa mort que quatre jours après le décès, dans un journal.

Et à côté, au 94, l’ami (?) Sainte-Beuve

En 1826, Sainte-Beuve et sa mère habitent au 94, la famille Hugo habite au 90. (Actuellement le 88). Les deux hommes vont se lier d’amitié, et Adèle, la femme du poète, ne sera pas insensible à l’attachante laideur du critique littéraire. Et plus car affinités. Alors, ensuite, Hugo et Sainte-Beuve seront un peu moins copains, évidemment.

L’inconnue du 103

orant_marthe-sur_le_boulevard_montparnasse~OMbc7300~10661_20080720_16419_143

Marthe Orant, talent oublié, fut reconnue par les plus grands : Maurice Denis, Vuillard, Bonnard, Signac… et vécut rue de Vaugirard à partir de 1930.

Le jeune homme du 104

Fort d’une rente annuelle de 10 000 francs versée par ses parents, le jeune François Mauriac quitte Bordeaux en 1907 et s’installe à Paris, dans une pension étudiante au 104, rue de Vaugirard. Deux ans plus tard, il s’installera 45, rue Vaneau où il préparera l’École des chartes (qu’il intègrera puis abandonnera pour se consacrer à l’écriture).

105 rue de Vaugirard, Albert (Camus)

1069790-maria-casares-et-albert-camus.jpg

En 1943, réfugié au Chambon sur Lignon, Camus passe deux semaines à Paris pour rencontrer l’équipe Gallimard et loge à l’hôtel Aviatic, rue de Vaugirard. Croisa-t-il dans la rue Maria Casarès, qui habitait alors au 148 ? Peut-être. Mais la première rencontre (attestée) du couple légendaire aura lieu le 19 mars 1944 chez Michel Leiris.

 

N° 114, La Sainte famille de Zadkine

Zadkine la sainte famille.jpgOssip Zadkine arrive à Paris en octobre 1909. Il s’installe à la Ruche en 1911 puis, l’année suivante, au 114 de la rue de Vaugirard dans une pièce située au rez-de-chaussée, au fond d’une cour. Il découvre une scierie dans cette même rue où il peut s’approvisionner en bois. C’est là qu’il taille La Sainte Famille et Samson et Dalila dans des billots en bois.

Nous parlions la semaine dernière d’Hans Hartung, qui s’engagea dans la Légion étrangère lors de la guerre de 14-18. La Légion ! Zadkine en fit également partie, de même que Cendrars, Kisling et Lipchitz. Quel tableau…

zadkine 1932.jpg

 

Au no 114 bis, c’est brut, c’est Dubuffet

dubuffet 3Ah ! Dubuffet ! Le « docteur Knock de la peinture », (René Huyghe), inventeur du courant « cacaïsme » (selon Henri Jeanson dans Le Canard enchaîné.) On aime ou on n’aime pas. Lui, il aimait bien (ce qu’il faisait). « Le vrai art, disait-il, il est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art, il déteste d’être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. Sitôt qu’on le décèle, que quelqu’un le montre doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant qui porte sur son dos une grande pancarte où c’est marqué Art, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez. »

Dubuffet 2.jpg

118 rue de Vaugirard, Seghers

Il voulut rendre les poètes et la poésie accessibles au plus grand nombre. Pari réussi par l’adoption d’un format inhabituel, presque carré et une couverture de couleur vive agrémentée d’une photo du poète. Chaque ouvrage comporte deux parties : une étude consacrée au poète suivie d’un choix de textes. C’est ainsi que parait en 1944 le n° 1 de la collection Poètes d’aujourd’hui, dédié à Paul Éluard.

148 rue de Vaugirard, le chagrin de Maria Casarès

Avant la rue Asseline, ce fut l’adresse de Maria Casarès. Elle y reçut bien sûr Albert Camus, son amour des années 45-50. Quand l’écrivain mourut, en janvier 1960, elle s’enferma dans une chambre située au-dessus de l’appartement, chambre où elle avait l’habitude d’aller avec Camus, et y resta trois jours sans manger ni boire, ne voulant voir personne.

Au no 203, Manessier

Le peintre Mannessier.jpgAlfred Manessier y vécut avec sa femme depuis les années 1940 jusqu’aux années 1970. Non sans heurts : « Nous nous sommes mariés en 1938. Immédiatement, au point de vue de la peinture, des drames violents se sont posés à nous. Ma femme, par exemple, aimait Bonnard et j’aimais Picasso. Pour moi, ce n’était pas possible de découvrir une femme qui était absolument mon contraire… »

Michel Foucault, au no 285

foucault 4.jpgIl habita rue de Vaugirard de 1970 à sa mort, en 1984. Alors que les intellectuels se devaient d’habiter le 6e arrondissement, il choisit le 15e, un immeuble moderne plutôt moche et fonctionnel, au bout de la rue de Vaugirard. Il passa sa vie à dézinguer les idées préconçues sur les grands sujets de société, homosexualité, justice, folie, littérature. Philosophe ? Historien ? Archéologue ? Non. Artificier, disait-il.

 

 

Coco perdu rue du Dragon

 

Le dragon de la rue du Dragon.jpg

42, rue du Dragon, l’immense Louis Guilloux

Son œuvre la plus célèbre, Le Sang noir, manqua de peu le Goncourt en 1935. Des prix, Guilloux en recevra beaucoup : prix du roman populiste en 1942 pour Le Pain des rêves, prix Renaudot en 1949 pour Le Jeu de patience, Grand prix national des Lettres (1967) pour l’ensemble de son œuvre, Grand prix de littérature de l’Académie française (1973)…

Louis Guilloux.jpgCet écrivain majeur des années 1930, porte-parole des humbles et des oubliés partagea sa vie entre son minuscule studio de la rue du Dragon et sa maison de Saint-Brieuc. Il mourut dans une quasi-misère en 1980, malgré le soutien de ses amis André Malraux, Jean Guéhenno et Pierre Moinot. Voici un extrait de Coco perdu, sa dernière œuvre, qui interroge la vieillesse. Une véritable merveille. Extrait : « Quelquefois il me vient de drôles d’idées. Oui. Il se passe bien des choses, je me dis, mais au fond, il se passe rien. Et s’il ne s’était jamais rien passé ? S’il ne devait jamais rien se passer ? On n’arrive jamais nulle part. Il s’passe rien, ou bien tout se passe, ou plutôt se déplace au fur et à mesure que le temps s’en va, et, en même temps, rien ne bouge. »

Au 36, Jean Giono aime son hôtel

hôtel rue du dragon giono.jpgDans Les Vraies richesses (1937), Giono évoque son point de chute parisien, qui fut aussi le séjour de Verlaine au début de l’année 1876 : « Quand je vais à Paris, je descends dans un petit hôtel de la rue du Dragon. Voilà sept ans que je suis fidèle à cet hôtel et à ce quartier. Je suis ainsi fait qu’il me faut des racines, non pas seulement où l’homme en a, mais à toute la surface de mon corps (…) J’ai depuis longtemps fait amitié avec le patron de l’hôtel, sa femme et son petit garçon. »

31, rue du Dragon, l’Académie Julian

En 1890, Rodolphe Julian ouvre son atelier rue du Dragon. L’enseignement vise à préparer les élèves à l’École des Beaux-arts, à concourir pour le Prix de Rome ou à présenter leurs œuvres aux Salons. L’Académie Julian accueillera pendant un siècle des figures de premier plan comme Maurice Denis, les futurs nabis Paul Sérusier, Édouard Vuillard et Pierre Bonnard, les futurs fauves Henri Matisse et André Derain ou encore Marcel Duchamp ou Jean Dubuffet.

En 1959, les locaux de la rue du Dragon sont achetés par Guillaume Met de Penninghen et Jacques d’Andon, qui les intègrent à l’Atelier Penninghen pour former l’ESAG Penninghen en 1968.

sérusier.jpg

Le ramasseur d’algues, Sérusier, vers 1890

Au 30, le « plus grand poète français, hélas »

En 1821, le jeune auteur des Odes (pour lesquelles Louis XVIII lui octroie une pension annuelle de mille francs, fichtre !) loge dans une mansarde de la rue du Dragon. Il y écrit des lettres passionnées à Adèle Foucher qu’il épouse en octobre 1822. Elle lui donnera cinq enfants. Lui nous donnera (notamment) Les Châtiments et son fameux « S’il en demeure dix, je serai le dixième / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! ». Sacré Hugo !

Hugo

Non, ce n’est pas Michel Sardou, c’est Hugo jeune …

24, rue du Dragon, quel cinéma !

feu folletCréé par Claude Makoswsky et l’exploitant parisien Boris Gourevitch, ce cinéma aux ambitions art et essai est inauguré en octobre 1962 avec Le Feu Follet de Louis Malle, ode funèbre à un Saint-Germain-des-Prés désenchanté. Aménagé au rez-de-chaussée et au premier étage d’un immeuble du XVIIe siècle, le cinéma est doté d’une salle de 350 places tout en longueur (24 mètres de long pour seulement six de large).
Le Dragon se veut révolutionnaire : pas de fauteuils rouges comme à l’accoutumée, pas d’actualités, pas de publicités. Le film seul est diffusé, de 14 h à 2 h du matin…). Mal placé, l’établissement périclite et se reconvertit en cinéma porno à la fin des années 70, devenant le Dragon Club Vidéo Gay. Il perd même ensuite son label « Dragon » : le Club Vidéo Gay ferme ses portes en janvier 1986.

Copeau, c’est au 19

Vieux Colomnbier

Jacques Copeau s’y installa pour être au plus près de son cher Vieux-Colombier, qu’il créa en 1913 dans l’ancienne salle de l’Athénée-Saint-Germain. A-t-il croisé Martin du Gard qui habita au 10 ? Question d’autant plus pertinente qu’ils échangeront une correspondance fournie durant les quarante ans de leur amitié alors qu’ils habitaient à quelques mètres l’un de l’autre. Rappelons que Copeau mit en scène Le Testament du père Leleu, farce paysanne de Martin du Gard (1913), qui avant ce devenir romancier, envisageait de devenir auteur dramatique.

Mais z’aussi, au 19, la galerie Nina Dausset

galerie nina dausset.jpgQuand le chat n’est pas là, les souris (surréalistes) dansent… En 1948, Nina Dausset se rend pour un an aux États-Unis avec son mari et confie la gérance de sa galerie à Manou Pouderoux, une artiste proche de Breton. Celle-ci accueille à bras ouverts la petite bande, change le nom de la galerie pour La Dragonne, sous-titrée « La solution surréaliste » dans l’esprit de ce que fut la Centrale de la rue de Grenelle en 1925. Chaque mercredi, les porteurs de manuscrits et de dessins sont reçus de 15 h à 18 h dans le cadre d’une exposition surréaliste permanente, avec des toiles récentes de Arp, de Brauner, de Dali, de Tanguy, de Miró. La galerie publie également une revue : Néon. À leur retour, Jean et Nina Dausset ont le sentiment – ben oui – d’avoir été expropriés et prient la bande à Breton de plier bagage. Allez, hop ! On  retrouvera deux ans plus tard les surréalistes à L’Étoile scellée. Après leur départ, les Dausset exposent notamment Bryen, De Kooning, Mathieu, Pollock, Wols et Hartung en 1951. Ah ! Hans Hartung ! Trop fort, le légionnaire…

Hartung-Les-Figures-du-Mouvement-VII-1956-encre-19x125cm.jpeg

14, rue du Dragon, Les Cahiers d’art de Christian Zervos

2_Portrait-ZervosEn 1929, les Éditions Cahiers d’Art, maison d’édition créée par Zervos, s’installent au 14 rue du Dragon à Paris. En 1932, Christian et Yvonne Zervos inaugurent les locaux avec quelques œuvres de Mondrian et, en 1934, le rez-de-chaussée et l’entresol sont aménagés en galerie : Miro, Kandinsky, Ernst, Arp, Hélion, Giacometti et Gonzalez sont à l’honneur, sans oublier les travaux d’architecture de Chareau, Le Corbusier, Paul Nelson. De 1926 à 1960, ce seront 97 numéros dont des numéros spéciaux qui sortiront de la rue du Dragon, source majeure pour comprendre l’art du 20e siècle.

Christian Zervos sera la cheville ouvrière du catalogue Picasso. En 1932, le peintre lui en confie la constitution, œuvre peinte et dessinée. La parution du premier tome du catalogue, Œuvres de 1895 à 1906, entraîne la ruine de l’éditeur, qui doit vendre une partie de sa collection aux enchères pour éviter la faillite.

Minotauromachie
Pablo Picasso, La Minotauromachie, [1935] Eau-forte, grattoir et burin sur papier, 49,5 x 69 cm
« En 1929, écrit Christian Derouet, s’était instaurée une relation exceptionnelle entre les « hommes d’affaires » du peintre et le rédacteur-propriétaire de la revue. Renonçant gracieusement mais tacitement à ses droits d’auteur et engageant une forte somme d’argent, Picasso incitait l’éditeur à entreprendre la publication d’un catalogue sommaire illustré de son œuvre peint et dessiné. En confiant à Zervos le soin de constituer, conserver et gérer son  iconothèque, rue du Dragon, Picasso préservait sa liberté commerciale, contournant Paul Rosenberg, son marchand, et ses courtiers occasionnels. Cet accord providentiel entraînait pour Zervos, menacé régulièrement de faillite, des effets pervers. […] il n’était plus maître des sommaires de Cahiers d’art, qui devint progressivement l’organe de propagande d’un maître exclusif. » (Zervos et Cahiers d’art.)

Commencé en 1932, cet inventaire en 33 volumes (le « Zervos ») ne sera terminé qu’en 1978, huit ans après la mort de ce dernier.

Zervos et le Festival d’Avignon

index.jpgPour la petite histoire, Christian Zervos est (avec René Char) le « parrain » du Festival d’Avignon. Par l’intermédiaire de Char, il rencontre Vilar alors qu’il prépare une expo de peinture contemporaine dans la grande chapelle du palais des Papes. Il propose à l’acteur de reprendre la pièce de  T.S.Eliot (Meurtre dans la cathédrale) dans la cour d’honneur du Palais, ajoutant ainsi la scène aux toiles. Vilar décline : il n’a plus les droits de la pièce. Mais il propose de présenter trois pièces, en création : Richard II, un Shakespeare presque inconnu à l’époque en France ; Tobie et Sara de Paul Claudel, enfin La Terrasse de midi, deuxième œuvre de Maurice Clavel. Le Festival est né. La première « Semaine d’art en Avignon » aura lieu du 4 au 10 septembre 1947 avec, au programme les trois pièces, deux concerts et l’exposition des oeuvres de vingt-six artistes : Picasso, Kandinsky, Braque, Chagall, Ernst, Matisse, Léger, etc.

Au no 10, Martin du Gard et la sœur de Gréco

À la fin des années 1940, lorsqu’il est à Paris, le Prix Nobel 1937 réside rue du Dragon, au fond de la cour, dans un petit hôtel du XVIIe siècle, immeuble dont il est nu-propriétaire en indivision avec son frère. Est-ce dans cet hôtel, à cette même adresse, que résida Charlotte Aillaud, sœur de Juliette Gréco, ; ancienne déportée pour faits de Résistance et épouse de l’architecte Émile Aillaud ? Entre 1958 et 1979, elle y organisa des diners people – Sagan, Banier, Lagerfeld…  qui sont restés célèbres.

Et au 8, chez Laurent Terzieff

Terzieff jeuneUn petit appartement, au troisième étage. Quelques marches en colimaçon qui mènent au bureau, à l’étage supérieur. Une pièce blanche, mansardée, sobrement meublée ; près de la cheminée, des sculptures de sa sœur Brigitte. Bienvenue chez Terzieff, l’un des plus grands acteurs du théâtre français. Il commença au cinéma, dans Les Tricheurs, bien sûr, film dans lequel il tenait un rôle d’étudiant bohème et cynique très loin de sa véritable personnalité. (Jacques Perrin, dans le film, inaugure également sa belle carrière cinématographique ; il y prononce sa seule réplique (très germanopratine) : « Et puis hein, piquez des bouteilles ! »).

7 rue du Dragon, chez Raymond Bussières

bubu.jpg

Cher Bubu, initiateur du Groupe Octobre et ancien des Brigades internationales ! Il tournera dans plus de cent cinquante films, de 1933 à 1982. Le meilleur et le pire (comme Mon Frangin au Sénégal, Guy Lacourt, 1953). On le voit ici haut perché, dans L’Assassin habite au 21. Sa femme, Annette Poivre, présente une filmographie tout aussi impressionnante que la sienne.

 

 

Et pour finir, la concierge est dans la photo (de Doisneau)

 

Vieux Paris - La concierge aux lunettes rue Jacob, 1945 de Robert Doisneau, vieux metiers.jpg

Robert Doisneau réalisa dans cette rue une série de photographies : Concierges de la rue du Dragon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et ceux et celles de la rue de Courcelles ?

Au 45, la poudre Legras de Marcel Proust

Jeanne-et-AdrienLa famille Proust emménage dans cet immeuble cossu le 1er octobre 1900, dans un appartement du 2e étage sur rue à l’angle de la rue de Monceau, face à la célèbre « Pagode rouge ». L’appartement est pourvu d’un large balcon de pierre et donne sur une cour intérieure. M. et Mme Proust y font chambre à part et chacun des deux garçons dispose d’une chambre et ne s’entendent guère : Marcel ne supporte pas que son cadet lui ait volé une part d’affection maternelle. Il l’évincera totalement de la Recherche, alors que sa mère, son père, sa grand-mère, et sa tante y sont présents. Dans l’appartement, une pièce appelée par Mme Proust le « fumoir » est réservée aux fumigations de Marcel qui y fait brûler ses poudres Legras et d’Escouflaire sensées lutter contre l’asthme, spécialités à base de belladone et de datura. Marcel a 29 ans, il démissionne de son poste non rémunéré à la bibliothèque Mazarine et s’attelle, avec sa mère, à la traduction du poète-écrivain-peintre John Ruskin. Cela se traduira par un ouvrage : La Bible d’Amiens.

Proust émile Blanche.gif
Jacques-Emile Blanche (1861-1942) Portrait de Marcel Proust en 1892. Proust conservera ce tableaujusqu’à sa mort, en 1922.

La rue de Courcelles inaugure la vie d’adulte du jeune homme qui commence à rédiger les carnets qui lui fourniront la genèse de la Recherche. Il y organise de grands diners ou réceptions avec ses amis. Le docteur Adrien Proust meurt dans l’appartement trois ans après leur installation, suivi par Mme Proust en septembre 1905. Marcel Proust le conservera jusqu’en décembre 1906 puis emménagera au 102, boulevard Haussmann.

Et une adresse récurrente chez Modiano

ModianoLe 45 rue de Courcelles constitue une adresse importante chez Modiano. On la découvre dans Livret de Famille : « Une fiche concernait le magnétophone que Bourlagoff transportait dans son sac en plastique. On y lisait l’adresse du client qui avait loué cet appareil : 45 rue de Courcelles, situé un peu plus bas. »

On la retrouve dans Quartier perdu, lorsque l’écrivain Jean Dekker se rend dans un appartement qu’on lui a prêté : « J’ai monté à pied la pente de la rue de Courcelles, du côté de l’ombre, sur le trottoir de gauche, celui du 45. Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. »

C’est également dans cet immeuble que se réfugie Louis Pagnon en 1944, lorsque Henri Lafont le chasse de la rue Lauriston. Louis Pagnon, dit « Eddy », collabo notoire, figure récurrente et obsessionnelle des premiers romans de Modiano, dont il cherche en vain une preuve de collusion avec son père durant la guerre.

Louisa Colpeyn 2Dans Quartier Perdu, durant les années 80, une équipe tourne un film devant le 45, film intitulé Rendez-vous de Juillet, dont le réalisateur ne semble pas au courant de l’existence du film éponyme de 1949. Hasard ? La mère de Modiano, l’actrice Louisa Colpeyn, est créditée d’un petit rôle (Betty) dans le film de Jacques Becker.

Ci-contre, l’actrice Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano

 

La maison de poupée de Dickens : c’est au 48

DickensEntre novembre 1846 et janvier 1847, l’écrivain-marcheur séjourne avec sa famille et ses quatre secrétaires-servantes dans une petite maison située au 48. Ses premiers romans – The Pickwick Papers, Oliver Twist, Nicholas Nickleby, The Old Curiosity Shop, Barnaby Rudge, Martin Chuzzlewit – écrits et publiés à un rythme soutenu depuis 1836 – l’ont rendu célèbre.

Rue de Courcelles, il travaille sur Dombey and Son, histoire d’une faillite familiale, mais ses longues promenades dans la capitale ne sont guère propices à l’écriture. A Paris, il rencontre de nombreux écrivains, notamment Victor Hugo et, dans un courrier à la Comtesse de Blessington, il relate sa visite place Royale (place des Vosges) : « J’ai été très frappé par Hugo lui-même, qui a l’air d’un Génie, qu’il ne doit pas manquer d’être, et qui est franchement intéressant de la tête aux pieds. ».

Ah la Guilbert ! C’est au 52. Décoré par Chéret

FR : Tableaux de Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)Ci-dessus, croquée par Toulouse-Lautrec et ci-dessous, affiche par Chéret

Affiche Chéret GuilbertAu début des années 1900, Jules Chéret se tourne vers la décoration intérieure et travaille avec Rodin, Charpentier et Bracquemond pour la villa La Sapinière du Baron Vitta, puis les salons de l’Hôtel de Ville de Paris ou la Préfecture de Nice. Il décore par ailleurs l’hôtel particulier d’Yvette Guilbert, qui s’est installée au 52, avec son mari, Max Schiller. Se souvient-elle du bristol illustré par Chéret pour un bal du Moulin Rouge qui l’a tant acclamée ? « Les hommes doivent être spirituels ou gais ; les femmes jolies ou aimables », exige l’invitation. Belle époque, assurément.

 

Au 75, la vilaine tache de Kees van Dongen

pont des arts van dongen.jpg

(Pas sur ce tableau-là, il est vraiment bien. Fallait continuer comme ça, Kees…).

Il commença au Bateau Lavoir comme Picasso, dont il était ami. Il termina comme un peintre mondain, riche mais plutôt médiocre. (Non, j’exagère un chouïa). Il s’installe rue de Courcelles en 1935, en pleine gloire portraitiste et, dans son atelier qui lui sert à la fois d’appartement et de galerie, il organiste des bals masqués et reçoit ses invités au milieu de ses toiles, déguisé en Neptune. L’argent, les femmes. En 1941, en compagnie de Derain, Vlaminck et Belmondo, il participera à un voyage en Allemagne organisé à l’initiative d’Arno Breker, sculpteur officiel du Troisième Reich. Vilaine tache dans le tableau. Il en sera récompensé lors de son exposition à la galerie Charpentier en novembre 1942, encensé par le torchon collaborationniste La Gerbe et par l’organe du fascisme allemand Das Reich ».

vandongen-studio.jpg

 

… et le vilain tableau de Bardot

BB 1954

En 1954, s’étant engagé à exécuter le portrait d’une Brigitte Bardot encore inconnue, van Dongen s’écrie : « C’est tout ce que vous m’avez trouvé comme modèle pour représenter la Parisienne ? C’est tout sauf ça ! Je ne suis pas un peintre animalier, je ne peins pas les pékinois ! » De très mauvaise humeur, il qualifie le tableau de « plus mauvais de toute sa carrière ! » Deux ans plus tard, la jeune starlette devenue star, il qualifie le portrait de chef d’œuvre et le met en vente. Cher, tellement cher que Bardot ne put l’acheter.

 L’héritage de Marthe Chenal, s’adresser au 84

marthe chenal

Marthe Chenal, vous connaissez. Mais si. Cette cantatrice égérie des « poilus » qui chanta La Marseillaise le 11 novembre 1918, depuis le balcon de l’Opéra Garnier, drapée de la bannière tricolore, devant une foule immense et en présence de Georges Clémenceau.

Dotée d’une grande beauté et d’une voix exceptionnelle, elle fut une des plus grandes cantatrices de la première partie du XXe siècle et interpréta dès 1906 des rôles-phare de l’opéra : Don Giovanni, Le Vaisseau fantôme, Faust, Carmen.

Fin 1921, la cantatrice charge Picabia (avec lequel elle entretient une liaison) d’organiser la soirée du réveillon dans son hôtel. À cette occasion, le peintre fait imprimer des cartons d’invitations pour cette soirée qui rassemblera artistes et écrivains dont Picasso, Brancusi, Vollard, Cocteau, Radiguet, Auric, Morand ainsi que des figures mondaines. Ce Réveillon Cacodylate sera l’occasion d’enrichir L’Œil Cacodylate en signatures nouvelles, œuvre qui fera scandale au Salon d’Automne.

Marthe Chenal mourut en 1947 dans son hôtel particulier. On peut lire dans Wikipédia : « Marthe Chenal croyait avoir pour seuls héritiers les enfants de son frère, mais ceux-ci n’ayant pas été légitimés, ce fut à de lointains cousins qu’échut la succession. Ils arrivèrent du fond de leur Savoie, s’adressèrent au concierge et, devant la loge confortable de celui-ci, s’écrièrent : “Elle était joliment bien logée !” ne soupçonnant pas que tout l’hôtel était la propriété de “la cousine”. On eut grand’peine à les empêcher d’arracher les dédicaces des partitions, qu’ils croyaient devoir vendre au poids, comme vieux papiers sans valeur. »

Drouot dispersera tableaux et meubles de la rue de Courcelles. Parmi les curiosités, les publicités de Marthe Chenal pour Vuitton, Savon Cadum, Lucky Strike et le vin Mariani, dont on dit qu’il inspira la création du Coca Cola.

Au 93, Colette et Willy

willy et ColetteColette et son mari Henry Gauthier-Villars, dit Willy, s’installent à cette adresse en 1901, dans un atelier d’artiste au 6e étage, torride en été, glacial en hiver. En 1900, lorsque paraît Claudine à l’Ecole, Willy est sans conteste l’un des personnages les plus connus de Paris par ses articles féroces, ses romans polissons, ses critiques musicales assassines, ses duels, ses dépenses somptuaires. Barbiche, haut de forme, embonpoint, il incarne l’archétype du littérateur bourgeois d’avant-guerre. Willy, gros enfoiré ? C’est ce que laisse entendre Colette lorsqu’elle évoque son « contrebandier de l’Histoire littéraire » : la série des Claudine, parus entre 1900 et 1903, n’a-t-elle pas été publiée sous le seul nom de son époux ? Plus tard, elle ne lui pardonnera pas d’avoir, un jour de dèche, bradé les droits d’auteur de ses Claudine. Colette et Willy quitteront cet appartement dès 1902 pour s’installer au 177 bis.

Au 177 bis, c’est aussi Colette et Willy

Colette et WillySur le mur du salon, un tableau représente la maîtresse de maison auprès de Willy, telle un petit chien aux pieds de son maître. Mais cette époque est révolue et la jeune femme apprend à combattre ce qu’elle pensait être l’irrépressible penchant féminin pour la servitude. Elle va se libérer de l’emprise de son mari, revendiquant désormais de signer ses ouvrages. (Claudine à Paris, Claudine en ménage.) D’autant que dans le Tout-Paris, l’imposture a du plomb dans l’aile et que le bon mot circule : « Willy ? Elle a beaucoup de talent ! »

En 1902, le couple a emménagé au 177 bis, rue de Courcelles dans un petit immeuble de deux étages situé entre la place Pereire et le boulevard Berthier. Willy et sa femme habitent au second, dans l’appartement d’un ancien ministre des Travaux publics et au-dessus du prince Alexandre Bibesco. Le salon est une pièce sans âme tenant de la salle d’attente et du cabaret campagnard : meubles massifs, tables trapues, lourdes draperies et cuivres lustrés. Saugrenue, une balustrade blanche coupe la pièce en deux. Colette, très sportive, s’est aménagé un refuge niché au sommet d’un escalier rétréci ; un atelier d’artiste meublé non d’un chevalet mais d’anneaux de gymnastique, d’un trapèze et d’une corde à nœuds.

Claudine s'en va

La rupture est proche. Après la parution de Claudine s’en va, Colette s’en va. Elle quitte son gros Willy et, en 1906, s’installe 44 rue Villejust (aujourd’hui rue Paul Valéry) puis rue Torricelli.

 

 

Au 181, deux peintres sinon rien

 

Les peintres Gaston Hochard (1863-1913) et Yves Dieÿ eurent leur atelier dans cet immeuble.

Hochard congrès des maires de france.jpg
Le Congrès de maires de France, par G. Hochard

 

Bateaux-A-Quai-Par-Yves Diey
Bateaux à quai, par Yves Diey

Au 202, le délicat Raymond Woog

raymond woog.jpg

Cet artiste peintre (1875-1949) fut un proche d’André Maurois et inspira à ce dernier, en 1918, le personnage d’Aurel dans le roman Les Silences du colonel Bramble. Il est connu pour la délicatesse de ses portraits.

La Place Dauphine, nombril du monde ?

 

Rene Kuder 24.jpg
René Kuder, Place Dauphine, 1947

D’après de savants calculs de l’IGN, le centre géographique de Paris serait situé sur la place Dauphine, aux coordonnées 48° 51′ 24″ N, 2° 20′ 32″ E. Fichtre ! La France étant (fut un temps) le centre du monde et Paris le centre culturel de la France, quelle aura planétaire pour cette petite place affublée d’un presque unanime qualificatif : « charmante ». Mais ce ne fut pas toujours l’avis de tout le monde. Frantz Jourdain, par exemple, le pote de Zola et architecte de la Samaritaine, la croque en ces termes : « Les maisons en sont d’une banalité lamentable. Je ne parle pas, bien sûr, des deux pavillons d’entrée, face au Pont-Neuf, qui sont charmants. Mais les autres ! Les connaissez-vous ? Les avez-vous visitées ? Je les connais, moi, ces maisons. Pas d’escalier de service, pas de salle de bains, les water-closets sur le palier, des entresols de deux mètres de haut, des couloirs sans lumière, des cuisines sans air. […] Habiteriez-vous dans ces vieilles pierres ? Habiteriez-vous dans ces taudis ? Mais s’il vous plait d’avoir mon sentiment, je flanquerais tout ça par terre. »

Heureusement, il n’en fut rien et la place est toujours là. Avec son joli bouillon de culture.

Tabarin fait son beurre

place-dauphine-gravure-1662.jpgAu 17e siècle, Tabarin et Mondeur y dressèrent leurs tréteaux, proposant de petites pièces satiriques ou des chansons lestes. Henri IV, dit-on, se mêlait aux badauds incognito pour les écouter. Comme ils vendaient ensuite des baumes aphrodisiaques et des potions opiacées, le Parlement décida de stopper ce lucratif commerce et les chassa en 1634. Qu’importe : Les Œuvres et fantaisies de Tabarin eurent un grand succès, connurent sept éditions et, selon l’éminent historien Gustave Lanson, auraient influencé Molière et La Fontaine.

Nerval regrette l’ile de la Gourdaine

Nerval.jpgDans La Main enchantée, Gérard de Nerval semble regretter l’île si bucolique qui donna naissance à la place Dauphine : « Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est, en triangle, à peu près ce que l’autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine et l’on admira alors le peu de temps qu’il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l’île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l’envahissement de ce terrain, pour les clercs, qui venaient s’y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l’infecte cour du Palais. »

 Les dieux ont soif place Dauphine

les dieux ont soif.jpgDans Les Dieux ont soif, roman d’Anatole France se déroulant durant la Terreur, Évariste Gamelin, jeune peintre membre du Tribunal révolutionnaire, est aimé de la belle Elodie. L’amour ou le pouvoir ? C’est ce qu’il médite lors de leurs promenades amoureuses sur la place Dauphine. Pauvre Anatole France ! Le prix Nobel de littérature 1921 cristallisera à la fin de sa vie toutes les rancœurs des soi-disant modernes. Héritant de son fauteuil, Valéry ne prononça pas son nom dans son discours de réception à l’Académie et l’attelage Breton-Aragon-Soupault-Drieu-Delteil proposa de gifler son cadavre dans un tract annonciateur du surréalisme. « C’est un peu de la servilité humaine qui s’en va » écrivirent-ils aimablement.

Maigret, bien sûr…

sandwich.jpg

En bordure de la place se tenait Les Trois marches, brasserie fort prisée de ces messieurs de la Police judiciaire. Simenon, dans ses romans, la rebaptisa brasserie Dauphine, d’où notre commissaire un tantinet bourru faisait monter demis et sandwichs pour les interrogatoires serrés qui perduraient toute la nuit. Il y déjeunait souvent, petit salé ou cette crémeuse blanquette de veau que l’on hume dans Un échec de Maigret.

Chardin dans les arbres

chardin-tabagie
Pipes et vases à boire, dit aussi La tabagie, vers 1737

Dans les années 1720, la place Dauphine était une sorte de marché ouvert à tous vents et Chardin, à l’occasion de la procession de la Fête-Dieu, y accrocha aux arbres deux de ses toiles : Le Buffet (également appelée Le Dressoir) et La Raie. Denis Diderot, ami et admirateur, s’émerveilla : « C’est une vigueur de couleurs incroyable, une harmonie générale, un effet piquant et vrai. De belles masses, une magie de faire à désespérer, un rare goût dans l’assortiment et l’ordonnance. On s’arrête devant un Chardin comme d’instinct. Comme un voyageur fatigué de sa route va s’asseoir, sans presque s’en apercevoir, dans l’endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l’ombre et du frais ».

 André Breton et le sexe (féminin) de Paris

Dans La Clé des champs, Breton compare de manière explicite la place Dauphine à un pubis féminin. Il détaille sa « configuration triangulaiPlace Dauphine trianglere, d’ailleurs légèrement curviligne, et […] la fente qui la bissexte en deux espaces boisés ». Pour compléter le tableau, les deux bras de la Seine longeant la place dessinent les « jambes » de Paris.

La jolie place exerçait un emprise sur lui : « Cette place Dauphine, écrit-il en 1928, est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. »

 15 place Dauphine, la fenêtre rouge de Nadja

Nadja.jpgOn retrouve Breton et la place Dauphine dans Nadja. Deux jours après leur rencontre, en 1926, André Breton dine avec la jeune femme à la terrasse de chez Paul (le restaurant a été créé en 1894). Nadja pense qu’il existe sous leurs pieds un souterrain, elle insiste sur la présence d’un vent bleu. En regardant la fenêtre d’une des maisons qui bordent la place, elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. » Prophétie accomplie. Médium, Nadja ? Elle lui aurait prédit : « Tu écriras un livre sur moi. Je t’assure. » Le livre paraitra en 1928, alors que Nadja est enfermée dans un asile de fous, à Lille, où elle décèdera en 1941.

Et le City hôtel, au 29

Le temps d’un éphémère amour, Breton convia Nadja dans une chambre d’hôtel situé au 29 : « De plus, écrit-il, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes. Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas Nadja se montre assez frivole. »

Vidocq, c’est au 12

Vidocq.jpg

En 1837, l’ancien bagnard ex-chef de la police séjourne place Dauphine. Sept ans auparavant, il a publié ses Mémoires, dont on attribue l’écriture aux « teinturiers » (les « nègres » d’aujourd’hui) Louis-François Lhéritier de l’Ain et Emile Morice. Comme chacun sait, Vidocq a inspiré Balzac pour son Vautrin et Hugo pour Jean Valjean. Une quinzaine de films s’inspirent de sa vie, le premier étant Vidocq, 1911, film muet avec Harry Baur.

 

15 place Dauphine, Montand et Signoret…

Montand Signoret place Dauphine

 C’est dans une ancienne librairie que le couple s’installe en 1951, un petit duplex qu’ils surnomment La Roulotte. « L’appartement de la place Dauphine, c’est ce qu’on a eu en premier, déclare Signoret en 1979. Elle représente le départ d’une nouvelle vie à deux. C’est là qu’il y a le piano, qu’on reçoit les copains, qu’on se dispute ». En trente ans de mariage, Simone Signoret n’a jamais préparé qu’un seul plat à Yves Montand, des spaghettis au beurre : « La cuisine, c’est pas son truc ! », avait-il raconté. Heureusement, ils habitaient à côté de Chez Paul, dont les cuisines donnaient sur leur palier.

… et Othon Friesz, le plus impressionniste des Fauves

Othon Friesz http:/www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com

En 1903, Friesz emménage dans un atelier situé au 15, dans lequel il restera jusqu’en octobre 1905. D’abord influencé par les impressionnistes, puis par Vincent van Gogh et Paul Gauguin, il va devenir « fauve », peignant des « excentricités colorées », des « bariolages informes », des « mélanges de cire à bouteille et de plumes de perroquet » en compagnie de Matisse, Marquet, Vlaminck, Manguin…. Fauve ? Apercevant un buste de femme du sculpteur Marque au milieu de la salle, le critique Louis Vauxcelles s’écrie : « C’est Donatello dans la cage aux fauves ! »

Charles Camoin habite au 28

Camoin-Les-Quais-de-Paris-H.jpegCharles

Camoin (1879-1965), qui fut l’élève de Gustave Moreau aux côtés de Georges Rouault, Albert Marquet, Henri Manguin et Henri Matisse, se rattache au mouvement fauviste. En 1914, il expose une soixantaine de toiles à la galerie Druet, toiles qu’il décide de détruire quelques mois plus tard en les coupant en morceaux puis en les jetant à la poubelle, rue Lepic. Les débris atterrissent au Marché aux Puces puis rachetés par le Père Soulier, célèbre marchand de la rue des Martyrs, qui les rassemble et les vend à des collectionneurs avertis, Warnod, Félix Fénéon, Francis Carco ou Gustave Coquiot. Camoin refuse d’en accepter la paternité et s’ensuit un procès qui restera célèbre dans le cadre de la propriété intellectuelle. Le tribunal civil de la Seine statua, le 15 novembre 1927 : « La propriété des morceaux lacérés ne peut faire obstacle à l’exercice par l’auteur de son droit de divulgation. L’acquisition de la propriété ne se limite qu’au support, l’auteur reste maître malgré l’abandon de son œuvre de faire respecter ses droits. »

Albert Marquet ? C’est au 29 !

vue du Pont neuf, Marquet

Alors qu’il habite, jusqu’en 1905, quai des Grands Augustins, Marquet déménage en 1906 avec sa mère dans un petit appartement du 29 place Dauphine. Il aura l’occasion d’y peindre le Pont-Neuf, à trois reprises. Il quittera la place Dauphine début de 1908 pour rejoindre Matisse au 19, quai Saint Michel.

Cinéma, chanson et théâtre

La bicyclette bleueRégine Desforges consacre un long chapitre à la place Dauphine dans Le Paris de mes amours. Et quelques scènes de l’adaptation cinématographique de sa Bicyclette bleue, avec Laeticia Casta et Jean-Claude Brialy, y furent tournées.

Yves Simon, habitant de la place, la mentionne dans sa chanson Nous nous sommes tant aimés (album Macadam). « Les joueurs d’hélicon de la fanfare des Beaux-Arts / Jouaient  » Huit et demi  » sur les grands boulevards.  / A Paris, la Seine était grise et pourtant je t’aimais, / Place Dauphine le soir on se retrouvait. »

partition dutronc.jpg

Comment ne pas terminer par Lanzmann/Ségalen, musique de Dutronc qui ne se décide pas à aller se coucher : « Je suis le dauphin de la place Dauphine / Et la place Blanche a mauvais’ mine… / Les camions sont pleins de lait / Les balayeurs sont pleins d’balais… »

 

Sur ce, bonne journée à tous.

 

Remonter le temps et la rue Monsieur-le Prince

Rue_Monsieur_Le_Prince.jpg

Merveilleuse rue Monsieur-le-Prince. Où l’on croise de grands esprits, de Blaise Pascal à Frédéric Beigbeder (mais si !), en passant par Zola, Rimbaud, Auguste Comte, Saint-Saëns, Paul Léautaud et les pataphysiciens. Sans oublier Woody Allen.

Tous au Polidor

le polidor.jpgC’était, écrit le Crapouillot d’avril 1960, un « restaurant à vingt-deux sous à la Belle Epoque où se retrouvaient philosophes faméliques et poètes peu fortunés ». Parmi ces derniers, citons Germain Nouveau et Richepin. En 1874, le premier écrit au second : « Nous avons pu dépenser peu de ronds grâce à notre reconnaissance de lieux où l’on tortore aussi magnifiquement bon marché que chez Polidor… ». Dix ans plus tard, Louis Ménard, père de la phonétique, déclare trouver le Polidor « plaisant pour l’œuf sur le plat que l’on y absorbe à bon compte ». James Joyce.jpgCitons enfin James Joyce, un habitué, qui habitait tout près au 5 rue Corneille, et qui venait se sustenter d’une toute petite omelette. Bref, on l’a compris, c’était bon, pas cher et surtout fort bien fréquenté depuis… 1845. Rien d’étonnant, donc, à ce que le restaurant devienne le QG du Collège de Pataphysique, où les Boris Vian, Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, François Caradec, Noël Arnaud, etc … tentèrent de trouver des solutions imaginaires à tous les problèmes imaginables.

Les amateurs de littérature argentine (comme Jorge Sinclair) savent bien sûr que le Polidor fait l’ouverture de 62, Maquette à monter, livre de l’écrivain Julio Cortázar, que François Mitterrand naturalisa français en 1981, en même temps que Milan Kundera. Savent-il que Cortázar refusa poliment d’entrer à l’Oulipo ?

Cézanne et moi.jpeg

D’autres, plutôt cinéphiles, évoqueront le tournage au Polidor de Cézanne et moi, film de Danièle Thompson, relatant l’amitié entre Cézanne et Zola. Sans oublier, évidemment Minuit à Paris, de Woody Allen : c’est au Polidor que Gil (interprété par Owen Wilson) rencontre Ernest Hemingway (interprété par Corey Stoll).

Minuit à Paris.jpgPour conclure sur une note résolument littéraire, signalons que de nombreux sites mentionnent que Pierre Benoit aurait cité le restaurant Polidor dans son discours de réception à l’Académie française. Ben non. Je l’ai parcouru deux fois, le discours, je n’ai rien vu.

Enfin, difficile d’évoquer le 41 rue Monsieur-le-Prince et le Polidor sans évoquer Rimbaud. C’est en effet à l’Hôtel d’Orient, situé au-dessus du restaurant, que le jeune homme s’installe en 1872, de retour de Charleville, comme nous l’avons mentionné dans un précédent article. (Quel voyou, ce voyant). Il n’y restera pas très longtemps, car, dès novembre, il emménagera à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine.

La première chambre d’Émile Zola

emile zola à 22 ans, en 1862À 18 ans, élève au lycée Saint-Louis, Émile Zola vit dans une petite chambre du 63 et écrit à Cézanne, ami d’adolescence rencontré en 1852 : « Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j’ai habité à Aix, la demeure de Thiers. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail. » (Notons qu’il s’agit du graveur Benjamin Raspail et non de son père, l’homme politique François Raspail.) Le jeune Zola y restera un an avant de s’installer, pour deux ans, au 241 rue Saint-Jacques. Si Zola n’atteint pas les sommets de Dumas ou de Baudelaire en termes de résidences parisiennes, il est cependant crédité d’une vingtaine d’adresses dans la capitale.

Dégouté, Blaise Pascal !

mémorial.jpgPascal s’installe au 54 (de la rue qui s’appelle alors rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel), par « dégoût du monde ». Il y écrira les Provinciales, « le premier livre de génie qu’on vit en prose », selon Voltaire. Moins de deux mois après son installation survient la mystique nuit de feu du 23 novembre 1654 : il écrit quelques lignes qu’il recopiera sur un morceau de parchemin, ce célèbre Mémorial que l’on découvrira dans la doublure de son pourpoint. Il restera à cette adresse jusqu’au 29 juin 1662, où malade, il sera transporté chez sa sœur au 67, rue du Cardinal-Lemoine.

Métro boulot dodo au Zodiaque

pierre Béarn.jpgMétro boulot dodo ? Ce slogan est tiré d’un poème publié par Seghers en 1951 : « Au déboulé garçon, pointe ton numéro / pour gagner ainsi le salaire / d’un morne jour utilitaire / Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro. » L’auteur ? Le légendaire poète et libraire Pierre Béarn.

En 1934, à trente-deux ans, il achète à Pierre Véry (l’auteur des Disparus de Saint-Agil) sa bouquinerie de la rue Monsieur-le-Prince. « Je devins bouquiniste, le plus merveilleux métier du monde. En 1933, à la veille de la guerre, la boutique étant devenue trop petite (on achète cent livres, on en vend quarante) j’eus l’audace d’acheter, quelques mètres plus loin, au 60, une épicerie de luxe que les rigueurs du temps avaient réduite à la faillite. »

le zodiaque 2.jpgL’épicerie dans laquelle s’installe Pierre Béarn n’est pas anodine : C’est là que la marquise de Pompadour venait faire moudre son cacao. Et c’est là, à l’enseigne du Mortier d’argent, que Balzac achetait ses chandelles et son café. Poète, romancier, fabuliste, journaliste, critique gastronomique et littéraire, rédacteur et éditeur du magazine La Passerelle, Pierre Béarn vivra jusqu’à 102 ans. Patrick Modiano, grand amateur de librairies ésotériques, cite le Zodiaque dans Des Inconnues : « Rue Monsieur-le-Prince, j’ai remarqué une librairie qui s’appelait Le Zodiaque et à la devanture de laquelle il était indiqué : Occultisme, Magie, Ésotérisme – Histoire des religions. »                                                  

L’iconique La Hune

librairie de l'escalierLa célèbre librairie s’installe au 12, rue Monsieur-le-Prince le 15 mai 1944. En passionné de Van Gogh, Bernard Gheerbrant – avec ses amis Pierre Roustang, Jacqueline Lemurier et Nora Mitrani – peint les façades en jaune et l’enseigne en bleu. Il baptise sa galerie-librairie La Hune, le magasin pouvant faire penser à une proue de navire et l’escalier intérieur au mât d’un grand voilier. La première exposition a lieu le 2 décembre 1944 : Aux Indes avec Lanza del Vasto, gouaches de Lou-Albert Lazard. Cinq ans plus tard, Bernard Gheerbrant achètera le droit au bail d’un vieux restaurant – Piaux – entre le Flore et les Deux Magots, où La Hune restera vingt-six ans avant de rejoindre la rue de L’Abbaye, en lieu et place de la non moins iconique librairie Le Divan.

Quand au 12, rue Monsieur-le-Prince, il restera librairie :  L’Escalier, notamment acquise en 1953 par François Maspero.

Avec Auguste, je positive

auguste comteAuguste Comte habita au second étage du 10 rue Monsieur-le-Prince, de 1841 à 1857. Il y recevait sa Clotilde de Vaux (en toute chasteté) et les membres de la Société positiviste (idem) et y rédigea son dernier volume du Cours de philosophie consacré essentiellement à la sociologie.

Après la mort d’Auguste Comte, l’appartement du fondateur du positivisme fut gardé intact par ses fidèles, avec meubles et bibelots. C’est aujourd’hui un musée.

Chez Auguste Comte.jpg

La belle porte du no 14 

14 rue Monsieur le Prince.jpgDans cet immeuble vécut Camille Saint-Saëns entre 1877 et 1889. Son appartement du 168 rue du Faubourg Saint-Honoré était devenu trop petit et son ami Albert Libon, directeur des Postes, lui indiqua un appartement vacant au 4e étage. À peine installé, Saint-Saëns partit en tournée. Et lorsqu’il revint, il apprit la mort de son ami, qui lui léguait 100 000 francs or afin qu’il compose un requiem à sa mémoire. (Ce sera l’opus 54).

Saint-Saëns croisa sans doute dans l’immeuble le tout jeune Paul Léautaud, qui vécut à cette adresse en 1892, totalement désargenté, dans une chambre de bonne. « Pendant huit ans, écrit-il, j’ai déjeuné et dîné d’un fromage de quatre sous, d’un morceau de pain, d’un verre d’eau, d’un peu de café. La pauvreté, je n’y pensais pas, je n’en ai jamais souffert. » Il deviendra un peu plus riche à la fin de sa vie lors de la parution de son Journal et écrira : « L’argent continue à me tomber. Je ne sais qu’en faire. Je n’ai envie de rien. » Paul Léautaud, dont le monumental journal paraitra au Mercure sur 19 volumes, meurt en 1972. En déclarant : « Maintenant, foutez-moi la paix. »

Autre écrivain célèbre ayant habité l’immeuble : Richard Wright. Petit-fils d’esclave, il a publié en 1940 Native Son, roman qui rencontre un succès fulgurant : trois cent mille exemplaires en quelques semaines. Ce romancier noir que l’on compare à Steinbeck se réfugie en France en 1946, pour échapper à l’anticommunisme maccarthyste.

Peinture au 22

Deux peintres habitèrent au n° 22 : Antonio de La Gandara, jusqu’en 1917, et Yves Brayer, de 1936 jusqu’à sa mort en 1990. Brayer était un collectionneur de couvre-chefs et l’on pouvait admirer chez lui des bicornes de généraux, des bonnets chinois de mandarins, des chapeaux de paille d’Extrême-Orient, des coiffes amérindiennes à poils ou à plumes, des toques royales.

tableau yves brayer
Yves Brayer

Il possédait par ailleurs un joli patrimoine avec des toiles et aquarelles de Cézanne, Degas, Derain, Duffy, Marie Laurencin, Renoir, Utrillo, Valadon, Vlaminck…

L’enfance difficile de Frédéric Beigbeder

Beigbeder.jpg

Le fondateur du Caca’s Club (Club des Analphabètes Cons mais Attachants) croisa certainement le peintre Yves Brayer puisqu’il passa une partie de son enfance au 22 rue Monsieur-le-Prince, comme en témoigne de nombreux passages du livre Un roman français (2009). Dans lequel on lit notamment : « Je suis une forme vide, une vie sans fond. Dans ma chambre d’enfant, rue Monsieur-le-Prince, j’avais punaisé, m’a-t-on dit, une affiche de film sur le mur : Mon nom est personne. Sans doute m’identifiais-je au héros. »

Curiosité :

pierre benoitÀ propos de Pierre Benoit, vous savez sans doute que toutes ses héroïnes portent un prénom commençant par la lettre A. 43 héroïnes, depuis Aurore (Koenigsmark, 1919) jusqu’à Aréthuse (Aréthuse, 1963). Par ordre d’entrée en scène : Aurore, Antinéa, Allegria, Annabel, Antiope, Anne, Athelstane, Agar, Alberte, Apsara, Axelle, Alice, Armide, Armande, Andrée, Aïssé, Adlonne, Ariane, Angelica, Arabella, Armène, Albine, Alzyre, Armance, Aude, Agathe, Algide, Aïno, Argine, Adèle, Aquilina, Alverde, Atalide, Aedona, Azraële, Aydée, Alcyone, Alda, Atsouko, Amparida, Alcmène, Aréthuse.

Si on ajoute à cela que ses romans comportent tous le même nombre de pages et qu’une même phrase revient à la même page dans chaque livre, on peut se demander s’il n’a pas frappé discrètement à la porte de l’Oulipo… Mais qu’on se rassure : pas d’académiciens (me semble-t-il) dans ce club très fermé.