A Dada dans mon Paris

 

En 1919, avec le retour à Paris de Francis Picabia, puis l’arrivée de Tristan Tzara en janvier 1920, le mouvement Dada venu de Zurich (cabaret Voltaire), de Berlin et de New-York va régner quelques années sur la capitale, avant d’imploser vers 1923 sous les coups de boutoir de l’ami Breton qui veut bien que  tout le monde soit président de Dada, mais d’abord lui. Un an plus tard, Breton lançait le surréalisme. Un surréalisme qui va donc prendre la place de Dada mais bon, franchement, ce sera beaucoup moins nouveau et surtout beaucoup moins rigolo.

Arthur Cravan, le précurseur

Arthur-Cravan1

Poète et boxeur, Cravan publie en 1912 la revue Maintenant dans laquelle il conchie les références littéraires de son époque. Et, comme son copain Rimbaud (c’est une image), il ne se contente pas d’écrire : la vie doit être vécue intensément.

Mina Loy

Cravan va inaugurer le mouvement dada, influencer André Breton et les surréalistes et faire de sa mort une oeuvre d’art : parti au Mexique pour vivre une passion amoureuse avec Mina Loy, peintre et écrivain, il disparaît mystérieusement. Plus Dada tu meurs…

 

Ça commence à New-York avec Marcel Duchamp

urinoir
L’esprit Dada : pisser sur les idées reçues.

En 1917 à New York, Marcel Duchamp présente un urinoir au comité d’accrochage du Salon des artistes indépendants dont il fait partie, afin d’en éprouver le principe fondateur : ne refuser aucune œuvre. Fountain, d’inspiration Dada, instaure ainsi un « art de l’idée » et lance le « ready-made ».

 

 

En 1919, rebelote avec Mona, sa moustache, son bouc, et le titre de l »oeuvre : LHOOQ (Elle a chaud au cul).

Mona lisa duchamp.JPG
Très Dada, la Mona…

 Ça commence à Paris avec les Mamelles d’Apollinaire

Tirésias

Le 24 juin 1917, au conservatoire Renée Maubel, 10-12 rue de l’Armée d’Orient, a lieu la première des Mamelles de Tirésias. Allusions à la guerre, scandale, la représentation inaugure les soirées Dada et s’achève dans la confusion. Jacques Vaché, accompagné de Théodore Fraenkel, menace la salle d’un revolver. Dans sa préface de ses Mamelles de Tirésias, Apollinaire utilise pour la première fois l’adjectif « surréaliste », terme  inventé  par son ami le poète Pierre-Albert Birot et qui sera repris, il n’y a pas de petits profits, par André Breton.

L’antivisite par Dada de Saint-Julien-le-Pauvre

EgliseEn 1921, dans le cadre d’une série d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires, Tristan Tzara et André Breton proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. »

église2
lls sont tous là, ils sont Dada…

Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ». Le jeudi 14 avril 1921, 15 h, près du robinier, la pluie ruisselle sur les monocles d’André Breton et de Tristan Tzara. Les entourent notamment Aragon, Benjamin Péret, Roger Vitrac, René Crevel, Éluard, Georges Ribemont-Dessaignes, Jacques Rigaut et Philippe Soupault.

 

Ça barde au procès Barrès

Barrès
La mèche de Barrès est-elle Dada ?

Le vendredi 13 mai 1921, à 20 h 30, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise  rue Danton « le procès de Barrès », accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside, Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense, le principal témoin à charge, incarné par Benjamin Péret, est un soldat inconnu allemand, revêtu d’une capote de poilu. Après un violent réquisitoire de Breton, Barrès est condamné à vingt ans de travaux forcés pour « crime contre la sûreté de l’esprit ». Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux.  La rupture entre Dada et les futurs surréalistes est consommée.

Picabia pas content

PicabiaAussitôt après le procès, Picabia s’indigne : « Maintenant Dada a un tribunal, des avocats, bientôt probablement des gendarmes […]. L’esprit dada n’a réellement existé que durant trois ou quatre ans, il fut exprimé par Marcel Duchamp et moi à la fin de 1912. » Il écrira plus tard : « Dada s’est enfui au galop dans un nuage de poussière. De petits vauriens lui sautent sur le dos, caressent l’animal, lui donnent du sucre, lui fixent des oeillères, tirent la bride vers la droite. Pauvre Dada sauvage […] Dada est mort. »

Ça « chie en couleurs » au Théâtre Michel

Michel

En 1923, le mouvement Dada et le surréalisme naissant s’affrontent. Comme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». La Soirée du cœur à barbe, organisée par Tzara, présente une de ses pièces, Le Cœur à gaz au théâtre Michel, rue des Mathurins. Breton est bien décidé à torpiller la soirée et, avec Éluard, Desnos et Benjamin Péret, il organise le chahut. Bagarre. Breton, d’un coup de sa canne, casse le bras du journaliste Pierre de Massot, Éluard frappe Tzara, Picasso tente de calmer le jeu. La police intervient, la soirée du lendemain est annulée. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique » comme le réclamait son Manifeste.

Tristan Tzara se range

etzara

 

MaisonEn 1926, Dada est mort depuis des années lorsque Tristan Tzara et sa femme (la riche et séduisante peintre suédoise Greta Knutson) font construire par l’architecte Adolf Loos une maison conforme à leur idéal esthétique au 15 avenue Junot. C’est avenue Junot que le fondateur de Dada composera ses grandes suites poétiques (Où boivent les loups, L’Homme approximatif) et ses essais expérimentaux (Grains et issues).

 

Dada-terminus

 

 

 

La Carte du Tendre de Picasso (2)

Picasso9

 

La semaine dernière, nous en étions restés à la mort d’Eva Gouel et à l’installation en 1916 du peintre à Montrouge, dans cette maison carrée où il recevait ses diverses maitresses rencontrées à la Rotonde, dont la belle Irène Lagut. En février 1917, séjournant à Rome pour exécuter le rideau de scène de Parade, Picasso tombe amoureux de la jeune ballerine Olga Khokhlova, fille d’un colonel russe. Diaghilev, l’animateur des Ballets, le prévient amicalement : « Fais gaffe, Pablo, une Russe, on l’épouse. » Pablo ne fait pas gaffe et épouse la belle en juillet 1918. Mauvaise pioche ?

12, rue Daru, à l’église russe

Olga2Le mariage est célébré à la mairie du VII, puis, religieusement, à l’église russe de la rue Daru. Cocteau, l’un des témoins de la mariée, relate l’événement : « Je tenais une couronne d’or sur la tête d’Olga et nous avions tous l’air de jouer Boris Godounov. Cérémonie très belle, un vrai mariage avec des rites et des chants mystérieux ». A ces rites orthodoxes s’ajoute une superstition, connue de Max Jacob : après le rituel consistant à faire trois fois le tour de l’autel, on guette celui des deux qui posera le premier le pied sur le tapis, gage de domination dans le mariage. C’est Olga qui pose la première son mince et joli soulier sur le tapis doré. Aie aie aie.

23, rue de la Boétie

brassaï-atelier-de-picasso,-rue-de-la-boétie

Après le mariage et la lune de miel, Picasso s’installe rue La Boétie, à quelques mètres de son galeriste Rosenberg. Très vite, devant le désordre inhérent au caractère et au travail de son mari, Olga lui demande de louer l’appartement situé au-dessus. Qu’il fasse ce qu’il veut au quatrième, elle se réserve le troisième pour recevoir en hôtesse raffinée. Commence la « période duchesse », comme la qualifie Max Jacob. Le 4 février 1921 naît son premier fils, Paul, mais, au fil des années, la lassitude s’installe.

Olga3

Picasso ne supporte plus sa femme, ne supporte plus la vie qu’elle lui impose. A partir de 1926, la belle Olga va en faire les frais sur les toiles du peintre, dans des portraits monstrueux comme Grand nu au fauteuil rouge. Début 1935, apprenant la liaison de son mari avec Marie-Thérèse Walter, Olga quittera la rue La Boétie pour s’installer à l’hôtel California, 16 rue de Berri, puis au château de Boisgeloup, puis, enfin, dans le sud de la France.

 

 

40, boulevard Haussmann, le génie et l’ingénue

Walter4

Bon. Pour Pablo, retour à la case départ, il se met en chasse. Une jeunesse, de préférence. La première rencontre entre Picasso et Marie-Thérèse Walter a lieu le 8 janvier 1927 à la sortie du métro Chaussée d’Antin. Que fait-il devant les Galeries Lafayette, à pied, alors que Marcel Boudin, son chauffeur en livrée, l’accompagne généralement dans tous ses déplacements en Hispano-Suiza ? Mystère.

 

Walter2

Marie-Thérèse, dix-sept ans, est accompagnée par sa sœur, et Picasso, quarante-six ans, les suit jusqu’à la gare Saint-Lazare, faisant un trou dans son journal pour les observer sans être vu. La sœur aînée s’étant éclipsée, Picasso aborde la jeune fille et  se lance : « Mademoiselle, je vous attendrai ici tous les jours à six heures de l’après-midi. Je dois vous revoir. » Affaire conclue. En juillet, elle devient sa maîtresse, à l’insu d’Olga. Puis, trois ans après leur rencontre, ne pouvant se passer de sa présence, Picasso l’installe discrètement au 44 rue La Boétie, à une dizaine de mètres de chez lui. De leur liaison naît Maya, en 1935.

 Rencontre de Dora aux Deux Magots

dora

Marie-Thérèse a succédé à Olga, Dora va succéder à Marie-Thérèse, trop effacée au goût du peintre. En compagnie d’Eluard, en 1936, Picasso observe sa voisine aux Deux Magots : elle a sorti de son sac un petit canif pointu, s’amuse à piquer la table entre les doigts de sa main gantée de dentelles. Trop vite : elle se blesse, le sang coule. Le peintre demande alors à Eluard de la lui présenter. Il s’adresse à elle en français, elle lui répond est espagnol. Olé, c’est parti.

dora3

Elle est belle, cultivée, intelligente, photographe reconnue, proche des surréalistes, engagée politiquement à l’ultra gauche. Tous les ingrédients pour séduire Picasso, malgré son affection intacte pour Marie-Thérèse Walter.

Lorsqu’ils quittent le café, sur le trottoir, Picasso lui demande de lui offrir ses gants en souvenir de leur rencontre. Quelques semaines plus tard, le peintre la convie chez lui, dans le fameux grenier des Grands-Augustins. Débute une histoire d’amour intense et mouvementée qui durera huit ans. La belle brune sera sa compagne officielle, Marie-Thérèse, la blonde, restera dans l’ombre.

Et celle de Françoise au Catalan

gilotHuit ans, c’est beaucoup pour un Picasso. Dora prendrait-elle trop de place ? Serait-il lassé ? Tout (re)commence au Catalan, le bistrot qui sert de cantine durant la guerre à tous les amis, les Eluard, les Leiris, les Desnos, Cocteau… C’est là qu’en avril 1943, le peintre dîne avec Dora Maar et Marie-Laure de Noailles. A la table voisine, Alain Cuny et deux jolies femmes, dont Françoise Gilot. Picasso se fait présenter et les invite à visiter son atelier. C’est le début de l’ère Françoise dont il admire l’intelligence, la culture et l’amour de l’art. Et le début de la fin avec Dora Maar.

Françoise Gillot a trente ans de moins que lui et, pour se rajeunir, il coupe sa fameuse mèche devenue blanche. En mai 1946, elle s’installe de façon permanente aux Grands-Augustins et il lui rend hommage en réalisant son fameux tableau La Femme-Fleur.

gilot3

Elle sera sa compagne de 1944 à 1953 et déclarera, après leur séparation, qu’elle n’aura été heureuse avec lui que les trois premières années, celles où ils ne vivaient pas ensemble. Quant à Dora Maar, sauvagement meurtrie, elle finira à moitié folle.

Dora2

1, boulevard Henri IV, 4e,

Picasso MayaDébut 1944, Picasso a installé Marie-Thérèse Walter et leur fille Maya dans un grand appartement situé au bout de l’île Saint-Louis Depuis la rue des Grands-Augustins il ne lui faut qu’un quart d’heure pour retrouver sa petite famille. La petite Maya va sur ses neuf ans, le peintre s’y rend le jeudi, jour de congé scolaire, et le dimanche. C’est boulevard Henri IV qu’il vit la Libération de Paris, le 25 août. Un cliché pris ce jour-là par Marie-Thérèse le montre en compagnie de sa fille, sur le balcon. Que reste-t-il de ce passage boulevard Henri IV ? Un Plant de tomates, série de quatre tableaux exécutés le 10 août 1944 et deux portraits de sa fille.

9 rue Gay-Lussac, 5e

Plaque

En 1953, après deux enfants et dix années de vie commune, l’histoire d’amour entre Picasso et Françoise Gilot touche à sa fin. Fin septembre, après avoir inscrit Claude et Paloma à l’Ecole Alsacienne, Françoise quitte Vallauris et son compagnon pour s’installer avec ses enfants dans un des deux appartements que Picasso a achetés deux ans auparavant. Elle ne veut plus vivre « avec un monument historique ». Interrogée par Paris-Match en 2012, elle répond à quelques questions.  Pourquoi avez-vous eu des enfants avec lui ? Réponse : « Ce n’est que plus tard que j’ai compris que c’était une façon de m’attacher des poids de 50 kilos de chaque côté pour m’empêcher de partir. C’était sa hantise. » Pourquoi avez-vous fini par le quitter ? « Parce que ce n’était plus tenable. Ni pour mes enfants ni pour moi. Quand Picasso a passé le cap des 70 ans, ma jeunesse lui devenait insupportable. Il était agressif et désagréable. Moi, j’avais changé aussi. Je n’étais plus la discrète conciliante que j’étais autrefois. »

Gilot2
Françoise Gilot était peintre elle aussi…

En 1964, elle publiera un livre sur sa vie commune avec le peintre, Vivre avec Picasso, ouvrage au contenu pas vraiment hagiographique et dont la parution, comme les Souvenirs de Fernande Olivier, mettra Picasso en rage.

 

La dernière muse du peintre sera Jacqueline Roque, avec laquelle il vivra dans le sud de la France jusqu’à sa mort en 1973. Selon certains, celui qui enchainait les femmes puis les broyait sans pitié finira prisonnier de sa dernière conquête.

roque

 

Sur la Carte du Tendre (parisienne) de Pablo Picasso brillent six muses majeures : Fernande Olivier, Eva Gouel, Olga Khokhlova, Marie-Thérèse Walter, Dora Maar, Françoise Gillot. A chacune correspond un espace géographique spécifique. Fernande finira dans la misère, Eva mourra très jeune, Olga connaitra la solitude, Dora finira folle, Marie-Thérèse et Jacqueline se suicideront. Rappelons ce que le peintre confiait à Malraux : « Les femmes, disait-il, sont des machines à souffrir ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques grammes de ‘Pataphysique

7, rue de de l’Odéon

7 odéon

C’est à la Maison des amis des livres, 7 rue de l’Odéon, dans la librairie de notre chère « servante des livres » Adrienne Monnier, que fut fondé le Collège de ‘Pataphysique. L’événement eut lieu le 22 Palotin 75 (en langage vulgaire le 11 mai 1948) et c’est Maurice Saillet (1914-1990) qui officia avec Irénée-Louis Sandomir, pseudonyme d’Emmanuel Peillet, professeur de lettres et de philosophie, passionné de photographie, de cactus et de plantes grasses, et qui sera, sous le nom de Latis, un des membres fondateurs de l’Oulipo.

Que fera le Collège fut la question centrale débattue à la librairie. Après de longs débats, une réponse fit l’unanimité : « Le Collège de ‘Pataphysique étudie les problèmes les plus importants et les plus sérieux de tous : car ce sont les seuls importants et les seuls sérieux. »

Queneau

Mais encore ? Kécékça ? dirait l’ami Queneau en se grattant la tête. Jarry, dans son Docteur Faustroll, indique qu’il s’agit de la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d’elle-même, s’étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique.

Merci Georges Perec

fromageperec

Cette définition nous emmène-t-elle trop loin ? Fort heureusement, le fromage et Georges Perec nous ramènent sur terre pour éclairer notre lanterne : « Tu as un frère qui aime le fromage, c’est de la physique. Tu n’as pas de frère et il aime le fromage, c’est de la ‘Pataphysique. »

On l’aura compris, la ‘Pataphysique est la science des solutions imaginaires (on ajoute généralement « qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité », mais, bon, ça fait vraiment trop long.)

De l’importance de l’apostrophe

apostropheVous avez remarqué que le mot ‘Pataphysique s’écrit précédé d’un apostrophe. Afin, dit Jarry, d’éviter un facile calembour. Quel calembour ? Nul ne saurait le dire et Jarry doit bien se marrer en lisant ces lignes, heureux d’avoir semé d’innombrables points d’interrogation.

Puisque nous avons le bonjour d’Alfred, sachez que le mot ‘Pataphysique n’apparait pas dans Ubu roi. Que nenni. Il faut attendre Ubu cocu pour le découvrir sur une carte de visite qu’un inconnu présente à Achras : « Monsieur Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en Pataphysique… »

Achras ne comprenant pas le sens du mot (qui dans le texte n’est pas précédé d’un apostrophe, diable !), Ubu s’explique : « La Pataphysique est une science que nous avons inventée, et dont le besoin se faisait généralement sentir. »

Beaucoup plus efficace que la démocratie

SandomirRevenons rue de l’Odéon et à notre Collège. Dans la vie, même pataphysicienne, il faut un chef. Il fut donc décidé qu’un Vice-Curateur dirigerait le Collège de ‘Pataphysique, tant au spirituel qu’au temporel, et veillerait consciencieusement à ce que celui-ci n’ait aucune utilité. Notons que le Vice-curateur est élu à bulletin secret par un Electeur Unique. Le premier fut sa Magnificence le Docteur Sandomir, qui exerça (en dates vulgaires) du 11 mai 1948 à sa mort le 10 mai 1957.

timbre molletAprès deux ans d’interrègne, le deuxième Magistère fut celui du Baron Mollet, du 10 mai 1959 à sa mort, le 9 janvier 1963. (L’électeur unique fut Raymond Queneau).

Quelques mots sur le « baron » Mollet

Venu à Paris à la fin du XIXe siècle, vaguement journaliste et poète, il rencontre Alfred Jarry et devient un grand ami de Guillaume Apollinaire. A la fin de l’année 1904, c’est lui qui aurait présenté Picasso à Apollinaire à l’Austin bar, 26 rue d’Amsterdam.

Ombre portée du poète, il devient vaguement son « secrétaire » et se voit affublé du titre de « baron », car Guillaume trouve ça marrant. Avec la mort d’Apollinaire, les temps deviennent durs. Pauvre, tombé dans l’oubli parisien, il est « redécouvert » par le Collège de ‘Pataphysique qui le nomme Satrape le 11 mai 1953. Doyen du Collège, étant le seul de ses membres à avoir connu Jarry, il est alors élu Vice-Curateur. La réception a lieu sur la Terrasse des Trois Satrapes au Moulin-Rouge, chez Vian et Prévert. Son « règne » qui dura cinq ans est considéré comme la période faste du Collège.

Quel jour on est ?

1.-Absolu

Pour ceux qui souhaitent se familiariser avec la ‘Pataphysique, il convient de bien maitriser le calendrier : l’ère pataphysique commence le 8 septembre 1873, date de la naissance d’Alfred Jarry ; l’année va donc du 8 septembre au 7 septembre suivant. Comptez treize mois de 28 jours, plus un mois en surnuméraire. L’année complète compte 377 jours dont 12 jours imaginaires (11 les années bissextiles. Tous les 13 sont des vendredis et le 1er, le 8, le 15 et le 22 de chaque mois sont toujours dimanche. Les mois sont : absolu, haha, as, sable, décervelage, gueules, pédale, clinamen, palotin, merdre, gidouille, tatane, phalle.

Pas si inutile que ça, le Collège

FaustrollParmi les innombrables bienfaits du Collège de ‘Pataphysique figure la remise sur le devant de la scène du Gestes et opinions du docteur Faustroll, écrit en 1898 et édité en 1911. Dans lequel vous trouverez un calcul très précis de la surface de Dieu : « Jusqu’à plus ample informé et pour notre commodité provisoire, nous supposons Dieu dans un plan et sous la figure symbolique de trois droites égales, de longueur a, issues d’un même point et faisant entre elles des angles de 120 degrés. C’est de l’espace compris entre elles, ou du triangle obtenu en joignant les trois points les plus éloignés de ces droites, que nous nous proposons de calculer la surface ». Suis une série d’équations dont je vous fais grâce.

T’as d’beaux noms, tu sais…

Vian salvador
Le baron Mollet, Boris Vian, Henri Salvador…

Parmi les membres du collège, notons : Raymond Queneau (1950), Jacques Prévert (1951), Eugène Ionesco (1951), Boris Vian (1952), François Caradec (1952), Marcel Duchamp (1953), René Clair (1957), Michel Leiris (1957), Henri Salvador (1959), Jean Dubuffet (1962), Georges Perec (1968), John Lennon, Juan Miro (1957), Henri Jeanson (1961), Paul Mc Cartney (1968), Pierre Mac Orlan (1968), David Hockney (1966), Man Ray, Fernando Arrabal (1990), Umberto Eco (1992), Jean Baudrillard (2001)…

N’oublions pas le chien de Prévert, Ergé, fut également élu membre du Collège de même que la Quatrième république et les Marx Brothers, en 1953.

Nostalgie ?

polidor

Si vous cherchez un restaurant, pourquoi pas le célèbre Polidor, rue Monsieur-le-Prince, qui accueillit dans son-arrière salle les assemblées du Collège de ‘Pataphysique à partir de 1948 jusqu’en 1975.

Sur ce, cornegidouille, le Père Ubu vous salue bien !

 

 

Vous reprendrez bien un peu d’anagrammes ?

L’anagramme, vous connaissez, surtout si vous jouez au Scrabble. Selon le Larousse, il s’agit d’un mot formé en changeant de place les lettres d’un autre mot. Exemple : Si l’on prend césar, sacre est son anagramme. Si l’on prend chien, il y a niche. Si l’on prend soigneur, il y a guérison, si l’on prend tentation, il y a attention, etc. Bref, l’anagramme, c’est féminin, c’est marrant et c’est parfois très étonnant. Pour bien commencer l’année, je ne peux que recommander deux ouvrages où l’anagramme atteint des sommets d’ingéniosité. Petit florilège littéraire et pictural :

 

mona

Le sourire de Mona Lisa

le soir donna la lumière

 

Sade2.jpg

Le marquis de Sade

démasqua le désir

 

index.jpg

Le duc de Saint-Simon

Mondanités lucides

 

Maldoror.jpg

Les chants de Maldoror

L’art choral des démons

 

radeau.jpg

Le Radeau de la Méduse

au-delà de la démesure

 

Levi-strauss.jpg

Claude Lévi-Strauss

a des avis culturels

 

camus.jpg

Albert Camus 

c’est la rumba

 

dans-le-secret-de-montaigne.jpg

Michel de Montaigne 

Homme digne et câlin

 

Verdurin.jpg

Salon de madame Verdurin

Marivauder dans le monde

 

Petit prince.jpg

On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux

Saint-Exupéry veut, noble visée, que l’être conçoive bien les illusions

 

Roseau.jpg

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant

Où est l’homme, traînant sa peur, auquel Pascal, frêle et usé, donna un sens sublime

 

Liberté

La liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix

Le gueux radine, l’étendard palpite, le ciel bouge

 

Bossuet.jpg

Monseigneur Bossuet, l’Aigle de Meaux

Diable, les goûteux sermons ! Une magie !

 

Sand chopin

Aurore Dupin, baronne Dudevant, alias George Sand

Valsera d’abord au son du piano d’un génie étranger

 

Ces anagrammes sont issues de Anagrammes pour lire dans les pensées, de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow, et de Anagrammes renversantes, d’Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow. Qu’ils soient remerciés.

 

Anagrammes 1.jpg       Anagrammes2.jpg

 

 

Et pour finir, ce joli plan du métro parisien  “anagrammisé” par Gilles Esposito-Farèse (qu’il soit remercié également), où Gare du Nord devient Ô dur danger et Porte de la Chapelle Le Pédé phallocratte.

 

plan-metro-anagrammes-paris.fr.png

 

Dans l’enfer des Champs-Élysées

Dans la mythologie grecque et romaine, les Champs-Élysées sont une région des Enfers, (quatrième division selon les Grecs, septième, selon les Romains) réservée aux hommes vertueux et aux héros. Il y règne un printemps éternel dans des bocages embaumés, la vieillesse a disparu, on conserve tout aussi éternellement l’âge où l’on a été le plus heureux. Fichtre. Et les femmes, alors, elles vont où ? Remontons vite le temps et les Champs-Élysées, à la rencontre de sept femmes remarquables…

 En bas des Champs-Elysées, la dame-pipi de Proust

Près du Guignol des Champs-lysées (fondé en 1818), se trouve le « chalet de nécessité » que Proust évoque avec gourmandise dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs.  L’auteur le décrit comme une sorte de « petit théâtre rustique au milieu des jardins » auquel on accède par quelques marches et qui dégage « une fraîche odeur de renfermé ».

9506-p12-fb-goncourtJpg.jpg

La tenancière est une « vieille dame à joues plâtrées et à perruque rousse » à laquelle tient compagnie un garde forestier surveillant massifs et pelouses. D’un snobisme extrême (elle se présente comme marquise), elle lui parle de ses « clients », ceux qu’elle accepte et ceux qu’elle refuse pour leur malpropreté supposée ou leur tête de mauvais payeur. Commentaire en couperet : « Je ne veux pas de ça chez moi ! »

Au 25, le trottoir de la Païva

La Paiva.jpgIl ne fallut pas longtemps à Thérèse Lachmann pour passer de la maison close au palais « élyséen ». Après un pianiste de renom et quelques lords anglais, c’est un noble portugais qui lui donne son titre de marquise de la Païva, puis c’est le comte de Donnersmarck, qu’elle épouse en 1871 et lui offre son célèbre hôtel particulier sur les Champs-Élysées. Si elle fut une des sources d’inspiration de Zola pour camper le personnage de Nana, son hôtel particulier servit à décrire l’hôtel Saccard des Rougon-Macquart.

Hôtel Paiva

dumas fils.jpgInterrogé sur la durée des travaux (dix ans), Dumas fils aurait déclaré : « C’est presque fini, il ne manque que le trottoir ».

Son coût exorbitant défraya la chronique et on surnomma l’hôtel de la Païva « qui paye y va ». Quant aux Frères Goncourt, ils le qualifièrent de « Louvre du cul ».

Au 32, Émilienne d’Alençon et la Cropole

Emilienne.jpgFille d’une concierge de la rue des Martyrs, la future Émilienne d’Alençon reçoit son pseudonyme de Laure de Chiffreville, courtisane qui lui prédit une brillante carrière en admirant le point d’Alençon de sa tunique au cours d’un diner. Contrairement aux hétaïres grecques, les « horizontales » de la Belle Époque n’ont nul besoin d’être cultivées pour atteindre l’Olympe de la cocotterie. La jolie Émilienne ne déroge pas à la règle : chez Maxim’s, une brillante assemblée évoque la beauté de l’Acropole. Émilienne intervient : « On m’a souvent parlé de cette Cropole. Mais qui c’est, celle-là ? » Surnommée « gavroche féminin » en raison de son origine parisienne populaire et de la spontanéité de ses répliques, elle régna sur les Folies Bergère, Maxim’s, Londres, Bruxelles, la Riviera, et la Côte normande, enchaîna les aventures sensuelles, masculines et féminines, et révéla un certain talent dans le travail des rimes, sans jamais se départir de sa drôlerie, phénomène unique chez les courtisanes.

Au 53, Polaire et sa taille de guêpe

Willy.jpg
Willy et ses « twins », Colette et Polaire

Elle fut l’amie (mais non l’amante) de Colette qui lui confia en 1902 le rôle de Claudine dans Claudine à Paris aux Bouffes-Parisiens. « Elle comprenait, relate l’écrivaine, tout ce qui était nuance, finesse, arrière-pensée, et le traduisait à ravir. » Dans Mes Apprentissages, Colette mentionne un certain Pierre L… comme étant le compagnon de Polaire à cette époque. Il est généralement admis que ce Pierre L… était Pierre Louÿs.

Sur le plan chanson, Polaire s’illustra comme une « gommeuse épileptique », élégante aguicheuse secouée par une intense activité corporelle et gestuelle. Petite, dotée d’une taille de guêpe, elle possédait selon Willy des « yeux de fellahine, diamants noirs allongés jusqu’aux tempes ».

Après avoir habité 11, avenue du Bois, Polaire acheta au 53 Champs-Élysées un petit hôtel de style Trianon doté de l’électricité. Elle figure dans le Livre Guinness des records comme la détentrice (avec la britannique Ethel Granger) de la taille (corsetée) la plus fine : trente-trois centimètres.

Au 74-76, la duchesse d’Uzès

Á l’emplacement du Lido s’élevait dans les années 1890 un des plus beaux hôtels particuliers de Paris, construit entre cour et jardin pour la reine Christine d’Espagne. L’hôtel fut racheté par une femme de caractère, Anne de Rochechouart de Mortemart, duchesse d’Uzès, écrivaine, sculptrice et… pilote automobile. La tradition lui attribue le premier certificat de capacité féminine, ancêtre du permis de conduire, le 12 mai 1898. Elle lui accorde également d’avoir fait l’objet de la première verbalisation pour excès de vitesse, au volant de sa Delahaye type 1, à près de 15 km/h au lieu des 12 maximum autorisés.

Uzès duchesse d'1.jpg

En 1902, elle vendit son hôtel à Georges Jules Dufayel, roi des grands magasins, qui s’empressa de démolir la demeure pour construire à sa place une mégalomanie architecturale que les Parisiens baptisèrent derechef et ironiquement le Palais de la beauté.

Hôtel dufayel.jpgQuant au Quant au Lido qui lui succéda, il fut l’œuvre d’un spéculateur ayant fait fortune dans le commerce des perles.

Au 92, Emmanuelle et Antonin Artaud

emmanuelle.jpg

Jusqu’en 2007, le 92 Champs-Élysées abritait l’UGC Triomphe, cinéma qui projeta Emmanuelle 553 semaines de suite. Un film cul(te) : cinquante millions d’entrées dont neuf millions en France. Le roman d’Emmanuelle Arsan présente en exergue la phrase suivante : « Nous ne sommes pas encore au monde / Il n’y a pas encore de monde, / Les choses ne sont pas encore faites, / La raison d’être n’est pas trouvée. » Eh oui, c’est une citation d’Antonin Arthaud qui ouvre Emmanuelle. Cela signifie-t-il que le sexe libèrera la femme, qu’on retrouvera un état primitif vierge de tout asservissement masculin ? Mystère et boule de gomme.

vignette-antonin-artaud-23657
« Là ou ça sent la merde, ça sent l’être ».
Antonin Artaud, La Recherche de la fécalité (1948)

Au 152, à droite toute avec Madame de Loynes

Madame_de_Loynes
Peint en 1862 par Amaury-Duval et conservé au Musée d’Orsay,

Née Marie-Anne Detourbay dans une famille pauvre de la région rémoise, elle s’installe à Paris où, sous le nom de « Mademoiselle Jeanne de Tourbey », elle se fait rapidement un nom parmi les demi-mondaines.

Flaubert.jpg

« Protégée » par le directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin (qu’elle ruine) puis par le prince Napoléon (cousin de Napoléon III), elle s’installe rue de l’Arcade où elle tient salon tous les vendredis, se distinguant par son charme et ses qualités d’hôtesse, recevant Théophile Gautier, Ernest Renan, Sainte-Beuve, Arsène Houssaye et Flaubert, qui tombe amoureux d’elle et lui adresse des lettres enflammées.

Devenue comtesse de Loynes par un mariage sans lendemain, elle déménage au 152 avenue des Champs-Elysées dans un appartement dont Boni de Castellane moque, dans ses Mémoires, les « meubles recouverts de peluche brune à franges bon marché ».

Lemaitre.jpg
ça, c’est Jules Lemaitre

Avec son amant en titre Jules Lemaitre, critique reconnu et médiocre écrivain, de seize ans plus jeune qu’elle, Mme de Loynes fonde la Ligue de la patrie française et son salon, progressivement, devient un haut-lieu de la droite antidreyfusarde, fréquenté par Édouard Drumont, Jules Guérin ou Henri Rochefort. À la fin de sa vie, en 1908, elle aidera Charles Maurras et Léon Daudet à fonder L’Action française en offrant 100 000 francs-or.

 

 

Tableau Jules Lemaitre.jpg
ça, c’est Léon-Jules Lemaitre, ne pas confondre !

Selon l’historien Gérard Desange, Mademoiselle Jeanne de Tourbey, futur comtesse de Loynes, pourrait être le modèle de L’Origine du monde, de Courbet.

 

 

 

 

 

 

  Quelques pas avec Françoise ?

Elle fut la grâce et l’intelligence. Elle fut Paris dans tout son charme et dans toutes ses outrances, le Paris littéraire et le Paris de la nuit, le Paris de la gloire puis de la déchéance. Elle y vécut en pleine lumière, comme rue Guynemer, elle s’y cacha, comme rue d’Alésia. Sagan n’aura reçu aucun prix littéraire, aucune rue dans Paris ne perpétue son sourire. Elle y passa, simplement, comme passent les nuages, les merveilleux nuages.

167, boulevard Malesherbes

livre.jpg

En 1953, à 18 ans, enfermée au café Cujas, près de la Sorbonne, puis au quatrième étage de l’appartement familial, Françoise Quoirez écrit en six semaines son Bonjour tristesse, roman dont titre est issu du poème d’Éluard : « Bonjour tristesse. / Tu es inscrite dans les lignes du plafond. / Tu es inscrite dans les yeux que j’aime / Tu n’es pas tout à fait la misère, / Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent / Par un sourire. » (Elle récidivera avec 1970, pour son huitième roman Un peu de soleil dans l’eau froide, dont le titre provient d’un autre poème d’Éluard).

Quoirez, ça manque un peu de glamour. La jeune fille, qui adore l’œuvre de Proust, lui emprunte le nom d’un de ses personnages. Tempête à Saint-Germain-des-Prés : le premier tirage de Julliard est épuisé en quelques jours. En un an, l’ouvrage se vendra à près d’un million d’exemplaires.

seberg
Sagan et Seberg. Jolie, l’actrice, mais pas terrible, le film…

Quel souvenir garde-t-elle de l’appartement du 167 ? « Celui d’un couloir qui fait au moins vingt-trois mètres. Un endroit bizarre où les chambres sont assez mal faites et les pièces de réception trop grandes » se souvient-elle. Dans ce long couloir, amoureuse, déjà, de la vitesse à l’âge de six ans, elle tente de battre des records sur son âne à roulettes.

81 rue de Grenelle

machine à écrire.jpgSi vous retrouvez le Paris-Match du 6 février 1956, vous pourrez lire cet article sur la nouvelle demeure de l’écrivaine : « L’appartement de l’hôtel particulier de la rue de Grenelle est encore vide. Elle y a installé sa machine à écrire portative, sur laquelle elle tape « très vite, dit-elle, pour savoir la fin ». Le prochain (roman), dédié à Florence Malraux, doit s’appeler Un certain sourire. En exergue, cette phrase de Roger Vailland : « L’amour, c’est ce qui se passe entre deux personnes qui s’aiment. » Françoise a vingt et un ans, elle conduit une Jaguar décapotable à 180 km/h et écoute de la musique sur son électrophone. Albinoni et Armstrong. »

35 rue de l’Université, avec Guy Schoeller

Schoeller« Notre rencontre aura été sur certains points comme un violoncelle à l’arrière-plan de ma vie, qu’il dirigea complètement et longuement, sans trop bien le savoir.» écrira-t-elle. Françoise Sagan et Guy Schoeller se sont mariés en mars 1958, arrivant séparément à la mairie. Ils s’installent à deux pas de chez Julliard, dans un immeuble balzacien. Huit pièces, femme de chambre et cuisinière. Sagan y écrit Aimez-vous Brahms, le futur créateur et directeur de Bouquins s’éclipse et donjuanise, le mariage est bien sûr un échec. Ils se sépareront au bout de deux ans.

Devenu riche et riche éditeur, Guy Schoeller fera mentir le conseil qu’il avait donné au jeune Robert Laffont, lorsque ce dernier hésitait entre le cinéma et l’édition. « Ce sont les deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine, avait-il déclaré, le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné. »

Place Camille-Jullian, la fontaine de l’Observatoire

Fontaine

Au milieu des années 60, Barbara, Gréco et Sagan, – trio infernal – écument les boites de nuit et déconnent comme des gamines dans les rues de Saint-Germain-des-Prés. Arrêtent les voitures, se moquent des bourgeois, sifflent les beaux mecs.  « Barbara et Françoise boivent comme des Polonaises, parlent médocs, Palfium, Codoliprane, relate Jean-François Kervéan dans La Vraie vie […]  Elles rigolent comme des bossues, prennent un bain de pied dans la fontaine de l’Observatoire, glissent leurs bijoux d’or dans le col d’un clochard endormi ».

Juliette-Gréco-3.jpg

« On formait un trio assez scandaleux, Barbara, Sagan et moi, relate Gréco. On allait dans des restaurants vietnamiens délicieux, du côté de la Montagne Sainte-Geneviève, où l’on foutait une merde céleste et qu’on hurlait de rire ».

Gréco et Barbara s’assagiront. Mais pas Françoise Sagan.

34, rue Guynemer

fils sagab.jpgA

Avec Guynemer, au début des années 70, Sagan vole dans les hauteurs. « Je me souviens, écrit Denis Westhoff, le fils de Sagan, de réceptions avec cent cinquante personnes. Je croisais Orson Welles, Ava Gardner ou Georges Pompidou, qui venait régulièrement. Des maîtres d’hôtel servaient champagne et caviar. » L’alcool, la cocaïne et l’argent coulent à flots. La générosité aussi. Pour les amis, l’écrivaine a placé dans le salon de la rue Guynemer un petit coffret dans lequel elle dépose tout le liquide dont elle dispose, afin que les plus démunis puissent se servir. Pauvre Sagan, elle aurait dû y penser pour ses vieux jours.

25 rue d’Alésia

25 rue d'alésia.jpg

Au milieu de la décennie 70, éreintée par la critique pour Un Profil perdu, Sagan quitte la rue Guynemer et se réfugie dans un quartier moins « in ». Elle loue une belle maison dont le rez-de-chaussée donne sur un jardin, s’installe avec Peggy Roche, son amour de toujours. Liaison discrète : lorsqu’elle donne un diner, Sagan demande à Peggy Roche de sortir puis de venir sonner, comme si elle était invitée.

Bernard Frank, autre ami de toujours, occupe le premier étage avec Denis, le fils de l’écrivaine. En compagne de Werther, le grand chien loup, et du chat Minou, Sagan s’attelle à un nouveau roman, Le Lit défait. Suivront Le Chien couchant (1980) et La Femme fardée (1981).

C’est rue d’Alésia que Sagan reçoit un soir Annick Geille, jeune rédactrice de Play-boy, venue lui demander un texte pour son magazine. Annick Geille finira par avoir sa propre chambre rue d’Alésia et vivra une aventure de trois ans avec la romancière.

Frank.jpg

Connaissez-vous les Portraits et Aphorismes de « l’inventeur » des Hussards ? C’est plaisant. Parasite autoproclamé, Bernard Frank y écrit : « Je suis devenu un monsieur rassis, un critique indulgent qui a pris son parti de la médiocrité des autres pour justifier la sienne. »

 

91 rue du Cherche-midi

Mitterrand.jpg

Dans ce « duplex et demi » qu’elle partageait épisodiquement avec Peggy Roche, journaliste de style chez Elle, Sagan  recevait notamment François Mitterrand, qui appréciait beaucoup l’hôtesse… et le jardinet.

 

73, rue de Lille

Après avoir quitté l’appartement qu’elle occupait la rue de l’Université, au loyer exorbitant, Sagan emménage quai d’Orsay puis au 73 rue de Lille, dans un cinq pièces « plus modeste ». Sait-elle que l’hôtel particulier du 73 rue de Lille fut acheté en 1841 par Dorothée de Courlande, duchesse de Sagan ?

Avenue Foch, chez Ingrid Mechoulam

Après avoir gagné des fortunes en droits d’auteur, Sagan a tout claqué. Les casinos, la cocaïne, les amis, les coups de coeur et les coups de tête. En 1998, ses ennuis chroniques – avec fisc prennent une vilaine tournure.  En 1991, elle était intervenue auprès de François Mitterrand pour le compte de l’homme d’affaires André Guelfi, qui souhaitait qu’Elf puisse exploiter du pétrole en Ouzbékistan.

Guelfi.jpg
André Guelfi, dit Dédé la Sardine, intermédiaire pour Elf. Mais qu’allait faire Sagan dans cette galère ?

Après son intervention couronnée de succès, elle avait perçu une commission 600 000 euros sous forme de travaux de rénovation effectués dans son manoir normand. Somme non déclarée qui s’était ajoutée aux omissions antérieures. Résultat : un redressement de 1 200 000 euros. C’est la ruine. Forcée de vendre tous ses biens,  démunie et privée de chéquier, elle est hébergée par la milliardaire Ingrid Mechoulam dans son appartement de l’avenue Foch.

Méchoulam.jpg
Avec son amie Ingrid Mechoulam

« Dès lors, écrit son fils, tout ce que gagne ma mère est prélevé par l’État et ses comptes sont bloqués. Elle n’a plus de revenus. Elle ne peut plus payer son loyer. Elle est vraiment à la rue. En plus, elle est en mauvaise santé, paralysée par une double fracture de la hanche. Elle est très déprimée et abuse de la drogue. Elle est alors allée habiter chez son amie Ingrid Mechoulam, avenue Foch, où elle était clouée sur un lit de handicapée et coupée du monde. »

Durand

 

Guillaume Durand, qui l’interviewe avenue Foch en 2002 pour France 2, est atterré. « Sagan vit dans un palais, mais sans un rond pour payer ses cigarettes (…). Le fisc l’a flinguée, elle, l’oiseau le plus fin et le plus intelligent du monde. »

 

 

PS : tapez « Sagan » sur Google et demandez « images ». Il faut attendre la 53e image pour tomber sur Françoise Sagan. Comme quoi, en 2020, la littérature ne fait plus le poids devant le sport cycliste.

 

Dans le Paris de Simone de Beauvoir

C’est bien connu : on ne nait pas Beauvoir. On le devient. Et quel beau Beauvoir à la sortie ! Elle m’émeut, la dame, malgré son air coincé, et quelques livres peu lisibles. Depuis quelques temps, il me semble que son aura dépasse désormais, celle de JPS, combat des femmes oblige. Tant mieux. La Grande Sartreuse alias le Castor mérite mieux qu’un simple compagnonnage. Je suis sûr, d’ailleurs, que c’était elle, le moteur du couple. En route, bonne troupe, pour un petit périple exclusivement rive gauche.

103 boulevard du Montparnasse.

Beauvoir 3 ans

Elle y nait en 1908, dans l’appartement familial situé juste en face du Dôme. Mignonne, la petite Simone…

 39, rue Jacob, au Cours Désir

Beauvoir cours désir.jpg
Où qu’elle est ? (Première sur la gauche, premier rang)

Alors là, attention. On se tient bien. Savez-vous comment on reconnait une ancienne élève du cours Désir ? « À la façon qu’elle a de faire la révérence en saluant une dame : un coup du pied droit en arrière avec un léger fléchissement de la jambe gauche » (écrit Bernard Demory).

simone-et-poupette.jpg
Les deux soeurs. Le petite, c’est « Poupette ».

Avant d’apprendre la révérence, Simone de Beauvoir intègre l’école dès l’âge de cinq ans, suivie deux ans plus tard, par Poupette, sa sœur cadette, prénom Hélène. Le cours a été créé en 1857 par Adeline Désir, modèle de sainteté que Beauvoir ne peut s’empêcher de moquer : « une bossue qu’on s’occupait en haut lieu de faire béatifier». « On y pénétrait, écrit-elle, toujours dans La Force de l’âge, par une petite porte qui évoquait plutôt une maison close qu’un pensionnat de jeunes filles. (…) De hautes bibliothèques vitrées en bois noir, bourrées de livres aux reliures fanées tapissaient les murs. Il régnait là un parfum de vieux et de cire, qui vous donnait l’impression de pénétrer par effraction dans un livre de la comtesse de Ségur. »

 

21 rue Vavin, Simone de Beauvoir à l’hôtel du Danemark

Simone de Beauvoir s’y installe en octobre 1939, le quitte début juin 1940 et s’y réinstalle fin juin, pour découvrir que le propriétaire s’est entre-temps débarrassé de toutes ses affaires ! Après un séjour chez sa grand-mère, 91 avenue Denfert-Rochereau, elle y loue à nouveau une chambre pour supporter le dur hiver de 1940-41.

Au Flore, qui s’appelle comme ça à cause de l’ex-statue

 

au Flore.jpg
Et qu’est-ce qu’elle écrit ici, Simone ? Non, pas L’Invitée mais Tous les hommes sont mortels

Alors que Sartre est prisonnier en Allemagne, Beauvoir délaisse le Dôme pour le Flore. Il y fait plus chaud, merci Boubal : « … Je m’efforçais d’y arriver dès l’ouverture pour occuper la meilleure place, celle où il faisait le plus chaud, à côté du tuyau de poêle. »

Sartre revient d’Allemagne en avril 1941 et, suivant le mouvement, délaisse Montparnasse pour s’installer au Flore. « Bientôt, écrit Sartre, nous nous y installâmes complètement : de 9 heures du matin à midi, nous travaillions, nous allions déjeuner, à 2 heures nous y revenions, et nous causions alors avec des amis que nous rencontrions jusqu’à 4 heures. Puis nous retravaillions jusqu’à 8 heures. (…) Cela peut sembler bizarre, mais nous étions au Flore chez nous … »

Boubal.jpg
Paul Boubal, à droite. Le serveur est « Pascal », homme très érudit, que Camus surnommait Descartes

Paul Boubal, célèbre patron du Flore, fait semblant de fustiger le philosophe auquel il doit beaucoup, si  ce n’est tout : « Sartre fut mon plus mauvais client. Il demeurait des heures à gribouiller du papier devant une unique consommation ». Et Beauvoir, me direz-vous ? Elle noircit elle aussi. Après L’Invitée, terminé au début de l’été 1941, elle écrit Tous les hommes sont mortels, son troisième roman, pas terrible à mon avis

33, rue Dauphine, à l’hôtel d’Aubusson

 

Après avoir séjourné à l’hôtel Mistral, à Montparnasse, Simone de Beauvoir s’installe à l’hôtel d’Aubuson en septembre 1942. « C’était un taudis : un lit de fer, une armoire, une table, deux chaises en bois, entre des murs pelés, avec au plafond une mauvaise lumière jaune ; la cuisine servait de cabinet de toilette. L’hôtel était une masure crasseuse, avec un escalier de pierre glacial qui sentait le moisi et d’autres odeurs innommables. »

wanda.jpg
La voilà, Wanda. Sartre la kiffait grave. (Sa soeur Olga également) Il la fait jouer dans Huis-Clos.

Peu regardant sur le confort, Jean-Paul Sartre l’imite et loue une chambre qu’il partage épisodiquement avec Wanda, l’une des deux « cosaques » (les deux K, c’est à dire les soeurs Kosakiewicz). Dans la chambre voisine, Natasha Sorokine, ancienne élève de Beauvoir, aménage avec Jean-Pierre Bourla, ancien élève de Sartre. Les visites d’une chambre à l’autre ne sont pas du goût de la mère de Natasha, qui dénonce Beauvoir en juin 1943 pour détournement de mineure. Badaboum. Beauvoir est renvoyée de l’Éducation nationale. (Puis disculpée). Elle reste à l’hôtel d’Aubusson jusqu’en juillet 1943… sans pouvoir imaginer qu’à cette même adresse se créerait, quatre ans plus tard, le mythique Tabou, « à l’angle de la rue Dauphine et du monde ».

 

 

La Louisiane, 60, rue de Seine

La Louisiane

À l’automne 43, après avoir séjourné à l’hôtel Aubusson, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir y louent chacun une chambre. Pour certains, Sartre aurait séjourné dans la chambre 10, celle-là même qui abritera les amours de Juliette Gréco et Miles Davis. D’autres mentionnent la chambre 17 ou la 50.

simone nue
Je ne sais pas d’où sort cette photo. Mais c’est bien elle, à sa façon de nouer son chignon.

Quel que soit le numéro, Anne-Marie Cazalis se souvient dans ses Mémoires d’une Anne avoir loué quelques années plus tard la chambre qu’occupait le philosophe durant l’Occupation : « C’était une chambre ronde qui faisait l’angle de la rue de Seine et de la rue de Buci. Il y avait, tout à côté, un appentis où Sartre rangeait sa bicyclette mais qui avait été transformé en salle de bains. » Passons. Et Beauvoir ? Sa chambre donne sur le marché de la rue de Buci et dispose d’une petite cuisine.

 

Lola.jpg
Louise Fouquet, (Lola) première femme de Mouloudji

Au même étage réside le couple Mouloudji, Moulou et Lola, qui repasse les chemises des clients pour se faire de l’argent. Le Castor, amateur de jolies filles, ne semble pas insensible à son charme, évoquant « la rousse Lola, qui rêvait pendant des heures à une table, la bouche lourde, les yeux perdus, sans paraître soupçonner combien elle était jolie. »

 

Au printemps et en été, Beauvoir monte sur la « terrasse » de l’hôtel, pour prendre l’air et bronzer. Elle se souvient : « Je ne supportais pas ces bains de chaleur contre la dureté du ciment mais, le soir, j’aimais m’asseoir là-haut, au-dessus des toits, pour lire et pour causer. «

 

7, rue Montalembert, le bar du Pont-Royal

« Le bar du Pont-Royal, c’est le bar Gallimard, incontournable, irrésumable. Tous les auteurs maison s’y sont assis » écrit Nathalie de Saint-Phalle. Situé à moins de cent mètres de la maison d’édition, à l’abri des fâcheux et des touristes, il remplace avantageusement le Flore et les Deux Magots quand la discrétion est de rigueur.

 

capote
C’est pas très gentil, ce que vous avez écrit, monsieur Capote…

Port d’attache de Malraux dans les années trente, refuge des comités de rédaction des Temps modernes à la fin des années quarante, il abrite longtemps le couple royal de Saint-Germain-des-Prés : « À l’époque, écrit Truman Capote, le Pont-Royal avait un petit bar en sous-sol aux fauteuils de cuir qui était l’abreuvoir préféré des grands mammifères de la haute bohème. Un œil noyé, l’autre à la dérive, ce louchon de Sartre, pipe au bec, teint terreux, et sa taupe de Beauvoir, sentant la jeune fille prolongée, étaient généralement calés dans un coin comme deux poupées de ventriloque abandonnées. »

 

 

11, rue de la Bûcherie

Algren
Algren, son amour américain

Après des années à déménager d’hôtel en hôtel, le « Castor » se pose fin 1946 rue de la Bûcherie, dans un petit trois-pièces du cinquième étage où elle accueille ses deux amants de corps et de coeur, Nelson Algren puis Claude Lanzmann. Curiosité : il s’agit pour partie de l’ancien logement de Mouloudji, comme elle le rappelle dans La Force des choses : « Mouloudji et Lola me parlèrent d’une chambre meublée où ils avaient habité, rue de la Bûcherie : la locataire qui leur avait succédé voulait la quitter. »

le deuxième sexe.jpgEn 1949, elle y publie Le Deuxième Sexe, essai existentialiste et féministe, considéré depuis comme une œuvre majeure. Elle y évoque la condition féminine, les situations de domination des hommes sur les femmes, le tabou de l’avortement.

Badaboum à nouveau. Tempête médiatique. Camus (qu’est-ce qu’il lui prend ?) parle d’une « insulte au mâle latin », François Mauriac écrit : « Nous avons atteint les limites de l’abject. » Qualifié de « manuel d’égoïsme érotique » contenant des « hardiesses pornographiques », l’ouvrage ne serait  que les fantasmes d’une « amazone existentialiste ». Les hommes auront beau hurler, Le Deuxième sexe débloquera les verrous de la condition féminine.

Simone de Beauvoir y écrira également Les Mandarins, roman à clef largement biographique qui obtient le prix Goncourt en 1954. Elle quitte la rue de la Bûcherie en 1955 pour s’installer rue Victor-Schoelcher.

11 bis, rue Victor-Schoelcher

Lanzmann.jpg
Claude Lanzmann. Son immense Shoah a lui demandé douze années de travail.

Elle y emménage en 1955 avec Claude Lanzmann, le seul homme avec lequel elle accepta de cohabiter, dans un duplex surplombant le cimetière Montparnasse (où elle sera enterrée auprès de Sartre). Le cinéaste se souvient : « Le Castor et moi étions entrés ensemble, cœur battant dans ce logis – le premier et le seul dont elle fut jamais propriétaire – et y avions fait une très amoureuse pendaison de crémaillère. »

Les années Victor-Schoelcher seront pour Beauvoir les années de l’engagement et du combat. Elle prend conscience de ses privilèges de bourgeoise intellectuelle, de sa collusion inconsciente avec le monde masculin. Elle accepte l’étiquette féministe, sympathise avec le MLF. Associée à Gisèle Halimi et Élisabeth Badinter, elle lutte pour obtenir la reconnaissance des tortures infligées aux femmes lors de la Guerre d’Algérie,  se dresse contre l’interdiction de  l’avortement.

343 2.jpgElle signe, en 1971, le fameux « Manifeste des 343 salopes », cofonde le mouvement Choisir, dont le rôle a été déterminant pour la légalisation de l’Interruption volontaire de grossesse.

Son combat féministe durera jusqu’à sa mort, en 1986. « N’oubliez jamais, écrit-elle, qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

 

That’s all, friends…

 

 

 

 

Rue des Grands-Augustins. Petite rue mais grands esprits.

 

 

De La Bruyère à Picasso en passant par Léon Paul Fargue, Barrault, Prévert, Breton, Apollinaire et même Jean XXIII, bienvenue dans 213 mètres coincés entre le quai éponyme où coule la Seine (mais pas nos amours) et la rue Saint-André-des-Arts, qui devrait s’appeler en fait Saint-André-des-Arcs, car on y vendait au Moyen-Age des arcs et des flèches.

 

25, rue des Grands Augustin : La Bruyère

La bruyèreAttention : si vous jouez au guide touristique pour votre cousine de Bretagne, méfiez-vous de la plaque posée au numéro 25 de la rue :  Jean de La Bruyère n’habita point au 25, mais au 26, de 1676 à 1691. Pour sa culture générale et en faisant un bon mot, ajoutez que La Bruyère avait un caractère affable : « Entrez, écrivit-il, toutes mes portes vous sont ouvertes ; mon antichambre n’est pas faite pour s’y ennuyer en attendant ; passez jusqu’à moi sans me faire avertir. » Mais faites remarquer que dans Les Caractères, il note également : « Les visites font toujours plaisir, si ce n’est en arrivant, du moins en partant. »

26-28 rue des Grands-Augustins, Roger la Grenouille

Logo.jpgLe 26 (et 28) : c’est là qu’aujourd’hui (et depuis 1931) se situe le restaurant Roger la Grenouille. Roger, vous connaissez ? Dans son Manuel de Saint-Germain-des-Prés, Boris Vian le surnommait « le Patachou de la cuisine » évoquant « les belles dames en robe de soirée qui adorent qu’on leur colle une belle main grasse sur leurs satineries ».  Sacré Roger ! Il s’appelait Roger Spinhirny, né en 1901, ancien serveur de Lipp. Durant son enfance, il fut abandonné par ses parents, eut sans doute très faim et resta fasciné par le « manger ». Il n’hésita pas s’occuper des plus démunis dont il avait fait partie en offrant tous les jeudis un repas aux orphelins de Paris.

restaurant-roger-la-grenouille-paris

Avant la guerre, ce fut un des lieux de prédilection de Léon-Paul Fargue et de Saint-Exupéry. Puis après la guerre, le restaurant devint un des « endroits » obligés de Saint-Germain-des-Prés. On y voit les 163 centimètres de Picasso et les 130 kilos de Derain, Rita Hayworth qui dine avec Ali Khan. On y verra plus tard, parait-il, le pape Jean XXIII et la reine mère d’Angleterre.

Le Catalan, 25 rue des Grands-Augustins

Revenons au numéro 25, où – donc – n’a pas habité La Bruyère. En 1941, c’est un restaurant tenu par un Catalan, petit homme à lunettes nommé Arnau. Le bistrot racheté bientôt par Maurice Desailly va servir de cantine et accueillir durant la guerre tous les amis de Picasso, les Eluard, les Leiris, les Desnos, Zervos, Cocteau…

Le Catalan.jpg

Georges Hugnet, le poète casqué selon le mot de Pierre Seghers, se souvient de sa découverte du Catalan, un jour de fin 1941 : « Picasso, que j’étais aller chercher à son atelier de la rue des Grands-Augustins, me dit qu’il allait m’emmener dans un bistrot qu’il venait de découvrir à deux pas de chez lui, sur le même trottoir, en me faisant promettre de n’en parler à personne. Picasso se plaît souvent à jouer les mystérieux. La semaine suivante, les tables étaient toutes occupées par des amis. Je n’avais rien dit mais Picasso avait parlé. »

Fargue2.jpgC’est au Catalan que Léon-Paul Fargue, dînant avec Picasso et Katherine Dudley en avril 1943, se penche pour ramasser une fourchette et ne parvient plus à bouger un seul membre. Frappé d’hémiplégie, il restera paralysé – pire des punitions pour le Piéton de Paris – jusqu’à sa mort, quatre ans et demi plus tard.

C’est également au Catalan que fut conçu un soir de beuverie « l’hymne existentialiste » musique de René Leibowitz, texte attribué conjointement à Maurice Merleau-Ponty, Boris Vian et Anne-Marie Cazalis :

« Je n’ai plus rien dans l’existence / Que cette essence qui me définit / Car l’existence précède l’essence / Et c’est pour ça que l’argent me fuit. / J’ai lu tous les livres de Jean-Paul Sartre / Simone de Beauvoir et Merleau-Ponty / Mais c’est tout le temps le même désastre / Même pauvre tu es libre tu te choisis / J’ai bien essayé autre chose / Maurice Blanchot et Albert Camus / Absurde faux pas ! C’est la même chose / Tout n’est qu’un vaste malentendu / Demain Sisyphe, angoisse morale, Aminadab Nausée et compagnie / C’est tout le temps le même désastre / Car même au Flore, plus de crédit ! »

Cazalis Queneau.jpg
Triste état pour Raymond Queneau et Anne Marie Cazalis. Il faut dire qu’à l’époque, on buvait sec.

Fin 1947, devant le succès de son restaurant, Maurice Desailly décide de s’agrandir. Il achète un petit local – une ancienne crémerie – situé juste en face du restaurant et charge Georges Hugnet de le décorer puis de l’animer. Le 25 rue des Grands-Augustins rejoint le 16, de l’autre côté de la rue.

16 rue des Grands Augustins, Le (nouveau) Catalan.

Est-ce, comme l’écrit Boris Vian dans son Manuel, un troc de locaux avec un nommé Rossi célèbre pour son vin ? Toujours est-il qu’après deux mois de travaux, Georges Hugnet ouvre le « nouveau » Catalan que lui a confié Maurice Desailly. En avril 48, vernissage, le Tout-Paris reçoit une invitation : « Georges Hugnet recevra ses amis à l’occasion de l’ouverture du bar Le Catalan, 16 rue des Grands Augustins. » Bousculade. Succès immédiat. À trois cents mètres du Tabou, le nouveau Catalan est lancé. devient un endroit à la mode, on y organise des fêtes avec orchestre.

Dans la lignée de ce qu’il faisait au 25, Georges Hugnet y perpétue le jeu des nappes en papier. Il invite ses amis à dessiner sur la nappe autour des taches de graisse, de vin, de ronds de bouteilles.

Picasso-1944.jpg
ça, c’est les bouts de nappe de Picasso

Ces « œuvrettes » sont signées et datées par leurs auteurs, et, dans le cas contraire, Georges Hugnet en note les créateurs.

Cocteau-1948.jpg
Celui-là, c »est un bout de nappe de Cocteau

En juin 2011, Drouot mettra en vente pour de petites fortunes les dessins de Balthus et de Picasso jouant avec les tâches de moutarde ou de vin sur un coin de nappe du Catalan.

3 rue des Grands-Augustins, Apollinaire chez les Delaunay

AVT_Guillaume-Apollinaire_1673.jpgPauvre Guillaume : suspecté d’avoir volé la Joconde, emprisonné pendant quelques jours puis libéré, il perd la confiance de son propriétaire qui le vire manu militari et l’estime de Marie de Laurencin, qui le quitte aussitôt. Il se réfugie alors chez les Delaunay, qui vont le dorloter quelques temps.

les fenêtres.jpg

Chez eux, le poète Apollinaire met en mots les Fenêtres de Robert : « Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles / La fenêtre s’ouvre comme une orange / Le beau fruit de la lumière ».  Et tandis que Sonia colore des poèmes de Cendrars, il y écrit Zone (initialement Le Cri), poème qui sera placé en tête d’Alcools en avril 1913.

 

Alcools.jpg

 7 rue des Grands Augustins, le mythique grenier

 

7, rue.jpg

 

Ce grenier mériterait à lui seul qu’on lui consacre un livre, tant il résonne d’épopées culturelles : les débuts de Jean-Louis Barrault, les répétitions du Groupe Octobre, les réunions de Breton et Bataille, l’atelier de Picasso.

Barrault.jpgTout commence en 1934 avec Barrault :  » J’avais –écrit-il- trouvé un lieu merveilleux, rue des Grands Augustins, au 7 ou au 11, en tout cas deux bons chiffres. Vieil immeuble du XVIe siècle qui, le soir, était complètement vide. On y accédait par quelques marches au fond d’une cour bosselée de vieux pavés. À ce rez-de-chaussée surélevé siégeait le Syndicat des huissiers. Au-dessus, il y avait une industrie de tissage avec de vieux métiers très beaux. J’avais loué le dernier étage. Trois pièces bizarres avec de magnifiques poutres apparentes. La première avait quatorze mètres sur huit. J’en fis mon atelier de travail et nous y donnâmes des représentations. La deuxième pièce, de quinze mètres sur quatre, devint à la fois dortoir, salle à manger, toilettes, fourre-tout : la salle commune. »Le « grenier Barrault » va devenir une un havre pour artistes.

Prévert.jpg
Prévert sans sa clope au bec, c’est du rare…

En 1935, le groupe Contre-attaque, animé par André Breton et Georges Bataille lui demandent l’hospitalité pour tenir ses réunions. La même année, Jacques Prévert et le Groupe Octobre investissent les lieux pour répéter Le Tableau des merveilles, pièce adaptée de Cervantès.   Hébergements, réunions, répétitions et fêtes diverses se déroulent dans le plus grand désordre, désordre qui stupéfie Madeleine Renaud que le locataire des lieux a rencontrée lors d’un tournage : « Il campait dans un appartement de la rue des Grand-Augustins. La vie de bohème paraissait un pâle folklore à côté de ce phalanstère original et d’avant-garde. Une sorte de préfiguration des communautés hippies. Un endroit extraordinaire. Des matelas s’étalaient partout, car ceux qui n’avaient pas de chambre, pas de foyer, venaient coucher chez Barrault. »

grenier1.jpg
Evidemment, du temps de Picasso, c’était beaucoup plus bordélique que ça…

Courant 1936, Barrault songe à abandonner son cinquième étage et en fait part à Dora Maar qui en informe Picasso. Ce dernier, séduit, décide de quitter sa rue de la Boétie et de prendre la suite pour y installer son atelier, où il aménage en janvier 37. Le grenier lui rappelle le Bateau-Lavoir, et, comme l’écrit Brassaï dans ses Conversations avec Picasso, « il pouvait y avoir l’impression d’être à l’intérieur d’un navire avec ses passerelles, ses soutes, sa cale. »

Curieux hasard, Picasso voue une passion au Chef d’œuvre Inconnu de Balzac, la nouvelle de Balzac qu’il a illustrée en 1929 par onze eaux fortes. Or, c’est dans cet Hôtel de Savoie-Carignan que Balzac situe l’action de sa nouvelle.

Balzac.jpg

En mai 1937, sous la commande du gouvernement républicain espagnol de Francisco Largo Caballero pour le pavillon espagnol de l’Exposition Internationale de Paris, Picasso commence à peindre Guernica, toile monumentale de 349,3 × 776,6 cm.

guernica.jpg

Avant d’exécuter la version finale, le peintre réalise quarante-cinq études préliminaires. Il peint ensuite en présence de Dora Maar, qui prend des photos afin que Picasso puisse suivre la balance des blancs et des noirs. Conservée pendant toute la dictature franquiste aux États-Unis, Guernica a été transférée en 1981 en Espagne, où elle est conservée depuis au Musée Reina Sofía à Madrid.

L’anecdote (véridique ?) est connue : pendant la guerre, un officier allemand demande à Picasso si « c’est lui qui a fait ça ». « Non, aurait répondu le peintre. C’est vous. »

Picasso conservera son atelier jusqu’en 1955, date à laquelle il recevra son ordre d’expulsion.

 

 

 

 

 

 

Apollinaire à Paris

 

Sous le pont de Guillaume coulent nos bonheurs : Alcools, L’Enchanteur pourrissant, L’Hérésiarque et Cie… Et notre peine : il ne vécut que trente-huit ans. Mon beau navire ô ma mémoire, naviguons quelques instants dans le Paris d’Apollinaire, de 1902 à 1918.

 

23, rue de Naples

rue de naplesFin août I902, Apollinaire vient retrouver sa mère et son frère à Paris, et loge avec eux au 23, rue de Naples, dans une partie de l’appartement d’une certaine madame Boule. Peu de témoignages sur cette période. C’est pourquoi je vous propose un extrait de mon Sale époque, roman dans lequel je me permets de faire un petit coucou à notre ami : « Une demi-heure plus tard, l’omnibus le dépose au coin du boulevard Malesherbes et de la rue de Naples. Face à un petit hôtel de style néo-renaissance italienne, le 23 est un immeuble relativement cossu, dans ce style impersonnel du nouveau quartier de l’Europe. Gardel pousse la porte, monte l’escalier, s’efface pour laisser passer un garçon très pressé qui dévale les marches en déclamant à tue-tête : « Je suis un peu braque / Puisque je suis fou / D’une qui s’en fout / Qui en aime un autre… ». L’homme un peu braque ne lui est pas inconnu. Il l’a déjà croisé au Soleil d’or, place Saint-Michel, près de l’abreuvoir aux chevaux auquel il ne craint pas de se désaltérer. »

 Le Soleil d’or, place Saint-Michel

Soleil d'or

C’est aujourd’hui Le Départ. C’était, au coin du quai et du boulevard, Le Soleil d’Or au début du siècle. Dans son sous-sol étaient organisés les dîners de La Plume pour une cinquantaine de jeunes gens amoureux des Belles lettres. En 1903, Apollinaire y récite quelques-uns de ses poèmes rhénans : « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme… »

A cette époque, il est mince, presque maigre, moustache roussâtre. C’est au Soleil d’or qu’il rencontre Alfred Jarry, Eugène Montfort et André Salmon, qui deviennent vite ses amis. Il y rencontre également le jeune poète Jean Mollet, qu’il n’a pas encore adoubé comme « baron ».

26 rue d’Amsterdam, au bar de l’hôtel Austin, première rencontre avec Picasso

Picasso jeune 2

L’hôtel Austin abrita, à la fin des années 1850, les amours d’Alphonse Daudet et de sa maitresse Marie Rieu, qui deviendra Fanny dans Sapho. Une trentaine d’années plus tard, Huysmans viendra régulièrement s’y restaurer et décrira le lieu dans À Rebours. L’hôtel abrite l’Austin-Fox, bar où Picasso va rencontrer Apollinaire pour la première fois. A la fin de l’année 1904, coiffé son chapeau melon, Guillaume se rend à l’Austin bar où il aime rencontrer jockeys et entraineurs du champ de courses de Maisons-Laffitte, reculant l’heure de prendre son train pour Le Vésinet où il réside avec sa mère, une femme acariâtre qui n’hésite pas à porter la main sur lui lorsqu’elle a trop bu (ce qui est fréquent). Survient le jeune poète Jean Mollet, accompagné d’un petit homme râblé aux yeux incandescents, dont le front s’orne d’une longue mèche noire. Mollet fait les présentations : – Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso. Le poète et le peintre vont se lier d’une amitié profonde. Tous deux sont étrangers, tous deux pensent que Paris peut leur offrir ce qu’ils attendent : la reconnaissance de leur génie. Apollinaire sera un des premiers critiques parisiens à reconnaître le talent révolutionnaire de l’Espagnol et à promouvoir son œuvre par ses articles dans La Revue Immoraliste puis dans La Plume.

4 rue Henner

63.jpg 

Après avoir habité chez sa mère, Apollinaire s’installe 9 rue Léonie (devenu 4 rue Henner) en avril 1907, l’année de sa rencontre avec Marie Laurencin. Il s’agit d’un petit appartement situé au deuxième étage d’un bel immeuble Louis-Philippe aux pilastres corinthiens et aux médaillons Renaissance dans lequel il reçoit Picasso et Max Jacob. Il y restera jusqu’à octobre 1909.

Chroniqueur adroit, conteur de talent, auteur de L’Enchanteur pourrissant et du Festin d’Ésope, Apollinaire a déjà écrit la moitié des poèmes qui composeront Alcools et il a terminé La Chanson du mal aimé. La poésie, telle qu’il la conçoit à cette époque, est un « art de fantaisie, de sentiments et de pensée aussi éloigné que possible de la nature avec laquelle il ne doit avoir rien de commun ». Il condamne la poésie descriptive, qu’elle le soit de la nature ou des sentiments. « Soirs de Paris ivres du gin / Flambant de l’électricité… » : le quotidien (parisien) lui suffit comme source de beauté.

42 rue de la Santé, pauvre Guillaume sous les verrous

 

C80G01nXoAAbUyL.jpg

Sale histoire. En mars 1907, Géry Pieret, aventurier-kleptomane et ancien secrétaire d’Apollinaire, a dérobé deux statuettes phéniciennes au Louvre, en a vendu une à Picasso pour cinquante francs pièce et lui a laissé la seconde en dépôt (à moins que ce ne soit à Apollinaire). Le peintre et le poète ignorent évidemment tout de leur provenance. Lorsque La Joconde est volée au Louvre en août 1911, le musée fait l’inventaire de ses collections. Manquent plus de trois cents pièces, dont, bien sûr les deux statuettes. Pieret, bravache et mythomane, envoie une troisième statuette (volée en 1911) au quotidien Paris Journal et se targue de détenir La Joconde, réclamant une rançon de 150 000 francs-or… Apollinaire informe aussitôt Picasso. Que faire ? Jeter les statuettes dans la Seine ? Après avoir hésité toute une nuit, les deux hommes décident d’apporter les statuettes au Paris Journal. La police, informée de la restitution, pense avoir débusqué une dangereuse bande de malfaiteurs. Cet Apollinaire, un étranger, serait à la tête du réseau. Et Picasso, autre étranger, son complice.

Santé.jpgLe 7 septembre, Apollinaire est arrêté et conduit à la Santé. Deux jours plus tard, ignorant le sort du poète, Picasso est réveillé à sept heures du matin dans son appartement du boulevard de Clichy. Les deux prévenus sont aussitôt entendus par le juge d’instruction, Joseph Marie Drioux, que la presse surnomme ironiquement « le marri de la Joconde ». Picasso et Apollinaire sont inquiets. Risquent-ils la prison ? L’expulsion ? L’exil ? Picasso est relâché (prié de se tenir « à la disposition de la justice »), Apollinaire retourne à la Santé pour quelques jours avant d’être libéré le 12. Ce bref épisode le traumatise. Son propriétaire le congédie, Marie Laurencin le quitte, il s’engagera en août 1914, afin de retrouver une virginité française.

 

marie laurencin.jpg
Pas sympa avec Guillaume, la Laurencin…

3 rue des Grands-Augustins, chez les Delaunay

Delaunay.jpgAprès sa rupture avec Marie Laurencin, congédié de son appartement rue Gros pour cause de « Joconde », Apollinaire trouve refuge chez Robert et Sonia Delaunay. Chez eux, il met en mots les Fenêtres de Robert : « Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles / La fenêtre s’ouvre comme une orange / Le beau fruit de la lumière ». Tandis que Sonia colore des poèmes de Cendrars, Apollinaire écrit Zone (initialement Le Cri) qui sera placé en tête d’Alcools en avril 1913.

278, boulevard Raspail, Les Soirées de Paris

Mort.jpgAfin de consoler Apollinaire de son séjour à la Santé, ses amis lui proposent la direction d’une revue. La première série (n°1 à n° 17) va de février 1912 à juin 1913. Pour Apollinaire, elle est un support d’expression essentiel, en tant que critique d’art et poète : Le Pont Mirabeau paraitra dans le n° 1, Zone dans le n° 11. La seconde série débute 15 novembre 1913, le premier numéro contient un avertissement : « Du nouveau, voilà ce que l’on désire, on étouffe dans les cercueils des dieux. Il faut applaudir le courage, la haine qui bave et crie, l’esprit batailleur de ceux qui bondissent contre la routine. » Dans un confortable atelier du boulevard Raspail (qui dispose du téléphone !) le lancement de chaque numéro sera un véritable événement mondain, comme, pour le n° 24, le concert d’Alberto Savinio dont le piano ne sortira pas intact. La revue s’arrête en août 1914 avec le n° 26-27, qui comporte quatre calligrammes d’Apollinaire, dont Voyage et La Cravate et la montre.

 202, boulevard Saint-Germain

Apollinaire_et_sa_femme_Jacqueline_Kolb.jpg

Apollinaire s’y installe le premier janvier 1913. Jusqu’au début de la guerre, il vit seul dans son « pigeonnier », flanqué de son secrétaire et ami le « baron » Mollet. Il y corrige les épreuves d’Alcools et compose ses premiers calligrammes. Philippe Soupault évoque les lieux : « Je n’ai jamais vu un appartement aussi bizarre. Des pièces minuscules (comment avait-on pu faire entrer ses nombreux meubles, un lit gigantesque, des armoires ventrues…) et des couloirs interminables qui étaient devenus son bureau de travail et sa salle à manger. (…) Près de la porte d’entrée, un petit escalier intérieur, rudimentaire et délicieux, montait vers le ciel. Et, là-haut, une sorte de boudoir, plein d’objets curieux et simples, et rares, avec au mur deux dessins de Henri Matisse, était le lieu où le poète aimait rêver nonchalamment. »

armoire glace avec tableau

Au mur de sa chambre-salon,  au fond, Réunion à la campagne, le grand tableau que lui a offert Marie Laurencin :

tableau.jpg
Gertrude Stein, Fernande Olivier, Guillaume Apollinaire, le chien Fricka, Pablo Picasso, Marguerite Gillot, Maurice Cremnitz et Marie Laurencin.

172, boulevard Saint-Germain, au Café de Flore

Flore.jpg

Bien avant « la bande à Prévert » puis « la famille Sartre », le Flore fut le refuge d’Apollinaire qui utilise le café comme salle de rédaction pour sa revue Les Soirées de Paris. Il y accueille écrivains et les artistes de la nouvelle génération : Picasso, évidemment, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Pierre Reverdy ainsi que les futurs surréalistes : André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault.

 10-12 rue de l’armée d’Orient, naissance du mot surréalisme

Dans la préface de ses Mamelles de Tirésias, Apollinaire utilise pour la première fois l’adjectif surréaliste inventé par son ami le poète Pierre-Albert Birot, terme qui sera repris par André Breton : « Pour caractériser mon drame, écrit Apollinaire, je me suis servi d’un néologisme qu’on me pardonnera car cela m’arrive rarement et j’ai forgé l’adjectif surréaliste qui (…) définit assez bien une tendance de l’art qui si elle n’est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n’a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire. » Le 24 juin 1917, au conservatoire Renée Maubel, a lieu la première des très surréalistes Mamelles de Tirésias. Allusions à la guerre, scandale, la représentation inaugure les soirées Dada et s’achève dans la confusion.

198, avenue du Maine, le banquet Apollinaire

CPA-Paris-14e-Dep-75-Palais-dOrléáns-79574.jpg

Le banquet Apollinaire eut lieu le 31 décembre 1916, au palais d’Orléans, pour honorer le soldat blessé et soutenir la publication de son Poète assassiné. Le Comité d’organisation comprend Matisse, Picasso, Braque, Gris, Max Jacob, Cendrars, Reverdy et Paul Dermée, sont présents de très nombreux peintres, hommes et femmes de lettres. Avant le repas, plus de cent personnes écoutent poliment Apollinaire débiter un discours assez fade. Suivent d’autres discours tout aussi « officiels », ce qui déclenche alors la colère d’une partie de l’assistance. Durant le repas, très animé, les plus jeunes convives se mettent à bombarder par des boulettes de mie de pain la table des vétérans où siègent Rachilde, Henri de Régnier, André Gide, Paul Fort…  Apollinaire, en vain, tente d’appeler au calme. Mais les jeunes invités déchainés lancent alors une farandole autour de la table en entonnant une chanson d’étudiants. Apollinaire écrira dans une lettre à Maurice Raynal : « Mon déjeuner a été une sorte d’éclair au magnésium, exactement comme il fallait que ce fût, éclatant et dangereux, bref, mais poussé au paroxysme. ».

Le menu du déjeuner fut composé par Max Jacob, proposant notamment des « hors d’œuvre cubistes, orphistes, futuristes », des fromages « en cortège d’Orphée », etc.

Mariage à Saint-Thomas d’Aquin

jacqueline kolb.jpg

2 mai 1918 : Apollinaire épouse Mademoiselle Jacqueline Kolb, la « jolie rousse » du dernier poème de Calligrammes. Le marié a pour témoins Picasso et Ambroise Vollard. La cérémonie religieuse est célébrée à Saint Thomas d’Aquin.

 

 

202, boulevard Saint-Germain, la carte postale de Picasso

carte postale

En 1918, les postiers parisiens étaient-ils de dangereux maniaques de la précision ? Cette année-là, Picasso envoie une carte postale au 202 boulevard Saint-Germain à son ami Apollinaire. Plutôt que de griffonner quelques lignes, il réalise un dessin. Le courrier ne trouvera pas son destinataire. Picasso y avait écrit le nom de son ami en espagnol : « Don Guillermo Apollinaire », fantaisie qui occasionna une mise au rebut. Pas cool, la poste. Une originalité suffisante pour provoquer un retour à l’envoyeur, attestée par la mention « rebut ». Mais pas au rebut pour tout le monde : cette carte postale a été vendue 166 000 euros en 2016.

Le 202, boulevard Saint-Germain, sera la dernière demeure d’Apollinaire. Il y meurt de la grippe espagnole le 9 novembre, deux jours avant l’armistice, alors que sous ses fenêtres la foule hurle « A mort Guillaume ! » (Guillaume II d’Allemagne).

16 Rue du Repos, au cimetière du Père Lachaise

tombe d'apollinaie.jpgEn mai 1921, les admirateurs d’Apollinaire créent un comité chargé de collecter des fonds pour l’exécution, par Picasso du monument funéraire de la tombe du poète. Au sein du groupe, les avis divergent sur le positionnement culturel de l’œuvre : « Lors d’une discussion qui eut lieu dans les bureaux du Mercure de France, la femme de Vallette, l’éminente éditorialiste Rachilde, demanda même avec prudence « s’il n’y avait pas trop de gens bizarres dans le comité : des métèques, des cubistes, des bolchevistes, des dadaïstes et autres sortes de boches ».  Ambiance. Les années passent. En 1927, Picasso propose son premier projet, rejeté immédiatement, « une chose bizarre, monstrueuse, folle, incompréhensible, presque obscène, une sorte de bloc dont on ne sait trop ce que c’est et duquel ont l’air de sortir, ça et là, des sexes. » (André Billy).

sculpturePicasso ne se décourage pas et propose l’année suivante les maquettes d’une construction de tiges en métal, une sculpture répondant au souhait de l’Oiseau du Bénin (double de Picasso) dans Le Poète assassiné, qui déclare vouloir élever une statue au poète. Une statue en quoi ? demande Tristouse (double d’Apollinaire). En marbre ? En bronze ? – Non, c’est trop vieux, répond l’Oiseau du BéninIl faut que je lui sculpte une profonde statue en rien, comme la poésie et la gloire ». Nouveau refus. Finalement c’est le peintre Serge Férat qui dessinera un monument-menhir fort sage et en granit.

Epilogue, sur sa porte

 

carton apollinaire.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après Barbara, dans les pas de Serge Gainsbourg

Ils s’aimaient bien, ces deux-là. Ils avaient à peu près le même âge, ils étaient juifs, ils s’étaient cachés pendant la guerre, ils se trouvaient laids, ils avaient tout deux la pétoche en entrant en scène. Après mon Paris de Barbara, j’ai voulu poursuivre avec Serge Gainsbourg, dont le parcours parisien est très riche, en rive droite comme en rive gauche. Voici, en avant-première, quelques extraits du livre à paraitre bientôt chez Parigramme.

 

jardin serge Gainsbourg.jpg« Il ressemble tellement à cette ville, si belle quand elle accueille ceux qui viennent de partout. » Ainsi parlait Bertrand Delanoë, à l’occasion de l’inauguration du jardin Serge-Gainsbourg à la porte des Lilas. Bien vu. Rarement un auteur-compositeur-interprète à la famille venue d’ailleurs ne se sera autant identifié à la capitale et à son époque, se nourrissant de ses mutations culturelles, laissant son empreinte dans de nombreux quartiers, Pigalle, Saint-Germain-des-Prés, les Champs-Élysées, les Grands Boulevards… Près de trente ans après sa mort, la rue de Verneuil – musée endormi où rien n’a bougé – reste indissociable de son nom. Et sa générosité légendaire perdure dans la mémoire des chauffeurs de taxi, des éboueurs, des policiers, des pompiers, des portiers d’hôtels, des vendeuses, des serveurs, des barmen…

Le « bon p’tit gars » de Fréhel

15, rue Chaptal, 9e

Fréhel 1Le début d’un conte de fées ? À l’angle de la rue Chaptal et de la rue Henner, le café s’appelle Le Coup de fusil[1]. Et la grosse dame s’appelle Fréhel, une légende encore vivante, désormais ravagée par la cocaïne, navigant dans la rue en peignoir à fleurs, un pékinois sous chaque bras. Lucien arbore la croix d’honneur sur son tablier. Pas peu fier, le gamin. Fréhel l’arrête, lui caresse les cheveux et lui dit en substance : « Bon p’tit gars, sage à l’école, viens, je te paye un verre. » Diabolo grenadine et tartelette pour lui, coup de rouge pour elle.

Le gamin ignore qu’elle fut une immense vedette tout autant qu’elle ne peut évidemment imaginer qu’il vendra un jour des millions de disques. Leurs destins présenteront sur le tard quelques analogies. « Et ouais c’est moi Gainsbarre / On me trouve au hasard / des night-clubs et des bars[2] », écrira-t-il. Troublant écho au « Non j’ suis pas saoule / Malgré que je roule / Dans toutes les boîtes de nuit / Cherchant l’ivresse / Pour que ma tristesse / Sombre à jamais dans le bruit[3] ».

Fréhel 2.jpg

Qu’elle était belle, Fréhel, dans ses jeunes années…

Les clés (et le lit) de Salvador Dalí

88, rue de l’Université, 7e

Gainsbourg-Dali

En septembre 1949, Lise doit quitter l’hôtel Saint-Yves, faute d’argent. La femme de Georges Hugnet lui propose alors de s’installer momentanément dans l’appartement de Salvador Dalí dont son mari a la garde. Dans Ouest-France, en 1991, Élisabeth Levitzky évoque cet épisode fondateur du « noir Verneuil » : « Le poète pour qui je travaillais, malade, ne pouvait plus m’employer, je n’avais plus de logement. Sa femme m’a passé les clés d’un appartement que Dalí n’occupait pas. Il y avait des tableaux partout. Lulu, au service militaire, me rejoignait quand il avait une permission. Il avait 21 ans et moi 23. Gala, femme de Dalí, inquiète qu’une jeune femme occupe son appartement, est venue compter les draps. Même pas les tableaux, les draps ! Dalí est venu le lendemain, avec du champagne, excuser sa femme. Il nous a ouvert une pièce, tapissée d’astrakan noir, du sol au plafond. Lucien était suffoqué : qu’on puisse fouler ça aux pieds était merveilleux. C’est de là que lui est venue l’idée, bien plus tard, de tapisser de noir son appartement de la rue de Verneuil [4]. »

La version de Gainsbourg, relatée par Gilles Verlant, est plus romancée : « Elle parvient à mettre la main sur les clefs de l’appartement de Dalí où nous allons : là, fulgurance, un appartement d’une beauté somptueuse. Nous y passons quelques nuits, je tringle la gamine comme un malade dans un grand lit carré de trois mètres sur trois, couvert de fourrure. Le salon était tapissé d’astrakan, je foulais à mes pieds des dessins de Miró, Ernst, Picasso ou Dalí, des toiles non encadrées, la classe… Dans la salle de bains de Gala, il y avait une baignoire à la romaine et des centaines de flacons de parfum, de lotions en tous genres. Il y régnait une odeur de regret, de flash-back, de luxe effréné… J’avais dix-neuf ans, je faisais de la peinture, c’était hallucinant.[5] »

Au cours de sa visite chez Dalí, Lucien dérobe deux petites photos érotiques représentant deux fillettes. Il se les fera voler, à son tour, à la caserne Charras.

En trouvant le titre de Je t’aime moi non plus, Gainsbourg s’est-il souvenu du « bon mot » de son ami Dalí : « Picasso est espagnol, moi aussi – Picasso est un génie, moi aussi – Picasso est communiste, moi non plus. »

Champagne et rupture à l’hôtel Madison

 143, boulevard Saint-Germain, 6e

hotel madison.jpgElle lui en veut d’avoir trahi la peinture. Il lui reproche d’avoir grossi. Et de le tromper. En 1957, dix ans après leur première rencontre, Gainsbourg et Lise Levitzky se séparent. « Le jour de notre divorce, précise-t-elle dans Le Télégramme en 1996, nous avons décidé de fêter notre rupture. Nous avons alors acheté une bouteille de champagne et nous avons été à l’hôtel Madison, à Saint-Germain-des-Prés. Après l’avoir bue, on a fait un mariage gitan : il a brisé la bouteille et on s’est tailladé la main afin d’échanger nos sangs. » En 1967, Gainsbourg retrouvera son ancienne compagne sur le pont Louis-Philippe et ne cessera plus de la voir en cachette, essentiellement pendant ses moments de déprime comme après le départ de Jane. Lise est bien en chair, ce qui n’est pas pour déplaire au chanteur : « C’est un Rubens / C’est une hippopodame / […] Et si j’en pince pour c’t’hippopodame / C’est qu’avec elle j’ai des prix de gros. »

Chez Édith Piaf

67, boulevard Lannes, 16e

piafAlors que les yé-yé occupent tout l’espace médiatique et que les Beatles entament leur fulgurante ascension, Gainsbourg ne parvient toujours pas à savoir qui il est. Chanteur rive gauche ? Jazzy ? Interrogé par La Tribune de Genève, il déplore que ses « bonnes chansons » n’aient aucune audience et que la radio le censure. En novembre 1962, à l’occasion des quarante ans de Raymond Devos, il monte sur la scène du théâtre Fontaine armé d’une guitare électrique en compagnie de Bourvil (piston), Nougaro (percussions) et Guy Béart (guitare acoustique). Dans la salle, Édith Piaf ne le quitte pas des yeux et demande à lui être présentée. Rendez-vous est pris, boulevard Lannes, où la chanteuse demande à Gainsbourg de lui écrire quelques chansons. Il esquive poliment : « Il vous faut des chansons gutturales, qui viennent du ventre, moi je joue avec les mots [6]. » Il quitte l’immeuble de celle qui va mourir quelques mois plus tard… en ignorant qu’une jeune fille de dix-sept ans loge dans une pension de famille à cette même adresse : Jane Birkin.

Birkin jeune

La génèse du 5 bis, rue de Verneuil, 7e

 

Bardot

En novembre 1967, Gainsbourg, désormais riche, se met en quête d’un endroit pour abriter ses amours avec Brigitte Bardot. Recevoir la belle dans son vingt-trois mètres carrés de la Cité internationale des arts, sous l’œil effaré des étudiants voisins, n’est plus possible. Joseph, le père, est mis à contribution : « Lucien veut le 7e arrondissement, rue de l’Université par prédilection. Pas bête, le gars : les maisons sont anciennes, charmantes et… aristocratiques. Encore faut-il trouver quelque chose à acheter…[7] »

 

rue de verneuil.jpgLe « quelque chose » se présente : une petite maison à Saint-Germain-des-Prés à quelques dizaines de mètres de Juliette Gréco. Un rez-de-chaussée – anciennes écuries ? ancienne boutique ? – et un étage un peu biscornu, pas encore reliés l’un à l’autre, sont pompeusement dénommés « hôtel particulier » par l’agent immobilier. Plusieurs acheteurs se pressent mais aucun n’a le privilège de s’appeler Gainsbourg. Ni d’être accompagné par une star. L’affaire est faite ! Philips accorde au chanteur un prêt de quatre cent mille francs sans intérêts ; selon Yves Salgues, celui-ci achète le 5 bis pour huit cent mille francs[8].

Après Je t’aime moins non plus, Brigitte Bardot rompra avec Gainsbourg, lequel, anéanti, renoncera à s’installer rue de Verneuil. Il faudra attendre sa rencontre avec Jane Birkin pour que le 5 bis prenne vie.

Repetto

22, rue de la Paix, 1er

repetto.jpg

Après les bottines Carvil du temps des yé-yés, place à la légèreté : « Serge cherchait des gants pour ses pieds, car il avait horreur de marcher », précise Jane Birkin. Elle l’entraîne rue de la Paix pour qu’il glisse son pied nu dans ce chausson de cuir blanc créé par Rose Repetto (sur les conseils de son fils, Roland Petit) en 1947. « Repetto à perpet’ ! » dira Serge Gainsbourg de cet indispensable modèle Richelieu Zizi, généralement en cuir de chèvre blanc, porté hiver comme été, et consommé sans modération, soit environ trente paires par an.

La Recette des impôts

198-224, rue de l’Université, 7e

billet

Ce n’est pas très loin. Gainsbourg se rend parfois à pied au bout de la rue de l’Université avec son chéquier pour régler ses impôts. Rubis sur l’ongle. En 1978, précise Marie-Dominique Lelièvre dans Gainsbourg sans filtre, il établit un chèque de 7 918 975 francs à l’ordre du Trésor public, soit environ 1,3 million d’euros 2019. Profondément citoyen, reconnaissant à la France d’avoir accueilli ses parents, le chanteur règle toujours scrupuleusement ses impôts. « Vers la fin de sa vie, précise Jane Birkin, quand il ne voyait plus très bien, il faisait remplir le chèque par Fulbert et il disait qu’il faisait pleurer Fulbert parce qu’il ne pouvait pas supporter que Serge paye autant d’impôts[9]. »

« Mon premier cachet, relate Gainsbourg, ce n’était pas un cachet, plutôt un comprimé. » Sans doute évoque-t-il sa première prestation au Milord l’Arsouille, en 1958. Trente ans plus tard, il est l’artiste le mieux rémunéré de France. L’argent, chez lui, est ambivalent : il s’en fout et il en veut. Beaucoup. À titre de revanche sur l’insuccès de ses débuts. Après des années de dèche, il applique la maxime de son grand cousin Salvador Dalí, si bien anagrammé Avida Dollars par André Breton : « Dans la vie, il vaut mieux être un tout petit peu milliardaire. »

À la fin des années 1970, Gainsbourg écrit le scénario d’un film qui ne verra pas le jour : Black out[10]. On peut y lire une tirade manifestement issue des tourments de l’auteur : « Ce n’est pas une araignée que tu as au plafond, c’est un scarabée d’or. Ta maladie, je vais te dire, c’est ton fric. Tu en crèves. Tu as tout ce que tu veux à tel point que tu ne veux ni ne désires plus rien. »

Le pétomane chez Gallimard

5, rue Gaston-Gallimard, 7e

prout.jpg

Evguénie Sokolov est un peintre pétomane dont l’affection fait tressauter la main lorsque son ventre se relâche. Habilement exploité, ce handicap lui permet de devenir un des plus grands peintres contemporains. Est-ce l’amitié entre Claude Gallimard et Serge Gainsbourg qui a présidé à la signature d’un contrat en 1973 ? L’ouvrage – sous-titré « conte parabolique » – ne sort qu’en 1980 petit volume de quatre-vingt-seize pages publié non pas dans « la blanche » mais hors collection, sous une couverture grise et noire.

evguénie-279x458.jpgLe 13 janvier 1980, Gainsbourg se rend rue Gaston-Gallimard, qui s’appelle encore rue Sébastien-Bottin, pour déposer son manuscrit enfin terminé. Il s’engage par erreur dans l’entrée des livraisons… où personne ne le reconnaît : « Je remonte un étage ou deux et je me plante devant une gonzesse, une espèce d’Américaine ou d’Anglaise assez sexy, sexe dirons-nous. Je lui dis : “Je voudrais voir monsieur Claude Gallimard.” Elle me répond : “De la part de qui ?”… Putain, j’étais encore une bleusaille en littérature…[11] »

En exergue du roman, Gainsbourg cite Rousseau : « Le masque tombe, l’homme reste, et le héros s’évanouit. » L’œuvre elle-même lui permet à l’évidence de régler ses comptes avec sa passion première. « Le propos est dégueulasse, reconnait-il, mais me permet d’exorciser la nostalgie de ce que je n’ai pas fait en peinture. »

Les critiques seront acerbes. « Ça ne pète pas très haut », lit-on ici et là et Annette Colin-Simard porte le coup de grâce : « C’est le premier roman et espérons-le le dernier qu’écrira Serge Gainsbourg. Le sujet est d’une grossièreté qui dépasse l’imagination. Quant au talent, il est parfaitement nul. »

Jane Birkin, toujours tendre, vole au secours de son ancien compagnon :

« Ce livre, Serge en était très fier. Il avait fait son Benjamin Constant, et il tenait énormément à avoir le nom de Gallimard sur sa couverture. D’un seul point de vue psychologique, le fait qu’Evguénie décide de se gazer avec ses propres flatulences est assez révélateur de l’image que Serge avait de lui-même. On en a beaucoup dit sur l’histoire de ce type qui ne fait que péter et qui se sert de sa maladie pour créer, mais très franchement Serge n’est pas allé chercher loin son inspiration : nous avions à l’époque un chien qui souffrait du même problème…[12] »

L’enlèvement raté de Charlotte Gainsbourg

Place du Panthéon, 5e

charlotte jeune.jpg

Ils sont trois jeunes gens (de bonne famille) qui tentent, le lundi 9 mars 1987, de voler l’arme de service d’un policier en faction devant le domicile de Laurent Fabius, 15, place du Panthéon. Objectif : compléter l’armement de la petite bande avant de procéder à l’enlèvement de Charlotte Gainsbourg et réclamer au père une rançon de cinq millions de francs. S’ensuit une fusillade entre les policiers et les jeunes délinquants, qui sont arrêtés dans le 13e arrondissement au terme d’une course-poursuite. Charlotte en sera quitte pour vivre quelque temps un peu plus surveillée.

Le Soldat inconnu

place Charles-de-Gaulle

flamme soldat inconnu.jpgPourquoi se servir d’un Zippo quand il y a du feu à proximité ? Le 15 juillet 1980, au cours de l’émission Maman si tu me voyais, Serge Gainsbourg, parfaitement à l’aise, allume une cigarette à la flamme du Soldat inconnu avant de chanter Aux armes et cætera sous l’Arc de triomphe. Un Soldat inconnu qui ne l’émeut guère : « On ne sait même pas si c’est un soldat ou une vache. Ou un Boche[13]. »

Les cocktails du Harry’s Bar

5, rue Daunou, 2e                                                     

bullshot.jpgLe Harry’s bar fut créé en 1911 par un ancien jockey américain, Tod Sloan, qui, soucieux de recréer l’atmosphère d’un bar américain d’avant la Prohibition, se fit expédier les boiseries d’un bar de Manhattan à travers l’Atlantique. MacElhone, le serveur, lui racheta le bar en février 1923, et le renomma « Harry’s New York Bar ». Son fils lui succéda et, en 1960, inventa en hommage à son père le Blue Lagoon.

Pour un amateur de cocktails comme Gainsbourg, le Harry’s Bar constitue une adresse incontournable. Dans un Top à Jean-Pierre Cassel diffusé le 12 mars 1964, il chante en duo avec l’acteur : « Un doigt d’vodka n’serait pas d’refus / Un p’tit baby non plus / Le Harry’s Bar est par ici / Je crois bien allons-y / Lequel de nous est le plus noir / Haha ! Ah ! ouais c’est à voir. »

Dans son (unique) livre, Evguénie Sokolov, Serge Gainsbourg égrène la liste de ses connaissances en matière de cocktails : Lady of the Lake, Baltimore Eggnogg, Too Too, Winnipeg Squash, Horse’s Neck, Tango Interval, White Capsule, Corpse Reviver, Monna Vanna et Miss Duncan…

Le chanteur appréciait le très tonique Bullshot : vodka, bouillon de bœuf, un doigt de Tabasco et tequila. Mettre une serviette sur le verre, taper dessus pour enlever la mousse puis cul sec. Une véritable bombe.

Cimetière Montparnasse

3, boulevard Edgar-Quinet, 14e

tombe.jpg

7 mars 1991. Sur le chemin du cimetière, les murs de Paris sont couverts d’affiches. Merci la vie, de Bertrand Blier, avec Charlotte Gainsbourg. Le cortège se dirige vers l’avenue transversale, première section, première division. Huysmans, l’auteur dont le personnage – Jean des Esseintes – a le plus inspiré le chanteur repose à deux dalles. Baudelaire, dont il mit en musique Le Serpent qui danse, n’est pas loin, de même que Tzara, le dada bien aimé.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]. Aujourd’hui L’Annexe.

[2]. Ecce Homo, paroles et musique de Serge Gainsbourg.

[3]. J’ai l’cafard, L. Despax-J. Eblinger, 1926, chantée notamment par Fréhel et Damia.

[4]. Interview de Lise Levitzky dans Ouest-France, ouest-france.fr/lise-levitsky-et-serge-gainsbourg-44-ans-damour-105772

[5]. Selon la femme de Georges Hugnet, Paul Éluard était le seul à posséder un double des clés des pièces personnelles du couple Dalí (dont le fameux salon en astrakan) décrites par Gainsbourg. Lise Levitzky aurait réussi à se les procurer.

[6]. Jane Birkin, propos recueillis par Ludovic Perrin, Le Monde, 2013.

[7]. Joseph Ginsburg, lettre datée d’octobre 1967.

[8]. Les royalties de Poupée de cire lui auraient rapporté trente-cinq millions de francs.

[9]. Jane Birkin, citée par Sylvie Simmons dans Gainsbourg. Pour une poignée de Gitanes, op. cit.

[10]. Le scénario de Black out sera adapté en BD en 1983 par Jacques Armand.

[11]. Franck Maubert, Gainsbourg à rebours, op. cit.

[12]. lesinrocks.com/2001/02/13/musique/musique/jane-birkin-et-etienne-daho-gainsbourg-confidentiel/

[13]. Interview par Bayon dans Libération.