Et ceux et celles de la rue de Courcelles ?

Au 45, la poudre Legras de Marcel Proust

Jeanne-et-AdrienLa famille Proust emménage dans cet immeuble cossu le 1er octobre 1900, dans un appartement du 2e étage sur rue à l’angle de la rue de Monceau, face à la célèbre « Pagode rouge ». L’appartement est pourvu d’un large balcon de pierre et donne sur une cour intérieure. M. et Mme Proust y font chambre à part et chacun des deux garçons dispose d’une chambre et ne s’entendent guère : Marcel ne supporte pas que son cadet lui ait volé une part d’affection maternelle. Il l’évincera totalement de la Recherche, alors que sa mère, son père, sa grand-mère, et sa tante y sont présents. Dans l’appartement, une pièce appelée par Mme Proust le « fumoir » est réservée aux fumigations de Marcel qui y fait brûler ses poudres Legras et d’Escouflaire sensées lutter contre l’asthme, spécialités à base de belladone et de datura. Marcel a 29 ans, il démissionne de son poste non rémunéré à la bibliothèque Mazarine et s’attelle, avec sa mère, à la traduction du poète-écrivain-peintre John Ruskin. Cela se traduira par un ouvrage : La Bible d’Amiens.

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Jacques-Emile Blanche (1861-1942) Portrait de Marcel Proust en 1892. Proust conservera ce tableaujusqu’à sa mort, en 1922.

La rue de Courcelles inaugure la vie d’adulte du jeune homme qui commence à rédiger les carnets qui lui fourniront la genèse de la Recherche. Il y organise de grands diners ou réceptions avec ses amis. Le docteur Adrien Proust meurt dans l’appartement trois ans après leur installation, suivi par Mme Proust en septembre 1905. Marcel Proust le conservera jusqu’en décembre 1906 puis emménagera au 102, boulevard Haussmann.

Et une adresse récurrente chez Modiano

ModianoLe 45 rue de Courcelles constitue une adresse importante chez Modiano. On la découvre dans Livret de Famille : « Une fiche concernait le magnétophone que Bourlagoff transportait dans son sac en plastique. On y lisait l’adresse du client qui avait loué cet appareil : 45 rue de Courcelles, situé un peu plus bas. »

On la retrouve dans Quartier perdu, lorsque l’écrivain Jean Dekker se rend dans un appartement qu’on lui a prêté : « J’ai monté à pied la pente de la rue de Courcelles, du côté de l’ombre, sur le trottoir de gauche, celui du 45. Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. »

C’est également dans cet immeuble que se réfugie Louis Pagnon en 1944, lorsque Henri Lafont le chasse de la rue Lauriston. Louis Pagnon, dit « Eddy », collabo notoire, figure récurrente et obsessionnelle des premiers romans de Modiano, dont il cherche en vain une preuve de collusion avec son père durant la guerre.

Louisa Colpeyn 2Dans Quartier Perdu, durant les années 80, une équipe tourne un film devant le 45, film intitulé Rendez-vous de Juillet, dont le réalisateur ne semble pas au courant de l’existence du film éponyme de 1949. Hasard ? La mère de Modiano, l’actrice Louisa Colpeyn, est créditée d’un petit rôle (Betty) dans le film de Jacques Becker.

Ci-contre, l’actrice Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano

 

La maison de poupée de Dickens : c’est au 48

DickensEntre novembre 1846 et janvier 1847, l’écrivain-marcheur séjourne avec sa famille et ses quatre secrétaires-servantes dans une petite maison située au 48. Ses premiers romans – The Pickwick Papers, Oliver Twist, Nicholas Nickleby, The Old Curiosity Shop, Barnaby Rudge, Martin Chuzzlewit – écrits et publiés à un rythme soutenu depuis 1836 – l’ont rendu célèbre.

Rue de Courcelles, il travaille sur Dombey and Son, histoire d’une faillite familiale, mais ses longues promenades dans la capitale ne sont guère propices à l’écriture. A Paris, il rencontre de nombreux écrivains, notamment Victor Hugo et, dans un courrier à la Comtesse de Blessington, il relate sa visite place Royale (place des Vosges) : « J’ai été très frappé par Hugo lui-même, qui a l’air d’un Génie, qu’il ne doit pas manquer d’être, et qui est franchement intéressant de la tête aux pieds. ».

Ah la Guilbert ! C’est au 52. Décoré par Chéret

FR : Tableaux de Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)Ci-dessus, croquée par Toulouse-Lautrec et ci-dessous, affiche par Chéret

Affiche Chéret GuilbertAu début des années 1900, Jules Chéret se tourne vers la décoration intérieure et travaille avec Rodin, Charpentier et Bracquemond pour la villa La Sapinière du Baron Vitta, puis les salons de l’Hôtel de Ville de Paris ou la Préfecture de Nice. Il décore par ailleurs l’hôtel particulier d’Yvette Guilbert, qui s’est installée au 52, avec son mari, Max Schiller. Se souvient-elle du bristol illustré par Chéret pour un bal du Moulin Rouge qui l’a tant acclamée ? « Les hommes doivent être spirituels ou gais ; les femmes jolies ou aimables », exige l’invitation. Belle époque, assurément.

 

Au 75, la vilaine tache de Kees van Dongen

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(Pas sur ce tableau-là, il est vraiment bien. Fallait continuer comme ça, Kees…).

Il commença au Bateau Lavoir comme Picasso, dont il était ami. Il termina comme un peintre mondain, riche mais plutôt médiocre. (Non, j’exagère un chouïa). Il s’installe rue de Courcelles en 1935, en pleine gloire portraitiste et, dans son atelier qui lui sert à la fois d’appartement et de galerie, il organiste des bals masqués et reçoit ses invités au milieu de ses toiles, déguisé en Neptune. L’argent, les femmes. En 1941, en compagnie de Derain, Vlaminck et Belmondo, il participera à un voyage en Allemagne organisé à l’initiative d’Arno Breker, sculpteur officiel du Troisième Reich. Vilaine tache dans le tableau. Il en sera récompensé lors de son exposition à la galerie Charpentier en novembre 1942, encensé par le torchon collaborationniste La Gerbe et par l’organe du fascisme allemand Das Reich ».

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… et le vilain tableau de Bardot

BB 1954

En 1954, s’étant engagé à exécuter le portrait d’une Brigitte Bardot encore inconnue, van Dongen s’écrie : « C’est tout ce que vous m’avez trouvé comme modèle pour représenter la Parisienne ? C’est tout sauf ça ! Je ne suis pas un peintre animalier, je ne peins pas les pékinois ! » De très mauvaise humeur, il qualifie le tableau de « plus mauvais de toute sa carrière ! » Deux ans plus tard, la jeune starlette devenue star, il qualifie le portrait de chef d’œuvre et le met en vente. Cher, tellement cher que Bardot ne put l’acheter.

 L’héritage de Marthe Chenal, s’adresser au 84

marthe chenal

Marthe Chenal, vous connaissez. Mais si. Cette cantatrice égérie des « poilus » qui chanta La Marseillaise le 11 novembre 1918, depuis le balcon de l’Opéra Garnier, drapée de la bannière tricolore, devant une foule immense et en présence de Georges Clémenceau.

Dotée d’une grande beauté et d’une voix exceptionnelle, elle fut une des plus grandes cantatrices de la première partie du XXe siècle et interpréta dès 1906 des rôles-phare de l’opéra : Don Giovanni, Le Vaisseau fantôme, Faust, Carmen.

Fin 1921, la cantatrice charge Picabia (avec lequel elle entretient une liaison) d’organiser la soirée du réveillon dans son hôtel. À cette occasion, le peintre fait imprimer des cartons d’invitations pour cette soirée qui rassemblera artistes et écrivains dont Picasso, Brancusi, Vollard, Cocteau, Radiguet, Auric, Morand ainsi que des figures mondaines. Ce Réveillon Cacodylate sera l’occasion d’enrichir L’Œil Cacodylate en signatures nouvelles, œuvre qui fera scandale au Salon d’Automne.

Marthe Chenal mourut en 1947 dans son hôtel particulier. On peut lire dans Wikipédia : « Marthe Chenal croyait avoir pour seuls héritiers les enfants de son frère, mais ceux-ci n’ayant pas été légitimés, ce fut à de lointains cousins qu’échut la succession. Ils arrivèrent du fond de leur Savoie, s’adressèrent au concierge et, devant la loge confortable de celui-ci, s’écrièrent : “Elle était joliment bien logée !” ne soupçonnant pas que tout l’hôtel était la propriété de “la cousine”. On eut grand’peine à les empêcher d’arracher les dédicaces des partitions, qu’ils croyaient devoir vendre au poids, comme vieux papiers sans valeur. »

Drouot dispersera tableaux et meubles de la rue de Courcelles. Parmi les curiosités, les publicités de Marthe Chenal pour Vuitton, Savon Cadum, Lucky Strike et le vin Mariani, dont on dit qu’il inspira la création du Coca Cola.

Au 93, Colette et Willy

willy et ColetteColette et son mari Henry Gauthier-Villars, dit Willy, s’installent à cette adresse en 1901, dans un atelier d’artiste au 6e étage, torride en été, glacial en hiver. En 1900, lorsque paraît Claudine à l’Ecole, Willy est sans conteste l’un des personnages les plus connus de Paris par ses articles féroces, ses romans polissons, ses critiques musicales assassines, ses duels, ses dépenses somptuaires. Barbiche, haut de forme, embonpoint, il incarne l’archétype du littérateur bourgeois d’avant-guerre. Willy, gros enfoiré ? C’est ce que laisse entendre Colette lorsqu’elle évoque son « contrebandier de l’Histoire littéraire » : la série des Claudine, parus entre 1900 et 1903, n’a-t-elle pas été publiée sous le seul nom de son époux ? Plus tard, elle ne lui pardonnera pas d’avoir, un jour de dèche, bradé les droits d’auteur de ses Claudine. Colette et Willy quitteront cet appartement dès 1902 pour s’installer au 177 bis.

Au 177 bis, c’est aussi Colette et Willy

Colette et WillySur le mur du salon, un tableau représente la maîtresse de maison auprès de Willy, telle un petit chien aux pieds de son maître. Mais cette époque est révolue et la jeune femme apprend à combattre ce qu’elle pensait être l’irrépressible penchant féminin pour la servitude. Elle va se libérer de l’emprise de son mari, revendiquant désormais de signer ses ouvrages. (Claudine à Paris, Claudine en ménage.) D’autant que dans le Tout-Paris, l’imposture a du plomb dans l’aile et que le bon mot circule : « Willy ? Elle a beaucoup de talent ! »

En 1902, le couple a emménagé au 177 bis, rue de Courcelles dans un petit immeuble de deux étages situé entre la place Pereire et le boulevard Berthier. Willy et sa femme habitent au second, dans l’appartement d’un ancien ministre des Travaux publics et au-dessus du prince Alexandre Bibesco. Le salon est une pièce sans âme tenant de la salle d’attente et du cabaret campagnard : meubles massifs, tables trapues, lourdes draperies et cuivres lustrés. Saugrenue, une balustrade blanche coupe la pièce en deux. Colette, très sportive, s’est aménagé un refuge niché au sommet d’un escalier rétréci ; un atelier d’artiste meublé non d’un chevalet mais d’anneaux de gymnastique, d’un trapèze et d’une corde à nœuds.

Claudine s'en va

La rupture est proche. Après la parution de Claudine s’en va, Colette s’en va. Elle quitte son gros Willy et, en 1906, s’installe 44 rue Villejust (aujourd’hui rue Paul Valéry) puis rue Torricelli.

 

 

Au 181, deux peintres sinon rien

 

Les peintres Gaston Hochard (1863-1913) et Yves Dieÿ eurent leur atelier dans cet immeuble.

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Le Congrès de maires de France, par G. Hochard

 

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Bateaux à quai, par Yves Diey

Au 202, le délicat Raymond Woog

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Cet artiste peintre (1875-1949) fut un proche d’André Maurois et inspira à ce dernier, en 1918, le personnage d’Aurel dans le roman Les Silences du colonel Bramble. Il est connu pour la délicatesse de ses portraits.

La Place Dauphine, nombril du monde ?

 

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René Kuder, Place Dauphine, 1947

D’après de savants calculs de l’IGN, le centre géographique de Paris serait situé sur la place Dauphine, aux coordonnées 48° 51′ 24″ N, 2° 20′ 32″ E. Fichtre ! La France étant (fut un temps) le centre du monde et Paris le centre culturel de la France, quelle aura planétaire pour cette petite place affublée d’un presque unanime qualificatif : « charmante ». Mais ce ne fut pas toujours l’avis de tout le monde. Frantz Jourdain, par exemple, le pote de Zola et architecte de la Samaritaine, la croque en ces termes : « Les maisons en sont d’une banalité lamentable. Je ne parle pas, bien sûr, des deux pavillons d’entrée, face au Pont-Neuf, qui sont charmants. Mais les autres ! Les connaissez-vous ? Les avez-vous visitées ? Je les connais, moi, ces maisons. Pas d’escalier de service, pas de salle de bains, les water-closets sur le palier, des entresols de deux mètres de haut, des couloirs sans lumière, des cuisines sans air. […] Habiteriez-vous dans ces vieilles pierres ? Habiteriez-vous dans ces taudis ? Mais s’il vous plait d’avoir mon sentiment, je flanquerais tout ça par terre. »

Heureusement, il n’en fut rien et la place est toujours là. Avec son joli bouillon de culture.

Tabarin fait son beurre

place-dauphine-gravure-1662.jpgAu 17e siècle, Tabarin et Mondeur y dressèrent leurs tréteaux, proposant de petites pièces satiriques ou des chansons lestes. Henri IV, dit-on, se mêlait aux badauds incognito pour les écouter. Comme ils vendaient ensuite des baumes aphrodisiaques et des potions opiacées, le Parlement décida de stopper ce lucratif commerce et les chassa en 1634. Qu’importe : Les Œuvres et fantaisies de Tabarin eurent un grand succès, connurent sept éditions et, selon l’éminent historien Gustave Lanson, auraient influencé Molière et La Fontaine.

Nerval regrette l’ile de la Gourdaine

Nerval.jpgDans La Main enchantée, Gérard de Nerval semble regretter l’île si bucolique qui donna naissance à la place Dauphine : « Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est, en triangle, à peu près ce que l’autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine et l’on admira alors le peu de temps qu’il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l’île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l’envahissement de ce terrain, pour les clercs, qui venaient s’y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l’infecte cour du Palais. »

 Les dieux ont soif place Dauphine

les dieux ont soif.jpgDans Les Dieux ont soif, roman d’Anatole France se déroulant durant la Terreur, Évariste Gamelin, jeune peintre membre du Tribunal révolutionnaire, est aimé de la belle Elodie. L’amour ou le pouvoir ? C’est ce qu’il médite lors de leurs promenades amoureuses sur la place Dauphine. Pauvre Anatole France ! Le prix Nobel de littérature 1921 cristallisera à la fin de sa vie toutes les rancœurs des soi-disant modernes. Héritant de son fauteuil, Valéry ne prononça pas son nom dans son discours de réception à l’Académie et l’attelage Breton-Aragon-Soupault-Drieu-Delteil proposa de gifler son cadavre dans un tract annonciateur du surréalisme. « C’est un peu de la servilité humaine qui s’en va » écrivirent-ils aimablement.

Maigret, bien sûr…

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En bordure de la place se tenait Les Trois marches, brasserie fort prisée de ces messieurs de la Police judiciaire. Simenon, dans ses romans, la rebaptisa brasserie Dauphine, d’où notre commissaire un tantinet bourru faisait monter demis et sandwichs pour les interrogatoires serrés qui perduraient toute la nuit. Il y déjeunait souvent, petit salé ou cette crémeuse blanquette de veau que l’on hume dans Un échec de Maigret.

Chardin dans les arbres

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Pipes et vases à boire, dit aussi La tabagie, vers 1737

Dans les années 1720, la place Dauphine était une sorte de marché ouvert à tous vents et Chardin, à l’occasion de la procession de la Fête-Dieu, y accrocha aux arbres deux de ses toiles : Le Buffet (également appelée Le Dressoir) et La Raie. Denis Diderot, ami et admirateur, s’émerveilla : « C’est une vigueur de couleurs incroyable, une harmonie générale, un effet piquant et vrai. De belles masses, une magie de faire à désespérer, un rare goût dans l’assortiment et l’ordonnance. On s’arrête devant un Chardin comme d’instinct. Comme un voyageur fatigué de sa route va s’asseoir, sans presque s’en apercevoir, dans l’endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l’ombre et du frais ».

 André Breton et le sexe (féminin) de Paris

Dans La Clé des champs, Breton compare de manière explicite la place Dauphine à un pubis féminin. Il détaille sa « configuration triangulaiPlace Dauphine trianglere, d’ailleurs légèrement curviligne, et […] la fente qui la bissexte en deux espaces boisés ». Pour compléter le tableau, les deux bras de la Seine longeant la place dessinent les « jambes » de Paris.

La jolie place exerçait un emprise sur lui : « Cette place Dauphine, écrit-il en 1928, est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. »

 15 place Dauphine, la fenêtre rouge de Nadja

Nadja.jpgOn retrouve Breton et la place Dauphine dans Nadja. Deux jours après leur rencontre, en 1926, André Breton dine avec la jeune femme à la terrasse de chez Paul (le restaurant a été créé en 1894). Nadja pense qu’il existe sous leurs pieds un souterrain, elle insiste sur la présence d’un vent bleu. En regardant la fenêtre d’une des maisons qui bordent la place, elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. » Prophétie accomplie. Médium, Nadja ? Elle lui aurait prédit : « Tu écriras un livre sur moi. Je t’assure. » Le livre paraitra en 1928, alors que Nadja est enfermée dans un asile de fous, à Lille, où elle décèdera en 1941.

Et le City hôtel, au 29

Le temps d’un éphémère amour, Breton convia Nadja dans une chambre d’hôtel situé au 29 : « De plus, écrit-il, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes. Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas Nadja se montre assez frivole. »

Vidocq, c’est au 12

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En 1837, l’ancien bagnard ex-chef de la police séjourne place Dauphine. Sept ans auparavant, il a publié ses Mémoires, dont on attribue l’écriture aux « teinturiers » (les « nègres » d’aujourd’hui) Louis-François Lhéritier de l’Ain et Emile Morice. Comme chacun sait, Vidocq a inspiré Balzac pour son Vautrin et Hugo pour Jean Valjean. Une quinzaine de films s’inspirent de sa vie, le premier étant Vidocq, 1911, film muet avec Harry Baur.

 

15 place Dauphine, Montand et Signoret…

Montand Signoret place Dauphine

 C’est dans une ancienne librairie que le couple s’installe en 1951, un petit duplex qu’ils surnomment La Roulotte. « L’appartement de la place Dauphine, c’est ce qu’on a eu en premier, déclare Signoret en 1979. Elle représente le départ d’une nouvelle vie à deux. C’est là qu’il y a le piano, qu’on reçoit les copains, qu’on se dispute ». En trente ans de mariage, Simone Signoret n’a jamais préparé qu’un seul plat à Yves Montand, des spaghettis au beurre : « La cuisine, c’est pas son truc ! », avait-il raconté. Heureusement, ils habitaient à côté de Chez Paul, dont les cuisines donnaient sur leur palier.

… et Othon Friesz, le plus impressionniste des Fauves

Othon Friesz http:/www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com

En 1903, Friesz emménage dans un atelier situé au 15, dans lequel il restera jusqu’en octobre 1905. D’abord influencé par les impressionnistes, puis par Vincent van Gogh et Paul Gauguin, il va devenir « fauve », peignant des « excentricités colorées », des « bariolages informes », des « mélanges de cire à bouteille et de plumes de perroquet » en compagnie de Matisse, Marquet, Vlaminck, Manguin…. Fauve ? Apercevant un buste de femme du sculpteur Marque au milieu de la salle, le critique Louis Vauxcelles s’écrie : « C’est Donatello dans la cage aux fauves ! »

Charles Camoin habite au 28

Camoin-Les-Quais-de-Paris-H.jpegCharles

Camoin (1879-1965), qui fut l’élève de Gustave Moreau aux côtés de Georges Rouault, Albert Marquet, Henri Manguin et Henri Matisse, se rattache au mouvement fauviste. En 1914, il expose une soixantaine de toiles à la galerie Druet, toiles qu’il décide de détruire quelques mois plus tard en les coupant en morceaux puis en les jetant à la poubelle, rue Lepic. Les débris atterrissent au Marché aux Puces puis rachetés par le Père Soulier, célèbre marchand de la rue des Martyrs, qui les rassemble et les vend à des collectionneurs avertis, Warnod, Félix Fénéon, Francis Carco ou Gustave Coquiot. Camoin refuse d’en accepter la paternité et s’ensuit un procès qui restera célèbre dans le cadre de la propriété intellectuelle. Le tribunal civil de la Seine statua, le 15 novembre 1927 : « La propriété des morceaux lacérés ne peut faire obstacle à l’exercice par l’auteur de son droit de divulgation. L’acquisition de la propriété ne se limite qu’au support, l’auteur reste maître malgré l’abandon de son œuvre de faire respecter ses droits. »

Albert Marquet ? C’est au 29 !

vue du Pont neuf, Marquet

Alors qu’il habite, jusqu’en 1905, quai des Grands Augustins, Marquet déménage en 1906 avec sa mère dans un petit appartement du 29 place Dauphine. Il aura l’occasion d’y peindre le Pont-Neuf, à trois reprises. Il quittera la place Dauphine début de 1908 pour rejoindre Matisse au 19, quai Saint Michel.

Cinéma, chanson et théâtre

La bicyclette bleueRégine Desforges consacre un long chapitre à la place Dauphine dans Le Paris de mes amours. Et quelques scènes de l’adaptation cinématographique de sa Bicyclette bleue, avec Laeticia Casta et Jean-Claude Brialy, y furent tournées.

Yves Simon, habitant de la place, la mentionne dans sa chanson Nous nous sommes tant aimés (album Macadam). « Les joueurs d’hélicon de la fanfare des Beaux-Arts / Jouaient  » Huit et demi  » sur les grands boulevards.  / A Paris, la Seine était grise et pourtant je t’aimais, / Place Dauphine le soir on se retrouvait. »

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Comment ne pas terminer par Lanzmann/Ségalen, musique de Dutronc qui ne se décide pas à aller se coucher : « Je suis le dauphin de la place Dauphine / Et la place Blanche a mauvais’ mine… / Les camions sont pleins de lait / Les balayeurs sont pleins d’balais… »

 

Sur ce, bonne journée à tous.

 

Remonter le temps et la rue Monsieur-le Prince

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Merveilleuse rue Monsieur-le-Prince. Où l’on croise de grands esprits, de Blaise Pascal à Frédéric Beigbeder (mais si !), en passant par Zola, Rimbaud, Auguste Comte, Saint-Saëns, Paul Léautaud et les pataphysiciens. Sans oublier Woody Allen.

Tous au Polidor

le polidor.jpgC’était, écrit le Crapouillot d’avril 1960, un « restaurant à vingt-deux sous à la Belle Epoque où se retrouvaient philosophes faméliques et poètes peu fortunés ». Parmi ces derniers, citons Germain Nouveau et Richepin. En 1874, le premier écrit au second : « Nous avons pu dépenser peu de ronds grâce à notre reconnaissance de lieux où l’on tortore aussi magnifiquement bon marché que chez Polidor… ». Dix ans plus tard, Louis Ménard, père de la phonétique, déclare trouver le Polidor « plaisant pour l’œuf sur le plat que l’on y absorbe à bon compte ». James Joyce.jpgCitons enfin James Joyce, un habitué, qui habitait tout près au 5 rue Corneille, et qui venait se sustenter d’une toute petite omelette. Bref, on l’a compris, c’était bon, pas cher et surtout fort bien fréquenté depuis… 1845. Rien d’étonnant, donc, à ce que le restaurant devienne le QG du Collège de Pataphysique, où les Boris Vian, Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, François Caradec, Noël Arnaud, etc … tentèrent de trouver des solutions imaginaires à tous les problèmes imaginables.

Les amateurs de littérature argentine (comme Jorge Sinclair) savent bien sûr que le Polidor fait l’ouverture de 62, Maquette à monter, livre de l’écrivain Julio Cortázar, que François Mitterrand naturalisa français en 1981, en même temps que Milan Kundera. Savent-il que Cortázar refusa poliment d’entrer à l’Oulipo ?

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D’autres, plutôt cinéphiles, évoqueront le tournage au Polidor de Cézanne et moi, film de Danièle Thompson, relatant l’amitié entre Cézanne et Zola. Sans oublier, évidemment Minuit à Paris, de Woody Allen : c’est au Polidor que Gil (interprété par Owen Wilson) rencontre Ernest Hemingway (interprété par Corey Stoll).

Minuit à Paris.jpgPour conclure sur une note résolument littéraire, signalons que de nombreux sites mentionnent que Pierre Benoit aurait cité le restaurant Polidor dans son discours de réception à l’Académie française. Ben non. Je l’ai parcouru deux fois, le discours, je n’ai rien vu.

Enfin, difficile d’évoquer le 41 rue Monsieur-le-Prince et le Polidor sans évoquer Rimbaud. C’est en effet à l’Hôtel d’Orient, situé au-dessus du restaurant, que le jeune homme s’installe en 1872, de retour de Charleville, comme nous l’avons mentionné dans un précédent article. (Quel voyou, ce voyant). Il n’y restera pas très longtemps, car, dès novembre, il emménagera à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine.

La première chambre d’Émile Zola

emile zola à 22 ans, en 1862À 18 ans, élève au lycée Saint-Louis, Émile Zola vit dans une petite chambre du 63 et écrit à Cézanne, ami d’adolescence rencontré en 1852 : « Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes logements. Tout enfant, j’ai habité à Aix, la demeure de Thiers. Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail. » (Notons qu’il s’agit du graveur Benjamin Raspail et non de son père, l’homme politique François Raspail.) Le jeune Zola y restera un an avant de s’installer, pour deux ans, au 241 rue Saint-Jacques. Si Zola n’atteint pas les sommets de Dumas ou de Baudelaire en termes de résidences parisiennes, il est cependant crédité d’une vingtaine d’adresses dans la capitale.

Dégouté, Blaise Pascal !

mémorial.jpgPascal s’installe au 54 (de la rue qui s’appelle alors rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel), par « dégoût du monde ». Il y écrira les Provinciales, « le premier livre de génie qu’on vit en prose », selon Voltaire. Moins de deux mois après son installation survient la mystique nuit de feu du 23 novembre 1654 : il écrit quelques lignes qu’il recopiera sur un morceau de parchemin, ce célèbre Mémorial que l’on découvrira dans la doublure de son pourpoint. Il restera à cette adresse jusqu’au 29 juin 1662, où malade, il sera transporté chez sa sœur au 67, rue du Cardinal-Lemoine.

Métro boulot dodo au Zodiaque

pierre Béarn.jpgMétro boulot dodo ? Ce slogan est tiré d’un poème publié par Seghers en 1951 : « Au déboulé garçon, pointe ton numéro / pour gagner ainsi le salaire / d’un morne jour utilitaire / Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro. » L’auteur ? Le légendaire poète et libraire Pierre Béarn.

En 1934, à trente-deux ans, il achète à Pierre Véry (l’auteur des Disparus de Saint-Agil) sa bouquinerie de la rue Monsieur-le-Prince. « Je devins bouquiniste, le plus merveilleux métier du monde. En 1933, à la veille de la guerre, la boutique étant devenue trop petite (on achète cent livres, on en vend quarante) j’eus l’audace d’acheter, quelques mètres plus loin, au 60, une épicerie de luxe que les rigueurs du temps avaient réduite à la faillite. »

le zodiaque 2.jpgL’épicerie dans laquelle s’installe Pierre Béarn n’est pas anodine : C’est là que la marquise de Pompadour venait faire moudre son cacao. Et c’est là, à l’enseigne du Mortier d’argent, que Balzac achetait ses chandelles et son café. Poète, romancier, fabuliste, journaliste, critique gastronomique et littéraire, rédacteur et éditeur du magazine La Passerelle, Pierre Béarn vivra jusqu’à 102 ans. Patrick Modiano, grand amateur de librairies ésotériques, cite le Zodiaque dans Des Inconnues : « Rue Monsieur-le-Prince, j’ai remarqué une librairie qui s’appelait Le Zodiaque et à la devanture de laquelle il était indiqué : Occultisme, Magie, Ésotérisme – Histoire des religions. »                                                  

L’iconique La Hune

librairie de l'escalierLa célèbre librairie s’installe au 12, rue Monsieur-le-Prince le 15 mai 1944. En passionné de Van Gogh, Bernard Gheerbrant – avec ses amis Pierre Roustang, Jacqueline Lemurier et Nora Mitrani – peint les façades en jaune et l’enseigne en bleu. Il baptise sa galerie-librairie La Hune, le magasin pouvant faire penser à une proue de navire et l’escalier intérieur au mât d’un grand voilier. La première exposition a lieu le 2 décembre 1944 : Aux Indes avec Lanza del Vasto, gouaches de Lou-Albert Lazard. Cinq ans plus tard, Bernard Gheerbrant achètera le droit au bail d’un vieux restaurant – Piaux – entre le Flore et les Deux Magots, où La Hune restera vingt-six ans avant de rejoindre la rue de L’Abbaye, en lieu et place de la non moins iconique librairie Le Divan.

Quand au 12, rue Monsieur-le-Prince, il restera librairie :  L’Escalier, notamment acquise en 1953 par François Maspero.

Avec Auguste, je positive

auguste comteAuguste Comte habita au second étage du 10 rue Monsieur-le-Prince, de 1841 à 1857. Il y recevait sa Clotilde de Vaux (en toute chasteté) et les membres de la Société positiviste (idem) et y rédigea son dernier volume du Cours de philosophie consacré essentiellement à la sociologie.

Après la mort d’Auguste Comte, l’appartement du fondateur du positivisme fut gardé intact par ses fidèles, avec meubles et bibelots. C’est aujourd’hui un musée.

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La belle porte du no 14 

14 rue Monsieur le Prince.jpgDans cet immeuble vécut Camille Saint-Saëns entre 1877 et 1889. Son appartement du 168 rue du Faubourg Saint-Honoré était devenu trop petit et son ami Albert Libon, directeur des Postes, lui indiqua un appartement vacant au 4e étage. À peine installé, Saint-Saëns partit en tournée. Et lorsqu’il revint, il apprit la mort de son ami, qui lui léguait 100 000 francs or afin qu’il compose un requiem à sa mémoire. (Ce sera l’opus 54).

Saint-Saëns croisa sans doute dans l’immeuble le tout jeune Paul Léautaud, qui vécut à cette adresse en 1892, totalement désargenté, dans une chambre de bonne. « Pendant huit ans, écrit-il, j’ai déjeuné et dîné d’un fromage de quatre sous, d’un morceau de pain, d’un verre d’eau, d’un peu de café. La pauvreté, je n’y pensais pas, je n’en ai jamais souffert. » Il deviendra un peu plus riche à la fin de sa vie lors de la parution de son Journal et écrira : « L’argent continue à me tomber. Je ne sais qu’en faire. Je n’ai envie de rien. » Paul Léautaud, dont le monumental journal paraitra au Mercure sur 19 volumes, meurt en 1972. En déclarant : « Maintenant, foutez-moi la paix. »

Autre écrivain célèbre ayant habité l’immeuble : Richard Wright. Petit-fils d’esclave, il a publié en 1940 Native Son, roman qui rencontre un succès fulgurant : trois cent mille exemplaires en quelques semaines. Ce romancier noir que l’on compare à Steinbeck se réfugie en France en 1946, pour échapper à l’anticommunisme maccarthyste.

Peinture au 22

Deux peintres habitèrent au n° 22 : Antonio de La Gandara, jusqu’en 1917, et Yves Brayer, de 1936 jusqu’à sa mort en 1990. Brayer était un collectionneur de couvre-chefs et l’on pouvait admirer chez lui des bicornes de généraux, des bonnets chinois de mandarins, des chapeaux de paille d’Extrême-Orient, des coiffes amérindiennes à poils ou à plumes, des toques royales.

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Yves Brayer

Il possédait par ailleurs un joli patrimoine avec des toiles et aquarelles de Cézanne, Degas, Derain, Duffy, Marie Laurencin, Renoir, Utrillo, Valadon, Vlaminck…

L’enfance difficile de Frédéric Beigbeder

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Le fondateur du Caca’s Club (Club des Analphabètes Cons mais Attachants) croisa certainement le peintre Yves Brayer puisqu’il passa une partie de son enfance au 22 rue Monsieur-le-Prince, comme en témoigne de nombreux passages du livre Un roman français (2009). Dans lequel on lit notamment : « Je suis une forme vide, une vie sans fond. Dans ma chambre d’enfant, rue Monsieur-le-Prince, j’avais punaisé, m’a-t-on dit, une affiche de film sur le mur : Mon nom est personne. Sans doute m’identifiais-je au héros. »

Curiosité :

pierre benoitÀ propos de Pierre Benoit, vous savez sans doute que toutes ses héroïnes portent un prénom commençant par la lettre A. 43 héroïnes, depuis Aurore (Koenigsmark, 1919) jusqu’à Aréthuse (Aréthuse, 1963). Par ordre d’entrée en scène : Aurore, Antinéa, Allegria, Annabel, Antiope, Anne, Athelstane, Agar, Alberte, Apsara, Axelle, Alice, Armide, Armande, Andrée, Aïssé, Adlonne, Ariane, Angelica, Arabella, Armène, Albine, Alzyre, Armance, Aude, Agathe, Algide, Aïno, Argine, Adèle, Aquilina, Alverde, Atalide, Aedona, Azraële, Aydée, Alcyone, Alda, Atsouko, Amparida, Alcmène, Aréthuse.

Si on ajoute à cela que ses romans comportent tous le même nombre de pages et qu’une même phrase revient à la même page dans chaque livre, on peut se demander s’il n’a pas frappé discrètement à la porte de l’Oulipo… Mais qu’on se rassure : pas d’académiciens (me semble-t-il) dans ce club très fermé.

 

 

 

 

 

 

 

Sous le béton, la Bièvre

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                                     Vues de la Bièvre, par Utrillo

Si vous habitiez dans l’ile St Louis il y a 12 000 ans, ce n’est pas la Seine que vous aviez à vos pieds mais… la Bièvre ! Qui empruntait le cours actuel du fleuve en amont de l’ile et rejoignait la Seine au Champ de Mars. Beaucoup, beaucoup plus tard cette charmante rivière prenant sa source près de Guyancourt entrera dans Paris toujours au même endroit (à la Poterne des peupliers), mais ira se jeter dans la Seine au niveau de la gare d’Austerlitz.

parcours de la bièvre[2]

 

 

 

 

Elle fut charmante, la Bièvre, avec ses deux bras, son eau claire, ses méandres dans la Buttes-aux-Cailles, sa petite ile aux Singes, elle deviendra infâme dès le seizième siècle, souillée à jamais par le progrès.

 

 

 

 

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Ancienne entrée de la Bièvre à la Poterne des Peupliers

De Le Petit à Süskind en passant par Huysmans

Comme dirait Boby (Lapointe) ce court cours n’a plus cours dans Paris. Lui qui courait dans la capitale en traversant les 14e, 13e et 5e arrondissements fut définitivement recouvert d’une chappe de béton en 1912. Hé oui, ça puait. Dédiée sans vergogne aux sales industries de la ville (teintures, tanneries…) elle devint un cloaque.

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Dans sa Chronique Scandaleuse, en 1668, Claude Le Petit écrit : « Est-ce de la boue ou de l’eau ? / Est-ce de la suie ou de l’encre ? / Quoi ! c’est le seigneur Gobelin ? / Qu’il est sale et qu’il est vilain ! (…) Pour moi, n’en déplaise à sa bière, / Je ne puis estimer ses eaux, / Ni prendre pour une rivière / Un pot de chambre de pourceaux ! »

huysmansDeux siècles plus tard Huysmans n’est pas plus tendre : « Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de pellicules. »

Dans Le Parfum, Patrick Süskind décrit l’enfer où est abandonné le petit Jean-Baptiste Grenouille, à la tannerie Grimal, aux odeurs nauséabondes. Grâce à cette expérience, il découvrira qu’il est doté d’un nez très fin et, bientôt, il reconnaitra toutes les odeurs dans la plus grande réserve du monde : la ville de Paris.

Rabelais, Ronsard, Rousseau, Musset, Rétif de la Bretonne, Hugo, Huysmans, Süskind : nombreux sont les écrivains à avoir évoqué cette rivière. Certains pour célébrer ses paysages bucoliques en amont, d’autres – comme Georges Cain dans ses Nouvelles promenades de Paris, pour fustiger son état de putréfaction :

nouvelles promenades dans paris« La malheureuse rivière, qui depuis son entrée à Paris n’a cessé d’être condamnée aux plus répugnantes besognes, est hideuse à voir. Teinte de tous les tons, jaune, verte, rouge, elle charrie d’immondes détritus traquée, asservie, exploitée sans trêve par tous les corroyeurs, les teinturiers, les mégissiers, les peaussiers qui depuis des siècles peuplent ce quartier, la Bièvre a successivement actionné de lourdes roues, lavé des peaux sanglantes, nettoyé d’écœurants résidus tous les acides, toutes les scories, toutes les écumes de la cuisine chimique qui s’élabore dans ces usines, sont venus s’y déverser et la rivière déshonorée s’engloutit dans cette ruelle des Gobelins sous une entrée de voûte sombre, coupée de barreaux de fer. »

Le Pont aux Tripes

Deux ponts permettaient de traverser la Bièvre. Le plus célèbre est le Pont aux-Tripes, situé entre la rue Censier et la rue du Fer à Moulin. La présence de ce pont est signalée sur les plans de Paris en 1760 et 1771. Son nom provenait de la proximité d’une boucherie vendant des tripes, appelée la boucherie d’Enfer. (Attestée par les minutes et répertoires du notaire Claude LE VASSEUR, 6 juillet 1599 – 23 décembre 1645). Le second est le pont aux Biches, qui était situé dans le prolongement de l’ancienne rue du Pont aux Biches.

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L’Ile aux Singes

A la place du square René Le Gall, à l’époque où la Bièvre n’était pas encore couverte, existait une île entre les deux bras de la rivière, ile sur laquelle vivaient les singes des bateleurs venus divertir les ouvriers de la Manufacture des Gobelins. (Le nom pourrait également provenir du petit nom argotique donné aux patrons des lieux par les ouvriers des tanneries). L’ile abritait des guinguettes et des brasseries tenues par des ouvriers allemands de la manufacture des Gobelins. Le square fut aménagé par l’architecte Jean-Charles Moreux qui créa une allée bordée de peupliers (puis de charmes par la suite), faisant référence au passage de la Bièvre. Agrandi en 1933 puis en 1981, le square reçut ultérieurement un ruisseau artificiel rappelant le lit de l’ancienne rivière.ile aux singes

Mai 68, sous les pavés la Bièvre

Dans le Baptême de l’ombre, Christian Charrière relate la découverte de la mythique Bièvre par les étudiants de la Sorbonne, soucieux de se réfugier dans les caves pour échapper aux forces de l’ordre. Après avoir emprunté diverses galeries, ils découvrirent une porte derrière laquelle soufflait un petit vent frais bienvenindex.jpgu. Quelques instants plus tard, ils arrivèrent sur la berge d’une vaste rivière captive dont ils n’apprirent le nom qu’en remontant à la surface : la Bièvre ! Sauf que. Ce n’était pas la Bièvre qu’ils avaient découverte, mais le collecteur souterrain de la rive gauche.

Les légendes de la Bièvre

Le Dragon et l’évêque

L'éveque Marcel.jpgAu IVe siècle, un terrible dragon importunait les riverains de la Bièvre, de Guyancourt à Paris. Heureusement, l’évêque Marcel terrassa le monstre en le frappant de trois coups de crosse. (D’autres sources bien informées font état d’un seul coup de crosse. Qui croire ?) Dompté, le dragon avait dû choisir entre « rester dans le désert ou de se cacher dans l’eau », comme l’écrit Venance Fortunat, poète liturgique du VIe siècle. Le dragon aurait choisi la Bièvre, ce qui fait qu’en collant votre oreille sur le pavé de la rue de Bièvre (au 22 par exemple, où habita François Mitterrand), vous pourrez parfois l’entendre gémir. Quant à l’évêque sauroctone (« tueurs de lézards », il fut canonisé pour ce geste de bravoure.

 L’eau magique

manufacture des gobelins

La manufacture des Gobelins (créée en avril 1601 sous l’impulsion d’Henri IV) aurait entretenu dans ses caves une armée d’ivrognes chargés de pisser à rythme soutenu dans la rivière, ce qui conférait à son eau des propriétés magiques, comme guérir instantanément de la chaude-pisse ou protéger à jamais de la foudre. (Ce qui fut magique, ce fut la vitesse à laquelle ce charmant cours d’eau devint, grâce à elle, un égout à ciel ouvert).

 La bergère d’Ivry

 On pourrait également croiser le fantôme d’Aimée Millot, la « bergère d’Ivry », assassinée par un pauvre diable à moitié fou nommé Honoré Ulbach. C’est derrière les palissades de la rue Croulebarbe, que se déroula, le 25 mai 1827, ce crime passionnel qui passionna Paris.

bergère d'ivry« Les arbres de la rue Croulebarbe sont abattus, » écrit Georges Cain. (…), la Bièvre coule sous terre, les herbages où paissaient les chèvres de la bergère d’Ivry sont remplacés par des couches de mâchefer qui forment sous le pied une boue fétide et noire ; seul, un souvenir subsiste de ce décor dramatique : une ancienne folie du XVIIIe siècle, construite, en 1762, par un financier, Le Prêtre de Neufbourg. Lamentable, crevassée, ouverte aux pluies du ciel, elle achève de s’effondrer au bout de la rue Croulebarbe, à l’angle du boulevard d’Italie. »

Il s’agissait de l’hôtel des Bergères (également dénommé hôtel Le Prêtre Neufbourg), qu’habita notamment Robespierre, et qui fut rasé dans les années 30.

Bibi-la-purée

Parmi les légendes circulant dans le quartier, comment ne pas évoquer le fantôme des ouvriers qui découpaient la rivière gelée dans le quartier de la Glacière… ou celui de Bibi la Purée, le pote-clochard de Verlaine, familier de Mouffetard, que Raoul Ponchon croque en ces termes : (…) « Qui étais-tu ? D’où venais-tu ?  / Espèce de Bibi têtu, / Entre le vice et la vertu. / Paresseux jusqu’au délire / Et maigre au point qu’on pouvait lire / Toutes les cordes de ta lyre ! / Que le Seigneur et Notre-Dame / Prennent pitié de ta pauvre âme / Ta pauvre loque et chbibi-la-puree-picassoiffe d’âme ! »

Paul Fort le cite dans son poème « L’Enterrement de Verlaine », comme compagnon fidèle et garde du corps du poète ! Poème que Brassens enregistrera un demi-siècle plus tard.

Et Picasso fit son portrait. Chapeau, Monseigneur !

 

 

 

Revivre ?

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Cette étonnante rivière fut bien sûr photographiée par les plus grands : Marville, Eugène Atget, Nadar et Robert Doisneau. Elle fait aujourd’hui l’objet de mille attentions, comme en témoigne le remarquable livre d’Adrien Gombeaud, Un été sur la Bièvre qui se termine sur un vœu : revoir la Bièvre à ciel ouvert dans Paris. A lire également  : Sur les traces de la Bièvre parisienne, chez Parigramme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mal-aimée, la Place Clichy ? Allons donc…

 

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Merci, Tardi

C’est vrai, la place Clichy ne sait pas trop où elle habite. (Ni comment elle s’appelle : Clichy ou de Clichy ?) A la jonction de quatre arrondissements (les 8e, 9e, 17e et 18e), elle hésite. Montmartroise ou Nouvelle Athènes ? Elle n’en sait rien. Mais ce qu’elle sait, c’est qu’elle mérite mieux que le regard indifférent que l’on pose trop souvent sur elle. Peintres, écrivains, cinéastes, chanteurs, ils furent nombreux à lui rendre visite.

La place Clichy résiste aux Russes

bas relief.JPGJetons un coup d’œil sur le bas-relief qui orne le socle de la statue centrale de la place. Ne représenterait-il pas le général Moncey, en s’inspirant du tableau d’Horace Vernet ?

-Horace_Vernet_-_La_Barrière_de_Clichy.jpgMais oui. Souvenons-nous : Napoléon était cuit, pris en tenaille à l’Est et au Sud, incapable d’empêcher la coalition européenne d’occuper Paris. Curieux moment : alors que les armées ennemies s’étaient emparé de Belleville, Pantin, Charenton et les Buttes Chaumont, les Parisiens ne se rendaient compte de rien. La fête battait son plein et les cafés débordaient de clients. Il leur faudra voir, effarés, des flots de paysans fuyant se réfugier dans la capitale pour commencer à s’inquiéter. Alors que les troupes russes se préparaient à fondre sur Paris, le général Moncey décida de lever une petite armée (soldats invalides, élèves des écoles polytechnique et vétérinaire, jeunes pupilles et bourgeois sans expérience) et de résister. (Ce qu’il fit vaillamment, jusqu’à l’armistice). C’était fin mars 1814, à la barrière de Clichy.

 Le cabaret du Père Lathuile

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On distingue ou on devine, sur le tableau de Vernet, le local du Père Lathuile. C’était vers 1750 une ferme que l’on transforma en cabaret. Bonne affaire : la construction de la barrière des Fermiers Généraux fut une aubaine, les Parisiens choisissant de « sortir de Paris » pour payer moins chers vins et alcools qui n’avaient pas d’octroi à passer. On y mangeait, sous les bosquets de lilas, du lapin sauté et de la matelote d’anguilles, arrosés de cidre et de reginglard.

Lors de la bataille illustrée par le tableau d’Horace Vernet, le cabaret servit de QG au général Moncey pour manœuvrer son armée improvisée.  » Mangez, buvez, mes enfants ! Il ne faut rien laisser à l’ennemi !  » déclara le Père Lathuile. Il eut son heure de gloire quand un boulet russe traversa le cabaret et vint se ficher dans le comptoir. On l’y laissa pour l’admirer jusqu’en 1860 !

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Le tableau de Manet au Père Lathuile (1879) représente Louis, le fils du patron, attablé à côté d’Ellen Andrée, une actrice connue qui servit de modèle à de nombreux peintres. On la voit notamment dans La Fin du déjeuner et Le Déjeuner des canotiers, de Renoir ; dans Dans un café, de Degas ; dans Rolla de Gervex. Égérie des peintres impressionnistes, elle fut la compagne puis épousa Henri Dumont, peintre spécialisé dans les lieux de plaisirs de Montmartre et qui se tournera à la fin du siècle vers la peinture de fleurs.

Le cabaret du Père Lathuille perdurera jusqu’en 1906. Il deviendra le Kursaal, café-concert où l’on pourra applaudir Maurice Chevalier et Lucienne Boyer… Mais son destin sera indubitablement celui d’un cinéma : lEden, dans les années 30, puis Les Mirages, puis Pathé Clichy en 1973, enfin Cinéma des Cinéastes en 1996.

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Le café Guerbois

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Le café Guerbois par Manet

Aubry, gendre du père Lathuille, ouvrit en 1830 – attenant à Lathuile – un café au décor luxueux, éclairée au gaz, qui deviendra le célèbre café Guerbois où l’on rencontrera Monet, Manet, Baudelaire, Cézanne, Degas, Renoir, Pissaro, Sisley…

zola.jpgZola, dans L’Oeuvre, le transformera en café Baudequin, mot-valise faisant référence à Baudelaire et à Hennequin, le marchand de peintures tout proche.

 

Le café Guerbois n’existe plus mais un panonceau en signale l’existence au 11 avenue de Clichy. C’était vers 1865 le lieu de rendez-vous de Manet et dans son sous-sol se théorisa le courant impressionniste.

La place Clichy et les peintres

Nombre de peintres habitèrent autour de place Clichy et notamment sur le boulevard éponyme : Degas au n° 6 ; Signac, au 130 ; Seurat au 128 bis ; Signac au 130, Picasso au 130 ter, de 1901 à 1904.

Ont peint notamment la place Clichy :

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Paul Signac, Place Clichy

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Raoul Dufy, Place Clichy

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Pierre Bonnard, Place Clichy

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Edmond Georges, Place Clichy

Mais également Edouard Manet : Vue prise de la Place Clichy ; Auguste Renoir : Place de Clichy ; Vincent Van Gogh : Boulevard de Clichy ; Louis Abel Truchet : Place de Clichy après la pluie ; Edmond-Georges Granjean : Place Clichy ; Eugène Carrière : Place Clichy la nuit.

Attablons-nous au Wepler avec Nadja

Au même titre que des cousins de Montparnasse ou de Saint-Germain-des-Prés, le Wepler fait partie des cafés de légende. C’est sur ses banquettes que Nadja écrit une lettre d’amour à André Breton, sur le papier à lettre de la brasserie.

 

Lettre Nadja.jpgMon André, C’est fort quand je suis seule j’ai peur de moi-même… Quand tu es là… le ciel est à nous deux… et nous ne formons plus qu’un… rêve si bleu… comme une voix azurée, comme ton souffle, André, je t’aime. Pourquoi, dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux ?

Ta Nadja

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C’est également dans l’illustre café que commence le Voyage au bout de la nuit (1936) : « Ça a débuté comme ça, écrit Céline. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » (Scène où l’on apprend que « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »)

 

 

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Un an plus tard, dans un tout autre registre, le Wepler est à l’honneur dans une chanson de Georgius – Monsieur Bébert – qui fait bidonner tous les Parisiens : « C’est Monsieur Bébert / Le roi des gangsters/ Qu’a trois révolvers / Au Café Wepler ! »

 

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Le Wepler fut dans l’entre-deux guerre la cantine d’Henri Miller qui évoque sa brasserie fétiche dans Jours tranquilles à Clichy (1956) : « Du côté de la place Clichy, se trouve le café Wepler qui fut longtemps mon repère favori. Je m’y suis assis à l’intérieur ou sur la terrasse, par tous les temps. Je le connaissais comme un livre. Les visages des serveurs, des directeurs, des caissières, des putains, des habitués même ceux des dames des lavabo sont gravés dans ma mémoire comme les illustrations d’un livre que je lirais tous les jours. »

 

A signaler, enfin, que le roman de Georges Perec, Un Homme qui dort s’achève place Clichy.perec

 

La place Clichy au cinéma

wepler-400-coups-truffaut.jpgFrançois Truffaut sera un fidèle de la place Clichy. On aperçoit le Wepler dans Les Quatre cents coups (1959) ci-dessus et Antoine Doinel, ayant séché la classe, surprend sa mère avec son amant, devant la bouche du métro. Dans Antoine et Colette (1962), le même Doinel occupera une chambre de bonne sur la place.

Et en chansons

 On se promène (ou on se quitte) place Clichy dans :

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Rosy, de Michel Polnareff : « Un jour vous êtes partie / Sans dire pourquoi / Très loin de la place Clichy / Et loin de moi… »,

 

Place Clichy, de Julien Clerc…

« En avant-plan la pluie / Et le ciel anthracite / Derrière la place Clichy / Les Batignolles à droite/ Voici le métro la bouche/ Et là la pharmacie : Voilà la place Clichy… »clerc.jpg

 

 

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Le Film de Polanski d’Yves Simon :

« Dans un ciné Place de Clichy / Y avait un film de Polanski / Pas Chinatown mais Cul-de-sac / Celui avec La Dorléac… »

 

delerm.jpgOn s’y promène également dans Place Clichy, de Vincent Delerm, mais je n’ai pas trouvé les paroles…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que du beau monde rue Visconti !

image004La rue Visconti, vous connaissez, elle relie la rue Bonaparte à la rue de Seine, pratiquement à la hauteur de l’école des Beaux-Arts. Elle fut, du temps de Balzac, rue des Marais-Saint-Germain et les terrains qui la formèrent faisaient partie du Pré-aux-Clercs (délimité par les rues Bonaparte, rue de Seine, rue Jacob) où venaient ferrailler les mignons de la Cour. Occupée par les protestants, la rue fut surnommée « la petite Genève » sous Henri II.

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C’était encore, en 1920, une rue humide gluante et sombre, à ce point étroite que les balayeurs la « faisaient » d’un seul coup de balai. Une rue où l’on trouvait surtout des gargotiers, des tenanciers de garnis et des charbonniers détaillant la blanquette de Limoux à dix centimes le verre. Tout cela a bien changé et le prix moyen du m2 dépasse aujourd’hui les 14 000 euros. Un prix à la hauteur du patrimoine culturel de cette petite rue de 176 mètres.

 

Commençons par un régicide

Au numéro 3 existait, au début du 19e siècle un hôtel du Pont-des-Arts qui deviendra hôtel Visconti. Il abrita un certain Louis Alibaud lequel tira, en juin 1836, sur Louis-Philippe, à l’aide d’un fusil dissimulé dans une canne. Le coup effleura le roi, qui retrouva la bourre de la charge dans ses épais favoris.Louis Philippe.jpg

Traduit devant une cour d’Assises, Alibaud plaida la passion démocratique mais fut condamné et exécuté, la tête recouverte du voile noir des parricides, sur la place Saint-Jacques protégée par 6 000 soldats afin d’éviter toute émeute populaire. Avant de mourir, Alibaud déclara « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour l’extinction de la monarchie. »  Curiosité : Hégésippe Moreau fait l’apologie de Louis Alibaud dans son poème « Mil huit cent trente-six » (Le Myosotis, 1838).

Henri Giraud et le Scorpion

robert giraudHenri Giraud, l’auteur du Vin des rues, le copain de bas-fonds de Robert Doisneau, habita au n° 5. Jean-Paul Clébert, dans Paris Insolite, se souvient de son copain Giraud « [Je] grimpai vers le copain Bob Giraud, ci-devant bouquiniste sur le quai Voltaire et le plus malin connaisseur du fantastique social parisien… […] Ma visite n’était jamais désintéressée, car en dehors du litre de rouge disponible à tout instant sur la table, j’étais sûr de glaner quelques tuyaux inédits sur la vie secrète des quartiers de la rive gauche, de contempler la plus belle collection de documents, livres, articles, cartes postales, photos sur le Paris populaire, d’écouter les dernières histoires relatives à nos relations communes, biffins, clochards et personnages extraordinaires qui peuplent les berges du fleuve. »

Au 5 rue Visconti, Giraud croisait certainement Jean d’Hallouin, l’éditeur de Boris Vian (J’irai cracher sur vos tombes, Les Morts ont tous la même peau, L’Automne à Pékin), qui installa ses bureaux dans l’immeuble en 1966 après la faillite des Éditions du Scorpion, rue Lobineau. Il y créa également une galerie de peinture, 3 + 2, dans les locaux qu’occupait auparavant la galerie Drouin.

Le violon d’Ingres et Man Ray

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Jean Dominique Ingres vécut au 8 ou au 10, rue Visconti, vers 1825, à son retour de Rome. Il influença de nombreux peintres mais également… Man Ray qui repris le thème des dos féminins dans son célèbre Violon d’Ingres. Savait-il que Ingres fut également violoniste et fit partie – comme deuxième violon – de l’Orchestre du Capitole de Toulouse ? (Le violon fut donc son… violon d’Ingres, ah ah !).

 Il peignait comme un pied

Ducornet_r.gifAu n° 14, dans l’hôtel de la Rochefoucauld, vécut et travailla, de 1844 à 1856, le peintre César Ducornet, né sans bras ni fémurs, qui peignait avec son pied droit doté de quatre orteils. Il était nain, possédait une tête énorme et une voix retentissante. « Ducornet dont les tableaux, écrit Maxime Du Camp dans ses Souvenirs littéraires, n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main. » Il n’avait pas à bouger beaucoup pour ses fournitures : dans le même immeuble se suivirent trois générations d’une famille Haro, illustres marchands de couleurs que fréquentaient notamment et Eugène Delacroix et Ingres.

Le plus petit de Paris

Mais oui, c’est lui : 80 m2, le plus petit square de Paris, en l’honneur de Bernard Palissy qui aurait vécu trois années (1584 à 1587) entre les numéros 16 à 26 de la rue Visconti. Le célèbre faïencier, écrivain et scientifique, fut condamné à la pendaison pour sa foi protestante, peine est commuée en prison à vie. Il meurt à la Bastille en 1590.plats faience Palissy.jpg  palissy.jpg

 

 

 

 

Mourir d’un bouquet de fleurs

adrienne_lecouvreur_ en_cornelie_par_charles_antoine_coypelAdrienne Lecouvreur, actrice, vécut au numéro 16 de 1718 à 1730. Elle triompha dans Corneille et Racine, abandonnant une diction chantante pour une déclamation « simple, noble et naturelle ». Elle collectionnait les amants : Voltaire, le chevalier de Rohan, Lord Peterborough, le maréchal Maurice de Saxe… Ce dernier fut peut-être la cause de sa perte. En 1730, elle s’évanouit pendant une représentation : on lui a offert un bouquet empoisonné. Le coupable ? Il s’agirait de la duchesse de Bouillon, sa rivale dans le cœur de Maurice de Saxe. Voltaire, l’ami, demandera une autopsie, dont les résultats ne seront pas concluants. Les comédiens étant frappés d’excommunication, l’Église refusera un enterrement chrétien. Elle sera donc enterrée à la sauvette dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain et Voltaire, scandalisé, exprimera son indignation dans le poème La Mort de Mlle Lecouvreur :

« Et dans un champ profane on jette à l’aventure / De ce corps si chéri les restes immortels ! / Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie / Et de la gloire et des talents ? »

Pauvre monsieur Honoré (de) Balzac…

Imprimerie de Balzac.JPGMorceau de choix, l’imprimerie de Balzac, au numéro 17. Soutenu par Laure de Berny, Balzac s’y installe en 1826. Il dispose d’un grand local pour son imprimerie et, au-dessus, un petit appartement où il reçoit sa maitresse nourricière. La première feuille sortie des presses est un prospectus pour les Pilules anti-glaireuses de longue vie, ou grains de vie de Cure, pharmacien rue Saint-Antoine.

L’aventure durera deux ans, Balzac devra fuir, couvert de dettes. Au début de l’année 1842, quatorze ans plus tard, Balzac rédige une ébauche de roman qu’il nomme Valentine et Valentin. Le roman commence par une description de la rue des Marais qui lui laisse certainement de mauvais souvenirs : « La rue des Marais, située au commencement de la rue de Seine à Paris, est une horrible petite rue rebelle à tous les embellissements… »

 De Delacroix à Cassandre

Dans un vaste atelier du numéro 19, de 1838 à 1843, Delacroix œuvra. Il y exécuta notamment Médée, La Justice de Trajan, Les Croisés de Constantinople, Le Naufrage du Don Juan. Et c’est latelier Delacroix au 19.jpgà qu’il
a fait poser le couple de stars de l’époque, George Sand et Chopin.

Après lui, d’autres peintre suivirent : Henry Rodakowski (1854-63), célèbre peintre polonais puis Alfred Dehodencq (1854-63) puis Frédéric Léon (1896-1925). L’affichiste Cassandre s’y installa au début des années 30 puis céda l’atelier en 1937 au peintre et graveur Constant Le Breton. Cassandre avait proposé son atelier à Derain, qui n’en voulut pas car, disait le doux géant, « la rue Visconti est pleine de communistes et je ne tiens pas à avoir des emmerdements ».

 

Vue de l’atelier du 19, rue Visconti. A travers la baie vitrée, on voit le haut des 18 et 16, rue Visconti.

Mort trop tôt, Bazille

Portrait de Renoir par Bazille.jpg

Après avoir partagé un atelier avec Monet rue Fürstenberg, Frédéric Bazille s’installe en 1866 avec Renoir au 20 rue Visconti, dans un « atelier avec logement ». Mort à l’âge de 29 ans, victime de la guerre de 1870, il n’aura pas le destin qui lui était promis, à l’instar de ses frères impressionnistes, Sisley, Renoir, Monet et Cézanne.

Ici, le portrait de Renoir par Bazille.

A noter : Prosper Mérimée habita au 20, en 1836, entre son logement de fonction au 18 rue des Petits Augustins (rue Bonaparte) et le 10 rue des Beaux-Arts.

 

La Clairon habite au 21

Clairon.jpgAprès avoir habité rue de Buci, l’actrice emménage à l’hôtel de Ranes, au 21 rue des Marais, vers 1748. Elle y vivra dix-huit ans. Claire-Josèphe Léris, dite Mademoiselle Clairon, ou encore la Clairon, débute à l’Opéra, en 1743, à l’âge de vingt ans, puis entre à la Comédie-Française dont elle va devenir une vedette. Choyée, adulée, la Clairon reçoit du beau monde dans l’hôtel de Ranes : Voltaire, Diderot, Louis XV lui-même (dit-elle dans ses Mémoires). Á force d’être adorée, elle finit par se croire une divinité, disant de la Pompadour : « Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne au génie. » Aux années dorées succéderont des années noires. L’âge et les mauvais placements aidant, elle meurt dans la misère en 1803.

Racine et ses sept enfants

jean_racine_rPas vraiment dans le besoin, Racine : il avait chevaux et laquais, possédait deux carrosses et une très grande maison pour une famille comportant sept enfants. Jusqu’en 1914, on pensa qu’il avait vécu et qu’il était mort au 21 rue Visconti. On posa en 1887 une plaque de marbre noir indiquant « Hôtel de Ranes », bâti sur l’emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs. Jean racine y mourut le 22 avril 1699. Cette plaque induira en erreur des générations d’historiens qui affirmeront que Racine est mort à l’hôtel de Ranes sans en vérifier l’information. Il vécut et mourut au 24 de la rue, sans l’ombre d’un doute.

Christo barre la rue

En juin 1962, vingt-trois ans avant d’emballer le Pont-Neuf, Christo fait ses gammes rue Visconti. En fin de journée, il fait décharger d’un camion de cinq tonnes une cinquantaine de tonneaux bleus, blancs, jaunes, rouges (estampillés Esso, Azur, Shell, BP…)  et dresse une barricade de 4,30 m de haut qui barre totalement la rue Visconti entre le numéro 1 et le numéro 2. La « performance » durera 8 heures, il sera conduit au commissariat, sans pour autant être inquiété.

viscontichristolajoux.jpg

 

Et pour finir, une question :

Mais que faisait le jeune Jacques Perrin rue Visconti en 1961 ?

jacques perrinr

 

Pour en savoir plus sur la rue Visconti, découvrez le formidable site de Baptiste Essevaz-Roulet : http://www.ruevisconti.com.

 

Écoutez la complaine du Cheval d’Or, où débuta Boby Lapointe

deventure cheval d'or avec Boby

Il était une fois un cheval. Un cheval d’or. Il était né d’une chanson de Jean-Pierre Suc, chanson qui raconte les amours impossibles entre une tête de cheval servant d’enseigne à une boucherie et une jument attelée à une voiture de laitier passant chaque jour devant l’étal.

restaurant sichouanSi vous passez devant le 33 rue Descartes, à la Contrescarpe, comment imaginer qu’existait, à la place du petit restaurant, un endroit magique des années 50, un cabaret « rive gauche » qu’affectionnait François Truffaut : le Cheval d’or.

Le Cheval d’Or est créé en mars 1955, à quelques mètres de l’immeuble où est mort Paul Verlaine. Au milieu des années 50, la Contrescarpe commence à pointer son nez et à chatouiller Saint-Germain-des-Prés sur le plan de la chanson et de la poésie. De quoi donner des idées. Au 33 rue Descartes, M. et Mme Tcherniak (Léon et Yvonne) tiennent une mercerie et rêvent d’autre chose. (On se croirait dans Contrescarpe 1950un conte de Marcel Aymé). Léon est un homme petit, trapu, barbe et moustache à la Trotski. Yvonne est une femme plutôt effacée, qui ne parle jamais, une femme de l’ombre qui donne l’impression de n’avoir jamais vu la lumière. George Bilbille – l’animateur de la mythique Mouffe, au 76 rue Mouffetard -, se souvient : « Yvonne tenait une boutique de sous-vêtements, de corsets rouges, un truc assez lamentable sans le moindre client. Un jour, Léon m’a dit : « Bill, si je transformais ma boutique en cabaret, vous pourriez m’aider ? » J’ai dit bien sûr, et je lui ai fourni des tables et des chaises, stockées dans les greniers de la Mouffe ».

Après quelques travaux qui engloutissent la boutique et l’arrière-boutique, « Monsieur Léon » confie la direction artistique du lieu à Jean-Pierre Suc.

Suc a retrouvé un ami d’enfance, Henri Serre, et ils chantent désormais ensemble, sous le nom de Suc et Serre.suc et serre

henri serreHenri Serre, vous connaissez. Mais si : il deviendra acteur, jouera dans Le Combat dans l’île d’Alain Cavalier, puis, en 1963, dans Jules et Jim de François Truffaut (il est « Jim », Oskar Werner est « Jules ») puis dans Le Feu Follet, de Louis Malle.

Jean-Pierre Suc, vous connaissez moins. Suc001.jpgIl s’est suicidé en 1960, car ses chansons ne perçaient pas. Et pourtant… Georges Brassens disait de lui : « Il y a à Paris un jeune auteur-compositeur qui écrit des chansons que j’aurais eu plaisir à écrire moi-même », et Catherine Sauvage ajoutait : « Il y a deux auteurs à Paris : Léo Ferré et Jean-Pierre Suc ».

Les premiers spectacles de 1955 et 1956 s’appuient sur Suc et Serre, Petit Bobo (Pierre Maguelon) Albert Nicolas, Pauline Julien, Christian Marin. La presse ne s’intéresse guère au quartier de la Contrescarpe, à part Robert Thill, dans Arts, qui salue la naissance du nouveau cabaret et surtout celle du duo Suc et Serre : « Si vous avez une heure à ne pas perdre, (…), si vous avez le goût du jaillissement pratique et de l’ironie décrispée, courez un soir rue Descartes où, à l’enseigne du Cheval d’Or, deux nouveaux venus, Suc et Serre, vous feront entendre un choix de sympathiques chansons fraîches comme leur jeunesse, pleines de sève, communicatives, bien écrites avec parfois un comique franc, parfois le sens du mystère et de la féerie cachée des choses… »

Le « Cheval » fait partie de la vie sociale du quartier encore misérable. rue MouffetardLéon est un ami du Père Georges (Georges Rodier), patron du légendaire café des 5 Billards, rue Mouffetard et bien sûr de Georges Bilbille. Parmi les amis de la première heure, on note Audiberti (voisin de quartier qui n’hésite pas à donner la réplique à Petit Bobo), Brassens, Jean-Claude Carrière, René Fallet, l’écrivain André Schwartz-Bart, (prix Goncourt 59), Claude de Givray, Robert Doisneau, François Truffaut…

 

Pierre MaguelonLe présentateur attitré du Cheval d’Or est Petit Bobo surnommé ainsi pour sa ressemblance avec le boxeur Bobo Olsen ; il raconte des histoires poétiques et drôles à propos de sa grand-mère. Au fil des années, le cercle d’artistes s’agrandit : les marionnettistes Georges Tournaire et Bob Gouge, Ricet-Barrier, professeur de gym dans la journée, Roger Riffard, le cheminot à veste de cuir noir, débitant des histoires cocasses vaguement chantées avec des airs de clochard inspiré. À la fin des années cinquante, le Cheval d’Or va accueillir Christian Marin, grand dégingandé, qui dit des poèmes de Jules Renard et chante « j’suis professeur de gymnastique, tic, tic » ; Jacques Florencie, qui chante Bruant et Couté ; Luce Klein, auteure-compositrice-interprète, qui chante des textes réalistes ; l’immense et menue Anne Sylvestre ; Christine Sèvres à la voix rauque et au regard étincelant, ainsi que son mari, Jean Ferrat.

La petite bande du Cheval comprend également Boby Lapointe, Pierre Louki, Pierre Perret, Annie Colette, compositeur-interprète, « rousse aux yeux pervers », qui chante des textes écrits par sa mère ;

max rongier.jpgpaul villazannie coletteJacques Serizier

 

 

Max Rongier, ancien instituteur, dont le répertoire engagé provoque la fureur des trublions d’extrême droite ; Jacques Yvart, qui chante la mer  ; Jean Dréjac et son « petit vin blanc » ; Paul Villaz, personnage grand-guignolesque, face carrée, la bouche en O, qui chante « J’ai perdu mes lunettes » ; Jean-Claude Massoulier et sa femme, Anne, qui chante Ferré à la perfection ;  Jacques Serizier, auteur-compositeur-interprète, gavroche, la face pâle, qui chante La Fronde à la main, une superbe chanson sur les petits vieux de Nanterre ; Daniel Laloux, silhouette d’échassier, digne de figurer à la galerie des phénomènes, dont la voix grave laisse exhaler un comique abracadabrant.

En juin 1961, Léon Tcherniak décide d’agrandir son cabaret en empiétant sur son domicile. Henri Serre se souvient : « Plus la notoriété du cabaret augmentait, plus l’appartement des Tcherniak diminuait ! »

richard et lanoux

Richard et Lanoux, avant qu’ils ne deviennent Pierre Richard et Victor Lanoux.

 

 

Le milieu des années 60 voit l’éclosion nouveaux talents Bernard Haller, Jean-Pierre Rambal, Richard et Lanoux, Maurice Fanon, Pia Colombo, Daniel Prévost, Jean Bériac, Richard de Bordeaux et Daniel Beretta, Jean Obé … Mais la chanson rive gauche agonise. Pour le petit cheval, l’âge d’or est passé. : « Nous approchons de mai 68, écrit Léon Tcherniak, les cabarets sont en survie, la promotion ne peut plus se faire, les jeunes ne pensent qu’au disque, les anciens à eux seuls. (…) Je commence en entrevoir la fermeture ».

 

 

tournage TruffautFrançois Truffaut, familier des lieux et initiateur de la carrière de Boby Lapointe, tente de soutenir le cabaret. Il y tourne quelques scènes de Baisers Volés, où l’on peut voir Jacques Delord exécuter son fameux numéro des cordes.

En avril 1968, le Cheval d’or produit l’un de ses derniers spectacles, Pachelbel and C°, créé et joué par Ricet Barrier, Annie Colette, François Lalande, avec, en première partie, Daniel Beretta et Richard de Bordeaux.

En mai, il sera remplacé par Dedvis des duos, spectacle de Boby Lapointe. Le cabaret de la rue Descartes, isolé par les barricades de mai 68, ne réouvrira qu’en juin. Mais le cœur n’y est plus et Léon Tcherniak décidera en juillet de cesser son activité et le Cheval d’Or fermera ses yeux à l’automne 1968.

Quelques pensionnaires du Cheval d’or

Anne Sylvestre

anne sylvestreÀ 23 ans, en 1957, Anne Sylvestre apparaît sur la rive gauche comme une petite pluie de fraîcheur aux gouttelettes parfois acides. Surnommée rapidement « la duchesse en sabots » pour son côté bucolique ou « Brassens en jupon » pour son côté provocateur, Anne Sylvestre sera un des piliers du Cheval d’Or.

« Enfant de la rive gauche, écrit Lucien Rioux, elle a percé juste avant la déferlante yé-yé, offrant aux jeunes un répertoire anticonformiste et intelligent, courageux et sensible, avec des textes parfaitement écrits sur des musiques originales et élaborées. Un répertoire hors du temps. Anne invente des mélodies étranges et fraîches, parfois archaïques, et de délicieux petits poèmes mélancoliques, parfois tragiques, parfois joyeux, toujours pleins de malice. »

Roger Riffart

RiffardPierre Maguelon n’hésitait pas à comparer Riffard à Boby Lapointe, regrettant que Riffard n’ait pas eu la carrière qu’il méritait : « Roger et Boby sont à rapprocher : une même folie, une même gestuelle… J’aime autant les chansons de Roger que celles de Boby et je trouve qu’il y a une petite injustice quand je vois combien on adule Boby aujourd’hui. »  Anne Sylvestre se souvient d’un Riffard volontairement effacé, totalement tourné vers l’amitié : »Je crois qu’il ne recherchait pas le succès. Au moment où tout le monde a été balayé par la vague yéyé, il a fait autre chose : du cinéma, du théâtre. Il n’était pas en position de lutter et ce n’était peut-être pas dans son tempérament. Ce qu’il aimait, c’était être avec ses copains dans une équipe et travailler comme ça.  »

Pierre Louki

pierre loukiVous souvenez-vous de Pierre Louki, copain de Brassens, sorte de Buster Keaton rive gauche à la voix funambulesque ? Je l’ai rencontré au début des années 2000, il m’a raconté son passage rue Descartes : « À cette époque, je me destinais au théâtre, j’étais élève de Roger Blin et je gagnais ma vie comme horloger. Sur mes factures, je griffonnais de petits textes. Un jour, chez moi, Lucien Raimbourg a découvert mes notes, de petits poèmes et quelques chansons, en particulier La Môme aux boutons. Tout s’en enchaîné, j’ai commencé à chanter dans des petits lieux, puis au Cheval d’Or, Canetti s’en est mêlé et je me suis retrouvé chanteur. Le cabaret ne me plaisait qu’à moitié. J’avais l’impression que ce que je chantais était futile, que cela me fermait à tout jamais la porte du théâtre. J’étais terrorisé à l’idée que Roger Blin puisse m’entendre. Un soir que je passais au Cheval d’Or, je l’ai aperçu dans la salle. À la fin de mon tour de chant, au lieu de sortir, je suis resté caché dans les coulisses pendant tout le spectacle, c’est à dire à la cave, en attendant qu’il s’en aille. Jusqu’au moment où le patron a commencé à râler, à me demander de sortir. Je me suis dit, bon, Blin s’est barré, et je suis sorti. Il ne restait qu’une seule personne : c’était lui ! Il m’a traité de con et m’a dit que sa chanson préférée était « Ah ! les p’tits pois, les p’tits pois, ça s’mange pas avec les doigts ». Cet aveu m’a ouvert des horizons merveilleux et je me suis dit, ça y est, c’est bon, je peux essayer de vivre avec mes chansons. »

Pierre Perret

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« Je me commettais à La Colombe, à L’Échelle de Jacob, au Port du Salut, écrit-il, mais je n’avais pas encore ma chance au Cheval d’Or. Elle vint un jour. François Truffaut, assidu spectateur à l’affût de talents nouveaux venait d’engager Ricet-Barrier et une partie de la bande pour tourner un film. Les effectifs manquants firent de la place à de nouveaux venus. Je fus l’un d’eux ».

 

Boby Lapointe

 

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En 1952, Boby Lapointe tient un magasin de bonneterie baptisé « Poil de Carotte », puis exerce divers métiers pour subsister : électricien, fort des halles, barman, vendeur de machines à écrire, livreur, représentant en café, figurant dans quelques films. En 1954, il installe des antennes de télévisions. Quand on lui demande comment il les installe, il répond sans hésiter : « Sur le toit ! »

Pendant quatre années de « hauts » et de « bas » (avant de poser des antennes, Boby Lapointe a également été scaphandrier ), Bobby, comme Brassens à ses débuts, tente de caser ses chansons auprès d’interprètes dans divers cabarets. C’est un soir de décembre 1959, rue Descartes, que sa carrière va commencer.

Léon Tcherniak se souvient : « Sa tenue vestimentaire détonnait au Cheval. Costume trois pièces et cravate, il avait l’allure d’un représentant de commerce, un peu bedonnant. Représentant, il l’était ; un jour, il me demanda de venir avec lui voir un oncle négociant à la Halle aux Vins. Nous montons dans sa voiture et je m’étonne d’y voir un amoncellement de bouteilles vides, de formes biscornues ; il me dit faire le ramassage pour son oncle, qui vend du vin italien ; il s’arrangeait avec les clochards et ramasseurs de poubelles qui lui échangeaient ces bouteilles vides pour quelques bouteilles de vin. »

« Monsieur Léon » couve Bobby comme un fils, et Bobby saura s’en souvenir : « Il a du bobo Léon / il va peut-être caner Léon » est un hommage amical à Léon Tcherniak. L’année suivante, Boby Lapointe jouera un petit rôle et chantera Avanie et Framboise dans Tirez sur le pianiste, de Truffaut. C’est le début d’une carrière d’une dizaine d’années, au cours desquelles Boby Lapointe se produira essentiellement au Cheval d’Or, au Port du Salut et à La Méthode. Il disparaît le 29 juin 1972, à 50 ans, victime d’un cancer.

Christine Sèvres

christine sèvres

Grâce, magnétisme, intelligence, sensibilité… Tous ceux qui ont connu Christine Sèvres en conservent une image grandiose, celle d’une chanteuse déchirée, violente, passionnelle. Interprète culte des années 60 sur les petites scènes de la rive gauche, elle sera la part d’ombre de Ferrat, plus connue que lui à leurs débuts, puis irrémédiablement lâchée sur le chemin de la notoriété.

En 1956, elle commence à fréquenter les cabarets rive gauche, Chez Moineau, L’Échelle de Jacob, Le Cheval d’or.

En 1960, elle entrera à l’Écluse où Henri Gougaud fait ses premiers pas de chanteur : « À l’époque, je passais en début de programme et Christine à la fin du spectacle. Elle partageait la vedette avec Barbara. À L’Écluse, elles étaient hiérarchiquement sur le même niveau. Elle m’impressionnait beaucoup. (…) Quand elle arrivait sur scène, il émanait d’elle un tel rayonnement que tout le monde se taisait et était prêt à l’écouter.  »

Comme Maurice Fanon ou Bernard Dimey, Christine boit beaucoup. Trop. L’alcool et mai 68 marqueront la fin de sa carrière. Celle que tous considèrent comme l’une des plus grandes interprètes d’après-guerre se retire à Antraigues et se consacre à la peinture. Elle meurt à 50 ans, le 1er novembre 1981, un jour après Georges Brassens et Roger Riffard.

 

Et pour finir, la chanson de Jean-Pierre Suc qui donna son nom au mythique cabaret de la rue Descartes.

LE CHEVAL D’OR

Un cheval d’or sur une devanture, ture ture ture
D’une boucherie
Un cheval d’or montrait sa denture, ture, ture, ture
En baillant d’ennui

Une blanche jument à la fière allure, lure lure lure
Passait le lundi
Toujours si fringante tirant sa voiture, ture ture ture
Devant la boucherie

Notre cheval d’or, cela je vous l’assure, sure sure sure
Car il me l’a dit
Adorait la jument si blanche et si pure, pure pure pure
Avec un brin d’envie

Il aurait bien aimé monter la monture, ture, ture, ture
Et son cœur d’or frémit
S’il entend le sabot de sa maîtresse future, ture ture ture
Qui de loin hennit

Mais par un mauvais jour, un jour de froidure, dure, dure dure
Sale jour de pluie
Il coupa devant lui en morceaux sa future, ture ture ture
Le boucher qui rit

Malheureux cheval collé par l’encolure lure lure lure
Rugit en furie
A mort bourreau boucher, et crac il se démure mure mure mure
Et en tombant l’occit.

Cheval d’or, boucher, jument dans la sciure iure iure iure
Sur le pavé qui luit
Quel drôle d’endroit pour une sépulture ture ture ture
Et quelle boucherie
Et quelle boucherie

 

 

 

 

 

Arthur Rimbaud à Paris : quel voyou, ce voyant !

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Pour commencer, la case prison

Pas de billet ? En ce temps-là, c’est le dépôt. Puis la prison. Mazas, près de la gare de Lyon. (Démolie en 1900, la prison Mazas était située dans le pentagone défini aujourd’hui par le boulevard Diderot, les rues de Lyon, Traversière, de l’avenue Daumesnil et de la rue Legraverend.) Rimbaud est arrivé à la gare du Nord le 31 août 1870, arrêté, il sera libéré le 4 septembre. C’est l’acte 1 de ses dérives parisiennes où seront mises à mal toutes les conventions sociales de l’époque.

Chez les Verlaine, 14 rue Nicolet

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En septembre 1871, Rimbaud revient à Paris sur invitation de Verlaine auquel il a adressé quelques poèmes, lui précisant par ailleurs qu’il est « sans ressources ». Hébergé par le couple au 14 rue Nicolet, il ne fait pas vraiment la conquête de Mathilde, la femme de Verlaine : « C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. (…) Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité. »

Chez Charles Cros, 13, rue Séguier

Un mois plus tard, « recommandé » par la femme de Verlaine, Rimbaud est hébergé par Charles Cros. Le poète et inventeur du phonographe le loge, le nourrit, organise une collecte auprès des amis pour assurer au « nourrisson des muses » une petite rente.

Seguier_rue_13_Cros_Rimbaud_02_mini.jpgCharles Cros BNF.JPEGEn remerciement, le jeune homme de Charleville déchire des poèmes de son hôte et se torche le cul avec un numéro de L’Artiste dans lequel figure l’un de ses écrits. De cet hébergement, le poète Louis Marsolleau donne une version plus musclée : Charles Cros fut surpris « quand il aperçut, par un jeu de glaces, son invité qui s’apprêtait à lui enfoncer un poinçon dans le dos. Du coup il coupa court à cette hospitalité dangereuse et malgré le père Banville, Richepin et les autres, il mit Rimbaud à la porte. »

 Ça ne s’arrange pas chez Théodore de Banville, rue de Buci

Banville+par+Nadar+BNF.jpgÀ la porte mais où ? Rimbaud n’a pas un sous. Au 10 rue de Buci, Théodore de Banville occupe un premier étage. Il dispose par ailleurs d’une chambre de bonne sous les combles. Après Charles Cros, il y loge Rimbaud qui s’empresse aussitôt de faire scandale : il jette ses vêtements « criblés de poux » par la fenêtre et s’exhibe nu à la fenêtre. L’hébergement tourne court au bout de quelques jours. D’autant que Banville se permet, dit-on, de conseiller au jeune homme de changer le premier vers du Bateau ivre. Vieux con, aurait dit Rimbaud. Ce qui est sûr, c’est qu’entre Rimbaud, précurseur des symbolistes qui amèneront le vers libre et le respectable Banville, parnassien et défenseur acharné de la rime, il existe un abîme.

Le vilain jeune homme au diner des « Vilains Bonshommes », 72 bis rue Bonaparte

C’est chez un marchand de vins, à l’angle de la rue Bonaparte et du Vieux Colombier, que se réunissent en mars 1872 les « Vilains Bonhommes », un groupe composé au départ de Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Charles Cros et ses frères Henry et Antoine, Camille Pelletan, Émile Blémont, Ernest

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d’Hervilly et Jean Aicard. Plus tard se joindront à eux les peintres Fantin-Latour et Michel-Eudes de L’Hay, l’écrivain Paul Bourget, le photographe Étienne Carjat, les dessinateurs André Gill, et Félix Régamey, les poètes parnassiens Léon Dierx, Catulle Mendès, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé et François Coppée.

De ces diners, Fantin-Latour nous laissera un tableau sur lequel figurent Verlaine et Rimbaud : Le Coin de Table.

Le 2 mars 1872, la soirée a été bien arrosée. Chacun récite ses vers personnels. Et soudain c’est l’esclandre. « Merde, merde, merde… » se met à crier Rimbaud, à l’écoute d’un poème qu’il juge manifestement « barbant ». Le photographe Etienne Carjat lui demande de se taire, mais Rimbaud reprend de plus belle : « Merde, merde, merde ! » Carjat s’énerve : « Ferme ta gueule !  Petit morveux ! » Rimbaud, furieux, s’empare d’une canne-épée et blesse légèrement le photographe. Viré, expulsé définitivement des dîners du cercle !

Les dîners des Vilains Bonshommes se déroulaient périodiquement, le plus souvent une fois par mois, à partir de 1869. La guerre de 1870 les interrompit un temps et ils reprirent en août 1871 après la Commune pour se terminer fin 1872. Les convives se réunissaient en divers endroits de la capitale, à l’hôtel Camoens rue Cassette, au café des Milles Colonnes, 36, galerie Montpensier au Palais-Royal et au 72 bis rue Bonaparte.

 Coups de couteau au Rat mort, 7 place Pigalle

a-pigalle-rat-mort-1.jpg Verlaine.jpg

Nous sommes en mai 1872, Rimbaud est attablé avec Verlaine et Charles Cros. Ce dernier se souvient : « Nous étions tous trois au café du Rat mort (…) lorsque Rimbaud nous dit : « Etendez vous mains sur la table, je veux vous montrer une expérience. Croyant à une plaisanterie, nous étendîmes nos mains ; tirant un couteau tout ouvert de sa poche, il coupa assez profondément les poignets de Verlaine. J’eus le temps de retirer mes mains et ne fut pas blessé. Verlaine sortit avec son sinistre compagnon et reçut deux autres coups à la cuisse. (…) Un autre jour, j’étais assis au café à côté de Rimbaud. Je quittais la table un moment et lorsque je revins, je vis que mon bock contenait un liquide bouillonnant. C’était de l’acide sulfurique que Rimbaud venait d’y verser. »

 

Quelques adresses du jeune Arthur

L’Hôtel d’Orient, 41 rue Monsieur-le-Prince

images (4)En septembre 1871, de retour de Charleville, Rimbaud s’installe à l’hôtel d’Orient, rue Monsieur-le-Prince. L’hôtel est situé au-dessus du restaurant Polidor, l’est un des plus anciens bistrots parisiens.  Dans une des ses lettres, Rimbaud évoque son court séjour : « Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. »

 5 voyelles + l’oméga à l’Hôtel des Étrangers

En novembre 1871, Rimbaud emménage à l’Hôtel des Étrangers, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine, hôtel qui accueille le Cercle Zutique, club de poètes sans statuts ni programme. En échange d’une chambre, il fait office de garçon de salle, ce qui n’arrange pas son caractère maussade et ombrageux. L’un des exercices favoris du groupe consiste à s’en prendre aux Parnassiens en général et à François Coppée en particulier, et Rimbaud ne se fait pas prier. images.jpg

Cabaner, qui décrit Verlaine comme un « Jésus-Christ après trois ans d’absinthe », est barman et pianiste de l’hôtel. Il donne à Rimbaud des leçons de piano avec une méthode d’enseignement chromatique. (Une couleur pour chaque note). Verlaine, de son côté, approvisionne le jeune homme en haschich. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour que naisse un poème : Voyelles.

Une chambre pleine d’odeurs rue Campagne-Première

C’est Verlaine, à nouveau, qui lui trouve (et paye) une chambre rue Campagne-Première, début janvier 1872, dans un logement appartenant à la Compagnie Générale des Voitures de Paris, qui occupe un vaste terrain à l’angle du boulevard d’Enfer (actuel Boulevard Raspail) et de la rue Campagne Première. Dans cet environnement (plus de sept cents chevaux à la forte odeur), Rimbaud y restera jusqu’à fin mars avant de regagner Charleville.

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Le dessinateur et peintre Jean-Louis Forain, surnommé Gavroche, partage la chambre avec Rimbaud. « j’ai logé, relate-t-il, deux mois avec lui rue Campagne-Première, dans un taudis épouvantable ; ça lui convenait, ça lui plaisait, il était si sale. Nous n’avions qu’un lit, lui couchait sur les ressorts et moi par terre sur le matelas. »

(Ci-contre : Le Veuf, par J.L. Forain)

8, rue Victor Cousin, dans la plus haute tour

« Oisive jeunesse / À tout asservie, / Par délicatesse / J’ai perdu ma vie. / Ah ! que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent… »

cluny sorbonneEn mai 1872, Rimbaud loge à l’hôtel de Cluny où il compose – parait-il – La Chanson de la plus haute tour. Il évoque son hôtel dans une Lettre à Ernest Delahaye, en juin 1872 : « … en ce moment, j’ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. La rue Victor-Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot, à l’autre extrémité. » La chambre de Rimbaud est toujours disponible à l’hôtel Cluny-Sorbonne. Il suffit de réserver suffisamment à l’avance.

Et ta statue, Arthur ?

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Certes, c’est un sculpteur de grande classe. (Jean-Robert Ipoustéguy (1920-2006)). Mais qu’a-t-il fait en transformant « l’homme aux semelles de vent » en « homme aux semelles devant » ? Pauvre calembour et pauvre Arthur ! L’œuvre en bronze fut inaugurée en 1988 place du Père-Teilhard-de-Chardin, en face de la Bibliothèque de l’Arsenal. Hauteur 1,5 mètres, largeur 4 mètres, profondeur 2 mètres. Une horreur, à mon humble avis.

 

 

 

 

 

 

 

Dans les pas d’Alfred Jarry. Qui pose la bonne question : pourquoi n’organise-t-on jamais de courses de Présidents de la République ?

Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

jarry phto.jpgSacré Père Ubu : il avait tout compris de la nature humaine : bêtise, ambition, cupidité, cruauté. Pour la première d’Ubu-roi au Théâtre de l’Oeuvre, le 10 décembre 1896, la claque est organisée par les amis ( Marcel Schwob, Mallarmé, etc…) afin que le scandale s’apparente à celui d’Hernani. Pour « décerveler les spectateurs » et pour faire « éclater le théâtre classique ». Quitte à ce que la pièce n’aille pas jusqu’à son terme.

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« Nous devions, relate Georges Rémond dans La Bataille d’Ubu roi, provoquer le tumulte en poussant des cris de fureur, si l’on applaudissait, ce qui, après tout, n’était pas exclu ; des hurlements d’admiration et d’extase si l’on sifflait. Nous devions également, si possible, nous colleter avec nos voisins et faire pleuvoir des projectiles sur les fauteuils d’orchestre. »

Mission accomplie. On peut lire dans Gil Blas du lendemain : « Comme la veille, à la répétition générale d’Ubu Roi, la première représentation du théâtre de l’Œuvre a été troublée par des protestations tumultueuses. Des cris, des vociférations, des quolibets à l’adresse des artistes partaient de tous les coins de la salle. »

Le Figaro du 11 décembre, se dit choqué par la répétition du mot « merdre », parle d’Ubu Roi comme d’une « grossière parodie de Macbeth ».

Seul critique favorable, Henry Bauër dans L’Écho de Paris : « C’est un pamphlet philosophico-politique, à gueule effrontée, qui crache aux visages des chimères de la tradition et des maîtres inventés selon les respects des peuples. » Et d’ajouter : « Mieux vaut encore, dans la nouveauté, une clameur même outrancière que les bafouillements séniles du vieux théâtre et les troubles clapotis de l’éclectisme. » 

6 rue Ballu, le Théâtre des Pantins

Bonnard.RepertoireDesPantins.jpegUbu roi est une version élaborée d’une pièce nommée Les Polonais, pièce écrite en 1888 lors des années de lycée et conçue pour être jouée par des marionnettes. Rien d’étonnant, donc, à ce que Jarry la produise en 1897 au Théâtre des Pantins de Claude Terrasse où les figurines sont signées Pierre Bonnard. 56bc411a78360ad64a20f645d1bbf41a.jpgPour l’ouverture, une annonce assortie de quelques lignes : une très jolie manifestation artistique. Ferdinand Hérold et Franc-Nohain déchaînent le fou rire avec Paphnutius et les Chansons de la Charcutière, en attendant une nouvelle mise à la scène du désopilant Ubu. Désopilant ? Le Père Ubu pourrait bien anticiper ce qui se profile dans l’Europe de demain : « J’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

 Jarry à Corbeil

Corbeil maison Jarry.jpgAu printemps 1898, Alfred Jarry débarque à Corbeil avec un groupe d’amis, notamment Alfred Valette, du Mercure, et sa célèbre (femme) Rachilde. La petite bande loue pour l’année une maison en bord de la Seine, au numéro 19 du quai de l’Apport-Paris, qu’ils renomment le Phalanstère. (La maison existe toujours).

La région est devenue un refuge littéraire. Côté Sénart, Alphonse Daudet à Champrosay, Nadar à l’ermitage de Sénart ; côté Fontainebleau, les Goncourt à Barbizon, Mallarmé à Valvins, Mirbeau à Veneux-Nadon, Pierre Louÿs à Montigny-Marlotte. Jarry navigue sur la Seine, fait du vélo sur les quais, boit de l’absinthe, tire au revolver sur les rossignols. Une voisine se plaint : « Songez Monsieur, que vous pourriez tuer un de mes enfants. » Ce à quoi Jarry répond : « Madame, si ce malheur arrivait, nous vous en ferions d’autres. » revolver Jarry.jpg

Il lui arrive aussi de travailler et il met au point Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, ouvrage qui se clôt sur un calcul de la surface de Dieu. (In fine : Dieu est le plus court chemin du zéro à l’infini, dans un sens ou dans l’autre.)

images (6).jpgIl y invente la pataphysique, la « science des solutions imaginaires ». Comment pourrait-il imaginer que se créerait en 1948 un Collège de Pataphysique (« Société de recherches savantes et inutiles ») réunissant des esprits aussi distingués et foutraques que Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Ionesco ou Arrabal ?

Boris Vian, que la surface de Dieu préoccupait également, définissait l’attitude pataphysicienne en ces termes : « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ».

calendrier.jpgPour ceux qui souhaite passer à l’ère pataphysique, quelques précisions : cette ère commence le 8 septembre 1873, qui devient de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ere Pataphysique). À partir de quoi, l’ordre des treize mois (douze de 28 jours et un de 29) du Calendrier Pataphysique est le suivant : Absolu, Haha, As, Sable, Décervelage, Gueules, Pédale, Clinamen, Palotin, Merdre, Gidouille (29 jours), Tatane et Phalle.

Attention : le mot « pataphysique », (quand il désigne son activité propre, la pataphysique volontaire), doit être précédé de l’apostrophe. ‘Pataphysique, donc. Sinon, non. Et en adjectif, jamais !

 Jarry à la Closerie des lilas

images (5).jpgAu milieu du XIXe siècle, c’était vraiment un coin champêtre. Entourée de lilas, la terrasse ombragée de l’ancienne guinguette s’étendait jusqu’à la statue du maréchal Ney. Placée sur l’axe Paris-Orléans, la Closerie servait également de relais diligence et le propriétaire louait des chambres aux voyageurs de passage. Baudelaire, Verlaine, s’y sentaient bien, le Pernod bien tassé ne coutait que six sous.

Paul Fort.jpgLa Closerie va devenir le centre de la vie parisienne. « Poètes et artistes de tous les pays, unissez-vous ! » L’appel de Paul Fort de 1900 est parfaitement entendu et le tout Paris littéraire et artistique afflue. Dont Jarry, qui force un peu trop sur l’alcool et vitupère les buveurs d’eau.

images (7).jpg« Les antialcooliques, déclare-t-il, sont des malades en proie à ce poison, l’eau, si dissolvant et corrosif qu’on l’a choisi entre autres substances pour les ablutions et lessives, et qu’une goutte versée dans un liquide pur, l’absinthe, par exemple, le trouble. »

À la Closerie (d’autres évoquent Les Deux magots), Jarry n’oublie pas d’apporter son révolver. Et, assis près d’une ravissante personne au regard un peu froid, las d’être ignoré, il dégaine et tire dans le miroir qui lui face : « Mademoiselle, dit-il, maintenant que la glace est rompue, causons ! »

14 avenue du Maine, chez le « douanier » Rousseau

Comme on le sait, Henri Rousseau fut longtemps employé à l’octroi de Paris, d’où le surnom de « Douanier » dont l’affubla son copain Alfred.

Douanier.jpeg« Le Douanier, écrit Apollinaire, avait été découvert par Alfred Jarry, dont il avait beaucoup connu le père. Mais, pour dire le vrai, je crois que la simplicité du bonhomme avait tout d’abord beaucoup plus séduit Jarry que les qualités du peintre. Plus tard cependant, l’auteur d’Ubu roi devint très sensible à l’art de son ami qu’il appelait le mirifique Rousseau. Celui-ci fit son portrait, où étaient représentés aussi un perroquet et ce fameux caméléon qui fut quelque temps le compagnon d’Alfred Jarry. Ce portrait fut brûlé en partie ; il n’en restait en 1906, où je le vis, que la tête, très expressive. »

Jarry, – le sait-on ? – eut un goût très sûr en matière de peinture et, mieux que tout critique d’art, reconnut à l’avance le talent des grands peintres de son époque, Cézanne, Manet, Renoir, Rousseau, Van Gogh…

7 rue Cassette, la grande chasublerie

jarry.jpgAprès avoir été brièvement hébergé par le douanier Rousseau, Jarry s’installe en novembre 1897 dans sa « grande chasublerie », un logis exigu qui servait autrefois de remise à des objets de culte, au « deuxième et demi » d’un immeuble de la rue Cassette (l’hôtel de Rocher de Bazancourt.). Deuxième et demi, car le propriétaire a coupé en quatre (dans le sens de la surface et dans le sens de la hauteur) l’appartement du deuxième étage. Le plafond se situe donc à 1,65 m, ce qui convient à Jarry (qui mesure 1,61 m) mais pas vraiment à ses visiteurs. Ayant raccourci à la scie les pieds de sa chaise et ceux sa table, l’auteur d’Ubu peut déclarer : « Une fois assis, comme tout le monde, j’aurai ma part bourgeoise de plafond ».

Le jarret de Jarry (Oh ! la belle paronomase !)

La bicyclette, au même titre que l’aimages.jpgbsinthe et le révolver, fait partie du mythe jarryesque. Il s’agit d’une « Clément Luxe 96 course sur piste » achetée le 30 novembre 1896, chez Jules Trochon, marchand de cycles à Laval, au prix de 525 francs, qu’il ne paiera jamais. Il fit rajouter des jantes en bois pour un supplément de 25 francs et, au total, ne paiera que deux acomptes de…  5 francs qui seront complétés d’un acompte de 15 francs payé par simages (10).jpga sœur en 1899. Pauvre Trochon…

À Paris, il se déplace toujours à vélo y compris pour ses rendez-vous professionnels et range l’engin chez lui, accroché au plafond. À ceux qui l’interrogeaient sur la nécessité d’avoir sa bicyclette dans son salon, il répondait que c’était pour « faire plus rapidement le tour de la pièce ».

Mourir à 37 ans

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« Les vieillards, disait-il, il faudrait les tuer jeunes. » Le 28 mai 1906, le tout jeune Jarry écrit à Rachilde : « (Le Père Ubu) n’a aucune tare ni au foie, ni au cœur, ni aux reins, pas même dans les urines ! Il est épuisé, simplement et sa chaudière ne va pas éclater mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu. » Malade, harcelé par ses créanciers, Jarry meurt le 1er novembre 1907 à l’hôpital de la Charité, rue Jacob. Dernière volonté : qu’on lui apporte un cure-dent.

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Vraiment pas entretenue, la tombe, au cimetière de Bagneux !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Au rendez-vous des amis ». Dans ce célèbre tableau, Max Ernst s’est bien amusé. Nous aussi.

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Au rendez-vous des amis, Max Ernst, 1922, Museum Ludwig, Cologne

Debout, de gauche à droite :
Philippe Soupault, Jean Arp, Max Morise, Raphaël, Paul Éluard, Louis Aragon, André Breton, Giorgio de Chirico, Gala Éluard

Assis, de gauche à droite :
René Crevel, Max Ernst, Dostoievsky, Théodore Fraenkel, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Johannes Baargeld, Robert Desnos.

 

On se souvient, dans un précédent article, de la non-visite de Saint-Julien-le-Pauvre en 1921 initiée par Tzara et Breton. C’était le bon temps du Dada triomphant, ils semblaient tous amis, tous unis dans leurs facéties. Mais non. Tzara-Breton, c’était pas compatible, pas d’accord les égo, le ver était dans le fruit. « Tous les Dada sont présidents », soutenait Tzara, ce qui ne convenait pas vraiment à André Breton.images (3).jpg

« Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises, à jamais incomprises » proclamait également Tzara.

Qu’a-t-il compris quand il a découvert le tableau de Max Ernst pour la première fois ? Tout d’abord, qu’il n’y figurait pas, pas plus que Picabia ! Ensuite, que l’auteur du tableau s’était bien amusé avec « ses amis » Voyons cela de plus près et faisons un petit tour dans ce curieux tableau peint en 1922 dans la maison d’Éluard, à Saint-Brice.

René Crevel. De dos, au piquet, joue du piano imaginaire.

crevel.jpg« Né révolté comme d’autres naissent avec les yeux bleus », écrira Philippe Soupault à propos de Crevel. Ce poète torturé, amoureux de la nuit et de Montparnasse, était le champion du « rêve éveillé » (Plus impressionnant que Desnos, parait-il, qui lui en voulut.) Sur le tableau, il apparait de dos. Au piquet, Crevel ? Un peu mon neveu. Son homosexualité gênait le groupe et en particulier Breton. Quant au piano invisible, il s’agit à nouveau de ne pas fâcher André : le patron n’aime pas la musique, considère qu’elle ne peut pas être « surréaliste », estime qu’elle empêche d’entendre sa propre musique intérieure.

Exclu du mouvement en 1925, Crevel renouera avec Breton en 1929 puis, tuberculeux et désespéré de ne pouvoir rapprocher surréalistes et communistes, il se suicidera en 1935.

Philippe Soupault. A gauche, en costume gris, entre Crevel au piano et Arp main tendue. Semble faire la gueule.

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SoupaultPoète et journaliste, il participe à l’aventure Dada avec Breton et Aragon, pour rejoindre ensuite le surréalisme dont il est un des principaux fondateurs. Co-écrit Les Champs magnétiques. Collabore activement à la revue surréaliste Littérature. Mais bon. Ça ne collera pas avec Breton. Ne supporte pas la femme d’Éluard, qu’il appelle La Punaise. Il quittera le mouvement assez rapidement.

Hans Arp. A gauche, en costume beige, main tendue vers la gauche au-dessus de la tête du pianiste.

Photo de Arp.jpgPeintre, poète et sculpteur. En 1916, il est cofondateur du mouvement Dada à Zurich. Il fut ensuite proche du surréalisme. De la main, il désigne un petit théâtre qui figure certainement le Cabaret Voltaire, berceau de Dada, cabaret qui proposait de petits spectacles destinés à mettre le public en Arprage.

 

 

 

 

Max Ernst. Assis sur les genoux de Dostoïevski, lui caressant (ou lui tirant) la barbe.

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D’origine allemande, il fut un des grands peintres du surréalisme. Il rencontre Éluard et sa femme Gala au Tyrol, s’installe à Paris en 1922, vit chez eux (et avec elle, ménage à trois, Éluard est très conciliant). La présence de Dostoïevski s’explique par la passion que voue Gala à cet écrivain. Ernst fait donc ainsi un clin d’œil à sa maitresse.

 

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Max Morise. Ballon rouge entre les mains. A gauche de Raphaël.

Max Morice et Simone Kanh
Max Morise et Simone Kahn

 

Ce médecin de profession et dessinateur par passion est un camarade discret. Selon certaines explications, il tient l’avenir artistique (donc surréaliste) du globe terrestre entre ses mains.

 

 

 

Dostoïevsk. Le barbu à la droite de Max Ernst.

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Gala en faisait le plus grand cas, ainsi que son Éluard de mari. Mais pas Breton.  Qui s’appuiera sur la description d’une chambre par le grand auteur russe pour tirer à boulets rouges sur le métier de romancier. Et écrira à propos de Crime et Châtiment. « Et les descriptions ! rien n’est comparable au néant de celles-ci. »

 

Raphaël. Entre Max Morise et Paul Eluard.

raphael-portraitQue fait sur le tableau le grand peintre de la Renaissance italienne ? Il fait ce qu’il ne faut pas faire. Max Ernst, sous l’influence du groupe Dada, a adopté en 1919 la devise Pereat ars (Que l’art périsse !) en sous-titre de son premier album Fiat Modes. Au diable Raphaël, donc, et en route pour une seconde Renaissance en peinture ! Surréaliste, évidemment.

Théodore Fraenkel. Presque caché, à droite de Dostoïevski.

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On le voit ici, en haut à droite d’André Breton, au lycée Chaptal. Pas grand-chose à dire. Après la rupture survenue entre dadaïstes et surréalistes, en 1923, il retournera à la médecine générale. Il sera l’exécuteur testamentaire de Desnos.

 

Paul Éluard. Le beau gosse sous le grand cercle, costume marron, poing serré.

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Pourquoi Éluard serre-t-il le poing ? Serait-ce pour l’envoyer sur le nez de Max Ernst, l’amant de sa femme ? Et l’auteur du tableau se moquerait-il de lui, en le représentant ainsi ?

 

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Jean Paulhan. En costume gris blanc, sous Éluard.

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A notre gauche, Jean Paulhan par Dubuffet.

Ecrivain, critique, éditeur, il sera un pilier de la NRF, pas vraiment proche de la revue La Révolution surréaliste. Un ami, d’accord, mais pas pour longtemps.

 

Benjamin Péret. Assis, costume bleu vif, porte un monocle.

Grand copain de Breton, il lui sera toujours fidèle. En 1921, il a participé au procès contre Barrès, apparaissant dans le rôle du soldat inconnu parlant allemand.Peret.jpg Le monocle pourrait être une référence au légendaire ustensile de Tzara, le nouvel ennemi, dont Péret prendrait ainsi symboliquement la place, au centre de la toile.

Louis Aragon. Debout, derrière Breton, tête penchée vers la gauche.

Vous avez vu ? Peut-être pas, mais il porte une bouée de sauvetage. Est-ce pour anticiper le déluge, le tsunami qui va s’abattre sur l’ancien monde quand la révolution surréaliste aura balayé toutes les vieilles valeurs ?

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André Breton. Avec sa cape rouge (qui ressemble à une écharpe).

Il semble s’envoler, pas de doute, c’est un dieu, donnant sa bénédiction au groupe qui a reconnu sa toute-puissance.

Plus tard, certains amis comme Desnos ne seront plus vraiment des amis..

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Baargeld. Il entre en courant devant Desnos.

Ami de Max Ernst, cela devrait suffire pour figurer sur le tableau. Le touriste du groupe.

Giorgio de Chirico. Entre Breton et Gala, sur sa colonne antique

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Ah ! Chirico, mon vieux, il ne fallait abandonner tes tableaux « métaphysiques » pour revenir à une peinture classique. Au pilori, mon ami, avec l’infâme Raphaël et l’ennuyeux Dostoïevski !

Gala Éluard. En haut, à droite, dans sa robe à plis

Le surréalisme, c’est une affaire d’hommes. Femmes s’abstenir. Donc, Gala, éloignez-vous (vers la droite). Remarquons le décolleté dans le dos en forme un cœur : Ernst en pince vraiment pour la dame. Gala, elle, en pince un peu moins. Elle semble quitter le groupe pour rejoindre, avec six ans d’avance, le non moins facétieux Salvador Dali…

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Robert Desnos, Totalement à droite, qui semble entrer dans le tableau

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Un rêveur, ce Desnos, toujours en retard ! C’est Benjamin Péret lui a fait découvrir le mouvement Dada et lui a présenté André Breton. Il rompra quand Breton quand celui-ci voudra orienter le mouvement vers le communisme.

 

Et les autres

Quels autres ? On ne les voit pas bien, mais ils sont là, dans le tableau, derrière Max Morice et Raphaël. Il s’agit de la cohorte de prétendants qui se pressent pour faire allégeance au mouvement surréaliste : Moi m’sieur, moi m’sieur !

Tous à la maison !

La maison d’Eluard à Saint-Brice est toujours là. Mais elle est menacée par un parking.

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Pour terminer

portable.jpgTirons notre chapeau à monsieur Aragon. N’a-t-il pas le premier, en 1924 (dans Le Paysan de Paris) décelé les dangers du portable qui envahit nos rues : « Il paraît que le téléphone est utile : n’en croyez rien, voyez plutôt l’homme à ses écouteurs se convulsant, qui crie Allô !  Qu’est-il, qu’un toxicomane du son, ivre-mort de l’espace vaincu… ? »