Apollinaire à Paris

 

Sous le pont de Guillaume coulent nos bonheurs : Alcools, L’Enchanteur pourrissant, L’Hérésiarque et Cie… Et notre peine : il ne vécut que trente-huit ans. Mon beau navire ô ma mémoire, naviguons quelques instants dans le Paris d’Apollinaire, de 1902 à 1918.

 

23, rue de Naples

rue de naplesFin août I902, Apollinaire vient retrouver sa mère et son frère à Paris, et loge avec eux au 23, rue de Naples, dans une partie de l’appartement d’une certaine madame Boule. Peu de témoignages sur cette période. C’est pourquoi je vous propose un extrait de mon Sale époque, roman dans lequel je me permets de faire un petit coucou à notre ami : « Une demi-heure plus tard, l’omnibus le dépose au coin du boulevard Malesherbes et de la rue de Naples. Face à un petit hôtel de style néo-renaissance italienne, le 23 est un immeuble relativement cossu, dans ce style impersonnel du nouveau quartier de l’Europe. Gardel pousse la porte, monte l’escalier, s’efface pour laisser passer un garçon très pressé qui dévale les marches en déclamant à tue-tête : « Je suis un peu braque / Puisque je suis fou / D’une qui s’en fout / Qui en aime un autre… ». L’homme un peu braque ne lui est pas inconnu. Il l’a déjà croisé au Soleil d’or, place Saint-Michel, près de l’abreuvoir aux chevaux auquel il ne craint pas de se désaltérer. »

 Le Soleil d’or, place Saint-Michel

Soleil d'or

C’est aujourd’hui Le Départ. C’était, au coin du quai et du boulevard, Le Soleil d’Or au début du siècle. Dans son sous-sol étaient organisés les dîners de La Plume pour une cinquantaine de jeunes gens amoureux des Belles lettres. En 1903, Apollinaire y récite quelques-uns de ses poèmes rhénans : « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme… »

A cette époque, il est mince, presque maigre, moustache roussâtre. C’est au Soleil d’or qu’il rencontre Alfred Jarry, Eugène Montfort et André Salmon, qui deviennent vite ses amis. Il y rencontre également le jeune poète Jean Mollet, qu’il n’a pas encore adoubé comme « baron ».

26 rue d’Amsterdam, au bar de l’hôtel Austin, première rencontre avec Picasso

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L’hôtel Austin abrita, à la fin des années 1850, les amours d’Alphonse Daudet et de sa maitresse Marie Rieu, qui deviendra Fanny dans Sapho. Une trentaine d’années plus tard, Huysmans viendra régulièrement s’y restaurer et décrira le lieu dans À Rebours. L’hôtel abrite l’Austin-Fox, bar où Picasso va rencontrer Apollinaire pour la première fois. A la fin de l’année 1904, coiffé son chapeau melon, Guillaume se rend à l’Austin bar où il aime rencontrer jockeys et entraineurs du champ de courses de Maisons-Laffitte, reculant l’heure de prendre son train pour Le Vésinet où il réside avec sa mère, une femme acariâtre qui n’hésite pas à porter la main sur lui lorsqu’elle a trop bu (ce qui est fréquent). Survient le jeune poète Jean Mollet, accompagné d’un petit homme râblé aux yeux incandescents, dont le front s’orne d’une longue mèche noire. Mollet fait les présentations : – Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso. Le poète et le peintre vont se lier d’une amitié profonde. Tous deux sont étrangers, tous deux pensent que Paris peut leur offrir ce qu’ils attendent : la reconnaissance de leur génie. Apollinaire sera un des premiers critiques parisiens à reconnaître le talent révolutionnaire de l’Espagnol et à promouvoir son œuvre par ses articles dans La Revue Immoraliste puis dans La Plume.

4 rue Henner

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Après avoir habité chez sa mère, Apollinaire s’installe 9 rue Léonie (devenu 4 rue Henner) en avril 1907, l’année de sa rencontre avec Marie Laurencin. Il s’agit d’un petit appartement situé au deuxième étage d’un bel immeuble Louis-Philippe aux pilastres corinthiens et aux médaillons Renaissance dans lequel il reçoit Picasso et Max Jacob. Il y restera jusqu’à octobre 1909.

Chroniqueur adroit, conteur de talent, auteur de L’Enchanteur pourrissant et du Festin d’Ésope, Apollinaire a déjà écrit la moitié des poèmes qui composeront Alcools et il a terminé La Chanson du mal aimé. La poésie, telle qu’il la conçoit à cette époque, est un « art de fantaisie, de sentiments et de pensée aussi éloigné que possible de la nature avec laquelle il ne doit avoir rien de commun ». Il condamne la poésie descriptive, qu’elle le soit de la nature ou des sentiments. « Soirs de Paris ivres du gin / Flambant de l’électricité… » : le quotidien (parisien) lui suffit comme source de beauté.

42 rue de la Santé, pauvre Guillaume sous les verrous

 

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Sale histoire. En mars 1907, Géry Pieret, aventurier-kleptomane et ancien secrétaire d’Apollinaire, a dérobé deux statuettes phéniciennes au Louvre, en a vendu une à Picasso pour cinquante francs pièce et lui a laissé la seconde en dépôt (à moins que ce ne soit à Apollinaire). Le peintre et le poète ignorent évidemment tout de leur provenance. Lorsque La Joconde est volée au Louvre en août 1911, le musée fait l’inventaire de ses collections. Manquent plus de trois cents pièces, dont, bien sûr les deux statuettes. Pieret, bravache et mythomane, envoie une troisième statuette (volée en 1911) au quotidien Paris Journal et se targue de détenir La Joconde, réclamant une rançon de 150 000 francs-or… Apollinaire informe aussitôt Picasso. Que faire ? Jeter les statuettes dans la Seine ? Après avoir hésité toute une nuit, les deux hommes décident d’apporter les statuettes au Paris Journal. La police, informée de la restitution, pense avoir débusqué une dangereuse bande de malfaiteurs. Cet Apollinaire, un étranger, serait à la tête du réseau. Et Picasso, autre étranger, son complice.

Santé.jpgLe 7 septembre, Apollinaire est arrêté et conduit à la Santé. Deux jours plus tard, ignorant le sort du poète, Picasso est réveillé à sept heures du matin dans son appartement du boulevard de Clichy. Les deux prévenus sont aussitôt entendus par le juge d’instruction, Joseph Marie Drioux, que la presse surnomme ironiquement « le marri de la Joconde ». Picasso et Apollinaire sont inquiets. Risquent-ils la prison ? L’expulsion ? L’exil ? Picasso est relâché (prié de se tenir « à la disposition de la justice »), Apollinaire retourne à la Santé pour quelques jours avant d’être libéré le 12. Ce bref épisode le traumatise. Son propriétaire le congédie, Marie Laurencin le quitte, il s’engagera en août 1914, afin de retrouver une virginité française.

 

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Pas sympa avec Guillaume, la Laurencin…

3 rue des Grands-Augustins, chez les Delaunay

Delaunay.jpgAprès sa rupture avec Marie Laurencin, congédié de son appartement rue Gros pour cause de « Joconde », Apollinaire trouve refuge chez Robert et Sonia Delaunay. Chez eux, il met en mots les Fenêtres de Robert : « Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles / La fenêtre s’ouvre comme une orange / Le beau fruit de la lumière ». Tandis que Sonia colore des poèmes de Cendrars, Apollinaire écrit Zone (initialement Le Cri) qui sera placé en tête d’Alcools en avril 1913.

278, boulevard Raspail, Les Soirées de Paris

Mort.jpgAfin de consoler Apollinaire de son séjour à la Santé, ses amis lui proposent la direction d’une revue. La première série (n°1 à n° 17) va de février 1912 à juin 1913. Pour Apollinaire, elle est un support d’expression essentiel, en tant que critique d’art et poète : Le Pont Mirabeau paraitra dans le n° 1, Zone dans le n° 11. La seconde série débute 15 novembre 1913, le premier numéro contient un avertissement : « Du nouveau, voilà ce que l’on désire, on étouffe dans les cercueils des dieux. Il faut applaudir le courage, la haine qui bave et crie, l’esprit batailleur de ceux qui bondissent contre la routine. » Dans un confortable atelier du boulevard Raspail (qui dispose du téléphone !) le lancement de chaque numéro sera un véritable événement mondain, comme, pour le n° 24, le concert d’Alberto Savinio dont le piano ne sortira pas intact. La revue s’arrête en août 1914 avec le n° 26-27, qui comporte quatre calligrammes d’Apollinaire, dont Voyage et La Cravate et la montre.

 202, boulevard Saint-Germain

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Apollinaire s’y installe le premier janvier 1913. Jusqu’au début de la guerre, il vit seul dans son « pigeonnier », flanqué de son secrétaire et ami le « baron » Mollet. Il y corrige les épreuves d’Alcools et compose ses premiers calligrammes. Philippe Soupault évoque les lieux : « Je n’ai jamais vu un appartement aussi bizarre. Des pièces minuscules (comment avait-on pu faire entrer ses nombreux meubles, un lit gigantesque, des armoires ventrues…) et des couloirs interminables qui étaient devenus son bureau de travail et sa salle à manger. (…) Près de la porte d’entrée, un petit escalier intérieur, rudimentaire et délicieux, montait vers le ciel. Et, là-haut, une sorte de boudoir, plein d’objets curieux et simples, et rares, avec au mur deux dessins de Henri Matisse, était le lieu où le poète aimait rêver nonchalamment. »

armoire glace avec tableau

Au mur de sa chambre-salon,  au fond, Réunion à la campagne, le grand tableau que lui a offert Marie Laurencin :

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Gertrude Stein, Fernande Olivier, Guillaume Apollinaire, le chien Fricka, Pablo Picasso, Marguerite Gillot, Maurice Cremnitz et Marie Laurencin.

172, boulevard Saint-Germain, au Café de Flore

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Bien avant « la bande à Prévert » puis « la famille Sartre », le Flore fut le refuge d’Apollinaire qui utilise le café comme salle de rédaction pour sa revue Les Soirées de Paris. Il y accueille écrivains et les artistes de la nouvelle génération : Picasso, évidemment, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Pierre Reverdy ainsi que les futurs surréalistes : André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault.

 10-12 rue de l’armée d’Orient, naissance du mot surréalisme

Dans la préface de ses Mamelles de Tirésias, Apollinaire utilise pour la première fois l’adjectif surréaliste inventé par son ami le poète Pierre-Albert Birot, terme qui sera repris par André Breton : « Pour caractériser mon drame, écrit Apollinaire, je me suis servi d’un néologisme qu’on me pardonnera car cela m’arrive rarement et j’ai forgé l’adjectif surréaliste qui (…) définit assez bien une tendance de l’art qui si elle n’est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n’a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire. » Le 24 juin 1917, au conservatoire Renée Maubel, a lieu la première des très surréalistes Mamelles de Tirésias. Allusions à la guerre, scandale, la représentation inaugure les soirées Dada et s’achève dans la confusion.

198, avenue du Maine, le banquet Apollinaire

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Le banquet Apollinaire eut lieu le 31 décembre 1916, au palais d’Orléans, pour honorer le soldat blessé et soutenir la publication de son Poète assassiné. Le Comité d’organisation comprend Matisse, Picasso, Braque, Gris, Max Jacob, Cendrars, Reverdy et Paul Dermée, sont présents de très nombreux peintres, hommes et femmes de lettres. Avant le repas, plus de cent personnes écoutent poliment Apollinaire débiter un discours assez fade. Suivent d’autres discours tout aussi « officiels », ce qui déclenche alors la colère d’une partie de l’assistance. Durant le repas, très animé, les plus jeunes convives se mettent à bombarder par des boulettes de mie de pain la table des vétérans où siègent Rachilde, Henri de Régnier, André Gide, Paul Fort…  Apollinaire, en vain, tente d’appeler au calme. Mais les jeunes invités déchainés lancent alors une farandole autour de la table en entonnant une chanson d’étudiants. Apollinaire écrira dans une lettre à Maurice Raynal : « Mon déjeuner a été une sorte d’éclair au magnésium, exactement comme il fallait que ce fût, éclatant et dangereux, bref, mais poussé au paroxysme. ».

Le menu du déjeuner fut composé par Max Jacob, proposant notamment des « hors d’œuvre cubistes, orphistes, futuristes », des fromages « en cortège d’Orphée », etc.

Mariage à Saint-Thomas d’Aquin

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2 mai 1918 : Apollinaire épouse Mademoiselle Jacqueline Kolb, la « jolie rousse » du dernier poème de Calligrammes. Le marié a pour témoins Picasso et Ambroise Vollard. La cérémonie religieuse est célébrée à Saint Thomas d’Aquin.

 

 

202, boulevard Saint-Germain, la carte postale de Picasso

carte postale

En 1918, les postiers parisiens étaient-ils de dangereux maniaques de la précision ? Cette année-là, Picasso envoie une carte postale au 202 boulevard Saint-Germain à son ami Apollinaire. Plutôt que de griffonner quelques lignes, il réalise un dessin. Le courrier ne trouvera pas son destinataire. Picasso y avait écrit le nom de son ami en espagnol : « Don Guillermo Apollinaire », fantaisie qui occasionna une mise au rebut. Pas cool, la poste. Une originalité suffisante pour provoquer un retour à l’envoyeur, attestée par la mention « rebut ». Mais pas au rebut pour tout le monde : cette carte postale a été vendue 166 000 euros en 2016.

Le 202, boulevard Saint-Germain, sera la dernière demeure d’Apollinaire. Il y meurt de la grippe espagnole le 9 novembre, deux jours avant l’armistice, alors que sous ses fenêtres la foule hurle « A mort Guillaume ! » (Guillaume II d’Allemagne).

16 Rue du Repos, au cimetière du Père Lachaise

tombe d'apollinaie.jpgEn mai 1921, les admirateurs d’Apollinaire créent un comité chargé de collecter des fonds pour l’exécution, par Picasso du monument funéraire de la tombe du poète. Au sein du groupe, les avis divergent sur le positionnement culturel de l’œuvre : « Lors d’une discussion qui eut lieu dans les bureaux du Mercure de France, la femme de Vallette, l’éminente éditorialiste Rachilde, demanda même avec prudence « s’il n’y avait pas trop de gens bizarres dans le comité : des métèques, des cubistes, des bolchevistes, des dadaïstes et autres sortes de boches ».  Ambiance. Les années passent. En 1927, Picasso propose son premier projet, rejeté immédiatement, « une chose bizarre, monstrueuse, folle, incompréhensible, presque obscène, une sorte de bloc dont on ne sait trop ce que c’est et duquel ont l’air de sortir, ça et là, des sexes. » (André Billy).

sculpturePicasso ne se décourage pas et propose l’année suivante les maquettes d’une construction de tiges en métal, une sculpture répondant au souhait de l’Oiseau du Bénin (double de Picasso) dans Le Poète assassiné, qui déclare vouloir élever une statue au poète. Une statue en quoi ? demande Tristouse (double d’Apollinaire). En marbre ? En bronze ? – Non, c’est trop vieux, répond l’Oiseau du BéninIl faut que je lui sculpte une profonde statue en rien, comme la poésie et la gloire ». Nouveau refus. Finalement c’est le peintre Serge Férat qui dessinera un monument-menhir fort sage et en granit.

Epilogue, sur sa porte

 

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Après Barbara, dans les pas de Serge Gainsbourg

Ils s’aimaient bien, ces deux-là. Ils avaient à peu près le même âge, ils étaient juifs, ils s’étaient cachés pendant la guerre, ils se trouvaient laids, ils avaient tout deux la pétoche en entrant en scène. Après mon Paris de Barbara, j’ai voulu poursuivre avec Serge Gainsbourg, dont le parcours parisien est très riche, en rive droite comme en rive gauche. Voici, en avant-première, quelques extraits du livre à paraitre bientôt chez Parigramme.

 

jardin serge Gainsbourg.jpg« Il ressemble tellement à cette ville, si belle quand elle accueille ceux qui viennent de partout. » Ainsi parlait Bertrand Delanoë, à l’occasion de l’inauguration du jardin Serge-Gainsbourg à la porte des Lilas. Bien vu. Rarement un auteur-compositeur-interprète à la famille venue d’ailleurs ne se sera autant identifié à la capitale et à son époque, se nourrissant de ses mutations culturelles, laissant son empreinte dans de nombreux quartiers, Pigalle, Saint-Germain-des-Prés, les Champs-Élysées, les Grands Boulevards… Près de trente ans après sa mort, la rue de Verneuil – musée endormi où rien n’a bougé – reste indissociable de son nom. Et sa générosité légendaire perdure dans la mémoire des chauffeurs de taxi, des éboueurs, des policiers, des pompiers, des portiers d’hôtels, des vendeuses, des serveurs, des barmen…

Le « bon p’tit gars » de Fréhel

15, rue Chaptal, 9e

Fréhel 1Le début d’un conte de fées ? À l’angle de la rue Chaptal et de la rue Henner, le café s’appelle Le Coup de fusil[1]. Et la grosse dame s’appelle Fréhel, une légende encore vivante, désormais ravagée par la cocaïne, navigant dans la rue en peignoir à fleurs, un pékinois sous chaque bras. Lucien arbore la croix d’honneur sur son tablier. Pas peu fier, le gamin. Fréhel l’arrête, lui caresse les cheveux et lui dit en substance : « Bon p’tit gars, sage à l’école, viens, je te paye un verre. » Diabolo grenadine et tartelette pour lui, coup de rouge pour elle.

Le gamin ignore qu’elle fut une immense vedette tout autant qu’elle ne peut évidemment imaginer qu’il vendra un jour des millions de disques. Leurs destins présenteront sur le tard quelques analogies. « Et ouais c’est moi Gainsbarre / On me trouve au hasard / des night-clubs et des bars[2] », écrira-t-il. Troublant écho au « Non j’ suis pas saoule / Malgré que je roule / Dans toutes les boîtes de nuit / Cherchant l’ivresse / Pour que ma tristesse / Sombre à jamais dans le bruit[3] ».

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Qu’elle était belle, Fréhel, dans ses jeunes années…

Les clés (et le lit) de Salvador Dalí

88, rue de l’Université, 7e

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En septembre 1949, Lise doit quitter l’hôtel Saint-Yves, faute d’argent. La femme de Georges Hugnet lui propose alors de s’installer momentanément dans l’appartement de Salvador Dalí dont son mari a la garde. Dans Ouest-France, en 1991, Élisabeth Levitzky évoque cet épisode fondateur du « noir Verneuil » : « Le poète pour qui je travaillais, malade, ne pouvait plus m’employer, je n’avais plus de logement. Sa femme m’a passé les clés d’un appartement que Dalí n’occupait pas. Il y avait des tableaux partout. Lulu, au service militaire, me rejoignait quand il avait une permission. Il avait 21 ans et moi 23. Gala, femme de Dalí, inquiète qu’une jeune femme occupe son appartement, est venue compter les draps. Même pas les tableaux, les draps ! Dalí est venu le lendemain, avec du champagne, excuser sa femme. Il nous a ouvert une pièce, tapissée d’astrakan noir, du sol au plafond. Lucien était suffoqué : qu’on puisse fouler ça aux pieds était merveilleux. C’est de là que lui est venue l’idée, bien plus tard, de tapisser de noir son appartement de la rue de Verneuil [4]. »

La version de Gainsbourg, relatée par Gilles Verlant, est plus romancée : « Elle parvient à mettre la main sur les clefs de l’appartement de Dalí où nous allons : là, fulgurance, un appartement d’une beauté somptueuse. Nous y passons quelques nuits, je tringle la gamine comme un malade dans un grand lit carré de trois mètres sur trois, couvert de fourrure. Le salon était tapissé d’astrakan, je foulais à mes pieds des dessins de Miró, Ernst, Picasso ou Dalí, des toiles non encadrées, la classe… Dans la salle de bains de Gala, il y avait une baignoire à la romaine et des centaines de flacons de parfum, de lotions en tous genres. Il y régnait une odeur de regret, de flash-back, de luxe effréné… J’avais dix-neuf ans, je faisais de la peinture, c’était hallucinant.[5] »

Au cours de sa visite chez Dalí, Lucien dérobe deux petites photos érotiques représentant deux fillettes. Il se les fera voler, à son tour, à la caserne Charras.

En trouvant le titre de Je t’aime moi non plus, Gainsbourg s’est-il souvenu du « bon mot » de son ami Dalí : « Picasso est espagnol, moi aussi – Picasso est un génie, moi aussi – Picasso est communiste, moi non plus. »

Champagne et rupture à l’hôtel Madison

 143, boulevard Saint-Germain, 6e

hotel madison.jpgElle lui en veut d’avoir trahi la peinture. Il lui reproche d’avoir grossi. Et de le tromper. En 1957, dix ans après leur première rencontre, Gainsbourg et Lise Levitzky se séparent. « Le jour de notre divorce, précise-t-elle dans Le Télégramme en 1996, nous avons décidé de fêter notre rupture. Nous avons alors acheté une bouteille de champagne et nous avons été à l’hôtel Madison, à Saint-Germain-des-Prés. Après l’avoir bue, on a fait un mariage gitan : il a brisé la bouteille et on s’est tailladé la main afin d’échanger nos sangs. » En 1967, Gainsbourg retrouvera son ancienne compagne sur le pont Louis-Philippe et ne cessera plus de la voir en cachette, essentiellement pendant ses moments de déprime comme après le départ de Jane. Lise est bien en chair, ce qui n’est pas pour déplaire au chanteur : « C’est un Rubens / C’est une hippopodame / […] Et si j’en pince pour c’t’hippopodame / C’est qu’avec elle j’ai des prix de gros. »

Chez Édith Piaf

67, boulevard Lannes, 16e

piafAlors que les yé-yé occupent tout l’espace médiatique et que les Beatles entament leur fulgurante ascension, Gainsbourg ne parvient toujours pas à savoir qui il est. Chanteur rive gauche ? Jazzy ? Interrogé par La Tribune de Genève, il déplore que ses « bonnes chansons » n’aient aucune audience et que la radio le censure. En novembre 1962, à l’occasion des quarante ans de Raymond Devos, il monte sur la scène du théâtre Fontaine armé d’une guitare électrique en compagnie de Bourvil (piston), Nougaro (percussions) et Guy Béart (guitare acoustique). Dans la salle, Édith Piaf ne le quitte pas des yeux et demande à lui être présentée. Rendez-vous est pris, boulevard Lannes, où la chanteuse demande à Gainsbourg de lui écrire quelques chansons. Il esquive poliment : « Il vous faut des chansons gutturales, qui viennent du ventre, moi je joue avec les mots [6]. » Il quitte l’immeuble de celle qui va mourir quelques mois plus tard… en ignorant qu’une jeune fille de dix-sept ans loge dans une pension de famille à cette même adresse : Jane Birkin.

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La génèse du 5 bis, rue de Verneuil, 7e

 

Bardot

En novembre 1967, Gainsbourg, désormais riche, se met en quête d’un endroit pour abriter ses amours avec Brigitte Bardot. Recevoir la belle dans son vingt-trois mètres carrés de la Cité internationale des arts, sous l’œil effaré des étudiants voisins, n’est plus possible. Joseph, le père, est mis à contribution : « Lucien veut le 7e arrondissement, rue de l’Université par prédilection. Pas bête, le gars : les maisons sont anciennes, charmantes et… aristocratiques. Encore faut-il trouver quelque chose à acheter…[7] »

 

rue de verneuil.jpgLe « quelque chose » se présente : une petite maison à Saint-Germain-des-Prés à quelques dizaines de mètres de Juliette Gréco. Un rez-de-chaussée – anciennes écuries ? ancienne boutique ? – et un étage un peu biscornu, pas encore reliés l’un à l’autre, sont pompeusement dénommés « hôtel particulier » par l’agent immobilier. Plusieurs acheteurs se pressent mais aucun n’a le privilège de s’appeler Gainsbourg. Ni d’être accompagné par une star. L’affaire est faite ! Philips accorde au chanteur un prêt de quatre cent mille francs sans intérêts ; selon Yves Salgues, celui-ci achète le 5 bis pour huit cent mille francs[8].

Après Je t’aime moins non plus, Brigitte Bardot rompra avec Gainsbourg, lequel, anéanti, renoncera à s’installer rue de Verneuil. Il faudra attendre sa rencontre avec Jane Birkin pour que le 5 bis prenne vie.

Repetto

22, rue de la Paix, 1er

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Après les bottines Carvil du temps des yé-yés, place à la légèreté : « Serge cherchait des gants pour ses pieds, car il avait horreur de marcher », précise Jane Birkin. Elle l’entraîne rue de la Paix pour qu’il glisse son pied nu dans ce chausson de cuir blanc créé par Rose Repetto (sur les conseils de son fils, Roland Petit) en 1947. « Repetto à perpet’ ! » dira Serge Gainsbourg de cet indispensable modèle Richelieu Zizi, généralement en cuir de chèvre blanc, porté hiver comme été, et consommé sans modération, soit environ trente paires par an.

La Recette des impôts

198-224, rue de l’Université, 7e

billet

Ce n’est pas très loin. Gainsbourg se rend parfois à pied au bout de la rue de l’Université avec son chéquier pour régler ses impôts. Rubis sur l’ongle. En 1978, précise Marie-Dominique Lelièvre dans Gainsbourg sans filtre, il établit un chèque de 7 918 975 francs à l’ordre du Trésor public, soit environ 1,3 million d’euros 2019. Profondément citoyen, reconnaissant à la France d’avoir accueilli ses parents, le chanteur règle toujours scrupuleusement ses impôts. « Vers la fin de sa vie, précise Jane Birkin, quand il ne voyait plus très bien, il faisait remplir le chèque par Fulbert et il disait qu’il faisait pleurer Fulbert parce qu’il ne pouvait pas supporter que Serge paye autant d’impôts[9]. »

« Mon premier cachet, relate Gainsbourg, ce n’était pas un cachet, plutôt un comprimé. » Sans doute évoque-t-il sa première prestation au Milord l’Arsouille, en 1958. Trente ans plus tard, il est l’artiste le mieux rémunéré de France. L’argent, chez lui, est ambivalent : il s’en fout et il en veut. Beaucoup. À titre de revanche sur l’insuccès de ses débuts. Après des années de dèche, il applique la maxime de son grand cousin Salvador Dalí, si bien anagrammé Avida Dollars par André Breton : « Dans la vie, il vaut mieux être un tout petit peu milliardaire. »

À la fin des années 1970, Gainsbourg écrit le scénario d’un film qui ne verra pas le jour : Black out[10]. On peut y lire une tirade manifestement issue des tourments de l’auteur : « Ce n’est pas une araignée que tu as au plafond, c’est un scarabée d’or. Ta maladie, je vais te dire, c’est ton fric. Tu en crèves. Tu as tout ce que tu veux à tel point que tu ne veux ni ne désires plus rien. »

Le pétomane chez Gallimard

5, rue Gaston-Gallimard, 7e

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Evguénie Sokolov est un peintre pétomane dont l’affection fait tressauter la main lorsque son ventre se relâche. Habilement exploité, ce handicap lui permet de devenir un des plus grands peintres contemporains. Est-ce l’amitié entre Claude Gallimard et Serge Gainsbourg qui a présidé à la signature d’un contrat en 1973 ? L’ouvrage – sous-titré « conte parabolique » – ne sort qu’en 1980 petit volume de quatre-vingt-seize pages publié non pas dans « la blanche » mais hors collection, sous une couverture grise et noire.

evguénie-279x458.jpgLe 13 janvier 1980, Gainsbourg se rend rue Gaston-Gallimard, qui s’appelle encore rue Sébastien-Bottin, pour déposer son manuscrit enfin terminé. Il s’engage par erreur dans l’entrée des livraisons… où personne ne le reconnaît : « Je remonte un étage ou deux et je me plante devant une gonzesse, une espèce d’Américaine ou d’Anglaise assez sexy, sexe dirons-nous. Je lui dis : “Je voudrais voir monsieur Claude Gallimard.” Elle me répond : “De la part de qui ?”… Putain, j’étais encore une bleusaille en littérature…[11] »

En exergue du roman, Gainsbourg cite Rousseau : « Le masque tombe, l’homme reste, et le héros s’évanouit. » L’œuvre elle-même lui permet à l’évidence de régler ses comptes avec sa passion première. « Le propos est dégueulasse, reconnait-il, mais me permet d’exorciser la nostalgie de ce que je n’ai pas fait en peinture. »

Les critiques seront acerbes. « Ça ne pète pas très haut », lit-on ici et là et Annette Colin-Simard porte le coup de grâce : « C’est le premier roman et espérons-le le dernier qu’écrira Serge Gainsbourg. Le sujet est d’une grossièreté qui dépasse l’imagination. Quant au talent, il est parfaitement nul. »

Jane Birkin, toujours tendre, vole au secours de son ancien compagnon :

« Ce livre, Serge en était très fier. Il avait fait son Benjamin Constant, et il tenait énormément à avoir le nom de Gallimard sur sa couverture. D’un seul point de vue psychologique, le fait qu’Evguénie décide de se gazer avec ses propres flatulences est assez révélateur de l’image que Serge avait de lui-même. On en a beaucoup dit sur l’histoire de ce type qui ne fait que péter et qui se sert de sa maladie pour créer, mais très franchement Serge n’est pas allé chercher loin son inspiration : nous avions à l’époque un chien qui souffrait du même problème…[12] »

L’enlèvement raté de Charlotte Gainsbourg

Place du Panthéon, 5e

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Ils sont trois jeunes gens (de bonne famille) qui tentent, le lundi 9 mars 1987, de voler l’arme de service d’un policier en faction devant le domicile de Laurent Fabius, 15, place du Panthéon. Objectif : compléter l’armement de la petite bande avant de procéder à l’enlèvement de Charlotte Gainsbourg et réclamer au père une rançon de cinq millions de francs. S’ensuit une fusillade entre les policiers et les jeunes délinquants, qui sont arrêtés dans le 13e arrondissement au terme d’une course-poursuite. Charlotte en sera quitte pour vivre quelque temps un peu plus surveillée.

Le Soldat inconnu

place Charles-de-Gaulle

flamme soldat inconnu.jpgPourquoi se servir d’un Zippo quand il y a du feu à proximité ? Le 15 juillet 1980, au cours de l’émission Maman si tu me voyais, Serge Gainsbourg, parfaitement à l’aise, allume une cigarette à la flamme du Soldat inconnu avant de chanter Aux armes et cætera sous l’Arc de triomphe. Un Soldat inconnu qui ne l’émeut guère : « On ne sait même pas si c’est un soldat ou une vache. Ou un Boche[13]. »

Les cocktails du Harry’s Bar

5, rue Daunou, 2e                                                     

bullshot.jpgLe Harry’s bar fut créé en 1911 par un ancien jockey américain, Tod Sloan, qui, soucieux de recréer l’atmosphère d’un bar américain d’avant la Prohibition, se fit expédier les boiseries d’un bar de Manhattan à travers l’Atlantique. MacElhone, le serveur, lui racheta le bar en février 1923, et le renomma « Harry’s New York Bar ». Son fils lui succéda et, en 1960, inventa en hommage à son père le Blue Lagoon.

Pour un amateur de cocktails comme Gainsbourg, le Harry’s Bar constitue une adresse incontournable. Dans un Top à Jean-Pierre Cassel diffusé le 12 mars 1964, il chante en duo avec l’acteur : « Un doigt d’vodka n’serait pas d’refus / Un p’tit baby non plus / Le Harry’s Bar est par ici / Je crois bien allons-y / Lequel de nous est le plus noir / Haha ! Ah ! ouais c’est à voir. »

Dans son (unique) livre, Evguénie Sokolov, Serge Gainsbourg égrène la liste de ses connaissances en matière de cocktails : Lady of the Lake, Baltimore Eggnogg, Too Too, Winnipeg Squash, Horse’s Neck, Tango Interval, White Capsule, Corpse Reviver, Monna Vanna et Miss Duncan…

Le chanteur appréciait le très tonique Bullshot : vodka, bouillon de bœuf, un doigt de Tabasco et tequila. Mettre une serviette sur le verre, taper dessus pour enlever la mousse puis cul sec. Une véritable bombe.

Cimetière Montparnasse

3, boulevard Edgar-Quinet, 14e

tombe.jpg

7 mars 1991. Sur le chemin du cimetière, les murs de Paris sont couverts d’affiches. Merci la vie, de Bertrand Blier, avec Charlotte Gainsbourg. Le cortège se dirige vers l’avenue transversale, première section, première division. Huysmans, l’auteur dont le personnage – Jean des Esseintes – a le plus inspiré le chanteur repose à deux dalles. Baudelaire, dont il mit en musique Le Serpent qui danse, n’est pas loin, de même que Tzara, le dada bien aimé.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]. Aujourd’hui L’Annexe.

[2]. Ecce Homo, paroles et musique de Serge Gainsbourg.

[3]. J’ai l’cafard, L. Despax-J. Eblinger, 1926, chantée notamment par Fréhel et Damia.

[4]. Interview de Lise Levitzky dans Ouest-France, ouest-france.fr/lise-levitsky-et-serge-gainsbourg-44-ans-damour-105772

[5]. Selon la femme de Georges Hugnet, Paul Éluard était le seul à posséder un double des clés des pièces personnelles du couple Dalí (dont le fameux salon en astrakan) décrites par Gainsbourg. Lise Levitzky aurait réussi à se les procurer.

[6]. Jane Birkin, propos recueillis par Ludovic Perrin, Le Monde, 2013.

[7]. Joseph Ginsburg, lettre datée d’octobre 1967.

[8]. Les royalties de Poupée de cire lui auraient rapporté trente-cinq millions de francs.

[9]. Jane Birkin, citée par Sylvie Simmons dans Gainsbourg. Pour une poignée de Gitanes, op. cit.

[10]. Le scénario de Black out sera adapté en BD en 1983 par Jacques Armand.

[11]. Franck Maubert, Gainsbourg à rebours, op. cit.

[12]. lesinrocks.com/2001/02/13/musique/musique/jane-birkin-et-etienne-daho-gainsbourg-confidentiel/

[13]. Interview par Bayon dans Libération.

Paris en figures de style

images.png

Elles portent des noms délicieux : anacoluthe, épiphore, hyperbate, épanadiplose, oxymoron, synchise, tmèse, zeugma… Cette semaine, si vous ne les avez pas déjà lues, Paris à l’encre vous invite à découvrir quelques figures de rhétorique très parisiennes.  

Adage

L’adage est une formule facile à retenir, car elle contient une règle de conduite issue du droit, de la coutume ou des proverbes. Ainsi : « Paris sera toujours Paris ! » (Vous me ferez remarquer qu’il s’agit également d’une tautologie et vous aurez raison).

Adynaton

Escalier Tour Eiffel.jpgUn adynaton est une exagération extrême, voire impossible, contredisant sans vergogne les lois de la nature ou de la vraisemblance. Exemple : « Il était capable de monter quatre à quatre et en dix minutes les 1665 marches de la Tour Eiffel ».

 

Allitération

platon.jpg

L’allitération est une répétition de sons identiques dans une suite de mots, en jouant sur les consonnes. Exemple : « Platon, pressé, ne prit pas la peine de passer son pantalon ».

 

 

Allographe

L’allographe, cousin du calembour, est un jeu de mots procédant de l’homophonie. Exemple : « Elle habite près de Notre Dame, Lorette… » C’est également un procédé pour simplifier l’écriture des SMS : « 4rine, rv rue 3yon ! »

Amphibologie

Quand il y a un doute sur le sens d’un discours, pas de doute, c’est une amphibologie. Car il s’agit d’une ambiguïté provenant d’un manque de précision dans le message, d’un discours équivoque ou à double sens. Exemple : « Les vieux ne devraient pas être autorisés conduire dans Paris, c’est bien trop dangereux » (Pour eux ou pour les autres ?)

Amphigouri

L’amphigouri est un texte absurde ou un galimatias. Pour reconnaître un amphigouri, il suffit de descendre en haut de Notre-Dame tout en écoutant Radio-gaga pour savoir s’il fera beau hier.

Anacoluthe

Hergé - 1948  - What Dupont and Dupond are doing in Paris.jpg

Ce vocable très usuel dans la bouche du capitaine Haddock désigne une rupture dans la construction d’une phrase. La phrase commencée s’arrête en chemin pour faire place à une autre, sans souci d’une suite rigoureuse de la pensée ou d’une suite grammaticale dans la phrase. Exemple : « La télé, ça devient n’importe quoi, je me demande si je ne vais pas changer à Richelieu-Drouot.

Pour les fanatiques de Tintin, signalons que le capitaine Haddock emploie 220 jurons différents et que le mot anacoluthe apparaît dans « Le crabe aux pinces d’or », « On a marché sur la lune », « L’affaire Tournesol » et « Coke en Stock ».

Et Paris dans tout ça ? Pas grand-chose chez Tintin, à part les Dupont-Dupond.

Anacyclique

Ne confondez pas anacyclique et palindrome, vous feriez piètre figure (de rhétorique) dans les dîners en ville. Axa est un palindrome parce qu’il peut être lu indifféremment et avec le même sens de gauche à droite ou de droite à gauche. Tandis que snob est un anacyclique car la lecture de droite à gauche (bons) donne un mot différent de celui obtenu par une lecture de gauche à droite (snob).
Pour trouver un anacyclique, il suffit d’avoir un oncle qui s’appelle Léon et une tante Elisa qui travaille du chapeau. On peut dire alors : « Je me demande si Léon viendra à Noël et si tante Elisa est toujours à l’asile.

Anadiplose

drouot.jpgL’anadiplose consiste à utiliser les mêmes mots en fin de phrase et au début de la phrase suivante. Exemple : « À Drouot, aux enchères, il acheta un buffet Henri II, deux buffets Henri III, trois buffets Henri IV et quatre Buffet de la bonne époque ».

 

Anagramme

L’anagramme consiste à permuter les lettres d’un mot pour un former un autre. Le signe du singe, l’avenir du navire ; il faut aimer Marie, les exemples sont innombrables.

Dali.jpgUne petite page culturelle ? Paul Verlaine devient Pauvre Lélian ; Boris Vian devient Bison Ravi et Salvador Dali devient Avida Dollars, grâce au talent d’André Breton. Pour bien illustrer cette illustre figure qu’est l’anagramme, voici en exclusivité un extrait de Gérard et Les Chiens, polar parisien de mon cru légèrement amphigourique et interdit aux moins de 12 ans et demi.

TOUT PARIS se PROSTITUA sous le REGARD de GÉRARD. ATTENTION à la TENTATION ? Mais non. Ce RAMEUR en ARMURE avait ENVIE DE BAISER comme d’une ENDIVE BRAISÉE. Normal. Car L’ÉTRANGÈRE ne venait d’ANGLETERRE que pour voir le SACRE de CÉSAR. Sous les LAINAGES de l’ANGLAISE, ex CRÉANCIÈRE INCARCÉRÉE, la LIMACE n’y voyait pas MALICE. Bon. Voilà que la grosse POINTURE fait ÉRUPTION, mate la POULE à la LOUPE et pan dans les NARINES du RENNAIS ! Puis il SIROTE un jus d’ORTIES et fouine partout. Tiens tiens… Il y a des TRACE DE PAS sur la CASE DÉPART et un revolver dans la NICHE du CHIEN… En RÉALITÉ, l’ATELIER abritait un ÉTRANGE RENÉGAT, ex-GÉRANT à TANGER, ex-SCÉNARISTE entré en RÉSISTANCE et ancien PARISIEN shooté à l’ASPIRINE, un mec à La DÉFONCE plutôt FÉCONDE….

Anantapodoton

Si vous avez commandé une alternative sur Internet, attention, méfiance : ouvrez le paquet et soyez vigilant. S’il en manque la moitié, vous êtes victime d’un anantapodoton. Et ça, c’est pas marrant. A quoi peut bien servir une moitié d’alternative ? C’est idiot ! Il manque quelque chose ! Exemple d’anantapodoton : « Quelle est la différence entre le Jardin des plantes ? »

Anaphore

de Gaulle.jpg

Répétition d’un mot ou d’un groupe de mots au début de plusieurs phrases successives, pour insister sur une idée en produisant un effet de symétrie. Exemple (historique, véridique et vérifié) : « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! »

 

 

Antiphrase

Cette figure de style consiste à dire le contraire de ce qu’on pense, tout en faisant sentir qu’on pense le contraire. Exemple chez le titi parisien : « Ça va être ta fête » ou « Surtout te gêne pas ! »

Antithèse

L’antithèse est une opposition de deux vérités dans laquelle on met en scène la vérité adverse pour mieux souligner sa propre vérité. Exemple chez Prévert : « Paris est tout petit, c’est là sa vraie grandeur ».

Antonomase

Dans cette variété de métonymie, un être humain ou un fait sont remplacés par le nom propre d’une autre personne. Au lieu de parler du ministère de l’Intérieur, vous parlerez de la place Beauvau. (Et si votre directeur général n’est qu’un gros Bibendum, si votre directeur financier est un Harpagon, si votre voisin est un Apollon, l’antonomase est faite pour vous).

Aphérèse

place de la contrescarpe.jpg

L’aphérèse est la suppression d’un début de mot : l’autobus devient bus, qu’il s’agisse du 27 ou du 84. (Savez-vous que les numéros commençant par 2 partent tous de la gare Saint-Lazare et que le 84 allait autrefois jusqu’à la place de la Contrescarpe ?)

Apocope

L’apocope, c’est la même chose que l’aphérèse sauf que c’est le contraire. Il s’agit de la coupure de la fin d’un mot. Exemple : Il a bu son kil de rouge sur le Sébasto, au lieu kilo de rouge sur le Sébastopol. D’ac ?

Apophtegme

Pensée d’autant plus percutante et profonde qu’elle provient d’un personnage célèbre. Exemple, à prononcer sur le Pont-Neuf et sur un cheval blanc en se caressant la barbe : « Paris vaut bien une messe ! »

Archaïsme

Mot ou tournure de phrase quelque peu vieillotte : « Il y a moult choses à voir au Louvre ».

Asyndète

périf.jpg

Il s’agit de la suppression des particules de coordination ou des conjonctions, et par extension de toute liaison attendue ou logique, dans l’ordre grammatical ou sémantique. Exemple au milieu de la circulation sur le périph’ (tiens, une apocope) : « Ça n’avance pas. Mon roman, si ! »

Auxèse

L’auxèse est un enchaînement de louanges exagérées. Exemple : « Paris est la plus belle, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus brillante, la plus extraordinaire des capitales… »

Boustrophédon

Il ne s’agit pas d’un instrument de musique mais d’une transcription graphique de droite à gauche. Exemple : J’habite à Tnatnomlinem !

Catachrèse

La catachrèse est une métaphore passée dans le langage courant. Exemple : « Il habitait dans une cage à lapins près d’un bras de la Seine ».

Chiasme

aligre.jpgFigure disposant en ordre inverse les mots de deux propositions qui s’opposent, qui unit deux réalités différentes : « La place d’Aligre était à demi réveillée et moi à demi endormi. Lorsqu’un chiasme répète les mêmes mots en les inversant, cela devient une antimétabole : « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger ».

Cliché

La plus belle.jpg
Ouais, parait que c’est la plus belle

Comme la catachrèse, le cliché est une métaphore passée dans le langage courant : « Paris, la ville lumière ! » ou « Les Champs-Elysées, la plus belle avenue du monde ».

Crase

gaston

Il s’agit de la contraction d’un mot. « M’enfin ! » s’exclame Gaston en découvrant qu’il n’y a pas de vaches à Saint-Germain-des-Prés.

 

 

 

Diaphore

Proche de l’antanaclase, la diaphore consiste à utiliser le même mot avec deux sens différents. « Gare à vous gare du Nord, il y a des pickpockets ».

Ellipse

Ah ! L’ellipse ! Merveilleuse invention qui fait gagner du temps ! Elle consiste à omettre des termes qui cependant peuvent se deviner. Exemple : « Le Sacré-Cœur ? C’est trop ! » (Mais on peut hésiter entre beau et moche).

Epanadiplose

metro-ligne-1.jpgL’épanadiplose consiste reprendre dans une phrase un mot ou une locution situé(e) au début. Exemple : « Concorde, c’est décidé, je descendrai à Concorde ».

Epanalepse

Figure qui consiste à reprendre un mot par un pronom dans la même proposition. Exemple : « Le Boul’mich, il a bien changé ! ».

Epanorthose

Figure qui consiste à revenir sur ce qu’on a dit pour corriger le propos. Exemple : Le Luxembourg ? « C’est un havre de paix, que dis-je, c’est une oasis ! ».

Epenthèse

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Consiste à ajouter une lettre dans un mot, pour le rendre plus étonnant ou en souligner la force. Comment, vous ne connaissez pas la rue Alfred Jarry ? Merdre, alors…

 

Hiatus

Le hiatus ressemble un peu au bruit de la craie sur le tableau noir. Ça fait mal. Exemple : « Les Champs-Élysées ? Vous y irez avec plaisir ».

Homéotéleute

Il s’agit d’une succession de mots qui finissent de la même façon. Exemple : « Buveur, râleur, bateleur, déconneur, c’est bien un Parisien ! »

Hyperbole

Tout simplement une extrême exagération. Exemple : Le Louvre, c’est le musée absolu, rien n’est plus beau dans l’univers ».

Hypotytose

rue watt.jpg

L’hypotytose est une description d’atmosphère particulièrement frappante. Exemple : « Tout était noir. La rue Watt, la voie ferrée, l’avenir, son âme ».

Hystéron-protéron

méro barbès.jpgIl y a hystéron-protéron lorsque quand la circonstance ou le détail qui devrait être situé en seconde position est situé chronologiquement avant. La station de métro Barbès-Rochechouart est-elle un hystéron-protéron ? Je veux mon neveu, puisque l’abbesse Marguerite de Rochechouart (de Montpipeau) est née un siècle avant le député Armand Barbès.

Kakemphaton

Le kakemphaton est la rencontre de sons disgracieux, déplaisant ou ridicules. Bobby Lapointe, qui fit les beaux jours du Cheval d’Or à la Contrescarpe, en est un fervent utilisateur. Exemple (s) dans Je suis né au Chili : « Votre sein doux pour le corps c’est / Ce que mes vers pour l’âme sont / Combien fus-je épaté de fois / Combien à vous qui m’épatâtes / Mon bon petit cœur confit doit. »

Lipogramme

imagesSi vous avez perdu une lettre, vous avez gagné. Le lipogramme consiste en effet à omettre volontairement une ou plusieurs lettres de l’alphabet dans un texte. Le plus célèbre lipogramme est bien sûr La Disparition, de Georges Perec, où la lettre E est absente pendant des centaines de pages. Si vous devez rédiger un slogan lipogrammique pour la Prévention Routière, vous proposerez donc d’inscrire sur les murs du métro : « Punch, whisky, vin blanc, pastis : buvons, mais mollo ! »

Si vous souhaitez écrire un polar sans la lettre e, commencez ainsi :

« La disparition de Gaspard à la mi-août fit grand bruit. Disparu sans un mot. Tchao, salut les cocos ! Voyou, va ! Avait-t-il pris le train pour voir du pays ? Avait-t-il pris l’avion pour San Francisco ? Jusqu’à là, il travaillait pour un avocat plutôt ringard, sans ambition, au nom inconnu du gratin mondain. Putain, Gaspard ! Disparu dans un trou noir… »

Métanalyse

 

lycéeens.jpgProche du calembour, cette figure consiste à utiliser un syntagme ou plusieurs à la place d’un ou plusieurs autres. Exemple, chez Cocteau : « Le chasseur alpin, le boulanger aussi. » Exemple chez les lycéens qui défilent à la Toussaint (pas contents) devant la Sorbonne : « C’est les vacances-colère ! »

 

Métaphore

La métaphore, c’est comme la comparaison, sauf qu’on ne compare rien du tout, cela gagne du temps et de la force. La métaphore consiste donc à donner à un mot un sens que l’on ne lui attribut que par une analogie implicite. « Le poumon de la capitale » est une métaphore pour désigner les Buttes-Chaumont. (Et pourquoi pas le Luxembourg ?)

Métonymie

café de flore

La métonymie désigne une chose par le nom d’une autre qui lui est habituellement associée. Comme prendre le contenant pour le contenu, en allant « boire un verre » au café de Flore. (Ce n’est pas le verre qu’on boit, c’est la bière, et de toute façon,  c’est beaucoup trop cher. )

Oxymoron

L’oxymoron (ou oxymore) n’a pas peur des paradoxes et aime faire court. « Un silence éloquent » ou « une obscure clarté » (qui tombe des étoiles, of course) sont des oxymorons. Quant à Paul Éluard, merci, il va « terriblement mieux ».

Palindrome

Si un copain s’approche de votre fils devant les résultats du bac du lycée Henri IV et dit « Salut, tu l’as ? », ce dernier pourra le féliciter chaudement pour son superbe palindrome. Le palindrome est un mot ou un groupe de mots dont le sens est identique, qu’il(s) soi(en)t lus de droite à gauche ou de gauche à droite. Exemple sculpto-culinaire :

« Tu l’as trop écrasé, César, ce Port-Salut » ou, plus littéraire : « Ce repu dromadaire de Riad a mordu Perec ». Si quelqu’un vous propose une bataille de palindromes, répliquez aussitôt : « Engage le jeu que je le gagne ! »

Pangramme

Le pangramme consiste à utiliser toutes les lettres de l’alphabet dans le format le plus court possible. Les Parisiens cultivés se délectent toujours de la phrase de 37 lettres imposée aux dactylos d’antan : « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume. » Autre version plus longue : « Portons dix bons whiskys à l’avocat goujat qui fumait au zoo ». Les Londonniens, toujours plus rapides que nous, n’ont besoin que de 32 lettres pour expédier l’affaire : « The quick brown fox jumps over lazy dog ».

Paronomase

La paronomase est un rapprochement de mots paronymes, c’est à dire très proches par le son mais de sens différents. Ou, dit autrement, l’association de deux expressions par leur proximité sonore. « Exemple après un vol à la tire du côté de l’Opéra : « Le voleur ? À l’orchidée, il doit être loin ! »

Pataquès

Hé, non ! ce n’est pas un pastis ou un embrouillamini, mais une faute de liaison mal-t-à-propos. Exemple à la Zazie : « Emmener tes touristes à la Sainte-Chapelle ? Occupe-toi z’en toi-même ! »

sainte chapelle.jpg
« A la Sainte-Chapelle, répondit Fédor Balanovitch. Un joyau de l’art gothique. Allons grouillons ! Schnell l Schnell ! »

Périphrase

La périphrase est l’expression d’une idée ou d’un objet – qu’un seul mot suffit habituellement à désigner- par un groupe de mots qui les définissent. Exemple : « L’astre du jour se couchait du côté de la porte Maillot ».

Polysyndète

Multiplication de mots de liaison, conjonctions ou adverbes. Exemple : « Hélas, à Paris, la pub est partout, et dans le métro, et sur les flancs de bus, et sur les murs, et ça n’arrête pas… »

Syllabation

Dissociation des éléments d’une diphtongue, figure chère à Raymond Queneau. Exemple : « T’as ka changer à Barbès-Rochechouaaar ! »

Syllepse

saint sulpice.jpgConsiste à employer un même mot au sens propre dans une première figure, puis dans un sens figuré dans une seconde figure. La syllepse est à la base de certains jeux de mots. Exemple emprunté à Prévert : « Cette église Saint-Sulpice, il y a quelque chose qui cloche… » (Et en plus, bonjour l’acoluthe…)

Synalèphe

Comme la syncope, il s’agit de la réunion de deux syllabes en une seule dans la prononciation. Permet d’imiter la prononciation relâchée de la vie quotidienne. Exemple (chez le boulangère de la rue de Monceau) : « Une baguette, siouplait »

Synchise

La synchise consiste à bousculer la syntaxe habituelle. Exemple, à la Molière : « De plaisir Paris frissonner tes joyaux architecturaux me font ».

Syncope

La syncope est la suppression d’une partie intérieure du mot. Exemple : « une p’tite prom’nade sur les boul’vards »

Synecdoque

psg.jpgLa synecdoque est une figure proche de la métonymie, permettant de simplifier le discours. Le procédé consiste à désigner un tout par l’une de ses parties, le contenant pour le contenu, la matière pour l’objet, et inversement. Si Paris gagne la Coupe d’Europe (alors que ce sont les joueurs du Paris Saint-Germain qui la gagnent), c’est une synecdoque. Mais ça n’arrive jamais.

Tapinose

La tapinose, figure plutôt péjorative, fait un peu le tapin du côté de l’hyperbole, mais en négatif. Exemple pour la fontaine Saint-Michel : « Il faudrait la démolir, cette infâme fontaine, cette architecture à pleurer, ce marbre rouge ridicule, cette offense au bon goût… »

Tautogramme

Il s’agit d’une phrase ou œuvre dans laquelle (presque) tous les mots commencent par la même lettre. Exemple : « Paul, prudent, paria peu pour Paris ». (Franchement, je ne vois pas la différence avec allitération…)

Tautologie

Il s’agit de ne rien dire de plus que ce qu’on a déjà dit : « Paris sera toujours Paris ! »

Truisme

Le truisme est une lapalissade, une vérité si évidente qu’elle ne mériterait pas d’être énoncée. Exemple : « Quand il était dans le métro, il n’était pas dans le bus… »

Zeugma

desproges.jpgLe zeugma, cher à Desproges et cousin du syllepse vous saute au visage quand un terme concret et un terme abstrait sont compléments d’un même mot.

Exemple : « Il s’enfonça dans la rue Saint-Séverin et un coton-tige dans l’oreille. »

 

Pour terminer, je vous recommande les Anagrammes renversantes, d’Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow, parues chez Flammarion. Vous apprendrez que « Le duc de Saint-Simon » est l’anagramme de « Mondanités lucides » et que « Aurore Dupin,  baronne Dudevant, alias George Sand » est l’anagramme de « valsera d’abord au son du piano d’un génie étranger ».

Renversant, non ?

 

 

 

Après le Ritz, tous à la Tour Eiffel !

La plus grande énigme de l’histoire criminelle du XIXe siècle

tour effeil qui tue.jpg

A la fin du XIXe siècle, Paris est le théâtre d’une série de meurtres. Très vite, on désigne le coupable : c’est la Tour Eiffel ! Va-t-elle échapper à la prison, voire y laisser sa peau, finir guillotinée ? Dieu merci, un jeune poète (Christophe) et sa fiancée (Marie-Nuage Eiffel) refusent de croire à sa culpabilité tandis que trois (vieux) polytechniciens rétrogrades s’acharnent à soutenir la thèse contraire. S’engage une nouvelle bataille des anciens et des modernes dans une pièce intitulée La Tour Eiffel qui tue, pièce un chouïa ubuesque signée Guillaume Hanoteau, musique de Georges Van Parys sur des couplets de Jean Marsan, pièce qui fit les beaux jours de la Rose rouge ou du Vieux Colombier dans l’après-guerre.

 Les anciens et les modernes

en construction.jpg

Parmi les anciens, il y a du beau monde qui s’insurgea avant même que la tour ne soit construite, ne voyant dans le projet qu’un énorme pylône saccageant la vue des Parisiens. C’est ainsi qu’en 1887, une lettre est signée par 47 écrivains et artistes, dont Dumas fils et Zola : « Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Les critiques fusent :

Paul Verlaine : « Ce squelette de beffroi »

Léon Bloy : « Ce lampadaire véritablement tragique »

François Coppée : « Le monstre est hideux, vu de près. / Géante, sans beauté ni style… »

Joris-Karl Huysmans : « ce grillage infundibuliforme, ce suppositoire criblé de trous. »

Guy-de-Maupassant_6191Maupassant écrit : « Je me demande ce qu’on conclura de notre génération si quelque prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine. »

Quand la Tour fut ouverte au public, ce cher Guy alla souvent déjeuner ou diner au restaurant du premier étage. « C’est le seul endroit de Paris où je ne la vois pas » expliquait-il.

Une fois la chose achevée (pour l’Expo universelle 89), la meute se calmera et les modernes pourront s’exprimer, comme Blaise Cendras et Apollinaire, qui voient en la tour Eiffel le renouvellement de sources d’inspirations poétiques.

La « belle girafe en dentelle » (Cocteau) ne pouvait que fasciner le pionnier du cubisme, Robert Delaunay, qui commence à la peindre en 1910. « Je pense que la Tour, écrit-il en 1929, est devenue une des merveilles du monde. Pour l’avoir aimée et pour le plaisir qu’elle m’a donnée, je ne trouve pas de mérite de lui avoir donnée depuis 1910 des multiples formes de mon amour. »

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Apollinaire, lui, se fait bucolique : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin. »

Quant à Cendrars, ça plane :  » Ô Tour Eiffel ! Feu d’artifice géant de l’Exposition Universelle ! / … / Tu es tout / Tour / Dieu Antique / Bête moderne / Spectre solaire / Sujet de mon poème / Tour / Tour du monde  / Tour en mouvement… / Ô sonde céleste !

Merci, Alphonse Allais

Allais.pngPour ou contre, certains s’efforcèrent de faire d’une pierre deux coups, car, comme le dit si bien l’ami Lénine, il n’existe pas de conflit sérieux entre le beau et l’utile. Alphonse Allais, par le biais de son Captain Cap, eut une idée lumineuse : « J’ai une idée (…) pour rendre utile cette stupide tour qui fut, en 1889, une utile démonstration industrielle, mais qui est devenue si parfaitement oiseuse. … Conservons-la, soit, mais donnons-lui un autre aspect. (…) Renversons la tour Eiffel et plantons-la la tête en bas, les pattes en l’air. Puis, nous l’enveloppons d’une couche de magnifique, décorative et parfaitement imperméable céramique. (…) Et puis, quand j’ai obtenu un ensemble parfaitement étanche, j’établis des robinets dans le bas et je la remplis d’eau, (…), une eau ferrugineuse et gratuite à la disposition de nos contemporains anémiés. »

Zazie dans les hauts

zazie.jpg

Je soupçonne Raymond Queneau de ne pas aimer la Tour Eiffel. La preuve, dans Courir les rues, de 1967 : « Tour Eiffel d’ossements / Catacombes aériennes / Tibias escaliers / Et à trois cents mètres au-dessus du sol / Le crâne antenne / Qui ne parle que pour l’écoute ».

Une autre preuve ? Dans Zazie, la chose est présente, mais elle n’est pas nommée. N’est-ce pas là le comble du mépris : « Ils regardèrent alors en silence l’orama, puis Zazie examina ce qui se passait à quelque trois cents mètres plus bas en suivant le fil à plomb. – C’est pas si haut que ça, remarqua Zazie. – Tout de même, dit Charles… »

Belle ou laide ? La chanson n’apporte pas la réponse

« Paris, mais c’est la Tour Eiffel / Avec sa pointe qui monte au ciel / Qu’on la trouve laide, qu’on la trouve belle, / Y’a pas de Paris sans Tour Eiffel. / On la débine, on la charrie, / Pourtant, partout ce n’est qu’un cri : / Paris ne serait pas Paris sans elle / Paris, mais c’est la Tour Eiffel. » (Paris-Tour-Eiffel, paroles et musique Michel Emer, 1946).

images.jpgA propos de chansons, il en existe plus de trente évoquant la grande dame de fer. Dont La Complainte de la tour Eiffel, (paroles de Jean Marsan – Guillaume Hanoteau, musique de Georges Van Parys) chantée par Mouloudji : « Amis, chantons la complainte / De la pauvre Tour Eiffel / Écoutez sa morne plainte / Quand le vent souffle sur elle… »

Ou Le Fantôme de la Tour Eiffel de Charles Trenet : « Hmm hmm ah, ah, ah, ah / Écoutez mes amis l’histoire fantastique / Du fantôme de la Tour Eiffel / Il avait arrêté l’ordre chronologique / Pour démonter le temps et le rendre irréel…

Complainte, fantôme, Tour Eiffel : les auteurs se sont sans doute souvenus de notre cher Robert Desnos et de sa Complainte de Fantômas :

« Écoutez, Faites silence / La triste énumération / De tous les forfaits sans nom / Des tortures, des violences / Toujours impunis, hélas / Du criminel Fantômas (…) Dans la nuit sinistre et sombre / À travers la Tour Eiffel / Juv’ poursuit le criminel / En vain guette-t-il son ombre / Faisant un suprême effort / Fantômas échappe encor… »

Douze heures pétantes

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Entre 1900 et 1914, un « Canon de Midi », installé sur la Tour Eiffel, tirait tous les jours un coup pour marquer l’heure et permettre aux Parisiens de régler leurs montres. D’où l’expression « douze heures pétantes ».

Question : serait-ce le même petit canon que celui installé dès 1786 dans le ­jardin du Palais-Royal, « canon ­solaire » ou « canon méridien » long d’une quarantaine de centimètres, construit par l’horloger Rousseau, qui était surmonté d’une loupe servant à concentrer les rayons du soleil ? Réponse bienvenue.

Contemplons Paris du haut de la tour Bönickshausen

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Gustave Eiffel, fils d’adjudant d’origine allemande, fut enregistré à l’état-civil sous le nom de « Bönickshausen dit Eiffel » et c’est sous ce nom qu’il fit la guerre contre la Prusse, pendant la IIIe République. Après la défaite de la France, en butte aux sentiments anti-allemands, il fit effacer ses origines allemandes de son nom, huit ans avant la construction de la tour… Eiffel ?

Ou de la tour Koechlin

Une tour de 300 m, ça ne tient pas debout ! Comment va-t-on faire avec le vent ? Il va la dégommer ! Allez, cherchez, les gars ! Ce n’est pas Gustave Eiffel mais l’ingénieur Maurice Koechlin qui trouve la solution, avec ses collègues Emile Nouguier et Stephen Sauvestre. L’idée ? Laisser passer le vent, pardi ! Une structure aérée. Un brevet numéro 164364 sera déposé le 18 septembre 1884. Au nom de Koechlin ou de Eiffel ? Je ne sais pas. Et c’est vrai, on s’en fout un peu.

Fake news ?

Une légende veut que Jules Verne ait loué une chambre, à son usage exclusif, au sommet de la tour, dans les années 1902-1903. Ne vous laissez pas berner ! Barricadez votre cerveau ! Alertez les réseaux sociaux ! C’est totalement faux !

AVT_Amelie-Nothomb_4478.jpgPar contre, il est tout à fait possible que la tour Eiffel doive sa forme à la lettre A, le A d’une certaine Amélie dont Eiffel aurait été amoureux. C’est une autre Amélie (Nothomb) qui le dit : « Je n’en ai jamais eu la confirmation. C’est une chose que quelqu’un m’a garantie au cours d’une soirée parisienne. (…) Je pense que je n’aurai jamais le fin mot de l’affaire, mais je trouve que c’est une belle histoire. »

L’histoire, en tout cas, fait partie du Voyage en hiver, son beau roman d’amour. 4e C du Livre de poche : « Zoïle est tombé éperdument amoureux de la douce Astrolabe, mais la jeune femme consacre tout son temps à Aliénor, une romancière géniale quoique légèrement attardée. Par dépit, il décide de détourner un avion et de l’envoyer percuter la tour Eiffel. » Suit une critique de Paul Enthoven, dans Le Point : « … on se laisse volontiers guider par une Amélie défoncée qui, jonglant avec ses figurines de lanterne magique, s’envoie joyeusement en l’air… «

Queneau, non, mais Truffaut, oui !

Il l’aimait, il put la voir depuis deux des appartements dans lesquels il habita, dont un rue de Passy, 10e étage avec terrasse, fenêtre sur tour Eiffel. Il l’aimait, à en collectionner les figurines.  Et à l’inclure dans ses films.

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Tournage de Baisers volés

Si Zazie ne verra jamais le métro, une jeune fille ne verra pas non plus la tour Eiffel. A ses débuts, François Truffaut avait songé tourner un court métrage impliquant son monument fétiche, projet qu’il avait proposé à Pierre Braunberger : « C’était une idée assez amusante : une fille vient à Paris pour un héritage, elle veut voir la tour Eiffel. Elle n’a que quelques heures, elle aperçoit de partout la tour Eiffel qui apparaît et disparaît, mais ne sait comment l’atteindre. » (Cahiers du cinéma, décembre 1984).

On retrouve la tour dans Vivement dimanche ! Mais si, souvenez-vous : Fanny Ardant saisit une tour Eiffel miniature pour assommer son adversaire. (Vlan !) On la retrouve également sur l’affiche de Baisers volés (à droite de Jean-Pierre Léaud) et sur l’affiche du Dernier Métro (à l’arrière-plan, en ombre chinoise). C’est pas de l’amour, ça ?

Terminons en beauté, avec Raoul Dufy

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Un petit tour à l’Académie Goncourt ?

Pour remporter le Goncourt, selon de savants calculs, il serait préférable qu’il s’agisse de votre sixième roman, que vous soyez un homme, parisien, âgé d’une cinquantaine d’années, édité chez Gallimard, Grasset, Le Seuil, Actes Sud ou P.O.L. Il serait préférable que le titre de votre roman comporte le mot « nuit » (ou, en deuxième choix « amour », « français », « grand » et « Dieu »). Une intrigue faisait appel à des Nazis ne serait pas à dédaigner. A vous de jouer.

 Le premier prix Goncourt

Prié de donner son avis sur la toute nouvelle Société littéraire des Goncourt, l’illustre Émile Faguet, de l’Académie française, avait lancé : « Une Académiette ! ». Le 21 décembre 1903 neuf des dix écrivains membres de l’Académie Goncourt (Rosny jeune, absent, a transmis son vote à Joris-Karl Huysmans) se réunirent pour dîner et parler miettes au restaurant Champeaux. Par six voix contre trois à Camille Mauclair (La Ville lumière) et une à Jean Vignaud (Les Amis du peuple), ils décernent le premier prix Goncourt à un quasi inconnu, John-Antoine Nau pour Force ennemie.

Champeaux.jpgChampeaux, situé au 13, place de la Bourse, était un petit restaurant avec jardin situé à l’angle de la rue Vivienne et de la rue des Filles-Saint-Thomas. Rendez-vous des financiers, écrivains et journalistes, il figure dans l’incipit de L’Argent de Zola (1863) : « Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place ».

La presse ne fit pas ses choux gras du premier prix Goncourt : « Quelque chose comme l’histoire d’un fou » écrivit L’Aurore. A l’issue du dîner, Joris Karl Huysmans envoya un télégramme au lauréat pour le prier de passer retirer son chèque de 5 000 francs.

Chez Drouant

salon drouant.jpgL’écrivain Ajalbert aurait lancé : « Je puis vous donner l’adresse d’une maison encore assez modeste où j’ai fort bien déjeuné quelquefois. Honorable cuisine et vins loyaux. Des prix assez doux. C’est le restaurant Drouant, place Gaillon ! ». Ancien café-tabac fréquenté par les Daudet, les frères Rosny, Renoir, Pissarro, Octave Mirbeau et Edmond de Goncourt, Drouant va devenir le repaire des « dix ».

 Quel couvert choisir ?

Si vous avez le choix, le dixième couvert est gage de longévité. En 115 ans, quatre académiciens seulement l’ont occupé (Lucien Descaves, Pierre Mac Orlan, Françoise Mallet-Joris, Pierre Assouline). Le septième est plus encombré : deux fois plus d’occupants durant la même période. (Paul Margueritte, Émile Bergerat, Raoul Ponchon, René Benjamin, Philippe Hériat, Michel Tournier, Régis Debray, Virginie Despentes)

 Le déjeuner du mardi

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Depuis 1914, pour leur déjeuner et leur réunion mensuelle, les « dix » se réunissent place Gaillon chaque premier mardi du mois. (Sauf juillet et août). En décembre, le déjeuner est servi dès que le jury a délibéré. Le menu Goncourt n’est plus l’exclusivité du jury. Il est désormais proposé à tous les clients du restaurant pour 170€ (hors boissons).

 Première femme au jury

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Ce fut Judith Gautier (fille de Théophile), figure importante du monde des lettres, cooptée en 1910. La gente féminine fut accueillie fraichement. Cette « peste pontifiante » ? écrivit la presse. Cette « vieille outre noire, mauvaise et fielleuse, couronnée de roses comme une vache de concours ? » déclara Jules Renard. Sympa, les gars.

 La première lauréate

TrioletL’Académie Goncourt distingue surtout des hommes, environ 90 % des lauréats depuis la création du prix. La première femme couronnée fut Elsa Triolet, en 1944, pour Le premier accroc coûte 200 francs, un recueil de nouvelles. Prix de circonstances ? A-t-on voulu, à travers la dame, honorer l’armée russe, la Juive et la communiste ? « C’est cousu de fil rouge », commente Léautaud.

 

Le record du tour

En 1913, sont en lice notamment Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et Du côté de chez Swann de Marcel Proust. Fichtre ! Mais c’est un écrivain nantais et inconnu – Marc Elder – qui, avec Le peuple de la mer, livre composé de trois nouvelles maritimes, l’emporte après onze tours de scrutin, record à battre.

Le plus jeune lauréat

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Jean-Marie Le Clézio a reçu le prix Goncourt 1963 à 23 ans pour Le Procès verbal.

 

 

 

Lettre ouverte aux cons, par Yvan Audouard

« Il n’empêche que le Goncourt est une connerie persévérante et diabolique. Qu’il fausse totalement la vie littéraire de ce pays. Qu’il abîme ceux qui l’obtiennent, aigrit ceux qui le ratent… (…) Il n’améliore ni ne détériore ceux qui en font partie. Ils ne sont pas cons à titre privé. Mais ils sont devenus les agents actifs d’une dangereuse connerie collective. Et le pire, c’est qu’ils le savent »

Ah ? dit Proust

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En cet après-midi du 10 décembre 1919, rue Hamelin, la fidèle Céleste entre dans la chambre du maitre sans y être invitée : A l’ombre des jeunes filles en fleurs vient de recevoir le Goncourt. « Ah ? », répond l’écrivain, qui, après avoir reçu Gaston Gallimard et Léon Daudet, ordonne à sa servante de se barricader : il ne veut voir personne. Tout le monde à la porte.

Il faut dire qu’il vient de battre Roland Dorgelès et ses Croix de bois (six voix contre quatre) et que la gauche et les anciens combattants sont furieux. Proust ? Ce vieux machin ? Des jeunes filles en fleurs ? Mais de qui se moque-t-on avec cette mièvrerie ?

 C’est Céline qui vous le dit

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« C’est le Goncourt assuré, dans un fauteuil », écrit Céline à Gallimard pour accompagner son manuscrit du Voyage. Raté. Gallimard a trainé des pieds (« il faudrait élaguer ! ») et les Goncourt se ridiculisent : ils couronnent Loups de Guy Mazeline, jeune auteur choyé par la NRF. Il faut dire que Rosny aîné, président du jury, a vendu (très cher) à L’Intransigeant son dernier roman sous forme de feuilleton, journal dans lequel Mazeline tient une rubrique littéraire.

Le Goncourt, combien ?

En 1903, c’était 5000 F. Une somme considérable. Aujourd’hui, de mauvais placements en dévaluations, c’est 10 euros. Mais le plus prestigieux prix littéraire français est une promesse de (grosse) vente. Pour Rouge Brésil (2001) Jean-Christophe Rufin dépassa 700 000 ex dans l’année. D’autres auront cependant moins de chance. Les Ombres errantes (2002) de Pascal Quignard, plafonnera à 90.000 exemplaires.

 Deux Goncourt sinon rien

gary.jpgC’est interdit par le règlement, mais bon, vous pouvez toujours tenter le coup. On connait l’histoire : Romain Gary changea de nom. Aux Racines du ciel, en 1956 publié sous son vrai nom, succéda La Vie devant soi en 1975 sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Six voix au huitième tour de scrutin contre Un policeman de Didier Decoin (trois voix) et Villa triste de Patrick Modiano (une voix).

PalovitchFuté, Romain Gary : Son petit-cousin – Paul Pavlowitch, écrivain lui-même – accepta de se prêter au jeu. Mais entre les deux hommes, les choses vont se dégrader. Romain Gary, qui a signé avec le Mercure de France un contrat de cinq livres signés Ajar, échange alors 40 % de ses droits d’auteur contre la promesse du secret et l’attestation notariée du statut de prête-nom de Pavlowitch. Romain Gary s’expliquera dans une publication posthume : Vie et mort d’Émile Ajar.

Histoire de placard

En 1958, un tout jeune journaliste de 16 ans travaillant pour l’hebdomadaire Aux écoutes fait sauter les plombs de chez Drouant et profite de la confusion pour poser un micro dans le lustre afin d’enregistrer les délibérations, puis se glisse dans un placard à balais. Il s’agit d’Alain Ayache – qui deviendra plus tard le patron du Meilleur. Découvert, il ne sera relâché qu’après avoir promis de ne rien divulguer.

Le premier Goncourt « noir »

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René Maran, écrivain noir, remporta le prix Goncourt en 1921 avec Batouala, véritable roman nègre, critique violente de la colonisation. Au cinquième tour de scrutin contre L’Épithalame de Jacques Chardonne.

 La robe à fleurs du Castor

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En 1943, Simone de Beauvoir croit savoir qu’elle va recevoir le prix pour L’Invitée. Elle achète une belle robe et s’installe au Flore où elle attend un coup de fil qui ne viendra pas. Il viendra onze ans plus tard, en 1954, pour Les Mandarins. Mais bougonne, Simone, qui assimile désormais « les dix » à une mafia, refuse de se laisser photographier et ne vient même pas à la remise du prix. Sartre, gentiment, lui offre le Journal des Goncourt, qu’elle n’a jamais lu. « Quels tristes hères », commente-t-elle.

Le kiosquier de l’avenue de Flandres

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La belle histoire. En 1990, le Goncourt est attribué à un inconnu, Jean Rouaud, marchand de journaux avenue de Flandre, pour son premier roman : Les Champs d’honneur. Eberlué, le kiosquier : « J’avais déjà du mal à voir simplement mon roman exposé dans la vitrine d’une librairie, tournant la tête et accélérant le pas, comme si je ne connaissais pas cet homme ».

 

 

 

 

Passe ta rue du Bac d’abord : avec Proust, Malraux, D’Ormesson, Perec, Gary… Whistler…

 Au 1, rue du Bac, c’est d’Artagnan, palsembleu !

d'artagnanDisposant d’un hôtel particulier au 1, rue du Bac, Charles de Batz-Castelmore, dit D’Artagnan, laissa des Mémoires plus ou moins romancés, parus en 1700, où l’on apprend qu’il fut notamment « capitaine des petits chiens du Roi courant le chevreuil ». En juin 1843, Dumas découvrit ce livre chez un de ses amis. Il l’emprunta, ne le rendit jamais, et s’en inspira quelque peu.

A propos, pourquoi la statue de d’Artagnan est-elle située place du Général-Catroux, dans le 17e, hein ?

 Au 13, le Bar bac de Blanche

Dans les années 60, tous les couche-tard, insomniaques et naufragés de la nuit connaissaient Blanche : son café à l’arrière-salle vitrée avait la particularité d’être ouvert sans interruption, afin que les typographes du Journal Officiel puissent s’y sustenter et y oublier leurs cases de plomb.

«Il faut imaginer, écrit Jacques Layani, un mélange de Fréhel et de Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa, mais plus robuste, avec la gouaille parisienne et l’accent faubourien ».

FerréLéo Ferré fut un habitué des lieux : « Huit heures du soir au Bar Bac / Et des hiboux plein le parterre / À s’immoler pour quelques verres / Que Blanche vide dans son sac (…) Taulière des soirs en allés / Je te laisse mon capuchon / Que je baissais sur mes chansons / Le soir dans ton ancien café / Maintenant c’est sous l’œil néon / Que tu lis tes comptes de bique / Et rumines sous la musique / L’oseille bleue des vagabonds ».

Le Bar Bac sera l’un des bistrots préférés des Hussards et en particulier d’Antoine Blondin : « Il m’est arrivé de rester six jours de suite au Bar Bac. Et j’y étais bien. Ils étaient très gentils avec moi, ils me donnaient une cuillerée de soupe toutes les deux heures, et puis le reste du temps du pastis, ou du vin blanc. Six jours de suite. »

BlondinMais tout Blondin qu’on est, il faut bien à un moment quitter les lieux, comme il l’écrit dans Monsieur Jadis : « La nuit s’achevait au Bar Bac, comme si notre avenir le plus immédiat eût été invariablement inscrit dans les marcs de ce café. On s’y enlisait lentement au moment où la barbe pousse ».

Au 32, Marcel Brion, durant quarante ans

Marcel BrionRomancier, il fut également un des plus grands historiens de l’art, spécialiste de la Renaissance italienne et de l’Allemagne romantique. Après un échec au fauteuil du duc de La Force contre Joseph Kessel en 1962, il fut élu à l’Académie française vingt-deux ans plus tard. Têtu, l’historien. Et grand monsieur. « Marcel Brion, écrit Le Figaro en 1994, c’était l’Europe avant la lettre. Il connaissait sept des langues principales parlées en Occident, et il les connaissait en découvreur de talents. Il a su choisir et il ne s’est pas trompé ».

 

40, rue du Bac, Éditions de La Table ronde

Marquée nettement à droite, la Table ronde accueillit tout naturellement ceux que Bernard Frank appela les Hussards : Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, Roger Nimier, jeunes trublions qui font passer un petit vent d’air frais (et frondeur) sur la germanopratinité sartrienne. Dans son Grognards & Hussard, Bernard Frank tente d’en décrire le style : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s’il s’agissait d’un couperet. À chaque phrase il y a mort d’homme. »

Les années soixante voient émerger une nouvelle génération : Alphonse Boudard, Gabriel Matzneff, Frédéric Musso, Éric Neuhoff, puis  Jean-Paul Kauffmann, Frédéric Fajardie…

Sartre au Pont royal.jpgSituées tout près du grand bar littéraire de Saint-Germain-des-Prés – le Pont-Royal – les éditions de la Table ronde déménagent dans les années 90. « La Table ronde a quitté la rue du Bac, écrit Matzneff, et, peu de temps après, inconsolable, le Pont-Royal a fermé ses portes. »

 

43 rue du Bac, le pas drôle professeur Cottard dans La Recherche

— Quoi ! le professeur Cottard ! Vous ne vous trompez pas ! Vous êtes bien sûr que c’est le même ! Celui qui demeure rue du Bac ! — Oui, il demeure rue du Bac, 43. Vous le connaissez ? — Mais tout le monde connaît le professeur Cottard. C’est une sommité !

CottardTout le monde aura en tout cas reconnu la langue alerte et classieuse de Marcel Proust et cet extrait de Sodome et Gomorrhe.

Ce cher Cottard, auteur de plaisanteries jugées « pas drôles », « ineptes », « grotesques », « de commis voyageur » ! Proust le cite 290 fois dans La Recherche, (dont 159 fois dans Sodome et Gomorrhe) et le loge au 43, là où vivra (très peu de temps) la jeune poétesse Elisa Mercoeur.

 

Au 43 itou, Élisa Mercœur implore Châteaubriand

A l’âge de dix-huit ans, cette poétesse (pouah, c’est pas beau, poétesse) composa son premier ouvrage, un livre dédié à Chateaubriand à qui la jeune fille adressait cette supplique : « J’ai besoin faible enfant, qu’on veille à mon berceau. Et l’aigle peut, du moins, à l’ombre de son aile, protéger le timide oiseau ». Mais rien du tout. Chateaubriand, pas sympa as usual, répondit à la demoiselle qu’il ne prenait personne sous son aile. Circulez, il n’y a rien à lire ! Touchée par la phtisie, la malheureuse petite poétesse s’éteignit rue du Bac, à l’âge de 25 ans, en 1835, trois ans avant que Châteaubriand ne s’installe au 120.

44, rue du Bac, André Malraux drôle de coco

André MalrauxQuittant le boulevard Berthier à la fin de l’été 1932, les Malraux s’installent rue du Bac. L’écrivain y compose une partie de La Condition humaine, Clara y tient un salon littéraire et s’occupe de sa fille, Florence, que le lauréat du Goncourt ignore et surnomme « l’objet ». Le 22 juillet 1936, Malraux quitte l’appartement pour se rendre en Espagne, où la guerre civile vient d’éclater.

Les Malraux.jpgEntre les deux époux, rien ne va plus. Il lui avoue l’avoir épousée pour son argent, lui interdit de prendre la plume : « Mieux vaut être ma femme qu’un écrivain de second ordre », déclare-t-il. En 1945, Clara Malraux prendra enfin son indépendance et emménagera avec sa fille Florence rue Bertholet. Pendant trente ans, André Malraux refusera d’adresser la parole à son ex-femme. C’est pas bien, Dédé ! (On peut, Louise de Vilmorin l’appelait ainsi.)

Au coin de la rue du Bac et du 52, rue de Lille, Mérimée et son faune en bronze

Il vivait dans un modeste appartement au deuxième étage, dont le cabinet de travail donnait sur la rue de Lille. Écrivain renommé, inspecteur général pour la protection des monuments historiques, prisonnier à la Conciergerie, académicien, séducteur invétéré, sénateur, familier de toutes les célébrités du siècle, Mérimée aura vécu toutes les vies. Pourtant, il décèdera à Cannes dans une indifférence quasi générale. Paris apprendra sa mort en septembre 1870 par un article du Times. Sept mois plus tard, le 52, rue de Lille est incendié. Ses lettres et manuscrits sont réduits en cendres, ne restent dans les décombres qu’une pipe turque et son fameux faune en bronze jouant avec sa queue.

 82, rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

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La réunion inaugurale de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec est coopté en 1966 et la disparition de sa lettre E assurera la renommée oulipenne.  (« Oui, il y a aussi Ismaïl, Achab, Moby Dick. Toi, Ismaïl, pion tubar, glouton d’obscurs manuscrits, scribouillard avorton qu’un cafard sans nom gagnait, toi qui partis, fourrant un sarrau, trois maillots, six mouchoirs au fond d’un sac, courant à ton salut, à ta mort, toi qui, dans la nuit, voyais surgir l’animal abyssal, l’immaculation du grand Cachalot blanc…! ». Oulipien à vie, Perec sera « excusé (en 1982) pour cause de décès ».

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Un petit palindrome plein de E  pour la route : « Ce reptile lit Perec ».

 

97 rue du Bac : Jean d’Ormesson joue les Tanguy

d'ormesson jeune« J’ai habité chez mes parents jusqu’à l’âge de trente-cinq ans. Quand une fille me téléphonait, mon père répondait : « Qu’est-ce que vous lui voulez encore ? » Je me souviens du numéro LIT-12-72. C’était juste en face de chez Romain Gary. »

D’Ormesson sera notamment directeur général du Figaro, lui qui avait écrit dans la revue Arts un article féroce sur le roman d’un des patrons d’alors, Pierre Brisson. Article qui finissait ainsi : « Il y a tout de même une justice : on ne peut pas être directeur du Figaro et avoir du talent. »

 

108, rue du Bac, Romain Gary et Jean Seberg

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Après avoir habité l’île Saint-Louis, le couple Gary-Seberg s’installe en 1963 au deuxième étage du 108, rue du Bac. L’appartement est rénové par un décorateur en vogue, les lampadaires et les bibliothèques en bronze sont signés Diego Giacometti.

Après leur divorce (1970), l’actrice s’installe dans un autre appartement de l’immeuble. Dix ans plus tard, suivant l’exemple de son ex-épouse un an plus tôt, Romain Gary se suicide. Il laisse une lettre datée « Jour J » dans laquelle il écrit : « Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs. » L’homme aux deux prix Goncourt aimait répéter que Gary – en russe – signifierait « brûler » et Ajar « braise ». Pouvait-il choisir meilleurs pseudonymes ?

 Au 100 bis, Flora Tristan, féministe notoire et grand-mère de Gauguin

floran tristan.jpgFigure majeure de la lutte des classes et du débat social dans les années 1840, elle est considérée comme une des premières féministes : « L’homme le plus opprimé, écrit-elle, peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». Militante, femme de lettres, elle publie en 1840 Promenades dans Londres, ouvrage qui s’ouvre sur une dédicace aux classes ouvrières.

Sa fille, Aline Chazal-Tristan, sera la mère de Paul Gauguin. Ci-dessous, Le Jardin de Pissarro, une œuvre de jeunesse (1881).

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Au 110, Marie Dorval, la chérie de George Sand

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Elle avait, disait Théophile Gautier, « des cris d’une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères que le théâtre était oublié, et qu’on ne pouvait croire à une douleur de convention ». Après avoir quitté Alfred de Vigny (gros jaloux, Alfred, il la fit suivre par Vidocq), l’actrice fit la conquête de George Sand qui, amoureuse, lui adressa des billets enflammés : « Je ne peux vous voir aujourd’hui, ma chérie, je n’ai pas tant de bonheur. Lundi, matin ou soir, au théâtre ou dans votre lit, il faudra que j’aille vous embrasser, ma dame, ou que je fasse quelque folie ».

Mais aussi Whistler et sa Dame en blanc

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En 1863, Napoléon III fait ouvrir le Salon des Refusés dans un coin du Palais de l’Industrie. Cézanne, Pissaro, Manet, tout le monde se marre. Deux tableaux font sensation : Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et La Dame en blanc de Whistler. Pour ce drôle d’Américain, qui balança entre le réalisme de Courbet et le flou de Turner, c’est presque la gloire. Revenons à Proust et ses personnages dans la Recherche. Au même titre que Renoir, Monet, Manet, Helleu, Whistler aurait été un de des modèles de Proust pour incarner Elstir le peintre idéal. (297 occurrences dans la Recherche !)

 

Au 120, (ex 112), Chateaubriand et ses Mémoires

Dans son rez-de-chaussée de l’hôtel des Missions Étrangères où il s’installe au fond de la cour à gauche, retiré de la vie politique depuis 1830, il se consacre à ses Mémoires (d’Outre-Tombe) dont il fait la lecture à Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois toute proche. Il y évoque sa maison de la rue du Bac : « Ma fenêtre qui donne à l’ouest sur les jardins des Missions Etrangères est ouverte : il est six heures du matin, j’aperçois la lune pâle et élargie, elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélés par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois le reflet d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main dans l’éternité ». Pouf pouf.

Au 125, c’est à nouveau Corot

C’est vrai, j’allai oublier. Corot y est né le 16 juillet 1796. Plaisanterie connue : « Corot a peint 3 000 tableaux dont 5 000 sont aux Etats-Unis ». Certes, il était facile à imiter. Certes, il signa par générosité quelques toiles d’élèves impécunieux. Mais sinon, non, que nenni. Martin Dieterle, spécialiste de la question, s’inscrit en faux (ha ha, elle est bonne !) contre cette assertion : « Il n’a jamais signé une toile qui n’était pas de lui. Simplement, il est arrivé, une ou peut-être deux fois, qu’un étudiant affamé lui apporte un tableau en lui demandant de le signer afin qu’il puisse être vendu. Il l’a retouché la nuit et le lendemain matin l’a rendu à l’étudiant. On a beaucoup exagéré l’affaire au point de dire que Corot signait même des faux. C’est absurde. »

Qu’on se le dise ! en regardant cette toile chinée à l’Emmaüs de Bourgoin-Jallieu……Un vrai faux Corot, copie de La Liseuse sur la rive boisée.

borddeleaupnicheetpersonnage Corot

 

 

Voltaire, Corot, Musset, Wilde, Baudelaire, Montherlant, Blondin… c’est quai Voltaire

Au 3, plagiat et assassinat

L’écrivain Maurice Joly vécut dans un petit appartement au 3 quai Voltaire jusqu’à sa mort en 1878. Il ne laisserait que peu de trace si les très célèbres Protocoles des Sages de Sion n’étaient pas un plagiat de son Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu. Le pamphlet antisémite fut obtenu très facilement : les auteurs remplacèrent simplement le terme « financiers » par celui de « Juifs ». Pauvre Joly. Plagié puis assassiné. C’est en tout cas ce que soutient Umberto Eco dans Le Cimetière de Prague.

Les couleurs de Sennelier pour Picasso

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Le magasin de couleurs Sennelier (Les Couleurs du quai) fut créé en 1887 par Gustave Sennelier. Il eut pour clients les plus grands artistes et notamment Picasso. Dans les années d’après-guerre, le peintre venait à pied depuis son atelier des Grands-Augustins, la maison ayant mis au point à son intention une gamme de pastels gras qu’il affectionnait, car elle lui permettait de travailler sur n’importe quel support.

Et l’atelier de Luc Simon, le grand amour de Barbara

luc simon« Il est irrésistible. Grand, mince, visage et sourire éclatants, une tête de jeune premier qui aurait bien mûri », écrit Marie Chaix. Il s’appelle Luc Simon, il est peintre, et il va vivre une grande histoire d’amour avec Barbara en 1963. La chanteuse est sérieusement éprise, elle lui adresse une lettre d’amour qui deviendra chanson, chanson qu’elle enregistrera, presque mot pour mot, en 1964 : « Je ne sais pas dire « Je t’aime. ». / Je ne sais pas, je ne sais pas. / (…) / Alors, j’ai fait cette musique / Qui mieux que moi te le dira. »

NB : Luc Simon fut également acteur. Il a joué le rôle-titre du film Lancelot du Lac de Robert Bresson.

Au 7, Cécile Sorel l’a bien descendu (l’escalier)

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Clémenceau, qui faisait partie de son petit cercle du quai Voltaire, en dresse le portrait : « Une sorte de travesti empanaché. À travers les plumes, j’ai fini par reconnaître l’autruche. Elle s’était surpassée, ce qui me paraissait impossible. » Son nom reste bien sûr associé au grand escalier du Casino de Paris. Le 14 mars 1933, lors de la première de la revue Vive Paris, elle lance à Mistinguett : « L’ai-je bien descendu ? »

 

Agnès Capri habite au 9

Chère Agnès, qu’adorait Barbara. Chaque soir, dans les années 50, elle empruntait la passerelle des Arts pour se rendre dans son cabaret de la rue Molière. Cabaret qu’elle lança en 1938 et qui préfigura avec un immense talent les cabarets rive gauche d’après-guerre.

Au 11, c’est Ingres

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Monsieur Bertin, Ingres

Savez-vous (j’en parlais dans un précédent article) que son violon d’Ingres était… le violon ? D’où l’expression. Réputé pas rigolo, Ingres. Son célèbre Monsieur Bertin ne le parait pas plus.

Au 15, Delacroix et Corot

Delacroix y tint son atelier de 1829 à 1838, y peignant notamment La Liberté guidant le peuple.

La Liberté guidant le peuple.jpg

Corot le remplaça de 1843 à 1848. Issu de la tradition néoclassique, reconnu pour son travail sur la lumière, Corot fut souvent (et un peu abusivement) présenté comme le précurseur de l’impressionnisme. « Cher Corot, écrit Degas en 1883, il est toujours le plus grand, il a tout anticipé ».  Monet renchérit : « Il y a un seul maître, Corot. Nous ne sommes rien en comparaison, rien ». Né riche, Corot le resta. Et durant les dernières années de sa vie, ses toiles, très prisées, lui rapportèrent beaucoup d’argent. Très généreux, il distribua 20 000 francs aux pauvres de Paris durant le siège de Paris en 1871. Offrit une maison à Auvers-sur-Oise à Honoré Daumier, devenu aveugle, 10 000 francs à la veuve de Jean-François Millet pour l’aider à élever ses enfants.

Pionnier du travail en plein air, Corot a aussi peint Paris. Ci-après La Seine et le quai des Orfèvres, 1835.

La Seine et le quai des Orfèvres 1835

Georges Caïn, vous connaissez ? Il habita également au 15.

Square-Georges-Cain-Michel-Bonnefoy.jpgLes amoureux de Paris ne peuvent l’ignorer : Cain ne fut pas seulement un peintre, un sculpteur, incidemment conservateur du musée Carnavalet de 1897 à 1919, mais également un écrivain historique célèbre pour ses Promenades dans Paris et Nouvelles promenades dans Paris. Cela méritait amplement un square qui porte son nom : adossé au Musée Carnavalet, il abrite de nombreux vestiges architecturaux et un figuier de six mètres de haut.

Au 17, Paul Bowles avant Tanger

paul bowles.jpgL’auteur de Un thé au Sahara y occupa un studio à l’automne 1931, entre deux périples à travers les océans. Il avait déjà voyagé à travers la France deux ans auparavant, après avoir fui sa famille restée à New-York, pour vivre de musique et d’écriture. En août 1931, il découvre Tanger sur le conseil de Gertrude Stein. Il s’y installe définitivement à la fin des années 1940.

 

Au 17 bis, Lucie Delarue-Mardrus

Lucie Delarue-Mardrus.jpgElle vécut quai Voltaire de 1915 à 1936 et aurait pu devenir Mme Philippe Pétain. Mais ses parents refusèrent la main du jeune capitaine et futur maréchal. Bien vu, les parents. Romancière, journaliste, historienne, sculptrice, dessinatrice, Lucie Delarue-Mardrus laissera plus de soixante-dix romans, nouvelles et recueils de poésie. Dans les années 1950, les écoliers du primaire récitaient quelques-uns de ses Poèmes mignons : « C’est la petite souris grise, / Dans sa cachette elle est assise. / Quand elle n’est pas dans son trou, / C’est qu’elle galope partout. »

Que du (beau) monde au 19

Le 19, c’est l’hôtel Voltaire. Charles Baudelaire y achève Les Fleurs du mal, Richard Wagner y termine Les Maîtres chanteurs de Nuremberg. L’hôtel accueille également Jean Sibelius, Oscar Wilde, chambre 14, qui se promène sur le quai avec sa canne d’ivoire sertie de turquoises et lance la mode des manteaux de fourrure de couleur. Y séjourne Camille Pissarro, de fin mars à fin mai 1903, et notre ami Blondin, grand farceur devant l’éternel, qui évoque les lieux dans Monsieur Jadis : « …Un hôtel sur le quai Voltaire, où il lui arrivait de s’enfermer à double tour pour mieux poser sur les paysages de son enfance le regard d’un homme  . Il était admis que sa chambre avait abrité Richard Wagner (…) et que Baudelaire avait quelquefois fouetté sa négresse à l’étage au-dessus ».

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Au 25, pauvre Musset

En octobre 1839, profondément déprimé, Musset emménage dans cet hôtel du 18e siècle avec sa mère, son frère Paul et ses deux sœurs. La famille y restera jusqu’en 1850. « Il y a, écrit-il en 1840, un triste regard à poser sur le passé, pour y voir… les mortes espérances et les mortes douleurs, un plus triste regard à jeter sur l’avenir pour y voir… l’hiver de la vie ! ». Pas très gai, le jeune Musset.

Au 25, également, la mort de Montherlant

Montherlant

Pan ! Le 21 septembre 1972, à l’entresol du 25 où il vivait depuis trente ans, assis dans son fauteuil dessiné par David, après avoir croqué une ampoule de cyanure pour être certain de ne pas se rater, Montherlant se tire une balle dans la gorge. La raison ? Il perdait la vue à la suite d’une drague de jeune garçon hasardeuse qui avait viré au tabassage. Le mail aimé des lettres françaises dont les pièces de théâtre et les romans avaient fait la gloire laisse un mot à Claude Barat, son héritier : « Mon cher Claude, je deviens aveugle. Je me tue. Je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi. Ta mère et toi sont mes héritiers uniques. Bien affectueusement. »

Au 27, la fin de Voltaire

Voltaire y meurt le 30 mai 1778, dans une chambre du deuxième étage sur cour. Mais rien à voir avec un suicide. Savez-vous quoi ? C’est dans la même chambre que meurt, le 15 août 2013, l’avocat Jacques Vergès, chez son amie Marie-Christine de Solages. Trop fort, le hasard !

Au 29, Marie d’Agoult

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Marie d’Agoult au Père Lachaise.

Marie d’Agoult y tient salon depuis 1839.  Elle reçoit Vigny (amoureux d’elle), Eugène Sue (déguisé en dandy), Sainte-Beuve (amoureux d’Adèle Hugo). Sous le nom de Daniel Stern, elle y écrit Nelida, anagramme de Daniel, troisième enfant que Marie d’Agoult a eu de Liszt en 1839.

33, quai Voltaire, Antoine Blondin et son palais aveugle

Si vous n’avez pas lu le délicieux Monsieur Jadis, c’est le moment. « J’habitais à l’époque les ruines d’un palais sur le quai Voltaire, à Paris, où j’avais connu des heures opulentes de ma jeunesse. Des tracas d’huissier avaient condamné les fenêtres ouvertes sur la Seine… (…) J’éprouvais de la délectation à m’abandonner à une inertie qui me rapprochait des morts.  Toutefois, j’entretenais mon deuil frénétique dans les cafés environnants. J’y retardais l’instant de regagner une maison qui, en perdant le fleuve, le Louvre, les jardins, avait perdu la vue. »

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NB :  Monsieur Jadis fut adapté en 1975 pour la télévision par Michel Polac, avec Claude Rich dans le rôle-titre.

 

 

Appel à témoin

Dans La Peau de chagrin, Balzac situe quai Voltaire le magasin d’antiquités où entre Raphaël de Valentin. Mais à quel numéro ? Serait-ce au 23 ?

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Sur le quai Malaquais. De George Sand à Anatole France, de Renoir à Renoir.

Malaquais. Il s’agit à l’origine d’un quai « mal acquis ». La reine Margot (Marguerite de France, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, (voir Alexandre Dumas ou Druon) aurait opéré des transactions financières pas très nettes afin de se payer l’achat du Pré-au-Clercs qui jouxtait la Seine. D’où Mal acquis, Malacquet, Malaquais. C’est pas bien, Margot…

 

Au no 3, Joseph-Marie Vien à l’Hôtel Dorat.

Joseph-Marie_Vien,_David_se_résigne_à_la_volonté_du_Seigneur

Le peintre Joseph-Marie Vien y est mort en 1809. Peintre un peu oublié, il connut de son vivant un sacré succès. En 1772, la du Barry suit sans vergogne l’engouement général en renvoyant à Fragonard les quatre grands panneaux décoratifs qu’il avait déjà livrés pour les remplacer par des compositions de Vien. Pas cool. Le succès de Vien ne faiblit pas après la Révolution : son élève, Jacques-Louis David, l’estime au plus haut point et lui rend hommage dans Le Sacre. N’est-ce pas lui qu’on aperçoit dans une loge dans son célèbre tableau, alors que Vien n’assista pas au couronnement de l’Empereur ? Considéré comme le restaurateur de la « grande peinture française », il est l’initiateur du néoclassicisme illustré par son élève. « J’ai entrouvert la porte, écrit-il dans ses Mémoires, David l’a poussée… » Son exceptionnelle longévité (92 ans) le fit traverser les règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, le Consulat et l’Empire.

Adelaide_Labille-Guizard_Portrait_de_Joseph_Marie_Vien_peintre_du_roi_referenceÀ sa mort en 1809, quai Malaquais, Napoléon lui fait l’honneur de funérailles nationales au Panthéon, où il est le seul artiste peintre à reposer. Mais oui.

Au 7, le café Malafosse de Patrick Modiano

indexTrès tôt, Modiano s’est rendu au café-tabac Malafosse, son père l’envoyant chercher des cigarettes ou un cigare. À l’angle de la rue Bonaparte et des quais, « chez Mala » est le quartier général des étudiants des Beaux-arts, mais également le rendez-vous, dans les années 50, des mariniers et des hommes de la brigade fluviale. Le patron s’appelle Maurice, coiffé d’un éternel béret d’Auvergnat. Et le garçon, c’est Léon.

Le café Malafosse est cité dans Un Pedigree : « En janvier 1960, je fais une fugue du collège car je suis amoureux d’une certaine Kiki Daragane que j’ai rencontrée chez ma mère. Après avoir marché jusqu’au hangar de l’aérodrome de Villacoublay, et rejoint en bus et en métro Saint-Germain-des-Prés, je tombe par hasard sur Kiki Daragane, au café tabac Malafosse, au coin de la rue Bonaparte et du quai. »

C’est aujourd’hui le café des Beaux-Arts.

Au 9, l’hôtel de Transylvanie du chevalier des Grieux

95Dans Manon Lescaut (L’abbé Prévost, 1728), notre brave chevalier court à sa perte sur les tables de jeu du quai Malaquais : « Le principal théâtre de mes exploits devait être l’hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de cartes dans la galerie[1] ».

 

Pharaon

Le pharaon, sorte de gin rami où l’on ponte contre un banquier, apparait dans diverses œuvres littéraires : Candide (Voltaire), Bonheur au jeu (Hoffmann 1820), La Dame de pique (Pouchkine 1834), Lucien Leuwen (Stendhal).

15, quai Malaquais, Anatole France

images.jpgAprès être né en 1844 au n° 19, le jeune Anatole France réside avec ses parents dans l’hôtel particulier du n° 15, le « petit hôtel de Chimay », auparavant appelé « petit hôtel de Bouillon.

Content de son sort, Anatole. « Il ne me paraît pas possible, écrira-t-il, qu’on puisse avoir l’esprit tout à fait commun, si l’on fut élevé sur les quais de Paris, en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière Seine » (Le Livre de mon ami, Calmann-Lévy, 1896.)

En 1892, Anatole France quitte sa femme qui n’a pas supporté plus longtemps sa liaison avec Madame Arman de Caillavet (qui inspire Le Lys rouge paru en 1894). Suivront les honneurs, l’Académie (1881), le Nobel (1921). Anatole France a probablement inspiré Proust pour camper l’écrivain Bergotte dans La Recherche. On le reconnait plus nettement dans Sous le soleil de Satan, de Georges Bernanos, sous les traits de l’académicien Saint-Marin, « illustre vieillard qui exerce la magistrature de l’ironie ».

un cadavre

France meurt en 1924, s’attirant les foudres des surréalistes.  « Avez-vous déjà giflé un mort ? » écrit Aragon dans le célèbre tract Un Cadavre ?  Et d’ajouter : « Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé. »

Pauvre France ! Savez-vous quoi ? C’est en pensant à cet épisode et avec un certain remord que Robert Desnos – qui ne fut pas le dernier à signer le tract – a baptisé Anatole l’un de ses Quatre sans cou. « Le premier, c’est Anatole, / le second, c’est Croquignole, / Le troisième, c’est Barbemol, / Le quatrième, c’est encore Anatole. » (Mais non, fake news !)

Au 19, la libraire du père de France…

Le père d’Anatole, François Noël Thibault dit Noël France, y tint boutique de livres, de documents et de manuscrits sur la Révolution française. Anatole y naquit. Dans l’arrière-boutique.

… Et Boudu (sauvé des eaux)

librairie anatole france

Auguste Renoir peint le quais Malaquais vers 1874. Comment pourrait-il imaginer que son fils Jean tournerait sur ce même quai, en 1932, son Boudu sauvé des eaux, en utilisant la librairie-appartement du père de France ?  Et serait-ce la librairie que l’on voit sur le tableau ? Sacré Boudu. J’aime bien Depardieu mais j’ai préfèré Michel Simon.

Boudhu depardieu

Au 19 également, la mansarde bleue de George Sand

Sand

En octobre 1832, Henri de Latouche (du Figaro) cède à George Sand son bail du 19 quai Malaquais. George Sand quitte le quai Saint-Michel pour s’installer quai Malaquais. Sur le quai, elle fait forte impression avec ses habits masculin, ses cigares et son franc-parler.

« Nous voyons de grands jardins, écrit-elle à son fils, et nous n’entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir, c’est silencieux et tranquille comme Nohant, c’est très commode pour travailler, aussi j’y travaille beaucoup. »

C’est dans la « mansarde bleue » qu’est écrit Lelia, publié en 1833, ouvrage qui déchaîne les passions et bouleverse une existence jusque-là discrète. Sollicitée et courtisée, George Sand devint un personnage à la mode. C’est le temps des amours éphémères : Marie Dorval, Prosper Mérimée, avant que ne vienne Musset. Elle quitte le quai Malaquais en 1836 et l’évoquera toujours avec nostalgie : « J’ai éprouvé autrefois des regrets sérieux à me voir délogée d’une mansarde qui me tombait sur la tête un peu tous les jours, mais j’y aurais passé ma vie. »

Au 23, Nadja continue d’épater Breton au restaurant Delaborde

nadja« 10 octobre. – Nous dînons quai Malaquais, au restaurant Delaborde. Le garçon se signale par une maladresse extrême : on le dirait fasciné par Nadja. Il s’affaire inutilement à notre table, chassant de la nappe des miettes imaginaires, déplaçant sans motif le sac à main, se montrant pas fini. En effet, alors qu’il sert normalement les tables voisines, il répand du vin à côté de nos verres et, tout en prenant d’infinies précautions pour poser une assiette devant l’un de nous, en bouscule une autre qui tombe et se brise. Du commencement à la fin du repas (on entre de nouveau dans l’incroyable), je compte onze assiettes cassées. »

Bon. Koikifo en penser ? Nadja serait-elle celle qui déclenche le spectacle de la vie, qui en connait le déroulement ? Quoi qu’il en soit, Breton est bluffé.

Et Pissaro, alors ?

D’accord. Il a séjourné sur le quai. Mais si peu, à la fin de sa vie. Le temps de nous laisser un tableau de toute beauté.

Camille-Pissarro-Quai-Malaquais 1903

Finissons en chanson, paroles de Marcel Aymé, musique de Guy Béart

 

aymé.jpg   bébé     beart

« La dame faisant marche arrière, marche arrière / Retrouva le militaire, militaire / Qui toujours déambulait / Le long du quai Malaquais. / N’ayant rien à s’ dire du tout, / Rien de rien, / Ils fabriquèrent un bambin ! »

 

 

 

 

 

 

 

[1]Cité par Dominique Leborgne dans Saint-Germain-des-Prés et son faubourg, Parigramme, 2005.

Dans les coulisses de l’Académie française

Avant de se rendre au 23 quai de Conti, quelques petites phrases pour se mettre en appétit :

« Quand je n’aurai plus qu’une paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie ». (Bernanos)

« A moins que ce ne soit pour avoir un en-tête sur ton papier à lettres, qu’est-ce que tu vas foutre là-dedans ? » (Gaston Gallimard à Joseph Kessel.) 

« A quoi ça sert, l’Académie ? A faire élire des académiciens. » (J’ai oublié l’auteur).

« Le vote est imprévisible, le résultat inexplicable » (c’est la maxime de l’Académie)

 

Le costume

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Le faire confectionner chez Old Bond Street, à Londres, ou chez Stark, rue de la Paix. Compter environ 35 000 euros, entièrement brodé à la main, au fil vert et au fil d’or. Version low cost possible au Vietnam, environ 5 000 euros. Possibilité de se glisser dans le costume d’un académicien décédé. (Sous deux conditions : l’accord de la famille et qu’il soit plus grand que vous, afin de pouvoir effectuer les retouches).

La couleur du costume

C’est un décret du Consulat qui en a défini la couleur. Vert parce qu’aucune autre couleur ne convient : le rouge est trop violent, le blanc trop royal, le violet trop ecclésiastique, l’orange trop vif, et le jaune, ça fait cocu…

L’épée

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Prévoir environ 100 000 euros, mais vous pourrez éventuellement compter sur un comité de souscription composé d’amis et d’admirateurs qui la prendra en charge. Pour la réaliser, vous avez l a maison Arthus Bertrand, René Boivin, Stéphane Bondu, Boucheron, Cartier,  Lorenz Bäumer, Mellerio ou Jean Vendome.

 

Quelques records  

Armand de Cambout.jpgArmand du Cambout, duc de Coislin, (ci-contre) entra à l’Académie à 16 ans et n’écrivit pas une seule ligne, sa vie étant consacrée à la carrière des armes. Il détient par ailleurs le record de longévité : entré en 1652, il quitta l’institution les pieds devant cinquante ans plus tard, en 1702. Parmi les célébrités, Émile Zola, se présenta vingt-cinq fois et ne fut jamais élu. Parmi les inconnus, le Vicomte de Venel, poète provincial, se serait présenté 37 fois (jusqu’en 1955).

Le poète Charles-Pierre Colardeau (1732-1776), mourut trente-cinq jours après son élection, ce qui est fort bref pour un immortel.

Age limite

Les candidats doivent avoir moins de 75 ans à la date du dépôt de candidature. (C’est cuit pour moi). Il n’y a aucune condition de titre, ni de nationalité. Il est bien entendu nécessaire de parler le français, puisque la mission des académiciens est de défendre la langue française.

Age moyen

L’âge moyen d’entrée à l’Académie française était de quarante-quatre ans entre 1635 et 1757. Il était passé à cinquante ans pour les promotions de 1758 à 1878 et à soixante ans pour les promotions de 1880 à 1983. En se livrant au même exercice sur les académiciens élus depuis 2005, l’âge moyen d’entrée se situe actuellement à soixante-huit ans. Certaines bonnes âmes parlent ainsi de gagadémie française.

Centenaire

obaldia

La Compagnie compte un centenaire, René de Obaldia, toujours bon pied, bonne œil, né en 1918. Michel Déon né en 1919, est mort quelques mois trop tôt. Jean d’Ormesson, lui, l’a raté de deux ans.

 

 

Le bon fauteuil

Depuis sa création, chacun des quarante fauteuils de l’Académie a connu, en moyenne, moins de vingt occupants, soit à peine 730 académiciens en près de quatre siècles. Mieux vaut être élu au fauteuil 26 ou au fauteuil 35 : on reste immortel en moyenne pendant 29,4 ans tandis qu’au fauteuil 4, on n’y reste que 15,9 ans.

Le dangereux fauteuil 32

L'INSTITUT DE FRANCE

Ce fauteuil est à éviter. Danger. Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, après avoir été élu en 1803, en fut, fait rarissime, exclu en 1816. Louis-Simon Auger, élu en 1816, se jeta dans la Seine depuis la passerelle des Arts, face à l’Académie. En 1911, le général Hippolyte Langlois s’éteignit seulement sept mois après avoir été intronisé. En 1975, Robert Aron, élu à ce sulfureux fauteuil, mourut cinq jours avant d’être reçu sous la Coupole. Cet énigmatique mauvais sort fut le sujet, en 1910, d’un roman de Gaston Leroux : Le Fauteuil hanté. Plus récemment, Nathalie Reims (dont le père occupa le fameux fauteuil 32), a publié Le Fantôme du fauteuil 32.

Le fauteuil 41

À tout prendre, mieux vaut occuper le fameux « 41e fauteuil », celui des recalés. Vous y siégerez pour l’éternité en compagnie de Molière, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola, Proust, Gide et autres figures illustres.

Le candidat idéal

L'habit vert flers et cavaillet

 

« Le candidat idéal, c’est celui qui n’a rien fait, qui n’a pas cédé à cette manie d’écrire qui perd tant d’hommes remarquables. C’est celui que personne ne connait et qui, en entrant à l’Académie, lui doit tout car sans elle il ne serait rien ». (Dans L’Habit vert, de Flers et Cavaillet)

 

Les visites

flagornerie.jpgL’usage veut que les aspirants à l’immortalité proposent aux immortels en place de leur rendre visite, à domicile. Ces derniers ne sont bien sûr pas obligés d’accepter. Au cours de ces entrevues, le candidat tente de se concilier les bonnes grâces de son interlocuteur. (Parler avec brio mais humilité). Certains académiciens souhaitent que le candidat parle de lui (sa vie, son œuvre), d’autres (les plus âgés) préfèrent de beaucoup qu’on leur parle d’eux (leur vie, leur œuvre). Les plus pervers sollicitent ces visites, afin de voir les postulants rivaliser de basses flatteries et pratiquer un lèche-culisme éhonté.

Les petits mots doux

daf.jpgQuand un nouvel académicien est reçu à la première séance du Dictionnaire, on lui révèle le mot sur lequel on planche. Ce mot lui est « attribué ». On lui lit la définition de l’Académie et on lui demande quel est son sentiment personnel sur ce mot. Maurice Genevoix reçut « attrape-nigaud », François Mauriac « quelconque », Ionesco « cressonnière », Pierre Nora, « raviver », Érik Orsenna, « minauder », Finkielkraut « variété » …

Antiféminisme

Antiféministe, la Coupole ? En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’incipit du mot « femme » est redoutable : « Femme. La femelle de l’homme. » La huitième édition, en 1935, ne fera guère mieux : « Femme. Être humain du sexe féminin. La compagne de l’homme. » Cette définition avant-gardiste durera… jusqu’au début du XXIe siècle.

La première femme

838_marguerite_yourcenar-.jpgUne femme sous la Coupole. Il aura fallu attendre le 6 mars 1980 pour y voir l’élection de Marguerite Yourcenar (au fauteuil de Roger Caillois). Jean d’Ormesson, qui fut l’initiateur de cette révolution, aimait rappeler sa blague de l’époque (« Il y aura deux toilettes : « Messieurs » et « Marguerite Yourcenar ».

La honte

pétainL’Académie compta dans ses rangs, sous l’Occupation, plusieurs collaborationnistes :  Philippe Pétain, Abel Bonnard, Abel Hermant, Charles Maurras), et n’hésita pas, après la guerre, à accueillir les anciens collabos Paul Morand (en 1968) et Félicien Marceau (en 1975). Dans le bureau d’Hélène Carrère d’Encausse trône, (est-il toujours là ?) depuis des décennies, un grand tableau de groupe représentant l’Académie en 1935 avec Philippe Pétain en majesté au centre de la composition. On ne voit que lui. Ce spectacle aurait glacé Philippe Sollers quand l’Académie l’avait approché pour savoir s’il accepterait de se porter candidat : déjà réticent à l’idée d’être momifié de son vivant, il serait ressorti du bureau en courant.

Rémunération

monnaie.jpgUn académicien français perçoit 114 euros par mois d’indemnité forfaitaire. Ajoutons les jetons de présence aux diverses commissions, l’habit vert assidu peut espérer gagner dans les 4 000 euros par an. Une misère. En revanche, « l’Académie, c’est l’assurance de ne pas mourir sous les ponts », comme l’avait confié Jacques Laurent à Pierre Assouline. Un académicien à la rue ou au RSA, ça ferait très mauvais genre.

Obligations ? Jamais sanctionné.

punition.jpgLes devoirs des académiciens sont des plus légers. L’Académie siège tous les jeudis après-midi, mais rien n’oblige ses membres à venir. Marguerite Yourcenar, la première femme élue, n’y mit pratiquement jamais les pieds. Les absentéistes sont nombreux et jamais sanctionnés. De même, la participation à la commission du dictionnaire, qui, elle, se réunit tous les jeudis matin, est volontaire. A propos du Dictionnaire, anecdote : alors que la séance débattait du mot « mitrailleuse », le maréchal Joffre (élu en 1918 au fauteuil 35) fut tiré de sa sieste pour apporter au sujet sa science de militaire : « C’est une sorte de fusil qui fait pan, pan, pan », se borna-t-il à dire, avant de refermer ses paupières.

Institut et académie

Ne pas confondre Académie française et Institut. L’Académie française a quatre « sœurs » – l’Académie des sciences, celles des beaux-arts, des inscriptions et belles lettres et des sciences morales et politiques –, l’ensemble formant l’Institut de France, gouverné par un chancelier, Xavier Darcos.

Prix

prixChaque dernier jeudi d’octobre, l’Académie française ouvre le bal des prix littéraires en décernant son Grand prix du roman. À l’inverse du Goncourt, qui ne rapporte à son lauréat qu’un chèque symbolique de dix euros (mais lui assure des ventes de 250 000 exemplaires en moyenne), le Grand prix du roman est plus richement doté ( 7 500 euros ), mais pour un impact commercial bien moindre ( entre 30 000 et 40 000 exemplaires ).

La Compagnie décerne chaque année pas moins de cinquante-huit prix littéraires, dont le Prix mondial Del Duca, doté de 200 000 euros.

Patrimoine

chateau de chantilly

L’Institut est propriétaire du château de Chantilly, des somptueuses collections d’art qu’il abrite, de la forêt qui l’entoure ( 6 500 hectares  + de 1 500 hectares de terre agricole), du musée Jacquemart-André et du musée Marmottan, de la maison de Claude Monet à Giverny, des deux joyaux de la Côte d’Azur que sont la Villa Kerylos et la Villa Ephrussi de Rothschild, du château de Langeais, de l’abbaye de Chaalis, de la galerie Vivienne à Paris ( trente boutiques de luxe en rez-de-chaussée et deux cents appartements dans les étages… ), de la Mer de Sable, du Parc Astérix ), sans parler de tous les immeubles « anonymes ».

L’Académie française, pour sa part, est propriétaire en propre, dans les beaux quartiers parisiens, de sept immeubles de rapport, qui représentent 10 000 m2 de surfaces locatives et de 150 millions d’euros. Sur le sujet, lire Le Monopoly du Quai Conti, de Daniel Garcia

Si, au terme de cette visite, vous pensez postuler, ne vous découragez pas. Comme disait Jean Dutourd, « on est ridicule quand on est candidat à l’Académie, on cesse de l’être quand on est élu. »

 

 

 

 

 

 

 

Quai de Bourbon. De Camille Claudel à Drieu la Rochelle

15 quai de Bourbon, ce sacré Meissonnier

050_NapoleonIII_Meissonier.jpgLe peintre des batailles, le toutou fidèle des gloires impériales eut son atelier au n° 15 dans les années 1840. Pas vraiment de spontanéité, dans les tableaux du monsieur. L’émotion est en acier trempé. C’est mé-ti-cu-leux. Dire que Proust le considéra (durant son adolescence) comme son peintre préféré… Ce « géant des nains » (Edgar Degas) fut également sculpteur et illustrateur, notamment pour Hugo et Balzac.

 Mais aussi l’écrivain colonial Pierre Mille

 

Pierre Mille s’y installa avec sa femme, la sculptrice Yvonne Serruys, de 1912 à 1926. Ecrivain reconnu, il fut également critique d’art dans Le Temps et l’on se souvient de son échange avec Apollinaire au sujet du Douanier Rousseau qu’il considérait comme , « ingénu, maladroit, ignorant et sincère ». Ce à quoi le poète lui répondit, par lettre, que les qualités plastiques du Douanier étaient pour lui équivalents aux qualités littéraires d’un Restif. Tout en lui donnant du « Cher Maitre ».

Pauvre Camille Claudel, emmurée au 19

claudel rodin

Elle a cloué des planches sur ses volets pour obturer les fenêtres. Elle ne reçoit personne, elle s’est emmurée vivante après sa rupture avec Rodin. Dans son atelier, de 1899 à 1913, la sculptrice sombre peu à peu dans la folie. Á partir de 1905, chaque été, elle détruit systématiquement à coups de marteau les œuvres de l’année, puis enterre les débris. Elle pense que Rodin retient ses sculptures pour les mouler et se les faire attribuer, que des inconnus veulent pénétrer chez elle pour la voler. 1913 sonne la fin de sa carrière et le début de son internement en hôpital psychiatrique. Elle n’en ressortira jamais.

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L’Âge mûr (1902) met en scène trois personnages : Camille éplorée, essayant de retenir Rodin qui penche pour Rose Beuret, sa compagne officielle.

Au 19 également, Maurice Maindron et ses insectes

maindron.jpgIl fut entomologiste, auteur de romans d’aventures et incidemment gendre de José-Maria de Heredia. (Ses deux beaux-frères furent donc Henri de Régnier et Pierre Louÿs !). Il faillit être élu à l’Académie française, mais oui, sauf que : Edmond Perrier, directeur du Muséum, membre de l’Académie des Sciences, ne lui pardonna pas de l’avoir férocement caricaturé dans son livre L’Arbre de science. Torpillé, le Maindron.

Léon Blum dans les beaux quartiers, c’est au 25.

front populaire

On oublie souvent que Léon Blum fut un littéraire. Il croisa Gide à Henri IV, passa ensuite par Normale sup’, fréquenta Pierre Louÿs, Proust, Valéry… collabora au Banquet (revue créée par Proust) puis à la Revue Blanche, (aux côtés de France et de Barrès), écrivit des ouvrages sur Goethe et Stendhal.

Durant les années du Front populaire, il résidera quai de Bourbon où il fera l’objet d’un projet d’enlèvement par les activistes de la Cagoule.

 Au 31 : Charles-Louis Philippe

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« Ce n’est rien, Seigneur. C’est une femme, sur un trottoir, qui passe et qui gagne sa vie parce qu’il est bien difficile de faire autrement. Un homme s’arrête et lui parle parce que vous nous avez donné la femme comme un plaisir. Et puis cette femme est Berthe, et puis vous savez le reste. Ce n’est rien. C’est un tigre qui a faim. » Cette citation de Charles-Louis Philippe est extraite de son Bubu de Montparnasse et mise en exergue de La Faim du tigre, de Barjavel. Paru en 1901, Bubu sera adapté au cinéma par Mauro Bolognini. Rappelons que Charles-Louis Philippe fut, avec quelques amis, fondateur de la Nouvelle Revue française

 

Au 41, l’ami Soupault

Litterature     Littérature Picabia

Il demeurait à l’entresol, y recevait Breton et Aragon afin de mettre au point (en 1919) les premiers numéros de la revue Littérature. Pas encore surréalistes, les jeunes gens. Dadaïstes. (La revue va faire le lien entre les deux courants.) En 1922, André Breton prend seul les rênes. Il abandonne le chapeau haut-de-forme retourné dessiné par Man Ray pour les trois premiers numéros de la nouvelle série pour confier à Francis Picabia l’illustration des couvertures.

 Au 43, Paul Claudel

L’écrivain-diplomate y réside en 1892 et 1893, jusqu’à son voyage à New-York. Lorsqu’il revient à Paris, l’auteur de Tête d’or loge chez sa sœur Louise, 37 quai d’Anjou, ou chez sa sœur Camille, dont l’atelier se situe au 19. En 1913, il pousse sa mère à la faire interner. Objectif : éviter tout scandale dans ce milieu très bourgeois. Camille Claudel passera trente ans et mourra en asile. Le frère rendra une petite douzaine de visites à sa sœur. Pas terrible. Devait-il vraiment la faire interner ? Aurait-il pu la faire sortir ? On ne le saura jamais, quoiqu’il reconnaisse une certaine culpabilité dans son Journal.

claudel et sa sculpture.jpg

 

Quatre ans avant sa mort, l’écrivain signera le texte du catalogue d’une première exposition dédiée à Camille Claudel au musée Rodin. De cette réconciliation posthume demeure une image : Claudel, âgé, enlaçant un buste de sa sœur Camille sculpté par Rodin.

45, quai de Bourbon : la princesse Bibesco

Princesse Bibesco

Des trois fenêtres du salon, le plus beau point de vue de Paris : Saint-Gervais, l’hôtel des Ursins, le chevet de Notre-Dame. La famille princière Bibesco s’installe dans l’immeuble en 1919. L’âge d’or : il se dit que l’Orient-Express met une journée à traverser leurs propriétés en Roumanie.

Les débuts dans les lettres de la princesse surviennent en 1908 avec des souvenirs de voyage encensés par la critique. Suivra une carrière littéraire féconde, dont il ne reste guère aujourd’hui que Le Perroquet vert (1924) et Katia paru en 1938 et incarné au cinéma par Danielle Darrieux puis par Romy Schneider.katia Romy.jpg

En 1948, la princesse s’installe dans un appartement que lui a laissé son cousin le prince Antoine Bibesco, 45 quai de Bourbon. Elle y tient son salon littéraire et l’habitera jusqu’à sa mort, en 1973. Mondaine mais lettrée, elle fut proche de Jean Cocteau, Francis Jammes, Max Jacob, François Mauriac, Rainer Maria Rilke ou Paul Valéry. La princesse Bibesco alliait intelligence, grâce, érudition, beauté, charme et séduction. Dotée de toutes ces qualités, elle se jugeait trop comblée. « Je suis humiliante sans le savoir », disait-elle.

Au 45, l’Aurélien d’Aragon

aurélien.jpgLe héros d’Aragon inspiré de Drieu la Rochelle réside quai de Bourbon, à l’endroit où le quai fait un coude pour rejoindre le quai d’Orléans. (Drieu y vécut dans un petit deux-pièces loué en 1932 au prince Bibesco). La vue est somptueuse : « Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » (Aurélien)

André Billy aussi

Le critique littéraire et écrivain André Billy était, entre 1911 et 1920, détenteur d’un bail sur l’appartement du troisième étage. Il passa une partie de sa vie à écrire celle des autres. Vie de Balzac, vie de Diderot, vie de Sainte-Beuve. Gros bosseur, Billy, il aurait mérité de donner son nom à des étagères IKEA : la somme de ses chroniques pour une centaine de périodiques européens s’élève à plus de dix mille articles.

Il prit comme locataire l’écrivaine journaliste (et aviatrice) Lucie Laure Favier qui, avant 1914, fit salon tous les premiers mercredis du mois, accueillant notamment, Francis Carco, Max Jacob, Paul Léautaud, Pierre Mac Orlan et Guillaume Apollinaire.

 Et Brigitte Bardot ? Faudrait pas l’oublier !

Brigitte-Bardot-decouvrez-la-scene-censuree-du-film-En-cas-de-malheur-Video_exact1024x768_l.jpgLe 45 a servi au tournage extérieur du film En cas de malheur avec Jean Gabin et Brigitte Bardot (1958).

 Stuart Merrill, c’est au 53

stuart merril.jpgAu 5e étage du 53, vécut (de 1893 à 1908) le poète d’origine américaine Stuart Merrill. Il participa activement au mouvement symboliste et s’intéressa au caractère purement musical de la poésie (un rossignol de nuit / Module en mal d’amour sa molle mélodie »), faisant alterner de manière très singulière alexandrins et vers de quinze syllabes.

 

Le 53 a servi au tournage extérieur de Minuit à Paris, réalisé par Woody Allen en 2011.

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Au 55, Claude Sarraute

Fille de l’écrivaine Nathalie Sarraute, elle fut l’épouse de l’écrivain-journaliste et académicien Jean-François Revel (après avoir épousé le célèbre historien Stan­ley Karrow.)

Elle voulut être actrice : « J’ai joué […] du théâtre d’avant-garde, le seul qui comptait aux yeux de mes parents. Contrairement au boulevard, où il fallait parler le plus naturellement possible, l’avant-garde nécessitait de parler différemment. Comme je parlais faux, j’étais prise ».

Devenue journaliste, elle assura pendant trente-cinq ans une chronique quotidienne – Sur le vif – dans Le Monde.
À 90 ans, elle a publié son treizième livre chez Flammarion : Encore un instant. Avec humour, elle y relate, sans rien cacher, le poids de la vieillesse.

Pour finir en beauté (en chaussures Berlutti)

chaussures berluttiRoland Dumas a-t-il toujours son appartement et les bureaux de son cabinet d’avocat au 19, quai de Bourbon ? Entend-il les plaintes sourdes de Camille Claudel ? C’est en effet dans l’atelier qu’elle quitta en 1913 qu’il officiait, un rez-de-chaussée donnant d’un côté sur la Seine, de l’autre sur une belle cour arborée. Pas toujours rectiligne, l’ancien président du Conseil constitutionnel. « Mitterrand a deux avocats, aurait dit Roger-Patrice Pelat. Badinter pour le droit. Dumas pour le tordu ».