Drôle de rue, cette rue Edouard-Detaille…

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Mais qu’a-t-elle de drôle, cette rue Edouard-Detaille ? Est-ce parce qu’elle hébergea « l’immeuble des humoristes », Alphonse Allais et Tristan Bernard ? Voire un Pierre Loti fardé portant des talons hauts ? Mais avant d’être drôle, elle est insolite. Connaissez-vous son point commun avec l’avenue Victor Hugo et la rue de Richelieu ? Non ? Et bien sachez qu’avec Richelieu et Hugo (ci-dessus), Edouard Detaille fut la seule personnalité à se voir attribuer une rue de Paris de son vivant. Fichtre ! Mais comment ce fait-ce, me direz-vous ? Piston ? Prévarication ?  Mystère de l’année 1892…

Peintre pompier et totalement oublié

Il n’était pas cardinal tout puissant, il n’était pas une légende du siècle, mais il fut considéré comme l’un des chefs de file de la peinture française de la dernière partie du XIXe siècle. D’où sa rue. Il a mystérieusement disparu de la mémoire nationale, ce qui ne choqua pas vraiment le célèbre critique-historien Camille Mauclair qui qualifia son œuvre  de « désolante erreur ».

Le rêve
Le Rêve (1888)

Formé dans l’atelier de Meissonnier, Detaille eut un gros faible pour les scènes militaires. Son tableau le plus célèbre est Le Rêve, acquis par le musée d’Orsay en 1986. Peint en 1888, il représente de jeunes soldats de la IIIe république qui rêvent de grandes victoires et de prendre leur revanche sur « les Prussiens » de la guerre-défaite de 70. Le tableau ci-dessous, réalisé par Basile Lemeunier, montre le peintre en uniforme de sous-lieutenant de réserve.

Detaille

Au 7, le postérieur d’Alphonse Allais

Allais« Le comble de la politesse : s’asseoir sur son derrière et lui demander pardon. » En décembre 1895, tout juste marié, l’humoriste pose le sien 7 rue Edouard-Detaille, troisième étage porte gauche, dans un immeuble construit par le père de Tristan Bernard et que l’on surnommera « l’immeuble des humoristes ». Les tableaux militaires de Detaille l’ont-ils inspiré ? « L’Angleterre, c’est un pays extraordinaire, écrit-il. Tandis qu’en France nous donnons à nos rues des noms de victoires : Wagram, Austerlitz…, là-bas on leur colle des noms de défaites : Trafalgar Square, Waterloo Place. »

CapSon célèbre Captain Cap et ses outrances firent bien rire les Parisiens, proposant notamment dans son programme électoral de prolonger l’avenue Trudaine jusqu’à la place de la Concorde. – Par quel bout ? s’informèrent quelques électeurs. – Par les deux bouts, répondit le Captain. Et, sachant qu’une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limites, il proposa également « de prendre l’argent là où il se trouve : chez les pauvres. D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »

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Au 9, Tristan Bernard

TristanEn 1892, Myrthil Bernard  (père de Tristan) fit construire sur un terrain vague de la Plaine-Monceau une dizaine d’immeubles qui, dès 1893, furent occupés par toute la famille Bernard : parents, enfants, oncles, cousins. Ce qui fit dire à Tristan Bernard : « Eau, gaz et juifs à tous les étages ». Tristan (de son vrai prénom Paul) était né à Besançon, dans la même rue que Victor Hugo : « Nous sommes nés tous les deux à Besançon, aimait-il rappeler, tous les deux dans la Grand-Rue, lui au 138, moi, plus modestement, au 23. »

 

En 1940, après la défaite et l’occupation de la France, il déclara : « En 1914, on disait « on les aura » eh bien maintenant, on les a. » Arrêté en tant que juif, il est interné au camp de Drancy et confie à qui veut l’entendre : « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Humoriste facétieux, il ajouta une strophe aux Stances à Marquise de Pierre Corneille, ce qui fut plus tard tout à fait du goût de Georges Brassens : « Peut-être que je serai vieille, / Répond Marquise, cependant /J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, /Et je t’emmerde en attendant. »

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Mais oui, c’est prouvé, avant d’être le pornographe du phonographe, Brassens a été jeune…

Grand absent de l’Académie française, Tristan Bernard s’en consola : « Je préfère faire partie de ceux dont on se demande pourquoi ils ne sont pas à l’Académie plutôt que de ceux dont on se demande pourquoi ils y sont. »

Ses mots croisés sont restés célèbres. Citons « arrive souvent au dernier acte », en sept lettres. (Réponse en fin d’article)

Au 11, Pierre Loti

Honnêtement, je ne suis pas certain de la présence de Pierre Loti dans cette auguste rue. Mais le très précieux et sérieux site parisrévolutionnaire.com en fait état. Il s’appelait Julien Viaud et devint Loti en 1872, au cours d’un voyage en Polynésie, surnom signifiant « rose » et qui lui fut donné par des Tahitiennes. Pour la petite histoire, il était le neveu de Jean-Louis Adolphe Viaud, connu pour avoir été l’un des marins abandonnés sur le radeau de la Méduse en 1816. (Jeune mousse, il ne fut pas mangé, comme on le lit souvent, mais mourut des fièvres quelques semaines après le naufrage, à Dakar.)

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Pierre Loti est un homme de très petite taille adorant se travestir, portant des talons hauts parfois montés sur des ressorts, ce qui lui donne une démarche de criquet. Ses galons d’officier (lieutenant de vaisseau) ne l’empêchent pas de se farder de blanc, de teindre ses moustaches et de souligner son regard d’un trait de khôl.

ChocoPoseur, Il figure volontiers sur les vignettes du chocolat Guérin-Boutron ou sur celles de la collection Félix Potin. Sa carrière militaire ne l’empêche pas d’écrire et de devenir un des principaux écrivains de son temps. Le 21 mai 1891, à 42 ans, il est élu à l’Académie française au fauteuil 13, par 18 voix sur 35 votants contre Émile Zola !

A part Anatole France, Loti n’a guère d’amis dans le milieu littéraire. L’anecdote est connue : devant écrire à Victorien Sardou, (également de l’Académie et qu’il détestait), Loti adressa la lettre à « Victorien Sardi, Marlou-le-Roi ». Comme il avait fait suivre sa signature de la mention de son grade, il reçut en réponse une carte libellée en ces termes : « à Monsieur Pierre Loto, capitaine de vessie ».

Notons que Victorien Sardou fut gratifié d’une rue parisienne dans le 16e arr., un an après sa mort (1908). Alors que Loti, que nenni.

La réponse est « notaire ». On  lui attribue souvent  la célèbre définition : « vide les baignoires et remplit les lavabos » (entracte) mais cette dernière est de la célèbre verbicruciste Renée David.

Rectification, my boy : il me semble que la rue Favart fut ainsi dénommée du vivant de Charles-Simon Favart, auteur (dramatique !) de même que la rue Guétry, en honneur du celebrissime compositeur franco-liégeois !

Paris – Perec

Comme Patrick Modiano ou Raymond Queneau, Georges Perec a usé de la capitale comme d’un immense terrain d’expression, sinon de jeu. Petite balade dans ses « espèces d’espaces ».

24, rue Vilin

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Dans W ou le souvenir d’Enfance, Perec évoque la rue Vilin où il habita de 1936 à 1942 :  « C’est une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts qui mènent à la rue du Transvaal et à la rue Olivier Métra. (…) Il y a un an, la maison de mes parents, au numéro 24, (…) était encore à peu près intacte. On y voyait même, donnant sur la rue, une porte en bois condamnée au-dessus de laquelle l’inscription COIFFURE DAMES était encore à peu près lisible. »

Coiffeur

A partir de 1969, durant les travaux de démolition, Perec reviendra une fois par an rue Vilin afin d’établir un relevé de ce qu’il voit, numéro par numéro, au fil des disparitions. En 1981, le numéro 24 qui abritait la boutique de coiffure de sa mère disparait à son tour. Perec n’y survivra pas, il meurt l’année suivante.

 18, rue de l’Assomption

A 9 ans, Georges Perec revient à Paris. Adopté par sa tante Esther et son mari, il habitera rue de l’Assomption jusqu’en 1960.  Dans le cadre de son projet Tentative de description de quelques lieux parisiens, il écrivit Allées et venues rue de l’Assomption, confrontant ses souvenirs à des passages réguliers dans la rue, notant tout ce qu’il y voit et en particulier les façades.

Sur la couverture d’un de ses livres d’école, on peut lire : « Georges Perec / 18, rue de l’Assomption / Escalier A / 3e étage / Porte droite / Paris 16e / Seine / France / Europe / Monde / Univers »

23 rue Clovis, au lycée Henri IV

H 4En octobre 1954, le jeune Perec – orphelin, fils d’un ouvrier et d’une coiffeuse- intègre le célèbre et élitiste lycée Henri IV en hypokhâgne. Il étudie Racine et l’abbé Prévost sous la férule de monsieur Simon, pas vraiment subjugué par les dons du jeune homme : « Des qualités de construction cohérentes. Mais des vues courtes. Attention à l’expression et à l’orthographe. » La fin d’année sera sans appel : 6 sur 20.

Caramba ! Après un tel bulletin, une seule solution : devenir un écrivain majeur.

Rue Saint-Honoré

Au premier semestre 1957 et au premier semestre 1959, Perec y occupe deux chambres. Il s’en souviendra dans Un Homme qui dort.

perec dortEn ce temps de confinement, comment ne pas méditer sur cet passage des Méditations sur le péché de Franz Kafka : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »

Perec en fit l’exergue de Un homme qui dort, troisième œuvre publiée (en 1967) dans lequel il tutoie le lecteur. L’histoire ? Un étudiant en sociologie ne n’est pas levé de bonne heure et refuse de se rendre à son examen. (Perec songe-t-il à Proust qui écrit : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes » ?) S’ensuit le récit d’un spleen pas piqué des hannetons et l’exploration d’un sentiment à mi-chemin entre mélancolie et dépression.

82 rue du Bac, naissance de l’Oulipo au Vrai Gascon

bacLa réunion inaugurale de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) a lieu le 25 novembre 1960 dans le sous-sol du restaurant Le Vrai Gascon. Dix membres fondateurs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval et Albert-Marie Schmidt. Georges Perec sera coopté en 1966. Oulipien à vie, il sera absent des réunions à partir de 1982 et sera « excusé pour cause de décès ».

 

5, rue Quatrefages, Georges, Sylvie et Jérôme

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Le 7 rue Quatrefages n’existe pas, mais le 5 où vécut Georges Perec avec Paulette Pétras est bien réel. C’est au 7 qu’il loge Jérôme et Sylvie, ce couple amoureux des « choses » des années 60, dans un appartement au plafond bas, aux bons vieux livres, avec ses piles de journaux : « Jérôme et Sylvie ne croyaient guère que l’on pût se battre pour des divans Chesterfield. Mais c’eût été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés. Rien ne les concernait, leur semblait-il, dans les programmes, dans les plans : ils se moquaient des retraites avancées, des vacances allongées, des repas de midi gratuits, des semaines de trente heures. Ils voulaient la surabondance ; ils rêvaient de platines Clément, de plages désertes pour eux seuls, de tours du monde, de palaces. » (Prix Renaudot 1965).

Perec a écrit une grande partie des Choses durant les années 1963-1964 et le début de 1965. Le titre Les Choses n’est adopté que fin février 1965, alors que le contrat avec Julliard est déjà signé.

Perec prix Renaudot
Perec vient de recevoir le prix Renaudot

Fin 1966, Perec quitte la rue Quatrefages pour s’installer dans un appartement à Saint-Germain-des-Prés. A l’occasion du déménagement, il range un manuscrit intitulé Le Condottière dans un carton qu’il jette par mégarde dans la benne à ordures. Il s’agit de son premier roman, un pseudo polar, refusé en 1959 par le Seuil.

condottierreDix ans après sa mort (1982), son biographe David Bellos retrouve plusieurs exemplaires du tapuscrit. Le 1er mars 2012, trente ans après le décès de Perec, Le Seuil publie Le Condottière. (D’où évidemment le titre dans les journaux : « Après la Disparition, La Réapparition. »)

 

85, avenue de Ségur

En 1972, Perec loge 85, avenue de Ségur, à l’angle du boulevard Garibaldi. Il s’en souviendra notamment dans ses grilles de mots croisés pour Télérama : « « N’est pour rien dans l’avenue de Ségur » (Comtesse, évidemment ! A propos, un « verbicruciste » conçoit les grilles et les définitions, un « cruciverbiste » essaye de les résoudre. Alors, ne pas confondre, comme il ne faut pas confondre anacyclique et palindrome.)

Place Saint-Sulpice, Café de la mairie

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En 1974, du 18 au 20 octobre, dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Perec passe des heures au Café de la mairie à noter « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance. « Tous les pigeons se posent sur le terre-plein. Les feux passent au rouge (cela leur arrive souvent). Des scouts (ce sont les mêmes)  repassent devant l’église. Une deux-chevaux vert pomme immatriculée dans l’Eure-et-Loir (28). Un car. Des Japonais. Rassemblement de quelques individus devant Saint-Sulpice. »

Le 18 octobre, 13 h 35, il a noté : « Une femme passe. Sur son sac il y a écrit « Gudule ». Qui était cette femme ? A-t-elle lu Perec ? S’est-elle reconnue ? J’aimerais bien le savoir.

13, rue Linné

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Le logement est situé à l’entresol et s’ouvre de plain-pied sur une cour-terrasse. Perec l’a acheté en 1973 et s’y installe en 1974. Il  y écrit notamment une grande partie de La Vie mode d’emploi, publié en 1978 (prix Médicis). L’histoire se déroule dans une résidence du 11 rue Simon Crubellier (adresse imaginaire). La vie des personnages s’étale du XIXe et XXe siècle. L’entrée de l’immeuble toujours ouverte, les différentes pièces qui le composent sont liées les unes aux autres par des portes de communication. Et tout s’imbrique, comme dans un gigantesque puzzle. 600 pages (sans compter les annexes), 99 chapitres, 2 000 personnages.

A vendre

appart PerecEn 2017, année où l’écrivain entre dans « La Pléiade », une annonce immobilière met en vente l’appartement de la rue Linné. Un « appartement bourgeois » de 52 m² situé dans le 5e arrondissement de Paris, proposé pour la coquette somme de 745.500 euros, soit 14.300 €/m². Mais sans en mentionner la « plus-value » littéraire.

 Sans les mains, sans les pieds, etc…

 Perec, prince de l’Oulipo et roi de la contrainte, ne lésinait pas sur le lipogramme.

A

Dans What a Man !, seule voyelle autorisée, le « a ». Sous le nom de Gargas Parac, Perec relate les aventures d’Armand d’Artagnan, « crack pas bancal, as à la San A », auquel un « banal anthrax nasal » mettra fin aux exploits.

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Dans Les Revenentes, rebelote mais avec le « e ». Comme le note un certain Shakespeare sur Babelio, « ce texte est perfect ! Perec me crée de l’effet chez les Revenentes ! C’est un texte qe je vénère, tellement c’est pété et excellent ! Bérengère, le clebs, le clerc… »

 

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Dans La Disparition, c’est la même chose sauf que c’est le contraire. Pas de « e ». Comme nous le dit Bernard Pingaud, « Trahir qui disparut, dans La disparition, ravirait au lisant subtil tout plaisir. Motus donc, sur l’inconnu noyau manquant ».

« Pictura », sur Babelio, marque son admiration : « Il s’agit d’un roman inouï . Oui tout à fait inouï. On pourrait tout aussi grossir un listing utilisant d’adroits qualificatifs, original, ahurissant, innovant, subtil, imaginatif, savant, surtout fort, brillant, troublant aussi. Imaginons-nous ! Savoir ainsi bâtir tout un roman sans jamais – ô grand jamais – saisir un trait si vital au patois du français, aux discours, aux allocutions, aux rapports, à la narration quoi !  G. P l’a fait ! Il l’a accompli son bijou. Un diamant parfait plutôt ! »

Et le Palindrome ?

Bon, d’accord. Son titre ? 9691, EDNA D’NILU 0, MÛ, ACÉRÉ, PSEG ROEG,  c’est-à-dire le palindrome de AU MOULIN D’ANDE, 1969 GEORGES PEREC. Il s’agit du titre d’un hémaurme palindrome signé Perec (record du monde ? ) qui compte 1 247 mots et 5 566 lettres et qui commence ainsi : « Trace l’inégal palindrome. Neige. Bagatelle, dira Hercule. Le brut repentir, cet écrit né Perec. L’arc lupèse trop » et finit comme ceci : « porte, sépulcral, ce repentir, cet écrit ne perturbe le lucre: Haridelle, ta gabegie ne mord ni la plage ni l’écart. »

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Oulipossimo, my friend !

 

 

 

Chère rue Servandoni

 

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Avec la rue Garancière, cette ancienne rue des Fossoyeurs part de Saint-Sulpice pour rejoindre le jardin du Luxembourg. Elle existe depuis 1424 et fut successivement rue Saint-Sulpice, rue des Cordiers, rue du Fer-à-Cheval, rue du Pied-de-Biche et rue des Fossoyeurs. En 1806, on lui donna le nom de l’architecte et peintre Jérôme Servandoni, qui habita au n° 1. Pas bobo ultrariche ou gigolos de très haut vol s’abstenir : le prix au mètre carré y dépasse parfois les 25 000 euros. (Mais le coronavirus va peut-être y mettre bon ordre). Curieuse rue, Servandoni, qui réunit Roland Barthes et Jean-Marie Banier, Olympe de Gouges et Alexandre Dumas, William Faulkner et Juliette Gréco…

Au no 8, Léon Gischia

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Léon Gischia que l’on voit ci-contre (à droite) avec Vilar et Gérard Philipe vécut au n° 8, depuis  la guerre jusqu’aux années 60. Ce peintre de l’École de Paris fut à l’origine de l’esthétique scénique du Théâtre National Populaire de Vilar, signant en réalisant les décors et costumes d’une trentaine de pièces, notamment Le Cid et Le Prince de Hombourg en 1951, Lorenzaccio en 1952, Ruy Blas en 1954, Les Caprices de Marianne en 1958. Ses décors minimalistes furent une des marques du TNP.  « Un arbre pour la forêt ; une colonne pour le temple; un fauteuil pour la salle du trône (avec, peut-être, un bout de tissu dessus); un mobile de Calder, noir et argent, pour l’orage… C’est cela, écrivit-il, le véritable décor. »

Je m’en souviens très bien, car mon père fut serviteur de scène chez Vilar, à Avignon et à Chaillot. Acteur minimaliste mais ô combien présent pour opérer les changements de décor. (Et ô combien présent auprès de ces dames, n’est-ce pas, Maria, Monique, Jeanne…)

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Mais oui, c’est lui, totalement à gauche…

A propos de Maria (Casarès), voici un tableau de Gischia (1946). S’agit-il d’elle ?

Maria   casarès

Au no 11, la chambre de Roland Barthes

BarthesLe sociologue aimait donner comme adresse 11 rue Servandoni, escalier B, 6e étage, chambre 9. Chambre 9 ? L’appartement qu’il avait acheté avec sa mère à la fin des années 50 était situé au cinquième étage et bénéficiait d’une chambre de bonne située au-dessus du salon. En 1960, Roland Barthes fit découper la célèbre trappe qui permettait à sa mère de lui faire parvenir la corbeille de provisions lorsqu’il s’enfermait dans son « ventre/caverne » pour travailler.

DS« Je crois, écrivit-il dans ses Mythologies,  que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques ». Comme on le sait, en sortant d’un dîner avec François Mitterrand et Jack Lang, Roland Barthes fut renversé et blessé mortellement par une automobile. Mais pas par une DS. Une camionnette.

 

Sa Chambre claire fait évidemment partie des grands classiques, avec son studium et son punctum. (Le studium, c’est la scène en général. Le punctum, c’est le détail qui attire l’attention, qui traverse la photo et la charge d’un sens involontaire).

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Dans cette photo de Doisneau (qui détestait cette analyse), le punctum me semble être, non pas cette pendule qui donne l’heure dans le désert (trop évident), mais cette silhouette que l’on devine à l’entrée de la rue de gauche.  Est-ce un être vivant ? C’est là le « point » (d’interrogation).

Au 16, c’est d’Artagnan

d'artagnanDans Les Trois Mousquetaires, d’après Dumas, d’Artagnan réside au 11, rue des Fossoyeurs, l’actuelle rue Servandoni. (Notons que Porthos habite rue du Vieux-Colombier, Athos rue Férou et  Aramis dans une maison « située entre la rue Cassette et la rue Servandoni ». Tir groupé, donc.) Wikipédia indique que le 11, rue des Fossoyeurs correspondrait aujourd’hui au 12 de la rue Servandoni.  Mais, selon le site http://emotiveobserver.blogspot.com/2013/02/en-relisant-les-trois-mousquetaires-iii.html, il s’agirait plutôt du 16 : « Regardons tout simplement les vieilles maisons de la rue Servandoni et demandons-nous laquelle aurait pu être habitée par d’Artagnan ?maison de d'Artagnan

Très vite nous trouvons un candidat idéal : au numéro 16 s’est nichée une petite maisonnette à un étage, avec « une espèce de mansarde ». Il possède justement deux entrées séparées, dont l’une  de manière évidente conduit au premier étage. Voilà c’est ici que nous allons « loger » d’Artagnan.

Pour rester dans les personnages de fiction, encore que mais bon, signalons que ce cher Marius Pontmercy, dans Les Misérables de Victor Hugo, habite adolescent chez sa tante et son grand-père maternel, les Gillenormand, rue Servandoni, sans précision de numéro mais près de l’église Saint-Sulpice.

Au n° 20, Olympe de Gouges…

Gouges3Elle fut une féministe généreuse, publiant en 1791 une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », véritable plaidoyer pour un « sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la Révolution, respectable et méprisé ». Elle plaida également pour le droit au chômage des ouvriers, l’abolition de l’esclavage, la sécurité sociale par un impôts sur les jeux et les riches, le droit au divorce, qui sera effectif l’année suivante, et l’éducation des femmes.  « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, écrivit-elle, même fondamentales : la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune ». Arrêtée sur l’ordre de Robespierre, jugée sans avocat pour offense à la souveraineté du peuple, elle fut guillotinée le 3 novembre 1793.

Pierre-Gaspard Chaumette, le porte-parole des sans-culottes, mit à profit cette mort pour convaincre les femmes de rester à l’écart de la politique : « Rappelez-vous cette virago, déclare-t-il, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui abandonna les soins de son ménage et voulut politiquer ! ». Six mois plus tard, il sera à son tour conduit à la guillotine.

En octobre 2016, le buste d’Olympe de Gouges a été installé dans la salle des Quatre-Colonnes du palais Bourbon, face à celui de Jean Jaurès. Elle est la première femme à figurer dans l’hémicycle.

… et Juliette Gréco

Vers la mi-octobre 1943, une petite Juliette âgée de seize ans vient frapper à la porte d’une pension  de famille dans le quartier de Saint-Sulpice. Sa mère et sa sœur ont été arrêtées par la Gestapo, elle-même sort de Fresnes avec pour tout bagage une adresse à Paris et un ticket de métro. L’adresse, c’est celle de madame Morin-Pillière, solide Lorraine et propriétaire de la pension Servandoni. Et celle d’Hélène Duc, comédienne à l’Odéon, ancienne professeure de français de Juliette à Bergerac et amie de sa mère.

gérardGréco va devenir le chouchou de la pension où logent également un jeune couple – les Fourcade-  auquel un acteur vient rendre visite : il s’agit de Gérard Philipe, qui tombera amoureux de Nicole Fourcade, la future Anne Philipe.

Gréco loge au cinquième, dans une minuscule chambre, non loin de celle de Bernard, l’un des deux frères Quentin. Devant son dénuement, l’étudiant aux Beaux-arts lui offre un costume masculin beaucoup trop grand pour elle, qu’elle portera dans le quartier telle une mode à l’envers, ce qui fera dire à Léo Malet : « Le nez de Cléopâtre de Saint-Germain-des-Prés, c’est un falzar d’homme porté par une fille. »

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A la terrasse du Bonaparte, cinq ans plus tard. La seconde jeune femme est sans doute Anne-Marie Cazalis, mais qui est l’homme qui les accompagne ? Ce type de mystère m’a toujours fasciné : l’identité des inconnus figurant sur la photo auprès de personnages connus. 

Au no 21, Condorcet chez Mme Vernet

Condorcet maisonAprès sa condamnation par la Convention le 8 juillet 1793, Nicolas de Condorcet  trouve refuge au 21, rue des fossoyeurs chez Mme Vernet, où il écrit son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Craignant d’être retrouvé par la police et de constituer un trop grand danger pour sa généreuse hôtesse, il s’enfuit en mars 1794. Il sera arrêté à Clamart deux jours plus tard, et mis en prison à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine). On le retrouvera deux jours plus tard mort, dans sa cellule. Les circonstances de sa mort restent énigmatiques (suicide, meurtre ou maladie).

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L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain est, selon Gallica, l’esquisse d’un projet beaucoup plus ambitieux qui, à partir de la notion de « perfection indéfinie de l’esprit humain », devait retracer les étapes du progrès général de cet esprit à travers l’histoire, dans les domaines scientifiques, moral, et politique. Découpée en dix « époques », l’œuvre se termine par l’évocation de « nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine », qui « peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations ; les progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin, le perfectionnement réel de l’homme. »

Au no 26, William Faulkner

faulkner-2L’écrivain américain séjourna à l’automne 1925  dans ce qui était le Grand Hôtel des Principautés unies, à l’angle du 42, rue de Vaugirard. Ce fut l’année durant laquelle il entama son premier roman Monnaie de singe, édité dans l’indifférence en février 1926. Amoureux du jardin du Luxembourg ( en septembre, il s’y installe toute la journée), il préfère la compagnie des enfants à celle de ses compatriotes de la Lost generation, ne rencontrant ni Sylvia Beach, ni Gertrude Stein, qui habitent pourtant à quelques centaines de mètres.

Aimer les enfants ne dispense pas du goût du sang : Sanctuaire, quelques années plus tard, va asseoir sa renommée : « J’ai songé à ce que je pouvais imaginer de plus horrible et je l’ai mis sur le papier. » écrira-t-il. Sanctuaire fut préfacé en France par André Malraux en novembre 1933 : « C’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».

Et Jean-Marie Banier, me direz-vous ?

Banier au 18Cela m’ennuie un peu d’avoir à évoquer ce « ravissant surdoué à la voix de Cocteau, l’allure de Rimbaud et la chevelure de Saint-Saëns » (dixit Marie-Laure de Noailles, mécène de 64 ans que le jeune homme« fréquenta » à l’âge de 20 ans avant de s’intéresser aux non moins richissimes Madeleine Castaing puis Liliane Bettencourt), mais difficile d’ignorer sa présence rue Servandoni ; car, comme l’indique Paris-Match en 2015, « il possède aujourd’hui tout le pâté de maisons, entre Saint-Sulpice et le Luxembourg. Année après année, il a racheté les appartements alentour. Le tout forme aujourd’hui un vaste sanctuaire rempli d’œuvres d’art, où vivent de proches amis. »

 

 

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Sur ce, allons donc faire un tour au Luxembourg.
Du temps de Faulkner, s’asseoir sur une chaise était payant, « Mme Ticket » veillait au grain…

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte III

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Le petit invité

invitéOn se souvient de l’intérêt de Simone de Beauvoir pour le jeune homme. Grâce au « Castor », Mouloudji  intègre une « famille » qui le rend perplexe, à mille lieux des usages de la bande à Prévert : « Au fur et à mesure que je côtoyais ce clan, écrira-t-il, leur assurance m’époustouflait. Les Sartre avaient une manière de considérer la vie et les autres, différente de celle des gens que je connaissais. Ils tranchaient. Lorsqu’ils se moquaient ou critiquaient, ils employaient le mot juste, efficace et cruel. Et puis les rapports entre eux m’étaient aussi mystérieux que s’ils eussent été des Chinois. D’abord, ils se vouvoyaient tous, cérémonieux à croire qu’ils n’étaient en relation que depuis la veille. Aucune trace d’intimité. Jamais d’embrassades comme dans le groupe Prévert. »

Le vouvoiement généralisé, en vigueur dans le clan aura sur Mouloudji une grande influence. Il gardera cette habitude, ne supportant pas d’être tutoyé par quelqu’un qu’il ne connaît pas.

Les banquettes du Flore

Après la défaite et l’exode, en juin 40, le Flore s’est vidé : Jacques Prévert et Marcel Duhamel sont en Provence, la plupart des membres du groupe Octobre dispersés, Desnos mobilisé. Côté « famille », la situation n’est pas plus brillante : Sartre est prisonnier en Allemagne, J.L. Bost, blessé, est en convalescence quelque part. Pendant des mois, Mouloudji, désargenté, passe souvent six heures devant un café avant qu’un ami ou relation ne vienne le soulager en réglant la consommation, un café saccharine, que Boubal, le patron, aimerait voir renouveler plus souvent. Les quelques rescapés de la bande à Prévert vivent au ralenti en attendant des jours meilleurs.

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Roger Blin

Mouloudji ne quitte plus un trio protecteur composé de Roger Blin, Fabien Loris, et Tony Gonnet dont la principale activité, écrira-t-il, consiste « à faire la méduse sur l’océan des jours ».

 

 

La doublure de Reggiani

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Quand il n’est pas au Flore, Mouloudji court les petits boulots pour gagner quelques sous. Il se produit notamment chez Agnès Capri, rue Sainte-Anne. Proche de Prévert, la chanteuse monte des petits spectacles irrévérencieux, fort drôles, totalement en avance sur l’époque, préfigurant l’esprit de la Rose rouge ou de la Fontaine des quatre saisons d’après-guerre. Mouloudji se souvient d’y avoir été la doublure de Serge Reggiani : « Agnès Capri avait rouvert un cabaret qui existait avant-guerre. Là, j’ai été la doublure de Reggiani dans une pièce de Courteline. Reggiani était tout jeune, il avait le même âge que moi, mais ce type-là avait un métier fou. »

Le coup de pouce de Jean Cocteau

Cocteau9En octobre 1940, quai Voltaire, Mouloudji rencontre Jean Cocteau, qu’il a souvent croisé chez les Desnos. Cocteau s’arrête et salue Mouloudji. Que devenez-vous ? demande-t-il. Mouloudji avoue que sa situation n’est guère brillante. Cocteau, pensif, lui demande s’il sait chanter et s’il connaît quelques textes. Cela pourrait intéresser son ami Louis Moysès, qui rouvre son Bœuf-sur-le-toit. Mouloudji connaît quelques chansons de Prévert interprétées par son ami Fabien Loris. Il connaît également une chanson de Tchimoukow dont il fredonne le refrain à Cocteau : « Papillon de la Norvège / Papillon aux blanches couleurs de neige / Quelle que soit ton ambition / Tu ne seras jamais qu’un papillon / D’exportation. »

Jean Cocteau écoute poliment, déclare que c’est charmant, qu’il voit très bien Mouloudji chantant assis sur le piano à queue, tel un papillon noir. Le poète, prémonitoire, ignore qu’il vient de sceller en quelques mots la tenue de scène du futur chanteur pour les cinquante ans à venir.

Au Bœuf-sur-le-toit

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Louis Moyses, par Suzanne Valadon

Mouloudji se présente donc chez Louis Moysès avec Henri Crolla, qui a accepté de l’accompagner à la guitare. Il arbore un très beau pantalon doté d’une fermeture éclair, volé par Marie-Lise Aurenche à son frère Jean, le célèbre scénariste. Les deux amis se produisent dans une indifférence totale, ne parvenant pas à couvrir la furia des conversations. Ils reviennent le lendemain, pour apprendre que leur tour de chant n’est pas reconduit. (Et qu’ils ne seront pas payés, le premier passage étant considéré comme une audition). Comble de malheur, Mouloudji a laissé la veille le magnifique pantalon gris perle à fermeture Éclair dans sa loge, pantalon qui a été volé au cours de la nuit.

Par-ci, par-là     

L’année 1941 est celle des déménagements. Pendant quelques temps, Mouloudji séjourne chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, qui mettent à sa disposition une chambre située dans l’annexe de leur maison de Neuilly-sur-Seine. Il habitera ensuite à l’hôtel de la Grille, rue Jacob, où s’installeront bien plus tard les Éditions du Seuil.Grille

Dans La Fleur de l’âge, Mouloudji se souvient de l’hôtel où habitent Soutine et sa compagne Marie-Lise, ex-femme du peintre  Max Ernst : « Il y régnait une atmosphère balzacienne et ce lieu correspondait en moins sordide à la pension décrite par Maurice Sachs dans La Chasse à courre. Quelques suites somptueuses, quelques chambres vieillottes et des pièces réparties sur un balcon circulaire en fer forgé dont les portes donnaient sur la cour et où le jour pénétrait par un vasistas vitré. »

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Merveilleux Soutine…

apollonPour payer les consommations du Flore et assurer sa subsistance, la chasse aux petits boulots continue. Mouloudji devient notamment modèle, campant un Apollon allongé pour l’artiste montmartrois René Collamarini.

 

Les Inconnus dans la maison     

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Le premier rôle d’aldulte de Mouloudji

S’il est un talent indéniable chez Mouloudji, c’est bien la chance. Mais une chance ambiguë, générant à la fois le bon et le moins bon. Le bon, c’est son premier grand rôle d’adulte dans Les Inconnus dans la maison, aux côtés de Raimu. Le moins bon, c’est le rôle voyou qu’il doit endosser et qui va lui coller à la peau durant toute sa carrière cinématographique.

 

Dans Les Inconnus dans la maison, Mouloudji incarne le coupable Ephraïm Luska, personnage au faciès « méditerranéen », doté d’un nom à consonance juive. Pourquoi l’a-t-on choisi ? Pour sa tête « typée » ? Le film, produit par la Continental allemande, sera taxé d’antisémitisme, notamment par Simone de Beauvoir : « Le scénario faisait de déplaisantes concessions au racisme. L’assassin qu’incarnait Mouloudji n’était pas désigné expressément comme juif, mais c’était un métèque. »

Durant le tournage, Mouloudji fait la connaissance de Raimu, terreur des plateaux. L’acteur se prend d’affection pour « le petit » et déclare : « S’il ne fait pas le con, il ira loin. »

Maryse Arley

Mouloudji croise également sur le plateau une jeune et jolie femme, Maryse Arley, qui deviendra célèbre sous le nom de Martine Carol et auprès de laquelle il jouera au théâtre dans La route au tabac, en1947.

 

 

Le tour de passe-passe

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En 1943, Mouloudji reçoit un ordre de départ pour le S.T.O. en Allemagne et doit passer une visite médicale avant de partir. Il demande à son frère – atteint de tuberculose -, de s’y rendre à sa place. André se présente donc aux autorités médicales, muni de la carte d’identité de son frère Marcel et l’ordre de départ. Après un bref examen, André obtient ainsi le précieux carton jaune sur lequel est spécifié : inapte pour l’Allemagne. Grâce à son frère André,  Mouloudji évite ainsi de partir en Allemagne. Mais, à compter de ce moment, il entre désormais dans une semi-clandestinité : il suffit d’une rafle, d’un examen un peu fouillé et il se retrouvera au mieux dans un camp de concentration.

Silence, on écrit

A partir de 1943, le quartier Saint-Germain-des-Prés renait timidement. En même temps que Jean-Paul Sartre, de nombreux intellectuels et artistes sont revenus à Paris et ont repris le chemin du Flore, qui devient peu à peu une salle de classe où tout le monde écrit.

Sartre1Au Flore, la vie est réglementée, avec ses règles, ses tics, ses rites : Les habitués connus ont leur table et les garçons veillent à ce que personne ne s’y assoie. La première, presque face à l’entrée, est la table Fillipachi-Duhamel. Celle en entrant, à gauche, dissimulée entre l’escalier et la porte, est la table de Sartre. Celle d’à côté, quand elle est libre, est celle de Beauvoir, tout près de la caisse. Prévert, lui, se met à n’importe quelle table.

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Adamov

Le rituel de l’entrée est tout aussi codifié. Chacun clan possède son style. Un Sartre, par exemple, ne marque pas de temps d’arrêt et fonce, dynamique, vers sa table. Un Prévert est plus théâtral : la porte vitrée poussé, il s’arrête, cherche du regard un visage ami. L’Adamov, lui, entre tête baissée, tel un conspirateur.Si le Flore retrouve ses couleurs d’antan, les relations entre le patron et Mouloudji ne s’améliorent pas. Boubal a ses chouchous et ses bêtes noires. Parmi les « bons élèves » figurent en bonne place Henri Filipacchi et Marcel Duhamel, aux poches remplies de bons gros sous.

CastorParmi les « mauvais élèves », Sartre, de Beauvoir et autres « plumitifs », qu’il contemple d’un air dégoûté. Enfin, parmi les cancres patentés, Mouloudji occupe une place de choix, n’ayant jamais un sou en poche pour payer ses consommations. Pourtant, depuis Le Tableau des Merveilles, le petit protégé du Groupe Octobre a fait son chemin au cinéma. Les Disparus de Saint-Agil, La Guerre des gosses lui ont conféré un renom certain, procuré des cachets qui devraient le mettre à l’abri du besoin. Mais il ne possède rien, même pas un pardessus. Et il passe ses journées à écrire des souvenirs d’enfant dans un cahier. Devant cette semi-vedette habillée de guenilles, Boubal a décidé qu’il n’était qu’un voyou. Et un instable : pourquoi passer des journées à noircir du papier puisqu’il est acteur ? Écrivain ou acteur, il faut choisir !

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Ah ! Monsieur Boubal ! Il surveillait les garçons du Flore à la jumelle, depuis son appartement de la rue Gozlin !

Suite et fin au prochain numéro

 

 

 

 

 

Le Paris de Mouloudji, acte II

Moulou.1

Nous avions laissé le petit Mouloudji au grenier des Grands-Augustins, délaissant le foyer familial (et misérable) du 19e arrondissement pour la rive gauche de Jean-Louis Barrault et de Jacques Prévert. Le conte de fée a commencé : Prévert et Marcel Duhamel couvent le gamin prolétaire, l’introduisent en 1936 dans le monde merveilleux du cinéma et du théâtre.

Premiers pas à l’écran

Jenny2Le premier film dans lequel tourne Mouloudji est Jenny, premier long métrage de Marcel Carné, au printemps 1936. Mouloudji a treize ans et demi. Prévert, adaptateur et dialoguiste, toujours soucieux de caser ses copains, parvient à le faire engager pour chanter. Le producteur ayant demandé un essai, Marcel ne lésine pas. Comme pour Jean-Louis Barrault, il lui chante L’Internationale et La Jeune garde : engagé sur le champ !

JennyDans le rôle du petit chanteur des rues de Paris, Mouloudji interprète Cosy Corner accompagné par l’accordéon d’Émile Prud’homme. Le film, terminé le 9 mai, sort à Paris le 18 septembre 1936, au Madeleine-Cinéma. Cette première expérience avec un Marcel Carné caractériel et tortionnaire sera également la dernière.

Ménilmontant2Le second film, tourné pratiquement en même temps que Jenny, est Ménilmontant, de René Guissart, film dans lequel Mouloudji joue le rôle de Toto. André, son frère, fait partie des figurants. Il s’agit de la première apparition parlée de Mouloudji sur les écrans. Avec un accent bellevillois prononcé, il houspille une petite fille : « Ne mets pas tes doigts dans ton nez, t’as pas l’air d’une actrice » dit-il à sa petite partenaire. « Mais y’a personne ! » répond-elle. « Y’a personne, y’a personne, bien sûr qu’y a personne, mais on s’figure ! T’as pas d’imagination ? Tu s’ras qu’une blanchisseuse, toi ! »

Ménilmontant

Tous au Flore

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Le soir, après les cours de l’École du spectacle, le petit Mouloudji rejoint ses amis de la bande à Prévert à La Rhumerie martiniquaise et surtout au Flore, qui constitue désormais le quartier général de la tribu. Le propriétaire du Flore est M. Boussige, le célèbre Paul Boubal (et son fameux poêle) ne prenant possession des lieux qu’à la veille de la guerre, en septembre 1939.

Boubal
Le roi Paul Boubal à droite, avec le serveur Pascal (que Camus surnommait Socrate). Pendant la guerre, Boubal vouera une haine tenace au jeune Moujoudji pour son dénuement vestimentaire et pécunier.

Le Flore n’est pas encore le pivot culturel de Saint-Germain-des-Prés, mais Prévert l’investit dès l’automne 1935, après s’être installé dans grand studio du septième étage de l’hôtel Montana, situé à quelques mètres.

Outre Prévert, Desnos et Duhamel, la garde rapprochée du petit Mouloudji est constituée par Roger Blin, Fabien Loris, Raymond Bussières, Toni Gonet, Jean Rougeul, Maurice Baquet…

Duhamel

Marcel Duhamel – futur inventeur et patron de la Série noire – est le mécène de la bande, un des rares à disposer de revenus fixes : gérant de l’hôtel Ambassador, boulevard Haussmann, il sait se montrer très généreux. Parfois, après le spectacle, il entasse  jusqu’à treize personnes dans sa Ford décapotable et invite toute la bande chez Lipp ou aux Charpentiers (rue Mabillon). À la fin du repas, toute la bande l’applaudit et l’appelle « papa ».

Chez Colette, au Palais-Royal

colette

En 1937, Mouloudji est engagé pour tourner dans Claudine à l’école, de Serge de Poligny. C’est à cette occasion qu’il rencontre Colette dans son appartement du Palais Royal, une Colette au visage triangulaire, yeux charbonneux et fardés, allure garçonne qui lui rappelle Youki Desnos.

1937
Claudine à l’école

 

Il joue dans le film le rôle d’un personnage qui n’existe pas dans le roman de Colette et Willy, personnage ajouté par l’adaptateur. Blanchette Brunoy, dans Les Mardis du Cinéma, se souvient d’un petit garçon de dix ans (il en a quatorze !), naïf et bien élevé, qui avait le sens des choses et qui jouait de façon extraordinaire.

 

 

Chez Dullin, au Théâtre de l’Atelier

Dullin2Sa carrière d’acteur se précisant, le jeune Mouloudji décide de prendre des leçons de théâtre. Jean-Louis Barrault, fidèle Pygmalion, le dirige vers Dullin, au Théâtre de l’Atelier. Dans cette école très cotée où les élèves s’appellent Alain Cuny, Madeleine Robinson, Jacques Dufilho, Sylvia Bataille ou Agnès Capri, il passe une audition avec une scène de Poil de carotte. Pas terrible, le gamin. Pourquoi Charles Dullin, professeur intraitable, aura-t-il toutes les indulgences pour cet élève versatile et doté d’un fort accent faubourien, alors qu’il terrorise les futures stars des scènes parisiennes ? Pour son sourire, tout simplement. Mouloudji, à quinze ans, commence à savoir user de son charme, un merveilleux sourire illuminant le visage, sur lequel on devine les douceurs de l’enfance.

Vers la fin de l’enfant-acteur

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Parmi les enfants-acteurs des années 36-37, outre Robert Lynen qui bascule désormais vers l’adolescence, Mouloudji se trouve souvent en concurrence avec Jean Claudio et Serge Grave, avec lesquels il tourne le célèbre Les Disparus de Saint-Agil. Daniel Gélin, Charles Aznavour et Serge Reggiani constituent également une concurrence annexe, mais pour des rôles de figuration.

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Les Chiche-Capons du film. Moulou est à droite

Cette expérience d’enfant-vedette du cinéma constitue une des clés de la personnalité du futur chanteur. « Le problème, expliquera-t-il sur TF 1 en juillet 1961, c’est qu’à mesure que les années passaient, on se voyait vieillir et on sentait bien que l’on se rapprochait de l’issue fatale. Alors on s’inquiétait tous. Les garçons muaient, les petites filles prenaient des seins, c’était catastrophique. »

Cette échéance inéluctable est pour le jeune Mouloudji une source d’angoisse qui générera plus tard une peur de l’avenir et une peur de manquer. La mort de l’enfance, ce paradis perdu, sera un thème récurrent dans son œuvre poétique.

Avec la « famille Sartre ».

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Sartre faillit l’épouser en 1940 (pour avoir 3 jours de permission).

Au Théâtre de l’Atelier, Mouloudji s’est lié d’amitié avec les sœurs Kosakiévitch – Olga et Wanda, dites aussi « les Cosaques ». Wanda, qui étudie la peinture, entraîne parfois Mouloudji près du Jardin des Plantes chez « Poupette », sœur de Simone de Beauvoir, dans un atelier que les poutres font ressembler à une cale de navire. Wanda lui conseille de lire La Nausée. Mouloudji s’exécute puis, par bravade, lui confie qu’il préfère Les Trois mousquetaires. Sartre, mi-vexé mi-amusé, traite Mouloudji de jeune puceau.

Le clan Sartre, qui va jouer un rôle déterminant dans la trajectoire de Mouloudji, est un monde très fermé. Autour de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir gravitent Olga et Wanda (très proche de Sartre), Jacques-Laurent Bost, Nathalie Sorokine (très proche de Beauvoir), Pierre Bost, frère de Jacques-Laurent, Robert Scipion, René-Jacques Chauffard, ancien élève de Sartre (qui trouvera le titre « Huis-clos » alors que la pièce devait s’intituler « Les Autres »).

Mouloudji sera sans doute le seul habitué du Flore à faire partie simultanément de la « bande à Prévert » et de la « famille Sartre », deux univers totalement étanches l’un à l’autre.

Un « séduisant petit monstre »

Beauvoir
Très belle, Simone, quand elle veut bien…

C’est clair, Beauvoir aimait beaucoup Moulou et peut-être a-t-elle envisagé d’en faire une fois son petit quatre heures. Le texte qu’elle consacre au jeune homme dans La Force de l’âge, est bien connu :

« Le petit Mouloudji, à seize ans, échappait aux disgrâces de l’adolescence. Il avait conservé le sérieux et la fraîcheur de l’enfance. Adopté par Jacques Prévert et sa bande, en particulier par Marcel Duhamel, il avait acquis à leur contact une culture curieusement bigarrée : c’était étonnant le nombre de choses qu’il savait, qu’il ne savait pas. Familier depuis longtemps avec la poésie surréaliste, avec les romans américains, il découvrait Alexandre Dumas et s’en émerveillait. Ses origines, sa réussite, le situaient en marge de la société, qu’il jugeait avec une intransigeance juvénile et une austérité prolétarienne : « Chez les ouvriers ça ne se fait pas », disait-il souvent d’un ton réprobateur. La bourgeoisie et la bohème lui paraissaient également corrompues. Réservé jusqu’à la sauvagerie, et cordial avec exubérance, tranchant du bien et du mal, et cependant perplexe jusqu’à l’égarement, sensible, ouvert, avec de brusques entêtements, d’une extrême gentillesse, mais capable de rancunes et à l’occasion de perfidies, c’était un séduisant petit monstre ».

Suite au prochain numéro…

 

 

 

Quelques pas dans l’enfance de Mouloudji  

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Passage Puebla

Au début des années trente, le petit Mouloudji a huit ans, la vie des quartiers populaires est bercée par la chanson, les roucoulades du jeune Tino Rossi et celles du chanteur masqué Jan Kiépura, ténor des opérettes viennoises. Dans la cour de l’immeuble du passage Puebla, où loge la famille Mouloudji dans une seule pièce, la concurrence entre ces deux vedettes déchaîne les passions :

-Jan-Kiepura        Tino

« Dans le passage, se souvient Mouloudji, il y avait les Tinorossistes et les Kiépuratistes. Quand l’un ou l’autre des deux chanteurs passait à la radio, leurs fanatiques poussaient leur poste pour faire partager leur admiration aux voisins. Souvent, les Tinorossistes et les Kiépuratistes finissaient par s’engueuler. (…) Quelquefois, tout l’immeuble était en ébullition, les dames s’en mêlaient, les messieurs, les chiens, les oiseaux, ça criait, ça hurlait, cela se terminait dans une corrida générale. »

Crieur de journaux au métro Combat

Metro combatVers dix ans, Mouloudji entame une lucrative carrière de petit voleur puis revendeur de beaux livres. Mais, malgré sa vigilance, le détective des Magasins réunis de Barbès met fin à l’aventure. Il se tourne alors vers une activité plus légale, crieur de journaux au métro Combat. Son sens du théâtre et du commerce font merveille pour écouler Paris-Soir, surtout lorsque l’actualité est bien assaisonnée : L’assassinat de Paul Doumer, le kidnapping du petit Lindbergh, la condamnation de Violette Nozières.

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Tout crime est une aubaine, de même que les malversations de Stavisky, le déraillement de Lagny, les exploits du Graf Zeppelin, la mort de la reine Astrid ou l’abdication du duc de Windsor. Les affaires marchent bien. Mouloudji vend également un journal communiste, celui des Pionniers rouge, Mon camarade, et décroche le titre de meilleur vendeur de la région parisienne, ce qui lui permet de se payer ses premières vacances.

La Grange-aux-Belles

rue de la grange aux bellesLa Grange-aux-Belles est une salle dépendant du Syndicat du livre, située face à la morgue de l’hôpital Saint-Louis. Dédié aux meetings politiques, pouvant accueillir un millier de personnes, elle sert également à différents spectacles dans lesquels le petit Mouloudji chante en solo à partir de douze ans. Au printemps 1935, le metteur en scène et acteur Sylvain Itkine assiste au spectacle, il cherche un enfant capable de jouer du mime dans une pièce du tout jeune et inconnu Jean-Louis Barrault.

L-Inoubliable-Inoubliee-Coffret  Gilles et Julien

Venu écouter Fréhel et Gilles et Julien, Itkine découvre un petit garçon paraissant dix ans qui s’égosille sur la scène. Après le spectacle, Itkine l’aborde, lui parle d’un ami qui recherche un gamin, lui remet l’adresse d’un nommé Jean-Louis Barrault sur un bout de papier, rue des Grands Augustins.

Le grenier des Grands Augustins

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C’est donc au 7 rue des Grands Augustins que le petit Mouloudji se présente au printemps 1935. Dans une grande cour bosselée de vieux pavés, le superbe hôtel particulier du XVIe siècle comporte un rez-de-chaussée surélevé auquel on accède par quelques marches, rez-de-chaussée occupé par le Syndicat des huissiers.

Barrault

Le dernier étage, occupé par Barrault et qui deviendra l’atelier de Picasso, est immense. Mouloudji se souvient de sa première visite, lorsqu’il découvre un Jean-Louis Barrault pratiquement nu, en slip, s’évertuant à mimer un cheval. Barrault, après avoir terminé ses exercices, lit le petit mot d’introduction qu’Itkine a remis à Marcel, lui fait remarquer qu’il n’est pas bien gros. Il lui tâte les mollets, car le mime demande une certaine forme physique, et lui demande de chanter quelque chose. Innocence ou calcul ? Pendant que l’acteur se rhabille, Mouloudji lui chante L’internationale. Jean-Louis Barrault sourit, l’affaire est dans le sac.

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Chez les Desnos, rue Mazarine

Desnos

Dès les premières répétitions à l’atelier des Grands Augustins, les petits Mouloudji – Marcel et son frère André – ont été présentés aux Desnos – Youki et Robert – qui habitent un vieil immeuble Directoire. Le couple occupe un très grand appartement, où les naufragés de passage sont accueillis en toute simplicité. Marcel Mouloudji s’y invite souvent, le confort du « grenier » étant plutôt spartiate. Puis, petit à petit, il prend ses habitudes et loge chez le poète.

Dans la salle à manger, un tableau représentant une femme nue avec un lion fascine le gamin : il s’agit de Youki, peinte par Foujita, son premier mari.

Foujita

L’appartement est pour Mouloudji une source d’émerveillement : la chambre à coucher, lourde de parfums, de poufs et de voilages ; la bibliothèque du poète, sorte de cabine de navire à la Jules Verne où s’entassent des centaines de livres du sol au plafond, dotée d’un petit escalier sans rampe menant à une mezzanine. Desnos possède par ailleurs un gramophone, sur lequel il écoute des chansons populaires, Piaf, Chevalier, Damia, Yvonne Georges. Le samedi midi, le couple Desnos fait table d’hôte et accueille souvent une quinzaine de personnes. C’est ainsi que Mouloudji croise fréquemment Jean Galtier-Boissière, Marion et Henri Jeanson, Jean et Guy Selz, Pablo Picasso, Henri Langlois, Michel Leiris et sa femme, Marcel Achard, André Salacrou, André Masson …

Quelques pas dans la réclame

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Grâce à Robert Desnos, qui travaille dans la publicité radiophonique, le jeune Mouloudji va gagner ses premiers sous officiels. Desnos est un ami du dramaturge André Salacrou, qui a repris en main les spécialités pharmaceutiques de son père. Marcel enregistre quelques messages conçus par Desnos, notamment pour Le Thé des Familles, pour La Marie-Rose (« la mort parfumée des poux ») et pour le vermifuge Lune.

Salacrou commercialise également le Vin de Frileuse, concurrent de la Quintonine, apéritif à base de plantes malgaches. Le breuvage devait avoir un goût très particulier puisque les humoristes Charpini et Brancato, chargés d’en faire la publicité, auraient déclaré à l’antenne, après en avoir reçu une caisse pour leur prestation : « Chouette, on va pouvoir se laver les pieds ».

vin de frileuse

 

 L’Ecole du spectacle, 24 rue du Cardinal Lemoine

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Hello, Charles…

Marcel Duhamel, le « 3e frère Prévert », abrite également le petit Mouloudji et s’occupe de son éducation. Il l’inscrit à l’’École du spectacle qui  dispense ses cours le matin ou l’après-midi, en fonction des obligations professionnelles des enfants dont l’âge varie entre huit et seize ans. Dans cet établissement, le petit Moulou y croise un enfant qui, comme lui, fera carrière dans le cinéma et la chanson : Charles Aznavour.

 

Le Groupe Octobre

moulou groupe octobreEn rencontrant Itkine, le petit Mouloudji  intègre bientôt le groupe Octobre, groupe théâtral ouvrier animé par Prévert, groupe qui va jouer dans la vie du tout jeune Mouloudji un rôle fondamental. Il va y apprendre la scène, côtoyer des intellectuels, se constituer une famille qui le prendra en charge jusqu’à l’âge adulte.

Parmi les membres du Groupe Octobre, tel que Mouloudji le découvre en 1935, on trouve notamment : Jacques Prévert, Raymond Bussières, Paul Grimault, Sylvain Itkine, Lou Tchimoukow, Roger Blin, Sylvia Bataille, Maurice Baquet, Marcel Duhamel, Pierre Prévert, Jean-Louis Barrault, Yves Allégret, Fabien Loris, Jean-Paul Le Chanois, Max Morise …

groupe octobre
Le groupe Octobre

Une telle concentration de talents donne évidemment le vertige, mais en 1935-1936, aucun d’eux n’est connu. Le petit Mouloudji n’entre donc pas dans un temple culturel, mais dans un cercle de copains au devenir incertain. Au sein du groupe, les deux frères Mouloudji, habitués du théâtre de rue, trouvent leurs marques sans aucun problème. Marcel en particulier, André étant plus réservé et peut-être méfiant devant ce qu’il perçoit comme un monde trop bourgeois. Le petit Marcel veille cependant à ne pas jouer les vedettes, soucieux d’entrer dans ce milieu sur la pointe des pieds. Dans les spectacles, il pousse la chansonnette comme il le faisait à la Grange-aux-Belles.

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Moulou et son frère André

Fin janvier 1936 a lieu la première du Tableau des Merveilles, dans les locaux de la nouvelle Maison de la Culture de la rue Navarin, dirigée par Aragon. Mouloudji y chante sa première chanson – L’Enfance – signée Prévert et Kosma.

Dans ce type de spectacle où la spontanéité tient une grande place, l’aisance scénique du petit Marcel impressionne Youki Desnos :

« Habitué à produire ses chansonnettes au hasard des fêtes populaires et goguettes du Parti, Mouloudji – le prénom de Marcel se perdit en route et on ne l’appela plus que Moulou – ne fut pas très impressionné par les répétitions du Tableau des merveilles auxquelles Jean-Louis Barrault le fit participer sans délai. Il savait apprendre un texte et le donner à ses partenaires avec un naturel ébouriffant. Il devint sans tarder la mascotte de la bande à Prévert. Celui-ci, à l’âge du gamin, avait tant traîné entre le Luxembourg, Saint-Sulpice, Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés qu’il se retrouvait avec un certain attendrissement dans cet enfant élevé comme lui à l’école de la rue… »

Mouloudji, adopté par la troupe, perçoit très nettement que cette aventure constitue sa seule chance d’échapper à un destin prolétaire, sa seule chance d’échapper à Madame La Mouise :

« Éberlué d’être accepté par eux, sans vergogne, je déployais tout le charme possible pour leur plaire. Je crois que je jouais un peu plus l’enfant que je ne l’étais réellement. Je fignolais mon personnage de gosse des rues, confusément décidé à ne pas rater ma chance. (…) Sorti du ruisseau, doté de faibles armes, je me battais à ma manière afin de n’être pas rejeté de leur univers.  »

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Le petit Mouloudi va saisir sa chance et s’accrocher. Il sera acteur, peintre, romancier, chanteur…

Suite au prochain numéro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Dada dans mon Paris

 

En 1919, avec le retour à Paris de Francis Picabia, puis l’arrivée de Tristan Tzara en janvier 1920, le mouvement Dada venu de Zurich (cabaret Voltaire), de Berlin et de New-York va régner quelques années sur la capitale, avant d’imploser vers 1923 sous les coups de boutoir de l’ami Breton qui veut bien que  tout le monde soit président de Dada, mais d’abord lui. Un an plus tard, Breton lançait le surréalisme. Un surréalisme qui va donc prendre la place de Dada mais bon, franchement, ce sera beaucoup moins nouveau et surtout beaucoup moins rigolo.

Arthur Cravan, le précurseur

Arthur-Cravan1

Poète et boxeur, Cravan publie en 1912 la revue Maintenant dans laquelle il conchie les références littéraires de son époque. Et, comme son copain Rimbaud (c’est une image), il ne se contente pas d’écrire : la vie doit être vécue intensément.

Mina Loy

Cravan va inaugurer le mouvement dada, influencer André Breton et les surréalistes et faire de sa mort une oeuvre d’art : parti au Mexique pour vivre une passion amoureuse avec Mina Loy, peintre et écrivain, il disparaît mystérieusement. Plus Dada tu meurs…

 

Ça commence à New-York avec Marcel Duchamp

urinoir
L’esprit Dada : pisser sur les idées reçues.

En 1917 à New York, Marcel Duchamp présente un urinoir au comité d’accrochage du Salon des artistes indépendants dont il fait partie, afin d’en éprouver le principe fondateur : ne refuser aucune œuvre. Fountain, d’inspiration Dada, instaure ainsi un « art de l’idée » et lance le « ready-made ».

 

 

En 1919, rebelote avec Mona, sa moustache, son bouc, et le titre de l »oeuvre : LHOOQ (Elle a chaud au cul).

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Très Dada, la Mona…

 Ça commence à Paris avec les Mamelles d’Apollinaire

Tirésias

Le 24 juin 1917, au conservatoire Renée Maubel, 10-12 rue de l’Armée d’Orient, a lieu la première des Mamelles de Tirésias. Allusions à la guerre, scandale, la représentation inaugure les soirées Dada et s’achève dans la confusion. Jacques Vaché, accompagné de Théodore Fraenkel, menace la salle d’un revolver. Dans sa préface de ses Mamelles de Tirésias, Apollinaire utilise pour la première fois l’adjectif « surréaliste », terme  inventé  par son ami le poète Pierre-Albert Birot et qui sera repris, il n’y a pas de petits profits, par André Breton.

L’antivisite par Dada de Saint-Julien-le-Pauvre

EgliseEn 1921, dans le cadre d’une série d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires, Tristan Tzara et André Breton proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. »

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lls sont tous là, ils sont Dada…

Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ». Le jeudi 14 avril 1921, 15 h, près du robinier, la pluie ruisselle sur les monocles d’André Breton et de Tristan Tzara. Les entourent notamment Aragon, Benjamin Péret, Roger Vitrac, René Crevel, Éluard, Georges Ribemont-Dessaignes, Jacques Rigaut et Philippe Soupault.

 

Ça barde au procès Barrès

Barrès
La mèche de Barrès est-elle Dada ?

Le vendredi 13 mai 1921, à 20 h 30, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise  rue Danton « le procès de Barrès », accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside, Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense, le principal témoin à charge, incarné par Benjamin Péret, est un soldat inconnu allemand, revêtu d’une capote de poilu. Après un violent réquisitoire de Breton, Barrès est condamné à vingt ans de travaux forcés pour « crime contre la sûreté de l’esprit ». Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux.  La rupture entre Dada et les futurs surréalistes est consommée.

Picabia pas content

PicabiaAussitôt après le procès, Picabia s’indigne : « Maintenant Dada a un tribunal, des avocats, bientôt probablement des gendarmes […]. L’esprit dada n’a réellement existé que durant trois ou quatre ans, il fut exprimé par Marcel Duchamp et moi à la fin de 1912. » Il écrira plus tard : « Dada s’est enfui au galop dans un nuage de poussière. De petits vauriens lui sautent sur le dos, caressent l’animal, lui donnent du sucre, lui fixent des oeillères, tirent la bride vers la droite. Pauvre Dada sauvage […] Dada est mort. »

Ça « chie en couleurs » au Théâtre Michel

Michel

En 1923, le mouvement Dada et le surréalisme naissant s’affrontent. Comme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». La Soirée du cœur à barbe, organisée par Tzara, présente une de ses pièces, Le Cœur à gaz au théâtre Michel, rue des Mathurins. Breton est bien décidé à torpiller la soirée et, avec Éluard, Desnos et Benjamin Péret, il organise le chahut. Bagarre. Breton, d’un coup de sa canne, casse le bras du journaliste Pierre de Massot, Éluard frappe Tzara, Picasso tente de calmer le jeu. La police intervient, la soirée du lendemain est annulée. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique » comme le réclamait son Manifeste.

Tristan Tzara se range

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MaisonEn 1926, Dada est mort depuis des années lorsque Tristan Tzara et sa femme (la riche et séduisante peintre suédoise Greta Knutson) font construire par l’architecte Adolf Loos une maison conforme à leur idéal esthétique au 15 avenue Junot. C’est avenue Junot que le fondateur de Dada composera ses grandes suites poétiques (Où boivent les loups, L’Homme approximatif) et ses essais expérimentaux (Grains et issues).

 

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La Carte du Tendre de Picasso (2)

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La semaine dernière, nous en étions restés à la mort d’Eva Gouel et à l’installation en 1916 du peintre à Montrouge, dans cette maison carrée où il recevait ses diverses maitresses rencontrées à la Rotonde, dont la belle Irène Lagut. En février 1917, séjournant à Rome pour exécuter le rideau de scène de Parade, Picasso tombe amoureux de la jeune ballerine Olga Khokhlova, fille d’un colonel russe. Diaghilev, l’animateur des Ballets, le prévient amicalement : « Fais gaffe, Pablo, une Russe, on l’épouse. » Pablo ne fait pas gaffe et épouse la belle en juillet 1918. Mauvaise pioche ?

12, rue Daru, à l’église russe

Olga2Le mariage est célébré à la mairie du VII, puis, religieusement, à l’église russe de la rue Daru. Cocteau, l’un des témoins de la mariée, relate l’événement : « Je tenais une couronne d’or sur la tête d’Olga et nous avions tous l’air de jouer Boris Godounov. Cérémonie très belle, un vrai mariage avec des rites et des chants mystérieux ». A ces rites orthodoxes s’ajoute une superstition, connue de Max Jacob : après le rituel consistant à faire trois fois le tour de l’autel, on guette celui des deux qui posera le premier le pied sur le tapis, gage de domination dans le mariage. C’est Olga qui pose la première son mince et joli soulier sur le tapis doré. Aie aie aie.

23, rue de la Boétie

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Après le mariage et la lune de miel, Picasso s’installe rue La Boétie, à quelques mètres de son galeriste Rosenberg. Très vite, devant le désordre inhérent au caractère et au travail de son mari, Olga lui demande de louer l’appartement situé au-dessus. Qu’il fasse ce qu’il veut au quatrième, elle se réserve le troisième pour recevoir en hôtesse raffinée. Commence la « période duchesse », comme la qualifie Max Jacob. Le 4 février 1921 naît son premier fils, Paul, mais, au fil des années, la lassitude s’installe.

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Picasso ne supporte plus sa femme, ne supporte plus la vie qu’elle lui impose. A partir de 1926, la belle Olga va en faire les frais sur les toiles du peintre, dans des portraits monstrueux comme Grand nu au fauteuil rouge. Début 1935, apprenant la liaison de son mari avec Marie-Thérèse Walter, Olga quittera la rue La Boétie pour s’installer à l’hôtel California, 16 rue de Berri, puis au château de Boisgeloup, puis, enfin, dans le sud de la France.

 

 

40, boulevard Haussmann, le génie et l’ingénue

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Bon. Pour Pablo, retour à la case départ, il se met en chasse. Une jeunesse, de préférence. La première rencontre entre Picasso et Marie-Thérèse Walter a lieu le 8 janvier 1927 à la sortie du métro Chaussée d’Antin. Que fait-il devant les Galeries Lafayette, à pied, alors que Marcel Boudin, son chauffeur en livrée, l’accompagne généralement dans tous ses déplacements en Hispano-Suiza ? Mystère.

 

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Marie-Thérèse, dix-sept ans, est accompagnée par sa sœur, et Picasso, quarante-six ans, les suit jusqu’à la gare Saint-Lazare, faisant un trou dans son journal pour les observer sans être vu. La sœur aînée s’étant éclipsée, Picasso aborde la jeune fille et  se lance : « Mademoiselle, je vous attendrai ici tous les jours à six heures de l’après-midi. Je dois vous revoir. » Affaire conclue. En juillet, elle devient sa maîtresse, à l’insu d’Olga. Puis, trois ans après leur rencontre, ne pouvant se passer de sa présence, Picasso l’installe discrètement au 44 rue La Boétie, à une dizaine de mètres de chez lui. De leur liaison naît Maya, en 1935.

 Rencontre de Dora aux Deux Magots

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Marie-Thérèse a succédé à Olga, Dora va succéder à Marie-Thérèse, trop effacée au goût du peintre. En compagnie d’Eluard, en 1936, Picasso observe sa voisine aux Deux Magots : elle a sorti de son sac un petit canif pointu, s’amuse à piquer la table entre les doigts de sa main gantée de dentelles. Trop vite : elle se blesse, le sang coule. Le peintre demande alors à Eluard de la lui présenter. Il s’adresse à elle en français, elle lui répond est espagnol. Olé, c’est parti.

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Elle est belle, cultivée, intelligente, photographe reconnue, proche des surréalistes, engagée politiquement à l’ultra gauche. Tous les ingrédients pour séduire Picasso, malgré son affection intacte pour Marie-Thérèse Walter.

Lorsqu’ils quittent le café, sur le trottoir, Picasso lui demande de lui offrir ses gants en souvenir de leur rencontre. Quelques semaines plus tard, le peintre la convie chez lui, dans le fameux grenier des Grands-Augustins. Débute une histoire d’amour intense et mouvementée qui durera huit ans. La belle brune sera sa compagne officielle, Marie-Thérèse, la blonde, restera dans l’ombre.

Et celle de Françoise au Catalan

gilotHuit ans, c’est beaucoup pour un Picasso. Dora prendrait-elle trop de place ? Serait-il lassé ? Tout (re)commence au Catalan, le bistrot qui sert de cantine durant la guerre à tous les amis, les Eluard, les Leiris, les Desnos, Cocteau… C’est là qu’en avril 1943, le peintre dîne avec Dora Maar et Marie-Laure de Noailles. A la table voisine, Alain Cuny et deux jolies femmes, dont Françoise Gilot. Picasso se fait présenter et les invite à visiter son atelier. C’est le début de l’ère Françoise dont il admire l’intelligence, la culture et l’amour de l’art. Et le début de la fin avec Dora Maar.

Françoise Gillot a trente ans de moins que lui et, pour se rajeunir, il coupe sa fameuse mèche devenue blanche. En mai 1946, elle s’installe de façon permanente aux Grands-Augustins et il lui rend hommage en réalisant son fameux tableau La Femme-Fleur.

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Elle sera sa compagne de 1944 à 1953 et déclarera, après leur séparation, qu’elle n’aura été heureuse avec lui que les trois premières années, celles où ils ne vivaient pas ensemble. Quant à Dora Maar, sauvagement meurtrie, elle finira à moitié folle.

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1, boulevard Henri IV, 4e,

Picasso MayaDébut 1944, Picasso a installé Marie-Thérèse Walter et leur fille Maya dans un grand appartement situé au bout de l’île Saint-Louis Depuis la rue des Grands-Augustins il ne lui faut qu’un quart d’heure pour retrouver sa petite famille. La petite Maya va sur ses neuf ans, le peintre s’y rend le jeudi, jour de congé scolaire, et le dimanche. C’est boulevard Henri IV qu’il vit la Libération de Paris, le 25 août. Un cliché pris ce jour-là par Marie-Thérèse le montre en compagnie de sa fille, sur le balcon. Que reste-t-il de ce passage boulevard Henri IV ? Un Plant de tomates, série de quatre tableaux exécutés le 10 août 1944 et deux portraits de sa fille.

9 rue Gay-Lussac, 5e

Plaque

En 1953, après deux enfants et dix années de vie commune, l’histoire d’amour entre Picasso et Françoise Gilot touche à sa fin. Fin septembre, après avoir inscrit Claude et Paloma à l’Ecole Alsacienne, Françoise quitte Vallauris et son compagnon pour s’installer avec ses enfants dans un des deux appartements que Picasso a achetés deux ans auparavant. Elle ne veut plus vivre « avec un monument historique ». Interrogée par Paris-Match en 2012, elle répond à quelques questions.  Pourquoi avez-vous eu des enfants avec lui ? Réponse : « Ce n’est que plus tard que j’ai compris que c’était une façon de m’attacher des poids de 50 kilos de chaque côté pour m’empêcher de partir. C’était sa hantise. » Pourquoi avez-vous fini par le quitter ? « Parce que ce n’était plus tenable. Ni pour mes enfants ni pour moi. Quand Picasso a passé le cap des 70 ans, ma jeunesse lui devenait insupportable. Il était agressif et désagréable. Moi, j’avais changé aussi. Je n’étais plus la discrète conciliante que j’étais autrefois. »

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Françoise Gilot était peintre elle aussi…

En 1964, elle publiera un livre sur sa vie commune avec le peintre, Vivre avec Picasso, ouvrage au contenu pas vraiment hagiographique et dont la parution, comme les Souvenirs de Fernande Olivier, mettra Picasso en rage.

 

La dernière muse du peintre sera Jacqueline Roque, avec laquelle il vivra dans le sud de la France jusqu’à sa mort en 1973. Selon certains, celui qui enchainait les femmes puis les broyait sans pitié finira prisonnier de sa dernière conquête.

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Sur la Carte du Tendre (parisienne) de Pablo Picasso brillent six muses majeures : Fernande Olivier, Eva Gouel, Olga Khokhlova, Marie-Thérèse Walter, Dora Maar, Françoise Gillot. A chacune correspond un espace géographique spécifique. Fernande finira dans la misère, Eva mourra très jeune, Olga connaitra la solitude, Dora finira folle, Marie-Thérèse et Jacqueline se suicideront. Rappelons ce que le peintre confiait à Malraux : « Les femmes, disait-il, sont des machines à souffrir ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques grammes de ‘Pataphysique

7, rue de de l’Odéon

7 odéon

C’est à la Maison des amis des livres, 7 rue de l’Odéon, dans la librairie de notre chère « servante des livres » Adrienne Monnier, que fut fondé le Collège de ‘Pataphysique. L’événement eut lieu le 22 Palotin 75 (en langage vulgaire le 11 mai 1948) et c’est Maurice Saillet (1914-1990) qui officia avec Irénée-Louis Sandomir, pseudonyme d’Emmanuel Peillet, professeur de lettres et de philosophie, passionné de photographie, de cactus et de plantes grasses, et qui sera, sous le nom de Latis, un des membres fondateurs de l’Oulipo.

Que fera le Collège fut la question centrale débattue à la librairie. Après de longs débats, une réponse fit l’unanimité : « Le Collège de ‘Pataphysique étudie les problèmes les plus importants et les plus sérieux de tous : car ce sont les seuls importants et les seuls sérieux. »

Queneau

Mais encore ? Kécékça ? dirait l’ami Queneau en se grattant la tête. Jarry, dans son Docteur Faustroll, indique qu’il s’agit de la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d’elle-même, s’étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique.

Merci Georges Perec

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Cette définition nous emmène-t-elle trop loin ? Fort heureusement, le fromage et Georges Perec nous ramènent sur terre pour éclairer notre lanterne : « Tu as un frère qui aime le fromage, c’est de la physique. Tu n’as pas de frère et il aime le fromage, c’est de la ‘Pataphysique. »

On l’aura compris, la ‘Pataphysique est la science des solutions imaginaires (on ajoute généralement « qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité », mais, bon, ça fait vraiment trop long.)

De l’importance de l’apostrophe

apostropheVous avez remarqué que le mot ‘Pataphysique s’écrit précédé d’un apostrophe. Afin, dit Jarry, d’éviter un facile calembour. Quel calembour ? Nul ne saurait le dire et Jarry doit bien se marrer en lisant ces lignes, heureux d’avoir semé d’innombrables points d’interrogation.

Puisque nous avons le bonjour d’Alfred, sachez que le mot ‘Pataphysique n’apparait pas dans Ubu roi. Que nenni. Il faut attendre Ubu cocu pour le découvrir sur une carte de visite qu’un inconnu présente à Achras : « Monsieur Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en Pataphysique… »

Achras ne comprenant pas le sens du mot (qui dans le texte n’est pas précédé d’un apostrophe, diable !), Ubu s’explique : « La Pataphysique est une science que nous avons inventée, et dont le besoin se faisait généralement sentir. »

Beaucoup plus efficace que la démocratie

SandomirRevenons rue de l’Odéon et à notre Collège. Dans la vie, même pataphysicienne, il faut un chef. Il fut donc décidé qu’un Vice-Curateur dirigerait le Collège de ‘Pataphysique, tant au spirituel qu’au temporel, et veillerait consciencieusement à ce que celui-ci n’ait aucune utilité. Notons que le Vice-curateur est élu à bulletin secret par un Electeur Unique. Le premier fut sa Magnificence le Docteur Sandomir, qui exerça (en dates vulgaires) du 11 mai 1948 à sa mort le 10 mai 1957.

timbre molletAprès deux ans d’interrègne, le deuxième Magistère fut celui du Baron Mollet, du 10 mai 1959 à sa mort, le 9 janvier 1963. (L’électeur unique fut Raymond Queneau).

Quelques mots sur le « baron » Mollet

Venu à Paris à la fin du XIXe siècle, vaguement journaliste et poète, il rencontre Alfred Jarry et devient un grand ami de Guillaume Apollinaire. A la fin de l’année 1904, c’est lui qui aurait présenté Picasso à Apollinaire à l’Austin bar, 26 rue d’Amsterdam.

Ombre portée du poète, il devient vaguement son « secrétaire » et se voit affublé du titre de « baron », car Guillaume trouve ça marrant. Avec la mort d’Apollinaire, les temps deviennent durs. Pauvre, tombé dans l’oubli parisien, il est « redécouvert » par le Collège de ‘Pataphysique qui le nomme Satrape le 11 mai 1953. Doyen du Collège, étant le seul de ses membres à avoir connu Jarry, il est alors élu Vice-Curateur. La réception a lieu sur la Terrasse des Trois Satrapes au Moulin-Rouge, chez Vian et Prévert. Son « règne » qui dura cinq ans est considéré comme la période faste du Collège.

Quel jour on est ?

1.-Absolu

Pour ceux qui souhaitent se familiariser avec la ‘Pataphysique, il convient de bien maitriser le calendrier : l’ère pataphysique commence le 8 septembre 1873, date de la naissance d’Alfred Jarry ; l’année va donc du 8 septembre au 7 septembre suivant. Comptez treize mois de 28 jours, plus un mois en surnuméraire. L’année complète compte 377 jours dont 12 jours imaginaires (11 les années bissextiles. Tous les 13 sont des vendredis et le 1er, le 8, le 15 et le 22 de chaque mois sont toujours dimanche. Les mois sont : absolu, haha, as, sable, décervelage, gueules, pédale, clinamen, palotin, merdre, gidouille, tatane, phalle.

Pas si inutile que ça, le Collège

FaustrollParmi les innombrables bienfaits du Collège de ‘Pataphysique figure la remise sur le devant de la scène du Gestes et opinions du docteur Faustroll, écrit en 1898 et édité en 1911. Dans lequel vous trouverez un calcul très précis de la surface de Dieu : « Jusqu’à plus ample informé et pour notre commodité provisoire, nous supposons Dieu dans un plan et sous la figure symbolique de trois droites égales, de longueur a, issues d’un même point et faisant entre elles des angles de 120 degrés. C’est de l’espace compris entre elles, ou du triangle obtenu en joignant les trois points les plus éloignés de ces droites, que nous nous proposons de calculer la surface ». Suis une série d’équations dont je vous fais grâce.

T’as d’beaux noms, tu sais…

Vian salvador
Le baron Mollet, Boris Vian, Henri Salvador…

Parmi les membres du collège, notons : Raymond Queneau (1950), Jacques Prévert (1951), Eugène Ionesco (1951), Boris Vian (1952), François Caradec (1952), Marcel Duchamp (1953), René Clair (1957), Michel Leiris (1957), Henri Salvador (1959), Jean Dubuffet (1962), Georges Perec (1968), John Lennon, Juan Miro (1957), Henri Jeanson (1961), Paul Mc Cartney (1968), Pierre Mac Orlan (1968), David Hockney (1966), Man Ray, Fernando Arrabal (1990), Umberto Eco (1992), Jean Baudrillard (2001)…

N’oublions pas le chien de Prévert, Ergé, fut également élu membre du Collège de même que la Quatrième république et les Marx Brothers, en 1953.

Nostalgie ?

polidor

Si vous cherchez un restaurant, pourquoi pas le célèbre Polidor, rue Monsieur-le-Prince, qui accueillit dans son-arrière salle les assemblées du Collège de ‘Pataphysique à partir de 1948 jusqu’en 1975.

Sur ce, cornegidouille, le Père Ubu vous salue bien !

 

 

Vous reprendrez bien un peu d’anagrammes ?

L’anagramme, vous connaissez, surtout si vous jouez au Scrabble. Selon le Larousse, il s’agit d’un mot formé en changeant de place les lettres d’un autre mot. Exemple : Si l’on prend césar, sacre est son anagramme. Si l’on prend chien, il y a niche. Si l’on prend soigneur, il y a guérison, si l’on prend tentation, il y a attention, etc. Bref, l’anagramme, c’est féminin, c’est marrant et c’est parfois très étonnant. Pour bien commencer l’année, je ne peux que recommander deux ouvrages où l’anagramme atteint des sommets d’ingéniosité. Petit florilège littéraire et pictural :

 

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Le sourire de Mona Lisa

le soir donna la lumière

 

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Le marquis de Sade

démasqua le désir

 

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Le duc de Saint-Simon

Mondanités lucides

 

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Les chants de Maldoror

L’art choral des démons

 

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Le Radeau de la Méduse

au-delà de la démesure

 

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Claude Lévi-Strauss

a des avis culturels

 

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Albert Camus 

c’est la rumba

 

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Michel de Montaigne 

Homme digne et câlin

 

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Salon de madame Verdurin

Marivauder dans le monde

 

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On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux

Saint-Exupéry veut, noble visée, que l’être conçoive bien les illusions

 

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L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant

Où est l’homme, traînant sa peur, auquel Pascal, frêle et usé, donna un sens sublime

 

Liberté

La liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix

Le gueux radine, l’étendard palpite, le ciel bouge

 

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Monseigneur Bossuet, l’Aigle de Meaux

Diable, les goûteux sermons ! Une magie !

 

Sand chopin

Aurore Dupin, baronne Dudevant, alias George Sand

Valsera d’abord au son du piano d’un génie étranger

 

Ces anagrammes sont issues de Anagrammes pour lire dans les pensées, de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow, et de Anagrammes renversantes, d’Etienne Klein et Jacques Perry-Salkow. Qu’ils soient remerciés.

 

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Et pour finir, ce joli plan du métro parisien  “anagrammisé” par Gilles Esposito-Farèse (qu’il soit remercié également), où Gare du Nord devient Ô dur danger et Porte de la Chapelle Le Pédé phallocratte.

 

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