C’est un prince, c’est un roi, que dis-je, c’est André Breton !

Dada à Saint-Julien-le-Pauvre : soyez sales !

robinier st julien le pauvreEn avril 1921, dans le cadre d’une série « d’excursions et visites à travers Paris de lieux volontairement dérisoires », André Breton et Tristan Tzara proposent au public d’antivisiter l’église, car elle est inconnue, vide, sans raison d’exister, valeurs proches de celles revendiquées par Dada. Sur le tract d’invitation : « La propreté est le luxe du pauvre. Soyez sales. » Rendez-vous dans le jardin, où seront organisées des « courses pédestres ».square viviani

À trois heures de l’après-midi, les membres du mouvement Dada se retrouvent sur ce qui était à l’époque un terrain vague situé entre la Seine et l’église Saint Julien le Pauvre. Participent à l’événement : André Breton, Tristan Tzara, Paul Eluard, Benjamin Péret, Jean Crotti, Roger Vitrac, Georges d’Esparbès, Jacques Rigaud, René Crevel, Georges Ribemont-Dessaignes, Théodore Fraenkel, Louis Aragon, Philippe Soupault. Le groupe effectue une « performance » en lisant des textes choisis au hasard dans le Larousse. Certains distribuent des prospectus bleus et des enveloppes-surprise, Breton et Tzara improvisent des discours. Las ! Peu de monde, pour cause de pluie. Et au lieu d’être subversive, la manifestation s’avère dit-on, plutôt ennuyeuse.

Par haine de Montparnasse et de Montmartre

Passage_de_l'Opéra galerie du baromètre.jpgSitué à la hauteur du 10-12 bd des Italiens, ouvert en 1822, le passage de l’Opéra comprenait deux galeries parallèles : galeries de l’Horloge et du Baromètre, courant du boulevard des Italiens à la rue Le Peletier. « C’est dans ce lieu, relate Aragon, où vers la fin de 1919, un après-midi, André Breton et moi décidâmes de réunir désormais nos amis, par haine de Montparnasse et de Montmartre, par goût aussi de l’équivoque des passages, et séduits sans doute par un décor inaccoutumé qui devait nous devenir si familier ; c’est ce lieu qui fut le siège principal des assises de Dada. »

Ces assises avaient lieu au café basque Certà où furent conçues les actions symboliques du groupe : le procès de Maurice Barrès, les attaques d’intellectuels et les « manifestations dérisoires et légendaires » comme la contrevisite à Saint-Julien-le-Pauvre. Aragon était sensible au charme de la jeune femme qui tenait la caisse. Il appelait souvent le Certà au téléphone pour le plaisir de s’Menu du Certa.jpgentendre dire : « Non personne ne vous a demandé », ou encore : « Il n’y a pas personne des Dadas, Monsieur. » En 1925, le passage de l’Opéra fut démoli pour permettre le prolongement du boulevard Haussmann et de la rue Chauchat ; et « le grand cercueil de verre » disparut. Subsiste, heureusement, le merveilleux Paysan de Paris d’Aragon.

42 rue Fontaine, 17 13, c’est Breton !

breton chez lui.pngMontez un escalier étroit, quatrième étage, arrêtez-vous devant la porte sur laquelle est inscrit 17 13. Froncez les sourcils. Qu’est-ce ? En février 1924, Breton a reporté sur un carnet les mots « Personnages, perce-neige » suivis des chiffres « 17 13 » et de sa signature : « 17ndré 13reton ». CQFD ! Les chiffres 1 et 7, rapprochés, forment approximativement un A. Et le rapprochement de 1 et de 3 forme un B.

 

Crime contre la sûreté de l’esprit : Barrès prend 20 ans.

Maurice barrès.jpgLe 13 mai 1921, dans le cadre des manifestations Dada, André Breton organise dans la salle des Sociétés savantes, 8 rue Danton, le procès de Barrès accusé de crime contre la sûreté de l’esprit. Il préside (évidemment), Georges Ribemont-Dessaignes est avocat de l’accusation, Aragon et Soupault avocats de la défense (si peu), le principal témoin à charge est incarné par un Benjamin Péret déguisé en soldat inconnu, revêtu d’une capote de poilu et parlant allemand. Verdict : Vingt ans de travaux forcés. Durant le procès, Tzara et Breton ne cessent de s’affronter, Tzara quitte la salle, furieux. La rupture entre Dada et les futurs surréalistes fait un pas en avant.

Ça « chie en couleurs » au théâtre Michel

Théatre Michel.jpgComme dit Soupault, « c’est l’agonie des amitiés ». En 1923, Dada et surréalisme naissant s’affrontent violemment. Breton veut la peau de Tzara et décide de torpiller la présentation de sa pièce – Cœur à gaz, – lors de la Soirée du cœur à barbe qui a lieu au théâtre Michel. À la manœuvre, Éluard, Desnos et Péret. Bagarre. D’un coup de canne, Breton casse le bras du journaliste Pierre de Massot tandis qu’Éluard frappe Tzara. La police intervient. Tzara assigne Éluard en justice, c’est la fin de Dada qui n’aura plus l’occasion de « chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique ».

Et ça barde également à la Closerie des lilas

closerie des lilas.jpgLe 2 juillet 1925, un banquet est donné à la Closerie des Lilas en l’honneur de Saint-Pol-Roux. Les surréalistes, qui vénèrent le poète (franchement, je me demande pourquoi), sont invités. Une écrivaine célèbre, Rachilde, clame -main sur le cœur- que jamais une Française ne pourra épouser un Allemand. Chez les surréalistes, ça s’énerve, ça veut en profiter pour protester contre la guerre du Rif. Michel Leiris se met à la fenêtre et crie : « À  bas la France ! Vive Abd el-Krim ! » Bagarre générale. Leiris est défenestré et Breton sérieusement malmené. Louis Aragon confie à Baron : « Tu sais qu’on a failli se faire tuer (mais vraiment), tu as vu ça dans les journaux. Leiris a été abominablement arrangé. Ça a été fantastique, terrible et merveilleux. »

rachilde.jpg
Rachilde

La presse, elle, n’y voit rien de merveilleux : « Ces terroristes, peut-on lire, sont des aspirants-apaches, métèques du cloaque toléré de Montparnasse, où pullulent les indésirables, les espions, les peintres fous… Ces jeunes bourgeois peints en rouge veulent ouvertement la mort de tout ordre français et crient très haut leur goût pour la trahison. Ils souillent les morts, et s’assemblent pour frapper une femme. » Il va sans dire que Breton est ravi.

Au Cyrano de la place Blanche

Le cyrano.jpgAu milieu des années 1920, André Breton fit de cette célèbre brasserie le quartier général du tout jeune mouvement surréaliste, regroupant notamment Aragon, Soupault, Desnos, Crevel, Ernst, Éluard… (Et Dédé Sunbeam, n’oublions pas Dédé Sunbeam.) « Au café Cyrano, écrit Maxime Alexandre, nous écrivions vers ce temps-là des lettres d’injures collectives aux écrivains en vogue, de même qu’aux peintres, aux critiques littéraires et artistiques ». Le roi Breton ne va pas tarder à organiser, dans l’arrière-salle, le procès de certains membres pour motifs divers, politiques ou littéraires. Et hop ! Excommunié ! En 1926, Antonin Artaud et Philippe Soupault sont condamnés sans appel. C’est au Cyrano que Breton tombe amoureux de Suzanne Musard, que Sylvia Bataille rencontre Jacques Prévert et que Jacques Lacan aurait trouvé son premier et unique analysant de longue durée.

Ça suffit, on vire Antonin Artaud

centrale surréaliste.jpgFin 1924, en marge du lancement de La Révolution surréaliste, Breton souhaite disposer d’un local ouvert à tous les sympathisants et au curieux. Ce sera dans l’hôtel de Bérulle, propriété du père de Naville : « Au 15 de la rue de Grenelle, écrit Louis Aragon dans Une Vague de rêves, nous avons ouvert une romanesque auberge pour idées inclassables et révoltes poursuivies ». Cette Centrale surréaliste avait pour vocation de « recueillir par tous les moyens appropriés les communications relatives aux diverses formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit ». Ouverte en octobre 1924, elle connait rapidement des tiraillements. Le 23 janvier 1925, les surréalistes réuniaffichette centrale.jpgs au Certà constatent le mauvais fonctionnement de la Centrale et en confient la direction à Antonin Artaud. Une semaine plus tard, Breton décide de la fermer au public. Le Bureau disparait définitivement avec la parution du n° 3 de la Révolution surréaliste.

L’énigmatique Nadja au Sphinx-Hôtel, 106, boulevard de Magenta

Nadja (2).jpg
Nadja

« Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme » écrit Breton dans Nadja. Rien d’étonnant, donc, à ce que Nadja (Léona Delcourt) ait choisi le Sphinx-Hôtel pour sa première nuit à Paris (1926). André Breton lui offre deux de ses livres, dont Les Pas perdus, dans lequel une jeune personne (telle un double de Nadja), pose des énigmes aux passants. En échange, elle l’entraine place Dauphine, où elle exerce ses dons de divination : « Dans une minute, cette fenêtre va s’éclairer. Elle sera rouge. »

La place Dauphine : « le sexe de Paris »

place Dauphine.jpgC’est, écrit Breton en 1928, un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. » Pas si vague que ça : la place Dauphine lui parait par ailleurs indissociable du sexe féminin. « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Des chats géants place de l’Étoile

Place de l’Étoile, en 1919, Breton s’angoissa : alors qu’il venait de noter (en écriture automatique avec Philippe Soupault) « Suintement cathédrale vertébré supérieur / Les derniers adeptes de les champs magnétiques.jpgces théories prennent place sur la colline devant les cafés qui ferment / Pneus pattes de velours », il vit les voitures métamorphosées en chats géants. Vision terrifiante au point que, relate Sarane Alexandrian dans Le Surréalisme et le rêve, il hésita à sortir dans la rue le jour où il écrivit : « Il faut des éléphants à tête de femme et des lions volants ». Prudent, Breton. On ne sait jamais…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bon, d’accord, promenons-nous rue des Canettes

 

avant après.jpg

Que peut-on lire dans Regards, en février 1937 ? Un appel au meurtre des vieilles rues derue des canettes Paris : « Le 6e ne compte plus ses îlots insalubres, ni ses taudis, peut-on lire. Il faudrait démolir la rue Guisarde et la rue des Canettes, malgré leurs noms évocateurs, bousculer les rues de Nevers, de l’Hirondelle, Servandoni, Grégoire-de-Tours, élargir la rue de Seine, mettre de l’air rue de Buci, démolir, partout, des maisons vieilles, froides, aux escaliers obscurs, aux plafonds bas, aux façades tristes. De vraies maisons à rats et à cafards. »

ancien écusson.jpg

Dieu merci, la rue des Canettes est toujours là. Elle tire son nom de l’enseigne sculptée d’un magasin situé au n° 18, magasin qu’Anatole France évoque dans La Révolte des Anges. L’enseigne a disparu mais un médaillon en bas-relief  en perpétue le souvenir. Ce bas-relief enfermé dans un écusson représentait trois petites canes ou canettes barbotant dans l’eau. On pouvait aperçoire l’aile d’une quatrième en train de plonger.

La rue des Canettes, c’est pas les Grands boulevards, mais il y a tant de choses, tant de choses à voir sur 132 mètres.

 Au coin de la rue des Canettes et de la rue du Four, la cachette introuvable du parfumeur Caron

césar bireauteau.jpgAu coin des deux rues était établi au début des années 1800 un parfumeur nommé Antoine Caron qui servira de modèle à Balzac pour César Biroteau. Il possédait la cache le plus sûre de Paris, une cache logée dans son enseigne qui formait un coffre incliné, surplombant la rue. De sorte que les policiers pouvaient fureter dans toute la maison sans rien trouver. Cadoudal n’eut pas le temps de l’expérimenter, comme il en avait l’intention. Alors qu’il s’y rendait, le général chouan fut arrêté place du Panthéon.images (2).jpg

 

2 rue des Canettes, un Cherry Lane

alexandre_mathis.jpgSelon Alexandre Mathis (l’auteur de LSD 67, Serge Safran éditeur, 2013) il y eut à ce numéro un Cherry Lane à la fin des années 60. Était-ce une excroissance du Cherry Lane de la rue des Ciseaux ( au n° 8), bar homosexuel et une des premières discothèque des années 50 ?

 

4 rue des Canettes, le Mont Saint-Michel de Pierre Albert-Birot

Pierre Albert-Birot
Pierre Albert-Birot

 En 1938, nous confie Jean Follain dans L’Almanach de Saint-Germain-des-Prés, on pouvait faire au Mont Saint-Michel, le restaurant des sœurs Morazin, « d’excellents et abondants repas avec crème, vin et calvados à discrétion pour la somme de 14 F. Pierre Albert-Birot était un familier des généreuses sœurs et y donnait des « diners- Grabinoulor ». Pour ceux qui ne connaissent pas encore Albert-Birot, urgence. Il fut poète, sculpteur, peintre, typographe, dramaturge, toujours à l’avant-garde. Il suggéra à Apollinaire le mot « surréaliste » pour les Mamelles de Tirésias et sa revue SIC (1916) fut la première à diffuser les textes dada de Tristan Tzara. Véritable Dalí de la littérature, Albert-Birot laisse notamment une épopée burlesque écrite de 1918 à 1963 – Grabinoulor -, et de jolis poèmes-pancartes comme « Ralentissez, n’écrasez pas les paysages ».images (3)

Le 4 deviendra après la guerre Le Pouilly, fameux bistrot du Père Guitard, puis, dans les années 60 le Speakeasy, bar de garçons assez chic.

 

5 rue des Canettes, les Scènes de la Vie de Bohème à l’hôtel Merciol

henri murger        Henri Murger, écrivain, poète et ami des Goncourt résida dans cet hôtel au cours des années 1840-1850 et y recevait ses amis, Chamfleury, Nadar, Baudelaire et Théodore de Banville. Si vous souhaitez échapper à un bailleur impatient, vous faire payer un bon repas sans dépenser un sou ou trouver un habit présentable à peu de frais, lisez vite Scènes de la Vie de Bohème, un efficace manuel de survie dans la dèche parisienne.shopping.jpg

L’hôtel Merciol accueillait peintres, musiciens, sculpteurs, poètes et romanciers, qui s’y réunissait en « cénacle des buveurs d’eau », troupe famélique rêvant d’art et de gloire, qui n’avait guère de quoi se payer à boire. Murger en fut le témoin et le chroniqueur. Il publia les Scènes de la vie de Bohème en feuilleton dans Le Corsaire en 1848 et 1849. Elles furent ensuite publiées en livre et connurent un grand succès, permettant à Murger de boire autre chose que de l’eau, d’entreprendre une grande carrière littéraire et d’avoir sa statue signée (Henri Bouillon), au jardin du Luxembourg.

9 rue des Canettes, la galerie de René Breteau

ob_164364_voyages-lointains1937.jpg
Sonia Delaunay, Voyages lointains, 1937

René Breteau, qui s’installera en février 1939 rue Bonaparte, avait ouvert en 1936 une boutique d’art au 9, rue des Canettes – dans laquelle il présentait des ouvrages d’artisans, quelques œuvres de camarades et ses propres travaux-, dans une vaste galerie qu’il avait appelée Matières et Formes. Dans le hall et le sous-sol, il accrochait tableaux et estampes, disposait sculptures, tissages, tissus imprimés, reliures, émaux, céramiques, poterie, tapis, que lui faisaient parvenir les jeunes artistes associés aux groupes « Témoignage » et « Mouvement ». Y exposèrent notamment Marcel Duchamp avec ses disques optiques et Sonia Delaunay.disque optique 1

 

chez georges.jpg11, rue des Canettes, Chez Georges

Il s’appelle Georges Abbe, sa femme, c’est Minouche. Georges est un personnage à la Queneau, bourru, sérieux comme un pape. En 1951, il ouvre une épicerie-buvette qui ne ferme pas avant deux heures du matin et qui devient rapidement un lieu incontournable pour les intellectuels, les artistes et… les clochards du quartier.

« C’est uniquement le hasard, dit-il, qui m’a amené dans ce quartier, déclare-t-il en 1967. Je cherchais un appartement et il s’est trouvé ici, avec la boutique en gérance. Je l’ai prise avec l’appartement et achetée après. Très rapidement l’ambiance s’est créée. Ont défilé André de Richaud, Laurent Terzieff, Hubert Deschamps…des gens du quartier, Aznavour, à ses débuts, qui venait manger des sandwiches, Hugues Aufray et sa sœur Pascale Audret. »

Comme le chante Catherine Derain, dans la rue des Canettes, le soleil va bientôt se réfugier au sous-sol. L’épicerie-buvette comporte en effet une cave que Georges – sous l’insistance de Monique Morelli – convertit en cabaret. Pas de piano, mais une enclume, sur laquelle on s’assied pour effectuer son tour de chant.

De 1962 à 1986, on voit notamment Jehan Jonas, Luc Roman, Jacques Bertin, Romain Bouteille, Bruno Brel, Jean-Max Brua, James Ollivier, Jacques Marchais, Catherine Derain, Hélène Martin, Marc Ogeret, Gilles Ollivier, Jean-François Panet, Paul Hébert, Jean Vasca, Jacques Serizier, Jack Treese, Gilles Servat, Francesca Solleville, Eva, Michèle et Christian, Paul Villaz, Les Enfants Terribles, Georges Chelon et Anne Vanderlove, la « Joan Baez française », qui y chante en 1966 et quatre mois de suite en 1967.

images (6)Le jeune Alain Souchon se présente en 1969 : « Je me souviens, relate-t-il dans Chorus, d’une audition chez Georges, un temple de la chanson française, on montait sur une enclume pour chanter. Moi j’arrive, j’attends cinq heures dans un coin, et au bout de cinq heures, il me dit : « allez, vas-y ! » J’y vais et je chante des chansons américaines, du country, il était scié ! »

Avec Le Port du Salut et le Bateau Ivre, Chez Georges est un des rares cabarets de la rive gauche à survivre aux années 70. En 2014, le zinc est toujours là, ainsi que la cave et l’enclume. Mais les chanteurs « rive gauche » ont disparu.

13 rue des Canettes, Gabriel-Tristan Franconi

La rue des Canettes a eu, pendant la (première) guerre un instant de touchante célébrité. Le soldat Franconi était un jeune poète qui, à la veille d’une bataille sanglante, avait célébré dans une pièce en vers la petite rue où il habitait. Ses camarades mouraient pour la patrie. Sa patrie, à lui, c’était la rue des Canettes. Son poème était intitulé : « Mort pour la rue des Canettes. » Un petit journal du front le reproduisit. En 1920, est posée une plaque de marbre portant cette inscription : « Le poète Gabriel-Tristan Franconi né dans cette maison, le 17 mai 1887, tué au bois de Sauvilliers (Somme) le 23 juillet 1918, pour défendre contre l’envahisseur sa maison, sa rue et la Place Saint-Sulpice. »

14 rue des Canettes, l’hôtel l’Alsace-Lorraine de la gouvernante de Proust

céleste alberetEn janvier 1924, quatre mois après la mort de son maitre et tyran, Céleste Albaret achète avec son mari Odilon le fond de commerce de l’hôtel d’Alsace-Lorraine, établissement misérable où on loue des chambres au mois à des ouvriers étrangers qui partent à l’aube et ne reviennent que le soir. Dans son Journal imaginaire de Céleste Albaret, Lina Lachgar écrit : « C’est là, Monsieur, dans cet hôtel médiocre et sale qui ressemble à une cave, où règne une odeur de salpêtre mêlée à celle de la soupe aux choux, que je vis dans mes souvenirs… »

« Grande, fine, belle et maigre, (…) Spirituelle, agile, intègre » avait écrit Proust dans un poème. Peut-être pas si intègre que cela, la Céleste : De 1953 à 1970, elle officie comme gardienne du Belvédère, la maison de Ravel à Montfort L’Amaury. Il semblerait qu’elle et son entourage soient repartis avec des centaines de documents d’archives, si l’on en croit notamment les ventes aux enchères d’archives de Céleste Albaret dans lesquelles se trouvent des pièces ayant appartenu au musicien.

Le petit hôtel de la servante de Proust aurait, dit-on, abrité les amours débutantes de Pierre Bergé et Bernard Buffet en 1950.images.jpg

Y croisaient-ils André de Richaud, demeurant au deuxième étage ? Cet intellectuel marginal aussi maudit qu’imbibé était un grand habitué de Chez Georges, l’épicerie-buvette située en face de l’hôtel, où il retrouvait ses amis Michel Piccoli et Jean Marais. Son roman – La Douleur –, publié chez Grasset en 1931, l’avait rendu célèbre. En 1950, il s’installa rue des Canettes d’où il ne bougea quasiment plus, devenant l’un des vagabonds célèbres de Saint- Germain.

PaDe Richaud.gifs rigolo, de Richaud. Voulez-vous savoir comment commence La Fontaine des lunatiques ? « Le jour d’automne, si court, mourait et, dans ce pays, les couchers de soleil ont un éclat tragique. Chaque soir, il semble que la lumière s’éteigne pour l’éternité. »

Après la mort de Céleste Albaret, en 1984, l’hôtel devient l’hôtel de la Perle.

18, rue des Canettes, de Balzac à A. E. Van Vogt

balzac.jpgpdf010-1955.jpgBalzac se rendait souvent au 18 rue des Canettes pour rendre visite à Mme Cardinal, une bonne grosse dame sans distinction, qui y tenait un cabinet de lecture situé au rez-de-chaussée et à l’entresol, cabinet où elle mourut en 1863. Le cabinet deviendra un siècle plus tard un restaurant franco-italien incontournable, Chez Alexandre, disposant au premier d’une salle où l’on peut venir de 1 à 25, fumer le cigare et discuter contrats d’édition sans être dérangé. Man Ray, dont l’atelier était situé rue Férou, fréquentait régulièrement les lieux et Robert Laffont y avait sa table attitrée.

Notons que depuis cinq décennies, l’ancien cabinet de lecture accueillit « les déjeuners du lundi » dédiés à la SF. Les auteurs français, autour de Curval, furent au rendez-vous, mais on y vit également des auteurs étrangers et non des moindres : Theodore Sturgeon, A. E. Van Vogt, Frank Herbert, Richard Matheson, Philip Jose Farmer, Robert Silverberg, ­ont goûté à la cuisine italienne de la rue des Canettes.

22, rue des Canettes, la Polka des Mandibules

images (4)En 1958, rien ne va plus au Milord l’Arsouille entre Francis (Claude) et Monique (Claude). La femme du bateleur-philosophe souhaite voler de ses propres ailes et revenir à Saint-Germain-des-Prés. Elle quitte la rue de Beaujolais et aménage une ancienne crémerie de rue des Canettes, en lui donnant le nom d’une chanson de Pierre Dudan : La Polka des Mandibules.

Sur la minuscule scène défilent de nombreux artistes, la plupart amis de Monique Claude : Hubert Deschamps, pilier de la maison, Olivier Hussenot, Nicole Louvier, Roger Comte, Colette Chevrot, Ricet Barrier, Eva, Guy Béart, le magicien Jacques Delord, Anne Sylvestre, Jacques Higelin, Hugues Aufray, Alain Barrière…

En 1959, Combat dresse un état des lieux : « On boit à la Polka des Mandibules des coups de rouge à volonté. Le robinet est sur les tables. Colette Chevrot est très drôle dans cette petite chapelle de la rive gauche. À l’Olympia, elle était sombre comme un Bernard Buffet. Ici, elle devient quelque peu un Modigliani. Monique Claude, ex-femme de Francis Claude, a engagé sa nouvelle épouse : Claude Sylvain. »

La Polka des Mandibules, cabaret mineur mais attachant, fut le premier cabaret à avoir accueilli Pierre Richard et Victor Lanoux, en 1962. Il ferma en 1964.

 22 rue des Canettes, Robert Laffont

En mai 1991, alors que parait le 10.000e titre des éditons Robert Laffont, une fête réunissant trois mille personnes est organisée par ses enfants de l’éditeur place St Sulpice afin de célébrer le 50e anniversaire de la création de sa maison. Ce sera le chant du cygne : en 1993, les Presses de la Cité prennent le contrôle total de l’entreprise et Bernard Fixot déménage les locaux avenue Marceau.

Jeune, Robert Laffont avait hésité entre le cinéma et l’édition. Il avait consulté son ami Guy Schoeller, à l’époque chez Hachette, qui lui avait donné son avis : « Ce sont deux chemins qui mènent le plus sûrement à la ruine. Le premier est le plus rapide, le second le plus raffiné. »

Robert Lafont et Anne Carrière.jpgRobert Laffont suivit donc le chemin « raffiné » mais ne suivit pas Fixot en rive droite. Il s’installa dans un petit bureau au plafond peint en bleu ciel, tapissé de livres, au 22 rue des Canettes, où il reçut ses amis et rédigea ses mémoires. (Une si longue quête), publiés par sa fille Anne Carrière, en 2005.

Claude Dubois.jpg

 

 

 

Saluons, à nouveau pour finir le livre de Claude Dubois paru en 2007 chez Parigramme, Je me souviens de Paris. Sur la couverture, regardez bien : nous sommes au coin de la rue Guisarde et de la rue des Canettes. Et les vieux Parisiens se souviendrons qu’il existait dans la capitale un réseau de Primistère, ancêtres des supérettes.

 

 

Dans les pas d’Aragon à travers Paris

Aragon sous la Coupole avant même d’être né

Rotonde du parc Monceau

Le préfet Andrieux, vous connaissez : mais oui, celui qui à 87 ans, soutint deux thèses à la Sorbonne. Dans les années 1880, il est député et préfet de police de Paris. À ce titre, ayant autorité sur certains bâtiments publics, il ne se prive pas d’en faire un usage personnel. Au parc Monceau, par exemple, où l’ancien octroi-rotonde de Claude-Nicolas Ledoux doté d’une coupole aménagée lui sert de garçonnière. On n’en parlerait guère si, en 1896, il n’y avait engrossé l’une de ses maîtresses, une jeune fille qui allait devenir la mère de Louis Aragon. Cela expliquerait, fait remarquer Marc Lambron, qu’Aragon n’ait guère eu envie d’entrer à l’Académie française : il était né sous une coupole.

 Et dans l’appartement de Montherlant

 berceauAdmettons. Car avec Aragon, rien n’est simple : il sera en effet le fils adoptif de sa grand-mère maternelle, le frère de sa mère et le filleul de son père. La jeune fille, donc, est enceinte. Elle accouche (discrètement, près des Invalides[1], pour dissimuler « la faute ») et s’installe avec le bébé-Aragon dans l’appartement de famille, les Toucas-Massillon, au 11bis avenue de Villars. Aragon précise, dans ses entretiens avec Dominique Alban : « On avait loué un autre appartement, affaire de brouiller les cartes à mon sujet. C’était avenue de Villars, au 11 bis, disait-on, pour ne pas dire au 13, cela porte malheur. Ma famille avait repris l’appartement des parents de H. de M. H. Vous avez bien sur reconnu sous ces initiales Henry Marie Joseph Frédéric Expedite Millon de Montherlant, l’illustre écrivain aujourd’hui (presque) oublié qui naquit dans cet appartement le 20 avril 1895. Aragon a donc balbutié ses premiers arreu dans le même appartement que l’auteur des Jeunes filles. Les deux bambins fréquenteront plus tard le même établissement, l’école Saint-Pierre, à Neuilly, où ils croiseront le jeune Jacques Prévert. Montherlant, lui, ne dédaignera pas d’entrer à l’Académie française. Et il sera publié dans la Pléiade dès 1955, ce qui provoquera la fureur de son ancien camarade de cour d’école. « Moi vivant, jamais je ne serai dans la Pléiade ! » jurait Aragon. Et, lorsqu’on lui demandait pourquoi, il fulminait : « Ils m’ont fait un affront que je n’ai jamais pardonné : ils ont publié Montherlant d’abord ![2] »

 Un petit tour dans l’Ile Saint-Louis ?

Ile St Louis« Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. (…) Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche la plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Coeur… (…) Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. » C’est en se reméimagesmorant sa liaison avec Nancy Cunard qu’Aragon écrit ce célèbre passage d’Aurélien. En 1926, sa maitresse réside en effet dans l’Ile Saint-Louis, 1 rue Le Regrattier, où elle reçoit le gratin de la vie littéraire  parisienne : Léon-Paul Fargue, Drieu la Rochelle, la bande à Cocteau, celle de Breton… Dans Blanche ou l’Oubli, Aragon évoque « le quai, la Seine, le cri égorgé des remorqueurs, le soleil qui descend du Panthéon comme un chien jaune ». Elle le quittera en 1928, il ira l’année suivante à la rencontre des yeux d’Elsa. Qui déclarera : « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »

5 rue Campagne-Première, pour les beaux yeux d’Elsa

Aragon 1926 (2)

Elsa TrioletEn avril 29, Aragon prend la suite d’un ami américain dans un atelier et propose à Elsa Triolet, dont il est tombé amoureux six mois plus tôt lors d’une rencontre à la Coupole[3], d’habiter avec lui. Confort précaire : un lavabo installé dans un placard et, dans les étages, des « commodités à la turque » communes à plusieurs locataires. C’est rue Campagne première qu’Aragon se remet au roman (Les Cloches de Bâle parait en 1934), bravant ainsi les foudres d’André Breton. Louis Aragon et Elsa Triolet resteront rue Campagne Première jusqu’à fin 1934. (Et Aragon et Breton resteront fâchés).

Les plombs du 18 rue de la Sourdière

Le couple s’installe rue de la Sourdière en février 1935. Il y résidera jusqu’en 1960. Il s’agit d’un petit appartement dont Aragon aimait allumer toutes les lampes ; ce sur quoi Elsa s’écriait poétiquement : « Louis, tu vas faire sauter les plombs ! »Plombs 1950Petit mais joli. Un deux-trois pièces situé au deuxième étage auquel on accède par un bel escalier en spirale. La légende voudrait qu’il soit très exigu, obligeant le poète à sortir travailler sur un banc des Tuileries. Il n’en fut rien. « L’espace faisait cruellement défaut, écrit Juliette Darle, Elsa savait l’agencer selon les besoins du jour. Tantôt de longues planches posées sur des tréteaux formaient un plan de travail où l’on pouvait disposer toute une documentation. Tantôt les planches debout dans un angle de la pièce, laissaient place à des fauteuils de rotin, à un cercle convivial… Du sol au plafond, un mur entier vivait de la chaleur des livres, respirait à leur rythme. On accédait au plus haut, me semble-t-il, par une simple échelle. Le poète semblait connaître la place de chaque livre. »

NB Le journaliste Daniel Bougnoux a visité l’appartement, cinquante-trois ans après le départ d’Aragon. À lire sur https://media.blogs.la-croix.com/18-rue-de-la-sourdiere/2013/06/26/

T’as pas le look, coco…

56 rue de varenneEn 1960, Aragon et sa femme s’installent au 56 rue de Varenne dans un hôtel particulier « très Guermantes ». Les voisins froncent discrètement les sourcils : poète, d’accord, mais communiste ! Ils le remercieront lorsque Matignon décidera d’annexer l’immeuble. Aragon, bien en cour, obtient de Georges Pompidou l’assurance que l’opération ne se fera pas de son vivant. Aussitôt, le statut de l’écrivain passe de paria à celui de Dieu vivant, pour lequel des prières de bonne santé montent chaque matin dans le ciel de la rue de Varenne. Il avait loué son appartement en 1960, il l’occupera jusqu’en 1982, date de son décès.

Le chat angora d’Oxymor Baulay

41sOzRTIw4L._SX210_.jpgLes inconditionnels de l’œuvre de Gilles Schlesser ont pu remarquer que dans Mortelles Voyelles, notre ami Oxymor, grand amateur de figures de rhétorique, a rebaptisé le chat de sa maitresse Aragon. Court extrait :

« – Viens, ici, Aragon !

Le chat étant un Angora, Oxymor, qui a l’anagramme naturelle comme s’il était né dans la niche du chien, n’a pu résister au plaisir de le surnommer Aragon. Ou Louis. Ou Coco, selon l’humeur. »

Sur ce, bonne journée à tous…

[1] Le lieu de naissance d’Aragon reste mystérieux. Neuilly-sur-Seine, Toulon, Paris 7e ? En plaisantant, l’écrivain le situera « sur l’esplanade des Invalides ».
[2] Relaté par Renaud Camus.
[3] Elle l’avait déjà remarqué en 1925, lors de la fameuse bataille rangée à la Closerie des lilas entre les invités de Rachilde et les surréalistes. « Très beau. Trop beau. Un danseur d’établissement », avait-elle noté).

 

Si par hasard, sur Le Pont des arts, tu croises Balzac, Camus, Modiano et les autres

le-pont-des-arts-cartier- bresson 1955
Photo Henri Cartier-Bresson, 1955

 

C’est deux sous !

Cher pont des Arts : dans La Rabouilleuse, Balzac rappelle qu’il existait un péage poimages (8)ur traverser la Seine entre le Louvre et L’Institut de France. Philippe Bridau rappelle-t-il, « faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu’il eût donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal ».

Quelques gouttes de surréalisme

shopping (2)     Parmi les écrits faisant état du pont des Arts, signalons Les Dernières Nuits de Paris dans lequel Philippe Soupault évoque la célèbre passerelle : « Trainant un parapluie comme on tire un chien mélancolique, un couple passa sur le quai et s’arrêta un instant pour jeter un coup d’œil. Je les vis prendre les jambes à leur cou. La femme jetait des petits cris qui rappelaient ceux de la chouette. Ils laissèrent leur parapluie en otage sur le pont des Arts ».

La marche hongroise

Dans La Marche à l’Étoile, de Vercors, le jeune hongrois (Thomas Muritz) qui parcourt l’Europe n’a qu’un objectif : rejoindre « ce point du monde où l’on embrasse à la fois […] l’Institut, le Louvre, la Cité — et les quais aux bouquins, les Tuileries, la butte latine jusqu’au Panthéon, la Seine jusqu’à la Concorde ».

Pauvre Jean-Baptiste Clamence. Que n’a-t-il empêché le suicide de la jeune fille sur le pont des Arts…

images (19)Plus connu est La Chute, de notre ami Camus. « J’étais monté sur le pont des Arts, désert à cette heure, pour regarder le fleuve qu’on devinait à peine dans la nuit maintenant venue. Face au Vert-Galant, je dominais l’île. Je sentais monter en moi un vaste sentiment de puissance et, comment dirais-je, d’achèvement, qui dilatait mon images (21).jpgcœur. Je me redressai et j’allais allumer une cigarette, la cigarette de la satisfaction, quand, au même moment, un rire éclata derrière moi. » Pauvre Jean-Baptiste Clamence. Condamné à chuter, coupable pour l’éternité.

 

Claude Roy parle de Rivière sur le pont des Arts

La Seine, fleuve du temps qui passe. Et une passerelle, pour relier les rives intérieures. Dans La traversée du Pont des Arts, Charles Rivière y fait la rencontre d’un passé perdu et retrouve la femme qu’il a aimée depuis l’enfance.shopping

 

Cessez de rire, charmante Elvire…

Albert Vidalie (Vidaloche, pour les intimes) fut romancier, nouvelliste, poète, auteur de théâtre, scénariste et product_9782207205570_98x0parolier pour Gréco, Montand, Les Frères Jacques et bien sûr Reggiani, pour lequel les loups entrèrent dans Paris en 1967. Grand copain d’Antoine Blondin, Vidalie trainait souvent au Bar-Bac, à quelques pas du pont des Arts. Il publia Bijoutiers du clair de lune, puis Le pont des Arts, livre autobiographique.

D’une rive à l’autre avec Modiano

images (7)Dans sa dérive déambulatoire, Patrick Modiano oppose souvent les deux rives de Seine, frontière entre deux univers reliés par le mince pont des Arts. La Rive gauche est celle du quai Conti, de la mère, de l’enfance malmenée, des parents séparés, de la mort de son frère Rudy. La Rive droite est celle du père, des années noires de l’Occupation. « À vingt ans, déclare-t-il en 1996 dans Les Inrockuptibles, j’éprouvais un soulagement quand je passais de la Rive gauche à la Rive droite de la Seine, en traversant le pont des Arts. Je me retournais une dernière fois pour voir briller, au-dessus de la coupole de l’Institut, l’étoile du Nord. Tous les quartiers de la Rive gauche n’étaient que la province de Paris. Dès que j’avais abordé la Rive droite, l’air me semblait plus léger. Je me demande aujourd’hui ce que je fuyais en traversant le pont des Arts. Peut-être le quartier que j’avais connu avec mon frère et qui, sans lui, n’était plus le même »

Qui se souvient de Louis-Simon Auger ?

images (8)Il fut élu à l’Académie le 11 avril 1816 en remplacement de Lucien Bonaparte qu’avait exclu l’ordonnance royale du 21 mars et devint secrétaire perpétuel le 1er janvier 1826. La perpétuité dura trois ans : il se suicida en se jetant dans la Seine du haut du Pont des Arts, le 2 janvier 1829. Pourquoi ? Je ne sais pas.

 

Dans le Paris de Balzac

images (8).jpg

Honoré de Balzac habita dans de nombreux quartiers, parfois sous de fausses identités afin d’échapper aux créanciers et aux huissiers. Suivons-le dans la capitale entre 1814 et 1850 :

 

9 rue de Thorigny (1814)

40 rue du Temple (1814-1819), aujourd’hui 122 rue du Temple
9 rue Lesdiguières (1819)
17 rue Portefoin (1819)
7 rue du Roi Doré (1820-1824)
2 rue de Tournon (1824-1826)
17 rue des Marais Saint-Germain (1826-1828), aujourd’hui rue Visconti
1 rue Cassini (1830-1834), bâtiment aujourd’hui disparu
13 rue des Batailles, aujourd’hui 9 avenue d’Iéna (1834)
22 rue de Provence (1835-1839)
108 rue de Richelieu (1839-1842)

 

Quelques conseils balzaciens :

« Venir aux Tuileries le dimanche serait du plus mauvais goût. »

« Il est bon de se montrer le lundi au Français, pour écouter Talma. »

« Sur les Champs, il faut être sur la contre-allée méridionale. »

« Il faut soixante mille francs de rentes annuelles pour commencer à vivre convenablement à Paris. »

« Le boulevard des Italiens est comme le Pont-Neuf de 1650 : les gens connus le traversent au moins une fois par jour. »

« La Chaussée d’Antin où tout est vivant, jeune, c’est là où les modes apparaissent. »

« Qui n’a pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pères, ne connaît rien à la vie humaine ! »

 

 

Queneau et Coluche sont dans l’autobus (le 84)

 

images (7).jpg images (5)

Écrits durant l’Occupation, les Exercices de Style furent publiés en 1943 dans la revue Messages puis édités par Gallimard en 1947. Performance « oulipiesque » du génial Queneau, ils consistent à raconter la même histoire (courte et insipide) de 99 façons différentes. Mis en scène par Yves Robert à la Rose rouge en 1949 puis chantés par les Frères Jacques, ils vont devenir légendaires. Les Exercices de Style eurent une influence considérable sur le théâtre de Ionesco. « Je crois, déclara ce dernier, que si je n’avais pas lu les Exercices de style de Raymond Queneau , je n’aurais pas pu présenter La Cantatrice Chauve, ni rien d’autre à une compagnie théâtrale ».

En voici une des 99 versions intitulée Surprises :

Ce que nous étions serrés sur cette plate-forme d’autobus ! Et ce que ce garçon pouvait avoir l’air bête et ridicule ! Et que fait-il ? Ne le voilà-t-il pas qui se met à vouloir se quereller avec un bonhomme qui -prétendait-il ! ce damoiseau ! – le bousculait ! Et ensuite il ne trouve rien de mieux à faire que d’aller vite occuper une place laissée libre ! Au lieu de la laisser à une dame ! Deux heures après, devinez qui je rencontre devant la gare Saint-Lazare ? Le même godelureau ! En train de se faire donner des conseils vestimentaires ! Par un camarade !

Mais pourquoi 99 ? Pourquoi pas 100 ? Réponse : c’est la faute à Gaston. Pour leur publication, Gallimard aurait en effet jugé inconvenant publier le centième, car à même « de choquer les jeunes lecteurs ». Jugez-en :

Sur la ligne S, à une heure d’affluence, un beau mec dans les vingt-six ans qui se trouve être une fille, se fait presser par un homme agité, haletant, au visage écarlate. Soudain elle s’écarte de son voisin car elle vient de constater que sa robe est tâchée de manière suspecte. Elle houspille le type et change de place. Deux heures plus tard, je la retrouve devant un sex-shop près de la gare Saint-Lazare. La fille est avec un camarade qui a le nez plongé dans son décolleté et lui dit : « Il y a des pervers partout, tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus ».

Innombrables sont les versions « à la manière de ». En voici une de plus, à la manière de Coluche :

C’est l’histoire d’un mec, il est dans l’autobus. Le 84. Mais à l’époque, on dit le S. Bon. Alors, le mec, dans l’autobus, il a des mots avec un autre mec. Ridicule, l’autre mec, avec son chapeau à la con. Ils s’engueulent. Oui, heu, non, oui mais alors, on me bouscule, tout ça, quoi ! Pas content le mec au chapeau. Attends, attends, c’est pas là qu’il faut rire. Ce qui est rigolo, c’est qu’après, le premier mec, il retrouve le mec pas content devant la  gare Saint-Lazare. Qui discute avec un autre mec qui lui dit de mettre un bouton à son pardessus. Ouah ! La crise de rire !

Je me souviens de Giani sur les toits du Châtelet

22.-Paris-nous-appartient-Jacques-Rivette-1961Je me souviens de Giani Esposito marchant sur les toits du Théâtre de la Ville dans Paris nous appartient, de Jacques Rivette. C’était en 1961. Et en exergue du film il y avait une citation de Péguy : « Paris n’appartient à personne ».

Faute de moyens, le tournage du film fut plusieurs fois interrompu et s’étala sur deux ans (1958-1960). Jacques Rivette, fasciné par Paris, a notamment réalisé L’Amour fou (1968), Out 1 (1971, un film de douze heures quarante !), Céline et Julie vont en bateau (1974), Pont du Nord (1981), La Bande des quatre (1989), Haut bas fragile (1995), Va savoir (2001), films dans lesquels Paris a toujours sa place. Chez Jacques Rivette, Paris est plus qu’un décor. C’est un personnage, ami ou ennemi selon les circonstances. Et le réalisateur aime prendre de la hauteur. Dans Céline et Julie vont en bateau, Juliet Berto et Dominique Labourier flânent du côté de la place des Abbesses et du funiculaire menant au Sacré-Coeur. Dans Pont du Nord, le plus « parisien de ses films », Bulle Ogier déclare « C’est bien, cette falaise » en parlant de l’Arc de triomphe. Et dans Va savoir, quarante ans après la promenade dans les airs du beau Giani, Jeanne Balibar s’échappe d’une pièce par les toits. Ciel, qu’on aime les films de Jacques Rivette !

 

8 rue Caumartin, La Chartreuse de Parme en 52 jours chrono

images

Il voulait composer « des comédies, comme Molière ». Heureusement, il changea d’avis. En 1838, au 4e étage du 8 rue Caumartin, Stendhal écrit La Chartreuse de Parme en 52 jours. Comme Le Rouge et le noir en 1830, le roman passe pratiquement inaperçu. Sauf de Balzac dans La Revue de Paris : « Depuis dix mois que cette œuvre surprenante a été publiée, il n’y a pas un seul journaliste qui l’ait ni lue, ni comprise, ni étudiée, qui l’ait annoncée, analysée et louée, qui même y ait fait allusion. »

« Je trouve qu’il n’y a pas de ridicule à mourir dans la rue quand on ne le fait pas exprès » écrit Stendhal trois ans plus tard à un ami. Le 22 mars 1842, l’écrivain tombe frappé d’une apoplexie sur le trottoir de la rue des Capucines. Il décède le lendemain à l’Hôtel de Nantes, au 78 de l’actuelle rue des Petits-Champs. Il n’y aura que trois personnes (dont Mérimée, quand même) pour suivre le cortège funèbre de cet écrivain inconnu vers le cimetière de Montmartre.