Allons donc au Ritz, place Vendôme, rejoindre Oscar Wilde, Edouard VII, Proust, Luisa Casati, Hemingway, Coco Chanel, Robert Capa, Ingrid Bergman, Serge Gainsbourg…

Le bidet d’Oscar Wilde

Fargue.jpgOn peut lire, dans Le Piéton de Paris de notre ami Léon Paul Fargue :
 » Le Ritz, si tranquille, si resplendissant, si bien conçu pour le repos des grands de la terre, est en vérité tout sonore de romans.  »

Des romans ? A ma connaissance, à part Anita Loos qui y écrivit Les Hommes préfèrent les blondes, je ne vois pas trop. D’autant que Scott Fitzgerald écrivit Un diamant gros comme le Ritz sur la Côte d’Azur et qu’il n’est pas question de la place Vendôme dans sa nouvelle. Bref, romans, non. Mais écrivains, oui.

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Commençons par Oscar Wilde pas vraiment séduit par le modernisme et le confort du palace. Il se plaint des ascenseurs qui vont trop vite, de la lumière crue (et « hideuse qui vous abîme les yeux », et surtout, des bidets : « Qui peut bien vouloir d’une cuvette fixe pour se laver dans sa chambre ? Moi pas. Cachez donc cette chose. Je préfère sonner pour qu’on m’apporte de l’eau quand j’en ai besoin. »

La baignoire d’Édouard VII

La première baignoire du Ritz,.jpg

 

 

Le roi d’Angleterre, lui, appréciait le confort du palace et la discrétion du personnel, garant du silence sur sa vie amoureuse très agitée. Il était plutôt gros, même très gros, et resta, dit-on, coincé dans sa baignoire en bonne compagnie. C’est à la suite de cette « més-aventure » que César Ritz décida de changer les baignoires et d’en installer d’autres plus larges.

 

 

Le second domicile de Marcel Proust

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Oui, c’est lui, au milieu…

« Au Ritz, personne ne vous bouscule », disait-il. (Encore heureux, vu les prix). Il aimait y dîner (Céleste n’aime pas faire la cuisine) et fit de l’endroit un personnage à part entière, où l’on voit « des dames en chemise de nuit ou même en peignoir de bain [qui rôdent] dans le hall « voûté » en serrant sur leur cœur des colliers de perles. » Depuis l’inauguration en 1898, il apprécie l’atmosphère du palace : « Le clair de lune semblait comme un doux magnésium continu permettant de prendre une dernière fois des images nocturnes de ces beaux ensembles comme la place Vendôme… »

Il s’y rend deux à trois fois par semaine, emmitouflé dans son manteau enmanteau-de-proust-collectionneur-j-guerin.jpg peau de loutre, loue parfois une chambre pour écrire. Mais ce qui l’intéresse, c’est la clientèle, afin de nourrir sa Recherche. « Proust allait rejoindre sous les combles un domestique de l’hôtel, relate Coco Chanel. Il le payait pour lui noter les noms de tous les clients, ce qu’ils avaient mangé, comment ils étaient habillés. […] Chacun désirait s’offrir au regard livide de Proust sous son meilleur jour, par peur ou désir d’être pris pour modèle d’un de ses personnages. »

Proust se fait également aider par Olivier Dabescat, premier maître d’hôtel, ancien du Savoy de Londres, qui le fournit en amants parmi les jeunes serveurs (Rochat, Vanelli…) et lui fournit son matériau littéraire. Car il sait tout, Dabescat. Les plans de table, l’ordre de préséance, les collusions mondaines, qui a fait quoi avec qui, etc.

cocher.jpgProust se rendra au Ritz jusqu’en 1922, année de sa mort, souvent seul. Sur son lit de mort, il demandera que ce brave cocher d’Odilon aille y chercher une bière bien frappée qui arrivera, merci Odilon, avant son dernier soupir.

 

 

50 chambres pour le 14 juin ? C’est noté, monsieur.

Le Ritz fut allemand, très allemand durant la guerre. La légende rapporte que Clare Booth Luce, la maîtresse de Joseph Kennedy (le père de John Kennedy), avant de quitter la France en plein exode, demanda à Hans Elmiger, le directeur suisse du Ritz : – Mais comment avez-vous su que les Allemands arrivaient ? – Parce qu’ils avaient réservé, répondit-il.

Tout va très bien, madame la marquise

Luisa_Casati_1922.jpgLa foutraque et délicieuse marquise Luisa Casati fut la muse de nombreux artistes, Giovanni Boldini, Man Ray, Kees van Dongen, Salvador Dalí et l’amante passionnée de Gabriele D’Annunzio. Au Ritz, elle promenait ses cheveux rouges revêtue d’une simple fourrure, tenant en laisse (des laisses en diamants svp) ses deux gentils guépards. Pour se faire servir, elle exigeait que ses valets fussent nus et enduits d’or. Elle possédait un boa (de compagnie) qu’il fallait nourrir de lapins vivants et qui effrayait parfois les clients de l’hôtel lorsqu’il s’échappait de sa suite et se baladait dans les couloirs. Elle fut au-delà du richissime. Ruinée, elle mourut dans la pauvreté.

 

Portrait de Luisa Casati portant un costume intitulé « Lumière », réalisé par Worth

 

Hemingway fait le malin

hemingway-liberation.jpgSacré Hem. Un ego plus gros que son cul, qu’il avait pourtant assez volumineux. Et peur de rien. En mai1944, correspondant de guerre pour le magazine Collier’s, c’est-à-dire civil, il n’a qu’une idée en tête : être le premier Américain à Paris et « libérer le Ritz» Olé. En juin et juillet, il suit les troupes américaines remontant vers Paris, en appui de la 2e DB française.

Le 25 juillet, avec un groupe de résistants français, il arrive en jeep place Vendôme, fait irruption dans le palace fusil-mitrailleur à la main. « Il portait l’uniforme et donnait des instructions avec une telle autorité que beaucoup pensaient qu’il était général » racontera Colin Peter Field, le chef barman du Ritz.

– Je viens libérer le Ritz ! déclare Hemingway au directeur de l’hôtel, Claude Auzello.

– Mais monsieur, ils sont partis depuis très longtemps ! Et je ne peux pas vous laisser entrer avec une arme !

L’affaire se terminera au bar, où Hemingway laissera une ardoise historique de 51 dry Martini ! (Le Petit Bar du Ritz porte son nom depuis 1994. Sur le comptoir, sa bobine en bronze). Hem écrira plus tard : « Lorsque je rêve de l’au-delà, du paradis, je me trouve toujours transplanté au Ritz, à Paris ! […] Je me glisse dans l’un de ces grands lits en cuivre. Sous ma tête il y a un traversin de la taille d’un zeppelin et quatre oreillers carrés remplis de vraies plumes d’oie – deux pour moi et deux pour ma compagne, délicieuse. »

Hemigway avait connu le Ritz grâce à Scott Fitzgerald. Il y séjourna dans les années 20, oubliant (en 1928) une malle contenant des vestiges de ses premières années à Paris : pages de romans dactylographiées, carnets de notes relatives au Soleil se lève aussi, livres, coupures de presse, vieux vêtements. Ayant trouvé la malle à la cave, le palace l’envoya à Cuba en 1956 (sympa, le Ritz) où l’auteur put reprendre l’écriture de ses Vignettes parisiennes – premier titre de Paris est une fête. L’ouvrage sera publié en 1964, soit trois ans après son suicide.

Pas cool, Coco (Chanel)

3369-coco-chanel-sur-un-balcon-du-ritz-en-1937_5503501.jpg« Le Ritz est ma maison », avait-elle l’habitude de dire, elle dont le salon de (haute) couture était situé à deux pas. Elle s’installa dans sa suite du 2e étage (côté Vendôme) avec ses meubles et ses bibelots, terrorisa le personnel par ses caprices et y vécut pendant 34 ans, jusqu’à sa mort en 1971, un soir de pleine lune.

Capricieuse et ridicule, la Coco : durant la guerre, elle se fait suivre par des domestiques portant un masque à gaz sur un coussin de satin et court se réfugier durant les alertes dans des abris équipés de tapis de fourrure et de sacs de couchage de soie Hermès.

suite coco.jpgRidicule et un peu collabo sur les bords : sous le nom de code « Westminster », elle fut l’agent F-7124 inscrit dès 1941 dans les registres de l’Abwehr, les services de renseignements allemands. Il faut dire qu’elle était folle amoureuse du baron allemand Hans Günther von Dincklage, de treize ans son cadet, lui-même espion notoire.

Elle disait apprécier les Allemands, « plus cultivés que les Français », participait aux dîners offerts par l’ambassadeur du Reich Otto Abetz ou par l’ambassadeur de Vichy auprès du Gouvernement allemand Fernand de Brinon, entretenant des relations étroites avec René de Chambrun, gendre de Pierre Laval.

Fut-elle un agent actif ? Mystère. A la Libération, elle subira un interrogatoire des Forces françaises de l’intérieur et échappera à la tonte en public pour « collaboration horizontale ». Dédouanée, la Coco, grâce à ses relations avec Churchill ? Pas tout à fait. Et en 1946, prudente, elle préférera s’exiler de longues années à Lausanne…

 Robert Capa et Ingrid Bergman

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C’est au Ritz que va naît la grande passion entre Robert Capa et Ingrid Bergman. Ils s’y croisent en 1945, lui célèbre photographe de guerre, elle auréolée de son rôle dans Casablanca. Les circonstances ? L’actrice découvre un mot épinglé à la porte de sa chambre :

« Sujet : dîner. Concerne : Miss Ingrid Bergman.

  1. Il s’agit d’un effort communautaire. La communauté comprend Bob Capa et Irwin Shaw.
  2. Nous avions le projet de vous envoyer des fleurs en même temps que ce billet par lequel nous vous invitons à dîner ce soir même, mais après consultation, nous nous sommes aperçus qu’il nous était possible de payer soit les fleurs soit le dîner, mais pas les deux. Nous avons mis la question aux voix et le dîner l’a emporté de peu.
  3. Il a été suggéré que si le dîner ne vous intéressait pas, des fleurs pouvaient vous être envoyées. Mais sur ce point, aucune décision n’a encore été prise.
  4. Outre des fleurs, nous avons un tas de qualités douteuses.
  5. Si nous en écrivons davantage, il ne nous restera rien pour la conversation, car en matière de charme nos ressources sont limitées.
  6. Nous passerons vous prendre à 6 h 15.
  7. Nous ne dormons pas.

Signé : Inquiets. »

Comment résister à une telle invitation ? Ingrid Bergman passera la soirée au Fouquet’s puis chez Maxim’s en compagnie des deux hommes, puis plus tard, tombera amoureuse du photographe. Leur relation durera deux ans, il continua à lui écrire l’appelant « Chère vierge suédoise mâtinée de Hollywood ». Elle épousera Rosselini, il mourra en 1954 en sautant sur une mine en Indochine.

Que reste-t-il de leur amour ? Hitchcock, dit-on, s’inspira de leur idylle pour écrire le scénario de Fenêtre sur cour.

Trois bars pour Gainsbarre

 

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Le Ritz – comme le Raphaël – constituera un refuge pour Gainsbourg. Un lieu dans lequel il peut composer tranquillement. « Là-bas, confie-t-il, il y a trois bars et trois pianos. Dès que je suis un peu pété, je joue. J’enregistre sur un petit magnéto, j’appelle ça un « bloque-notes », je réécoute et si c’est de la merde, j’efface. Au Ritz, je suis un pianiste inconnu, il n’y a que des Américains et des Japonais. »

 

 

 

 

 

 

thats all

 

Un petit tour autour du jardin (du Palais-Royal) ?

 9 rue de Beaujolais, Colette

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Après deux mariages, la naissance de sa fille et quinze déménagements parisiens, Colette quitte le boulevard Suchet et loue à son amie Alba Crosbie l’entresol du 9, rue de Beaujolais. Il s’agit d’un « tunnel » qu’elle décrit ainsi : « Il était noir ! Il fallait de la lumière toute la journée. Il était si étroit qu’on n’y pouvait manger que de l’anguille. » C’était en fait comme elle le dit joliment un « poste de guet pour demoiselles de plaisir », bref, un tunnel de passe, un bordel de poche. Départ en 1930 puis, huit ans plus tard, Colette retrouvera le 9, rue de Beaujolais, mais au premier étage, « l’étage ensoleillé », dans lequel elle rédigera la plus grande partie de son œuvre. Très contente, la Colette : « Le Palais-Royal, écrit-elle, est une petite ville de province dans Paris. Tout le monde s’y connait et s’y parle. Le soir, on ferme les grilles à pointes d’or et nous sommes chez nous. »

Milord l’Arsouille, 5 rue de Beaujolais

affiche Milord.jpgSi vous ne connaissez pas Francis Claude, sachez qu’il créa l’un des premiers cabarets « rive gauche d’après-guerre », le Quod libet. Qu’il était très copain avec Jacques Jordan, patron du célèbre restaurant Les Assassins, rue Jacob (disparu il y a quelques années). Qu’il était encore plus copain avec Léo Ferré, avec lequel il écrira notamment L’Ile Saint-Louis. Le Quod Libet devant fermer, Claude et Jordan rachètent le fond de l’ancien caveau Thermidor rue de Beaujolais. 600 000 F, à la Banque de France, propriétaire des lieux. (C’est pas cher). Francis Claude s’occupera de la direction artistique et Jacques Jordan de la « limonade ».

michelle arnaud.jpgSous l’impulsion du premier, Milord l’Arsouille va devenir le plus « rive gauche » des cabarets de la rive droite, sorte de carrefour entre l’intellectualisation de l’une et le goût du rire de l’autre. Pour attirer les clients de l’autre rive, Monique Claude loue une diligence qui effectue une navette gratuite entre la place Saint-Germain-des-Prés et le Palais Royal. Le premier pianiste maison est Fred Raoux. Suivra Jacques Lasry, qui, quelques années plus tard, quittera le Milord et proposera à Francis Claude de le remplacer par un peintre sachant jouer de la guitare et du piano. (Mais oui, vous avez deviné : Lucien Ginzburg, le futur Gainsbourg !) Michèle Arnaud, Grand prix de la chanson française avec Si tu voulais, est la vedette maison. Elle chante notamment L’Étang Chimérique de Ferré, tandis que Francis Claude fait le bonheur de ses clients avec numéro burlesque où se mêlent La Fontaine, Bossuet, Homère, Gide, Racine et les ridicules de la Radio nationale. Grâce au talent de son propriétaire, qui cumule les fonctions de directeur artistique et de réalisateur radio, chacune des deux fonctions enrichissant l’autre, le cabaret affiche complet.Ferré

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Ferré est bien sûr de la fête, mais pas longtemps. Voilà t’y pas qu’il se fâche avec son pote, car il estime que Michèle Arnaud lui vole la vedette. Et lui vole son ami par la même occasion. Dans le Journal du Dimanche de novembre 1961, Léo râle sévère : « Je me suis brouillé aussi avec une chanteuse dont je ne dirai pas le nom parce qu’elle est mariée. Elle m’a fait renvoyer d’un cabaret dont le patron était son amant pour chanter à ma place ». De cette rupture naîtra une chanson, Judas : « J’ten veux pas mon vieil Iscariote / Tu m’as donné pour quelques ronds / Sans doute que t’avais tes raisons / … / mais c’qui m’chagrine, ô pas des tas / C’est qu’tu te disais mon vrai p’tit pote… »

gainsbourgDurant une décennie, essentiellement grâce à la verve de son animateur, Milord L’Arsouille ne désemplit pas. Se produiront notamment rue de Beaujolais François Billetdoux, Jacques Brel, Boris Vian, Mouloudji, Jacques Dufilho, Georges Moustaki, Hélène Martin, Guy Béart, Giani Esposito, Christine Sèvres, Jean Ferrat, Guy Bedos… Suite à des différents avec la Banque de France, propriétaire du bail, fatigué par près de quinze ans de spectacle, Francis Claude cessera son activité en 1963, malgré un succès jamais démenti. En septembre 1964, Milord l’Arsouille sera repris pour neuf mois par Michel Valette, patron de la Colombe, puis fermera définitivement en 1965.

Anecdote : c’est – dit-on – dans les locaux du caveau de Milord l’Arsouille que fut chantée pour la première fois La Marseillaise en 1795. C’est au Milord que Lucien Ginzburg deviendra Gainsbourg en 1957, sans imaginer, bien sûr, qu’il achèterait en 1981 l’un des deux originaux de l’hymne national. (Environ 20 000 euros d’aujourd’hui, des clopinettes pour lui.)

36, rue de Montpensier, Jean Cocteau

Cocteau Modigliani.jpgColette et Cocteau, même combat ? Fin 1940, Jean Cocteau s’installe avec Jean Marais dans un appartement assez semblable à celui de Colette, une « cave minuscule », un « tunnel bizarre », un « demi-castor » comme on appelait ce genre d’endroit sous le second Empire : deux chambres, une cuisine, une salle de bains et une pièce quasi-secrète, dans laquelle on n’entre que par la chambre à coucher. Très peu de lumière, des murs tapissés de velours rouge. Cocteau a cinquante ans, il se sent usé, se résigne à arrêter l’opium. Dans La Difficulté d’être (1947), il évoque son entresol : « J’ai loué cette cave minuscule, prise entre le Théâtre du Palais-Royal et le pâté de maisons qui se termine par la Comédie-Française, en 1940, lorsque l’armée allemande marchait sur Paris. J’habitais alors l’hôtel du Beaujolais, à côté de Colette, et ne devais m’installer au 36, rue de Montpensier, qu’en 1941, après l’exode. J’y ai vécu quatre années sous les insultes, frappé dans mon œuvre et dans ma personne. Je m’y soigne à présent par fatigue, à cause de l’impossibilité de trouver un logement convenable, à cause aussi d’un charme (dans le sens exact du terme) que le Palais-Royal opère sur certaines âmes. »

Vous avez bien sûr reconnu le portrait peint par Modigliani, 1917.

36, rue de Montpensier, Emmanuel Berl et Mireille

Berl.jpgDans les années d’après-guerre, les jardins du Palais-Royal sont un havre littéraire : Colette, Jean Cocteau, Emmanuel Berl… Berl, vous connaissez ? Non ? C’est dommage. Historien, journaliste, essayiste, neveu de Bergson, il fut l’ami de Proust, de Drieu la Rochelle, de Malraux. En 1968, Patrick Modiano se rend chez lui. Le « Montaigne de la rue Montpensier » a été très touché de voir citer dans La Place de l’Étoile le nom de son cousin, Henri Franck, jeune poète, mort à vingt-trois ans. Séduit par ce témoin capital de l’entre-deux guerres, Modiano se lance dans un livre d’entretiens, qui sortira fin 1976 alors que Berl vient de mourir. Modiano sera l’exécuteur testamentaire de l’auteur de Il fait beau, allons au cimetière.

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Hardy Modiano.jpgC’est rue de Montpensier que Patrick Modiano rencontre Françoise Hardy. La chanteuse rend souvent visite à la femme de Berl, Mireille, l’animatrice du célèbre Petit conservatoire de la chanson. Pour la jolie Françoise, Modiano écrira quelques chansons et notamment Étonnez-moi Benoit.

Emmanuel Bel vivait dans le même immeuble que Cocteau et s’agaçait du snobisme de l’homosexualité dans le monde littéraire : « Je voudrais, écrit-il, que les invertis pratiquent sans être inquiétés la sodomie [mais] renoncent à un sodomisme qui devient une sorte de nationalisme avec cérémonie et fanfares, haine de l’étranger, culte des grands hommes, panthéon des invertis célèbres et, sous l’arc de triomphe, la tombe du pédéraste inconnu. » Olé.

Ce polisson de Fragonard à la galerie de Beaujolais

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Avant le Grand Véfour (avec lequel il fusionnera), un restaurant célèbre nommé « le Véry » s’y établit en 1808. Fort prisé par Balzac. C’est dans cet établissement qu’un officier prussien exigea un jour une tasse dans laquelle jamais un Français n’aurait bu. Sur ce, un garçon lui apporta un pot de chambre. C’est à cette adresse que mourut, en 1806, à l’âge de 74 ans, le peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806). Un vrai fripon, celui-là…

Les petites échoppes de la station Palais-Royal

images.jpgUn véritable inventaire à la Prévert : la station de métro Palais-Royal possédait, en 1963, divers magasins : un bistrot, un coiffeur, un fleuriste, un marchand de tapis, un marchand de fourrures, une voyante, une boutique de lingerie féminine « avec des gaines d’un autre temps » et une petite brocante de quelques mètres carrés tenue par un acteur en quête de reconversion. Il s’appelait Robert Capia et deviendra célèbre, en ouvrant une boutique d’antiquités dans la galerie Véro-Dodat. Spécialiste des jouets, des automates et surtout ses poupées anciennes, il obtiendra en 1994 le Prix de l’Académie française pour son livre Poupées.

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5, rue Molière, Agnès Capri

agnès capriChanteuse et comédienne, Agnès Capri débute son tour de chant en 1936 au Bœuf sur le Toit, en compagnie de Charles (Trenet) et Johnny. Son répertoire, atypique pour l’époque, comprend des poèmes chantés d’Erik Satie (Je te veux), de Jacques Prévert (La Pêche à la Baleine), des textes d’Henri Michaux, de Max Jacob, de Guillaume Apollinaire. Avec Marianne Oswald, Agnès Capri préfigure la chanson rive gauche des années 50-60. En marge du Bœuf, elle se produit à l’A.B.C., music-hall où elle fait scandale le jour de Pâques pour avoir récité le poème de Jacques Prévert « Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ». En 1938, elle ouvre son propre lieu, rue Molière, cabaret révolutionnaire mêlant chanson et théâtre d’avant-garde où se retrouveront surréalistes et sympathisants du groupe Octobre. Après une fermeture due à la guerre, le Petit Théâtre de Nuit rouvre en 1949 à l’enseigne de Chez Agnès Capri, avec Zig Zag 49, un spectacle mis en scène par Michel de Ré et Yves Robert. On peut lire dans Combat : « Le charme et le bienfait du théâtre d’Agnès Capri, c’est ce glissement aisé, toujours spirituel – vraiment poétique – d’un genre à l’autre, d’un art à un autre. Je suis sûr que c’est cela, l’Art du cabaret ». Chez Agnès Capri fermera fin décembre 1958. Le lieu deviendra en 1959 Le Capricorne, présentant Beauties Show, un spectacle de strip-tease, puis en 1960, un spectacle « Seins et Lumière ». Triste. Le cabaret de la rue Molière ferme la même année que La Fontaine des Quatre Saisons et que Chez Gilles. La Rose Rouge, elle, est fermée depuis trois ans. Cette simultanéité montre que la formule du cabaret-théâtre, mariage d’absurde, de poésie et parfois de franche rigolade, née dans l’ivresse et le dénuement en 1946, ne fait plus recette. Place au strip-tease, les gars.

Et André Malraux, hein  ?

Malraux.jpgEn 1969, Louise de Vilmorin propose à Malraux de s’installer dans un appartement de son château de Verrières. Ils ont eu une liaison dans les années 30 et, pour le reconquérir, elle lui a écrit chaque jour pendant deux ans. Bref, elle le veut. Banco, il s’installe. Mais pour notre chère Louise, ce n’est pas très rigolo. Les déjeuners et diners qui l’étaient avant (rigolos) deviennent rasoir : le ministre de la Culture l’étale abondamment (sa culture) et pérore à qui mieux mieux. On sait qu’il acheta quelques temps après son installation un duplex rue de Montpensier, non loin du ministère de rue de Valois. Louise lui aurait-elle demandé de lui laisser un peu d’air ? L’appartement-duplex de la rue Montpensier ne sera jamais habité, Louise de Vilmorin décédant en décembre alors qu’elle avait entrepris de le décorer. A quel numéro de la rue Montpensier ? Grande énigme historique.
12 rue Saint-Anne, Suzy Solidor

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1933, Tamara de Lempicka

En 1932, la chanteuse Suzy Solidor, parrainée par Jean Cocteau, ouvre La Vie parisienne, un des premiers cabarets lesbiens de la capitale. (Resté ouvert pendant la guerre, le cabaret a accueilli trafiquants et officiers allemands. Pas bon, ça. Mise à mal par les comités d’épuration à la libération, la naïade doit s’exiler pour une longue tournée à l’étranger, confiant son cabaret (et ses superbes toiles) à la chanteuse Colette Mars. De retour en France en 1947, elle échappe aux sanctions et le cabaret de la rue Sainte-Anne recommence à accueillir une clientèle huppée, à dominante féminine. De très haute taille, cheveux courts, la maîtresse de maison porte de gros bijoux dont une broche en forme de cœur, constellé de rubis et de saphirs. Ses mœurs d’avant-guerre lui confèrent une aura teintée de scandale : « Suzy Solidor, écrit Odette Laure, possédait ce don de l’extravagance et du scandale qui étonne toujours les petits-bourgeois et les jeunes filles rangées dans mon genre. Lorsqu’elle se promenait sur les planches, à Deauville, nue sous un filet de pêcheur, cette sirène au corps sublime soulevait sur son passage admiration et réprobation. Son scandaleux comportement imposait le silence ». Le style de La Vie parisienne est un curieux mélange de toc et d’authenticité. Solidor chante d’une voix grave et douloureuse et récite des poèmes érotiques. En 1947, on peut y entendre Agnès Capri et découvrir un curieux quartet qui rôde son numéro : Les Frères Jacques.

suzy-solidor-ausstellung.jpgA la fin de l’année 1947, Suzy Solidor quittera la rue Sainte-Anne, emportant les 200 tableaux à son effigie (Marie Laurencin, Foujita, Cocteau, Bérard, Von Dongen, Jean-Gabriel Domergue…) pour s’installer rue Balzac, dans les locaux de La Boite à sardines. Chez Suzy Solidor fermera en 1960 et la chanteuse s’installera dans Les Hauts de Cagnes, ce charmant village immortalisé (et martyrisé) par Soutine.

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Chez Gilles, 5 avenue de l’Opéra

chez gille.jpgSitué au coin de l’avenue de l’Opéra et de la rue de l’Echelle, ce cabaret-restaurant de luxe ouvre en mai 1949, dans les locaux de l’ex-Monarque. Chez Gilles va devenir rapidement l’une des adresses les plus recherchées du Tout-Paris. L’établissement est dirigé par Henri de la Palmira et animé par Jean Villard, le « Gilles » de Gilles et Julien, les fameux duettistes d’avant-garde et d’avant-guerre, au répertoire poétique et contestataire. Henri de la Palmira est un septuagénaire élégant, ancien résistant, conciliateur à Pigalle (réglant les litiges entre truands). Grande figure du Paris nocturne, il apparait dans l’œuvre de Modiano comme ancien directeur du théâtre Fontaine, où joue la mère du jeune Patrick, Louisa Colpeyn.

Louisa Colpeyn 2« Ma mère est entrée en scène et, du bureau de Henri de la Palmira, je l’ai entendue qui hurlait sa réplique : – « Bonjour, famille unie dans la douleur ! » (Vestiaire de l’enfance). Avec La Rose Rouge et La Fontaine des Quatre Saisons, Chez Gilles se positionne comme cabaret-théâtre et les trois établissements font de la surenchère pour retenir les compagnies en vogue. En 1951, à la suite du départ des Grenier-Hussenot pour la Fontaine des Quatre Saisons, Michel de Ré crée chez Gilles À chacun son serpent, un sketch musical de Boris Vian, puis Le Coup de l’ascenseur de Guillaume Hanoteau (avec sa compagne Alice Sapritch) et une fantaisie de Jean Marsan : Incertitude. À partir d’octobre 51, Odette Laure devient l’enfant chéri de la maison avec son charmant « Moi, j’tricote dans mon coin, j’suis idiote et je n’vois rien ». On peut l’entendre en compagnie de Mouloudji, qui chante pour la première fois Comme un p’tit coquelicot. En 1952, de la Palmira et Gilles réussissent un coup de maître : ils engagent deux quasi inconnus rencontrés au Tabou, Jean Poiret et Michel Serrault, dont la notoriété bondit en quelques semaines. Pendant huit ans, Chez Gilles va accueillir de grands talents rive gauche : Cora Vaucaire, Mouloudji, Brel, Germaine Montéro, Caussimon, Pia Colombo, Pierre Louki, Béatrice Moulin, Christine Sèvres, Colette Renard, Suc et Serre… (Vous pouvez retrouver Suc et Serre dans mon article sur le Cheval d’Or.)

A partir de 1955, le vent va tourner avec les feuilles mortes. Comédiens et metteurs en scène, sollicités par le théâtre et le cinéma, désertent peu à peu les cabarets. Prisonnier du concept de cabaret-théâtre, à mi-chemin entre les deux rives, Chez Gilles – comme la Fontaine des Quatre Saisons – va sombrer en 1958. Coulé. Gilles retournera en Suisse romande pour s’occuper de son cabaret Au Coup de Soleil. Un an plus tard, Chez Gilles sera repris par Jean Méjean qui créera la Tête de l’Art. Pour ceux que ça intéresse, sachez que je me prénomme Gilles en hommage au Gilles de Gilles et Julien. (Mon père l’avait à la bonne).

La Tête de l’Art, 5 avenue de l’Opéra

barbara tête de l'art.jpgAcheté en 1959 par Jean Méjean, la Tête de l’Art prend la suite de Chez Gilles, et ouvre en 1961. Comme son prédécesseur, le luxueux cabaret de l’avenue de l’Opéra propose aux classes fortunées une cuisine sophistiquée, un programme de qualité et des prix très élevés. Industrie, politique, show-biz et diplomatie se pressent pour réserver. « Avenue de l’Opéra, écrit Bernard Dicale, on dîne à 20 h 30, uniquement sur réservation, avec un quart d’heure de retard toléré au maximum. Le dîner est animé par le répertoire fantaisiste du trio de Monique Perrey, laquelle assurera ensuite les rideaux, les éclairages et la sonorisation du spectacle. À minuit, lever de rideau : cinq artistes par programme dont deux co-vedettes (Les Frères Jacques et Raymond Devos, Barbara et Fernand Raynaud, Poiret-Serrault et Charles Dumont, etc.). Les plus grandes vedettes passeront sur la petite scène de la Tête de l’Art, pour soixante à cent spectateurs par soir, et deux cents au maximum pour les réveillons en ouvrant l’arrière-salle ! « Jean Méjean, très généreux dans les cachets, va contribuer à ouvrir la rive droite à de nombreux artistes, écornant ainsi « l’exclusivité rive gauche ». Jacques Delord se souvient : « On l’aimait tous beaucoup, car il aimait beaucoup les artistes. Je me suis souviens qu’un jour, il m’a appelé au secours à la Tête de l’Art pour sauver le spectacle et, après mon numéro, m’a couvert de billets de banque. » C’est ainsi que l’on verra à la Tête de l’Art les Frères Jacques, Brel, Mouloudji, Catherine Sauvage, Léo Ferré… En 1963, à la suite de quelques embarras en marge de la légalité, Jean Méjean part « pour le Canada » et cède la place à Pierre Guérin, qui lui rachète par ailleurs la plupart des établissements qu’il contrôle. Sous sa direction, la Tête de l’Art va poursuivre sa politique de vedettes confirmées, puisant en rive gauche des talents comme Raymond Devos, Michèle Arnaud, Richard et Lanoux, Alex Métayer, les Garçons de la Rue, les Frères Ennemis, Jacques Dufilho, Dupont et Pondu, Paul Louka, Pierre Perret, Pia Colombo, France Gabriel, Anne Sylvestre, Francine Claudel, Henri Gougaud, Juliette Gréco et notamment Barbara en 1963, 1964, 1965, 1967, 1970, 1971, 1972).

danielle darieux.jpgOn y verra également Charles Trenet (1965) et Danielle Darrieux s’essayant au tour de chant, en 1967. Malgré ses tarifs prohibitifs, La Tête de l’Art n’est pas rentable et Pierre Guérin finance les déficits avec les bénéfices de son usine, de ce qui génère quelques frictions avec le fisc. Le cabaret de l’avenue de l’Opéra fermera en septembre 1973, un an avant l’Écluse, la chanson cédant la place au nu dans un cabaret pour touristes : Le Curieux, dont le C, sur le logo, évoque une paire de fesses.

 

 

 

 

 

 

Boulevard Malesherbes : de Proust à Sagan

Au 2, le petit Eugène Sue deviendra (très) grand

Les mystères de Paris

En 1810, après le 160, rue Neuve-de-Luxembourg (21, rue Cambon), le petit Eugène passe sa petite enfance boulevard Malesherbes. Parvenu à l’âge adulte, il écrit des romans exotiques et historiques. Sans grand succès. Les Mystères de Paris lui sont commandés par un éditeur qui a découvert Les Mystères de Londres et songe à s’en inspirer. Pour s’imprégner du sujet, le dandy quitte ses habits de bourgeois et s’habille en ouvrier. Il explore les bas-fonds parisiens, prend des notes. Une rixe du coté de la Maube lui fournit le premier chapitre. Le succès du feuilleton (Dans Le Journal des débats, 1842-1843) est phénoménal, tel, affirme Théophile Gautier, « que des malades attendent pour mourir la fin des Mystères de Paris ».

Victorien Sardou, c’est au 4

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En 1885, Victorien Sardou et les dix-huit mille volumes de sa bibliothèque s’installent boulevard Malesherbes. Après avoir connu une misère noire et le rejet de ses pièces dans les années cinquante, il va devenirle plus grand dramaturge français de  la deuxième moitié du XIXe siècle, grâce notamment à sa muse Sarah Bernhardt, pour laquelle il écrira sept pièces. Auteur de vaudevilles, de comédies de moeurs, de satires sociales, de drames historiques ou psychologiques, il fut aussi metteur en scène, décorateur à ses heures, agent littéraire et promoteur de spectacles et… spirite. (Il fit « tourner les tables avec l’impératrice Eugénie.) Sa pièce la plus connue est bien sûr Madame sans-Gêne, créée en 1893. Sa fille épousa Robert de Flers, un des plus chers amis de Marcel Proust et ce dernier puisera dans la vie de Sardou pour agrémenter sa Recherche: les actrices imaginaires qui traversent la fresquedoivent beaucoup aux Dejazet, Rachel, Réjane ou Sarah Bernhardt que Sardou a employées. Odette est une pièce de l’académicien. Quant au nom de Verdurin, comment ne pas penser à Verduron, propriété de Sardou à Marly ?

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La Madeleine de Proust

Proust jeune.jpgMarcel Proust et sa famille vécurent au 9 boulevard Malesherbes du 1er août 1873 à 1900, dans un appartement de sept pièces situé dans  le bâtiment en fond de cour, dont les fenêtres donnaient sur la rue de Surène. Immeuble neuf. Ascenseur et salle de bains. Marcel Proust y résidera vingt- huit ans et le quartier de la Madeleine sera son royaume : le restaurant chez Larue, pour les soupers, le café-restaurant Weber de rue Royale pour les conversations frivoles et les distractions, la pharmacie de la rue de Sèze pour l’approvisionnement en poudre à fumigation, le restaurant Prunier, l’hôtel Marigny (établissement louche tenu par Jupien dans la Recherche) et les Trois-Quartiers, pour son rayon de parapluies.

Boulevard Malesherbes, Proust écrit Jean Santeuil, ouvrage commencé en 1895 et qui ne sera édité qu’en 1952. Il préfigure par certains passages ce que sera la Rechercheet peut se lire comme une autobiographie entre vingt-quatre et vingt neuf ans. Proust écrira: « Puis-je appeler ce livre un roman ? C’est moins peut-être et bien plus, l’essence même de ma vie, recueillie sans y rien mêler, dans ces heures de déchirure où elle découle. Ce livre n’a jamais été fait, il a été récolté ».

 

Au 12, Tendre est Paris pour Scott Fitzgerald

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« L’Américain de Paris, déclare Fitzgerald, c’est ce que l’Amérique a fait de mieux. »En avril 1925, il séjourne avec Zelda à hôtel Florida, 12 boulevard Malesherbes, avant de partir pour la Côte d’Azur. Il vient de terminer Gasby le magnifique et songe à Tendre est la nuit. Il lui faudra neuf ans pour en venir à bout.

Une sacrée nana au 98

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L’hôtel de Valtesse de la Bigne (célèbre courtisane née Émilie Louise Delabigne) servit de modèle à Émile Zola pour celui de Nana. L’écrivain visita l’incroyable palais de la cocotte, tomba en admiration devant le lit : « Un lit comme s’il n’en existait pas, un trône, un autel où Paris viendrait admirer sa nudité souveraine […]. Au chevet, une bande d’amours parmi les fleurs se pencherait avec des rires, guettant les voluptés dans l’ombre des rideaux. »

 

Zola fut plus chanceux qu’Alexandre Dumas fils. Quand celui-ci demanda à entrer dans sa chambre pour admirer le fameux lit, elle répondit sèchement : « Cher Maître, ce n’est pas dans vos moyens !»

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Valtesse fut l’amie au sens large d’Édouard Manet, Henri Gervex, Édouard Detaille, Gustave Courbet, Eugène Boudin, Alphonse de Neuville, tous des voisins, ce qui lui valut le surnom de « l’Union des Peintres ». Quels étaient ses talents ? Son portrait par Manet en 1879 confirme que ce n’était pas vraiment une beauté.

107 boulevard Malesherbes (ancien 79), la fin de Dumas (père)

Dumas par Henri MeyerDans la famille Dumas, prenons le père. En 1866, malade, il vient vivre chez sa fille Marie-Alexandre dans un appartement situé au quatrième étage, loué à M. Pereire. C’est boulevard Malesherbes qu’il écrit son dernier roman, Les Blancs et les Bleus, paru en 1867, quarante-deux ans après sa première pièce, La Chasse et l’amour. Il décèdera trois ans plus tard en Seine-Maritime. La veille de sa mort, Dumas fils trouvera son père très anxieux d l’eau-delà : – À quoi songes-tu, père ? –  Alexandre, crois-tu qu’il restera quelque chose de moi ?

Un grand Rêve au 129

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L’hôtel du 129 fut construit en 1876 par l’architecte Émile Boeswillwald pour Édouard Detaille qui y peignit son célèbre Rêve en 1889. Maître de la peinture militaire française après la guerre de 1870, il fut une des principales figures du monde artistique sous la Troisième République. Il fut surnommé « la petite Roquette », mais je ne sais pas pourquoi.

Au 131, Meissonnier en campagne

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Nous parlions la semaine dernière de la piètre opinion de Degas sur Meissonnier. Ce brave Ernest qui fut pourtant considéré de son vivant comme l’un des plus grands peintres de son époque, avant d’être voué aux gémonies, d’être oublié puis réhabilité.Sa Campagne de Franceest visible au musée d’Orsay. Il fit partie des illustrateurs d’Honoré de Balzac avec cinq dessins illustrant la Comédie humaine : La Maison du chat-qui-peloteLe Bal de SceauxLa BourseLa Femme abandonnéeLa Femme de trente ans.

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Il fit également le portrait de Balzac, en 1840, mais la toile, peut convaincante dit-on, fut ensuite recouverte par Homme choisissant une épée.

 

 

 

147 boulevard Malesherbes : Pierre Louys

Pierre Louÿs se fixe boulevard Malesherbes en 1898. Ami de Gide et de Valéry, il se fit connaître par les scandaleuses Chansons de Bilitis puis rencontrera un énorme succès avec Aphrodite (1896), Les Aventures du roi Pausole (1901).

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Grand amateur de femmes et jouissant d’une belle santé, il revendiqua plus de deux mille cinq cents maîtresses. Lorsqu’en 1925 ses héritiers inventorièrent ses papiers, ils découvrirent, selon Jean-Paul Goujon, plus de 400 kilos de manuscrits érotiques.

Louÿs fut, avec Henri de Régnier, amoureux de Marie, la fille de José Maria de Heredia. Un pacte les liait : aucun des deux ne se déclarerait sans avoir prévenu l’autre. Profitant d’une absence de Pierre Louÿs, Régnier demanda cependant et obtint la main de Marie (1895). Pierre Louÿs fulmina et répandit dans tout Paris un  portrait peu flatteur de son adversaire : « Il a tout l’air d’un cadavre debout, oublié sous la pluie par un assassin distrait. »

160 boulevard Malesherbes : les trois filles de Catulle Mendès

The_Daughters_of_Catulle_Mendès_by_Auguste_Renoir.jpgQui lit aujourd’hui Catulle Mendès ? Ce poète parnassien, romancier, critique littéraire et auteur dramatique fut l’une des plus grandes figures littéraires de la fin du siècle. Il épousa la fille de Théophile Gautier. Est-ce parce que son beau-père ne l’appréciait pas (il le surnommait « Crapule m’embête »), que le couple ne résista pas ? Mendès épousa ensuite la compositrice Augusta Holmès, ils eurent cinq enfants dont trois filles, « croquées » par Renoir. En 1909, on retrouva son corps sans vie dans le tunnel du chemin de fer de Saint-Germain-en-Laye. Endormi, il se serait réveillé au moment où le train franchissait la partie de la voie qui est à ciel ouvert. Se croyant déjà dans la gare, il aurait ouvert précipitamment la portière pour descendre et se serait broyé la tête sur le mur d’entrée tunnel.

Mais aussi Coco (Chanel)

gabrielle-avant-coco-chanel.jpgAu moment où meurt Catulle Mendès, Coco Chanel fait ses débuts à Paris comme modiste en compagnie desa tante Adrienne, du même âge qu’elle,dans une garçonnière de trois pièces située en rez-de-chaussée du 160, prêtée par son ami Étienne Balsan. Son autre ami Arthur Capel – Boy – l’encourage dans son projet d’atelier-modiste. Très vite, les élégantes se donnent le mot : « Coco, ma chère ! ». Par petites touches, elle impose son style. Succès aidant, elle crée sa boutique moins d’un an plus tard – Chanel Modes – dans un entresol du 21 rue Cambon. Suivront Deau­ville en 1913 et Biar­ritz en 1915. Du caractère, Coco Chanel : « Je n’ai rien à faire de ce que vous pensez de moi. Moi je ne pense pas du tout à vous ! »

Le charmant petit monstre du 167

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Françoise Sagan, née en 1935, habite avant-guerre au 4e étage du 167 boulevard Malesherbes. En 1953, enfermée au quatrième étage, elle écrit, en six semaines, son premier roman Bonjour tristesse. Qui commence ainsi : « Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. » Un tel incipit ne peut qu’affoler les éditeurs. Au mois de janvier 1954, quelques jours après avoir lu le manuscrit, René Julliard signe un contrat avec la jeune Françoise Quoirez, qui emprunte à Proust le nom de plume de Sagan. Premier tirage est épuisé en quelques jours. En un an, l’ouvrage se vendra à près d’un million d’exemplaires. Sagan nous a laissé une vingtaine de romans, qui lui apportèrent beaucoup d’argent mais aucunprix littéraire. J’espère qu’elle s’en fichait car je trouve cela injuste.

Au190, le salon de Juliette Adam (Juliette Lambert)

juliette_adam par nadar.jpgCréé en 1887, ce salon prend la suite de celui – plutôt politique et républicain – initié 23, boulevard Poissonnière. Maitresse de Gambetta elle le quitte lorsqu’il accède à la présidence de la Chambre et se tourne vers la littérature.En 1879, elle fonde La Nouvelle Revue, gros bimestriel de l’épaisseur d’un dictionnaire qu’elle animera pendant vingt ans, encourageant les débuts de Pierre Loti e publiant notamment les premiers romans de Paul Bourget et de Léon Daudet.Auteure d’une vingtaine d’ouvrages, elle fera partie en 1904 du premier jury du prix Vie Heureuse (ancêtre du prix Femina) en compagnie de la comtesse de Noailles et de Séverine. Féministe engagée, ardente patriote, elle vivra cent ans à quelques mois près.